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famille ne dépassât pas loo déciatines ; toutefois il leur était permis d'acheter à raison de deux ou trois roubles par déciatine les terres vendues par les indigènes. La traversée jusqu'à Vladivostock était gratuite pour ces colons une fois rendus à Odessa. Une subvention de lOo roubles par tête leur était accordée pour leur permettre de construire une maison, ainsi qu'une paire de chevaux ou de bœufs, des instruments, des semences et des ustensiles de ménage. De plus leur entretien gratuit était assuré pendant i8 mois.
Mais, malgré les avantages offerts, l'émigration ne fut pas considérable et peu d'individus se décidèrent à quitter leur pays. Il y avait à cela plusieurs raisons, la principale c'est que pendant le règne d'Alexandre II, la population agricole à peine sortie du servage et venant d'être pourvue de terres ne se sentait pas à l'étroit ; quant aux anciens domestiques, ils n'étaient nullement habitués aux travaux des champs et préférèrent reprendre par libre contrat leur service auprès des anciens maîtres, quand ils n'allaient pas grossir le nombre des mendiants des villes.
En outre les indigènes, peuples purement chasseurs, étaient encore à l'état sauvage et d'un caractère féroce peu engageant pour des étrangers. Les quelques Chinois restés dans le pays
se montraient de leur côté hostiles aux colons. Ces renseignements, rapportés par quelques-uns des moujiks qui avaient sans succès tenté la chance, contribuèrent à limiter le nombre de ceux qui répondirent à l'appel du Gouvernement.
Aussi n'est-ce pas vers ces provinces que s'est porté le trop-plein de la population villageoise de la Russie d'Europe. C'est à peine si l'on rencontre quelques agglomérations le long de la rivière Oussouri et du chemin de fer qui en suit le cours.
Une statistique récente dit que de i883 à 1892, au plus 16,000 individus s'y sont portés, presque tous extrêmement malheureux, sans aucune ressource dans leur pays, et y sont venus aux frais du Gouvernement.
Mais à l'avènement d'Alexandre III, alors que le manque de terres commença sérieusement à se faire sentir et que les paysans, confiants jusquelà en une nouvelle répartition des domaines seigneuriaux, virent leurs illusions détruites par les déclarations que fit le nouvel Empereur après son couronnement, ils commencèrent à manifester leur intention de quitter les régions où ils se trouvaient à l'étroit. Par une loi du 10 juillet 1881 lEmpereur mit à la disposition des émigrants qui en feraient la demande, les terres de la Cou-
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ronne en Sibérie : elles furent divisées, à cet effet, en lots suffisants pour 47>234 familles.
Le nombre annuel des demandes s'éleva :
En 1881 à i5 ; En i885 à 1.277 '■>
Au cours de l'année 1892 les terres impériales furent épuisées.
En même temps vers 1887 commençait l'émigration spontanée sans allocation territoriale assurée.
En cinq ans, de 1887 ^ 1^94» 53,761 familles de 6 membres en moyenne, représentant 823,962 personnes des deux sexes, franchirent la frontière, se rendant vers la Sibérie. La moyenne annuelle des émigrants ressort donc pour cette période à environ 65, 000 personnes. Mais le Gouvernement commençait à ressentir de vives inquiétudes devant ces nombreux départs et il tenta d'enrayer le mouvement qui portait le contribuable à chercher « un refuge contre les exigences du fisc dans quelque coin de la Sibérie (i) ». Aussi une circu-
(i) « 11 est fort important de ne pas diminuer la solva- » bililé des communes en matière de contribution en » leur enlevant des familles aisées, et qui jusque-là n'ont » pas figuré au nombre des retardataires, prenant eux-
laire du 2 juillet 1894 aux gouverneurs de. provinces rappelle-t-eUe que l'émigration n'est admise que dans la mesure des nécessités réelles, car il est à craindre qu'elle n'apporte un trouble économique dans les régions où elle se produit. Il est donc interdit de quitter son village sans autorisation, les gens qui passeraient outre ne recevraient aucune terre et seraient ramenées par la force armée à leur point de départ. Les autorisations ne seront accordées qu'après une enquête portant sur la grandeur moyenne des lots, le nombre des bêtes de somme possédées dans la région par chacun, le prix des fermages, le rendement des industries domestiques, le montant des arriérés d'impôts, la valeur vénale de leur mobilier en cas de vente. On ne devra jamais permettre l'émigration si les membres restants du Mir doivent de ce fait détenir après
» mêmes le chemin de l'exil volontaire pour mettre fin » aux exigences des autorités et éviter les mesures de » répression qui les menacent. Le paysan est, pour ceux » qui nous gouvernent, avant tout et surtout, un contri- » buable qui répond non seulement pour lui-même mais » aussi pour ses covillageois, qu'il ne le perde jamais de » vue, et qu'il n'importune pas les autorités de demandes » quant au changement de domicile, alors que, en res- » tant sur les lieux, il présente encore aux yeux du Trésor » une garantie suflisante de solvabilité . » Maxime Kovalewsky, loc. cit., p. 278.
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le départ de leurs concitoyens des lots supérieurs au maximum déterminé parla loi de 1861.
Ce n'est que lors de la construction du Transsibérien que, jDerdant un peu de vue le côté fiscal de la question, le Gouvernement modifia son attitude. Ce chemin de fer exigeait un très grand nombre d'ouvriers et il devenait important de peupler la Sibérie sans parler des raisons de politique asiatique qui le conseillaient également. La commission d'étude du chemin de fer émit des vœux tendant à encourager la venue vers ce pays des moujiks de la Russie d'Europe, mais des paysans aisés seulement, car l'expérience de rOussouri avait prouvé que les très pauvres gens ne pouvaient tirer aucun parti d'un pays neuf.
Le mauvais vouloir qu'avait témoigné jusqu'alors le Pouvoir vis-à-vis de l'émigration tenait aussi pour beaucoup aux doléances des grands propriétaires fonciers qui craignaient de manquer de main-d'œuvre et de voir s'élever les salaires. Ceci revient à dire que la misère des 45 millions de paysans est nécessaire à la prospérité des anciens seigneurs. Mais il se trouve de plus que leurs plaintes ne sont pas fondées, ainsi que l'établit un mémoire du Gouverneur de Tobolsk qui conclut à la nécessité de ne pas entraver l'émigration.
L'auteur de ce rapport fait remarquer que la population s'accroît régulièrement en Russie de i.5oo.ooo hommes chaque année et que le nombre le plus considérable d'individus ayant demandé, en une année, à partir pour la Sibérie s'est élevé à loo.ooo en 1894. Comme la cause de l'émigraréside dans la misère, les familles trop nombreuses, et la petitesse des dotations territoriales, il estime qu'il ne convient pas, dans l'intérêt général de ceux qui restent et de ceux qui partent, de faire repasser la frontière, même à ceux qui n'ont pas demandé l'autorisation préalable. Il propose simplement de donner à ceux-là des terres médiocres (i).
M. Koulomsin, envoyé faire une enquête sur place en Sibérie, a constaté que dès 1896 l'émigration avait fort augmenté et que Soo.ooo personnes (2) avaient cette année-là passé la frontière. Il estime que ce mouvement est logique et légitime, vu l'insuffisance des lots des paysans. Il est favorisé par la diminution du prix des trans-
(i) Cf. également à ce propos : Wlad. Kovalewsky, loc. cit., p 75, et Maxmie Kovalewsky, loc. cit., p. 280 et sq.
(2) Ce chiffre n'est pas en contradiction avec celui cité par le Gouverneur de Tobolsk, car il s'agit ici non pas seulement des gens ayant demandé l'autorisation d'émigrer, mais de tous ceux qui ont franchi la frontière.
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ports en chemin de fer et aussi parce que le bruit s'est répandu dans les campagnes que le Tzar faisait appel à ses paysans pour venir coloniser la Sibérie. Il conseille de faire savoir aux moujiks que les terres de la Russie d'Asie sont difficiles à cultiver, situées au milieu des forêts exigeant pour le défi^ichement de laborieux efforts qui augmenteront d'autant plus qu'on pénétrera davantage dans Tintérieur, difficultés que nous avons signalées au début de ce chapitre.
Le Gouvernement, sur ce rapport, changea de tactique et dès 1896 les autorisations devinrent plus fréquentes. Il fit aux nouveaux colons des conditions avantageuses, comme jadis pour ceux qu'il attirait dans l'Oussouri. Il leur accorde i5 déciatines de terre arable, une avance de ^o roubles par foyer, remboursables en trois ans, ou des subsides en nature, instruments, semences, bois de construction. Il les encourage, lorsqu'ils veulent émigrer, à envoyer d'abord des émissaires chargés d'étudier le pays et les difficultés à vaincre ; ces envoyés ou Chodoki sont autorisés à retenir pour leurs camarades des lots que l'Administration leur réserve pendant deux ans (i).
(i) D'après des statistiques récentes le nombre des émigrants, pour la période i885 à 1901, s'est élevé à plus
Les Russes, nous l'avons dit, comptent beaucoup sur la colonisation de la Sibérie : ils constatent avec orgueil qu'aucun pays ne dispose d'aussi vastes réserves de terrain cultivable ; que, dans ces conditions, les troubles économiques que ressent la Russie ne peuvent être que passagers ; et que par ce moyen l'équilibre finira par se rétablir. Mais les terres de Sibérie, pour vastes qu'elles soient, finiront par s'épuiser, le problème continuera à se poser alors, d'autant plus redoutable qu'on se trouvera acculé, si on n'a pas cherché dans l'intervalle d'autres solutions (2).
Il n'en est pas moins vrai qu'il y a là momentanément un palliatif. On pourrait même le considérer comme un remède si les terres de la Sibérie étaient toutes plus ou moins exploitables comme celles qui ont été jusqu'ici colonisées, car la civilisation de la Russie suit l'évolution de celle de l'Europe d'un peu loin
de i.aoo.ooo dont la moitié depuis 1897 (inclus). Ceux qui, après avoir émigré, sont retournés dans leur pays de départ, représentent en moyenne dans les sept dernières années, 17 Vo du total,
(2) Gette* objection, qui se présente immédiatement à l'esprit, a été faite par beaucoup d'auteurs et notamment par M. A. Leroy-Baulieu. Cf. Empire des Tzars, p. 599.
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peut-être, mais réellement, et d'ici que tout le territoire sibérien soit peuplé de colons les modifications nécessaires à l'état social auraient été sans doute apportées par la force des choses et notamment une grande diminution des charges fiscales par suite de l'achèvement de l'amortissement des avances consenties par TÉtat aux anciens serfs.
Mais c'est justement là que réside la difliculté : les terres assez facilement exploitables sont épuisées ; les nouveaux venus devront bientôt se diriger vers la région des forêts où ils auront de la peine à s'établir, surtout si les habitants actuels du pays ne veulent pas leur apporter leur aide, ce qui n'est pas improbable.
Il faut donc chercher un autre moyen pour augmenter les dotations des paysans. Où prendre des terres pour leur en donner ? Le Gouvernement du Tzar a bien décidé de faire distribuer aux populations rurales une partie du Domaine de la Couronne, mais celui-ci ne comprend guère que des forêts, qui leur seraient d'un faible secours, et le peu de terres arables dont il est possible d'y disposer ne vont pas tarder à être épuisées également.
M. Maxime Kovalew^sky propose un moyen fort ingénieux qui pourrait être très efficace. Il
consiste à : « accorder aux paysans en bail à long » terme ou même en bail héréditaire les pro- » priétés nobiliaires hypothéquées à la Banque » de l'Etat dont la régie passera indubitablement » et sous peu entre les mains du Trésor. Le » nombre de ces propriétés est très considé- » rable (i) et, quant à leur étendue, elle est au » moins égale au tiers, sinon à la moitié de tous » les terrains non soumis au régime de la posses- )) sion communiste ».
« On se figure difficilement, écrit M. Maxime » Kovalewsky, que l'État puisse tirer un autre » parli de cette masse de propriétés que l'insol- » vabilité croissante de leurs détenteurs menace » de déverser un jour sur le marché.
» On aura beau remettre à un terme de plus )) en plus long la liquidation de ces fortunes, » elles sont obérées de dettes trop dispropor- » tionnées à leurs revenus pour admettre la » solvabilité future de leurs détenteurs. La » banque nobiliaire n'est pas une institution » de bienfaisance et les diminutions d'un pour » cent ou d'un demi pour cent sur les arrérages
(i) Depuis vingt ans, écrivait en 1900, M. Karicheff, les biens de la noblesse ont diminué de plus de i million d'hectares par an, soit en tout 24 millions. Leur domaine a passé de 80 millions d'hectares à 56 millions. Cf. Wlad. Kovalewsky, loc. cit., p. 124.
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» dont bénéficient les propriétaires de ces biens » hypothéqués ne font qu'augmenter les charges » des contribuables. Un jour ou l'autre on sera » placé dans l'alternative ou de mettre aux » enchères une telle masse de biens fonciers que )) ce fait seul diminuera le prix de toutes les » autres terres de l'Empire, ou de prendre les » propriétés hypothéquées en régie au bénéfice » du Trésor, lequel bien entendu encourra des » risques trop sérieux en se chargeant de leur » administration directe. Bon gré, mal gré il » faudra, par conséquent, les mettre en bail, et » la classe des fermiers capitalistes étant encore » peu nombreuse, ce sont les paysans enrichis » et les membres des Mirs qui deviendront les » tenanciers héréditaires ou à long terme de cette » vaste étendue de terrains qui, autrement, ne » donnerait de bénéfices à personne ». (Cf. Le Régime économique de la Russie, p. i6i).
C'est plus de 5o millions de déciatines qui seraient ainsi mis à la disposition des classes rurales appauvries.
Somme toute , cette proposition revient à répartir entre les paysans une grande partie des terres arables existant en Russie, à prendre aux uns pour donner aux autres. La situation sociale et économique spéciale de ce pays permet cette
manière de faire. On y trouverait, nous ne saurions trop le répéter, un puissant secours en ce que la crise actuelle pourrait être conjurée ; les moujiks seraient, il est vrai, tenanciers et non pas propriétaires, ainsi que le rêvait Alexandre II, mais une tenure loyalement et équitablement consentie de part et d'autre est une situation avantageuse pour celui qui l'accepte et ce serait le salut pour ces populations vouées à la misère la plus complète. Toutefois, au point de vue de l'avenir, ce n'est qu'un palliatif, ce n'est pas un remède, car la critique faite relativement à l'émigration est vraie pour tous les moyens qui parent à la décadence du Mir en donnant de nouvelles terres aux paysans : un jour viendra où l'excédent de connaissances aura absorbé de nouveau tout le sol disponible, et alors il faudra bien se rendre compte qu'il faut aller chercher le mal à la racine et que, pour cela, la seule chose à faire, c'est de desserrer les liens de toutes sortes qui entravent la libre action des Russes des classes populaires, de façon qu'ils puissent, comme dans tous les pays d'Europe, s'adonner à d'autres métiers que l'agriculture sans attendre d'être réduits à merci, et que seuls restent dans les campagnes un nombre d'individus que la terre puisse faire vivre.
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Nous sommes logiquement amenés à dire ici un mot çles amodiations si fréquentes chez les moujiks trop à l'étroit dans leur propre domaine et favorisées aussi par le fait que de nombreux bourgeois ou marchands ont acquis des propriétés et ne se soucient pas de les exploiter euxmêmes.
Cette pratique est aussi développée parce que les grands propriétaires après l'émancipation étaient peu préparés au faire-valoir direct. Le taux des fermages décupla dans les 25 années qui suivirent l'affranchissement.
Ces amodiations prennent une importance chaque jour croissante. On manque de renseignements d'ensemble sur ce point, mais on possède des statistiques relatives à i83 districts : elles montrent que dans ces régions 87 0/0 des paysans sont fermiers et plus de dix millions de déciatines sont amodiées, soit une superficie égale au cinquième des terres appartenant aux Mirs. Dans la Russie entière, suivant un renseignement un peu plus ancien mais qui est donné dans une publication quasi ofEcielle (i), dès 1890, 40 0/0 des fermiers des terres de la noblesse et de la bourgeoisie étaient pris parmi les paysans des
(i) Wladimir Kovalewsky, loc. cit.i p. i25.
Mirs ; ils détenaient 5o millions de déciatines et payaient 3oo millions de roubles en fermage : le prix du fermage ressort donc ainsi à 6 roubles par déciatine. C'est également à 6 roubles 1/2 par déciatine qu'il est évalué par Nicolas On (i). Mais ce dernier auteur considère que les statistiques auxquelles il remprunte englobent également les fermiers n'appartenant pas à la classe paysanne et qui pour des raisons que nous exposerons un peu plus loin, payent moins cher. D'après lui il n'est pas rare que le prix de la déciatine atteigne pour les paysans 18 et 20 roubles ; on peut poser en règle générale que le fermier paysan paye d'autant plus cher que son lot est plus petit, qu'il ofïre par suite moins de garanties, et qu'il a un plus grand besoin de louer de la terre. Des articles publiés en octobre et novembre 1903 dans un journal russe Rousskia Viedoniosti, par M. Manouiloff, en se basant sur les dernières statistiques recueillies par les Zemtsvos, il ressort que le prix des fermages dépasse souvent le revenu du sol, en sorte que le fermier n'en tire pas l'équivalent du salaire d'un ouvrier agricole (2).
(i) Nicolas On, Histoire économique de la Russie depuis l'affranchissement, p. i5o.
(2) Dans le district de Ladonsk (Voronège) le revenu
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La location se fait pour des durées extrêmement variables : les grandes fermes font l'objet de contrats de 6, 9 et même 12 ans. Mais de tels baux sont fort rares en ce qui regarde les moujiks, de qui nous nous occupons ici : ils se consentent soit à quelques gros fermiers capitalistes, en fort petit nombre, soit à des entrepreneurs qui sous- . louent eux-mêmes aux paysans, soit au profit des Mirs qui afferment de grandes terres et les répartissent entre leurs membres comme ils font du domaine communal ; ils touchent de chacun sa quote part du prix de cette terre comme ils perçoivent les impôts. Toutefois, seuls les Mirs relativement riches sont en mesure de tenter cette opération : les autres, ceux qui ont trop de peine à percevoir les taxes normales, afferment des domaines parce que l'insuffisance de leurs nadiels les y contraint, mais pour se garantir des risques ils cèdent ces terres aux plus aisés parmi leurs membres, c'est-à-dire, en fait, aux mangeurs de Mirs, qui les sous-louent également. Ainsi ces
net par déciatine s'élève à 10 roubles, 46 Kop. et le prix du fermage à 14 R. 52 Kop.
Dans le district de Zembausk ces chiffres sont respectivement de 16 roubles 3 Kop. et 14 R. 02 K.
Dans le Gouvernement d'Orel ils sont de i3 R. 4^ K. et 18 R. 2 Kop.
amodiations contribuent à la division des paysans en riches et en pauvres sans classe intermédiaire. Mais ces mangeurs de Mir ou ces entrepreneurs, qu'ils aient affermé directement leurs terres ou qu'ils les aient reçues à bail de la Commune, pour une durée de plusieurs années, ne les exploitent pas eux-mêmes et les répartissent à des prix supérieurs, par voie de sous-location entre les moujiks qui n'en prennent que quelques parcelles (i). — Parfois, mais rarement, ce sont les propriétaires qui les louent directement aux villageois par parcelles. En dernière analyse, ce sont donc toujours ceux-ci qui subissent la charge du fermage ; et les conditions qui leur sont faites sont fort lourdes. Les parcelles ne s'afferment que pour un an (2) naturellement à des conditions
(i) Ces sous-locations se font à des prix de 2 à 3 fois supérieurs à ceux payés aux propriétaires. C'est ainsi que dans le Gouvernement de Samara, des terres louées pour 6 roubles la déciatine sont recédées à des prix variant de 12 à 18 roubles, et que certain domaine de 20,000 déciatines en Bessarabie est loué en bloc à raison de 3 roubles et sous-loué à raison de 10 roubles. Dans quelques gouvernements où le défaut de terre se fait particulièrement sentir, les prix, en sous-locations, arrivent au quadruple de celui originairement payé. — Cf. Manouilofif, Rousskia Viedomosti, oct. et nov. igoS.
(2) Près de 60 % des terres aflérmées le sont dans ces conditions. Dans certains districts on fait des locations pour une récolte. — Ibid.
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très supérieures à celles qui sont pratiquées vis-à-vis des gros preneurs (i). C'est ce qui explique très naturellement pourquoi les taux moyens de fermage que nous avons signalés sont relativement faibles tandis que les prix directement payés par les paysans sont si onéreux. Mais les moujiks eux-mêmes ne payent pas tous la même somme : les conditions qui leur sont faites sont en rapport avec les risques du bailleur : les fermiers payent d'autant plus cher qu'ils sont moins aisés et que leur lot de terre communale est plus faible (2).
(i) Parfois des colonies entières de paysans s'établissent sur un domaine, puis sont expulsées après deux ou trois renouvellements de la location pour faire place à d'autres qui ont accepté des conditions plus dures encore. — Ibid.
(2) D'après INicolas On, le prix moyen de la déciatine s'élève :
Pour ceux qui possèdent i à 5 déc, à 7 R 20.
» » plus de 5o » 3 R 37.
Quant aux paysans sans terres qui amodient beaucoup ces parcelles, les statistiques existantes ne permettent pas de déterminer le prix qu'ils payent, parce qu'on range sous la même rubrique ceux qui exercent un commerce, parmi lesquels se rencontrent en grand nombre les mangeurs de Mir.
Il est bien évident que cette courte durée des locations est une cause déterminante de leur prix élevé ; mais la situation particulière des moujiks leur interdit de s'engager pour de plus longues périodes. Par suite des raisons que nous avons exposées dans les pages précédentes, la prise à bail des terres n'est à aucun degré pour eux une opération lucrative faite en vue d'obtenir des bénéfices. Les dimensions réduites de leurs lots propres, les charges fiscales dont ils sont grevés, la manière dont ils sont enclavés leur en font une nécessité absolue : ils louent des terres afin d'en tirer leur subsistance ; ils n'ont pas de capital leur permettant d'assurer une exploitation un peu considérable, et ils doivent envisager la somme de travail qu'il leur est loisible de consacrer à la mise en œuvre de ce domaine supplémentaire, dont ils ne peuvent d'ailleurs espérer qu'une utilisation fort médiocre, aucune culture à échéance lointaine ne pouvant être engagée.
Bien que toujours calculé en argent, le prix du fermage est fourni le plus souvent en nature. A vrai dire, cet usage résulte autant de la tradition que des nécessités économiques du paysan ; la prise à bail se rattache, à ses yeux, à l'ancien régime pratiqué au temps du servage, où, en compensation des journées de corvées fournies
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par lui au bénéfice du seigneur, il recevait la jouissance de la quantité de sol nécessaire pour lui permettre de vivre ; et la persistance de ce souvenir chez un peuple aussi fidèle à ses vieilles coutumes peut expliquer, pour une part le développement considérable des amodiations malgré les conditions désastreuses où il fonctionne pour le moujik, obligé en même temps de cultiver son lot de terres communales et d'acquitter les redevances qui résultent pour lui de l'émancipation .
En réalité, on se trouve beaucoup moins en présence de fermiers que d'une catégorie particulière de travailleurs agricoles, d'une forme spéciale du salariat, particulièrement oppressive : dans la plupart des cas le revenu qui reste au paysan sur les terres louées par lui est inférieur au salaire payé aux ouvriers agricoles par les propriétaires qui font valoir directement leurs biens.
Le paiement en nature se pratique sous deux formes différentes : dans le Centre et le Nord de la Russie c'est le paiement en traçail qui est usité ; dans le Sud c'est le paiement en fruits. Dans le premier cas le paysan est tenu d'accomplir un certain nombre de jours de corvées, d'autant plus élevé que le prix nominal de la
terre est plus fort ; comme ce travail lui est demandé à l'époque où ses propres champs (ceux du bien communal et ceux qu'il a loués) réclameraient sa présence, cette solution lui est fort désavantageuse. Le paiement en fruits l'est encore davantage : dans ce cas, il doit au propriétaire une fraction de la récolte qui atteint soua ent et dépasse même 80 % (t) et en outre il est astreint à lui fournir une certaine quantité de travail .
Ce système est tellement défavorable qu'on est en droit de se demander comment son absurdité même ne l'empêche pas de subsister ; la raison s'en trouve dans le nombre considérable des membres d'une même famille, ce qui permet à quelques-uns d'entre eUx de cultiver tant bien que mal leurs propres terres pendant que d'autres se consacrent aux corvées. C'est ce qui explique la possibilité matérielle du maintien d'un pareil état de choses, qui est, en réalité, déplorable à tous les points de vue : on observe un appauvrissement général des paysans dans les régions où les amodiations sont le plus développées, et la productivité agricole en est diminuée ; car les pro-
(i) Cf. Wladimir Kovalewsky, loc. cit., p. 127.
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priétaires n'ont pas d'intérêt à une exploitation plus rationnelle et scientifique en présence d'un tel avilissement de la main-d'œuvre.
Quelque pénibles et défavorables que soient de pareilles conditions pour les moujiks, cette ressource des terres amodiées leur semble indispensable dans beaucoup de régions pour vivre au jour le jour, et ceux des propriétaires qui tentent de faire valeur directe sont-ils vus d'un très mauvais œil. Ils se trouvent en butte à toutes les tracasseries : on va jusqu'à incendier les récoltes, blesser ou tuer leurs bestiaux, les attaquer eux-mêmes dans l'espoir qu'ils se lasseront et que n'habitant plus leurs terres, force leur sera de les donner en fermage (i).
79 o/o des paysans sont en excès pour la culture des terres communales qui pourrait être assurée par 21 o/o de la population {'j). Force est donc au reste, dont la grande majorité ne peut pas songer à acquérir des terres, de recourir aux amodiations.
On s'est naturellement préoccupé de chercher une solution à cet état de chose. Une opinion
(i) Cf. Maxime Kovalewsky, loc. cit., p. i55. (2) Rapport des Zemtvos klsiConimissionpour l'appauvrissement du centre.
s'est manifestée , suivant laquelle l'existence même des petits fermiers serait un fait anormal, seuls les fermiers capitalistes occupant d'importants domaines ayant leur raison d'être ; par suite il serait peu désirable de lutter contre un phénomène d'ailleurs fatal, et il conviendrait au contraire de favoriser le développement d'une classe de grands fermiers, au besoin par des dispositions légales. Cette opinion peut sembler un peu superficielle, car il ne suffit pas de nier un mal pour le guérir ; on ne peut pas méconnaître que l'accroissement des petites amodiations est une conséquence directe du manque de terres dont souffrent les paysans et de leur triste situation économique, et on ne pourra supprimer l'effet qu'en faisant disparaître la cause : la question du fermage n'est donc qu'un des aspects du redoutable problème dont nous avons indiqué les éléments et de la solution duquel nous essayons de dégager ici les grandes lignes. Il serait nécessaire en attendant de chercher s'il existe des remèdes, d'une application plus rapide. Dans cet ordre d'idées on a proposé les mesures suivantes : favoriser par des mesures législatives l'augmentation des délais de fermage ; faire intervenir la loi dans la fixation du prix de la location, ce qui serait, sans doute, d'une pratique peu aisée ; et enfin, cher-
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cher à intéresser le paysan à l'amélioration du sol par une indemnité de plus-value en fin de bail (i).
Le moment où les terres manqueront définitivement pourrait encore être évité ou, du moins, retardé si la natalité diminuait. S'agissant de la Russie, ceci n'est pas une vue purement théorique, vu que l'excédent des naissances y est considérable ; les coutumes du Mir encouragent au mariage qui constitue la vraie majorité pour l'homme et marque pour lui l'époque de la propriété ; de plus le lot de terre étant d'autant plus fort que la famille compte davantage de membres, il y a intérêt pour les moujiks à avoir
(i) Cette question du fermage a été abordée par les Commissions d'études des questions agraires nommées en 1902 par le Gouvernement et dont nous parlerons, d'ensemble, un peu plus loin. Les propositions suivantes ont été faites par la Commission pour l'étude de l'appauvrissement du Centre.
i) La législation doit élaborer des mesures pour favoriser les fermages à long terme, en fixant des délais plus ou moins considérables, en libérant les contrats de fermage du payement du timbre et de l'obligation de la légalisation chez le notaire.
q) Le Trésor doit partager les terrains qui lui appartiennent, en lots qu'il donnerait en fermage.
3) On doit organiser un crédit agricole à bon marché et à terme suflisamment long.
beaucoup d'enfants. Certes c'est là matière délicate, un pays n'ayant jamais trop d'habitants au point de vue politique et en ce qui concerne son influence dans le monde ; mais, d'autre part, l'existence d'une population rurale, qui constitue le noyau d'une nation, est indispensable et c'est, en Russie, cette existence même qui serait compromise par la crise agraire si elle devait s'aggraver ou même se prolonger longtemps telle qu'elle apparaît aujourd'hui. Il pourrait donc être utile d'apporter aux lois et coutumes quelques modifications tendant vers ce but. Il est intéressant de noter à ce propos que les mœurs des paysans ne sont pas, ainsi qu'on le croit, de nature à rendre vaine toute espérance de voir diminuer la natalité : ils se rendent fort bien compte que la terre ne peut pas nourrir un nombre indéfini de personnes, et les statistiques montrent que dans la période s'étendant de 1861 à 1897 la population a augmenté de 33 °/o dans 16 gouvernements où le nadiel fut de 3,4 déciatines en moyenne et que, au contraire, dans i5 gouvernements où il fut de 5,6 déciatines elle s'est accrue de 78,8 %. Bien que la diminution des lots soit proportionnellement plus forte dans ces i5 gouvernements que dans les 16 autres (43,1 % contre 25,8 0/0) la valeur absolue est