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Aubry, La Contagion du meurtre, Paris, F. Alcan

Dans ces cas et dans d'autres semblables, il faut attribuer le mal principalement à la légèreté du châtiment. Car, il ne s^agit pas ici de malfaiteurs d'habitude, qui le bravent quel qu'il soit, parce que c'est un risque inhérent à leur métier. 11 s'agit d'hommes qui, tout en étant dépourvus de certains sentiments altruistes, ne deviennent criminels que dans une situation donnée, pour laquelle ils trouvent un usage barbare qui ne leur répugne pas, et que, partant, ils s'empressent de suivre. Mais, quoique leurs instincts les poussent à cette solution, ils pourraient tout aussi bien y renoncer, si elle leur présentait trop de désavantages. Or un désavantage très grand serait une peine inévitable et très grave qui troublerait à jamais leur existence, qui renverserait tous leurs projets d'avenir, qui enfin les réduirait à une condition de vie inférieure.

C'est ce que ne feront jamais quelques années de prison correctionnelle, surtout si l'on peut compter avec les chances d'un deuxième jugement en appel et d'un arrêt favorable de la Cour de cassation, et avec la liberté provisoire, en attendant, qui laisserait d'ailleurs toujours aux condamnés le choix d'un exil volontaire.

On comprend aisément que la sévérité de la loi n'est pas sans influence en pareil cas. Encore une réflexion à ce sujet : la criminalité devient endémique ou imitative dans une ville, dans une contrée, dans toute une nation, par le fait que le blâme public n'est pas assez fort contre certaines actions criminelles. C'est alors à la loi de montrer que les faits de ce genre ne doivent pas être tolérés ; c'est à elle de redresser l'opinion publique défaillante. Il faut qu'elle aide à l'évolution morale du peuple, et que loin de se laisser entraîner par le courant, elle représente les crimes endémiques, non pas comme des fautes légères, mais comme des actions détestables dont il faut

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absolument s'abstenir. Elle ne peut y arriver que par la sévérité de la peine.

11 ne faut donc pas se hâter de refuser à cette dernière toute action de prévention générale ou indirecte ; il s'agit seulement de distinguer un genre de délinquants sur lesquels son pouvoir peut être généralement exercé, d'une autre classe qui ne peut le ressentir que plus faiblement.

L'absence de moralité, ou même les instincts criminels, étant répandus bien plus largement qu'on ne pense, il faut faire en sorte que le délit soit désavantageux et que la conduite honnête soit le parti favorable. L'adoucisse* ment des peines peut donc être une vraie source de criminalité. >

Quand on pense que dans la première moitié du siècle dernier, la haute criminalité avait été réduite à des chiffres peu alarmants, et que, dans la seconde moitié, elle a fait des progrès immenses dans les pays où les peines sont moins dures et plus courtes, on ne saurait se défendre de penser que la première de ces deux époques avait été précédée de siècles où la peine capitale avait été prodiguée sur une vaste échelle. Et précisément les cinquante années qui ont précédé notre époque, ont assisté à la transformation du système et à l'adoucissement progressif de la pénalité que l'on poursuit encore aujourd'hui sans relâche et qui a été proclamé par les juristes comme un grand progrès civil. Voyons les faits :

En France, de 1828 à 1884, les assassinats s'étaient accrus de 197 à 234, les infanticides de 102 à 194, les attentats à la pudeur contre les enfants de 136 à 791, les délits de droit commun (exception faite pour ceux qui sont prévus par des lois spéciales) de 41,000 environ à 163,000 environ, les coups et les blessures de 8,000 à

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18,000, les. vols de 9,000 à 33,000, les escroqueries de 1,171 à 6,371, les délite contre les mceurs de 497 à 3,397, le vagabondage de 3,000 à 16,000 environ. Et pendant ce temps la population qui, en 1826, était de 31 millions ne s'était augmentée que de 7 millions, puisqu'elle était de 38 millions en 1884. 11 est donc évident que Taugmentation de la criminalité n'avait pas été proportionnelle à la population, mais qu'elle avait été beaucoup plus forte.

Or, c'est précisément dans cette période de plus d'un demi-siècle que beaucoup de peines avaient été adoucies, que rindulgence des jurés était devenue de plus en plus grande, que les nouveaux enseignements de l'école correctionaliste avaient appris aux juges qu'ils devaient considérer toutes les circonstances qui avaient pu diminuer la responsabilité morale du coupable, et frapper enfin, mais doucement, presque paternellement. C'est ainsi que petit à petit, on en est venu à donner aux peines Fair de ces corrections disciplinaires qu'on inflige dans les collèges aux enfants désobéissants : et même elles sont beaucoup moins dures que ces dernières, car les règlements de nos prisons ne permettent de se servir ni du jeûne, ni de la privation de lumière.

Depuis 1886 on a constaté en France une diminution graduelle de la plus haute criminalité. Le chiffre moyen annuel des assassinats dans la période 1896-1900, est descendu à 183, celui des incendies, à 164 de 196 qu'il était en 1881 ; celui des vols qualifiés de 835 à 636, et ainsi de suite. Le nombre des affaires criminelles déférées au jury, après avoir été de 3,252 en 1886, est descendu à 2,950 en 1889 et à 2,283 en 1900. Comme nous l'avons dit plus haut, il est impossible de douter que la plus grande sévérité de la répression n'aU pas été étrangère à ce mouvement de décroissance.

On ne saurait nier que la peine de mprt ait un effet réflexe sur toute la criminalité inférieure. Le simple fait que cette peine existe et que de temps en temps elle est appliquée, est un frein pour tous les hommes ayant des penchants criminels, car ils ne peuvent connaître exactement les limites dans lesquelles on l'applique. Tout ce qu'ils savent c'est que VÉtat a le pouvoir d'ôier la vie à certains criminels. Seront-ils de ce nombre ? Ils ne peuvent être sûrs du contraire. Ils se font ainsi une idée beaucoup plus sérieuse de la force de la loi ^ On peut même dire de la peine de mort, qu'elle effraie plus forlement ceux qu'elle ne menace pas directement, c'est-à-dire les criminels inférieurs, les moins imprévoyants, les moins abrutis, les moins susceptibles de dominer leurs passions.

Un député italien, avocat de sa profession, déclara dans un discours à la Chambre, que plusieurs fois des prévenus de blessures lui avaient avoué qu'ils auraient tué leur ennemi, s'ils n'avaient craint la potence *. Je citerai un fait dont j'ai presque été témoin. Dans une petite ville du midi de l'Italie, trois condamnations à mort venaient d'être prononcées parla Cour d'assises, à de brefs intervalles. Quelques jours après la dernière, un homme, ayant vu passer l'ennemi de sa famille devant sa maison, a été pris d'un accès de fureur, s'est emparé d'un fusil et a visé ; mais tout à coup on l'a vu déposer son arme sans faire partir le coup et on Ta entendu s'écrier : « C'est que la Cour vient de rétablir la peine de mort ! » — Or cet homme s'il avait tiré, n'aurait été punissable, d'après les lois italiennes, que des travaux forcés, car il s'agissait

1. Voir Turiello, Govemo e Govemati, ch. m, Bologna, 1884, Ed. ZanichclU.

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