‹ La criminologieChapitre 35 sur 98 · Tolstoï, Que faire? Paris · texte numérisé non relu

Tolstoï, Que faire? Paris

nature. Le langage usuel qui traduit la conscience publique beaucoup mieux que Targot légal, accroche une épithëte unique à tous les délinquants de cette espèce, et appelle tout aussi bien voleur le vagabond qui vole une montre, que le caissier qui s'échappe avec l'argent qui lui a été confié ; aussi bien le commerçant qui a fait une banqueroute frauduleuse, que le maire, le conseiller général, le magistrat ou le ministre, qui vend la justice ou les faveurs de l'État. Si les misérables qui volent n'étaient pas des pauvres, ce seraient des industriels escrocs, des commerçants banqueroutiers, des notaires ou des avocats faussaires, des employés infidèles.

Et voilà comment tombe de soi-même le plus bel argument des socialistes qui, bornant leurs observations au vol et le trouvant plus répandu dans les classes pauvres, croient que les agressions contre la propriété cesseraient avec la suppression de la misère ^ Au lieu du prolétariat, ils devraient nous parler du malaise éco^ nomique, ce malaise, résultat non pas de la distribution inégale des biens naturels, mais plutôt de la disproportion excessive existant entre les désirs et les moyens de les satisfaire, que Ton retrouve dans toutes les différentes couches sociales. C'est pourquoi, tant que l'activité illicite pourra être utile, c'est-à-dire tant qu'elle apportera un gain, le délit ne cessera pas d'exister chez les hommes immoraux dont la race se trouve mêlée à toutes les classes dans des proportions à peu près égales. Bien entendu que nous parlons de cette immoralité, non pas

1. V. par exemple TuraU, op. cit., p. 92, où il est prétendu que « là connexion des méfaits contre la propriété avec les inégalités sociales, est établie d'une façon tellement incontestable par Texcédent presque exclusif des classes infimes dans le nombre des voleurs, que même les sociologues de la bourgeoisie n'osent pts la contester >*.

superficielle, mais foiidamentale, qui rend possible le crime.

Quels sont cependant les faits que nous pouvons avancer pour prouver la vérité de cette assertion ?

Il serait possible d'en faire une démonstration complète si nous avions une statistique du prolétariat par rapport à la criminalité. Alors peut-être l'éloquence des chiffres nous dispenserait de faire de longs discours pour prouver Terreur si répandue de cette idée, que la misère est une des causes principales du crime.

Malheureusement, ces éléments nous font défaut, et pour les obtenir approximativement, il ne nous reste qu'à procéder par induction.

Par exemple, si nous ne voulons nous occuper pour le moment que de cette partie de la criminalité dont la cupidité peut être le mobile direct, nous pourrons faire une comparaison entre le nombre des délits qui sont, généralement, commis par la plus basse classe, et ceux qui, plus vraisemblablement, sont dus aux classes moins malheureuses.

En nous bornant à quelques formes plus communes, nous trouverons, dans la statistique italienne de 1895, que cette année-là, on a jugé 10,024 extorsions et vols commis avec violence, et 15,705 vols qualifiés ou commis avec des circonstances aggravantes, soit en totalité 25,729 crimes, que Ton peut supposer pour la plupart^ comme ayant été commis par des prolétaires ; cependant Jes extorsions comprises dans ces chiffres doivent souvent être attribuées à la camorra et au chantage, qui sont pratiqués par des sectes non point dirigées par des indigents, mais par des personnes qui ont des moyens de subsistance suffisants, indépendamment de leurs bénéfices déshonnêtes.

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En face de ces crimes nous mettrons 850 falsifications de monnaies, de titres, d'obligations de TÉtat, de cachets, de timbres, et faux en actes publics, en écritures commerciales ou privées, 1688 banqueroutes, total 2675 crimes dont plusieurs par leur nature, d*autres par les difficultés qu*a dû présenter leur exécution, ne sauraient être attribués généralement à des indigents.

Or tous les délits de cette dernière série ne sont que Teffet de la cupidité, précisément comme ces agressions les plus vulgaires, qui ont pour objet le bien d'autnii, et auxquelles on donne le nom de vol, de brigandage, d'extorsion. Ce sont donc là deux quantités homogènes, entre lesquelles on peut bien établir une comparaison.

D'un côté, 25729 crimes de prolétaires ; de l'autre côté 2675 crimes de propriétaires. Ainsi les premiers sont au chiffre total à peu près comme 91 est à 100.

Comment peut-on préciser maintenant le chiffre des prolétaires dans toute la population d'Italie? D'après les premiers travaux qui viennent d'être publiés sur le recensement de 1901, ceux qui s'étaient inscrits comme propriétaires dépassaient quatre millions, mais on sait que le plus grand nombre de ces propriétaires est composé de paysans n'ayant pour tout bien qu'une masure, ou quelques arpents, insuffisants à leur subsistance. On compte plusieurs centaines de milliers d'individus inscrits comme propriétaires et qui payent mcins de 5 francs de tribut annuel direct.

En additionnant les chiffres des individus composant les familles dont les chefs se sont inscrits dans les catégories qui font supposer une certaine aisance, telles que l'administration publique, les emplois privés, l'enseignement, le clergé, les professions libérales, les beaux-arts, enfin les capitalistes, les rentiers, tes

employés à la retraite, on obtient le chiffre d'environ 2,536,200 personnes*. Ajoutons-y encore nn million de gros fermiers et négociants, patrons, directeurs d'industries, boursiers, quoique la plupart soient déjà compris dans les catégories précédentes, et il sera toujours impossible d'arriver à quatre millions ; mais nous retiendrons cependant ce chiffre pour notre démonstration ; nous arrivons alors à ce résultat, que les gens dont l'existence est économiquement assurée et qui ne vivent que de salaires journaliers, sont en Ilalie au-dessous d'un huitième de la population, évaluée en 1901 à 32,475,253 habitants. Il s'ensuit que, vis-à-vis de 88 prolétaires, on peut mettre 91 crimes sur cent sur le compte des premiers, différence, on le voit, presque inappréciable.

Ne peut-on pas conclure de là que même dans celte espèce de criminalité dont la raison est directement économique, le prolétariat a une part à peu près égale à celle des autres classes ?

Et ne voit-on pas alors que la paiwrtté entre dans les facteurs de la criminalité dans des proportions que l'on peut dire tout à fait identiques à celles de la gêne économique des classes supérieures, gêne qui persistera toujours jusqu'à ce qu'il soit possible, non seulement d'attribuer à chacun des parts égales de biens naturels, mais d'empêcher encore qu'un homme, par son travail, gagne plus qu^un autre?

Mais, s^il nous faut nier maintenant que la condition de prolétaire joue un des premiers rôles dans la production des attentats aux biens d' autrui, et même un rôle plus important que celui du malaise économique

1. Minislero di Agricultura e CommerciOy Dirczione générale délia sla» Hsticaf censimento générale délia popolazione al 10 fet^raio 1901.

des autres classes, que dirons-nous donc de Topinion de quelques socialistes qui attribuent à la misère même les crimes contre les personnes, et, en général, toute la criminalité ?

Ici leur efTort est plus visible. Ils commencent euxmêmes par dire que « dans les crimes contre les personnes rinfluence de la mauvaise organisation sociale est moins apparente » *. Mais cependant '< Tinfluence subtile de' la misère pénètre dans tous les crimes ». Elle marche presque toujours de pair avec le défaut d'éducation, d*où les « mauvais exemples, Thonnêteté méconnue, moins de solidité nerveuse, l'excitation aux passions les plus basses, l'impuissance de la réflexion, un déficit permanent à Vavoir des satisfactions vitales, d'où découlent des ferments criminels et secrets. »

Je n'ai qu'une remarque à faire : le défaut d'éducation morale, malgré les soins que les instituteurs ont pu donner aux enfants, se trouve souvent aussi dans les classes favorisées par la fortune. L'instruction ne réussit pas toujours ; nous l'avons montré plus haut. Des centaines d'exemples prouvent que les penchants criminels sont répandus presque également dans toutes les couches sociales.

L'assassinat même n'est pas si rare qu'on le pense, dans les classes supérieures. En une seule année, n'en a-t-on pas vu plusieurs cas frappants dans des familles très en vue? A Bologne, ce sont un frère et une sœur, les enfants d'un médecin célèbre et très riche, que l'on accuse d'avoir fait assassiner le mari de la deuxième avec la complicité de son amant, médecin lui aussi, et cela parce que le pauvre qaari n'était pas à la hauteur inlel-

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