CHAPITRE PREMIER
On s'est beaucoup occupé, vers la fin du siècle dernier, de Tétude du criminel au point de vue des naturalistes; on en a fait la description anthropologique et psychologique ; on Ta présenté comme un type, comme une variété du genus homo. Pourtant, lorsqu'il s'est agi de déterminer les applications qu'on aurait pu faire de cette théorie à la législation, on s'est trouvé en présence de très graves difficultés. On n'a pas retrouvé, dans tout délinquant de par la loi, l'homme criminel des naturalistes ; ce qui a fait douter de l'importance pratique de ces recherches. Il n'en pouvait être autrement, du moment que les naturalistes, tout en nous parlant du criminel^ ont néghgé de nous dire ce qu'ils entendent par le mot « crime ». Ils ont laissé ce soin aux juristes; mais on
Garofalo. Criminologie, 1
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peut se demander si la criminalité au point de vtie juridique n'a pas des limites plus larges ou plus étroHes que la criminalité au point de vue sociologique. C'est le manque de cette définition qui a isolé jusqu'à présent l'étude naturaliste du criminel et a fait croire qu'il n'y avait là que des recherches scientifiques auxquelles il ne fallait pas mêler la législation.
Je pense que le point de départ doit être la notion sociologique du crime. Qu'on ne nous dise pas que c'est une notion juridique, et que partant, les juristes seuls ont le droit de l'établir. 11 ne s'agit pas ici d'un mot technique, mais d'un mot qui exprime une idée accessible à toute personne, qu'elle connaisse ou ne connaisse pas la loi. Le législateur n'a pas créé ce mot; il Ta emprunté au langage populaire; il ne l'a pas même défini, il na fait que rassemb^^r tin certain nombre d'actions, qui, selon lui, étaient des crimes. Cela explique comment à la même époque, et souvent au sein d'une même nation, on trouve des codes très différents, les uns comprenant parmi les crimes des actions qui ne sont pas punissables selon les autres. Il s'ensuit que la classification du juriste ne saurait empêcher les recherches du sociologue. Du moment que les limites de la criminalité sont vagues et douteuses, le sociologue ne doit pas s'adresser à l'homme de loi pour lui demander la définition du crime comme il demanderait au chimiste la notion du sel ou de l'acide, ou, au physicien, celle de l'électricité, du son, ou de la lumière. Cette notion il doit la rechercher luimême. C'est lorsque le sociologue aura pris la peine de nous dire ce qu'il entend par crime que l'on pourra savoir de quels criminels il nous parle. C'est en un mot le délit naturel qu'il nous faut établir, en donnant, bien entendu, au mot « naturel » la signification de ce qui n'est pas-
LE DÊUT NATUREL ^
■M conventionnel », de ce qui existe dans une société 'humaine indépendamment des circonstances et des exigences d'une époque donnée, ou des idées particulières d'un législateur. Je me sers donc de cette expression, «délit naturel », parce .que je crois qu'elle est la plus claire et Ja moins inexacte (je ne dis ,pas « la plus 'exacte ») pour désigner les actions que toute société ^^ivilisée ne pourrait refuser de reconnaître comme cri- "minelles et de réprimer par des peines.
Est-il possible d-assembler un certain nombre d'actions qui, en tous temps ^ en tous lieux, ont été considérées comme des crimes ? C'est à cette question que nous allons tâofaer de répondre. Nous ne nous demanderons pas si tout ce qui est crime pour notre temps et notre société a eu toujours et partout le même cachet, et vice versa, La question serait presque enfantine. Qui ne se souvient d avoir lu que dans les coutumes de plusieurs peuples, le meurtre pour venger un meurtre n'était pas seulement toléré, mais que, pour les fils de la victime, il était le plus sacré des devoirs? — que le duel a été tantôt frappé des peines les plus graves, tantôt légalisé jusqu'à devenir la principale des formes de la procédure ? — que l'hérésie, la sorcellerie, le sacrilège, considérés jadis comme les crimes \es plus détestables, ont disparu maintenant de tous les codes des peuples civilisés? — que le pillage d^un navire étranger naufragé était autorisé par la loi dans certains pays? — que le brigandage et la piraterie ont été pendant des «iècles les moyens d'existence de peuples maintenant civilisés ? — qu'enfin si l'on sort de la race européenne, avant d'arriver aux sauvages, on trouvera des sociétés à moitié civilisées, qui autorisent l'infanticide et la vente des enfants, ^ui honorent la prostitution et qui ont marne fait de
Tadullère une institution? Et au contraire n'a-t-on pas, et dans une époque assez rapprochée de la nôtre, considéré comme les crimes les plus graves des opinions politiques différentes de celles d'une poignée de gens qui s'étaient emparés du pouvoir? N'a-t-on pas puni de mort l'accaparement de denrées, la vente à un prix supérieur au maximum établi par la loi ? De tels faits sonl trop connus .pour qu'il soit nécessaire de s'y arrêter. C'est pourquoi nous poserons la question différemment. La seule recherche à faire est si, parmi les crimes et les délits prévus par nos lois actuelles, il s'en trouve qui en tous temps et en tous lieux ont été considérés comme des actions punissables. On est porté à donner une réponse affirmative dès qu'on pense à certains crimes effroyables : le parricide, par exemple, ou encore l'assassinat avec guet-apens, le vol accompagné de meurtre, le meurtre par simple brutalité Mais on trouvera bientôt des faits qui semblent renverser même celte idée! Les rapports des voyageurs anciens et modernes sur les mœurs des sauvages nous apprennent que le parricide a été une coutume religieuse chez plusieurs tribus. Le sentiment du devoir filial poussait les Massagètes, les Sardes, les Slaves et les Scandinaves des temps préhistoriques à tuer leurs parents malades ou arrivés à la vieillesse extrême. On dit que les Fuégiens, les Fidjiens, les Battas, les Tschouktchi, les Kamtschadales et les Nouveaux-Calédoniens suivaient cette affreuse coutume. Le meurtre par simple brutalité est encore fréquent parmi les chefs de plusieurs peuplades de l'Australie, de la Nouvelle-Zélande, des îles Fidji, de l'Afrique centrale. Il est même permis aux guerriers de tuer un homme pour montrer leur force ou leur adresse, pour exercer leurs mains, pour expérimenter leurs armes, sans que cela
révolte le moins du monde la conscience publique. Il y a des légendes de cannibalisme par gourmandise à Tahiti et ailleurs. Enfin le meurtre pour voler la victime a été toujours pratiqué par les sauvages d'une tribu sur ceux d'une tribu voisine.
S'il faut donc renoncera la possibilité de former un catalogue de faits universellement haïs et punis en n'importe quel temps ou quel lieu, est-il de même impossible d'obtenir la notion du délit naturel ? Nous ne le croyons pas ; mais, pour y parvenir, il faut changer de méthode, abandonner l'analyse des actions et entreprendre celle des sentiments. Le crime, en effet, est toujours une action nuisible qui, en même temps, blesse quelques-uns de ces sentiments qu'on est convenu d'appeler le sens moral d'une agrégation humaine. Or le sens moral s'est développé lentement dans l'humanité ; il a varié et il varie encore dans son développement, selon les races et les époques. On a vu croître ou s'affaiblir les uns ou les autres des instincts moraux dont il est formé. De là des variations énormes dans les idées de la moralité ou de l'immoralité, et partant, des variations non moins considérables dans l'idée de cette espèce d'immoralité qui est une des conditions sans lesquelles un acte nuisible ne sera jamais considéré comme un acte criminel. Ce qu'il s'agit de découvrir, c'est si, malgré l'inconstance des émotions excitées par certains actes différemment appréciés par les différentes agrégations, il n'y a pas un caractère constant dans les émotions provoquées par les actes qui sont appréciés d'une manière identique, ce qui impliquerait alors une différence dans la forme, non dans le fond de la morale. C'est donc révolution du sens moral qui pourra seule nous éclairer.
L'origine du sens moral est attribuée par Darwin à la
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sympathie instihctive pour nos semblable», par Spencer au raisonnement qui, dès- les premières agrégations humaines ayant flàit comprendre la nécessité de certainspréceptes de la conduite, est devenu une habitude intellectuelle transmise héréditairement à la postérité et transformée en un instinct. Ces intuitions morales fondamentales seraient donc « le résultat d'expériences d^utilité accumulées et devenues graduellement organiques et héréditaires, dé sorte qu'elles sont maintenant bout à fait
indépendantes de l'expérience consciente Toutes les
expériences d'utilité organisées et consolidées à travers^ toutes les générations passées^ de la race humaine, ont produit des modifications nerveuses correspondantes qui, par transmission et accumulation continuelles^ sont devenues des facultés d'intuition morale, des émotions correspondant à la conduite bonne ou mauvaise, qui n'ont aucune base apparente dans les expériences individuelles d'uUlité. La préférence ou l'aversion deviennent organiques par l'hérédité des effets- des expériences agréables ou désagréables faites par nos^ ancêtres * ». Quoi qu'il en soit de cette hypothèse, ou de celle de Darw^in (c'est-à-dire, la sympathie instinctive), ce qui est certain c'est que chaque race possède aujourd'hui une somme d'instincts moraux qui ùe sont pas dus au raisonnement individuel, mais qui sont le partage de l'individu tout aussi bien que le type physique de la race à laquelle il appartient. On remarque quelques-uns de ces instincts dès l'enfance, aussitôt que le développement intellectuel commence à se révéler, mais bien sûr avant que l'enfant soit capable de faire le difficile raisonnement, démontrant l'utilité individuelle indirecte de l'altruisme. C'est
1. Spencer, Les bases de la morale évolulionnisle (Paris, F. Alcan), chv. vn.
LE DÉLIT flÂTUREL 1
de même Texistence du sens moral qui peut, seule, expliquer le sacrifice solitaire et obscur qujc les hommes fon^ quelquefois de leurs intérêts les plus graves pour ne pas violer ce qui leur paraît leur devoir. On a beau dire que l'altruisme n'est que de Tégoïsme éclairé ! Cela n'empêche pas que, dans des cas très fréquents, Tégoïsme nou» serait bien plus utile, qu'il nous épargnerait des peines ou nous ferait parvenir à ce que nous désirons le plus vivement, sans que nous ayons rien à craindre pour le moment ni même pour l'avenir. Lorsqu'on refuse de s'épargner un mal ou d'obtenir un bien, sans qu'on puisse voir l'utilité d'un tel sacrifice, il faut bien reconnaître l'existence d'un sentiment qui nous pousse indépendamment de tout raisonnement, ce qui n'empêche pas que de pareils sentiments, hérités par nous et dont nous n'avons aucun mérite, n'aient eu une origine utilitaire chez nos lointains ancêtres, selon l'hypothèse dont nous avons parlé. Darwin lui-même, comme nous venons de le dire, se passe de cette hypothèse et arrive pourtant à la même conclusion : « Quoique l'homme, dit-il, n'ait que peu d^instincts spéciaux, ayant perdu ceux que ses premiers progéniteurs pouvaient avoir, ce n'est pas une raison pour qu'il n'ait pas pu conserver^ depuis une période très ancienne, un certain degré d*amour instinctif et de sympathie pour son semblable. Le mot impérieux de devoir semble simplement désigner la conscience intérieure d'un instinct persistant, qu'il soit inné ou acquis partiellement, lui servant de guide, mais auquel, pourtant, il pourrait désobéir *. »
Si d'ailleurs la morale n'était que le fruit du raisonnement individuel, les individus les mieux doués quant à
• 1. Dan^'in, Vorîgine de Phamme, ch. m.
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rintelligence seraient absolument les plus honnêtes gens du monde, parce qu'il leur serait plus facile de s'élever à ridée de l'altruisme, à la conception de la morale la plus élevée, qui, selon les positivistes, consiste dans la plus entière compénétration de l'égoïsme et de l'altruisme. Nous ne dirons pas que c'est le contraire qui arrive, mais certes il ne manque pas d'exemples de gens très intelligents qui, en même temps, sont tout à fait malhonnêtes ; pendant qu'au contraire on voit très souvent des personnes à l'intelligence très bornée qui, malgré cela, ne se permettent pas la moindre déviation des règles de la morale la plus sévère. Pourquoi ? Non pas, à coup sûr, parce qu'ils en comprennent l'utilité indirecte, mais parce qu'ils se sentent forcés de respecter de tels préceptes, et cela quajid même ils n'y seraient pas obligés par leur religion ou par la loi écrite.
Il nous parait donc impossible de nier l'existence du sens moral d'une race ou d un peuple, créé, comme tous les autres sentiments, par l'évolution, et transmis d'une génération à l'autre, soit par le seul effet de l'hérédité psychologique, soit parce que à cette hérédité s'ajoutent les exemples donnés à l'enfance et les traditions de famille. Mais puisque ce sens moral est une activité psychique, il peut être sujet à des altérations, à des maladies; on peut le perdre entièrement, on peut en manquer dès la naissance par une monstruosité pareille à toutes les autres de notre organisme, et qu'on peut attribuer, faute de mieux, à Tatavisme. Les gradations sont innombrables « entre la suprême énergie d'une volonté bien organisée et l'absence complète du sens moral * ».
Il ne faut donc pas nous étonner si dans une race
1. Maudsley, La responsabilité dans les maladies mentales, ch. i.
moralement élevée, on trouve un nombre plus ou moins grand d'individus d'une immoralité frappante. Ce sont des anomalies psychiques, des exceptions semblables aux monstruosités physiques.
Ce qu il faut se demander plutôt, c'est dans quelle mesure ce sens moral varie à travers les temps et les espaces; ce qu'il est maintenant dans notre race européenne, et dans les peuples civilisés appartenant à d'autres races, ce qu'il a été, ce qu'il sera. Nous rechercherons encore s'il y a une partie de ce sens moral dont on puisse signaler la présence dès les plus anciennes agrégations humaines, et quels sont les instincts moraux qui ont dominé à l'époque d'une civilisation inférieure, quels sont ceux qui, à peine embryonnaires alors, se sont développés ensuite et sont devenus maintenant la base de la moralité publique.
Nous laisserons de côté l'homme préhistorique dont nous ne pouvons rien savoir sur le sujet qui nous intéresse, et les tribus sauvages dégénérées ou non susceptibles de développement, parce que nous pouvons les considérer comme des anomalies de l'espèce humaine. Nous tâcherons enfin de dégager et d'isoler les sentiments moraux qu'on peut dire définitivement acquis à la partie civilisée de l'humanité el qui forment la vraie morale contemporaine, susceptible non de perte, mais d'un développement toujours croissant, et qui sont exigés absolument par la nécessité de la coexistence sociale. Ce ne sera pas précisément la recta ratio de Cicéron, naturx congruens, diffusa in omnes, constans, sempiierna, mais ce sera la recta ratio des races supérieures de l'humanité, à leur degré actuel de civilisation, qui de nos jours a placé à un niveau presque égal tous les peuples chez lesquels règne l'activité pacifique.
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Nous ne pouvons nous occuper, bien entendu, que du sens moral moyen de Lu communauté entière, Cooime il y a eu loujours^ des individus moralement inférieurs au milieu social, de môme il y en a toujours eu de supérieurs. Ces^ derniers sont ceux qui se' sont efforcés d'arriver pour leur compte à la morale absolue^ c'est-à-dire, selon Spencer, à cet idéal de la conduite, réalisable pour une société entière, Lorsq]u.'il y aura compénétration complète des sentiments d'un égoïsme raisonnable avec ceux d'un altruisme éclairé. Mais ces idéalistes sont peu nombreux et encore ne peuvent-ils ni devancer de beaucoup leur temps, ni hâter de beaucoup le progrès évolutif. On a remarqué que l'idéalisme religieux et moral du christianisme, qui conçoit Thumanité comme une seule famille en Dieu, u'a pu paraître et s'enraciner qu à l'époque où Rome avait réuni en un seul empire presque tous les peuples civilisés et avait des relations cosmopolites,, cette Rome qui, comme dit le poète,
grœmio victos . . . sola reccpit,
Ilumanumque genus communi nomine fovlL
« Sans cette condition, l'éthique chrétienne n'aurait peut-être pas trouvé un terrain favorable pour le développement et la stabilité de ses idées L'ensemble des
idées morales d'un peuple n'est jamais sorti d'aucun système philosophique, pas plus que les statuts d'une société commerciale*. Ce capital d'idées morales est