‹ La crise agraire en Russie; quarante ans de propriété collective. Avec un préf. de M.J. FlachChapitre 14 sur 18 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

De l'avenir du Mir

Il est incontestable que la dissolution et la disparition du Mir seraient choses prochaines si toutes les circonstances devaient rester ce qu'elles ont été jusqu'ici, si, suivant la forte expression de M. A. Leroy-Beaulieu, la Russie continuait à offrir le spectacle d'une population de paysans à la fois tous propriétaires et pauvres.

Poser la question de l'avenir du Mir, c'est implicitement supposer qu'il existe des remèdes efficaces contre les causes de la décadence que Ion constate, et que nous avons essayé de dégager. Nous allons chercher maintenant s'il en existe qui aient des chances de réussir ; nous examinerons ceux qu'on a tentés et ceux qu'on a proposés. Puis nous verrons s'il est possible de se rendre compte, au sujet de la propriété

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collective, des sentiments actuels des paysans, et dans quel sens ils se manifesteraient si la loi n'intervenait pas pour la maintenir au moins indirectement.

Mais il faut faire d'abord une remarque générale qui domine la question : à l'heure actuelle le Mir est avant tout une institution purement fiscale. Une grosse partie des recettes du budget de l'Empire russe, en dehors de celles dues aux monopoles d'État, est constituée par les impôts de la classe rurale et notamment par les redevances de rachat des anciens serfs. Les paysans payent en outre leurs dépenses municipales et contribuent dans une très large proportion aux ressources des provinces.

Or, avec son organisation actuelle et le principe de la responsabilité collective, le Mir constitue pour le fisc un excellent agent, et le principal souci de l'Empire en présence de la crise que traversent les populations agraires et des moyens tentés pour y remédier a été avant tout, jusqu'ici, de ne pas laisser porter atteinte à cet instrument, qu'il s'agisse d'obliger les paysans libérés vis-àvis de l'État à ne pas quitter le Mir sans l'assentiment des 2/3, ou bien d'entraver l'émigration. Si, à ce dernier point de vue, l'attitude du Gouvernement s'est dernièrement modifiée, c'est

parce que, à la suite de la construction du Transsibérien, on a reconnu la nécessité de peupler certaines régions delà Sibérie, c'est pour assurer le développement de la politique russe en Extrême-Orient, mais à aucun moment ce ne fut dans l'intérêt des paysans.

Quelles que puissent être les causes de la misère rurale, nous avons vu que sa manifestation principale et pour ainsi dire synthétique apparaissait dans l'importance toujours croissante du prolétariat agraire. Une première ressource est offerte à ces malheureux par les travaux agricoles des provinces peu peuplées, par les migrations intérieures. Mais ce n'est qu'un palliatif bien insuffisant, et d'ailleurs plus l'agriculture entre dans une phase d'exploitation rationnelle et scientifique, plus l'emploi des machines agricoles se répand et plus cette ressource devient précaire. M. Karyscheff (i) dit que durant ces dernières années on a constaté un très sensible accroissement du nombre de ces malheureux émigrants obligés de rentrer au village sans avoir pu trouver à s'employer à gagner les i3 ou i4 kopecks qui constituent actuellement, déduction faite des frais de route,

(i) Cf. Wladimir Kovalewsky, loc. cit., p. i3o.

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la moyenne des gains journaliers. Cette maigre et pénible ressource pourrait donc bien venir à manquer aussi. En tout cas, il faut se préoccuper sérieusement de la question.

Les raisons fondamentales qui font péricliter le Mir peuvent en dernière analyse se ramener à trois :

10 Excès de population et, par suite, manque de terre ;

2° Vices de l'exploitation et des méthodes agricoles ;

3° Extrême misère résultant de ces causes et des autres causes que nous avons étudiées.

Pour tenter d'enrayer cette décadence, il faut donc agir dans ces trois ordres d'idées :

A. — Excès de la population et manque de terres.

Un remède s'est offert spontanément et naturellement sur lequel beaucoup de Russes fondent de grandes espérances : l'émigration définitive en Sibérie. La Russie possède, en effet, l'immense avantage dune étendue territoriale considérable, pour ainsi dire non peuplée. La Russie d'Asie compte 1 .33o.ooo.ooo de déciatines, dont 44^ millions seulement sont propres à la culture ; ces 44^ millions de déciatines suffiraient pour

5o millions d'habitants, mais ces terres arables sont enclavées dans des déserts sans moyens d'accès,' au milieu de forêts sans débouchés ; les dépenses qu'exige le défrichement sont très élevées et s'accroissent au fur et à mesure que l'on s'éloigne de la frontière d'Europe, car tout y coûte plus cher. En outre, la plus grande partie de la Sibérie admet encore le système usité jadis chez les cosaques du Don et, en général, dans les pays neufs : chacun est autorisé à s'approprier pour son compte autant de terrain qu'il en peut cultiver : il est donc difficile d'y tailler des lots pour des émigrants.

L'émigration en Sibérie est aujourd'hui favorisée par le Gouvernement, mais il n'en a pas été toujours ainsi et sa politique à cet égard a passé par plusieurs phases successives.

Vers i858, la Russie ayant conquis sur la Chine la région fertile de l'Oussouri, voisine de la mer, et par suite, possédant les débouchés nécessaires, le Gouvernement, désireux de peupler ces pays de colons de race blanche, favorisa l'émigration de familles indigentes de quelques gouvernements pauvres et peu fertiles ; il promettait à chaque individu consentant à s'y transporter, la pleine propriété de i5 déciatines de terres arables à condition que la dotation d'une

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