Alfred Fouillée, Revue des Deux-Mondes^ 15 mars
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plus de différence, pendant que, d'un autre côté, on considérera comme délictueux l'abandon des personnes qui ont déjà, ou pourront avoir par des lois futures, le droit d'être secourues, tels que parents, enfants, domestiques et ouvriers vieux ou infirmes et dénués de tout moyen de subsistance.
Mais il est facile de comprendre que les sentiments offensés par ces délits de l'avenir seraient toujours les mômes sentiments altruistes dont nous avons parlé, et qu'ils le seraient dans leur forme plus élevée et plus délicate qui serait alors devenue plus commune. Il nous est tout à fait impossible de nous imaginer des délits d'un genre différent, et 'de supposer que des offenses à d'autres sentiments puissent devenir des actions criminelles ; elles le sont au contraire de moins en moins — nous l'avons bien vu — à mesure que la civilisation augmente.
Ce regard jeté sur l'avenir n'est-il pas une nouvelle preuve de la vérité de ma conception du délit ?
Les délits qui ne rentrent pas dans notre cadre ne peuvent être un objet d'étude pour le criminaliste sociologue ; ils sont relatifs aux conditions particulières d'une nation ; ils ne révèlent pas dans leurs auteurs une anomalie, le défaut de cette partie du sens moral que l'évolution a rendue presque universelle. Nul doute que le législateur ne doive frapper les uns comme les autres ; mais il n'y a que les vrais crimes à notre point de vue, qui puissent intéresser la vraie science, par la recherche de leurs causes naturelles et de leurs remèdes sociaux ; les autres ne blessent souvent que des préjugés, ou ne contrarient que des coutumes, ou enfin n'attaquent que des lois faites pour une société déterminée, variables d'un pays à l'autre et qui ne sont pas nécessaires à la coexistence sociale ; la recherche des causes biologiques
en ces Cas est donc inutile, et quant aux remèdes, il n y en a pas d'autres que des châtiments variables de même, selon que le besoin dïntimidation est plus ou moins vif.
Depuis 1885 (année où a paru pour la première fois ma défîniiion du délit naturel), les critiques n'ont pas cessé de se produire.
Quelques-une^ dépendent d'un malentendu. On m'a dit, par exemple, qu'il n'y a pas de délit naturel, parce que dans la nature, le délit n'est ni bon ni mauvais; c'est une action comme les autres, et qui ne devient criminelle que dans la société *. Mais il est évident que, nous occupant de sociologie, la nature à laquelle nous avons affaire n'est que la nature sociale.
L'objection la plus commune est la considération que plusieurs délits restent en dehors de mon cadre delà criminalité*. Mais je n'ai pas à me défendre sur ce point-là, parce que c'est précisément ce que j'ai voulu faire. J'ai limité mon étude à une seule partie de faits punissables, reliés par des caractères communs et qui, seuls, peuvent intéresser la science.
Un autre écrivain me reconnaît ce droit*, mais il me déclare que mes recherches n'ont pas de valeur pratique parce que — dit-il — si les actions que j'ai appelées délits naturels sont considérées par la loi comme punissables, ma découverte arrive trop tard; si elles ne le sont pas, elle est inutile, parce que le pouvoir social ne les reconnaîtra comme délictueuses qu'autant qu'il y aura quelque intérêt et qu'il sera en mesure d'assurer cet intérêt. Je trouve qu'on fait ainsi une confusion entre une distinction ayant un but scientifique et la prétention d'indiquer au législateur quelles sont les actions qu'il doit frapper de peines, prétention que je n'ai pas eue. Ma conception du délit n'a pour but que de distinguer, parmi les faits punissables, ceux qui sont régis par les mêmes lois naturelles parce qu'ils révèlent certaines anomalies individuelles, principalementle manque d'une partie du sens moral, c'est-à-dire les sentiments qui sont la base de la moralité moderne, et que le progrès développe continuel-
1. D'Arambuni, La nueva ciencia pénal, p. 96, Madrid, 1887. — Lucchini, Semplicisti, — Colajanni, La sociologia criminale.
2. Vaccaro, Genesi e funzione dette leggi penallif p. 176, Homa, 1889.
Garofalo. ^ CHminologie, 4
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lement au sein des nations civilisées. En supposant que mes observations soient exactes, une pareille recherche n'a-t-elle donc pas d'intérêt scientîfiqiie? Et si tout ee qui est scientifique n'est pas en même temps pratique, j'ose ajouter que pour la détermination des modes de prévention et de répression de la criminalité, ma conception du délit est loin d'être stérile; la suite de cet ouvrage le montrera bien, je l'espère.
Le môme auteur prétend que le criminaliste positiviste ne peut concevoir le délit que comme une action défendue sous une peine. « En effet, dit-il, pour le sociologue qui ne peut admettre aucuQe liberté de choix dans l'agrégation humaine, la recherche du délit naturel est absurde, parce que ce serait quelque chose d'indépendant des lois positives. De même que l'explosion d'un canon obéit à certaines lois de la chimie, de la physique et de la mécanique, le pouvoir constitué ne fait qu'obéir à des lois naturelles de la société en défendant un certain nombre d'actions et en permettant les autres. Toute action défendue sous une peine est donc un délit naturel; je dirai plus, le seul délit naturel existant est celui que les lois considèrent comme tel. » Il me semble que la signification des mots est altérée dans cette critique. Sans doute, pour le positiviste, chaque violation des lois est un fait naturel, ni plus ni moins que l'émanation des lois elles-mêmes et la sanction pénale qui les accompagne. Mais ai-je entendu contester ces idées lorsque j'ai choisi parmi tous les faits naturels un certain nombre de délits qui se distinguent des autres par le caractère d'une immoralité spéciale, et que je les ai nommés délits naturels pour signifier qu'ils sont tels universellement de nos temps, quoi qu'il en soit des lois et des gouvernements? Sur ce point, l'objection de mon adversaire a Tair d'un jeu de mots plutôt que d'une critique approfondie.
Seul, je crois, parmi mes adversaires, M. Vaccaro raille Vallmismey qui pour lui n'est qu'un mol vide de sens, ou qui, du moins, n'a aucune importance sociale. Je lui répondrai avec ce passage remarquable de M. Fouillée : « La philosophie contemporaine, loin de ridiculiser l instinct moral, tond de plus en plus à le justifier, car elle y découvre une intuition presque infaillible des lois les plus profondes de la vie. Au lieu de voir dans la pitié une « illusion », elle y voit au contraire le premier et le plus sûr moyen de dépouiller l'illusion du moi isolé et se suffisant à lui-même K »
1. A. Fouillée, Les transfonnations de Vidée morale [Revue des DeuX" Mondes, 15 septembre 1889).
M. Vaeearo ajoule qflk'&a ne peul pas faire du sens moral un ^riiermm direcUf ea loaUère de erinûiisdîté, i>arce ^ue k sens moral est dû ea grftode partie à Uk crainte et à Vtffet despeùtes; doue ayant été pr€>diiit par ees dernières^ ee serait on oMackr(Misme et «n tente vicieux que de votâeiv Tinterroger pour déconvrir ks actkMis qull £andrait punir ^.
Mais Taolewr ar4-il réfléchi qu'il s*est tov^ours p^rodiùt un mcNivettenl de lîéaeliim sociale coatre ceartaines acii€>ns, précisément parce qu*elles offensaient plus vivement les intérêts ou la moraiité de Va^rég^itm? il est sains doute admissible que les peines aient à leor tour contribué à renlércer le «ens nM>ra], parce que la akémoire des sanetioBS péittleft, tranfiinse b^é^tatrement de génération en génération, a converti en un instinct ce qui était seuleinent Teffet de la crainte on d'un raisonnement, Mais il n'en est pas moins vrai que les peines à elkê seules n'ont jamais réussi à persmder du caractère criminel de certaines actions que Tc^nion pnbliqi» ne conndérait pas» ciUttBae déskonorantes, telles que le duel, l'adultère^ W délit politique, ou celui de libre examen en matière religieuse. Comment se fait41 que le sens moral ne se soit pas formé également à l'égard des actes de ce genre^ quoiqu'ils aient été souvent punis plus sévèrement que tout autre crime?
Un sociologue très distingué, M. Colajanni, remarque qu'en prenant comme critérium de distinction du cHn^e la moyenne «les sentiments moraux des races supérieures, on risquerait d'autoriser ainsi le crime même ; par exemple — dit-il, — le sentiment moral moyen exige le lynchage aux États-Unis et il exige la vengeance en Albanie et au Monténégro, comme il l'exigeait jadis en Corse et en Sicile.
Je répondrai : Je n'ai pas parlé que des races supérieures ; j'ai ajouté ^ des peuples civilisés >». L'Albanie et le Monténégro, de même que tous les pays des Balkans, sont encore à l'état semibarbare. Quant à la Corse et à la Sicile, les habitudes vindicatives ne sont plus approuvées — l'autetir lui-même en convient — par la meilleure parlie de la population, et elles ne persistent généralement que dans les classes inférieures qui sont les plus arriérées. Enfin le lynchage, qui n'est qu'une justice sommaire, n'a rien à faire avec la question.
1. Vaccaro, op. cit.y p. 176-180. Je remercie M. Scipion Sighele d'avoir soutenu mes idées dans un brillant article contre les critiques de M. Vaccaro. V. Archives d'anthropologie criminelle^ de M. Lombroso, vol. X, p. 410-411, 1889.
Du reste, qu'il se soit formé d'une manière ou d'une autre, ce qui est sûr c'est que le sens moral existe aujourd'hui indépendamment des peines. Voilà pourquoi j'ai pensé qu'on pouvait rechercher, parmi les faits nuisibles qu'il faut réprimer, ceux qu'il faut attribuer à un degré inférieur de moralité individuelle. Ce sont les faits qui blessent les sentiments altruistes les plus élémentaires; voilà les crimes. De nos jours, en effet, il est impossible de concevoir comme crimes des faits quelconques sans cette condition.
J'ai remarqué que, quoique les faits de ce genre puissent troubler la paix publique moins que des actions d'un genre différent, ils sont toutefois considérés comme plus graves par la conscience publique. J'ai ainsi distingué deux classes de faits nuisibles : les premiers, qui placent leur auteur dans une condition d'infériorité sociale et que le langage populaire indique comme des crimes ; — les autres, qui sont caractérisés par la révoUe contre TEtat, ou la désobéissance aux lois, sans que l'une ou l'autre n'implique l'absence dans leur auteur des éléments de moralité considérés comme nécessaires par une nation contemporaine.
M. Dragu, dans son récent ouvrage « L'infraction, phénomène social » (Paris, 1903), admet que le meurtrier est un individu anormal au point de vue moral et social (p. 129), qu'il diffère psychiquement des honnêtes gens, et qu'en cela la gravité objective du crime correspond avec la nature du criminel, irréparable elle aussi au point de vue de l'amendement (p. 158). Pour M. Dragu, le mot « crime » désigne exclusivement les actions qui ont pour but la destruction de la vie humaine, chose irréparable et non susceptible d'être remplacée par un équivalent, à la différence des attentats à tout autre bien, qui sont réparables et susceptibles d'un équivalent. Il y aurait bien des réserves à faire sur cette réparabilité de toutes les actions criminelles qui ne sont pas des meurtres. Mais quoique M. Dragu ait ainsi limité la signification du crime, on voit qu'elle se rapproche beaucoup de mon « délit naturel ». Car, au fond, la conclusion qui se dégage de sa théorie, c'est que pour un homme moralement normal, il est impossible d'être meurtrier. Le principe est le même, quoique l'auteur ne veuille pas en convenir. Ce que je dis de plus, c'est que, non seulement un homme moralement normal ne peut pas devenir meurtrier, mais qu'il ne peut pas devenir non plus incendiaire, faussaire, escroc ou voleur.