CHAPITRE II
On croit de notre temps que la science des délits n'est qu'une branche de la science du droit ; on a donné à la pénalité un caractère juridique ; on s'est adressé aux avocats pour la législation et à des avocats encore pour appliquer la loi. Il n'y a qu'un seul et môme ordre de fonctionnaires pour juger en matière civile et pénale, et les salles d'audience présentent à peu près le môme spoptaclè, des hommes en robe noire, des greffiers, des avocats qui plaident. . . Et pourtant, qui ne sent pas que le rapport entre les deux ordres de procès n'a pas de consistance réelle, et qu'une distance incommensurable sépare moralement ces deux salles d'audience situées dans le même édifice à quelques pas l'une de l'autre ?
Les juristes se sont emparés de la science de la criminalité ; on les a laissé faire, et on a eu tort, à mon humble avis. J'espère, dans la suite de cet ouvrage, parvenir à justifier cette idée qui peut, de prime abord, paraître assez étrange. Voyons, pour le moment, de quelle manière ils envisagent le phénomène criminel.
Qu'est-ce d'abord que la criminalité pour le juriste ? Il
ne connaît presque pas ce mot. Il ne s'occupe pas des causes naturelles de ce phénomène social ; ce sont pour lui, tout au plus, des connaissances de luxe. Le criminel n*est pas pour lui un homme anormal psychiquement ; ce n'est qu'un homme comme tous les autres, qui a commis une action défendue et punissable. Le juriste n'étudie le délit que d'après sa forme extérieure, il n'en fait aucune analyse selon la psychologie expérimentale, il n'en recherche pas la dérivation. Ce q«i le préoccupe, c'est la détermination des caractères extérieurs des différents crimes et délits et contraventions, c'est la classification de ces faits d'après les droits qu'ils blessent, c'est la recherche de la peine juste, proportknmellcment et in abstracio^ non pas de la peine utile expérimentalement pour l'atténuation du mal social.
Si le juriste ne s'occupe pas de la criminalité comme mal social, du moins nous a-t-il donné une définition rigoureuse de ce qu^il entend par délit ?
L'ancienne école utilitaire ne sait en donner d'autre notion que celle « d'une action que Ton croît devoir défendre, à cause de quelque mal qu'elle produit ou qu'elle tend à produire » * ; ou, tout simplement, « d'une action défendue par la loi » * ; ou, enfin, « d'une action quelconque opposée au bien public » *.
On voit, d'un coup d'œil, ce qu'il y a de vague dans de pareilles définitions -, on peut y faire entrer tout ce qu'on veut, tout ce qui, du moins, sous un rapport quelconque, peut être considéré comme nuisible à la société.
On a tâché, depuis, d'y introduire un élément moral, l'injustice. Cest ainsi que l'un des pkis grands écrivains