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CHAPITRE IV

Union politique, union militaire ou union commerciale *?

L'empire colonial anglais est bien la construction la plus complexe que l'on puisse imaginer. On y trouve les formes politiques les plus diverses : du gouvernement absolu, dans l'Inde, au régime démocratique le plus avancé, dans les colonies australiennes. La Colonial office list compte dans cet empire 45 gouvernements distincts, auxquels il faut ajouter, pour être complet, l'Inde et ses dépendances, qui a son organisation particulière. L'Empire indien, aux destinées duquel préside en Asie un gouverneur général, nommé par la couronne, est représenté dans la métropole par un secrétaire d'Etat particulier. Les « dépendances colonia-

les )) relèvent toutes du secrétaire d État pour les colonies. Celles-ci se divisent en deux catégories : les colonies de la couronne et les colonies autonomes. Les premières se subdivisent elles-mêmes en trois groupes. Dans les moins importantes, ou dans celles où domine le caractère stratégique, le pouvoir législatif est intégralement délégué par l'autorité métropolitaine au gouverneur. x\u-dessus d'elles viennent les colonies auxquelles, par suite de la présence d'une population blanche assez consi dérable, la métropole a accordé, dans des proportions variables, suivant les circonstances, des institutions représentatives. Les unes ont un conseil législatif composé uniquement de membres nommés par la couronne et où les fonctionnaires figurent en nombre plus ou moins grand. Les autres ont un conseil législatif qui comprend, outre des membres nommés, une proportion variable de membres élus. Au sommet de l'édifice, sont placées les colonies autonomes. Celles-ci jouissent du gouvernement parlementaire. Leurs législatures sont élues, et bien que les ministres soient nommés par le gouverneur, ils sont responsables uniquement devant le Parlement de

la colonie. Knfin, deux de ces dernières: le Dominion du Canada et le Commonweallh d'Australie, sont elles mêmes des fédérations. Le Do million, dont la création remonte à 1867, a absorbé toutes les colonies de l'Amérique du Nord, à l'exception de Terre-Neuve, qui ne tardera pas sans doute à s'agréger à son puissant voisin. Le Commonwealtb, créé en 1900, groupe les six Etats australiens. La Nouvelle-Zélande, après quelque hésitation, a refusé d'adhérer à la fédération australienne, et semble décidée à conserver entière son autonomie. Les colonies Sud-Africaines ne sont pas encore groupées en fédération, mais cet événement désiré ne sera pas longuement retardé. Il s'effectuera sans doute aussitôt que l'on jugera possible de donner aux colonies récemment conquises du Transvaal et de l'Orange le gouvernement responsable.

C'est l'avenir des colonies autonomes qui préoccupe à bon droit les hommes d'Etat anglais. Les colonies de la couronne, malgré le régime libéral dont jouissent certaines d'entre elles, demeurent en fait soumises à la volonté du Gouvernement métropolitain, et celui-ci ne craint pas, le cas échéant, de porter la main

sur leurs privilèges. Bien différente est la situation des self-governing colonies. Elles sont entièrement indépendantes en ce qui concerne leurs affaires intérieures, et la mère patrie ne se sent plus assez forte pour porter atteinte à leurs institutions par un acte d'autorité. Les liens nominaux qui, seuls, subsistent entre elles et la métropole, suffiront-ils pour les maintenir longtemps encore dans l'allégeance de l'Angleterre ? Nous avons vu les raisons po litiques et financières qui, indépendamment des raisons purement économiques, l'ont désirer à celle-ci d'éviter une séparation à laquelle paraît devoir conduire cependant la situation anormale existante. Le jour où ces colonies se croiront assez fortes pour ne plus sentir la nécessité d'une protection étrangère, ou le moment où la Grande-Bretagne se trouvera entraînée dans une lutte dont l'enjeu leur sera indifférent, mais où leur qualité de colonies les exposera à être elles-mêmes attaquées, peut-on espérer que le sentiment de loyauté à la mèrepatrie suffira à les empêcher de se proclamer indépendantes ?

Le seul moyen capable, semble-t-il, de les retenir sur la pente fatale où elles sont enga-

gées, c'est de les appeler à participer effective nient an gouvernement de cet empire pour la conservation duquel leur appui est jugé si précieux. En les élevant du rang de colonies au rang de « nations sœurs », ainsi qu'on a pris depuis quelque temps l'habitude de les appeler, en leur faisant place dans les conseils de l'empire, les liens distendus seraient resserrés, et la mère patrie aurait un fort argument pour leur demander de prendre leur part des charges communes auxquelles elles se refusent actuellement à contribuer. Mais le problème est difficile à résoudre. Il soulève de grosses difficultés du côté de la métropole elle-même. Il n'en soulève pas moins du coté des colonies, et, jusqu'à présent, leur obstination a mis à néant les projets d'union politique et d'union militaire auxquels les hommes d'Etat anglais ont tenté d'obtenir leur adhésion.

Nombreux sont les plans qui ont été élaborés pour assurer la participation effective des grandes colonies à la politique impériale. Les uns ont proposé de les autoriser à envoyer des représentants à la Chambre des lords, mais le rôle généralement passif de cette assemblée rend l'offre peu attrayante. D'autres trouveraient pré-

férable d'ajouter aux Communes un certain nombre de membres qui seraient élus par les colonies, et répartis entre elles proportionnellement à leur population. Les critiques ont fait observer avec raison que ces nouveaux députés dérangeraient l'équilibre des partis poli tiques s'ils étaient autorisés à prendre part à tous les travaux parlementaires, dont une grande partie d'ailleurs ne les intéresserait nullement. S'ils ne devaient participer qu'aux débats des questions offrant un caractère impérial, le départ de celles-ci ne serait pas toujours aisé à faire dans la pratique. Enfin, la situation des colonies ne serait que peu améliorée : le faible chiffre de leur population ne leur don lierait droit qu'à un petit nombre de députés, et elles ne pourraient avoir qu'une influence minime dans la détermination delà majorité. On a pensé à adjoindre les agents généraux, plénipotentiaires officieux que les colonies en tretiennent dans la métropole, au Conseil privé, où ils représenteraient leur gouvernement; mais ce corps, par sa constitution même, ne se prête guère à recevoir un élément représentatif. Les innovateurs les plus hardis et les plus logiques ont proposé la création d'un Parlement fédéral

où la métropole et les colonies enverraient des délégués, et qui aurait dans ses attributions toutes les questions impériales. Mais ce projet se heurte à la vive répugnance qu'éprouve le peuple anglais à l'idée de voir dépouiller d'une partie de ses droits et réduire au rôle de simple législature locale ce vieux Parlement de Westminster qui « ne connaît aucun supérieur sur la terre et dont le pouvoir n'est limité que par les puissances physiques de la nature » . D'autre part, dans une Fédération formée de territoires séparés les uns des autres par des distances aussi considérables, il faudrait de toute néces site donner à la couronne, au moins pour la conduite des relations extérieures et des hostilités, en cas de guerre, des pouvoirs très étendus. Ici, on se heurte à la méfiance des colonies. Il est inutile de s'arrêter davantage sur ces projets. Les colons sont d'une intransigeance farouche en tout ce qui concerne leur autonomie. Ils repoussent toutes les propositions d'union politique, de crainte de se voir obligés tôt ou tard d'abandonner au gouvernement nouveau, qui en serait l'organe nécessaire, une partie des pouvoirs dont ils jouissent aujourd'hui. Lors de la première conférence

coloniale, en 1887, les susceptibilités de certaines colonies avaient empêché que l'on discutât la question des relations politiques. A la conférence de 1897, où cette question fut abordée pour la première fois, les Premiers des colonies votèrent une résolution déclarant simplement que « dans les conditions actuelles, les relations politiques entre le Royaume-Uni et les colonies autonomes leur paraissaient généralement satisfaisantes (1) ». En 1902, la question n'avait pas avancé. Malgré les suggestions du Secrétaire colonial, qui eût voulu voir créer un Conseil de l'Empire, dût ce conseil n'avoir pour commencer que des attributions purement consultatives, les Premiers se sont bornés à souhaiter la réunion tous les quatre ans de Conférences où « les questions d'intérêt commun pour la mère-patrie et les Dominions d'outre-mer pourraient être examinées et discutées entre le Secrétaire d'Etat pour les colonies et les Premiers ministres des colonies autonomes (2) ». L'opposition formelle des colo nies rejette ainsi loin dans l'avenir la réalisation des projets d'union politique.

(t) Blue book, C. 8596, p. 15.

(2) Blue book, C. 1299, p, IX.

Mais, l'édification de la Fédération britannique est, en réalité, le but final à atteindre. Vouloir commencer par elle, c'est oublier les habitudes prises, les tendances qui se sont fait jour sous le régime si voisin de l'indifférence, auquel ont été soumis pendant près d'un demi siècle les rapports de la métropole avec ses colonies. Ce n'est que lentement, sous la pression d'intérêts communs habilement utilisés, que l'on peut espérer donner naissance à un courant en sens contraire. L'édifice ne peut être construit d'une seule venue. Il faut se résigner à l'élever pièce à pièce, se contenter d'abord de constructions de moindre envergure, qui se fondront, l'œuvre achevée, dans le monument final. Des ententes spéciales, plus limitées, concernant des sujets d'intérêt commun, pour raient peut-être la précéder. Il en est deux qui semblent particulièrement désirables : l'une aurait en vue la défense de l'empire, l'aulre se proposerait de développer les relations commerciales entre la Grande-Bretagne et la Plus- Grande-Bretagne.

L'union militaire avait eu, jusqu'à ces derniers temps, dans la métropole, le pas sur l'union commerciale. Elle paraissait d'une né-

cessité plus pressante, et ne soulevait pas les objections multiples que rencontre la seconde. Actuellement, l'Angleterre assumeseule la responsabilité de la défense de l'empire et du commerce impérial, et elle supporte la presque totalité des charges que cette défense nécessite. Aucun plan d'ensemble, aucune entente n'existe pour assurer la coopération des forces éparses des colonies avec celles de la mère-patrie, et les colonies ne consacrent qu'une partie infime de leurs ressources aux services militaires qui leur incombent.

Les dépenses militaires de l'Empire s'élèvent à 1.270 millions de francs. L'Angleterre en paie 750 et l'Inde 470. Celle-ci entretient 75.000 hommes de troupes blanches, supposées nécessaires à sa sécurité. En réalité, cette armée constitue une réserve impériale dont la métropole use à son gré et qu'elle emploie, le cas échéant, dans d'autres parties de l'empire, à des entreprises où l'Inde n'a qu'un intérêt fort indirect. La dépendance politique où est cette dernière visà-vis de la métropole l'oblige à subir une situation aussi peu équitable, que les plus vives protestations de sa part n'ont pas encore réussi à modifier. Quelques colonies de la couronne :

Geylan, Maurice, Hong-Kong, les Détroits, Malte, versent au trésor métropolitain des contributions forcément peu importantes, et dont le total n'atteint pas 10 millions. L'ensemble des dépenses militaires des colonies autonomes ne dépasse pas une quarantaine de millions : 3 0/0 à peine du montant de leurs revenus, alors que les dépenses de même nature absorbent près de 25 0/0 de ceux de la métropole. Les colonies doivent assurer leur sécurité intérieure et leur défense terrestre : à vrai dire, celle ci est à peine organisée. Elles n'entretiennent qu'une force permanente insignifiante. La milice et des corps de volontaires peu nombreux, n'ayant qu'une médiocre instruction militaire, sont les seules forces dont elles disposent. Au Canada, les troupes permanentes s'élèvent a un millier d'hommes; la milice, qui fait chaque année une brève période d'exercices, compte 37.000 hommes; la réserve, prévue par la loi, n'existe que sur le papier. Les colonies australiennes entretiennent une force totale de 27.000 hommes, mais les troupes permanentes ne sont pour cet immense continent que de 1.920 hommes. La Nouvelle-Zélande a une force permanente de 300 hommes et 17.000 volontaires ;

quant à la milice, dont légalement tous les habitants mâles entre 17 et 55 ans font partie, elle n'est ni exercée, ni organisée. La colonie du Gap a une police montée de 2.000 hommes, un corps de riflemen d'un millier d'hommes et 7.000 volontaires. Le Natal a 665 hommes de police montée et 1.500 volontaires. L'organisation militaire des colonies est, en réalité, inexistante. La métropole, d'ailleurs, n'a pas le droit d'exiger d'elles l'envoi d'un seul homme hors de leur territoire. Cependant, lors de la guerre Sud-Africaine, le Canada, l'Australie et la Nouvelle-Zélande ont envoyé 30.000 volontaires combattre avec les troupes métropolitaines (1). Mais, outre qu'il serait imprudent de faire fonds sur une aide purement volontaire, le Gouvernement anglais s'est rendu compte de la difficulté d'employer des troupes manquant d'entraînement régulier, et peu accoutumées à la discipline. La sécurité de tous exigerait qu'une entente permit d'utiliser plus efficacement l'excellente matière militaire, quoique peu abondante encore, qui existe dans les colonies. Mais celles-ci refusent de rien aban-

(1) Le Canada a envoyé 8.400 volontaires ; les colonies australiennes, 16.400; et la Nouvelle-Zélande, 6.000.

donner à cet égard de leur indépendance actuelle.

Pour aucune d'elles, il est vrai, sauf pour le Canada, et en cas de guerre seulement avec les États Unis, l'année n'est un élément important de sécurité. C'est la flotte britannique qui garantit leur indépendance et protège également leur commerce avec la métropole et les pays étrangers. Or, des 880 millions que coûte la défense navale de l'Empire, la métropole en fournit 860. L'Inde y contribue pour 11 millions environ. Les 9 millions restants représentent la faible participation des colonies d'Australasie et de l'Afrique du Sud à ces charges.

Les dépenses militaires et navales pour la défeuse de l'Empire dépassent, réunies, annuellement le chiffre de 2 milliards de francs. Le Royaume-Uni y consacre plus de 1 .600 millions, et le budget de l'Inde supporte de ce chef une charge de près de 500 millions. Quant aux colonies autonomes, dont la population blanche égale le quart de celle de la métropole, leurs dépenses pour cet objet n'atteignent pas 50 millions. Le contribuable anglais juge une pareille situation anormale, et les financiers métropolitains estiment qu'avec l'augmentation crois-

saute des dépenses, l'Angleterre ne peut conti nuer longtemps à supporter un pareil poids. Le Secrétaire colonial, M. Chamberlain, a posé nettement la question à la Conférence de 1902: (( Les dépenses militaires et navales pour le Royaume-Uni s'élèvent actuellement à .'$6 fr. 55 par tète. Au Canada, les mêmes objets n'occasionnent qu'une dépense de 2 fr. 50 par tète ; dans la Nouvelle-Galles du Sud, la dépense de ce chef est de 4 fr. 25; en Victoria, 4 fr. 05; en Nou velle-Zélande, 4 fr. 15 ; et dans les colonies du Cap et du Natal, elle est de 2 fr. 50 et 3 fr. 75. Personne, je crois, ne prétendra que c'est là une distribution équitable des charges de l'Empire. Personne ne croira que le Royaume- Uni puisse pendant un temps indéfini faire ce sacrifice démesuré. Tant que les colonies étaien! jeunes et pauvres, d'abord elles n'offraient pas à l'ambition des puissances étrangères les tentations qu'elles offrent aujourd'hui, et en outre, elles étaient, de toute évidence, incapables d'affecter des sommes importantes à leur propre défense ; il était par suite juste et naturel que la mère-patrie se chargeât de la protection de ses enfants. Mais,Ji présent que les colonies sont riches et puissantes, qu'elles se dévelop-

pent par sauts et par bonds, que leur prospérité matérielle leur permet de rivaliser avec celle du Royaume-Uui lui-même, je crois qu'il ne convient ni à leur position, ni à leur dignité comme nations, qu'elles laissent la mère-patrie supporter seule la totalité, ou la presque totalité de la dépense (1) ».

Pour l'armée, le Gouvernement anglais voudrait voir les colonies entretenir des contingents fixes de troupes à pied et montées, équipées et instruites comme les troupes métropolitaines, et qui pourraient être employées à des entreprises défensives ou offensives dans toutes les parties du monde. Pour la marine, le problème est différent. La défense des côtes, qui peut être efficacement assurée par les colonies elles-mêmes, ne concerne pas en réalité la marine. Le rôle de celle-ci est purement offensif. Le but qu'elle doit poursuivre, c'est la destruction de la flotte ennemie, pour se rendre maîtresse de la mer. L'important est donc de pouvoir réunir au point voulu, au moment opportun, la force navale suffisante pour assurer la victoire. Tandis qu'il n'y a pas de sérieux incon-

(I) Colonial conférence, 1902, Cd. 1 299, p. 5.

vénient à ce que les colonies conservent sous leur direction les troupes nécessaires à leur sécurité, et qu'il reste ainsi, à côté de l'armée impériale, des contingents coloniaux indépendants, la marine impériale, pour être efficace, doit avoir, de toute nécessité, l'unité d'organisation et l'unité de commandement. C'est le seul moyen d'assurer entre ses diverses fractions l'action concertée nécessaire à l'accomplissement de sa tâche. L'aide des colonies devrait donc se traduire ici, uniquement par une subvention en argent sans qu'il y soit mis aucune condition spéciale. Jusqu'à présent, les colonies ont refusé d'adhérer à ce principe.

A la suite de la conférence de 1887, les colonies australiennes conclurent avec la métropole un accord en vertu duquel elles s'engageaient à verser annuellement à celle-ci une contribution de 3.150.000 fr. à charge par l'Amirauté d'entretenir une force navale dont les éléments étaient expressément fixés, et qui devait rester dans leurs eaux, en temps de guerre, comme en temps de paix. A l'occasion du second jubilé de la reine, en 1897, la colonie du Gap offrit en hommage à la souveraine la somme nécessaire pour construire un cui-

rassé, offre qui fut transformée ensuite en une contribution annuelle de 750.000 francs. Le Natal s'engagea également à donner une subvention de 300.000 francs. Malgré ses efforts, M. Chamberlain n'a obtenu à la conférence de 1902 que de bien modestes améliorations. Les colonies du Gap et du Natal ont consenti à élever leur contribution pour l'entretien général delà marine, sans spécification particulière, à 1.250.000 et 875.000 francs respectivement. Le Commonwealth d'Australie et la Nouvelle- Zélande ont porté leur subvention à 6 millions, mais ces colonies ont exigé une augmentation de la flotte affectée à leur sécurité, et, tout en se relâchant un peu de leurs exigences antérieures, elles ont encore voulu délimiter la sphère d'opérations de cette flotte (1). Ces restrictions sont

(1) Colonial conférence, 1902, p. 24 , texte de l'accord. La subvention du Commonwealth est fixée à 5 millions, et celle de la Nouvelle-Zélande à 1 million. L'augmentation de la subvention est compensée pour l'Amirauté par laccroissement des dépenses que lui impose le nouvel arrangement : du fait du nombre plus élevé des navires dont se composera à l'avenir l'escadre australienne, et aussi parce que certaines dépenses que faisaient les colonies antérieurement pour l'entretien de réserves navales — sans efficacité, d'ailleurs, — s'élevantà près d'un million et demi, seront à l'avenir à la charge de l'Amirauté. (V. Daily News, 10 juillet 1903, lettre de Arthur H. Loring, secrétaire hon. de l'Impérial fédération

l'expression des idées des colons australiens à l'égard de la défense. Ils ne s'intéressent en réalité qu'à la défense locale ; les nécessités de la marine impériale ne frappent pas leur esprit. S'ils consentent à voter la contribution actuelle, c'est qu'ils sont convaincus que l'escadre australienne obtenue à ce prix de la métropole, leur revient meilleur marché que s'ils devaient en construire une particulière et pourvoir à son entretien (1).

Quant au Canada, en 1902, de même qu'aux conférences précédentes, il a obstinément refusé d'acquiescer aux demandes du Gouvernement métropolitain. Le motif des objections faites par les ministres canadiens mérite de retenir l'attention . Suivant eux, ((l'acceptation de ces propositions serait un important départ du principe d'autonomie coloniale (2) », Le Dominion préfère donc créer une force navale

defence committee). — La sphère d'opérations de la flotte australienne est étendue par le nouvel accord aux mers de Chine et aux stations des Indes orientales.

(t) Suivant un mémorandum de sir John Forrest, ministre de la défense du Commonwealth, la construction d'une escadre australienne indépendante ne coûteiait pas moins de 90 millions, et les dépenses d'entretien, ainsi que lintérètdu capital, absorberaient annuellement 25 millions : cinq fois la subvention actuelle du Commonwealth à l'Amirauté.

(2) Colonial conférence, 1902. Cd. 1299, p. 73.

locale dans les eaux canadiennes, et le premier, Sir Wilfrid Laurier, a informé l'Amirauté que son gouvernement étudiait la mise à exécution de ce plan (1).

Host es à l'union politique et à l'union militaire, qui restreindraient leur indépendance actuelle, sans leur procurer, pensent-elles, des compensations suffisantes, les colonies ont témoigné au contraire, depuis assez longtemps déjà, le désir de voir conclure entre les membres de l'empire une entente commerciale pour faire sur leurs marchés respectifs une situation plus favorable aux produits britanniques qu'aux articles étrangers. Sous l'influence de la politique libre échangiste, l'Angleterre a complètement aboli les droits préférentiels qui existaient jusque vers le milieu du XIXe siècle, en faveur des produits coloniaux. Après l'achèvement de la réforme douanière, qui réduisait à une quinzaine le nombre des articles frappés par le tarif métropolitain, ces produits cessè-

(1) Colonial conférence, 1902. Cd. 1299, p. 18.

rent de bénéficier d'avantages particuliers. Par contre, la métropole laissa ses colonies autonomes libres de construire à leur guise leurs tarifs douaniers. La même pratique s'établit également à l'égard des autres colonies, sur le territoire desquelles les produits étrangers entrent aux mêmes conditions que les produits anglais. Il n'existe ainsi pas moins d'une quarantaine de tarifs douaniers, absolument indépendants les uns des autres, pour les colonies et possessions de l'Empire britannique. L'organisa tion d'un Gouvernement fédéral a eu pour résul" tat l'adoption, au Canada, depuis 1867, en Australie, depuis 1901, d'un tarif commun à toutes les provinces ou états composant la Fédération. En Afrique du Sud, l'union douanière a précédé l'union politique. Une convention, conclue en mars 1903, a établi pour toutes les colonies Sud-Africaines un tarif commun. La Nouvelle-Zélande, Terre-Neuve, ont leur tarif particulier. L'Inde a son tarif, Ceylan a le sien, et il en est ainsi pour toutes les colonies de la couronne (1). Dans ces dernières

(1) Le Statistical abslraci for the several colonial and other possessions résume dans une série de tableaux les droits d'importation et d'exportations perçus par les colo-

colonies, les droits de douane sont demeurés purement fiscaux. Il en a été assez longtemps ainsi, également, pour les colonies autonomes. De bonne heure cependant, au Canada, le désir de favoriser la création d'une industrie nationale, provoqua l'adoption d'une politique protectionniste. Sous une influence analogue, la colonie australienne de Victoria entra dans la même voie. Cependant, jusqu'à une époque récente, on pouvait espérer que les tendances libérales finiraient par prévaloir dans les colonies autonomes, et, en 1882, un écrivain de valeur, George Baden-Powell (1), croyait encore qu'il serait possible d'édifier un Empire britannique libre-échangiste. Depuis, les ten dances protectionnistes ont été au contraire en s'accentuant dans les colonies autonomes, différenciant de plus en plus leur tarif de celui de la métropole.

A la conférence de 1887, M. Hofmeyr, représentant de la colonie du Cap, présenta un projet pour a favoriser une union plus étroite entre les

nies sur les principaux produits. Le détail complet des droits est donné dans une publication annuelle: The Colonial import dulies return.

(1) Cité par sir Charles Dilke, op. cit., t. II, p. 338.

diverses parties de l'Empire britannique, au moyen d'un tarif douanier impérial ». Il proposait de percevoir sur les produits étrangers, dans tout l'empire, un droit spécial de 2 0/0, qui se superposerait aux droits existants. Les revenus tirés de ce droit auraient été spécialement affectés à la défense navale. Ce projet eût nécessité une modification radicale de la politique commerciale de l'Angleterre. L'opinion métropolitaine y était alors franchement hostile. La proposition de M. Hofmeyr n'eut donc aucune suite.

En 1894, Cecil Rhodes, qui croyait impossible pour l'Angleterre de continuer longtemps sa politique libre échangiste dans un monde protectionniste, et souhaitait voir les membres de l'Empire britannique liés par des intérêts économiques communs (1), essaya une tentative initiale dans ce sens. Il s'agissait d'organiser, d'accord avec le Gouvernement métropolitain, l'administration du Matabeleland et du Mashonaland, territoires attribués par sa

(!) Lettres de Khodes aux Premiers du Canada et de New South-Wales, mai 1871 (publiées dans le Week I y Times, 4 septembre 1903), — et discours à la deuxième assemblée générale de la Chartered C°, 29 novembre 1892; Cecil Rhodes, political lifeand speeches, p. 316.

charte de constitution à la British South Africa C°. La compagnie devait recevoir le droit d'imposer des taxes douanières. Rhodes demanda que le taux maximum de ces droits, en ce qui concernait les marchandises britanniques, fut limité aux taux appliqués par le tarif de l'union douanière Sud-Africaine (1), tarif qui n'avait qu'un caractère fiscal. Tl voyait dans cette limitation l'adoption d'un principe suivant lequel les colonies devraient s'interdire, en reconnaissance des dépenses faites par la métropole pour assurer leur développement, de mettre, au moyen de droits protecteurs, des obstacles à l'entrée des articles manufacturés métropolitains sur leur territoire. Cette clause, qui n'avait aucune importance pratique immédiate, était curieuse par la tendance qu'elle indiquait. Le Gouvernement anglais refusa de l'adopter, prétendant qu'elle serait contraire aux conventions existantes entre l'Angleterre et les pays étrangers (2) .

La même année, cette question des relations

(1) Cette union, conclue en I8S8, ne comprenait alors que la colonie du Cap, l'Etat libre dOrange, et le protectorat du Bechuanaland.

(2) Report of the British South, africa C\ for 1892-1894 ; p. 27-30.

commerciales était soulevée à la conférence intercoloniale d'Ottawa, qui réunissait les représentants des colonies autonomes (1). Les délégués tombèrent d'accord sur l'utilité de développer les rapports commerciaux entre les membres de l'Empire, voyant dans ces efforts « le meilleur moyen d'assurer sa stabilité et sa prospérité ». Pour atteindre ce but, ils proposaient la conclusion d'arrangements douaniers « mettant le commerce entre les diverses parties de l'Empire sur un pied plus favorable que le commerce avec les pays étrangers», et, en attendant que la métropole jugeât bon d'adopter cette politique, ils suggéraient la conclusion d'arrangements de ce genre entre les colonies elles-mêmes. Des obstacles législatifs et conventionnels s'opposant à cette politique, les délégués demandèrent à la métropole de les faire disparaître. Les constitutions des colonies australiennes, qui leur permettaient de faire à leur gré leur tarif douanier, leur interdisaient cependant l'usage de droits différentiels. Une loi de 1873 leur avait bien permis

(1) V. Egerton : op. cit., p. 452, et 0. Festy : L'impérialisme britannique et la conférence d'Ottawa, Annales de l'Ecole libre des sciences politiques, 15 mai 1895.

de conclure des arrangements commerciaux entre elles, mais il leur était encore impossible d'user de ce droit à l'égard des autres colonies. Elles étaient ainsi placées dans une situationx différente de celles du Canada et du Gap, pour lesquelles aucune interdiction de ce genre n'existait. En outre, certaines obligations conventionnelles du Royaume Uni paraissaient susceptibles de mettre obstacle à la conclusion d'arrangements douaniers entre les colonies et, en tout cas, s'opposaient à l'adoption d'une politique de cette nature entre elles et la métropole.

Dans les traités de commerce conclus par la Grande-Bretagne avec la Belgique, le 23 juillet 1862, et avec le Zollverein allemand, le 30 mai 1865, une clause stipulait, en effet, que les produits de ces pays ne pourraient être frappés, à l'importation dans les colonies et possessions anglaises, de droits plus élevés ou d'autres droits que ceux frappant les produits similaires d'origine britannique. Le bénéfice de cette stipulation s'étendait pratiquement, par suite du principe du traite ment de la nation la plus favorisée, à tous les pays avec lesquels l'Angleterre est en rela-

tions (1). Suivant le Gouvernement anglais, ces traités n'empêchaient pas la conclusion d'arran gements intercoloniaux, mais les colonies estimaient qu'ils limitaient leur droit de décider seules de leur politique douanière, et que, le cas échéant, ils empêcheraient la conclusion d'une entente entre elles et la métropole. La conférence demanda donc l'abrogation de cette clause.

En 1895, une loi retira les limitations qui restreignaient la liberté des colonies australiennes en ce qui concernait l'usage des droits différentiels, mais le Gouvernement métropolitain refusa de considérer la proposition d'arrangements douaniers avec les colonies et d'engager des négociations pour faire modifier les traités de 1862 et de 1865. La résolution votée par la conférence d'Ottawa, pour la conclusion d'accords intercoloniaux, ne reçut pas d'application.

(1) Chose curieuse, il n'existe dans les archives du Foreign Office aucune note indiquant les circonstances ou les raisons qui firent adopter cet article. « Son insertion, — suivant lord Salisbury — a été due probablement à une négligence, ou à un manque de considération suflisanle relativement aux conséquences qu'il entraînerait ». Commercial, n° 5 (1903) ; dépêches n° 9 et H.

En 1897, le Canada adoptait une politique commerciale qui souleva de nouveau la question délicate de l'établissement de droits préférentiels entre la métropole et les colonies. Aux élections de 1896, le parti libéral avait remplacé au parlement du Dominion les conservateurs, qui étaient restés au pouvoir, sans interruption, depuis 1878. Ces derniers avaient été les champions d'une politique protectionniste, plus généralement désignée sous le nom de politique nationale, qui avait en vue de hâter le développement de l'industrie canadienne. Les libéraux, au contraire, étaient partisans d'une politique plus modérée, cherchant avant tout dans les droits de douane des ressources financières. Ils préconisaient également la conclusion d'un traité de réciprocité commerciale avec les Elats- Unis, avec lesquels le Canada fait plus de 45 0/0 de son commerce total (1). L'adoption par les Etats-Unis, en mars 1897, du tarif Dingley, qui rétablissait la protection exagérée, qu'avait légèrement atténuée le tarif de 1894, fit perdre aux libéraux canadiens tout espoir de traiter avec les américains. Désireux de tenir, au moins

(1) Le Canada avait conclu en 1854 un traité de réciprocité avec les Etats-Unis, mais ce traité avait été dénoncé en 1866.

partiellement, les engagements pris vis-à-vis de leurs électeurs, désireux aussi, vraisemblablement, de faire pièce à leurs voisins, ils cherchèrent à leur susciter une concurrence dangereuse. Le tarif canadien de juin 1897 établit un tarif de réciprocité, dont les droits étaient inférieurs de 1/8 0/0, et à partir du 1er juillet 1898, de 1/4 0/0, à ceux du tarif général. Ces droits de faveur devaient être accordés aux pays étrangers qui recevraient les produits du Canada à des conditions aussi avantageuses que celles faites à leurs produits par le tarif de réciprocité. Le Royaume-Uni fut de suite admis à bénéficier de cette clause. En soumettant cette mesure au Parlement, M. Fielding, ministre du commerce, disait; «La Grande-Bretagne nous a donné la liberté de frapper ses marchandises alors qu'elle admettait les nôtres en franchise, et nous les avons frappées de droits énormes. Pourquoi attendre davantage? Quelqu'un en cette matière doit faire les premiers pas ; nous proposons que le Canada donne l'exemple ». Ce faisant, le ministère canadien rispostait à la politique intransigeante des Etats-Unis, réalisait une diminution des droits de douane et enlevait à l'opposition, qui favorisait l'octroi de fa-

veurs particulières à la métropole, un élément de succès. Mais, avant même que le tarif fut voté, les Gouvernements belge et allemand réclamèrent pour leur pays, en vertu de leurs traités de 1862 et de 1865 avec l'Angleterre, les avantages du traitement particulier que le Canada se proposait d'accorder à celle-ci. Les termes de ces conventions étaient trop explicites pour que cette demande pût-être repoussée, et le Canada dut, malgré sa répugnance, s'incliner. Il demanda d'ailleurs immédiatement a la métropole de prendre les mesures nécessaires pour lui rendre sa liberté.

La question des relations commerciales fut de nouveau examinée à la Conférence coloniale de 1897. Les Premiers des colonies adoptèrent à l'unanimité une résolution recommandant « la dénonciation, aussitôt que possible, des traités entravant les relations commerciales entre la Grande-Bretagne et ses colonies ». Le Gouvernement anglais ne résista pas davantage. Le 30 juillet 1897, il dénonçait les malencontreux traités de 1862 et de 1865, qui expirèrent l'année suivante. De leur côté, les Premiers promirent de rechercher « si l'amélioration des rapports commerciaux entre la métro-

pôle et les colonies pouvait être obtenue par l'octroi de la part des colonies de droits préférentiels aux produits du Royaume- Uni (i) ».

Malgré l'abrogation des traités belge et allemand, la forme de la clause de réciprocité du. tarif canadien était susceptible de causer des déboires au Canada. La plupart des traités de commerce conclus par la Grande-Bretagne, qui assurent aux contractants la jouissance réciproque du principe de la nation la plus favorisée, s'étendent également aux colonies anglaises. Il suffisait ainsi qu'une de ces puissances eût un tarif assez modéré pour pouvoir demander au Canada le bénéfice de son tarif de réciprocité, pour que celui-ci se trouvât obligé, s'il le lui accordait, d'en étendre les avantages à d'autres nations qui ne lui donneraient rien en échange. Pour obvier à cet inconvénient, le Canada modifia sa loi douanière. La loi du 13 juin 1898 limita expressément au Royaume-Uni, et aux colonies et possessions britanniques faisant des conditions jugées équivalentes aux produits canadiens, le bé-

(1) Conférence coloniale de 1897. C. 8596, p. 14.

néfice de la réduction de 25 0/0 sur le tarif général, réduction portée, en 1900, à 33 1/3 0/0(1).

En 1902, lorsque la troisième conférence co loniale se réunit, le Canada était encore la seule colonie qui accordât aux produits métropolitains des avantages particuliers sur son marché. Dans son discours d'ouverture, le Secrétaire colonial insista sur la nécessité de favoriser le mouvement commercial entre les membres de l'Empire, mais il était obligé de constater la divergence d'opinion existant, quant aux moyens à employer, entre la métropole et les colonies. La répugnance de la première à abandonner la politique libre échangiste était un obstacle difficile à surmonter. Cependant, M. Chamberlain laissait entendre que, si les colonies acceptaient l'établissement du freetrade dans l'Empire, l'Angleterre consentirait peut-être à modifier sa politique en leur faveur :

(I) Loi du 7 juillet 1900. — La loi du 13 juin 1898 accordait également : à la colonie des Beruiudes, aux Indes occidentales anglaises et à la Guyane anglaise, le bénéfice du tarif de réciprocité. Par des ordonnances spéciales : l'Inde anglaise, Ceylan, les établissements des Détroits et la Nouvelle-Galles du Sud furent également appelés à en jouir. La Nouvelle-Galles a cessé d'en bénéficier depuis» janvier 1903, par suite de son adhésion au Commonwealth d'Australie.

(( Aussi longtemps qu'un tarif de préférence sera assez protecteur pour nous exclure ou presque de vos marchés, que nous importe que vous imposiez des charges plus lourdes sur les marchandises similaires venant de marchés étrangers, surtout si [par suite de la construction de vos tarifs], les produits qui intéressent le plus les étrangers entrent à des conditions plus favorables que les nôtres? (1) ». Les Premiers affirmèrent l'impossibilité pour les colonies d'adopter un système général de libre échange entre la mère-patrie et les Dominions britanniques d'outre-mer. En même temps, ils renouvelaient l'expression de leur confiance dans le principe de l'octroi d'avantages mutuels exclusifs entre elles pour stimuler et développer leurs relations commerciales, et ils adoptèrent une résolution engageant les colonies qui n'avaient pas encore adopté cette politique, à donner « autant que les circonstances le leur permettraient, un traitement de préférence efficace aux produits et articles fabriqués du Royaume-Uni ». Mais les Premiers, sans l'exprimer en termes formels, laissaient

(1) M. Chamberlain, à la Conférence coloniale de 1002. Cd. 1299, p. 8-

clairement entendre que ces faveurs devaient être payées de retour. Ils appelaient « respectueusement l'attention du Gouvernement de

Sa Majesté sur l'utilité d'accorder dans le Royaume Uni un traitement de préférence aux produits coloniaux, en les exemptant de tout ou partie des droits existants ou pouvant être établis dans l'avenir (1) ».

La portée de cette demande de réciprocité était aggravée par l'attitude du Canada. En proposant le tarif de 1897, le gouvernement canadien avait présenté la mesure de faveur accordée à la métropole comme une simple mesure d'équité, que la colonie devait adopter sans rien exiger en retour. Le rétablissement par la métropole, en avril 1902, d'un droit d'entrée sur le blé, rendit difficile la situation du ministère Laurier. L'opposition, les partisans mêmes du ministère demandèrent que le Gouvernement anglais exemptât de ce droit le blé canadien, et, avant son départ pour Londres, où il se rendait pour assister aux fêtes du couronnement, sir Wilfrid Laurier déclara que l'établissement par la métropole d'un droit d'impor-

(1) Cd. 1299, p. 36.

tation sur le blé était une mesure « qui permettrait d'obtenir d'elle des avantages pour les produits canadiens ». Une demande d'exemp tion de ce droit, adressée au trésor par le Haut- Commissaire du Canada, fut repoussée. Le chancelier de l'Echiquier répondit que si des avantages spéciaux étaient accordés aux colonies sur les bases douanières étroites existantes, un petit nombre d'entre elles seulement seraient favorisées : ce serai t; pour les autres, «11 motif légitime de mécontentement que la métropole ne pouvait leur donner. D'autre part, si une tentative était faite pour les satisfaire toutes, il faudrait imposer les pro~ duits alimentaires et les matières premières venant des pays étrangers, ce qui amènerait un trouble profond dans le commerce métropolitain, mettrait en danger la suprématie commerciale de l'Angleterre, et vraisemblablement aurait pour effet simultané une diminution des salaires et une élévation du prix de la vie (1). Sir Wilfrid profita de sa présence à Londres pour préciser l'attitude qu'entendait prendre le gouvernement canadien. Celui-ci

(1) Diplomaticus, Fortnightly review, décembre 1902.

était disposé, si le Gouvernement impérial acceptait le principe du traitement de préférence, et s'il exemptait les produits alimentaires du Canada des droits d'importation exis tants, à augmenter les avantages déjà accordés à la métropole. Par contre, le Premier canadien déclarait nettement que « si après avoir fait tous ses efforts pour amener ce remaniement de la politique fiscale de l'Empire, le Canada s'apercevait que le principe du corn merce préférentiel n'était acceptable ni aux colonies, ni à la mère-patrie, il se regarderait libre d'adopter la conduite qu'il jugerait convenable dans ces conditions (1) ». Et, quelque temps après, en rendant compte au Parlement du Dominion des résultats de la conférence, le ministre des finances, M. Fielding, insistait en core sur cette question : « Si le Gouvernement et le peuple anglais ne témoignent pas qu'ils apprécient* les avantages qui sont faits au commerce du Royaume-Uni, ils ne pourront pas se plaindre si nous jugeons convenable de changer notre tarif préférentiel (2) ».

Ainsi, les tentatives faites jusqu'à présent

(1) Mémorandum by Canadian ministers. Cd. 1299, p. 36.

(2) A la chambre des Communes, 16 avril 1903

pour amener l'établissement de rapports nouveaux et plus étroits entre les colonies autonomes et la métropole ont montré la répugnance invincible des colonies à s'engager dans la voie d'une union politique ou même plus simplement d'une union militaire. Elles n'accepteraient de conclure que des accords commerciaux, en raison des avantages matériels que les colons espèrent en retirer. Mais l'adoption de cette politique nécessiterait pour l'Angleterre l'abandon du free-trade, et l'adhésion aux désirs des colonies lui est rendue d'autant plus difficile que les importations de celles-ci dans la métropole consistent uniquement en produits alimentaires et en matières premières. Frapper de droits d'entrée les produits similaires venant de l'étranger, pour favoriser les colons dont les envois seraient exemptés en tout ou partie de ces droits, c'est exposer la population à un renchérissement du prix de la vie et l'industrie à un relèvement du coût de production, dont les conséquences peuvent être dangereuses au point de vue économique. Il y a vingt ans, la même proposition faite par la Fair-trade league fut à peine discutée. Le mouvement de réaction qui s'csl opéré

pendant ces dernières années en Angleterre contre la politique libre-échangiste, sous la pression de la concurrence allemande et américaine, a produit un changement d'opinion et fait regarder aujourd'hui, nous l'avons vu, comme désirable une entente commerciale entre la métropole et les colonies, entente qui pourrait conduire plus tard à la conclusion d'une union militaire, et enfin à l'édification de la « Fédération britannique ». C'est à la tête de ce mouvement que s'est mis l'année dernière M. Joseph Chamberlain, qui a fait entrer ainsi dans la politique pratique des idées qui risquaient de demeurer longtemps encore dans le domaine de la théorie.

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