Ibid., p. I
quelconque... Le rapport de la criminalité des commerçants (classe plus instruite) à la criminalité totale se chiffre à 15 0/0, alors que cette classe ne représente pas le septième de la population active* ». Quant aux pro- ^ fessions libérales et aux services publics, leur criminalité est presque deux fois plus forte que celle des travailleurs agricoles. Il est étonnant que M. d' Hausson ville > qui a remarqué le petit nombre des accusés ayant une instruction supérieure, ait oublié d'établir la proportion entre ce petit nombre d'accusés et le petit nombre de gens possédant une haute culture relativement à la population tout entière I
Il faut donc constater une activité criminelle inférieure, en général, et une activité moindre, même dans les crimes les plus graves, précisément de la part de ces gens qui sont à la fois les plus pauvres et les plus ignorants. En effet, cette classe agricole comprend en France, outre les petits propriétaires, plus d'un million de fermiers et de cultivateurs et plus de deux millions de journaliers, d'hommes de peine, et de garçons de ferme. Il va sans dire que les femmes et ies enfants ne sont pas compris dans ces chiffres. 11 est reconnu que partout, mais en France plus particulièrement qu'ailleurs, il y a un contraste entre la pauvreté et l'ignorance des paysans, et la culture ainsi que l'aisance relative des ouvriers des villes. Que devront-ils dire, mainte-^ nant, ceux qui croient à l'influence bienfaisante de Talphabet et du bien-être économique, en observant la proportion de 24 0/0 pour la classe manufacturière et de 27 0/0 pour le commerce, comparée au 8 0/0 qui est le contingent des agriculteurs sur 100,000 accusés ?
1. Compte général de V administration de la justice criminelle pendant Vannée 1900, Paris, 1902, p. xxvn.
On pourrait arancer bien d'autres faits encore à Tappui de notre démonstration.
D'un côté, de Tannée 1853 à Tannée 1871, les salaires des ouvriers augmentèrent en France de 45 pour 100 ; — la consommation du blé, évaluée en 1821 à 1 hectolitre 53 en moyenne par tête, est montée à 2 h. 11 en 1872; — la consommation de la viande, qui était de 20 kilogrammes 8 en 1829, a été de 25 k. 1 en 1862. — D'un autre côté, le nombre des élèves qui était, dans les écoles primaires, de 57 pour 1,000 en 1832, est monté à 122 pour 1 ,000 en 1877 *.
Eh bien ! quel a été, par rapport à une augmentation de prospérité et de culture aussi surprenante, le progrès de la moralité publique ?
On avait évalué à plus du triple l'augmentation de la totalité des crimes et délits, de 1826 i 1878. Depuis lors, la valeur des salaires continue à s'accroître, Tinstruclion populaire à se répandre, et pourtant les chiffres de la criminalité ne cessent de s'élever jusqu'en 1895*. Ils ne commencent à baisser que depuis 1896, non certes à cause de l'augmentation de la prospérité et de la culture intellectuelle (il n'y a pas, à ces points de vue, de différences sensibles entre la période 1891-95 et la période 1896-99), mais bien plutôt à cause d'un ensemble de lois « destinées — selon les paroles du rapport officiel — à sévir contre les malfaiteurs incorrigibles, tout en facilitant le relèvement des condamnés susceptibles de revenir au bien ».
Nul doute que l'augmentation de la criminalité jusqu'à
1. Voit Revue des Deux-Mondes, l" avril 1887. « Le combat contre le tîce, «
2, Condamnés pour crimes et délits en France, de 1861 à 1865, chiffre Bioyen annuel %,357; ce chifTre monte à 130,412 dans la période 1891- 1895. Il tombe à 124,806 dans les cinq années suivantes.
1895 n'est pas l'effet de raccroissement de la richesse, ni de Tinstruction plus répandue, mais les chiffres qu'on vient de voir prouvent, d'un autre côté, que la misère et l'ignorance ne sont pas non plus les vraies causes de la criminalité*.
A cet instant, on peut s'attendre à une objection. * Si la criminalité n'est point l'effet de la condition économique du prolétariat, comment pourra-t-on se rendre compte des statistiques d'après lesquelles il y a un rapport constant entre le chiffre des vols d'un côté, et Tabondance des récoltes et le prix des denrées alimentaires de l'autre côté ? Cette loi statistique est bien connue ; dans certains pays elle a été confirmée souvent avec quelque exactitude. En Bavière, par exemple, il a été remarqué qu'à chaque augmentation de six kreutzer sur le prix des céréales, correspondait un vol de plus, sur une population de 100,000 habitants, et, par contre,
1. Dans son ouvrage Les causes économiques de la criminalité (Paris, 1903), M. Van Kan montre de l'incrédulité à Tégard des chiffres que j'ai donnés sur les classes moyennes et le prolétariat. Pour ce qui regaixle la France, j'ai, dans cette nouvelle édition, puisé mes chiffres dans le Compte général de la justice criminelle pendant l'année i900^ sans avoir rien dû changer à mes conclusions. Et quant à Tltalie, pour laquelle Fauteur avoue que le contrôle immédiat ne lui a pas été possible (p. 104); j'ai indiqué également les sources de mes données, et je les crois exactes. Dans cette édition, j'ai profité des premiers extraits qu'on vient de publier du recensement de 1901, ainsi que de la statistique des prisons pour 1900.
Ce qui frappe surtout M. Van Kan, c'est que M. Marro éVîilue les propriétaires en Italie à 27 0/0 parmi les non délinquants, et à 9,4 seulement parmi les malfaiteurs ; mais je ne peux pas admettre la première de ces données, qui évaluerait les propriétaires en Italie à beaucoup plus d'un quart et presque à un tiers de la population. La proportion que j'ai extraite du recensement officiel me paraît bien plus probable. Quant à celle de M. Fornasari de Verce, il suffit de remarquer qu'à côté de 56 0/0 d'indigents, il y a 32,15 0,t) de gens qui n'ont que les moyens strictement nécessaires à leur subsistance, et je ne comprends pas pourquoi ces derniers ne devraient pas être classés parmi les prolétaires. Car prolétariat ne signifie pas indigence; il signifie seulement absence complète de capital.
INFLUENCES SOGULES SUR LA GRIMINÂLlTfi 177
quand le prix diminuait d'autant, on avait un vol de moins. Des observations analogues ont été faites pour la Sicile, de 1875 à 1895.
Il ne faut pas oublier cependant un phénomj&ne qui se produit presque toujours en même temps que le premier, à savoir que le nombre des délits contre les personnes correspond, en sens inverse, k celui des délits contre la propriété. C'est ainsi, qu'en Bavière, les attentats contre les personnes se sont accrus pendant la baisse des prix eivice-versa^. Pareillement, on a remarqué, en Prusse, que le prix de plusieurs denrées alimentaires étant très élevé, les délits contre la propriété avaient donné une proportion de 44,38, et ceux contre les personnes de 15,8; quand leur prix tomba, les premiers descendirent à 41, et les autres montèrent à 18. Et si la hausse ou la baisse des prix ne se borne pas à une seule année, mais si ce mouvement persiste pendant une longue période, il arrive généralement qu'une forme de criminalité suit la même marche ascendante, tandis que l'autre forme qui lui correspond en sens opposé, diminue. L'impulsion,' la cause occasionnelle, le but du vol manquentils, il n'y aura pas de vol, mais le fond d'immoralité sociale ne sera pas modifié pour cela ; au lieu de se manifester sous une forme d'activité malfaisante, il en prendra une autre fort différente; la nourriture et la boisson abondante rendront l'individu plus susceptible d'excitation ; or, le plus grand nombre d'attentats aux personnes dépend d'excitation passionnelles, qui, dans ces conditions, produiront des effets beaucoup plus graves. L'ouvrier ayant fait bonne chère et voyant son
1. Mayr, La Statistique et la vie sociale^ p. 556-557, 2* édition italienne. Turin, 1886. Voir, pour la Sicile, une étude de M. A. Niceforo, Rome,
Gabofalo. Criminologie, i^
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existence matérielle assurée pour le lendemain, recheiv chera tout de suite les amusements, les fêtes, le^ amours : autant d'occasions de querelles, de rixes et d ' vengeancfs.
Ainsi Taccroissement du bien-être social, constaté ea France par Taugmentation des salaires et la consommation plus grande du blé, du vin et des liqueurs alcooliques S a donné pour résultat une diminution dans les délits contre la propriété, qui, sur la totalité des crimes» avait été d'un cinquième (de 1836 à 1869) ; tandis que dans la même période, les crimes consommés plus particulièrement contre les personnes s'étaient accrus de plus d'un tiers *.
Ces chiffres prouvent que les oscillations dans l'équilibre économique, toujours instable de sa nature, ne sont pas la vraie cause de la criminalité, mais seulement de la forme sous laquelle celle-ci se manifeste. Elles ne produisent certainement pas dans le corps social un effet analogue à celui du microbe, qui, introduit accidentellement dans un organisme sain, le ronge et le détruit. Mais on peut plutôt les comparer au vent froid ou à l'habitation humide, qui accélèrent la manifestation de la phtisie héréditaire, à un effort ou à une émotion, qui amène prématurément la rupture de l'artère. En l'absence de pareilles circonstances, l'individu, au bout de quelques années, serait tout de même mort de phtisie ou d'artérosclérose. C'est ainsi que les circonstances qui rendent la vie facile ou difficile, ne font que déterminer, à un moment donnée sous une certaine forme, d'une ma-nière spéciale, la manifestation de cette immoralité, qui,
1. La couBommation da vin a doublé de 1S29 à 1869; ceile de Talcool a plus que triplé, de 1829 à 1872.