PREFACE VII
vexations spoliatrices, à Favènement d'une bureaucratie de plus en plus envahissante par son drainage de l'autorité. Seule la tyrannie administrative faisait échec à l'autocratie.
Quand, après l'abolition du servage, une classe moyenne prit naissance par les progrès du commerce et de l'industrie, elle vint au monde sans droits politiques, sans place dans l'Etat, impuissante dès lors à exercer aucune action pondératrice ou fécondante sur la chose publique. Loin de l'appeler à l'aide, le tsarisme la traita en suspecte. C'est ailleurs, c'est en dehors et à l'opposite des classes nouvelles, qu'il chercha les points d'appui propres à remplacer l'assise disparue du servage. L'autorité despotique de la commune rurale et l'absolutisme désormais sans frein delà bureaucratie héritèrent de l'omnipotence seigneuriale et en perpétuèrent, sous des formes changeantes, les pires maux et les plus délétères abus. La crise constitutionnelle de la nation russe a son nœud vital dans le régime agraire. L'expansion même de la Russie en Extrême-Orient, qui devait la mettre aux prises avec le Japon, s'est faite sous la poussée d'une misère croissante des populations rurales.
La grande portée du livre de M. Georges Alfassa réside là. Il permet de sonder, jusque dans les derniers replis, les plaies vives qui se sont ouvertes dans le grand corps de nation dont nous rapprochent tant d'intérêts, à qui tant de liens de sympathie ancienne et récente nous unissent. Et pour en convaincre par avance le lecteur, il suffira, je pense, de mettre quelques points essentiels en relief.
Quand le serf russe, qui formait l'immense majorité de la population, fut émancipé, il se trouva, à part l'infime exception des serfs à obrock enrichis comme marchands, dans un double dénuement, le dénuement intellectuel, et le dénuement financier : ni instruction, ni capital. Il n'était riche que d'illusions et d'espérances. Il attendait de son petit père le tsar de devenir le seul maître des terres qu'il cultivait et dont traditionnellement il se regardait comme le légitime et collectif propriétaire. S'il disait à son seigneur : « Je suis à toi, mais la terre est à moi », cela signifiait dans sa bouche : « Toute la terre russe appartient en commun au peuple russe; le tsar n'en a accordé que la jouissance au seigneur, et à l'unique fin qu'elle nourrisse