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étant forcé de déclarer que la criminalité a baissé.

Ces idées ne sont pas tout à fait nouvelles; elles ont été déjà soutenues et combattues depuis plusieurs années sous une forme un peu différente.

« La civilisation — écrivait Lucas en 1828, — n'étant que le progrès delà liberté, augmente l'abus de la liberté, précisément parce qu'elle étend Tusage de celle-ci... Au lieu d'opposer l'un à l'autre, il faut donc placer dans la balance, à côté de Tabus même, le bon usage de la liberté, pour avoir une idée exacte de sa moralité. Établissons la règle que, pour apprécier la moralité de la civilisation, on doit juger de l'extension de l'abus conhparaiivemenl à l'usage. » Et ce principe une fois posé, il ne se plaignait pas trop du grand nombre de certains genres de délits que la France offrait par rapport à l'Espagne « parce que, — disait-il, — peut-être faut-il honorer les peuples ignorants et pauvres, en raison du petit nombre de faits nuisibles, qui dépend, chez eux, du défaut d'occasion de nuire, et qui n'est autre chose qu'une innocence pareille à celle des animaux; tandis que le plus grand nombre d'actions semblables, chez les peuples civilisés, n'est que la conséquence d'un plus grand développement de la liberté humaine? »

Mais une civilisation qui peut produire un accroissement de crimes et de délits est-elle une civilisation réelle? Est-ce que la civilisation dont on parle consiste seulement « à avoir des chambres plus commodes, des vêtements plus élégants, des cabarets en plus grand nombre, des industries de tous genres et ainsi de suite ?. . . Non, c'est le perfectionnement moral, économique et politique qui constitue la civilisation, à proprement parler. On prétend que la civilisation augmente avec le progrès; autant vaudrait dire que les péchés augmentent avec le

progrès de la sainteté; que les infirmités se multiplient avec le développement régulier d'un corps en parfaite santé; que c'est en voulant rendre les hommes laborieux, dociles et sociables, que le nombre s'accroît des fainéants, de ceux qui sont portés au mal et à attenter à la paix d'autrui* ».

Sans doute on n'osera pas affirmer que la civilisation, prise dans un sens tellement élevé, pourrait entraîner un accroissement de la criminalité. On ne veut parler que du progrès industriel et économique, qui pourrait être indépendant de la moralité des individus ; et on avance des chiffres de statistique, d'où ressortirait le rapport entre l'accroissement de la criminalité^ et l'expansion du commerce, la multiplication des industries, le développement de la richesse publique, pour découvrir un rapport constant entre la première progression et la deuxième.

Voici toujours les arguments de M. Poletti, lesquels, son livre ayant été publié en 1882, avaient nécessairement pour base des statistiques maintenant vieillies.

Les statistiques françaises démontrent que, de 1826 à 1878, il y a eu augmentation des délits dans la proportion de 100 à 254. Ce n'est là qu'une augmentation numé-' riqae, et non proportionnelle^ de la criminalité. Pour déterminer cette dernière, il faut rapporter cette somme augmentée des énergies criminelles aux autres énergies qui, sous Vimpulsion des mêmes fadeurs^ ont au contraire concouru à garantir avec plus d'efficacité la conseirvation sociale^ et & en accroître prodigieusement la puissance opérative. L'activité criminelle n'est que le résidu des actions sociales obtenu par un procédé d'éli-

1. Romagnosi, Obtervatxont statistiques sur le compte rendu général de ) fadministration de la justice criminelle en France pendant l'année 1SÎ7,

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mination de toutes les actions justes, à savoir de Vactivile productive, conservatrice, morale et juridique. Il est impossible de déterminer, même approximativement, la somme illimitée de ces dernières; cependant, on peut en déterminer les effets les plus certains et les plus importants.

Ainsi donc, l'auteur compare raccroissement de Taclivité criminelle en France, dans la période de 1826 à 1878, à raccroissement de Tactivilé productive et conservatrice. Il trouve : 1* que, dans la même période, les importations de la France se sont accrues dans le rapport de 100 à 700 ; et les exportations presque dans la môme mesure ; — 2^ que, toujours dans le même laps de temps, le bilan de TÉtat, qui indique sa puissance financière, s'est accru dans le rapport de 109 à 300; — 3** que les transmissions héréditaires de meubles et d'immeubles,, représentées, en 1826, par 1.346 millions,- avaient déjà, dès Tannée 1869, atteint le chiffre de 3.646 millions ; — 4** que la valeur des transmissions immobilières entre r/vants avait doublé ; — S"* que, de 1833 à 1876, les institutions de bienfaisance ont pu disposer largement de secours dans une mesure quatre fois plus grande, tandis que les capitaux des sociétés de secours mutuels avaient quintuplé ; — 6® que la moyenne de la production annuelle du blé, de 60 millions d'hectolitres en 1825-1829, est montée de 1874 à 1878 à 104 millions ; — 7*> que les salaires ont eu une augmentation de près de moitié (45 O/O; dans la période de 1853 à 1871 ; — 8^ que la consommation du blé, évaluée à raison de 1 hect.^53 par habitant en 1821, a atteint 2 hect., 11 en 1872, et que la consommation des boissons alcooliques a presque doublé de 1831 à 1876 ; — 9" que, tandis que, de 1841 à 1878 la criminalité quantitative s*cst accrue dans le rapport

de 100 à 200, la sûreté sociale est restée presque la même, à en juger par la force publique qui a été jugée nécessaire pour la garantir, puisqu'il n'y a eu ici qu'une augmentation dans le rapport de 100 à 135.

Ces données, — ajoute Fauteur, — nous fournissent une preuve irréfragable que, pendant la période de 1826 à 1878, il y a eu, dans l'activité sociale de la France, un développement prodigieux, que Ton peut considérer comme triplé. En effet, le produit des impôts (augmentés de 100 à 300), en est l'expression synthétique la plus sûre. Quant aux énergies destructives ou criminelles, leur augmentation n'a pas eu lieu dans la même proportion, mais dans une proportion un peu moindre (100 à 254). — En sorte qu'il n'y a pas eu augmentation dans la criminalité française, mais une diminution positive.

Pour ce qui est de l'Italie, la proportion des condamnés pour crimes, de 1863 à 1879, se serait accrue de 70 0/0. Par contre, le mouvement commercial en Italie s'est accru, de 1862 à 1879, dans la proportion de 100 à 149 pour l'importation et de 100 à 183 pour l'exportation ; — la puissance contribuable de la nation, de 617 millions en 1866, a atteint, en 1879, la somme de 1.228 millions, tandis que les bilans des communes ont doublé, et que ceux des provinces ont quadruplé ; — les institutions de bienfaisance ont augmenté leurs fonds de 38 millions dans la période 1863-75 ; le capital des caisses d'épargne est monté de 188 millions en 1863, à un milliard environ en 1881, et déjà il avait quadruplé dès 1879.

De sorte que, malgré la laborieuse transformation du pays accomplie dans ces dernières vingt années, transformation dans laquelle beaucoup de circonstances exceptionnelles auraient dû contribuer au développement de la criminalité, on peut dire, pour celle-ci, que

raugmentation n'a pas été proportionnelle. M. Poleltî croit voir dans ces exemples la confirmation de sa loi relative au développement de l'activité délictueuse par rapport à l'activité honnête, proportion qui est stable, tant que les causes qui produisent l'une et l'autre, sont permanentes. Cette durée forme ce que l'auteur appelle la « période criminelle » pendant laquelle, dit-il, les variations de la criminalité sont peu sensibles, et ne dépassent pas un dixième en plus ou en moins de la moyenne des délits commis dans le même laps de temps, tandis que d'une période à l'autre, par l'effet de l'expansion de l'activité honnête, la criminalité proportionnelle tend à une diminution lente et progressive *.

C'est ce qui doit nécessairement se produire selon lui, car le développement des facultés intellectuelles et de l'activité économique, ainsi que le perfectionnement social, multiplient les aptitudes de résistance au crime. Du reste, cela est prouvé par le nombre toujours croissant des malheureux qui, à cause de leur mauvaise alimentation, deviennent, dans la Haute-Italie, la proie de la pellagre, de l'émigration et du suicide, qui préfèrent leur infirmité, l'exil ou la mort, plutôt que de risquer d'améliorer les tristes conditions de leur existence par des attentats criminels.

Cette théorie est très ingénieuse et a une apparence de vérité séduisante pour ceux qui se font un plaisir de rechercher des arguments propres à justifier l'optimisme qui forme le fond de leur caractère. « Elle consiste en somme, dit Tarde, à évaluer la criminalité comme on apprécie la sécurité d'un mode de locomotion, et à procéder, pour décider si la criminalité des Français

1. Poletti, // senliménio nella Bcienza del driUopenale^ cap. 8*, Udine,

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notamment a augmenté ou diminué depuis cinquante ans, comme on procède, pour juger si la sécurité des voyageurs en chemin de fer, aujourd'hui, est inférieure ou supérieure à celle des voyages en diligences, vers 1830. De même qu'ici Ton ne résout pas le problème en comparant simplement les chiffres des voyageurs tués ou blessés aux deux époques, mais en disant qu'il y en a eu un de tué ou de blessé à telle date ou à telle autre sur tant de milliers de voyageurs ou de millions de kilomètres parcourus, pareillement on doit, pour répondre à l'autre question, dire qu'il y avait, par exemple en 1830, un abus de confiance poursuivi annuellement sur tel nombre de transactions ou d'affaires susceptibles d'en provoquer, et qu'il y en a un, de nos jours, sur tel autre nombre de transactions ou d'affaires semblables. Pourquoi ne pas ajouter que, par suite des communications plus fréquentes, des entraînements plus dangereux de la vie urbaine ei^ progrès, l'augmentation énorme du chiffre des adultères constatés n'a rien de surprenant, et révèle un vrai raffermissement de la vertu féminine*?»

En examinant bien attentivement les arguments de M. Poletti, on remarquera que tout son raisonnement dépend d'une idée très arbitraire, c'est-à-dire que, chaque nombre A' actions honnêtes doit être en rapport avec un nombre proportionnel de délits ; et que cette proportion doit être constante, sauf dans les moments de transformations et de crises sociales. Il a énoncé lui-même cette loi en disant : « Du moment qu'une société demeure dans des conditions égales et invariables, le rapport des actes délictueux restera tel qu'il est... Le rapport de la crimi-

1. G. Tarde, la erminalité comparée, p. 73. Paris, F. Alcan, 1886.

nalité se réglera, dans tous les cas, proporiionnellement à la somme des activités sociales. »

Mais dans quel pays ira-t-on chercher cette proportion? Est-ce bien en France, où le développement économique est beaucoup plus grand que celui de Tltalie et de TEspagne, et où la criminalité est tellement inférieure? — ou bien en Angleterre, où la criminalité est toujours décroissante, malgré Taccroissement extraordinaire de la population et des afTaires de tout genre ? — ou encore en un autre pays de l'Europe, mais lequel ?

Ce rapport proportionnel varie-t-il peut-être selon les différentes nations et d'après les conditions sociales de chacune d'elles ? — Mais alors il sera impossible d'établir une comparaison quelconque de nation à nation, et il n'y aura plus moyen de prouver la vérité et la constance de la loi que M. Poletti a cru découvrir.

D'autre part, il est impossible de comparer la valeur sociale d'un crime ou d'un délit avec celle d'un fait moral économique.

« Il est assez inexact — a-t-on remarqué — de confronter et de réduire les accroissements d'activités aussi dissemblables, avec les seuls chiffres du pourcentage et de la statistique ; — et qui pourrait assurer que le commerce, en se sextuplant, représente trois fois le, redoublement des délits ? Je fais mes réserves et je crois que Taccroissement de 10 0/0 dans les délits est beaucoup plus considérable, au point de vue social, que l'accrois- S3ment de 30 0/0 dans l'exportation du coton et des animaux*. »

« En fait et en droit, d'ailleurs, — dît Tarde, — rien de plus erroné que le calcul précédent. — En fait, pour

1. Ferri, Socialismo, psicologia e stalistica nel diritto criminale^ dans VArdûoio di Pêic/iialria: Scienze pemali, etc. Vol. IV, > livraison.

INFLUENCES SOCIALES SUR LA CRIMINALITE Wt

les abus de confiance qui ont sextuplé, pour les délits contre les mœurs qui ont sextuplé, etc., il n'est pas vrai que les affaires, ou les rencontres à Toccasibn desquelles ils se produisent, soient devenues six fois, sept fois plus nombreuses. En droit, pour Tenscmble des crimes et délits, il me semble d'abord que Ton fait une confusion. On a beau dire et démontrer, pour continuer ma comparaison, que les chemins de fer sont le moins périlleux des moyens de transport, ou que le gaz est le plus inoffensif des éclairages, il n*en est pas moins vrai qu^un Français de 1826 risquait moins de mourir d'accident de voyage, ou d'hêtre victime d*un incendie qu'un Français de nos jours. Il y a un demi-siècle, on complaît par an quinze morts accidentelles sur 100,000 habitants, maintenant trente-six. C'est l'effet des découvertes qui constitue la civilisation de notre siècle. Cependant la vie moyenne en somme n'a pas diminué de durée ; je sais même qu'on la croit généralement en voie de prolongation; mais les statisticiens sérieux ont soufflé sar cette illusion, pour employer leurs propres termes. Tout ce qu'on sait c'est qu'on a maintenant moins de chances qu'autrefois de mourir dans son lit, mais autant de chances de mourir tard. Les inventions civilisatrices ont donc apporté leur remède à leurs maux, et on peut en dire autant de leur effet, de ces convoitises, de ces besoins, qu'elles ont créés ou surexcités et d'où naît le crime, en même temps que le travail. Mais, si compensé qu'il soit, un mal est nn mal, nullement amoindri en soi •par le bien qui l'accompagne. Si l'un peut à la rigueur être séparé de l'autre, cela est clair; et, s'ils sont indissolubles à jamais, hypothèse désespérante, cela est encore plus clair. Il m'importe peu que la sécurité des voyages, que la moralité des affaires aient augmenté

quand la sécurité, quand la moralité des hommes, voyageurs ou autres, commerçants ou autres, a diminué (ou paraît avoir diminué) de moitié ou des trois quarts. Pour une masse égale d'affaires, il n'y a pas plus de délits, soit, j'admets même qu'il y en a moins; mais court-on, oui ou non, plus de risques aujourd'hui d'être trompé, escroqué ou volé par un Français qu'on en courait il y a cinquante ans ? Voilà ce qui nous importe au plus haut degré, et non une abstraction ou une métaphore. N'est-ce pas un mal certain, indéniable, qu'une classe ou une catégorie de citoyens, si active ou si affairée qu'elle soit devenue, celle des industriels ou des femmes mariées par exemple, fournisse un contingent triple, sextuple, à la justice criminelle du pays. N'est-ce pas un mal aussi que, depuis quarante ans, le nombre des faillites ait doublé, quoique le développement commercial ait plus que doublé? Ce mal était du reste si peu inévitable, malgré le principe purement arbitraire d'où part M. Poletti, qu'un mal moindre, celui des procès de commerce a diminué depuis 1861, malgré l'essor croissant des affaires. C'est ainsi que, grâce à la civilisation également, les occasions de guerre, les excitations belliqueuses n'ont jamais été si nombreuses ni si fortes que dans la période la plus pacifique de notre siècle, de 1830 à 1848. Quant aux procès civils, ils se produisent régulièrement en nombre égal, chose remarquable, malgré la complication des intérêts, la multiplication des contrats et des conventions, le morcellement de la propriété. Cependant, qu'y aurait-il eu de plus acceptable, à priori, que de regarder l'accroissement des procès civils ou commerciaux comme un signe constant et nécessaire de prospérité, d'activité civile et commerciale ? * » 1. Tarde, op, ciL, p. 74 et suivantes.

Oui, sans doute, le crime est une activité, il représente une somme d'énergies qui se montrent à côté des autres. L'escroc et le faussaire vivent parmi les commerçants honnêtes, mais pourquoi leur nombre devrait-il se multiplier si ces derniers s'enrichissent plus facilement? Ne serait-ce pas précisément le contraire qui devrait avoir lieu ? Le plus vaste champ ouvert à l'activité honnête et le succès que celle-ci a obtenu, ne seraient-ils pas des motifs suffisants peut-être pour y engager un plus grand nombre de personnes , dont plusieurs , sans cette circonstance, n'auraient sans doute pas su trouver à gagner leur vie autrement que par des expédients illicites ?

Aussi, lorsqu'on remarque l'accroissement de la criminalité, malgré le progrès économique d'un pays, et cependant avec une marche plus lente que celle de ce progrès, n'est-on pas tenté de conclure que l'augmentation des crimes et des délits serait encore plus grande sans l'expansion de l'activité honnête? Cette conclusion serait alors diamétralement opposée à celle de M. Poletti.

Loin de pouvoir supposer qu'une civilisation plus avancée puisse contribuer à l'accroissement de la criminalité, il faudrait convenir au contraire qu'elle s'oppose à cet accroissement, au point d'en diminuer le développement habituel. Le courant honnête, devenu plus rapide et plus large, se grossirait encore des eaux, qui, en d'autres cas, se seraient déversées dans le torrent bourbeux.

Quoi qu'il en soit, on ne saurait douter que, de 1826 à 1895, la criminalité s'était accrue en France (comme en Italie et ailleurs), non point seulement d'une manière absolue, mais encore dans une proportion plus grande

Garofalo. Criminologie, ' 13

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que la population. Rien que dans trente années, de 1866 à 1896, le chiffre moyen annuel des crimes et délits est monté, de 245 par 100,000 habitants, à 345. Voilà bien la seule proportion qu'il importe de connaître, celle des délits par rapport au nombre des habitants. Que la population soit plus ou moins active et riche, cela ne saurait servir à déterminer l'accroissement ou la diminution de la criminalité. Il faudra conve* nir que celle-ci augmente d^une manière absolue^ quand, au lieu de 10 délits, on en a 50. — Et il faudra bien dire encore qu'elle croît proportionnellement, quand son accroissement dépasse celui de la population. Le rapport des oscillations ou du courant d'augmentation et de décroissance avec les différentes activités sociales, peut seulement témoigner de l'influence que l'une ou l'autre de ces activités exercé sur des formes spéciales de criminalité, mais il ne pourra jamais faire que le chiffra total des crimes et délits soit déclaré en diminution, tandis qu'il y a eu, en réalité, augmentation.

Il est faux d'ailleurs, que, lorsque Ton voit s'augmenter une activité quelconque, l'abus de cette activité s'augmente de même, et que les fautes deviennent plus nombreuses. Voilà comme Tarde s'exprime à ce sujet: « On pouvait penser, dit M. Block, dans sa Statistique de la France comparée avec les divers pays de l'Europe, que la multiplication du nombre des lettres (par suite de l'abaissement du tarif de 1848), augmenterait le nombre de celles que la poste serait hors d'état de remettre au destinataire, c'est-à-dire qui tomberaient au rebut. Il n'en a pas été ainsi. » Suit un tableau d'où il résulte que, de 1847 à 1867, non seulement le nombre proportionnel, mais le nombre absolu des lettres au rebut, a diminué d'un cinquième environ, quoique en 1867, il y

eût 342 millions de lettres mises à la poste, et, en 1847, 125 millions seulement ; et l'augmentation d'une part et la diminution de l'autre ont été graduelles. « Et l'on ne supposera pas que les facteurs de la poste soient devenus plus intelligents, ou plus honnêtes, ou les gens plus attentifs. A honnêteté, à intelligence et attention égales, les fautes ont décru pendant que l'activité allait croissant. Autre exemple encore plus typique, fourni également par les postes. De 1860 à 1867, le nombre des lettres chargées est devenu deux fois et demi plus fort, et le nombre de celles de ces lettres qui ont disparu annuellement (c'est-à-dire, probablement, qui ont été soustraites) s'est abaissé progressivement de 41 à 11 ; et je suppose toujours que la probité des agents est restée la même. Si Ton se place au point de vue de M. Poletti, c'est l'inverse qu'on aurait dû prédire à priori. Mais, en réfléchissant, on verra que cela s'explique très bien. Qu'on me passe une image triviale : il en est d'une société, toujours plus ou moins portée à transgresser ses propres lois, comme d'un cheval un peu faible sur ses jambes de devant, c'est-à-dire porté aux chutes. Le mieux est, dans ce cas, pour l'empêcher de tomber, de rendre ses faux-pas et ses chutes plus rares et de le lancer rapidement aux descentes. Plus vile il va, moins il bronche ; les cochers le savent bien, et les conducteurs de trains aussi. Il est bon d'aller à toute vapeur sur une voie mauvaise. Voulez-vous de même tenir en équilibre sur un doigt une tige verticale en position instable ? Faitesla osciller régulièrement et très vite. Ce sont là des exemples entre mille d'équilibre mobile d'autant plus stable que la vitesse est plus grande. Pareillement, pour diminuer le chiffre des délits d'une nation, en supposant que son penchant au mal demeure égal, stimulez

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sa production, sa civilisation, son activité régulière. D'où je suis en droit de conclure que dans le cas, — et c'est malheureusement le nôtre, — où, malgré le progrès de sa civilisation, le nombre, je ne dis pas relatif, mais même absolu, de ses délits augmente, la force de ses penchants délictueux a augmenté plus considérablement encore., . »

En résumé, on peut affirmer que l'accroissement de l'activité productive d'un peuple n'entraîne nullement un accroissement de criminalité. Les statistiques nous montrent que la civilisation produit l'effet bienfaisant de limiter la criminalité en certaines formes spéciales qui deviennent l'industrie ou la profession des classes réfractaires. Il s'ensuit que dans une nation très avancée, la criminalité est peu répandue, qu'elle est concentrée dans une seule classe. La statistique des récidives le prouve. Mais ce mouvement de concentration est excessivement lent ; il ne suit pas le progrès d'une génération, il ne se produit qu'après des siècles. Gardons-nous, en tous cas, de maudire la civilisation en prétendant que son progrès est une excitation au crime !

Seulement, ne lui demandons pas des choses impossibles. La civilisation ne crée pas le criminel, mais elle n'a pas non plus le pouvoir de le détruire ; celui-ci existait avant elle; n'a-t-il pas Caïn pour ancêtre? 11 ne fait que profiter de la civilisation pour changer la forme extérieure du crime. Lorsqu'on invente les chemins de fer, le criminel ne peut pas en arrêter les voitures, comme auparavant les diligences, en plein bois ; au lieu de cela, il voyage avec elles, en première classe, déguisé en monsieur, et il chloroformise le voyageur endormi près de lui sans défiance, ou le jette par la fenêtre de la voiture.

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Si la criminalité s'est accrue dans une large mesure et dans une proportion bien supérieure à Taugmentation de la population, la faute n'en est pas à la civilisation, pas plus qu'à la répartition inégale de la richesse. Les causes en sont ailleurs, et nous allons essayer de les découvrir.

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