‹ La criminologieChapitre 59 sur 98 · Idem, p · texte numérisé non relu

Idem, p

chez rhomme, de patience, de vigilance, de sévérité, et avec une connaissance profonde du cœur humain, elles devraient avoir de Tinstruction et du dévouement. Où trouverait-on en nombre suffisant de pareils médecins des âmes ? Quelles seraient les finances qui pourraient supporter de semblables frais ? Mais, tout en supposant tant soit peu que les difficultés pratiques n'opposeraient pas un obstacle insurmontable à ce système, quels en seraient les eflFets?

Sans doute le coupable, séparé de son entourage, et

n'ayant plus sous les yeux les tentations continuelles de

la vie ordinaire, ne songe plus au crime, dont il n'a plus

ni l'occasion ni la possibilité ; mais on aurait beau le

sermonner, le germe criminel continuerait à résider en

lui à l'état latent, tout prêt à se montrer au grand jour

aussitôt que les conditions précédentes de son existence

normale viendraient à se reproduire. L'amendement ne

serait donc qu'apparent, si même il n'était pas simulé.

L'idée d'une pédagogie expérimentale n'est pas sérieuse

non plus. Car, s'il est vrai que les instincts moraux de

l'humanité ont été créés par des millions d'expériences

utilitaires faites par nos ancêtres pendant des milliers de

siècles, comment pourra-t-on en imaginer la répétition

artificielle dans un espace de temps aussi court que la

vie d'un individu dont l'instinct n'a pas hérité du fruit

de ces expériences des générations passées ? Et comment

peut-on penser que de telles expériences seraient faites

par le détenu qui se trouve privé de tout contact avec le

monde extérieur?

On a compris enfin qu'il serait inutile d'essayer d'une façon directe une cure morale, conformément à l'utopie de Despine ; mais on a pensé qu'elle pourrait être l'effet d'un bon régime pénitentiaire. L'isolement, le silence,

Garofalo. Criminologie. 19

le travail, rinstruclion amèneraient le repentir et les bonnes résolutions, capables de régénérer le condamné.

Mais, quant à Tisolement, « au pauvre et au malheureux, à rhomme déchu et tombé — dit éloquemment Mittelstadt — ce n'est point la séparation de la société humaine qui lui manque, mais plutôt l'amour et le contact de celle-ci... » Et quant au travail. « Il ne reste à présent, pour nos humanistes de 1 école correctionnalistc, que le vague désespérant de ce dilemme : « Travail éducatif des prisonniers », sur lequel il faudrait s'entendre. Veulent-ils TelTet bienfaisant du travail sur les mœurs ? Alors il faut qu'il s'exerce sans coercition et qu'on remplace la détention par la liberté. Ou bien veulent-ils la coercition au travail ? Alors, les voilà de nouveau dans le champ de la douleur pénale, et le but de l'amendement s'efface*. »

Mais les correctionnalistes veulent avoir le dernier mot : ils répliqueront qu'au travail doit s'allier l'éducation de l'esprit et du cœur, à l'aide d'écoles où les condamnés, ordinairement grossiers et ignorants, peuvent acquérir la connaissance du bien et du vrai, qui leur fait défaut. Malheureusement, comme nous le verrons tout à l'heure, l'expérience a démontré que l'efficacité de l'école sur la morale individuelle est ordinairement nulle. S'agitil d'un délinquant adulte, privé d'une partie de sens moral et de l'instinct de la pitié ; on prétend lui inculquer cet instinct par l'enseignement, c'est-à-dire en lui répétant

1. Mittelstadt, Gegen die Freiheilslrafen iSSO. A ce sujet, Spencer dit {Morale des prisons) : « C'est un signe de vues bornées que de contraindre le condamné au travail; aussitôt que celui-ci se verra libre, il redeviendra ce qu'il était auparavant. L'impulsion doit être intérieure, pour qu'il puisse continuer à la ressentir hors de la prison. » Et lord Stanley, dans un discours parlementaire s'écrie : « The reformaiion ofman can never become a mechanical process. » [La régénération de l'homme ne peut jamais devenir un procédé mécanique.)

qu'un des devoirs de l'homme est d'ôtre compatissant, que la morale défend de faire du mal à nos semblables, et autres choses fort belles... Mais on peut bien penser que là, le délinquant n'acquerra, s'il ne Ta pas déjà, qu'un critérium pour se conduire plus sûrement et d'après les principes de la morale. En un mot, il aura des idées, non point des sentiments. Quel sera l'effet de ces idées sur sa conduite? Si l'homme est bon non pas par réflexion, mais par instinct, et si c'est précisément l'instinct qui lui manque, comment pourra-t-on suppléer à ce défaut organique? Il verra donc le bien, mais il fera le mal, quand celui-ci sera de sa convenance, ou lui causera du plaisir.

Video meliora, proboque ; Détériora sequor.

On aura beau lui répéter que l'intérêt social a beaucoup plus d'importance que l'intérêt individuel ; que celui-ci, en fin de compte, se confond même avec celuilà; que, comme membres de la société, nous devons, dans certains cas, sacrifier notre égoïsme, pour qu'on en agisse de même envers nous. Ou bien, en s'appuyant sur un principe religieux, on lui parlera du bonheur de la vie future pour l'homme juste, et de la damnation éternelle qui attend les pervers. Au fond, tout cela se réduit à ce raisonnement : u Si tu commets certaine action, il t'en arrivera certain mal. Ce mal tu dois l'éviter ; il ne faut donc pas commettre cette action. »

Malheureusement il arrive que le délinquant préfère satisfaire ses désirs ou ses passions du moment, plutôt que de ïes sacrifier à l'espoir vague d'un bénéfice futur et éloigné; le raisonnement, alors, ne peut pas avoir d'effet sur lui. Ce qui pourrait l'empêcher de commettre un nouveau crime, ce n'est point de voir clairement ce

que les autres, et non pas lui, considèrent comme un intérêt prédominant ; — mais il faudrait qu'il éprouvai la même répugnance que les autres pour le crime; parce que ce qui explique toute action humaine, c'est, en dernier ressort, le caractère de Tindividu et sa manière générale de sentir*. Or, un raisonnement ne pourra jamais créer un instinct*. Celui-ci ne peut être que congénital, ou bien acquis inconsciemment par un effet du milieu physique ou social.

Nous voilà donc revenus à nos deux agents principaux : riiérédité et le milieu. L'éducation, tant qu'elle ne représente que des enseignements, est d'un effet nul, ou à peu près, si le milieu reste le même, c'est-à-dire si le criminel, après l'expiation de sa peine, se retrouve dans le milieu qu'il occupait auparavant. On connatt les histoires de ces négrillons qui, après avoir été élevés et instruits en Europe, ont été reconduits dans leur pays pour civiliser leurs compatriotes. Aussitôt qu'ils se sont retrouvés parmi ceux-ci, ils ont tout oublié, leur grammaire aussi bien que leurs bonnes manières ; ils se sont défaits de leurs habits, se sont enfuis dans les forêts et les voilà redevenus des sauvages comriie leurs pères, qu'ils n'avaient pourtant pas connus^! Voilà précisément à quoi aboutirait le système correctionnaliste ; on peut en juger du reste parles essais qu'on en a déjà faits : le système cellulaire, celui d'Auburn, le système irlandais, etc. En Amérique, au Beformatory d'Elmira (New- York State) on a essayé un

1. V. Ribot, Les Maladiet de la volonté. Paris, F. Alcan, 1883.

Page 1