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chaneeux. Mais quand bien même les serfs l'eussent adoptée spontanément, sans subir l'influence de leurs Maîtres, la cause en fut toujours le même.
Il est certain que si les mieux favorisés comme terres avaient payé davantage que ceux qui avaient été mal partagés, il y aurait eu là également une compensation, une sorte d'équivalence, en admettant une activité égale chez tous ; mais ce système était bien trop complexe pour des populations aussi arriérées que celles des campagnes russes du seizième siècle, puisqu'aujourd'hui encore il est impossible à leurs descendants d'en concevoir aucun analogue : seuls des partages fréquents et réguliers leur ont toujours semblé de nature à supprimer l'aléa puisque chacun détient alternativement les lots avantageux. Quoi qu'il en soit il faut bien remarquer que cette coutume des partages ne constitue nullement un mode de propriété ; ce n'en est qu'un accessoire, qui s'adapterait aussi bien à une tenue collective. Au temps du servage les paysans ne pratiquaient aucun mode de possession parce qu'ils ne possédaient rien. La terre était le bien du Seigneur : celui-ci qui avait tous les droits sur les serfs astreints à travailler pour lui, était tenu, en échange, de leur assurer la
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subsistance et le moyen de payer les taxes amqnelles ils étaient assujettis. Il leur allouait donc des parcelles de son domaine an lieu de leur payer un salaire ou de leur donnerune partie des récoltes, une fois celles-ci faites : les moujiks exploitaient ces parcelles à leurs risques et périls mais ils ne les possédaient pas, ils ne pouvaient en disposer d'aucune façon. 11 a fallu l'oukaze de Nicolas I"' en 1847 pour qu'ils puissent faire acte de propriétaires, c'est-à-dire acheter des terres sur lesquels ils étaient maîtres absolus et qu'ils avaient le droit de vendre.
Lorsque les habitants d'un village étaient devenus trop nombreux, le maître pouvait en transporter dans une autre partie de son domaine. Au fur et à mesure des augmentations de la population, tant que celle-ci n'avait pas atteint le maximum qui nécessitait un départ, une migration, il attribuait de nouveaux lots aux paysans devenus adultes qui en manquaient. Lorsque les terres qu'il possédait était trop petites pour doter les serfs et lui permettre une exploitation directe, il donnait le tout aux Mirs et remplaçait alors la corvée, dont il n'avait que faire, par l'obrok.
D'autre part, les moujiks étaient obligés de cultiver un lot : le propriétaire tenait la main à ce qu'il en fat ainsi et ne permettait pas à un
LE SERVAGE ET L*ÉMANCIPAT10N lil
paysan de se rendre acquéreur des parcelles. d'un autre moyennant le paiement de ses impôts et de ses taxes. Comme, en outre, il prélevait sur ceux d'entre eux qui étaient relativement riches ce qu'il était obligé de donner à ceux devenus trop pauvres pour subsister, ces cultivateurs n'avaient même pas la certitude de pouvoir amasser et conserver le fruit de leur travail, une fois les impôts collectivement payés.
Donc, en résumé, les serfs étaient attachés au sol dont ils ne pouvaient pas disposer, ni collectivement ni individuellement entre eux à leur gré ; mais ils étaient assurés contre Texiguîté des parcelles due à un excès des natalités, et aussi contre la misère. Rien de près ou de loin dans leur état ne rappelait la propriété et les risques qu'elle porte. Ce n'était qu'un mode de tenure très spécial.
Qu'y aurait-il eu de changé, en effet, toutes les autres conditions restant semblables, si c;h;jque paysan s'était vu attribuer par la commcinu uu lot déterminé, non soumis à la répartition, avec une redevance proportionnée à sa valeur? Sa situation eût-elle été différente ? 11 n'aurait toujours pas pu le céder à un autre, et il aurait toujours fallu, vu la responsabilité collective, qu'il contribuât au paiement des taxes de ceux qui ne pouvaient y subvenir. — 11 n'y avait de curieux
à étudier que le fonctionnement des partages périodiques, au point de vue, pour ainsi dire, purement mécanique, et à le noter comme l'indice d'un sentiment de justice et de solidarité.
Par conséquent, avant l'émancipation, le Mir ne pouvait en rien êti*e cité comme un véritable exemple de propriété collective et ne présentait pas d'intérêt social. Ce n'est que depuis 1861, depuis que les paysans russes ont reçu le bienfait de la liberté, de la possession d'eux-mêmes, qu'il est intéressant d'étudier comment dies hommes libres, livrés à leurs seules ressources pour l'administration de leurs biens, délivrés de la tutelle souvent lourde et cruelle, mais parfois aussi bienfaisante du noble, comment ces hommes, qni possèdent en commun les terres à eux attribuées, ont géré ce patrimoine ; quels effets économiques ce mode de propriété a pu produire dans un pays de civilisation moderne, comment, d'autre part, les circonstances extérieures ont réagi sur cette organisation et dans quelle mesure la crise agraire actuelle peut lui être attribuée.
C'est ce que nous allons étudier dans les chapitres suivants, sans insister davantage sur l'organisation du Mir pendant le servage, puisque rien n'a été changé sous ce rapport par la réforme d'Alexandre II.