Spencer, Les bases de la morale, ch. vu
doute beaucoup de personnes s'abstiennent de la médisance, du mensonge, de la séduction des jeunes filles, seulement parce que la conscience de mal faire détruirait en eux tout plaisir. Mais ceux-là mêmes pensent involontairement à la réaction provoquée par ce3 vices : la défiance, l'isolement, Texclusion des, maisons honnêtes; c'est celte pensée qui raffermit toujours plus en eux la résolution de s'abstenir des actions de ce genre.
Ces sanctions relatives furent peut-être celles qui formèrent le sens moral chez nos ancêtres, desquels nous Tavons reçu par hérédité ; mais ces mêmes sanctions sont toujours là pour exciter et réveiller en nous ce sentiment qui nous est inné, et qui autrement s'affaiblirait et pourrait môme s'éteindre avec le temps.
Et l'on peut dire de même, que la répugnance instinctive pour les idées criminelles est toujours accompagnée de l'idée des effets pernicieux d'une arrestation, d'un procès, d'un châtiment. La représentation de ces effets est donc encore aujourd'hui, même chez les individus non dégénérés, une force qui contribue à la conservation du sens moral. La loi, dérivée de celui-ci, le soutient, le raffermit, le crée à son tour. Les motifs sensibles de la peine ne sont pas étrangers à cette évolution lente, séculaire, inaperçue, du raisonnement en sens organique. La répugnance qu'inspire le mot galères est à présent intimement liée à celle que l'on a pour le voleur et pour le faussaire ; elle accroît sans doute Taversion qu'on a pour le crime. L'idée de la chaîne et celle du bonnet jaune rendent le condamné plus odieux.
Assurément le législateur n'a pas le pouvoir de donner le caractère d'infamie à une action q'ip l'opinion publique
considère comme indifférente ou honorable *. Il ne peut agir dans un sens entièrement opposé à la moralité publique, mais il peut bien en aider le développement, la raviver, empocher qu'elle s'affaiblisse, qu elle s'éteigne.
Bref, la représentation du mal causé par la peine renforce le motif moral de conduite dans Tesprit des honnêtes gens : c'est une nouvelle résistance, un soutien du sen& moral. Outre cela, elle a, dans beaucoup de cas, la valeur d'un prix véritable pour les cœurs droits. Et voici comment :
Il n'y a pas d'honnêteté qui n'ait été mise à l'épreuve parles tentations» Bien des fois, le pauvre courbé sous le poids du travail, est attiré par quelque gain illicite, qui lui procurerait quelque douceur. Celui qui se sent outragé est tenté de se procurer le plaisir, des Dieux, la vengeance. Mais la morale étouffe les impulsions mauvaises, non sans lutte d'abord, ni. sans quelque regret- Or, il est certain que lorsqu'on, a su trouver en soi-même cette force de résistance, on éprouve un sentiment de contentement en voyant que celui qui n'a pas eu la même force, souffre la douleur et la honte du procès et de la peine ; ce sentiment est la meilleure récompense de l'effort pénible que Ton. a fait pour triompher de ses mauvais instincts. C'est là, sans doute, un. sentiment égoïste, mais son utilité sociale est incontestable. Il nous est révélé par cette satisfaction avec laquelle on accueille la nouvelle d'une condamnation méritée.
Évidemment le sens moral étant devenu désormais organique pour la majorité des hommes^ l'honnête
1. L'opinion publique, qui doit être rectifiée par la science, corrigée par l'expérience, mais jamais violentée, jamais avilie par les lois, est celle qui peut seulement déterminer Tinfamie. Filangieri, Scienza delta legiêlazionej liv. III, ch. xzxi.
Iiomme resterait toujours tel, quand même toute peine serait abolie. Néanmoins son effort pour réprimer la tentation serait plus pénible, et sa satisfaction beaucoup plus faible après^ la victoire. L'idée de Vutililé d'une bonne conduite diminuerait, et dans la suite des générations, le sens moral s'affaiblirait de jour en jour. L'enthousiasme pour le bien disparaîtrait; car, quel serait l'avantage d'une conduite irrépréhensible, si une conduite plus mauvaise ne devait pas rendre l'homme plus malheureux ?
C'est ainsi que le mal du délinquant, « cœteros meliores reddit », comme le monde classique l'a toujours pensé.
Mais cet effet bienfaisant de la répression serait-il par hasard perdu dans notre théorie ? Non sans doute, car pour qu'il existe, il suffit que la peine place l'offenseur dans une position d'infériorité sociale. Les moyens d'élimination n'y aboutissent-ils pas ? Ne doivent-ils pas produire nécessairement une souffrance? Et la contrainte môme à la réparation, telle que nous l'avona proposée pour les délits les moin& graves, ne représente-t-elle pas un vrai châtiment?
Rien ne serait donc perdu pour la moralité publique si Ton substituait notre'théorie à celle aujourd'hui dominante.
Passons maintenant à un motif de conduite encore plus direct, celui de la crainte du châtiment, pour ceux qui sont prédisposés aa crime.
L'antiquité nous a légué un autre dicton «c Oderunt peccare mali formidine pœnae », qui n'est pas toujours aussi exact que le précédent. Nous avons déjà indiqué plus haut dans quelles limites la science expérimentale
a réduit l'effet de la prévention que peut produire la menace d'une peine (voir II*" partie, chap. iv) : Les grands criminels ou assassins ne sauraient être parfois effrayés que par l'application assez fréquente de la peine de mort ; les malfaiteurs de profession encourent avec insouciance tous les risques inhérents à la profession même, et des peines perpétuelles pourraient tout au plus en décourager quelques-uns ; les criminels impulsifs ou névropathiques ne songent pas aux conséquences de leurs crimes, à moins qu'elles ne soient graves et immédiates ; enfin ce n'est que la criminalité endémique qui pourrait êlre influencée par des châtiments sévères, quoique non cruels.
Tout en négligeant l'observation directe des criminels, on s'est imaginé pouvoir établir un critérium de l'intimidation, et on a formulé la règle suivante :
« Pour que le mal dont on est menacé à cause du délit devienne un motif déterminant de la conduite, il faut qu'il soit quelque peu supérieur au plaisir qu'on espère se procurer par l'acte criminel (Feuerbach et Roma- GNOsi). C'est ce qu'on a appelé la théorie de la coaction psychologique.
Cette formule suppose trois conditions :
1*> Que les criminels soient des gens prévoyants, doués d'un esprit calculateur, et capables de mesurer exactement le plaisir que leur causera le délit (ce qui est pour eux encore une incognito)^ et le mal que leur causera la peine (ce qui est souvent aussi une incognita) ;
2" Que le délinquant considère la peine comme un mal certain, conséquence inévitable du délit ;
3** Que la prévision d'un mal éloigné suffise pour empêcher un homme de se procurer un plaisir immédiat, d'assouvir un désir violent et instantané.
Est-il nécessaire, après tout ce que nous avons dit jusqu'à présent, d'ajouter que ces trois suppositions sont également démenties par Texpérience? Ce ne serait qu'une répétition. Sans doute la crainte est un des motifs les plus puissants de la détermination, mais il est impossible d'en calculer l'effet, même par une simple approximation, sauf pour la criminalité endémique et pour les délinquants inférieurs, les plus rapprochés des hommes normaux.
Veut-on essayer de fonder un système pénal par l'intimidation? On retombera tout de suite dans Tempirisme le plus vulgaire, car tout critérium scientifique fera défaut. Comment s'y prendra-t-on pour savoir si cinq ans de prison suffisent pour prévenir le vol domestique, s'il en faut dix, ou si même cinq ans ne sont pas excessifs ? Et d'ailleurs pourquoi renoncer alors aux peines corporelles et infamantes, aux verges et au carcan, à la mutilation même, ou à la marque au fer rouge? On a exagéré la rigueur, jusqu'au commencement du siècle dernier ; on a exagéré depuis la douceur ; l'une et l'autre ont été nuisibles. Au xvm* siècle, par exemple, à Naples, le vol domestique était puni de mort, mais il arrivait alors que le maître ne portait jamais plainte contre le domestique qui l'avait volé ; il se contentait de le renvoyer*, de sorte que la cruauté de la peine entraînait l'impunité du coupable. — Il peut même arriver qu'elle soit la cause de plus graves méfaits, comme en France, au siècle dernier, où les voleurs étaient punis de la corde. « Le voleur, disait Filangieri, devient presque toujours assassin, parce que le second crime, sans l'exposer à une peine plus sévère, le délivre