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CHAPITRE II

LA CIVIUSATION.

Il est facile, d'après les chapitres précédents, d'entrevoir les conclusions que nous tirerons de notre théorie, mais nous les réserverons pour la troisième partie de cet ouvrage ; avant d'en arriver à ces conclusions, il nous faut traiter la question des causes sociales qu'on assigne généralement à la criminalité : le défaut de civilisation, l'ignorance, la misère, l'inégalité des conditions économique des classes sociales.

Certes, il n*est pas douteux que chez les nations ayant une civilisation bien entendue, la criminalité a diminué ou que, du moins, elle s'est transformée ; à la place de la violence, c'est la ruse et l'adresse ; la criminalité la plus barbare, le brigandage, la piraterie, les assassinais par vengeance, les meurtres pour point d'honneur, les vols à main armée, les incendies, etc., deviennent moins fréquents et disparaissent graduellement; témoins, de nos jours, les pays du Nord-Ouest de TEurope.

INFLUENCES SOCIALES SUR LA CRIMINALITÉ i4T

J'ai dit « <ÛTiUsation bien entendue » pour indiquer le {)rogrès moral d'ian peuple, plutôt que le progrès des industries et des commodités de la vie. Le mot civilisation devrait signifier surtout « morale, éducation, respect, cordialité, activité » ^ Les soins donnés à Tenfancei certains principes de conduite répandus dans toutes les coacbes sociales, grâce au concours assidu des classes supérieures qui donnent elles-mêmes Texemple» la justice dans tous les actes de l'administrataon^ enfin la répression énergique des délits contribueront, mieux qu'un réseau étendu de chemins de fer, à ces résultats désirables. Sur ce dernier point, nous combattrons tout à rheure Tidée erronée que l'adoucissement des peines soit un signe de progrès civil. Nous verrons que les peines n'ont été que trop adoucies en certains pays , et que malheureusement ce sont ces pays mêmes c^ la cri- Hxinalité ne diminue pas, et où laèmc^ sous certaines formes, elle est épidémique, quoiqu'ils aient, sous d'autres aspects, une civilisation florissante. L'adoucissement des peines peut diminuer dans le peuple le sentiment de la gravité du crime ; l'indulgence envers les criminels ne peut également qu'émousser le sens moral du peuple qui en a connaissance.

C'est donc cet ensemble de principes moraux répandus pendant des siècles !dans toutes les couches sociales , qui , aidé par des sanctions pénales sévères , a fini par produire le self- respecta, la probité et la répugnance pour la cruauté et Tinjustice. Il reste pourtant toujours des réfractaires , mais leur nombre diminue lorsque la population est en grande majorité déjà acf guise à ces principes de conduite. Certaines causes so^

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ciales peuvent ralentir ou même arrêter le progrès moral ; entre autres, et ce n'est pas la moins forte, la propagande des sentiments de haine et de révolte contre tous les principes de l'ordre social et moral, dont les communistes, avant de devenir réformistes, partageaient la responsabilité avec les anarchistes. La civilisation bien entendue ne continuera sa marche en avant que si ces doctrines perdent de leur violence. Les pays du midi de l'Europe, où le progrès moral est moindre dans les classes inférieures, sont sans doute plus exposés à en subir des conséquences.

En tous cas, comme dans un organisme humain qui a souffert d'une maladie du sang, il y a toujours un résidu de microbes à l'état latent, de même dans l'organisme social il y aura toujours des individus ayant une nature criminelle, il y aura des fous moraux, des cas d'atavisme et des neurasthéniques moraux. Quant à ceux chez lesquels il n'y a pas un caractère criminel décidé, mais seulement manque d'énergie ou de résistance morale, l'exemple de la majorité de la population les entraînera au bien, comme l'exemple contraire les aurait entraînés au mal.

l'instruction littérairb.

Cependant, après avoir ainsi reconnu les bienfaits de la civilisation, dans son ensemble, si nous prenons iso« lément quelques-uns des signes qui la révèlent, nous nous apercevrons que chacun de ces éléments, à lui seul, n'a pas d'influence sensible sur la criminalité. L'un des

plus importants parmi ces éléments est sans doute Pinstruc tion littéraire, don précieux pour l'individu , puisqu'elle redouble ses forces dans le combat pour la vie.

Et pourtant, si nous examinons la valeur de Tinstruction, au point de vue de son efficacité contre les penchants criminels, nous éprouverons bientôt une déception inattendue.

L'intérêt pratique de la question est d'autant plus grand que Técole pourrait être développée ou entravée par l'État, qu'elle pourrait lui être asservie et recevoir de lui une impulsion nouvelle.

On prétend que l'ignorance est une des causes principales de la criminalité ; s'il en était ainsi, la criminalité d'un pays devrait diminuer à mesure que l'instruction y serait plus répandue. Malheureusement les statistiques nous apprennent que l'école n'est pas destructrice du crime.

Tout le monde sait que non seulement une foule de délits de toutes sortes sont commis habituellement par des gens non illettrés, tels que faux, escroqueries, banqueroutes, mais encore que les cas de grands crimes ne sont pas plus rares parmi eux que dans les classes absolument ignorantes. Quelquefois même des personnes d'une instruction littéraire supérieure à la moyenne normale , comparaissent en cour d'assises comme coupables d'avortements , empoisonnements, infanticides, assassinats.

L'Italie, où l'instruction n'était pas largement répandue avant 1860, avait alors une criminalité bien inférieure à l'actuelle. Aujourd'hui, la somme totale des crimes et des délits s'accroît de 3 0/0 par an, malgré la proportion toujours décroissante des illettrés.

En France, voici, d'après M. d'Haussonville , les

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conclusions des dernières statistiques. « En 1826, sur 100 accusés, 61 étaient illettrés, et 39 avaient reçu une instruction plus ou moins développée. Aujourd'hui, la proportion est retournée : 70 lettrés (au sens le plus modeste du mot), contre 38 illettrés. Ce renversement de proportion s'explique parfaitement par la diffusion de l'instruction primaire, mais le nombre des crimes n'ayant pas diminué, au contraire, l'instruction n'a eu d'autre résultat que d'augmenter la proportion des criminels dans la classe lettrée, sans diminuer la criminalité » *. Dans son rapport pour 1900,. le garde des sceaux fait une remarque identique : « Les individus que leurs instincts conduisent au crime, ont suivi, au point de vue de l'instruction, le même sort que la population tout entière ; illettrés dans le passé, ils savent lire et écrire aujourd'hui. » — « En Espagne, dit Tarde, où la proportion des illettrés dans le chiffre de la population totale du pays est de deux tiers , ils ne participent que pour moitié à peu près à la criminalité. »

Sans être pessimiste, il faut donc reconnaître que l'instruction primaire n'a pas d'influence directe sur la diminution de la criminalité^ du moins pour ce qui est du nombre total des crimes ; car l'instruction, en développant des connaissances et des aptitudes, peut déterminer des spécialités criminelles. Mais je n'ai pas à m'occuper, en ce moment, de cette question. Voilà donc que la pauvre arme de l'alphabet, dont on espérait merveilles, vient d'être brisée par la statistique ; l'idée que « pour chaque école qu'on ouvre on fermera une prison » n'est plus qu'une absurdité. Il serait superflu de nous arrêter sur ce point, car même si nous n'avions pas

î. Revue des Deux-Mondes, 1« avril 1887. Le Combat contre le vice, par d*Hau880Dville.

LNFLUENCES SOGIAtBS SUR tA GRIMLNAUTÊ . iU

des chiffres ii l'appui, h simple bon sens ne nous diraitil pas qu'il n'y a aucun rapport entre la grammaire et la moralité, entre la connaissance de Talphabet et les passions nobles ou ignobles ? Quant aux effets de Tins* truction supérieure, nous en dirons un mot plus loin pour prouver que son action n'est pas moralisante comme on le pense. (Voir p. 173-174.) On peut ajouter que Tinstruction classique, si elle se répandait au point de devenir populaire, ne pourrait produire que des effets déplorables : l'histoire surtout, qui, d'après la manière dont on l'enseigne habituellement, n'est qu'une apologie continuelle de toutes sortes d'immoralités et de méfaits.

Sans doute, chez l'homme qui s'est élevé à la haute culture, il y a présomption de moralité ; mais celte présomption ne dépend pas d'un effet moralisant de Tinstruction littéraire ; elle dépend de la nature de l'homme qui a pu atteindre la haute culture, nature intellectuelle qui s'est dévouée à l'idéal en méprisant les plaisirs et les intérêts vulgaires. Le développement intellectuel n'atteint son plus haut degré que par des efforts innombrables et constants, et, seuls, les esprits et les caractères nobles aspirent à la science et ont l'aptitude nécessaire pour en atteindre les hauteurs ; cela est incompatible avec la bassesse des instincts. C'est dans ce sens que Nietzsche a dit : « Une haute intellectualité n'est que le couronnement des qualités morales ; elle n'est qu'une synthèse de tous ces états que peuvent traverser, seuls, les hommes absolument moraux. . . La haute intellectualité représente la justice spiritualisée, la rigueur modérée par la bonté, la conscience de la nécessité de l'ordre et de la hiérarchie ^ »

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