‹ La criminologieChapitre 5 sur 98 · Xénophon, Anabasis^ v · texte numérisé non relu

Xénophon, Anabasis^ v

2. Solon défendait Tamour pour les jeunes gens à ceux qui n'étaient pas hommes libres, parce qu'il considérait celle sorte d'amour comme une application très belle et honorable. (Plularque, Vie de Solon.)

au point de vue exclusif d'une société contemporaine. Que découvrirons-nous d'abord ? Des préceptes de conduite qui forme"nt ce qu'on appelle les usages. Il y en aura de communs à toutes les couches sociales, et de spéciaux pour chaque classe, pour chaque association, pour chaque coterie. Tout est réglé, depuis les cérémonies les plus solennelles, jusqu'à la manière de saluer et de s'habiller, depuis les phrases qu'il faut dire dans certaines circonstances, jusqu'à l'expression qu'il faut se donner et aux inflexions avec lesquelles certains mots doivent se prononcer. Ceux qui se révoltent contre de pareilles règles sont appelés tantôt excentriques, tantôt ignorants, ridicules, ou mal élevés; ils excitent l'hilarité ou la compassion, quelquefois le mépris.

Plusieurs choses permises dans une classe ou dans une association sont rigoureusement défendues ailleurs. Il arrive même qu'une manière d'agir ou un usage dépend du temps, de l'endroit, de l'heure du jour, du but de la réunion. C'est ainsi qu'une dame devra se montrer décolletée à un dîner ou à une soirée, pendant qu'en faisant ses visites de la journée, elle devra se couvrir plus complètement; c'est ainsi que, dans un bal, un cavalier qui vient de lui être présenté lui prendra la taille pour valser, ce qu'il n'oserait faire en toute autre occasion, sauf dans les expansions intimes de l'amour. Chacun de nos mouvements est dicté par un usage établi, il n'y a presque aucune de nos actions qui ne soit . soumise à quelque règle. Ce sont la tradition, l'éducation, les exemples continuels qui nous font suivre ces préceptes sans les discuter, sans en chercher la raison. Mais au-dessus de toutes ces sortes de lois superficielles et spéciales, il y en a d'autres bien plus générales dont la force pénètre dans toutes les classes sociales

comme le rayon molaire qui traverse toutes les couches liquides d'une pièce d'eau ; mais de même que celui^ subit lune réfraction différente selon la densité différente du milieu, de même ces préceptes généraux subissent des variations considérables dans chaque couche de la société. C'est à ces principes, qu'on appelle proprement la morale, que le temps apporte des variations très lentes, de sorte que, pour y trouver de vrais contrastes, il faut recourir aux mémoires des peuples qui nous ont devancés ou de ceux qui nous «ont bien inférieurs en civilisation. Mais il n'est pas douteux qu'à une même époque et dans une même nation, il y a des principes dont l'empire est reconnu pailout. Cependant ces principes n'ont pas la même force ni la même expression dans chaque couche sociale. « S'il est une chose, dit Bagehot, dans laquelle les hommes diffèrent de beaucoup, c'est la finesse ^t la délicatesse de leurs intuitions morales, quelle que soit la manière dont Jious nous expliquions l'origine de ces sentiments. Pour nous en assurer, il n'est pas nécessaire de faire un voyage parmi les sauvages ; il suffit de parler avec les Anglais de la classe pauvre, avec nos domestiques, et nous serons assez édifiés ! Les classes inférieures, dans les pays civilisés, comme toutes les classes dans les pays barbares, sont évidemment dépourvues de la partie la plus délicate de ces sentiments que nous désignons par le lerme de sens moral *. » Que l'on ne s'abuse pas cependant sur la signification du passage que nous venons de citer. L'auteur ne remarque dans le bas peuple que l'absence de la partie la plus délicate du sens moral: C'est .dire que Ton trouve partout un sens moral, à peine

1. Bagehot, Lois scienlifiques du développement des nationSj liv. III> p. 128. Paris, F. Alcan, 1883.

LE DÊUT NATUREL 15

ébauché^ si Ton veut, mais qu'enfin, même les bas^fonds de la société ont dans leur ensemble, dans la majorité de leurs membres, quelque chose de commun :avec les couches supérieures-, en fait de moralité. La raison en est évidente. Si Ton -admet que le sens moral n'est qu'un produit de révolution, il faut bien <}u'il soit moins dégrossi et moins perfectionné dans certaines classes sociales, qui, n'ayant pu marcher de plain-pied avec les autres, représentent un degré inférieur du développement psychique. Ce qui n'empêche pas que les mêmes instincts n'y existent à Tétat rudimentaire, et c'est par la même raison qu'ils existent à un état sin^plement embrj^onnaire dans certaines tribus barbares encore moins développées que nos bas-fonds sociaux. II s'ensuit que l'on pourra distinguer, dans chaque sentiment moral, des couches superposées qui rendent ce même sentiment toujours plus délicat; de sorte qu'en le dégageant de ses parties superficielles, on en découvrira la partie vraiment substantielle et identique dans tous les peuples dont révolution psychique et le degré de civilisation ne sont pas trop dissemblables des nôtres. C'est ainsi que, tout en renonçant à l'idée de l'universalité absolue de la morale, nous pourrons parvenir à déterminer l'identité de certains sentiments dans une très vaste région du règne humain, et que nous pourrons apercevoir le crime dans les actions qui blessent ces mêmes sentiments.

Quels sont-ils ces sentiments moraux élémentaires dont la violation ne peut pas être tolérée par une société humaine sortie de l'enfance et qui, par la prépondérance de

la vie intellectuelle, s'est élevée au-dessus de Tanimalité ? Il y en a qui sont considérés comme nécessaires à la moralité individuelle, sans que les actes qui en sont la négation soient considérés comme criminels, parce qu'ils ne sont pas anti-sociaux, c'est-à-dire qu'ils n'attaquent pas les conditions primordiales de la coexistence humaine. Quoique immorales et blâmées par l'opinion publique, ces actions ne sont vraiment nuisibles qu'à leurs auteurs mêmes, ou à leurs familles, ou à TÉtat, non pas à la société tout entière.

Uamour de la pairie est sans doute un sentiment fort noble, mais un acte contraire aux intérêts de l'Etat ne suffit pas de nos jours pour faire considérer un individu comme criminel. On ne l'est pas par le seul fait de préférer un pays étranger ou parce qu'on ne verse pas de douces larmes à la vue de la cocarde nationale. Si Ton désobéit au gouvernement établi, si l'on accepte un emploi à l'étranger, on peut mériter d'être appelé un mauvais citoyen, mais non un méchant homme. Or, nous nous occupons de l'immoralité de l'individu considéré comme membre de l'humanité, non pas de son immoralité comme membre d'une agrégation particulière. C'est la possibilité même de faire une pareille distinction (possibilité qui n'existait pas à Sparte ni à Rome) qui prouve la séparation actuelle entre le sentiment national et la morale individuelle.

Cette observation peut s'appliquer également au senlimenl religieux. Dans toute l'Europe contemporaine, ou pour mieux dire dans toute la race européenne, on ne prétend plus imposer aux citoyens les règles d'aucun culte. Le sentiment religieux des anciens était intimement lié au patriotisme, parce qu'on croyait que le salut de la patrie dépendait du culte pour la divinité. De nos

jours, le même préjugé exîste encore dans plusie tribus barbares. Au moyen âge, l'idée que les chréti étaient la famille de Dieu les rendait impitoyables p les infidèles. Le blasphème, Thérésie, le sacrilège sorcellerie et môme la science contredisant les dogn étaient les crimes les plus graves. Mais aujourd'hui distingue les préceptes religieux des préceptes de conduite sociale ; ce qui n'empêche pas que notre i raie contemporaine ne soit en partie dérivée de rE\ gile, qui a favorisé le développement de l'altruisme.

Il est pourtant reconnu que la bonté et la droil peuvent se retrouver même dans un cœur qui a pe la foi. La religion donne bien des joies ; celui qui prive est peut-être à plaindre; mais on ne saurai considérer comme un ennemi.

Passons à la chasteté, qui est appréciée comme signe de la vertu féminine ; pourtant l'absence de c vertu est tout à fait indifférente au bonheur d'une ciété. Elle est inconnue dans les pays où la politess les devoirs de l'hospitalité exigent qu'on offre sa fen à l'étranger pour la nuit qu'il passe chez son 1 (Groenland, Ceylan, Tahiti à l'époque de la découvei et aussi dans les pays où plusieurs frères ne prenne eux tous qu'une seule et même femme (Todas, Totti; de l'Inde *), et dans ceux où la femme n'engage sa fid< que pour cinq ou six jours, en se réservant pour autres jours liberté pleine et entière (quelques peuph africaines). Dans notre société même, la polyandrie ex assez fréquemment, à cette différence près qu'on g force de la cacher hypocritement. Le progrès de la ( lisation ne semble pas l'arrêter, peut-être même ne fa

1. J. Lubbock, Les oHgines de la civilisation ^ ch. ni, Paris, 1873. Garofalo. Criminologie. 2

iS LE GRISE

qu'en répandre Tusage dans toutes ks classes sociales. Dans quel cercle mondain n'est-il pas connu qu'une partie des dames les plus belles et les plus élégantes de chaque ville ont, à côté de leur mari de par la loi, un second mari choisi par leur cœur? Et qui pourrait as surer que bien d'autres encore ne sont pas plus chastes, mais qu'elles excellent seulement dans l'art de cacher de pareilles faiblesses?

Ceux qui affirment gravement que la polyandrie a disparu de nos mœurs, disent un de ces mensonges conventionnels que Max Nordau s'amuse à analyser d'une manière si humoristique. Pour ce qui regarde les jeunes filles, elles ont plus de retenue apparente, du moins dans notre race latine, car ailleurs leur liberté est plus grande et l'on est bien moins sévère à leur égard. Et pourtant, quoique chez nous on soit impitoyable pour leurs fautes, le cas d'une jeune ouvrière, à dix-huit ou vingt ans, tout à fait sans tache, n'est-il pas assez rare? Que dirons-nous des classes supérieures où les jeunes filles sont l'objet d'une surveillance continuelle? Bien souvent, môme dans les familles les plus austères, on a vu des jeunes personnes élevées dans les meilleurs principes, céder tout à coup à la fougue d'une passion ou à une séduction habile et hardie. On peut bien le dire aussi : la unico gaadens mnlier marilo que Juvénal cherchait, de son temps, inutilement, ne se trouve pas non plus de nos jours trop fréquemment.

L'amour libre ne rencontre d'obstacles le plus souvent que dans la situation spéciale de Tindividu ; l'obstacle est presque toujours l'intérêt même de l'individu ou celui de sa famille ; dans quelques cas plus rares, c'est l'extrême pureté du sentiment religieux.

Il y a ensuite le point d'honneur. Peu de mots sur ce

sujet nous suffiront, parce qu'il est dcloute évidence que, de tous les sentiments, c'est le moins défini. Chaque association, chaque classe sociale, chaque famille, presque chaque individu a son point d'honneur spécial. C'est au nom de l'honneur qu'on a commis tour à tour toutes sortes d'actions bonnes ou mauvaises. C'est lui qui arme d'un poignard la main du conspirateur, qui fait marcher les soldats à l'assaut et qui oblige un ïiomme doux et pacifique à servir de cible, dans un duel, au pistolet de son ennemi. Dans les plus bas-fonds de la société, dans les associations les plus honteuses, dans les sectes dont le but est le crime, dans les colonies des relégués, il existe un point d'honneur qui fait commettre les vengeances les plus atroces, les méfaits les plus exécrables. Ce qui forme l'honneur d'une agrégation est précisément ce qui en déshonore une autre. Le point d'honneur du meurtrier est de ne pas voler ; le point d'honneur du vagabond est de respecter la propriété de son bienfaiteur; la pire canaille met son point d'honneur dans Tadresse ou l'audace de l'exécution des crimes.

Quelquefois le sentiment Jhonneur ne signifie que l'existence prédominante de quelques-uns seulement des sentiments moraux élémentaires ; il peut aussi ne représenter qu'un résidu, qu'une épave de la moralité détruite. Parfois, par une singulière inversion, il sert précisément à rehausser l'absence complète d^un sentiment moral. Le plus souvent il n'est composé que d'amourpropre exagéré mais limité à un genre particulier d'activité. Il n'est enfin, d'ordinaire, que l'expression extérieure et la plus saillante des qualités et des défauts du caractère d'un individu, et tout cela entremêlé de singuliers et absurdes préjugés de classe sociale, de caste, de profession ou de secte. Il n'y a donc rien de plus

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élastique et de plus changeant que ce sentiment, désigné par Spencer comme un sentiment ego-altruiste ^ parce qu*il n'a égard aux autres qu'autant qu'ils nous applaudissent et nous admirent.

Aujourd'hui c'est à peine si, dans les meilleures classes de la société, chacun met son honneur principalement dans la plus parfaite probité. Ainsi considéré, le sentiment d'honneur devient alors le plus précieux, et il rentre dans la catégorie dont nous allons nous occuper.

Nous trouverons à la fin que les seuls sentiments qui, de nos jours, ont vraiment de l'importance pour la moralité sociale, sont ceux qu'on appelle altruistes, c'est-à-dire ceux qui ont pour objet direct l'intérêt des autres, quoique, indirectement, cela puisse tourner à notre avantage.

Or les sentiments altruistes que Ton trouve à un très différent degré de développement chez les différents peuples et dans les différentes classes d'un même peuple, mais que néanmoins l'on rencontre partout, dans chaque •agrégation humaine organisée (à Texception peut-être d'un très petit nombre de tribus sauvages), peuvent se réduire à deux instincts typiques : celui de la bienveillance et celui de la justice.

Il est vrai que, en remontant à leur origine, on peut bien se persuader qu'ils ne sont qu'un développement ou un appendice des sentiments égoïstes. L'instinct de la conservation individuelle s'étend d'abord à la famille, ensuite à la tribu ; il s'en détache lentement un sentiment de sympathie pour nos semblables, et l'on commence à considérer comme semblables d'abord ceux qui font partie de la même tribu, puis les habitants d'un même pays et ceux qui parlent la.même langue, ensuite

LE DÉLIT NATUREL 2i

les hommes de même race et de môme couleur, enfin tous les hommes d'une race quelconque.

C'est ainsi que le sentiment de l'amour ou de la bienveillance pour nos semblables a commencé à paraître comme un sentiment ego-altruiste, sous la forme d'amour pour nos propres enfants, qui sont presque une partie de nous-mêmes. Il s'est ensuite étendu aux autres membres de notre famille, mais il n'est réellement devenu altruiste que lorsqu'il n'a plus été déterminé par les liens du sang. Ce qui le détermine alors, c'est la ressemblance physique ou morale des individus d'une même caste, d'une même nation, ou d'une même race, s'exprimant à peu près de la même manière, parce que nous ne pouvons concevoir de sympathie pour des individus totalement difi'érents de nous, et dont nous ne connaissons pas la manière de sentir. C'est pour ce motif^ comme l'a très bien remarqué Darwin, que la différence de race, et partant d'aspect et d'usagés, est l'un des plus grands obstacles à l'universalité du sentiment de bienveillance. Ce n'est que très lentement qu'on peut en venir à considérer comme ses semblables les hommes de n'importe quel pays ou race. Enfin, la sympathie pour les animaux est une acquisition morale très retardataire et qui, de notre temps encore, n'existe que chez les hommes les plus délicats ; témoins la chasse et les abattoirs.

Mais il nous faut analyser un peu plus profondément cet instinct de bienveillance pour en distinguer les différents degrés et en découvrir la partie vraiment nécessaire à la moralité, et en quelque sorte universelle.

Nous trouverons d'abord un petit nombre de personnes qui ne s'occupent que du bien-être des autres, et qui emploient toute leur vie à l'amélioration matérielle et mo*

n tE GIUME

raie de rhumanité pauvre et souffrante, de Tenfance ou de la vieillesse abandonnées, et cela sans aucune arrièrepensée de réconî|^nse ou d'ambition ; qui, au contraire, désirent que leurs noms restent cachés ; ou qui se privent non seulement du superflu, mais môme de quelque chose dont la privation les fait souffrir. Ce sont les philanthropes dans la vraie et pure acception du mot. Vient ensuite un assez grand nombre de personnes qui, sans en faire le but de leur vie, s'empressent de rendre un service toutes les fois qu'elles en ont l'occasion ; ces occasions elles ne les recherchent pas, mais elles ne les fuient pas non plus ; elles sont enchantées dès qu'elles peuvent faire quelque chose pour les autres ; ce sont les hommes bienfaisants ou généreux. La masse est composée de personnes qui, sans faire aucun effort, ni s'imposer aucun sacrifice pour augmenter le bonheur et diminuer les malheurs des autres, ne veulent pourtant pas être la cause d'une souffrance ; elles sauront réprimer tous les actes volontaires qui produisent une douleur à leurs semblables. C'est le sentiment de la pitié ou de Vlîumanitéy c'est-à-dire la répugnance à la cruauté, d'où la résistance aux impulsions qui seraient la cause d'une souffrance pour nos semblables. L'origine n'en est pas absolument altruiste. Gomme le dit Herbert Spencer, de même que l'action généreuse est provoquée par le plaisir que nous ressentons en nous représentant le plaisir des autres, de même la pitié dérive de la représentation de la douleur d'autrui, que nous ressentons comme une douleur individuelle. A l'origine, c'est donc de l'égoïsme, mais cela est devenu un instinct qui ne raisonne pas et dont nos semblables sont le but direct. C'est dans ce sens qu'on peut appeler altruiste un sentiment qui dérive de la sympathie pour la douleur, et partant de la crainte

d'éprouver une émotion douloureuse à ht vue de la douleur que nous aurons causée.

« La sympatkie pour la douleur produit dans la conduite des modifications de plusieurs genres. En premier lieu, elle réprime les actes par lesquels on inflige intentionnellement la souffrance. Cet effet s'observe à plusieurs degrés. En supp)osant qu'aucune animosité ne soit ressentie, le mouvement par lequel on fait damai à un autre homme, suscite un sentiment spontané de regret chez presque tous les hommes adultes, excepté chez les gens tout à fait brutaux ; la représentation de la douleur physique ainsi produite est suffisamment vive chez presque toutes les personnes civilisées^ pour éviter avec soin de la produire. Là où il existe un plus haut degré de puissance représentative, il y a une répugnance marquée à infliger une douleur même non physique. L'état d'esprit pénible qui serait excité dans un autre homme par im mot dur ou par un acte blessant est imaginé avec une telle clarté que cette image suffît partiellement ou entièrement pour nous en détourner. . . . Dans diautres classes de cas, la pitié modifie la conduite en déterminant des efforts pour le soulagement d'une douleur existante : la douleur résultant d'une maladie, ou d'un accident, ou de la cruauté d'ennemis, ou même de la colère de la personne même dans le cœur de laquelle naît la pitié. . . Si son imagination est vive et s'il voit outre cela que la souffrance dont il est témoin peut être adoucie par son aide, alors il ne peut échapper à la conscience désagréable en s'éloignant, puisque l'image de la douleur continue à le poursuivre^ en le sollicitant à revenir sur ses pas pofur lui prêter secours * ».

1. Herbert Spencer, Principes de psychologie, t. II, corollaires, ch.vm. Pari», F. Alcan.

Nous pouvons conclure de là que le sentiment de la. bienveillance a plusieurs degrés de développement : la pitié qui empêche les actes par lesquels on inflige une douleur physique ; la pitié qui empêche les actes qui peuvent causer une douleur morale ; la pitié qui nous pousse à adoucir les douleurs dont nos sommes témoins ; la bienfaisance, la générosité, la philanthropie^ qui nous font nous occuper avec plaisir de ce qui peut, non seulement apaiser des douleurs actuelles, mais prévenir même des douleurs futures et rendre moins triste Texistence des malheureux. Les deux premières manifestations sont négatives, c'est-à-dire qu'elles consistent dans l'abstention de certains actes ; les autres manifestations, au contraire, n'impliquent pas une omission, mais une action. Maintenant on peut voir tout de suite le côté faible de la théorie selon laquelle un acte serait criminel dès qu'il pourrait être considéré en même temps comme immoral et comme nuisible à la communauté. En effet, ce double caractère se trouve parfaitement dans le manque de bienveillance ou de cette pitié positive par laquelle on tâche d'adoucir les souffrances d'autrui. On peut nuire par le refus de donner de l'argent ou de faire quelque chose pour soulager un malade, pour secourir un pauvre, ce qui en même temps révèle des sentiments altruistes peu développés. Mais pourtant l'opinion publique d'aucun pays ne désignera ces individus au cœur dur comme des criminels. Pourquoi ? Parce que ridée du crime est associée à une action qui n'est pas seulement nuisible, qui n'est pas seulement immorale, mais qui encore blesse les sentiments altruistes dans une mesure qui n'est pas celle du développement supérieur de ces sentiments, privilège de cœurs et d'esprits rares, mais bien celle de la première phase de ce

développement, que Ton pourrait appeler rudîmentaire. C'est pourquoi il n'y a que la pitié dans ses formes négatives qu'on retrouve chez presque tous les individus appartenant aux races supérieures de l'humanité, ou aux peuples en voie de civilisation. Il s'ensuit que le fait anormal, auquel se rattache l'idée du crime, ne peut être que la violation du sentiment qui s'oppose à ce que nous soyons la cause volontaire d'une souffrance.

Il n'y a donc que le premier degré de la pitié qui soit devenu presque universel, c'est-à-dire la répugnance pour les actes qui produisent une douleur physique. Quant à ceux qui sont la cause d'une douleur morale, il faut distinguer. Il y en a dont l'effet dépend surtout de la sensibilité de la personne qui en est l'objet. La même injure qui affecte douloureusement un homme bien élevé, laisse un rustre presque indifférent. La puissance représentative générale n'est pas suffisante pour apprécier cette douleur. C'est pourquoi les mots durs et autres espèces de grossièretés sont si fréquents dans le bas peuple, et les saillies parfois sanglantes lancées par les personnes dites spirituelles ne le sont pas nïoins dans la bonne société. On ne pense pas jusqu'à quel point quelques âmes délicates peuvent en souffrir; le sens moral commun n'en est pas blessé.

Nous ne parlons pas de ces sortes de douleurs morales qui peuvent causer des maladies et môme la mort. L'effet en est trop variable selon les natures, Tintenlion de celui qui en est la cause est trop incertaine, pour que le sens moral puisse s'en révolter, ou, s'il s'en révolte, il ne peut que déplorer le fait, faute de savoir l'attribuer avec sûreté à un acte déterminé . C'est pourquoi V homicide moral dont parlent certains auteurs, n'a pas d'intérêt pratique pour la criminologie. Il ne saurait y avoir

une place marquée, parce qu'il n'est pas susceptible d'une détermination précise.

Mais le cas est bien différent lorsque la douleur morale est compliquée de quelque chose de physique, comme l'obstacle à la liberté des mouvements, la violence par laquelle on abuse d'une jeune fille; ou encore, lorsque à la douleur morale s'ajoute une lésion de la position que l'individu occupe dans la société. C'est le cas de la diffamation, de la calomnie, de l'excitation à la prostitution, du détournement d'une jeune fdle avant l'âge du discernement. Ces actes peuvent produire des malheurs irréparables, ils peuvent refouler la victime dans les classes abjectes, qui sont le rebut de la société. C'est donc par la prévision de ces effets que le sentiment universel de la pitié s'en indigne ; c'est par là que leurs auteurs deviennent criminels-

De tout ce que nous avons dit dans ce paragraphe, il résulte que nous croyons avoir trouvé jusqu'à présent un sentiment altruiste, qui, dans la phase rudimentaire de son développement, est universel, du moins pour les races supérieures de l'humanité et pour tous les peuples sortis de la vie sauvage ou de l'état barbare : la bienveillance pour nos semblables, ou la pitié dans une forme, du moins, négative.

Ce serait donc un sentiment fixe, immuable pour l'humanité parvenue à un certain développement, un sentiment universel, si l'on en excepte quelques tribus arriérées qui, vis-à-vis de l'espèce humaine, ne représentent qu'une minorité insignifiante, ou, si l'on veut, sont des anomalies, des phénomènes.

Cela n'est nullement en contradiction avec la théorie de l'évolution, contradiction que l'on m'a reprochée en disant : « Si la morale est évolutionniste, pourquoi doit-

elle varier en partie seulement ? — et pourquoi, si elle a varié en toutes choses jusqu'à un moment donné, doitelle s'arrêter et ne pas changer à Tinfîni * ?» Je répondrai avec ces paroles de Spencer, quoique cet auteur ne se soit pas occupé de la théorie du crime : « Conclure que des sentiments fixes ne peuvent être engendrés par le processus décrit plus haut, c'est supposer qu'il n'y a pas de conditions fixes du bien-êlre social. Cependant, si les formes temporaires de conduite nécessitées par les besoins sociaux font naître des idées temporaires du juste et de l'injuste, avec des excitations de sentiments con-e^oudants, on peut en inférer avec clarté que les formes permanentes de conduite nécessitées par les besoins sociaux, feront naître des idées permanentes du juste et de l'injuste, avec les excitations du sentiment correspondant ; et, ainsi ^ mettre en question la genèse de ces sentiments, c'est révoquer en doute l'existence de ces formes. Or, qn'il y ait des formes permanentes de conduite^ personne ne le niera, pourvu qu'on veuille comparer les codes de toutes les races qui ont dépassé la vie purement prédatrice. Celte variabilité de sentiments signalée plus haut n'est que l'accompagnement inévitable de la transition qui conduit du type originel de la société, adopté par l'activité destructive, au type civilisé de la société, adopté par l'activité pacifique. » Ces derniers mots du plus grand philosophe contemporain nous aideront à répondre à une objection toute faite.

Est-il possible de parler de la bienveillance comme d'un sentiment ou d'un instinct de l'humanité, lorsqu'on se souvient de la piraterie, du pillage des navires nau-

1. De Aramburu, La nueva ciencia pennl, page 101. Madrid, 1887.

fragés, dont on trouve des traces à une époque assez récente en Europe, de la vente des enfants tolérée en Chine, de l'esclavage qui vient à peine de disparaître en Amérique, enfin des horribles supplices du moyen âge et des cruautéà sans nombre des chrétiens contre les hérétiques et les Arabes, des Espagnols contre les indigènes de l'Amérique? Comment expliquer que la légende raconte sans frémir et sans perdre de son enthousiasme pour le caractère chevaleresque de son héros, l'histoire du festin de cannibale attribué à Richard Cœur de Lion pendant la croisade * ?

Il n'y a pourtant pas de contradiction, et l'explication ne se fera pas attendre. Nous avons montré quels sont les objets auxquels peut s'étendre le sentiment de la pitié : ce sont nos semblables. Nous avons même ajouté que l'on a commencé à considérer comme ses semblables les hommes de la même tribu, ensuite ceux d'un même peuple, plus tard tous ceux que réunissait une foi, un langage, une origine commune ; et, seulement de nos temps peut-être, tous les hommes, quelle que soit la race ou la religion à laquelle ils appartiennent.

La pitié existait dès les commencements, seulement elle était loin d'être cosmopolite, elle ne l'est pas encore tout à fait, quoi qu'on en dise, et la preuve en est dans le traitement cruel que les armées des nations de l'Europe infligent, même aujourd'hui, aux Tonkinois, aux Chinois, pour qui on ne respecte pas les lois humanitaires de la guerre moderne*. Cela explique que, à une époque moins

1. « On tue un jeune Sarrasin frais et tendre, on le cuit, on le sale, le roi le mange et le trouve très bon. . . H fait décapiter trente des plus nobles, ordonne à son cuisinier de faire bouillir les têtes, d'en servir une à chaque ambassadeur, et mange la sienne de bon appétit. » (Taine, De la lUtéralure anglaise^ t. I, ch. ii, § 7.)

2. Voir à ce sujet un très beau passage de M. Tarde, La cnminalUé comparée, p. 188 et 189 (Paris, Félix Alcan).

éclairée, les indigènes de rAmérique n^étaicnt pas des hommes pour les Espagnols ; que quelques siècles auparavant, les Maures, les Sarrasins, tous ceux qui n'étaient pas chrétiens, les hérétiques, les Albigeois, ne méritaient pas plus de pitié que des chiens enragés. Ils n'étaient pas les semblables des catholiques \ ils en différaient autant que Tarmée de Satan de celle de TArchange Michel; ils étaient les ennemis du Christ dont il fallait extirper la souche. Ce n'est pas le sentiment de la pitié qui faisait défaut, c'était la ressemblance qu'on ne voyait pas, sans laquelle la sympathie, origine de la pitié, n^était pas possible.

Il a fallu le xix® siècle pour faire pousser à Victor Hugo ce cri triomphant, mais exagéré, du cosmopolitisme : « Le héros n'est qu'une variété de l'assassin. » Pour voir ce que c'est que révolution d'un sentiment, on se demande s'il serait possible aujourd'hui, à un roi, de faire graver une inscription semblable à celle de Assur- Nazir-Habal dans laquelle il est raconté comment celui-ci fit écoçcher les chefs d'une ville ennemie tombés entre ses mains, en fit enterrer d'autres tout vivants, en fit crucifier et empaler plusieurs*. Il y a eu un progrès immense dans Y expansion de ce sentiment, qui, borné, dans les temps préhistoriques y aux seuls membres d'une famille^ n'a maintenant d'autre limite que l'humanité, et môme tend à la surpasser par la zoophilie, c'est-à-dire la pitié pour les animaux.

Et pourtant, ce sentiment dont l'objet s'est élargi de la sorte, il a toujours existé dans le cœur humain, dès qu'un groupe de sauvages a pu se former, dès qu'on a vu autour de soi ses semblables. La contradiction qu'on

1. Maspero, Bisloire ancienne des peuples de V Orient ^ ch. nu

nous reproche n'est donc qu'apparente. Néanmoins, il y a bien quelques faits qu'on ne pourrait pas s'expliquer de la ra<}me manière : le parricide religieux, les sacrifices humains, la vente des enfants, l'infanticide autorisé...

Il faut nous placer ici à un point de vue différent.

Ne voyons-nous pas tous les jours des gens de notre connaissance, exerçant l'art du chirurgien, sévir impitoyablement sur le corps de malheureux malades, sans en écouter leurs cris, sans s'attendrir à leurs frémissements douloureux? Ce sont pourtant des honnêtes gens, et pour l'exécution de leurs cruelles opérations on les recherche, on les paye, on les loue, on les remercie. On se gardera bien pourtant de conclure de là que la pitié n'est pas un sentiment moral et fondamental de la nature humaine. Pourquoi cela ? Parce que le but de cette opération douloureuse n'étant pas le mal, mais le salut du patient, la pitié qui retiendrait la main du chirurgien serait puérile et absurde. La vraie pitié mue par la représentation de la douleur future du patient, et de sa mort certaine dans le cas où l'on ne l'aurait pas opéré, surpasser» la représentation trop vive de sa douleur présente et passagère.

C'est donc à ce point de vue qu'il faut juger certaines coutumes atroces des peuples primitifs dont on retrouve les traces parmi les sauvages.

Quelquefois c'était le salut de l'agrégation, comme dans les sacrifices humains, quelquefois c'était le bien de la victime même (c'est le cas des parents vieux tués publiquement par leurs enfants). La superstition empêchait toute révolte; la répugnance individuelle devait se cacher en présence d'un devoir social, religieux ou filial. C'est par des raisons analpgues que l'on justifie aujourd'hui au Dahomey, comme autrefois au Pérou, les

sacrifices funéraires, et cpi'Agamemnon et Jephlé immolèrent leurs filles. Ce sont des préjugés patriotiques ou religieux, des usages traditionnels explicables par la nécessite de la sélectioh, par la prévention d'un accroissement excessif de la population, qui ont fait tolérer l'infanticide en Chine, en Australie, au Paraguay, dans l'Afrique australe, ainsi, que Favorlement dans plusieurs tribus de la Polynésie, et qui, d'après la loi de LycuT^e, faisaient périr tous les enfants faibles ou mat conformés. Il ne s'agit donc pas de cruauté individuelle, mais d'institutions sociales auxquelles Tindividu ne pouvait résister, quelle que fût sa répugnance. Ce n'est que la cruauté nuisible que l'altruisme rend impossible ; or ce que l'on aurait cru nuisible dans ces pays, c'était précisément de ne pas exécuter ces actes de cruauté considérés comme nécessaires.

De toutes les horreurs autorisées par les lois des peuples dont nous avons parié, il ne resterait donc que le cannibalisme, le droit des chefs et des guerriers de tuer un homme par un pur caprice, pour le désir de montrer leur adresse, d'essayer leurs armes ; enfin des actions cruelles qui, n'étant aucunement imposées par des préjugés religieux ou patriotiques, ou par des institutions ayant un but économique et social, ne peuvent s'expliquer que par l'absence totale du sentiment de pitié.

Il y a des peuplades qui se trouvent dans ce cas, ou qui s'y trouvaient quand on les a découvertes : les Fidjiens, les indigènes Néo-Zélandais et Australiens, quelques tribus de llntérieur de l'Afrique. Mais ce sont des exceptions qui confirment la règle, des anomalies sociales, qui, vis-à-vis de l'espèce humaine, représentent ce que les anomalies individuelles sont vis-à-vis d'une race ou d'une nation.

32 LE CFUME

Nous en avons assez dit à ce sujet, et nous croyons pouvoir affirmer maintenant qu'il existe un sentiment rudimentaire de bienveillance ou de pitiéy possédé par toute Tespècc humaine (à quelques exceptions près) sous une forme négative, c'est-à-dire, abstention des cruautés inutiles à la communauté, et que Topinion publique a toujours considéré comme des crimes les violations de ce sentiment dont Tobjet s'est aujourd'hui agrandi par le progrès de la sympathie humaine et par la disparition de plusieurs préjugés religieux ou politiques ou de croyances absurdes.

Passons à la forme la plus marquée de Taltruisme, c'est-à-dire à ce sentiment qui se détache d'une manière plus tranchée des sentiments ego-altruistes : je veux dire le sentiment de la justice. « Il ne consiste pas évidemment, nous dit Spencer, en représentations de simples plaisirs ou de simples peines que les autres éprouvent ; mais il consiste en représentations de ces émotions que les autres ressentent quand on empêche ou qu'on laisse manifester en eux, réellement ou en perspective, les activités par lesquelles les plaisirs sont recherchés et les peines écartées. Le sentiment de la justice est ainsi constitué pour la représentation d'un sentiment qui est luimême hautement représentatif... La limite vers laquelle marche ce sentiment altruiste supérieur est assez facile à discerner... C'est l'état dans lequel chaque citoyen, incapable de supporter toute autre restriction de sa liberté, supportera cependant volontiers les restrictions de cette liberté, nécessitées par les réclamations d'autrui. Bien plus, il ne tolérera pas seulement cette restriction, il 1^ reconnaîtra et l'affirmera spontanément. Il sera sympathiquement plein de sollicitude pour l'intégrité de la sphère

d'action des autres citoyens comme il Test pour rintégrilé de la sienne propre, et il la défendra contre toute attaque, en même temps qu'il s'interdira lui-même de Tatlaquer. » Le sentiment de la justice, à un degré si élevé, est ce qu'on est convenu d'appeler la délicatesse. On comprendra facilement qu'un sentiment si complexe ne peut être possédé parfaitement que par d^s natures privilégiées. Quoique l'idée de la justice soit très développée même chez les enfants ou les personnes du bas peuple, il est rare que les mêmes personnes agissent en conformité de cette idée lorsque leur intérêt personnel est en jeu. L'enfant et le sauvage savent très bien distinguer ce qui leur appartient de ce qui ne leur appartient pas ; ils ne font néanmoins que tâcher de s'emparer de n'importe quels \)bjets placés à leur portée. Ce qui prouve que c'est le sentiment et non lïdée de la justice qui leur manque. Quant aux personnes adultes d'une nation civilisée, elles possèdent généralement, par l'hérédité et par les traditions, un certain instinct qui les empêche de s'emparer par tromperie ou par violence de ce qui ne leur appartient pas. C'est un sentiment altruiste correspondant à ce sentiment égoïste de la propriété qu'un philosophe italien * a très bien défini « une forme secondaire du sentiment de la conservation individuelle ».

Nous ne trouvons, pour désigner le sentiment altruiste correspondant, que le terme de « probité m, qui exprime le respect pour tout ce qui appartient à autrui.

Il est évident que le sens moral moyen d'une société ne peut contenir toutes les nuances du sentiment de justice. La délicatesse la plus exquise nous empêcherait d'accepter une simple louange que nous n'aurions pas la

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