IV' PARTIE, SCÈNE V
fleur de vos pensées... et vous avez raison ! Pour les échanger, il faudrait être plus liés que nous ne le sommes...
JULIETTE, souriant.
Plus liés que nous ne le sommes... est plaisant!
DE MARSAN. Il se lève et s'appuie sur la cheminée.
Et plus vrai encore que plaisant... Ainsi , vous ne pouvez nier que je ne vous aie dérangée beaucoup ce soir ..
JULIETTE, se troublant.
Mais pas du tout, je vous assure.
DE MARSAN, très-naturellement.
Mon Dieu, si... vous trouvez même que je mets beaucoup de temps à me réchauffer... Oh ! ne vous en défendez pas... tenez : je vous avoue que souvent, quand j’étais seul devant ma cheminée, vous m'avez causé, en interrompant ma solitude, de pareils mouvements d’impatience... Ainsi , nous sommes quittes... Seulement, je dis que tout cela n’est pas bon — et ne serait pas arrivé, si nous avions été plus liés que nous ne le sommes...
( Il fait quolques pas, comme s'il hésitait à se retirer, se dirige vers le cabinet de droite, prend une chaise et s'assied près de Juliette, à droite. ) 1
JULIETTE, après une pause.
A quoi rêviez-vous au bord de l’eau?
DE MARSAN
Et vous, à quoi rêviez-vous au coin de votre feu?
JULIETTE , avec l’ombre d*un sourire .
Mais... pas aux mêmes choses que vous, probablement...
DE MARSAN, il s’assied a droite du guéridon.
Qlli sait?... (Ilia regarde : elle baisse les yeux ; il reprend : ) A qUOi je
rêvais?... j’essayais de recueillir mille pensées que j’ai semées à la même place il y a un peu plus de dix ans...
JULIETTE, dont la curiosité s’est éveillée peu k peu.
Avant notre mariage?...
DE MARSAN
Deux jours avant... Il est étrange combien ce souvenir m’est présent!... Je me promenais là en attendant que vous fussiez levées, vous et votre mère... Je vous aimais, Juliette ... (Souriant.) je ne m’en cache pas... et je vous aimais de telle sorte que toute
1. Juliette toujours assise k droite de la cheminée, de Marsan assis.
votre famille en prenait à mes yeux un caractère sacré et charmant... J'adorais votre mère... vos sœurs me paraissaient si aimables que vous auriez pu en être jalouse, si vous ne leur eussiez vous seule prêté tout ce charme !...
JULIETTE
Monsieur... je... je suis un peu surprise... je vous remercie.
DE MARSAN, arec une animation croissante.
Ne me remerciez pas... c’est si loin !... Non ! je ne pense pas que jamais homme ait envisagé une circonstance aussi vulgaire que le mariage avec autant d’espoir et d’attendrissement que moi... J’avais eu ..je vous l’ai dit... une ou deux maîtresses... et j’avais cru les aimer! Mais quand je songeais à vous... à cette pure et élégante beauté, à votre front rougissant , — à ce jeune cœur qui allait se rapprocher du mien sous la bénédiction de Dieu et d’une mère... j’étais ébloui... troublé au fond de l’àme... je sentais que je n’avais jamais aimé... et que je vous aimais!...
JULIETTE, inquiète et émue.
Je vous écoute... vraiment... sans savoir...
DE MARSAN
Cela vous ennuie? (11 so lève.) * t x
JULIETTE
Oh! non... Quoi encore?
DE M AB SAN
Bah!... je m’étonnais comme un enfant du discrédit où est tombé le mariage dans le monde de l’imagination... car rien ne me paraissait si beau, ni si doux ! (nrit, puis reprend.) Je n’avais qu’une crainte, c’était que vous ne fussiez pas heureuse... (uest
appuyé sur la cheminée.)
JULIETTE
Monsieur...
DE MARSAN
Et pourtant, je pensais bien connaître les écueils de cette mer qui m’attirait... et je me flattais de les éviter. Pourquoi, me disais-je , est-on si souvent le bienvenu quand on rompt le tête-àtête morose d’un mari et de sa femme? C’est qu’ils sont enchaînés, — mais pas unisl Eh bien ! je veux que nous soyons l’un pour l’autre des confidents si faciles et si chers que ni ami