DEUXIEME MISSION BRUNOW
LES PUISSANCES PRÉPARENT l'iSOLEMENT DE LA FRANCE
Le 7 octobre 1839, notre ministre des Affaires étrangères écrivait à Cochelet : « Vous aurez été informé des efforts réitérés faits par le gouvernement russe pour détacher l'Angleterre de l'alliance française en flattant les préventions de lord Palmerston contre Mehemet Ali. Nos efforts pour déjouer cette tactique ont à peu près réussi ; les propositions portées à Londres par M. de Brunow et que lord Palmerston s'était d'abord montré disposé à accueillir, ont été repoussées. Il y a plus : le Cabinet de Londres commence à se désister de son idée favorite de réduire le Vice-roi à la possession de la seule Egypte. C'est beaucoup sans doute ; cependant, il y a encore loin de là, je ne dis pas aux prétentions évidemment insoutenables de Mehemet Ali, mais aux concessions que nous croyons justes et raisonnables de lui faire. Si nous parvenons à amener l'Angleterre sur ce terrain, ce dont je ne désespère pas, bien que la chose ne soit pas aisée, il nous serait facile d'y amener aussi les autres Cours, y compris la Russie dont les vues particulières n'ont rien qui se rapporte spécialement à l'Egypte, ni à la Syrie. Dès lors, il y aurait une parfaite unanimité entre les grandes puissances sur les stipulations de la paix. Dès lors, aussi, l'accord deviendra facile sur les moyens d'en assurer l'acceptation et je ne crois pas que Mehemet Ali, qui puise, en ce moment, toute son assurance dans les dissentiments partiels des Cabinets, ait la pensée de résister à leur action commune. Ce qu'il doit se dire, dès à présent, c'est que s'il est possible de lui faire obtenir les conditions très belles et très généreuses que la France réclame en sa faveur ; comme je vous l'ai annoncé par ma dernière dépêche, elles constituent un maximum qu'aucune chance quelconque ne pourrait changer, »
L'échec de la mission Brunow avait donc ouvert tous les espoirs
168 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'europe
pour Soult, qui ne tardera pas è être désabusé. En effet, au début de novembre 1839 (1), lord Clauricarde faisait savoir à Palmerston que Nesselrode s'était montré particulièrement prévenant pour lui : « Il attache, disait-il, beaucoup d'importance à l'opinion du duc de Wellington que Candie était la portion des possessions de Mehemet Ali qui était le plus désirable pour le Sultan de récupérer en vue de sa propre sécurité, m' amenant ainsi à inférer que, dans son opinion, un compromis garantissant au Pacha une portion de la Syrie serait comparativement sans danger. ...Je n'ai jusqu'ici aucun doute que la Russie agréera un arrangement, quel qu'il soit, proposé par Votre Seigneurie, excepté l'introduction des vaisseaux français dans les Dardanelles. » Le 30 novembre, lord Clauricarde annonce une accentuation de cordialité de la Russie. Il a vu l'Empereur « qu'il a trouvé dans les meilleures dispositions à l'égard de 1 Angleterre ». Le Tsar avait bien insinué que Mehemet Ali et Ibrahim pourraient régler leurs différends directement. Dans sa pensée, les concessions que forait alors le Sultan seraient telles qu'elles marqueraient le prélude du démembrement de l'Empire ottoman (2). Mais le comte Nesselrode, pour maintenir « la dignité des partis qui signeront la note collective » ne partageait pas cette opinion.
« 1 a nouvelle de la cessation des négociations entre V. S. et le comte Sebastiani s'étant répandue, les Russes en manifestent leur satisfaction et espèrent un éloignement du gouvernement britannique de celui de la France, et qu'une alliance entre la Russie et l'Angleterre en sortira (3).» De même que nous avons vu Metternich sacrifier sa politique extérieure au maintien des principes qui le guidaient, nous verrons le Czar renoncer, en haine de la France, à ses vues sur une extension de la puissance de Mehemet Ali, et ne poursuivre qu'un dessein : séparer la France de l'Angleterre et rejeter cette dernière dans le sillage russe. Barante confiait alors à Kaisersfeld qu'il était peiné de la réserve dont usait envers lui l'ambassadeur anglais à Saint-Pétersbourg, confidence dont Kaisersfeld tira immédiatement parti : « Parmi les personnes qui approchent l'Empereur, il se dit maintenant que la Russie s'entend parfaitement avec l'Autriche et l'Angleterre sur la question d'Orient et qu'il n'y a absolument rien à craindre (4). »
(1) Lord Clauricarde à Palmerston, 3 novembre 1839.
(2) La preuve en était que lord Clauricarde se voj'ait obligé d'avouer : « Je crois de mon devoir de dire à Votre Seigneurie que le gouvernement russe ne désire pas confiner Mehemet Ali à l'Egypte » (Lord Clauricarde à Palmerston, 30 novembre 1839).
(3) Lord Clauricarde à Palmerston, 30 novembre 1839.
(4) Kaisersfeld à Metternich, 14/26 novembre 1839 {Archives d'Etat à Vienne).
L'ambassadeur anglais à Saint-Pétersbourg avait lu à quelques hautes personnalités russes et à des membres du Corps diplomatique, la dépêche de Palmerston à Granville par laquelle le premier retirait les rares concessions qu'il avait faites en Syrie à
LES PUISSANCES PRÉPARENT l'iSOLEMENT DE LA FRANCE 169
Nous savons que le Cabinet anglais, après la feinte concession au Vice-roi du pachalik d'Acre, moins la forteresse, était revenue brusquement, sinon brutalement, sur sa parole. Mais la lettre du 7 octobre 1839 posait une autre question : la France déclarait nettement qu'elle ne se départait pas, (malgré la résistance des puissances), de considérer la nécessité de faire d'importantes concessions au pacha d'Egypte. Ce dernier, d'ailleurs, restait irréductible dans ses prétentions.
Dans le courant d'octobre 1839, Cochelet, dans une longue entrevue, lui avait exposé le plan de transaction proposé en sa faveur par la France. Mehemet Ali demeurait inébranlable. Ce qu'il voulait absolument c'était de traiter directement avec la Porte (1). Quant à sacrifier Adana, il n'y fallait pas compter ; le Taurus lui apparaissait comme sa limite naturelle et qui pouvait, seule, le défendre contre les agressions de la Porte. De plus, Adana et ses environs, le pourvoiraient de bois pour sa marine. Il tenait donc à conserver pour l'un de ses enfants le gouverne-
Mehemet Ali : « M. de Barante n'est pas dans une bonne assiette. II m'a demandé si j'avais reçu des nouvelles et lui ayant répondu que non — Mais il n'y a point de ncuvelles, dit-il, il n'y arien à dire. Lord Clauricarde est fort réservé avec lui » (Kaisersfeld à Metternich, 14/26 novembre 1839). Néanmoins, Barante restait optimiste. D&ns la dépêche précitée de Palmerston, non seulement il ne voyait pas une intention malveillante pour la France, mais encore, ce qui était stupéfiant, il y découvrait une intention toute contraire (Kaisersfeld à Metternich, 18/30 novembre 1839). Et pourtant le ministre de Prusse en Russie avait été informé que lord Granville n'avait pas osé communiquer dans son intégralité cette dépêche à Soult.
(1) Le 12 octobre 1839, le consul général d'Autriche-Hongrie à Alexandrie recevait cette lettre du baron Sturmer :
« S. A. le grand Vizir m'a fait communiquer la dernière lettre que lui a adressée le Pacha d'Egypte. Le ton qui y règne est à la vérité un peu plus modéré que celui qu'il avait pris jusqu'ici dans ses ouvertures envers le Divan de S. H. Mais ce qui m'y a frappé, c'est que Mehemet Ali paraît se flatter toujours d'amener la Porte à un arrangement auquel les grandes Puissances de l'Europe, sous l'égide desquelles Elle se trouve placée, resteraient étrangères. Est-il possible qu'un homme qui, dans sa longue carrière, a fait preuve d'une sagacité peu ordinaire, puisse s'aveugler à ce point lorsqu'il s'agit de ses propres intérêts !
Voici les réflexions que vous aurez à lui remettre.
Les fautes de la Porte et l'habileté qu'il a su mettre à en profiter, lui ont donné des forces supérieures. Il peut en abuser ; il peut, dans le moment actuel, enlever encore à la Porte des plus grands territoires ; personne n'est là pour s'y opposer. Il peut garder la flotte ottomane, les alliés du Sultan n'emploieront pas la force pour la reprendre, car sa destruction serait la suite probable du conflit.
Mehemet Ali peut donc, s'il le veut, se complaire dans la conviction et dans l'abus de sa puissance matérielle ; mais où tout cela le mènera-t-il si l'Europe lui est hostile ?
Que veut-il en effet ?
Il ne cesse de répéter que tout ce qu'il fait n'a d'autre but que celui de fonder l'avenir de sa famille. Croit-il, par exemple, que la haine personnelle qui l'a animé jusqu'ici contre Kosrew Pacha soit une bonne base à donner à l'établissement de sa famille ? Pense- t-il à faire d'efforts pour rapprocher l'Egypte de l'Europe par son administration, par les arts, et par le commerce? Plus il a dû apprendre, et mieux il comprendra que la situation de l'Egypte est nécessaire à l'existence régulière et à la durée d'une position politique quelconque. Qu'il ne se trompe donc pas sur la nature delà supério-
170 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'europe
ment d'Adana et à réclamer pour un autre le pachalik de Candie (1). « Son orgueil souffrait de voir les choses s'arranger par d'autres que par lui (2). » Si on ne l'avait pas arrêté après Nézib et si on l'avait laissé faire, il ai&ait, disait-il, été à Gonstantinople et aurait traité directement avec le Sultan.
Il faut avouer aussi que Mehemet Ali, confiant dans la parole de la France, était persuadé que celle-ci pourrait lui faire obtenir de nou-
rité de ses forces ; elles ne suffisent pas pour lui donner l'avenir qu'il veut fonder. Si même le Sultan lui accordait toutes les concessions qu'il demande, elles ne suffiraient pas pour consolider sa position, car l'Europe ne les sanctionnerait pas.
Voilà ce dont il doit se pénétrer sur tout, et ce que je vous autorise, Monsieur, à luj, dire au nom de la Cour impériale.
Si Mehemet Ali fonde l'espoir du succès de sa résistance sur la conviction qu'il paraît avoir de la difficulté qu'auraient les Puissances d'adopter au concert des mesures actives contre lui, il doit sentir qu'elles se mettraient facilement d'accord pour refuser leur sanction à un ordre de choses qu'elles trouveraient trop onéreux pour la Porte ; une mesure négative n'est jamais difficile à prendre.
En mettant tous vos soins, Monsieur, à rendre cette position intelligible à Mehemet Ali, vous servirez ses intérêts aussi bien que ceux de la Porte. »
Recevez, etc., etc.
(Signé) : Sturmer,
{Record Office, Londres),
Le consul anglais avait — il est à peine besoin de le dire — reçu des instructions semblables.
(1) Quant à Candie, Mehemet Ali la revendiquait, pour la défendre, aff&mait-il, contre les empiétements étrangers et surtout anglais. La Gazette d' Augsbourg venait de publier, à ce sujet, une correspondance assez perspicace : « On connaît la réponse de Mehemet Ali à ceux qui lui reprochaient un jour ses guerres en Arabie, qui lui coûtaient tant de soldats et de trésors : « On dit que l'Arabie sera pour moi ce que l'Espagne a été pour Napoléon, mais on se trompe ; on ne connaît ni l'Arabie ni les Arabes. On ignore quelle influence ce peuple exerce sur toutes les nations musulmanes, et l'on ne sait pas apprécier la puissance dont sera investi celui auquel les Arabes obéiront, »
«Mehemet a parfaitement raison -.car les pertes matérielles qu'il fait dansl'Arabie sont compensées au triple et quadruple sous le rapport moral. Malgré les murmures que sa tyrannie excite en Egypte, en Syrie, dans l'Arabie et dans le Sennaar, pourquoi donc ces peuples prennent-ils la voix en sa faveur et volent-ils à son secours dès qu'il est menacé ? C'est pajce qu'il a su leur inculquer l'idée qu'il est seul capable de résister éner:^iquement aux envahissements des Francs. Quand les Anglais s'emparèrent d'Aden sur la mer Rouge, les tribus de l'Yémen, qui étaient en guerre avec Mehemet Ali, se soumirent immédiatement à sa domination. ...L'Iman de Sana, son ennemi, se mit sous sa protection et l'Iman de Mascate envoya au Caire une ambassade qui s'exprima tout autrement que ne l'ont annoncé dans le temps des journaux anglais qui ont prétendu que l'Iman avait fait, avec la Grande-Bretagne, un traité d'alliance offensive et défensive contre Mehemet Ali. Rien de plus ridicule que les rapports des voyageurs qui prétendent que les fellahs désirent ardemment la domination européenne. Nous avons eu récemment ici et du Caire des preuves convaincantes du contraire. Il y a quelques semaines, un grand nombre d'Européens ont été insultés et maltraités dans les faubourgs de notre ville ; d'énergiques réclamations ont été formulées à ce sujet aux consuls européens, notamment au consul de France qui, de son côté, a fait des remontrances au gouvernement, lequel a rendu des ordonnances sévères pour mettre un terme à ces agressions. » (Lettre d'Alexandrie en date du 27 octobre 1839).
(2) Cochelet à Soult, 22 octobre 1839.
LES PUISSANCES PRÉPARENT l'ISOLEMENT DE LA FRANCE 171
veaux avantages qu'il avait, à la vérité, une tendance à exagérer. N'avions-nous pas eu l'imprudence de lui faire entrevoir des conditions très belles et très généreuses ? (1) Cochelet qui, entraîné par sa sympathie pour Mehemet Ali, avait parfois dépassé un peu les instructions de son gouvernement (2), s'était employé pourtant à obtenir du Pacha qu'il renonçât pour lui et pour les siens à l'hérédité d'Adana et du territoire jusqu'à l'Amanus, à la condition que le gouvernement en serait confié par la Porte à l'un de ses enfants qui n'hériterait pas du gouvernement d'Egypte et de Syrie. Il consentait aussi à ce que Candie fût rendue à la Porte, après sa mort (3). Concessions tardives, car la situation, loin de s'éclaircir, s'embrouillait par suite du rapprochement de la Russie et de l'Angleterre, et notre gouvernement en arrivait à insinuer, dans sa correspondance avec Cochelet, qu'il verrait volontiers maintenant intervenir un accord direct entre Mehemet Ali et la Porte (4). Au point où en étaient les choses, cet accord était peu vraisemblable, à l'heure même où la Russie, l'Angleterre et l'Autriche conseillaient à la Porte de n'entamer aucune négociation sans obtenir la flotte : « Si vous l'obtenez, avait dit Ponsonby aux ministres turcs, vous imposez à Mehemet Ali les conditions que vous voudrez (5). » Et pendant que l'ambassadeur anglais encourageait ainsi la Porte, les lettres particulières que Boghos Bey et Mehemet Ali recevaient fréquemment de
(1) Soult à Cochelet, 7 octobre 1839.
(2) Il faut rendre cette justice au gouvernement du Roi qu'il s'était souvent appliqué à modérer le ^èle intempestif de Cochelet: «Vous présentez trop souvent le gouvernement du Roi comme le protecteur particulier de la cause égyptienne et comme dirigeant dans ce but spécial l'action de sa politique. Mais cet intérêt ne saurait prévaloir contre les considérations si puissantes qui font de l'affermissement du trône du Sultan et de l'intégrité de l'Empire ottoman deux des éléments essentiels de l'équilibre européen et de la tranquillité générale. Tout ce qui, sans mettre en péril ces précieux éléments, pourra contribuer à améliorer, à consolider la position du Vice-roi, obtiendra facilement notre appui ; mais s'il fallait opter, notre choix ne saurait être douteux et nous ne saurions mettre en balance les prétentions d'une ambition individuelle, tout éclatante qu'elle puisse être de gloire et de génie, avec les droits incontestables auxquels se lient les plus grandes questions de la politique. ...Nos adversaires, qui sont aussi ceux de Mehemet Ali, ne cessent de nous présenter comme ses défenseurs systématiques. Rien ne pourra démontrer que cette attitude ne nous convient, ni dans notre intérêt, ni même dans le sien et, dès lors, il doit comprendre et approuver avec sa sagacité habituelle, que nous nous refusons à en accepter les apparences » (Le ministre à Cochelet, 16 novembre 1839),
Les consuls étrangers à Alexandrie reprochaient également à Cochelet sa partialité pour Mehemet Ali. " M. Cochelet paraît avoir parlé à Boghos Bey dans le sens des journaux français plutôt que dans celui de nos Cabinets. Il a démontré que la nonapplication des mesures coercitives était le résultat de V opposition de la France » (Laurin, consul général d'Autriche à Alexandrie, au baron Sttirmer, 15 octobre 1839).
(3) Cochelet à Soult, 27 octobre 1839.
(4) Soult à Cochelet, 28 octobre 1839.
(5) Lettre particulière de Constantinople à l'agent d'Ibrahim, 29 octobre 1839.
172 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'europe
Constantinople les incitaient à se montrer « inexorables » (1), parce que « le Pacha se trouvait dans la belle position d'imposer toutes ses condirions » (2). Mehemet Ali, enhardi, ne manquait pas de dire à Cochelet : « Ne me demandez plus rien ; soyez sûr que la Porte acceptera tout. Elle a besoin d'en finir. C'est là qu'il faut agir. Je lui donne plus d'argent. C'est l'essentiel pour elle. Je lui cède Candie, après ma mort. Elle ne devait pas l'espérer. Le consul général d'Autriche ne m'a pas dit que son gouvernement désirait que cette île fût restituée immédiatement. Soyez sûr que vous et moi, nous mènerons tout cela à bonne fin (3). » Autre son de cloche à Constantinople où Ponsonby disait à Reschid et à Kosrew : « Si, par nécessité, vous étiez obligé de céder, ne vous laissez pas fermer les frontières de la Syrie ; si les délimitations que l'on vous accordera vous laissent une libre issue pour l'avenir, finissez. Faites de manière que vous obteniez des limites pour que vous puissiez un jour attaquer votre ennemi sur différents points, par des masses, car c'est l'unique moyen de le confondre ; le point essentiel dans vos négociations, c'est de vous montrer bien disposés envers la France, d'accepter son intervention auprès de Mehemet Ali ; mais avant que de lui accorder toute votre confianc, il faudra insister auprès d'elle pour que votre escadre arrive. Si vous avez le bonheur d'obtenir votre flotte avant la conclusion du traité, votre cause sera gagnée, car vous pourrez aussi imposer des conditions sur la délimitation des frontières. Promettez tout verbalement, même par écrit, mais en laissant une porte de sortie. Ne vous écartez pas de la ligne de conduite que je vous trace, et toutes les fois que vous éprouvez des difficultés, consultez-moi (4). »
La Porte, il faut le reconnaître, commençait aussi à attacher une grande importance aux appréciations de notre presse et à la véhémence qu'elle avait montrée si souvent en la circonstance, alors que jusqu'ici elle ne connaissaient même pas le nom de Presse. Notre nouvel ambassadeur à Constantinople, Pontois, avait cherché à combattre cette manière de voir en donnant à la Porte l'assurance que le Roi et son gouvernement étaient animés des mêmes sentiments de bienveillance et d'amitié envers elle que par le passé et qu'ils ne négligeraient pas lei intérêts les plus essentiels de l'Empire ottoman.
Mais Reschid avait vivement répondu que c'était la France qui, par son refus de concours, paralysait les intentions des autres puissances. Il s'était élevé contre le plan de la France dont les conditions étaient,
(1) Lettre particulière de Constantinople à l'agent d'Ibrahim, 29 octobre 1839.
(2) Id.
(3) Cochelet à Soult, 5 novembre 1839.
(4) Lettre particulière de Constantinople à l'agent d'Ibrahim, 1 novembre 183©-
LES PUISSANCES PRÉPARENT l'iSOLEMENT DE LA FRANCE 173
disait-il, beaucoup trop rigoureuses pour la Porte, parce qu'en donnant définitivement à Mehemet Ali pour lui et pour ses successeurs la possession des villes saintes, elles créeraient un nouveau khalifat incompatible avec les droits du Sultan et l'existence de l'Empire (1).
Les autres puissances tenaient à la Porte un langage à peu près identique ; cependant l'ambassadeur d'Angleterre et l' Internonce gardaient vis-à-vis de Pontois, notre représentant, toutes les apparences de la plus parfaite courtoisie. Ils ne ménageaient pas les conseils à la Porte qui venait, en conséquence, d'acheter quinze mille fusils à destination de Malatia en vue de l'organisation d'une armée. Un autre corps d'armée devait être formé à Erzeroum, sous les ordres de Hafîz Pacha, et des troupes turques partaient quotidiennement en Asie. En même temps, les consuls d'Autriche, d'Angleterre et de Russie recevaient l'ordre de leurs gouvernements, de signifier au Vice-roi que les grandes puissances ne sanctionneraient pas les arrangements qui pourraient être faits directement entre la Porte et lui (2), Cochelet s'efforçait de diminuer la portée de cette menace : « Le gouvernement du Roi ne s'oppose pas à un arrangement direct entre vous et le Sultan, mais cet arrangement pour avoir la sanction des Cours alliées, devrait reposer sur des bases dont on peut avouer la justice et la convenance. C'est sans doute ce que M, de Sttirmer a eu en vue en écrivant que l'Europe ne sanctionnerait pas les concessions que vous demandez, même si le Sultan vous les accordait, parce que ces concessions étaient alors effectivement incompatibles avec la dignité de l'Empire ottoman (3). » Les consuls étrangers s'ingéniaient pour discréditer Cochelet auprès de Mehemet Ali en lançant contre lui de perfides insinuations. Cochelet,bien renseigné, savait que, à Constantinople, c'était, en réalité, l'internonce d'Autriche qui avait été l'un des principaux instigateurs de la note du 28 septembre adressée par la Porte aux représentants des cinq grandes puissances. Ce renseignement n'était pas pour le surprendre étant donné l'attitude équivoque de Metternich et de Ficquelmont. A Constantinople, notre représentant, Pontois, avait à lutter contre les intrigues des représentants des quatre puissances. La Porte se sentait solidement étayée par quatre gouvernements de premier ordre, et ne prêtait que peu d'attention aux conseils de grande modération que lui donnait Pontois, d'autant plus que lord Ponsonby donnait carrière à sa passion contre Mehemet Ali qu'il jugeait
(t) Pontois à Soult, 1" novembre 1839,
(2) Une note récente de Kosrew Pacha à Mehemet Ali n'indiquait pas le désir de la Porte de traiter directement avec le Pacha (Voir Record Office, 3 septembre et 15 octobre 1839). C'est C8 dernier qui ne cessait de le demander En octobre 1839, la Port-ï adressait encore- une note aux puissances pour réclamer leur entremise. N'était-il pas de son iatérSt primordial de !e faire ? (V. Record Offc-?, 7.":;w-c,9).
(3) Cocheletà Mehemet Ali, 11 novembre 1839 et Cochelet à Soult, 12 novembre 1839-
174 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'europe
soutenu par la France. L'Angleterre laissait entendre à la Porte qu'aussitôt que la flotte aurait été rendue, c'est elle qui se chargerait de l'organiser (1). De toute évidence, les démarches de lord Ponsonby. obtenaient grand succès auprès de la Porte (2). C'est donc au moment où Mehemet Ali ne voulait rien céder de ses prétentions et des avantages qu'il avait retirés du traité de Kutayé (3) que notre ministre des Affaires étrangères écrivait à Cochelet : « Les circonstances deviennent de jour en jour, sous certains rapports, moins favorables aux prétentions du Vice-roi... Nous ne devons pas compter sur le concours des autres cours pour balancer l'opposition de l'Angleterre (4). » Les ambassadeurs étrangers, appuyés par un clan important à Constantinople, et surtout l'Angleterre qui, établie à Aden, visait à étendre sa protection sur d'autres villes de l'Arabie, faisaient fort habilement valoir auprès de la Porte que la concession héréditaire du pachalik d'Arabie mettrait sous la domination de Mehemet Ali les villes saintes, et porterait ainsi une sorte d'atteinte à l'autorité religieuse du Sultan. L'Angleterre savait d'ailleurs fort bien qu'avec un Sultan faible, elle parviendrait plus vite à son but : « Il serait bien à désirer que, d'une manière ou d'une autre, dans les arrangements à intervenir, l'on pût donner sous ce rapport une entière sécurité au Sultan (5), » Au début de décembre 1839, il fallait une foi bien tenace
(i) Lettre de Constantinople à l'agent d'Ibrahim, 17 noA'-embre 1839.
(2) Les communications que Piilnierston chargeait alors Ponsonby de faire à la Porte étaient, certes, encourageantes pour elle (2 décembre 1839) :
et Je donne à Votre Excellence l'instruction de continuer à insister près du gouvernement turc pour qu'il demeure ferme et ne fasse aucune concession à Mehemet Ali, et qu'il se fie à l'appui des alliés. Le cours des négociations et la position qu'y a prise l'Angleterre, durant ces derniers mois, doivent inspirer confiance à la Turquie. Car c'est la Grande-Bretagne qui a principalement empêché la Porte d'être pressée par les cinq puissances à se soumettre inconditionnellement à toutes les demandes de Mehemet Ali.
La France a depuis quelque temps, déclaré que, selon elle, c'était le seul règlement qui soit -praticable, et elle a travaillé pour amener les autres puissances à partager ses vues. Si la Grande-Bretagne avait laissé le champ libre à la France et avait consenti à appuyer ses propositions, l'Autriche, la Prusse et la Russie auraient probablement acquiescé aussi à ces propositions, parce que ces puissances ont signifié qu'elles n'approuveraient aucun arrangement sur lequel l'Angleterre et la France ne seraient pas d'accord. Mais l'Angleterre a tenu ferme les principes qu'elle avait posés dés le début des négociations, et sa constance a encouragé l'Autriche à adopter la même ligne de conduite ; il eût été impossible' pour la Piussie d'adopter les vues de la France, même si elle y avait été disposée, parce qu'elle avait contracté un engagement spécial de protéger la Turquie, elle ne pourrait paraître être moins amicale avec elle que '.'Angleterre.
En tout cas, le désir avoué de la France d'appuji'er les prétentions de Mehemet Ali n'a amené aucun résultat et ne conduira à aucun aussi longtemps que la Porte sera consciente de ses propres intérêts. » On ne pouvait guère aux yeux de la Porte, nous découvrir davantage.
(3) Cochelet à Soult, 20 novembre 1839.
(4) Soult à Cochelet 27 novembre 1889.
(5) Soult à Cochelet, 27 novembre 1839,
LES PUISSANCES PRÉPARENT l'ISOLEMENT DE LA FRANCE 175
à notre gouvernement pour envisager un arrangement direct entre le Sultan et Mehemet Ali, alors que « la France s'avouait contrariée par l'action de toutes les Cours » et que Soult avouait que « nous n'étions pas à Constantinople les maîtres du terrain » (1). Reschid Pacha ne manquait d'ailleurs pas une occasion d'attaquer violemment la France qu'il représentait comme la protectrice déclarée et l'alliée de Mehemet Ali et qu'il accusait même d'avoir trompé la Porte. Il disait hautement qu'il n'accepterait jamais les arrangements proposés par la France et que même si la France et l'Angleterre abandonnaient les Turcs, mieux vaudrait pour eux se faire Russes que de subir la loi de Mehemet Ali, « ce bohémien )) (2). Bien que notre gouvernement le niât maintenant, un arrangement direct serait intervenu plus facilement entre le Pacha et Mehemet Ali, en juillet, qu'à l'heure présente (3). Il eût alors été plutôt à l'avantage de Mehemet Ali et, indirectement, à celui de la France qui le soutenait. Or, la France devenait plus suspecte que jamais aux puissances ; on nous accusait ouvertement maintenant d'avoir encouragé Mehemet Ali dans sa résistance. De là à reprendre l'ancien thème, que nous favorisions dans le monde tous les mouvements insurrectionnels, il n'y avait qu'un pas, et ce pas fut vite franchi par le Tsar et Metternich: « L'intimité que, depuis sept ans, je travaille à former avec vous, disait à ce dernier Sainte- Aulaire, d'après les instructions de mon gouvernement, cette intimité est une affaire de goût, car je ne vois pas trop moi-même ce que nous avons gagné et ce que nous pourrons gagner à l'avenir à toutes les coquetteries que je me plais à vous faire. S'il est une fois démontré que leur unique résultat est de vous mettre à l'aise pour nous bourrer à tout propos, soyez certain que nous nous lasserons du rôle de patito et que vous perdrez tout droit à notre confiance et à notre prédilection (4). » Il y avait un certain degré de naïveté de la part de
(1) Soult à Cochelet, 7 décembre ÎS39.
« Reschid Pacha m'a chargé de remercier Votre Seigneurie pour les instructions du 8. et il a désiré en avoir la traduction. Il m'a aussi chargé de vous assurer que la Sublime Porte se tient fermement dans le système qu'elle a adopté et qu'il n'est question d'aucun accord avec Mehemet Ali, direct ou indirect, soit sous les auspices de la France, soit sous celles d'aucune autre puissance. Le Pacha dit que la Sublime Porte espère le meilleur résultat de la parfaite union qui existe entre l'Angleterre et l'Autriche et que la Porte ne fera aucune démarche pour un arrangement avec Mehemet Alj, sans le concours de ces deux puissances » (Lord Ponsonby à Palmerston, 11 décembre 1839).
(2) Pontois à Soult, 7 décembre 1839.
(3) Au dernier Conseil des ministres à Londres, lord Palmerston avait soumis à ses collègues le plan suivant : « Adoption et maintien du statu quo comme mesure de coercition contre Mehemet Ali et l'empêchement officiellement apporté à tout accord direct entre la Porte et lui en dehors du contrôle et de la sanction des puissances » (Sebastiani à Soult, 21 novembre 1839).
(4) Sainte-Aulaire à Soult, 2 décembre 1839.
1/6 LÀ CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'europe
Sainte- Aulaire à tenir ce langage. Comment n'avait-il pas encore compris que, depuis 1830,1 a France avait perdu les sympathies de l'Autriche ?
A la fin de novembre 1839, le Roi avait eu un long entretien avec lord Granville, qui en était sorti profondément impressionné. Louis-Philippe n'avait pas fait de difficultés pour reconnaître que l'arrangement proposé par l'Angleterre, s'il pouvait être appliqué, apporterait une meilleure sécurité à l'Empire turc que l'arrangement j^roposé par la France, mais qu'il n'y avait aucun moyen de forcer Mehemet Ali à évacuer la Syrie et qu'il ne fallait pas « couloir V impossible ». Le Roi avait aussi repoussé, les jugeant inefficaces, un blocus maritime et une descente de troupes en Syrie (1). Lord Granville constatait, une fois de plus, que les points de vue anglais et français différaient notablement (2),
Soult, dans une lettre à Sebastiani (25 novembre 1839) avait beau se défendre énergiquement contre cette conviction que la France s'était constituée la protectrice de Mehemet Ali, ce qui était l'argument essentiel de nos adversaires contre nous, l'Europe ne pouvait méconnaître que la France souhaitait un arrangement direct entre le Sultan et Mehemet Ali, et aussi favorable que possible à ce dernier ; mais on ne pouvait nier qu'en cette circonstance nous avions fait contre mauvaise fortune bon coeur et appuyé de toutes nos forces le concert européen. Le reproche de l'Angleterre était donc, sur ce point, mal fondé. La France estimait, contrairement aux vues anglaises, que l*Empire ottoman ne serait pas plus démembré si l'on ajoutait la Syrie à l'Egypte pour l'investiture héréditaire du Vice-roi, en maintenant formellement la souveraineté Ottomane, que si on le réduisait à la seule Egypte. Restait à savoir — et c'était l'objection des puissances — si cette souveraineté, par suite de l'état de décrépitude de la Porte (3), ne deviendrait pas insensiblement purement nominale Le gouvernement français, pour écarter toute suspicion contre le Pacha, signalait les concessions qu'il avait faites en dernier ressort, Candie, Adana, mais il laissait ouvertement percer son désir de
(1) Lord Granville à Palmerston, 18 novembre 1839.
Rifaat Bey, ancien ambassadeur ottoman à Vienne, avait déclaré à lord Beauvale qu'il déplorerait la descente des troupes chrétiennes en Syrie, car elles ne pourraient qu'alarmer les musulmans et exciter une résistance générale (Lord Beauvale à Palmerston, 16 novembre 1839).
(2) Pontois avait aussi exposé les vues du gouvernement français à Reschid Pacha, qui s'était empressé de les rapporter à lord Ponsonby. Or Pontois avait protesté contre l'emploi de la force envers Mehemet Ali et avait déclaré qu'il estimait que le pacha devait obtenir quelques autres avantages en dehors du gouvernement héréditaire de l'Egypte (Lord Ponsonby à Palmerston, 30 octobre 1839). Pontois avait aussi laissé entendre à Constantinople qu'Userait à souhaiter que le Sultan et le Pacha pussent négocier directement.
(3) Pour sauver la face, la Porte venait de promulguer le Hatti shérif de Gulhané mais jusqu'à nouvel ordre, il était permis de demeurer sceptique sur la portée de cet acte.
LES PUISSANCES PRÉPARENT l'iSOLEMENT DE LA FRANCE 177
Toir aussi l'Arabie placée sous la domination du Vice-roi, sous la souveraineté de la Porte. Nous savons que ce point spécial touchait au vif les intérêts anglais qui, à cette heure même, se portaient dans ces régions. Quant à la question des mesures coercitives, Soult laissait entendre qu'il voyait surtout le côté européen de cette question, à l'inverse de l'Angleterre (1).
A Vienne, l'animation n'était pas moins vive. Metternich avait eu une explication agitée avec Sainte-Aulaire. Il incriminait la conduite de la France qui, « naguère pleine de zèle pour les intérêts du Sultan, prenait en mains, aujourd'hui, ceux de Mehemet Ali et traitait directement avec lui à des conditions contraires au vœu de toutes les autres puissances, La France, disait-il, était bien maîtresse, sans doute, de suivre une politique isolée et indépendante, de se porter envers et contre tous le champion de Mehemet Ali, mais il ne fallait pas, alors, qu'elle prît place dans un concert européen, ménageant ainsi à ses alliés la surprise de la rencontrer dans le camp du commun adversaire. Cette manœuvre, concluait-il, a assurément une mauvaise apparence. Elle a rendu tout concert ultérieur fort difficile et a ruiné nos espérances d'arriver à un arrangement définitif dans les affaires d'Orient (2). »
Et sur les protestations de Sainte-Aulaire, Metternich était forcé de reconnaître la parfaite correction des instructions données à Gochelet, tandis que Sainte-Aulaire faisait adroitement remarquer au chancelier qu'il ne s'expliquait pas pourquoi il appuyait tant l'Angleterre, puisqu'il se déclarait hostile aux mesures de coercition préconisées à Londres (3).
Lord Ponsonby (toutes les nouvelles parvenues dans les Cours européennes et à Alexandrie le prouvaient), continuait contre nous, à Constantinople, une guerre acharnée, presque ouverte, qui se faisait sentir jusqu'à Alexandrie où les visites des consuls à Mehemet Ali devenaient plus rares en même temps que les mesurés militaires ottomanes s'intensifiaient à Constantinople. Quatre mille conscrits étaient arrivés de Roumélie. Ce n'était guère un acheminement à l'arrangement direct que préconisait Soult.
Quant à l'Egypte, sa situation était infiniment meilleure sous tous les rapports, que celle de la Turquie ; son budget, en 1838, s'était soldé par un gros excédent de recettes ; les prévisions pour 1839 s'annonçaient meilleures encore. Mehemet Ali avait, en outre, remboursé les avances faites par des négociants étrangers ; la marine était largement payée. La flotte turque recevait régulièrement sa solde mensuelle. Les revenus
(1) Soult à Sebastiani, 25 novembre 1839.
(2) Sainte-Aulaire à Soult, 2 décembre 1839.
(3) Id.
178 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'europe
de l'Egypte suffisaient donc pour l'entretien des troupes. La récolta de 1838 avait été très abondante et celle de 1839 s'annonçait encore meilleure. Moins bonne était la situation générale en Syrie. A Adana, où se trouvait le gros de l'armée du Taurus, on manquait de vivres et de fourrages ; et les fièvres malignes faisaient de grands ravages parmi les troupes... Mehemet Ali avait renvoyé cent vingt mille ardebs de blé aux trois quartiers généraux de Damas, d'Alep et de Marask pour prévenir la famine. Aussi, les rapports d'Alexandrie au gouvernement anglais s'appuyaient-ils sur cet état de choses pour montrer qu'il ne pouvait plus être question de marche en avant pour l'armée d'Ibrahim si la S, Porte né se prêtait pas à un arrangement. Les soldats réclamaient leur solde arriérée, des troubles avaient éclaté dans le Hauram ; des contingents appartenant aux troupes d'Ibrahim Pacha s'étaient livrés au pillage des vivres dans certaines localités (1).
Metternich suivait anxieusement la marche des événements. Au début de novembre 1839, il avait eu un entretien avec le colonel Hodges « qui rapporta à Palmerston que le chancelier l'avait assuré avec chaleur que les opinions de l'Autriche étaient identiques à celles de l'Angleterre (2) ». a II m'a dit confidentiellement que la Russie et la Prusse étaient en parfait accord avec l'Angleterre et l'Autriche dans leur détermination de maintenir l'intégrité et l'indépendance de l'Empire ottoman (3). » Hodges avait cru devoir alors parler de son désir de suivre la politique qu'il avait jadis pratiquée en Serbie et de « servir les intérêts Autrichiens intimement liés avec ceux de la Grande-Bretagne (4) ». Metter-
(1) Extrait des rapports d'Alexandrie en date du 26 septembre 1839 {Record Office Londres).
Toutefois, au début de décembre, on apprenait qu'une portion importante des arriérés avait été payée à l'armée (Granville à Palmerston, 6 décembre 1839), que toute la Syrie était de nouveau « paisible s et que les officiers et les équipages de la flotte ottomane avaient reçu un mois de paye de Mehemet Ali {Idem, 6 décembre 1839).
(2) Hodges à Palmerston, 11 novembre 1839.
(3) Id.
(4) Il résultait des rapports étrangers que l' Autriche redoutait en ce moment une guerre qui aurait affaibli sa situation, déjà ébranlée, en Italie, et que c'est aussi dans ce but qu'elle se ralliait aux vues despuissances qui pourraient, parleurinfluence et leur nombre, maintenir la paix. Puis il y avait le gouvernement sarde, qui suivait sans déplaisir cette diminution d'influence de l'Autriche propre à servir ses projets d'émancipation et hâter l'unité de l'Italie. « II est incontestable que tôt ou tard, et par la seule force des choses, la suprématie de l'Autriche doit enfin s'affaiblir en Italie et il est non moins évident pour tout le monde que nous sommes, par notre position, les héritiers naturels de tout ce que cette pui*3sance y perdra de terrain et d'influence... Il est de fait que déjà à présent, nous devons être considérés par notre importance militaire comme la seule et vraie puissance nationale de l'Italie. Il est donc dans l'intérêt bien entendu de r équilibre européen, que le Piémont devienne une puissance de premier rang, qu'on le charge de la police intérieure de l'Italie à l'exclusion de toute intervention étrangère et qu'on le rende assez fort pour pouvoir repousser une agression du dehors. Il est indiscutable que ces idées d'une politique aussi simple auraient prévalu au Congrès de Vienne,
LES PUISSANCES PRtPARENT l'iSOLEMENT DE LA FRANCE 179
nich avait également déclaré à Beauvale vouloir accéder au plan sur tequel l'Angleterre et la Russie seraient d'accord. Celui qui sera le plus favorable à la Porte sera celui qui plaira le plus à l'Autriche (1), Metternich se ralliait maintenant au plan de l'Angleterre après avoir déclaré à Appony, dans une dépêche du début de décembre 1839, qu'il ne désapprouvait nullement les propositions de la France relatives à la question d'Egypte. Soult avait, à juste titre, fait remarquer qu'on ne pouvait, dans ces conditions, faire état des communications du chancelier d'Autriche a qui paraissait trahir un sentiment de malaise dont il fallait peut-être chercher la cause dans les échecs éprouvés en dernier lieu par la politique autrichienne (2) ».
Cette tactique dilatoire était conforme aux habitudes du Cabinet de \^ienne et aux procédés personnels de Metternich qui laissait toutefois entendre à nos agents qu'il était fort hostile à des mesures coercitives qu'il croyait impossibles (3), puis proposait un plan qu'il retirait peu après. En tout cas, cette politique ne pouvait que favoriser les plans personnels de Palmerston. Il en arrivait à déclarer que, dans l'état actuel des choses, tout arrangement qui n'aurait pas l'approbation formelle de l'Angleterre deviendrait impossible à Constantinople. « C'est dans ces idées, disait Sebastiani, qu'il adopte le statu quo et qu'il le défendra devant le Parlement (4). » Palmerston était vraiment mal venu de s'étonner à l'annonce officielle faite par le Moniteur de l'armement en France d'une flotte de réserve et de la nomination de son chef ! Il annonçait — ce qui ne manquait pas de cynisme — qu'il croyait devoir décliner la responsabilité du trouble que l'opinion publique en pourrait ressentir dans les deux pays (5). »
Les craintes de Palmerston étaient d'ailleurs sans aucun fondement, car cette escadre de réserve n'avait été formée qu'à Toulon et il n'était nullement question d'une augmentation de nos forces navales sur laquelle Sebastiani avait annoncé son intention formelle de prévenir d'abord l'Angleterre si elle se produisait (6).
La Prusse continuait à marcher dans le sillage de l'Autriche et de la
si malheureusement la direction à confier à ce grand acte public n'avait été abandonnée précisément à la puissance gui s'opposera toujours à notre agrandissement. ... Une guerre géiiérale nous ofïrirait peut-être des chances favorables, mais, quelles que soient les apparences à cet égard, j'ai la conviction que les affaires d'Orient s'arrangeront sans coup férir » (Le comte Rossi, ministre sarde en Russie, au comte délia Margarita, ministre des Affaires étrangères, 14/26 novembre 1839, Archives d'Etat à Turin).
(1) Lord Beauvale à Palmerston. 16 novembre 1839.
(2) Soult à Barante, 6 décembre 1839.
(3) Sainte-Aulaire à Soult, 2 décembre 1839.
(4) Sebastiani à Soult, 5 décembre 1839.
(5) Id. '
(6) Soult à Sebastiani, 9 décembre 1839,
180 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'europe
Russie surtout. Werther attaquait quotidiennement Cochelet, auquel il reprochait son langage imprudent avec Mehemet Ali. Il se déclarait persuadé, d'après le témoignage des officiers prussiens récemment arrivés de Gonstantinople, qu'une démonstration énergique amènerait le Pacha à composition. Toutefois, ces appréciations semblaient purement personnelles, car il se retranchait derrière l'aveu de l'impuissance du Cabinet prussien en cette affaire et se bornait à des vœux pour la conciliation générale. « Cette marche timide et incertaine est d'ailleurs plus facile à comprendre de la part du Cabinet prussien qui, dans tout ce qui se rapporte à l'Orient, peut se retrancher d'une manière assez spécieuse derrière un aveu d'impuissance, fort extraordinaire, au contraire, dans la bouche de M. de Metternich (1). »
Voir la France au second plan n'était pas pour déplaire à Berlin. Barante le discernait bien (2). « Une brouille entre la FrÊtnce et l'Angleterre causerait beaucoup de satisfaction à Berlin et à Vienne, non que le maintien de la paix, en Europe, ne soit sincèrement désiré par ces deux Cabinets, mais la prépondérance de la France et de l'Angleterre unies les inquiète et leur a toujours déplu (3). » ...« Le ministre de Prusse s'est montré plus animé qu'aucun autre à répéter, dans ces derniers temps, les assertions de lord Palmerston ou les paroles de l'Empereur (4). »
A ce moment se produisit un fait de la plus haute importance : le gouvernement russe, désireux de donner à l'Angleterre une preuve nouvelle de condescendance, venait de lui notifier qu'il agréait la proposition faite au baron Brunow au sujet de l'entrée éventuelle des forces alliées dans les Dardanelles, si les forces russes entraient dans le Bosphore : « Je me félicite de pouvoir vous annoncer que l'Empereur, appréciant toute la gravité des considérations que lord Palmerston fait valoir dans la vue de nous démontrer la nécessité où était l'Angleterre d'insister sur la coopération d'une partie de ses forces navales dans le cas où un péril imminent forcerait la Porte à avoir recours à l'intervention militaire de la Russie, S. M. I. est disposée à adhérer sous ce rapport au vœu que le Cabinet de Londres lui a fait manifester et à admettre, si l'hypothèse dont nous avons fait mention vient à se réaliser, que le pavillon de chacune des puissances qui voudront participer à l'action commune, soit représenté par l'envoi de quelques bâtiments afin de constater, par là, qu'elles ont toutes concouru à la défense et à la protection de la capitale de l'Empire ottoman. ...Je viens d'inviter le
(1) Soult à Barante, 19 novembre 1839.
(2) Barante à Soult, 14 décembre 1839.
(3) Id., 14 décembre 1839.
(4) Id., 23 décembre 1839.
LES PUISSANCES PRÉPAREÎStT l'iSOLEMENT DE LA FRANCE 18i
baron Brunow à retourner sans délai à Londres pour mettre la dernière main à un arrangement dont les points les plus essentiels se trouvent déjà arrêtés et qui, en déterminant les moyens d'action que les puissances contractantes seraient appelées à employer pour faire adopter leur plan à Mehemet Ali, contribuerait à assurer, sur des bases solides, là pacification du Levant (1). » Rien ne pouvait causer plus de joie au gouvernement anglais. Il n'était pourtant pas douteux que la première impression du Tsar à l'échec de la première mission Brunow avait été des plus fâcheuses, mais l'agent autrichien à Pétersbourg, très au fait de la situation, écrivait, le 14 décembre, à Metternich (2) que pour modifier l'opinion du Tsar, il avait fallu la « tension et l'espèce de rupture où en sont venues l'Angleterre et la France et les démarches que l'Autriche a faites à leur suite et qu'on devait prévoir ici. En jetant un coup d'œil attentif et impartial sur la marche que l'affaire orientale a suivie jusqu'à présent, on demeure frappé de la hauteur des vues du Cabinet d'Autriche dès l'origine de cette crise si pleine de périls, vues qui se trouvent justifiées dans toutes les phases que cette affaire a parcourues, et qui font reconnaître la plus profonde appréciation de la situation générale de l'Europe, et de ce que les puissances devaient vouloir dans leur intérêt bien entendu. Ce triomphe en faveur des plus grands intérêts de l'intelligence supérieure sur ce qui, dans notre temps, se trouve opposé de toutes parts à son action salutaire, est des plus consolants, et oiïre pour l'avenir des garanties dont doivent se réjouir vivement tous ceux qui aiment le bien (3) ».
Il est à remarquer que c'est dans ces circonstances troublées qu'on annonçait une expédition russe sur Khiva. Ce devait être dans la pensée
(1) Nesselrode à Kissalefï, 10/22 novembre 1839 {Record Office, Londres). Il fallait remarquer toutefois que le baron Brunow se rendait en Angleterre comme ministre chargé d'affaires, en l'absence du général Pozzo, de sorte que si la négociation qu'il devait entamer n'obtenait aucun résultat, cet échec ne serait pas manifesté par son départ.
(2) Kaisersfeld à Metternich, (Archives d'Etat à Vienne).
(3) Lord Clauricarde avouait lui-même à Barante que l'empressement del'Empereur s'expliquait peu à moins de l'attribuer à un amour-propre piqué au jeu, à sa passion contre la France (Barante à Soult, 30 novembre 1839). Il semblait bien que Nesselrode était resté presque passif dans cette affaire et que le Tsar avait tout fait personnellemant.
Le ministre belge à Berlin, très attentif aux événements, n'était pas moins affirmatif: « Ici, on s'en rapporte entièrement, pour les questions pendantes, celle d'Orient principalement, à ce que décideront Vienne et Londres, et l'on murmure contre le Cabinet de Paris. L'on attend que celui-ci se mette d'accord avec Palmerston qui a achevé de
182 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'europb
de la Russie, la contre-partie de l'expédition heureuse des Anglais en Afghanistan : « Nous avons d'immenses intérêts en Asie qui sont opposés à ceux de l'Angleterre ; cette dernière puissance a fait, pour assurer les siens, une grande expédition qui a été heureuse, toute l'Asie sait qu'elle est dirigée contre nous et notre considération et notre influence en ont souffert ; nous devons donc tâcher de réparer ce désavantage et prendre nos sûi'etés pour l'avenir ; notre seul intérêt commercial nous avait, depuis longtemps, fait concevoir le projet d'une expédition à Khiva ; elle devient indispensable aujourd'hui dans un intérêt supérieur. Il est fâcheux que cela nous expose à des différends avec l'Angleterre ; nous mettons cependant beaucoup de confiance dans le jugement éclairé du gouvernement anglais, mais il faudra voir comment se prononcera l'opinion publique en Angleterre. » Ainsi parlait le comte de Benckendorfî (1). La Russie, en se rapprochant si ostensiblement de l'Angleterre dans l'affaire d'Egypte ne voulait-elle pas, en outre de l'humiliation qu'elle cherchait à infliger à la France, offrir à Londres une compensation pour une expédition qui ne devait sûrement pas être agréable à l'Angleterre. Le 20 novembre-2 décembre 1839, le gouvernement impérial, par un article daté d'Orenbourg, 2 décembre 1839, portait à la connaissance du public sa résolution d'envoyer un détachement militaire, sous les ordres du lieutenant général Perowsky, à Khiva, afin de réprimer les excès que les habitants du Khanat n'avaient cessé de pratiquer, depuis de nombreuses années, sur les frontières de Russie, de mettre un terme aux violences dont ils ont accablé les caravanes et les marchands russes et délivrer les sujets de l'Empereur que le Khan de Khiva retient en esclavage. L'expédition devait parcourir, dans les déserts, une distance de plus de deux cents milles, dans une voie fort difficile et exposée à des chances nombreuses. Le général Perowsky ajoutait que l'un des buts de l'expédition était de consolider, dans cette partie de l'Asie, l'influence légitime qui y appartient au nom russe (2) et qui seul peut y servir de gage à la conservation de la paix (3). « Le
se réhabiliter dans l'opinion des Cours du Nord, par son attitude dans Taffaire en question. La considération que la France avait regagnée a, par contre, diminué, et, sans doute, ce motif n'a pas été étranger au congé demandé par le comte Bresson «(Beaulieu, agent belge à Berlin, au chevalier de Theux, ministre des Affaires étrangères, 25 novembre 1839, Archives des Affaires étrangères belges).
(1) Kaisersfeld à Metternich, 2/14 décembre 1839.
(2) On avait le sentiment dans la diplomatie neutre que le véritable but de cette expédition était « de contrebalancer l'effet moral que les victoires de Sir John Kean avaient produit en faveur des rivaux des Russes (Bcaulieu,ministre de Belgique à Berlin au chevalier de Theux, ministre des Affaires étrangères belge, 27 décembre 1839, Archives des Affaires étrangères à Bruxelles).
(3) Voir pour tous ces détails : Kaisersfeld à Metternich, 7/19 décembre 1839 (Archives d'Etat à Vienne).
LES PUISSANCES PRÉPABENT l'iSOLEMENT DE LA FRANCE 183
général Perowsky va, sans doute, frapper un coup qui retentira en Asie, «t Khiva, le grand marché d'esclaves du Turkestan, et dont le Sultan a tant outragé la Russie, recevra un châtiment exemplaire et mérité (1). »
« L'expédition russe à Khiva, au sujet de laquelle j'ai eu l'honneur d'adresser deux rapports à Votre Altesse, est désapprouvée par presque tous les militaires ; on la croit exposée à trop de dangers ; un seul chasseneige peut faire périr tout le corps expéditionnaire. Il y a quelques années, le général Perowsky entreprit et exécuta sans ordre une semblable expédition, non pas jusqu'à Khiva, mais jusqu'à un point que les Khiviens tenaient occupé, pour, de là, faire des incursions sur le territoire russe, ou tomber sur les caravanes se rendant à Bocchara ; il réussit à atteindre cet établissement, à le détruire de fond en comble, et revint heureusement à Orenbourg. On espère que la fortune le secondera aussi cette fois- ci et c'est la nécessité de cette entreprise qui y a fait consentir l'Empereur, après qu'elle eût été l'objet de longues délibérations. Si elle réussit, elle produira beaucoup d'effet ; dans le cas contraire, et qu'on croit trop possible, elle compromettra davantage encore l'intérêt en faveur duquel elle a été conçue, et suscitera à la Russie, de ce côté, des embarras graves.
« Elle ne pourra pas renoncer, après la déclaration qu'elle a faite, à obtenir satisfaction, et le prix qu'elle met à maintenir le respect de son nom en Asie l'obligera à aviser à d'autres mesures pour atteindre son but.
« On sait maintenant que les pertes essuyées par les troupes russes dans le Daghestan, sous les ordres du général Grabbe, ont été énormes ; elles ont livré dix-sept assauts pour se rendre maîtres du fort d'Achulgo ; quatre mille soldats et cent soixante-cinq officiers y ont été tués ou blessés. Il y a eu, de part et d'autre, des actes de bravoure admirables (2).»
On peut juger par ces détails de l'exactitude des appréciations que nous avons déjà mentionnées sur la faiblesse réelle de l'armée russe sous une apparence de force. Cette armée s'était trouvée, il est vrai, devant les difficultés d'un terrain montagneux et la Russie avait dû faire un effort énorme. Quoi qu'il en soit, l'organisation administrative et militaire étaient encore à l'état rudimentaire. L'agent autrichien à Saint-Pétersbourg connaissait certes bien la Russie, lorsque commentant, le 21 décembre 1839, son état, à propos d'un ouvrage récemment paru (3), il disait : « Les faits dans ce pays naissent d'abord.
(\) Kaisevsfeld à Motternich, 7/19 décembre 1839, Archives d'Etat à Vienne.
Cz) Kaisersfeld à Metternich, 9/21 décembre 1839.
(3) Die Europaïsche Pentarchie, par un professeur allemand, Goi-dmann.
■ 184 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'europe
isolés et presque toujours imprévus ; ils s'enchaînent ensuite fortuitement encore et c'est poétique fiction que de signaler de loin une haute pensée de prévoyance et de direction ; mais cette marche des choses et les résultats qu'elle amène appellent la réflexion ; on pourrait y voir comme une prédestination qui s'accomplit par la force propre des choses et par leur développement spontané bien plus que par l'action directe du gouvernement (1). »
On doit conclure de tout ceci qu'il importait que la Russie, entreprenante d'un côté, tranquillisât l'Angleterre de l'autre. Une lettre du comte de Blome, datée de Hambourg, décembre 1839, signalait que les ministres anglais s'étaient montrés charmés de la mission Brunow (2). Quelle flatterie aussi de la part de la Russie au Cabinet de Londres, que de transporter officiellement toute la négociation d'Orient à Londres. C'était bien ainsi que les Anglais l'avaient compris, de même qu'ils constataient la crainte que l'Angleterre inspirait à la Russie (3).
De toute évidence, on comprenait que, dans un pareil moment, la Russie dût chercher à se concilier l'Autriche et à éviter avec elle tout différend sérieux.
Aussi, à la fin de décembre 1839, le Cabinet russe adressait-il à Tatischefî', son représentant à Vienne, une longue dépêche. Il y rendait grâces à Metternich des soins qu'il n'avait cessé de vouer à cette grande affaire d'Orient ; il s'applaudissait de l'accord si parfait entre les deux Cours impériales et se félicitait des principaux motifs qui avaient dicté toutes les déterminations du Cabinet de
(1) Kaisersfeld à Metternich. Nous avons pu, au cours de nos séjours en Russie, constater la véracité de ces appréciations.
(2) Kaisersfeld à Metternicli, 18/30 décembre 1839. Au moment même où le gouvernement russe faisait à l'Angleterre ces avances, Barante s'exprimait trop ouvertement sans doute sur la Russie dans ses conversations avec l'ambassadeur d'Autriche qu'il avait pourtant des motifs de supposer peu favorablement disposé pour la France. « Il se montre sans cesse préoccupé d'une idée qu'il a toujours eue ; il dit en parlant de la Turquie, qu^il ne s'agit point de guérir le malade, mais seulement d^ embaumer la momie, que le grand intérêt de l'Europe était de substituer son influence et son protectorat au protectorat et à l'influence de la Russie, que l'existence politique.de la Turquie avait cessé, qu'il ne fallait pas lui rendre de la force et de la puissance, mais en faire un pays de commerce pour l'Europe et y prendre des positions dans le but de surveiller et de gêner la Russie » (Kaisersfeld à Metternich, 18/30 décembre 1839).
(3) La Russie faisait, à la même époque, à l'Angleterre des avances significatives au sujet de la Perse. Le 9 novembre 1839, le comte de Nesselrode transmettait à lord Clauricarde, avec un empressement visible, une lettre que le ministre du Shah adressait à Palmerston pour lui annoncer que le gouvernement persan donnait pleine satisfaction à l'Angleterre pour ses demandes de réparation (arrestation d'un courrier anglais, traité de commerce, réclamations de particuliers): « Le comte de Nesselrode m'a répété ce que le baron Brunow a, je crois, exprimé à Votre Seigneurie, le désir sincère de l'Empereur que les missions russe et anglaise à la Cour de Perse, agissent dans la plus cordiale et la plus entière harmonie » (Lord Clauricarde à Palmerston, 9 novembre 1839).
LES PUISSANCES PRÉPARENT l'iSOLEMENT DE LA FRANCE 185
Vienne, Rarement, le langage de Nesselrode à l'égard de Matternich, qui n'en dissimulait pas sa satisfaction, avait été plus confiant et plus amical. En entretenant le prince de Metternich de la dépêche de Nesselrode à Tatischefï, Kaisersfeld en profitait pour se livrer à des réflexions peu bienveillantes pour la France, dont il marquait l'isolement : « Il est évident que de tous les Cabinets, celui de France, le plus ambitieux de succès, a été le moins habile, que ses vues ont manqué de clairvoyance et de portée et que sa marche a été dénuée de cette dignité et de cette autorité qui conviennent à une grande nation. Il n'y a rien dans le fait qui doive étonner et l'enseignement qui en ressort portera de bons fruits, mais la nation modèle qui se croit placée à la tête de l'Europe et investie à son égard d'une mission providentielle et d'initiation pour tous les progrès, en éprouvera une amère mortification. Puisset-elle lui être salutaire ! (1) » On peut douter, par le ton de ces réflexions, de la sincérité de leur conclusion. "
Le Cabinet russe avait prévenu, en termes très cordiaux, le Cabinet de Berlin de la mission Brunow. Ce dernier s'était rencontré à Calais avec un agent de confiance de Metternich, Neumann, que le chancelier avait envoyé à Londres pour appuyer l'agent russe dans sa mission. Il avait en même temps notifié à Pétersbourg, les instructions données à Neumann. On y avait souligné le point qui traitait de la souveraineté du Sultan sur les détroits et Neumann devait tout spécialement y insister (2), Les termes dans lesquels le Cabinet russe avait notifié la mission Brunow à Paris étaient loin d'être aussi amicaux (3). Dès que Sebastiani eut annoncé, d'après la demande de Palmerston, la nouvelle mission Brunow au Cabinet des Tuileries, Soult avait répondu que si les propositions russes étaient bien telles qu'on les annonçait, la France y adhérerait avec d'autant plus d'empressement « que leur adoption serait la réalisation complète du but que nous avons eu constamment en vue depuis le commencement de la négociation : l'annulation du protectorat exclusif que la Russie semblait s'être arrogé sur la Porte et que, vivement satisfaits d'un pareil résultat, nous pourrions même y trouver un motif suffisant de soumettre à un nouvel examen l'ensemble de la question d'Orient, même dans les positions sur lesquelles chacun semblait avoir arrêté son opinion d'une manière définitive (4). » Nesselrode avait écrit à Medem que si la France voulait adhérer au résultat qu'aurait la négociation reprise à Londres, elle y serait admise. Ce lan-
(1) Kaisersfeld à Metternich, 9/21 décembre 1839.
(2) Kaisersfeld à Metternich, 12/31 janvier 1840.
(3) On sait que l'ambassadeur russe avait quitté Paris, et notre gouvernement hésitait s'il ne devait pas procéder de même et ne laisser en Russie qu'un chargé d'affaires.
(4) Soult à Barante, 24 décembre 1839,
gage choqua, non sans raison, le gouvernement français. II semblait que la France ne dût être admise à une négociation que par grâce.
La dépêche de Nesselrode renfermait inévitablement des récriminations contre la France, qui avait mis, disait le chancelier, une affectation visible à représenter le différend turco- égyptien comme une question européenne ; que le langage qu'elle adressait aux alliés de la Russie et qui était celui de presque toute la presse « portait ouvertement l'empreinte d'un sentiment peu amical pour la Russie (1) ». Nesselrode ajoutait que dans la dépêche adressée, le 25 novembre, par Soult au gouvernement anglais à propos des divergences de vues entre les deux Cabinets, le Cabinet des Tuileries « a cru devoir nous faire gratuitement entrer dans l'arène de la discussion en appelant particulièrement sur nous la vigilance et l'attention de l'Angleterre (2) ». La France déclarait, à la vérité, dans cette dépêche, que son plan était de parvenir à « l'annulation du protectorat exclusif et dominant que la Russie faisait peser sur la Porte ottomane ». Cette déclaration était conforme à notre politique dans les termes presque hostiles où la France se trouvait à l'égard de la Russie ; une formule plus adoucie et plus diplomatique eût été sans doute plus adroite. Mais un vieux soldat comme Soult allait droit au fait sans s'embarrasser des nuances. La Russie était forte de faire remarquer que les mesures militaires qu'elle avait prises jusqu'alors étaient moindres que celles prises par la France dont les bâtiments sillonnaient les eaux méditerranéennes : « Loin de nous prévaloir du traité d'Unkiar Skelessi, nous nous sommes spontanément déclarés prêts à en faire l'abandon si nous obtenons en échange le reconnaissance d'un principe de droit public européen qui, à la vérité, fermerait bien aux pavillons étrangers l'accès d'un des deux détroits de Constantinople, mais qui, à nos propres bâtiments, interdirait l'entrée de l'autre. (3) »
Tels étaient les arguments essentiels de la Russie, tout en ajoutant que, dès le début de la crise d'Orient, elle avait engagé les puissances à contenir Mehemet Ali.
Nesselrode ajoutait que si, lors de la première mission Brunow à Londres, la Russie s'était d'abord adressée à l'Angleterre, c'était, au fond, parce que « l'Angleterre avait témoigné à la Russie des dispositions plus confiantes ; c'est parce que les vues de cette puissance à l'égard du vice-roi d'Egypte coïncidaient davantage avec les nôtres et, qu'au besoin, elle était d'avance déterminée à les appuyer par des moyens
(1) Nesselrode à Medem, 14/26 décembre 1839.
(3) Id.
LES PUISSANCES PRÉPARENT L'iSOLEMENT DE LA FRANCE 187
d'action (1) ». Il eût été facile de répondre à Nesselrode que, depuis la révolution de 1830, la Russie avait été la première à manifester contre la France l'animosité que lui avait fait concevoir le gouvernement de juillet, qu'au nom du principe de la légitimité elle déclarait usurpateur. IN^^us savons, de plus, que la Russie s'était ralliée à la politique anglaise en haine de la France, mais, qu'au fond, le démenabrement de l'Empire ottoman eût plutôt été son objectif. Nesselrode se défendait d'ailleurs d'avoir voulu exclure la France du concert européen. Si cela était vrai, au sens exact du mot, en fait, toutes ses paroles et tous ses actes ne visaient que ce but. Il allait même jusqu'à exprimer son étonnement que le baron de Barante pût exercer une certaine action dans le Corps diplomatique accrédité en Russie. Et il disait avec humeur : « Entendrai-je donc toujours dire qu'on va à l'ambassade de France ? (2) »
La démarche de la Russie envers la France constituait la première proposition directe pour inviter le gouvernement du roi Louis-Philippe à prendre part à une importante affaire politique, mais « le mode de la démarche russe prouve qu'on désire ici racheter le fond par la forme, pour sauver quelques choses des premières idées de l'Empereur (3) ».
Nesselrode n'avait-il pas écrit au comte Medem que si le langage du Cabinet français à l'égard de la Russie devait conserver le même esprit et que si l'on devait vouloir exploiter, dans un intérêt de popularité, les concessions faites par l'Empereur en faveur de la conservation de l'Empire ottoman et du maintien de la paix, « S. M. pourrait se voir forcée de se replacer sur le terrain qu'elle avait occupé avant d'avoir fait encore aucune proposition, d'attendre alors les événements et de n'avoir soin que de la dignité et des intérêts de l'Empire (4) », et Nesselrode terminait en disant son espoir qu'il n'en serait pas ainsi et par un appel à l'union et à la coopération de toutes les grandes puissances sans exception.
Brunow, à son arrivée à Londres, avait eu un entretien avec Sebastiani et lui avait déclaré qu'il venait simplement achever une conversa-
(1) Nesselrode à Medem, 14 /2ô décembre 1839.
(2) Barante à Soult, 8 janvier 1840.
(3) Kaisersfeld à Metternich, 12/31 janvier 1840.
(4) Nesselrode à Medem, 14/26 décembre 1839.
Cette dépêche avait été communiquée non seulement à Kaisersfeld, mais encore à Barante, qui avait eu l'imprudence nouvelle de dire à Kaisersfeld : « On nous adresse des reproches, tandis qu'on ne cesse de blesser et d'irriter l'opinion en France. Je vous l'assure, les deux missions en Angleterre ont produit un effet terrible chez nous. J'espère cependant que tout pourra encore aller bien ; nous avons traîné en longueur l'affaire d'Egypte pour avoir le temps de redresser l'opinien qui l'avait prise à faux ; qu'estce que le pacha d'Egypte est à la France ? » (Kaisersfeld à Metternich, 8 /20 janvier 1840, Archives d'Etal à Vienne). Ainsi notre agent avait Pair de désavouer toute l'attitude de son gouvernement dans la questioji d'Egypte. Etait-ce possible ?
188 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'europe
tion commencée. Bnmow affirmait que le Tsar n'avait jamais eu qu'un but : le maintien de l'intégrité et de l'indépendance de l'Empire ottoman, que de tous les plans proposés pour décider la solution des difficultés de la question d'Orient, celui de l'Angleterre avait paru à l'Empereur le plus juste et le plus sûr garant de l'avenir. L'Empereur avait donc admis l'éventualité de l'admission de tous les pavillons des puissances maritimes dans la mer de Marmara, au cas où celui de la Russie y serait appelé. Mais Nicolas I^^ se hâtait de donner une autre satisfaction à l'Angleterre. Il acceptait ouvertement l'éventualité de mesures coercitives contre le Pacha s'il ne se ralliait pas à l'accord des puissances (1). Les côtes de Syrie seraient bloquées ; des forces maritimes se porteraient à la hauteur d'Alexandrie; sur le flanc de l'armée d'Ibrahim, toutes les communications par mer seraient interdites au Pacha. Et comme Sebastiani mettait en doute l'efficacité des mesures coercitives, Brunow l'interrompit brusquement et lui dit : « Le Pacha en tiendra compte ; l'exemple de la Porte dans les affaires de la Grèce, de la Hollande, dans celles de la Belgique, de l'Espagne, dans ces derniers temps, sont là pour nous en donner la certitude. On ne résiste pas quand on est seul (2). )> Aucun doute n'était plus possible : la Russie faisait les plus grandes concessions à l'Angleterre pour la séparer de la France, en même temps qu'elle cherchait à faire perdre de vue l'expédition de Khiva (3).'
Le gouvernement russe sentait combien cette expédition devait éveiller les susceptibilités de l'Angleterre. Brunow, dès son arrivée à Londres, en avait entretenu lord Palmerston. Il avait rappelé tous les
(1) Sebastiani à Soult, 28 décembre 1839.
(2) Id.
(3) Le 20 décembre 1839,1e comte di S Martino, représentant sarde à Berlin laissait entrevoir dans cette question l'opinion des diplomates neutres et des cercles berlinois : « On pense ici que l'alliance entre la France et l'Angleterre ne tardera pas longtemps à se dissoudre. La différence d'intérêts et de vues de ces deux puissances dans la question orientale en est envisagée comme la cause principale ; ajoutez à cela que Venvoi à Ahd-el- Kader de munitions de guerre et d'armes de Gibraltar par leMaroc et de Malte par Tunis n'est pas un procédé d'un allié bien fidèle et attaché. Si l'alliance de la France et de l'Angleterre cesse d'exister, comme cela paraît presque inévitable, cos deux puissances ne tarderont pas à devenir ennemies; il y a pour cela trop de dispositions dans les esprits de part et d'autre. Un personnage qui, soit par caractère, soit par principe, n'est ordinairement pas très communicatif dit à quelqu'un au commencement de la question orientale qu'elle pourrait bien être cause de la rupture de l'alliance entre la France et l'Angleterre. Il y a peu de jours, en rappelant sa prédiction à la même personne, il lui dit qu'il croyait qu'elle était près de s'accomplir. Ce personnage, par sa position, est à même d'être mieux renseigné que tout autre.
Le Cabinet prussien continue à suivre la même ligne de conduite, mais il ne s'oppose pas aux vues de la France et de l'Angleterre dans la question d'Orient. Il est cependant plus étroitement lié à la Russie et avec l'Autriche et tout se passe d'accord entre ces trois puissances s (Archices d'Etat à Turin).
LES PUISSANCES PRÉPARENT l'iSOLEMENT DE LA FRANCE 189
motifs de plainte de la Russie contre le Khan et affirmé que l'expédition n'avait aucun but politique et que, quand le gouvernement russe aurait eafin obtenu satisfaction pour tous ses griefs contre lui, les troupes seraient retirées sans occupation ni conquête.
Mais Palmerston ne dissimula pas à Brunow que l'expédition provoquait une profonde émotion en Angleterre et dans l'Inde anglaise ; qu'on y verrait un nouvel effort de la Russie pour troubler la tranquillité de l'Empire indien, que l'année dernière, la Russie avait essayé, par le moyen de la Perse, d'assurer ses intérêts dans tout l'Afghanistan et de déterminer la frontière russe par une grande enjambée de l'Araxe à rindus, que la Russie, trompée dans son audacieuse entreprise parla promptitude et l'énergie du gouvernement anglais, fait maintenant un effort dans une autre direction et s'efforce d'ouvrir une route courte à travers Khiva et Bokhara vers l'Hindoustan.
Brunow avait répondu qu'on pouvait, en effet, interpréter les choses ainsi, mais que rien n'était plus injuste et moins fondé et qu'on ne pouvait, certes, arguer de l'hostilité russe contre l'Angleterre à l'heure même où il remplissait à Londres une mission amicale. Tout en reconnaissant la force de cet argument, Palmerston avait cité à Brunow un passage de la proclamation du général Perowsky qui affirmait qu'un des objets de l'expédition était de consolider, dans cette partie de l'Asie, l'influence légitime qui y appartenait à la Russie et qui, seule, pouvait y servir de gage à la consolidation de la paix (1). » Le Khan, concluait Palmerston, pourrait peut-être se trouver placé dans un état de dépendance permanente et politique de la Russie. Une telle mesure serait envisagée en Angleterre avec un grand sentiment de jalousie » (2).
Avec vivacité Brunow assura Palmerston qu'une telle éventualité n'entrait en rien dans le plan de l'expédition. Il ajoutait, non sans malice, que la Russie n'avait jamais mis en question les récents procédés anglais en Afghanistan, ni les arrangements de ce pays avec le shah Shooja.
Poijrquoi l'Angleterre refuserait- elle à la Russie la même liberté d'action à Khiva que celle dont elle avait joui en Afghanistan ? Palmerston répliqua que la situation n'était pas la même. L'Afghanistan est, en effet, aux portes des possessions anglaises, tandis que Khiva est à une grande distance de la Russie et presque inaccessible par suite de la barrière des déserts. Il avait d'ailleurs ajouté que, dans les dernières années, la Russie était intervenue dans les affaires afghanes et que l'action anglaise n'avait été que la contre-partie de l'action russe et pour sa propre
(1) Palmerston à lord Clauricarde, 24 janvier 1840.
(2) Id.
190 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'europe
défense. Mais, en revanche, l'Angleterre n'avait jamais été mêlée aux affaires de Khiva et n'avait pu inspirer, de ce chef, aucune crainte aux Russes (1).
Brunow s'était engagé à rapporter cet entretien au Tsar en promettant même de lui suggérer qu'il donnât lui-même, à Londres, les plus complètes et les plus rassurantes explications.
Cette affaire était, à la vérité, -un prétexte à frictions entre les deux pays et démontrait l'intérêt qu'avait alors la Russie à acquiescer aux demandes anglaises à Constantinople.
A la fin de février 1840, lord Clauricarde s'entretenait de nouveau, sur ce sujet, avec Nesselrode. Il l'avait trouvé plutôt fuyant et un peu attristé : « Je me propose, dit-il, de saisir la première occasion de parler à l'Empereur de cette question parce qu'il n'est pas douteux que le gouvernement russe est sur le point d'établir une influence politique permanente et directe sur Khiva ; vouloir déguiser ce fait n'est pas seulement vain, mais cela peut, dans la suite, amener de fâcheuses et sérieuses conséquences. Je pense qu'il peut être bon de suggérer à S. M. I. qu'un aveu franc de ses intentions serait plus sage qu'une réserve qui pourrait, dans la suite, donner des fondements à une accusation de manque de bonne /oi (2). »
On apprit bientôt qu'à la suite de difficultés de toute nature qui avaient suscité un grand mécontentement parmi les officiers et les soldats, l'expédition contre Khiva avait dû être suspendue après avoir subi un vrai désastre. Aucune marche, croyait-on, ne pouvait être tentée contre cette ville avant le printemps de 1841, ce qui avait un peu rassuré l'Angleterre, dont l'agent à Kaboul, pressenti par le Khan, lui avait refusé toute assistance (3).
Les agents étrangers signalaient le manque d'organisation en Russie (4). Il est évident qu'une guerre en Orient aurait singulièrement gêné l'action russe à Khiva, d'autant plus que la situation financière russe, sans parler de la situation intérieure, était précaire (5).
(1) Palmerston à lord Clauricarde, 24 janvier 1840.
(2) Lord Clauricarde à Palmerston, 24 février 1840.
(3) Id., 20 avril 1340.
(4) Cela ressort de presque toutes les correspondances étrangères de cette époque.
(5) a Pour ce qui regarde la question d'une guerre générale, la Russie a évidemment le plus grand intérêt commercial à l'éviter, et ce ne serait qu'à la dernière extrémité qu'elle se résoudrait à la provoquer. Aussi je suis intimement persuadé que, malgré toutes les menaces écrites et verbales, malgré l'attitude hostile qu'on feint de prendre de côté et d'autre, si une démonstration du pacha d'Egypte obligeait les flottes française et anglaise à forcer le passage du détroit, la Russie, tout en ne restant pas en arrière de son côté, s'arrangerait avec les autres puissances de manière à trouver le moyen d'éluder une conflagration générale » (Le comte Rossi, agent sarde à Saint* Pétersbourg, au gouvernement sarde, 14/26 novembre 1839).
LES PUISSANCES PRÉPARENT l'iSOLEMENT DE LA FRANCE 191
Au moment où fut arrêté le budget, l'agent autrichien à Pétersbourg(l) représentait la situation générale de l'Empire dans un rapport qui vaut d'être cité in extenso. Il signale, en effet, les germes du mal qui devait hâter la dissolution de ce vaste et incohérent empire :
« Le chiffre du budget est de six cent trente millions de roubles en papier, ce que je tiens de fort bonne part. Dans l'espace de cinq ans les dépenses publiques se sont accrues de cent millions. Les dépenses d'un Etat augmentent en raison du plus grand nombre des ressorts du gouvernement et de leur plus grande complication ; une augmentation des revenus publics tient aussi nécessairement à cet état de choses, qui en est un de progrès. Mais l'équilibre est ici rompu par une disproportion de dépenses : depuis quelques années déjà il y a un déficit ; il n'est pas considérable encore, cependant la nécessité se présente d'un changement de système dans l'administration des finances, et de la limitation de certaines dépenses, pour l'armée par exemple, et pour les grandes bâtisses. La raison îa plus directe qui motive cette nécessité, ce sont les conséquences de la mesure financière de l'année dernière qui a rétabli une unité monétaire, mesure qui était elle-même une nécessité. Elle équivaut à une sorte de banqueroute. L'imité monétaire introduite, c'est le rouble en argent, valant trois et demi roubles de papier, monnaie en circulation. Les prix de toutes choses ayant été fixés en argent, et le papier monnaie diminuant de plus en plus, on se trouve sous le double rapport des transactions journalières en détail entre les particuliers, et de la circulation pour les affaires en grand, dans une gêne et dans un embarras qui exigent un prompt remède. Les particuliers n'ont point de crédit, la masse générale de l'argent en circulation est insuffisante, il n'y a que très peu de petite monnaie, et soixante millions de vieux cuivre ont été, pour ainsi dire, rendus inutiles, parce que ce cuivre ne se résout pas sans fraction dans sa réduction au prix de l'argent. On a imaginé une caisse de dépôts, émettant des billets contre l'argent, mais elle n'inspire pas la moindre confiance, et ses billets, d'ailleurs, n'étant réalisables qii'à Saint-Pétersbourg, ne peuvent pas servir pour l'intérieur. Le Conseil de l'Empire va donc être saisi immédiatement des plus graves discussions ; le crédit de l'état et celui des particuliers va être mis en question. Les conséquences des mesures qui devront être adoptées seront de la plus haute importance pour l'avenir de la Russie ; elles marqueront une phase de son développement social. Le régime des banques telles qu'elles existent maintenant en Russie, touche à son terme, et ces banque» sont la base du crédit de l'Etat ; elles sont une institution barbare ; elles s'emparent de la fortune des particuliers, empêchent, au
(1) Kaisersfeld à Metternich, 14/26 janvier 1840,
192 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'ei'rope
profit du gouvernement, l'établissement du crédit des particuliers, entravent et limitent les échanges et leurs bénéfices, et paralysent, en général, tout grand mouvement d'affaires ; leur abolition et leur remplacement par d'autres institutions, exigera donc de donner de nouveaux fondements au crédit public, de laisser libre celui des particuliers, et de lui créer des règles et des garanties légales. On pense, et c'est l'avis du prince Lubetzki, qu'une banque reposant sur la triple base de la circulation, de l'escompte et de l'échange répondrait le mieux aux besoins de la situation ; mais une banque pareille serait le renversement de tous les rapports existants. Toujours est-il qu'une nécessité pressante et impérieuse exige de nouvelles et grandes mesures. Le manque d'argent se fait sentir dans les caisses de l'Etat ; les camps de Kalisch, de Wossnesenek et de Borodino, la construction des palais de Saint-Pétersbourg et de Moscou, et les voyages de la famille impériale, ont coûté des sommes énormes. L'Empereur a dû devenir bien plus économe en dons d'argent.
En rapprochant de la partie des mesures financières dont la nécessité est inévitable, les changements qui doivent être introduits dans la situation des paysans par la nouvelle administration des domaines, on sent toute la difficulté et toute la gravité des problèmes que le gouvernement de Russie est appelé à résoudre, et dont dépend l'avenir du pays. On assure que le comte Kisseleff, depuis qu'il est ministre des Domaines, a abandonné le plan qu'il s'était d'abord proposé de suivre, et qu'il a fait un virement de bord complet ; il voulait abolir la capitation et rapporter à la terre l'impôt à payer par les paysans, et il voulait substituer le principe des fermages à celui des cominunes, qui est l'ancien principe historique en Russie ; il est revenu à ce dernier et veut le maintenir ; mais le régime de ces communes en fait de véritables républiques, les paysans y tiennent extrêmement, et c'est le danger que présentait une innovation radicale à cet égard qui doit y avoir fait renoncer. Parmi les populations des campagnes, il règne un esprit de mécontentement et de malaise, qui s'est manifesté il n'y a pas longtemps par de nombreux incendies ; il y a des gouvernements ou trente-ou quarante villages ont été réduits en cendres ; dans celui de Simbirsk les paysans ont jeté au feu un seigneur-propriétaire, et l'ont brûlé vif. Leur désir d'être libres, de ne pas appartenir aux seigneurs, se manifeste très fréquemment.
Il est encore une autre circonstance dont la gravité pourra se montrer dans un avenir rapproché, par en enchaînement entre les effets qui naîtront des nécessités du moment ; c'est la différence de direction et d'intérêt entre le midi de la Russie et les autres parties de l'Empire. Par cette raison, on modérera plutôt qu'on ne favorisera un accroissement de mouvement dans les provinces méridionales ; toutes les circonstances
CES PUISSANCES PRÉPARENT l'iSOLEMENT DE LA FRANCE 193
cependant y portent ; la Pologne étouffée prendrait volontiers cette direction si on la laissait faire ; j'ai eu l'honneur de mander dernièrement à Votre Altesse, que la Banque de Pologne avait offert de s'engager à construire une route de fer de Varsovie à Odessa ; dans ce moment un comité est institué ici pour l'examen d'une proposition que des capitalistes polonais ont faite de construire les, routes qui manquent en Russie, et nommément une route entre Kiefï et Odessa ; cette ofîre sera très probablement rejetée. Enfin les principaux intérêts du Midi se trouveront bientôt en souffrance par les développements progressifs de la navigation du Danube.
Tout cela constitue donc un avenir hérissé de difficultés, et si on songe que dans ce pays-ci il est encore peu d'hommes que leurs lumières rendraient propres à résoudre habilement de telles questions amenées par le temps, si on pense au caractère de l'Empereur, impétueux et violent, qui s'irrite des obstacles, et qui sera nécessairement puissamment contrarié dans les tendances qui Lui sont particulières, enfin que le principe du gouvernement, de ceux surtout qui exécutent ses volontés, c'est la violence sans limites comme sans ménagement, il y a de quoi se livrer aux plus sérieuses réflexions sur l'avenir de la Russie. Elle marche évidemment à une crise. Le ministre des Finances est très malade, il travaille dans son lit, mais on craint pour ses jours ; sa mort serait un événement ; sou successeur devrait être assez habile pour pouvoir encore continuer pendant quelque temps son système, qui ne tend qu'à faire de l'argent, mais qui ne fait pas de bien au pays, ou bien pour lui en substituer un autre meilleur. Le prince Lubetsky serait le seul homme capable de remplir cette dernière tâche, mais il est loin d'être en faveur, parce qu'il a trop répandu ses idées sur un système de finances conforme aux intérêts de la Russie ; il a beaucoup déplu par là. Le successeur vraisemblable du comte Cancrin sera M. Bibikofî, gouverneur général de Kieff, qui a été il y a plusieurs années directeur du Commerce extérieur : c'est un homme d'esprit, mais l'élément russe prédomine trop en lui pour qu'il puisse être à la hauteur de la situation. »
Les discussions au Conseil de l'Empire sur les finances venaient d'ailleurs de commencer : « elles ont été très vives et même orageuses ; le ministre des Finances a proposé l'émission de billets de caisses (kassenbillets) pour la valeur de cent cinq millions ; il motive les besoins du Trésor par la mauvaise récolte de l'année dernière, par la hausse du prix des grains et de toutes choses, et par la nécessité qui en résulte d'augmenter le budget des différentes administrations. Le prince Lubetzky a vivement combattu la mesure proposée, il a entretenu une longue dispute avec le général comte Lewaschoff qui défendait le projet ministériel d'accord avec la section des finances du Conseil ; la majorité
194 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'europe
de ce dernier a cependant été tellement impressionnée par l'argumentation du prince Lubetzky, qu'il a suspendu sa décision en chargeant le prince de mettre par écrit, pour être distribué au Conseil, le vote qu'il a émis. On explique surtout le recours du ministre des Finances à une émission de billets par l'impossibilité qu'il y a de trouver ime ressource dans les banques, attendu que le Trésor leur a déjà emprunté cent millions. Je tâcherai de bien connaître les délibérations du Conseil et ne manquerai pas d'avoir l'honneur d'en rendre compte à Votre Altesse» (Kaisersfeld à Metternich, 29 janvier-10 février 1840.)
Le Tsar, malgré le vote contraire de l'immense majorité du Conseil, décidait de faire procéder à l'émission de billets du Trésor pour douze millions argent, afin de pouvoir occuper divers points du littoral asiatique de la « Caspienne » et diriger, de là, des colonnes sur Khiva, Un ingénieur anglais avait aussi proposé au gouvernement russe de construire un réseau de routes et de voies ferrées ; le Tsar y paraissait personnellement disposé, mais « le ministre des Finances lui dit sans cesse que les communications devenant nombreuses, faciles et rapides, S. M. se trouverait avoir à gouverner un autre peuple » (Kaisersfeld à Metternich, le 12/24 mars 1840). Il y avait du vrai dans cette objection à laquelle le Tsar s'était rallié. '
Objection qui résume toute la mentalité du gouvernement russe :1a crainte de la civilisation, le maintien du peuple dans un état de barbarie qui en faisait un troupeau plutôt qu'un peuple. L'avenir a montré les terribles résultats d'une semblable conception (1).
Le rapprochement manifeste de la Russie et de l'Angleterre avait eu
(1) Les esprits clairvoyants prédisaient qu'un jour viendrait où la Russie traverserait une crise. Sous la Révolution française, Mercier, membre de l'Institut disait prophétiquement le 14 pluviôse, an VII (Rapport remis au citoyen Rebwell) : « Qu'on ne craigne rien de l'agrandissement de la Russie ; elle croulera sous son propre poids et le moment de son triomphe pourrait bien être le signal de sa chute... Le rôle qui lui reste à jouer comme puissance formidable ne sera pas de longue durée... Nous pouvons espérer les plus grands changements et ensuite la voir elle-même se révolutionner » (Arch. Nat. A. F. III, 79).
Enfin, en 1860, presqu'au moment de l'émancipation des serfs, Bismarck, Ministre de Prusse en Russie, faisait au baron de Schleinitz, ce sombre tableau de la situation intérieure de l'Empire russe (Voir Lettres de Guillaume II au Tsar, par le professeur D' Walter Gœtz). « Des gens qui occupent de hautes situations par leurs fonctions et leur naissance me parlent de révolution en Russie, comme d'une chose possible, mais qui ne toucherait guère que l'Empereur, de sorte qu'il ne paraît pas qu'ils songeraient à exposer leur vie pour défendre le trône. » Le 24 août 1905, au lendemain de la guerre russo -japonaise Guillaume II, s' autorisant de sa longue intimité avec le Tsar, n'hésitait pas à lui communiquer une copie de cette lettre de Bismarck en vue de l'amener à des réformes plus sérieuses encore.
LES PUISSANCES PRÉPARENT l'isOLEMENT DE LA FRANCE 195
pour effet de créer dans les deux Chambres françaises un fort courant anti-russe pendant que l'alliance avec l'Angleterre était devenue beaucoup moins populaire (1). Lord Gran ville le signalait à Palmerston au début de janvier 1840 : « Le sentiment du gouvernement n'est pas aussi vif que celui de la Chambre en faveur de l'Egypte (2) et ces mots dans l'adresse : Respecter des droits nouveaux, faisant allusion au maintien du pouvoir nouvellement établi de Mehemet Ali, est approuvé par tous les partis dans la Chambre des députés (3). » ...« Le but de la Russie (4) est non pas de travailler à concilier les projets différents de la France et de l'Angleterre, mais bien de rendre un rapprochement plus difficile en accordant à nos alliés un appui qui, par la confiance qu'il leur inspirera, peut les rendre moins enclins encore à de raisonnables concessions. L'idée de séparer la France de l'Angleterre, de replacer les puissances dans la position relative où elles étaient après 1815, de reconstituer, en quelque sorte, le traité de Chaumont, n'a pas cessé d'être celle du Cabinet de Saint-Pétersbourg.
J'ajouterai avec regret que l'Autriche, et même la Prusse, sans peutêtre s'en rendre suffisamment compte, plutôt par un malheureux instinct que par une volonté bien arrêtée, tendent au même but et y subordonnent toutes les autres considérations. Ce n'est qu'ainsi qu'on peut expliquer le changement de leur attitude dans l'affaire d'Orient. Tant que cette question s'est présentée seule, tant que les puissances que je viens de nommer ne l'ont considérée qu'extrinsèquement, elles ont manifesté, par rapport aux moyens de la résoudre, une opinion qui se rapprochait singulièrement de la nôtre, avec laquelle elle s'est même confondue un moment ; mais dès que la notoriété d'un dissentiment entre la France et l'Angleterre coïncidant avec l'apparence d'un rapprochement entre cette dernière et la Russie, leur a fait entrevoir la possibilité de dissoudre une alliance dont s'inquiétait leur politique, loin de s'interposer comme médiatrices, elles se sont hâtées, pour élargir la brèche, d'abandonner notre point de vue et de se placer théoriquement à celui du Cabinet de Londres, tout en laissant entendre qu'elles ne participeraient pas aux mesures propres à le rendre pratique, parce qu'elles y
(1) Cette situation avait alors transpiré presque partout à l'étranger.
(2) Les suspicions anglaises à l'égard de notre gouvernement venaient d'être ravivées par un récit confidentiel que Reschid Pacha avait fait à lord Ponsonby,d'un entretien secret avec Pontois. Ce dernier lui communiquait un rapport de Soult qui lui conseillait « de ne pas compromettre l'avenir en se mettant en opposition directe avec Mehemet Ali qui pourrait, un jour ou l'autre, acquérir une grande influence à Constantinople. i- Ponsonby avait montré, à cette nouvelle, la plus entière mauvaise humeur et l'avait aussi manifestée à Palmerston (Ponsonby à Palmerston, 17 décembre 1839).
(3) Lord Granville à Palmerston, 10 janvier 1840.
(4) Soult à Sebastiani, 2 janvier 1840.
196 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'europe
voyaient de graves inconvénients, évidents à nos yeux. Comme si ces inconvénients n'étaient pas la seule cause qui nous empêchait de partager la manière de voir du gouvernement britannique, comme s'il n'était pas dérisoire d'adopter en principe ce qu'on ne croit pas pouvoir exécuter. ...Toute cette tactique se résume en deux mots : On veut rompre Vaillance anglaise à laquelle V Europe doit, depuis dix ans, la prolongation de la paix. »
Paimerston avait, sur ces entrefaites, écrit une longue lettre à Sebastiani dans laquelle, sans entrer dans de très amples détails sur la mission Brunow, il laissait pourtant entendre que la Russie s'était ralliée au plan proposé par le Cabinet anglais, en octobre 1839. « L'Autriche et la Prusse, ajoutait Palmerston, sont entièrement d'accord avec l'Angleterre et la Russie (1); la première ayant délégué exprès, à cet effet, le baron Neumann à Londres (2). « Il ne nous reste donc maintenant que le concours de la France pour établir un accord européen sur une affaire qui est, sans contredit, la plus grave et la plus importante de toutes celles que nous avons eues à traiter pendant ces dernières années. Nous espérons vivement que ce concours ne nous sera pas refusé et que les cinq puissances, marchant d'accord et sur une même ligne vers le but d'un intérêt commun, et général, parviendront par leur fermeté, leur vigueur, leur unanimité et leur désintéressement à écarter, pour bien des années, les dangers graves dont l'état actuel des choses dans le Levant menace la paix de l'Europe (3). »
En présence du vague des explications de Palmerston à Sebastiani sur le projet Brunow, notre ambassadeur avait dû noter de mémoire les points fondamentaux du mémorandum laissé à Palmerston par l'ambassadeur de Russie, et dont le ministre des Affaires étrangères anglais s'était borné à donner lecture à Sebastiani. La Cour de Saint-Pétersbourg proposait donc : « Que le différend entre la Porte et le Pacha soit définitivement réglé sous la garantie des puissances par un partage territorial ; que la part offerte au Pacha avec l'investiture héréditaire
(1) On venait d'apprendre à Londres que le chargé d'affaires de Prusse en Angleterre avait reçu pleins pouvoirs pour signer une convention relative au Levant (Sir G. Hamilton à Palmerston, 20 janvier 1840).
(2) On sut que <■ Brunow se louait grandement de ses rapports avec MM. de Neumann et Hummelauer, qu"il les voyait tous les jours, soit chez lui, soit chez eux et que les instructions que i\l. de Neumann recevait de \ienne étaient les meilleures et ne pouvaient rien laisser à désirer: « Je dis à Nesselrode que M. de Neumann m'écrivait de son côté qu'il s'estimait heureux d'avoir pour collègue à Londres M. de Brunow et que jamais on n'avait tiré un char plus également qu'ils ne le faisaient à eux deux. La vive satisiaction qu'on éprouve ici de la bonne entente actuellement si bien établie entre les deux Cours impériales, se manifeste très visiblement et de toutes les manières » (Le cnevalier de Kaisersfeld à Metternich, 29 janvier-10 février 1840).
(3) Lord Palmerston à Sebastiani, 5 janvier 1840.
LES PUISSANCES PRÉPARENT l'iSOLEMENT DE LA FRANCE 197
soit l'Egypte et la Syrie jusqu'à la forteresse d'Acre comme limite ; que la rétrocession de toutes Tes autres possessions détenues par Mehemet Ali soit effectuée immédiatement (1). »
Ainsi la Russie revenait à son ancien plan où elle voyait un commencement de démembrement de la Turquie, qui consistait à donner au Pacha l'investiture de l'Egypte et de la Syrie. Enfin le Tsar, comme nous l'avons vu, se ralliait aux mesures coercitives. Telle était la partie turco-égyptienne de la convention, mais il existait aussi une partie européenne. Dans l'éventualité d'une marche d'Ibrahim sur Constantinople et de l'appel du Divan, la Russie franchirait le Bosphore avec des troupes de débarquement et elle serait chargée de la défense de €onstantinople au nom de l'Europe. Les autres puissances pourraient alors faire passer les Dardanelles à quelques bâtiments de guerre, de Brousse à Gallipoli. Puis, une fois le but atteint, la convention signée à Londres î^roclamerait la fermeture des détroits à tous les pavillons européens. Le Tsar s'adressait à tous les Cabinets, assuré d'avance de Vadhésion de l'Angleterre, de la Prusse et de l'Autriche. Arrivé à la lecture du passage relatif à la cession de la Syrie à Mehemet Ali jusqu'à Saint- Jean d'Acre, Palmerston, visiblement ennuyé, avait aussitôt dit : « J'ai vainement combattu cette idée dans mes entretiens avec M. de Brunow ; elle compromettrait le principe : l'Egypte seule et le désert pour frontière : voilà le vrai. J'ai ramené M. de Brunow et je suis sûr de l'adhésion des deux autres (2). »
Mehemet Ali venait d'ailleurs, sur les instances de Cochelet, de faire une importante concession. Il se déclarait prêt à abandonner l'Arabie, d'où il avait chassé les ennemis de la Porte, après tant de peines et de sacrifices, au premier ordre du Sultan, et ne semblait plus supposer qu'en aucun cas, on pût lui en laisser le gouvernement sur une autre base que celle d'une admission temporaire. On maintenait ainsi le lien rehgieux qui devait unir les villes saintes au Sultan. Mehemet Ali, en faisant cette concession, avait tenu à dévoiler nettement sa pensée à l'agent anglais, le colonel Hodges, qui rapporta l'entretien qu'il eut avec le Pacha à la fin de décembre 1839. « Il avait caractérisé dans les termes les moins équivoques la politique de l'Angleterre comm~e haute-
(1) Sébastian! à Souît, 5 janvier 1840.
(2) Id.
C'était bien aussi l'influence française que redoutait l'Angleterre dans une extension de puissance de Mehennet Ali.« En me référant à votre dépêche du 17 décembre dernier, relative à l'entretien que vous avez eu avec le prince de Metternich surle projet, suggéré à Constantinople, de donner Tripoli à Mehemet Ali, je dois vous prévenir que le gouvernemeat anglais juge cette mesure peu opportune dans la situation présente. Donner Tripoli au pacha d'Egypte serait pratiquement établir à Tripoli l'ascendant de l'iûfluence française (Lord Palmerston à lord Beauvale, 3 janvier 1840).
ment pernicieuse à ses propres intérêts, non moins qu'à ceux de l'Egypte (1). » Et, sur un ton très ferme, il accentua : « Je suis le pilier et le support de la Turquie ; si l'Angleterre désire la soutenir, qu'elle me laisse ce soin. J'ai été soupçonné par l'Angleterre de m'unir avec les ennemis de mon pays contre mon pays. Mais s'il éclatait une guerre avec la Russie, comme je suis musulman, je négligerais mes différends avec la Porte poiir prouver au monde que je suis le plus solide ami de l'Empire musulman. Mais à Constantinople, un individu (il voulait désigner lord Ponsonby) refuse de me rendre justice pour une raison que j'ignore. J'en appelle au colonel Campbell (celui-ci était assis à la gauche du Pacha) sur son opinion quant à mon attachement à la Turquie et que j'y ai employé toutes mes ressources. Demandez à M. Briggs, un autre négociant anglais, ce qu'il pense de mes opinions et de mes mesures (2). »
Le colonel Hodges, impressionné par ce langage, avait essayé de défendre lord Ponsonby, peu défendable à la vérité (3).
Quelques jours après, en des entretiens avec Medem et Wagner, agents russe et prussien, Mehemet Ali déclara de nouveau qu'il n'accepterait pas de voir ses possessions territoriales réduites à la seule Egypte et qu'à l'exception de Candie, qu'il pouvait difficilement défendre, il ne céderait pas un pouce du pays qu'il avait, en ce moment, en sa possession. A Wagner, Mehemet Ali avait parlé de l'Angleterre avec une extrême violence, allant jusqu'à dire qu'elle avait été chassée jadis de l'Egypte et que si elle s'avisait de vouloir troubler de nouveau le repos de ce pays, il saurait la repousser, poursuivre ses es- ' cadres et porter la guerre jusque dans soji île même. Et Hodges concluait de ces entrevues : « Rien ne mettra le Pacha à la raison, si ce n'est une force imposante devant Alexandrie pour lui demander et exiger sa soumission dans les termes qui pourraient lui être présentés (4). »
(1) Hodhes à Palmerston, 21 décembre 1839.
(2) Hodges à Palmerston, 21 décembre 1839.
(3) « En ce qui concernait lord Ponsonby/ que j'avais l'honneur de connaître, je pouvais donner l'assurance qu'il avait une âme trop haute et trop généreuse pour nourrir contre Sa Hautesse aucun sentiment d'inimitié, et que je n'avais pas de plus grand désir que de l'en convaincre » (Hodges à Palmerston, 21 décembre 1839).
On pouvait vraiment se demander si Plodges parlait sérieusement. Une lettre particulière d'un des agents de Mehemet Ali à Constantinople (7 janvier 1840) relatait une récente conversation de lord Ponsonby avec Reschid Pacha. <f La Russie, lui disait l'ambassadeur anglais, quoiqu'elle désire votre afïaiblissement, est obligée, par politique, à ne pas contrarier les intentions de mon Cabinet. Vous savez que l'Autriche et la Prusse vous sont tout à fait favorables ; la France seule protège Mehemet Ali, mais que peut-elle faire en sa faveur sans notre concours ? » [Archives des Affaires cirangères) .
(4) Hodges à Palmerston, 14 janvier 1840.
LES PUISSANCES PRÉPARENT l'iSOLEMENT DE LA FRANCE 199
Palmerston, très excité contre le Pacha, avait répondu à Hodges : « Je vous notifie (1) qu'à la première occasion, où vous pourrez vous entretenir avec le Pacha et où il vous parlera de ses droits, vous devrez lui dire que votre gouvernement vous a chargé de lui rappeler qu'il n'a aucun droit, excepté ceux que le Sultan lui a conférés, que la seule autorité légitime qu'il possède est celle que le Sultan lui a déléguée sur une partie de ses possessions et dans le dessein qu'il en use pour les intérêts et d'après les ordres de son souverain ; que le Sultan est donc qualifié pour lui retirer ce qu'il lui a donné et que, probablement, il en sera ainsi si sa propre sûreté l'exige. Vous pourrez ajouter que, dans ce cas, si le Sultan n'avait pas les moyens suffisants pour ce faire, il a des alliés qui peuvent les lui fournir. Vous tâcherez aussi de suggérer à Mehemet Ali que s'il devenait nécessaire d'user de moyens coercitifs et que <3es moyens soient suivis de succès, il s'expose à ne pas obtenir du Sultan les conditions qu'il lui avait d'abord proposées ; qu'une garnison qui capitule à temps peut espérer d'honorables conditions, mais qu'une garnison qui résiste peut quelquefois être passée au fil de l'épée (2). » Mais Palmerston ne se bornait pas à cela. Parlant des officiers de la flotte turque à Alexandrie, il ajoutait : « Montrez-leur que comme bons musulmans et comme fidèles sujets du Sultan, ils devraient saisir l'occasion opportune de retourner à Constantinople avec leurs vaisseaux pour se ranger autour de leur souverain et défendre sa personne et son trône (3). »
Le roi Louis- Philippe, dans un esprit conciliateur, avait longuement entretenu lord Gran ville de la convention projetée entre les cinq puissances et la Porte. L'ambassadeur, augurant heureusement de cette communication confidentielle, désirait que son gouvernement y répondît avec la même franchise et dans un même esprit de confiance. Les ministres français d'accord avec le Roi estimaient que ce serait un grand point de gagné que d'obtenir l'accession de la Russie. C'est à ce moment que Louis- Philippe s'était, de nouveau, prononcé contre (Jes mesures coercitives inefficaces, selon lui, pour forcer les Egyptiens à évacuer la Syrie : « L'avance des troupes russes en Syrie exciterait le fanatisme musulman contre les envahisseurs et les conséquences de ce soulèvement pourraient être fatales à l'armée russe (4). » Le Roi et Soult, doutant que la Cour russe agréât la proposition de convention qui marquerait l'abandon de la prétention soutenue depuis le congrès
(1) Palmerston à Hodges, 25 février 1840.
(2) Id.
(3) Id.
(fi) Conversation de Louis-Philippe avec lord Granville, 27 févier 1840.
200 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'europe
de Vienne et contre laquelle la France et l'Angleterre avaient protesté lors du traité d'Unkiar Skelessi, voulaient être fixés. Aussi Sébastian! avait-il demandé à Palmerston quel était le véritable but de la Russie. Et le ministre anglais de répondre : « Mais je n'ai jamais chercbé à abandonner l'alliance et surtout à la sacrifier à la Russie. Il y a seulement entre la Russie et nous une question spéciale, celle d'Orient ; sur toutes les autres questions, l'alliance subsiste, et encore quand je dis entente entre la Russie et nous, je m'exprime mal ; c'est entente entre nous et toutes les puissances qu'il faut dire (1). » Sebastiani ayant dit son étonnement que la communication faite à lord Palmerston du projet Brunow, eût été purement verbale, Palmerston, avec un embarras visible, avait répondu que ce n'était « qu'une ouverture confidentielle, une espèce de plan qui était fort loin d'être définitif et dont plusieurs parties n'étaient point admissibles dans la teneur, et qu'en conséquence, Palmerston avait été chargé de rédiger un projet nouveau où les garanties nécessaires fussent clairement stipulées et qui serait communiqué à toutes les puissances (2). » Toutefois, il avait répété (ce que Sebastiani avait omis de rapporter à Paris), que les puissances regarderaient la mer Noire comme close (3).
La question de l'augmentation de nos forces navales préoccupait aussi Palmerston. Malgré les assurances données par notre gouvernement, celui-ci s'était de nouveau plaint de cette augmentation qui laissait la flotte active anglaise en minorité par rapport à la flotte française. Sebastiani ne put qu'affirmer de nouveau que jamais la France n'avait pensé à changer d'une façon notable le pied habituel de ses forces maritimes, sans en avertir préalablement ses alliés.
Le Cabinet de Paris qui s'était, on le sait, montré sceptique sur le projet Brunow, avait appris avec satisfaction que le gouvernement anglais ne l'acceptait que sous réserve de nombreuses modifications. Soult avait profité de l'occasion pour donner à lord Granville les explications les plus satisfaisantes sur l'état de nos armements maritimes. Il lui rappelait que si, dès le 15 juin 1839, il lui avait annoncé l'intention du gouvernement du Roi de porter jusqu'à quinze le nombre de nos vaisseaux dans la Méditerranée, cette communication n'avait donné lieu, de la part du gouvernement anglais, à aucune réserve, mais il n'y avait jamais eu, en réalité, que neuf bateaux sous le commandement de l'amiral Lalande. L'escadre de réserve de six bateaux, formée à Toulon sous le commandement d'un vice-amiral avait simplement subi
(1) Sebastiani à Soult, 10 janvier 1840.
(2) li.
(3) Id.
LES PUISSANCES PRÉPABENT l'iSOLEMENT DE LA FRANCE 201
une réorganisation purement administrative. Ces six bateaux (1) n'étaient même pas en état de prendre tous la mer. L'esoadre française ne comptait donc que neuf bateaux dans les mers du Levant, alors que l'Angleterre n'en avait jamais eu moins de douze, et souvent quinze à seize. La disproportion était donc notoire. Elle était d'ailleurs encore plus grande dans les ports de l'Atlantique. Ces explications avaient paru satisfaire Palmerston.
On attendait anxieusement les déclarations du discours du trône en Angleterre. La reine Victoria y annonça son prochain mariage avec le prince Albert de Saxe-Cobourg Gotha, mais ne mentionna aucune trace de dissentiment avec la France, constatant seulement l'accord des puissances sur la question d'Orient.
La presse française qui, au cours de cette période agitée, avait souvent, par ses violences de langage, compliqué la tâche du gouvernement français, fut assez mal inspirée, à cette heure, pour représenter les concessions faites par le Tsar à l'Angleterre comme extorquées à la Russie par crainte de la France. L'Empereur et Nesselrode n'avaient pas dissimulé leur mécontentement à lord Clauricarde. Palmerston, attisant le feu, écrivait alors à ce dernier qu'il était persuadé que ces articles de la presse française avaient pour but de « piquer le Cabinet russe et de Vempêcher, sHl était possible, de s^unir à l'Angleterre et à V Autriche pour soutenir le Sultan contre Mehemet Ali (2) ». Lord Clauricarde, à la suite de
(1) Voir Soult à Sébastian! 13 janvier 1840.
(2) Palmerston à lord Clauricarde, 3 février 1840.
Le Tsar était exaspéré de la récente adresse des Chan>bres françaises au sujet de la Pologne pour laquelle la France entière, entraînant le gouvernement, montrait ses ardentes sympathies. Nesselrode avait adressé à ce sujet une dépêche très ferme à Medem, avec ordre de la communiquer au gouvernement français. « La dépêche en question écrite avec habileté et évidemment avec beaucoup de mal, n'est pas, comme je vous l'ai dit, une demande dignement conçue pour obtenir une explication, mais reflète avec ses épigrammes et ses sarcasmes un document convenant plutôt à un article de journal qu'à la dignité d'une grande puissance offensée. Mais toutefois, si aiguës que puissent être les expressions des griefs que cette lettre apporte en France, V. S. n'a pas lieu de craindre qu'il existe ici la moindre intention de préparatifs pour entrer en guerre avec la France. » (Lord Clauricarde à Palmerston, 4 février 1840). Plus encore que l'Adresse, le discours du duc de Dalmatie à la séance de la Chambre des Pairs, du 6 janvier 1840, avait blessé le gouvernement russe. Le moment était mal choisi -,16 gouvernement impérial venait de porter à la connaissance du gouvernement irançais les menées des réfugiés polonais à l'étranger, spécialement en France et à Carouge, près Genève, et Nesselrode songeait à faire partir pour Paris le comte Pahlen. « Nous ne sommes pas juges de la manière dont le gouvernement français peut entendre sa dignité, mais o'est ainsi, du moins, que nous entendons la nôtre. Veuillez donc, en communiquant ces observations au Cabinet des Tuileries, vous borner à lui déclarer que nous avons pris acte de ses paroles. Pour peu qu'il puisse tenir encore à nos rel . ions avec lui, il examinera jusqu'à quel point un pareil langage est susceptible d'en assurer la continuation ultérieure » (Nesselrode à Medem janvier 1840). Soult répondit qu'il n'avait nullement entendu blesser la Russie, mais qu'il avait simplement voulu marquer que
202 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'europe
ses entrevues avec le Tsar et le comte Orlofî, faisait, le 29 janvier 1840^ de graves communications à Palmerston. Il annonçait que le Tsar avait été frappé et flatté de la manière dont la reine Victoria avait reçu le baron Brunow. Nicolas I®^ se fiait entièrement à la sagesse et à la loyauté du gouvernement anglais pour amener la question de Syrie à un règlement satisfaisant. Aucune crainte de guerre n'existait en Russie, bien que les récents débats des Chambres françaises aient mis fin à tout espoir de voir la France s'unir aux autres grandes puissances : « Le comte Orlofî a insisté sur l'éventualité possible d'une demande d'assistance armée de ses alliés par le Sultan dans les détroits ottomans, et sur celle de l'amiral français pour entrer dans les Dardanelles sans y être invité, tout en ayant une flotte suffisante pour lui permettre de forcer l'entrée. Le comte Orlofî dit que si une collision survenait, l'Angleterre pourrait compter sur l'Empereur, et S. M. Impériale regarderait toute attaque ou
les traités de 1815 étaient méconnus quant à la Pologne et qu'il réclamait, au nom du gouvernement français, partie contractante à ces actes. Mais, dans l'état actuel des relations franco-russes, était-il bien habile de dire cela à la tribune plutôt que dans une conversation ?
L'animosité du Tsar contre la France avait sa répercussion dans le Corps diplomatique étranger, car, peu après, le comte Rossi, ministre de Sardaigne à Pétersbourg, prenait, à son tour, fait et cause pour le Tsar : « Deux circonstances ont encore contribué à envenimer les relations déjà très âpres des gouvernements russe et français. Votre Excellence aura, sans doute, remarqué le paragraphe au sujet de la nationalité polonaise, inséré dans l'Adresse des Chambres françaises. L'inconvenance habituelle de ces vœux a pris, cette fois, un caractère officiel par la participation inconcevable d'un ministre du Cabinet français, aussi M. de Medem n'a-t-il pas tardé à recevoir sur cet acte d'hostilité flagrante des observations qu'on me dit très vives et qu'il a été chargé de communiquer sans réserve au gouvernement des Tuileries » (Le comte Rossi, ministre sarde à Saint-Pétersbourg, à son gouvernement, 27 février 1840, Archives d'Etat à Turin).
On sait aussi la haine du Tsar contre le catholicisme et qui venait de se traduire par une série de mesures contre lui et spécialement contre les Grecs unis : « La princesse Wolkonsky ayant embrassé, à Rome, la foi catholique, l'Empereur, indigné, l'a expulsée des limites de l'Empire. A cette occasion a paru un oukase qui, en renforçant la loi contre les sujets russes du culte grec qui changeaient de religion, détermina les peines auxquelles ils se trouveront encore exposés en dehors de l'action disciplinaire prononcée par la loi. ...On apprend, en même temps, que l'évêquede Podlachie, en Pologne, s'étant permis des observations, à la vérité un peu vives, à l'égard de certaines mesures concernant la religion catholique, a été enlevé de son siège et envoyé en exil » (Le comte Rossi à son gouvernement, 18/30 mai 1840). Les mesures prises presque partout, et spécialement dans les provinces occidentales, contre le catholicisme, étaient ainsi jugées par les agents autrichiens en Russie : « Le but de ces mesures est évident, c'est l'extirpation dans ces pays de la religion catholique » (Kaisersfeld à Metternich, 13/25 février 1840). Un mémoire a été présenté à l'Empereur, dans lequel il est exposé que l'union, la force, la puissance de l'Empire sont dans l'union religieuse ; cette thèse a frappé et séduit l'Empereur par son appai^ent caractère et son énoncé facile ; la dernière insurrection polonaise a fait jeter de profondes racines à cette thèse dans l'esprit de S. M.... le principe du gouvernement russe, c'est-à-dire la violence, se manifeste en tout, même dans les choses de foi et de conscience. » Quelle admirable psychologie les agents austro-allemands n'avaient-ils pas du caractère russe ? Ne la retrouve-t-on pas dans ces réflexions finales de Kaisersfeld : « Qu'opère cett&
LES PUISSANCES PRÉPARENT l'iSOLEMENT DE LA FRANCE 203
injure faite à nos vaisseaux comme étant faite à lui-même et nous enverrait dix vaisseaux de ligne au moment voulu (1). » Preuve manifeste de l'étroit rapprochement entre la Russie et l'Angleterre et la perte que la France venait encore de faire sur ce terrain !
Nesselrode avait aussi abordé avec lord Clauricarde la question de la quantité et de la proportion des forces qui devraient être employées pour la garde des détroits, et avait montré qu'il serait difficile à la Russie de se lier à une telle convention par suite des forces qu'elle devrait transporter sur les bords du Bosphore où il lui faudrait maintenir un effectif suffisant. Aussi Nesselrode avait-il semblé disposé à ne faire intervenir aucune stipulation précise quant au nombre des forces à employer si le Sultan les réclamait ; mais sur une observation qui lui avait échappé, lord Clauricarde avait compris que le gouvernement impérial ne serait pas si accommodant pour la part de chacun, si la France était partie au traité (2). Nesselrode avait insinué que le désir possible de la France de montrer une force imposante devant les murs de Constantinople pourrait être la seule source possible de difficultés dans cette partie de la négociation (3).
Palmerston avait donné confidentiellement lecture à Sébastian! du projet de convention qu'il avait élaboré relativement à la question d'Orient. Il s'agissait d'une convention en huit articles, précédée d'un préambule entre les grandes puissances, d'une part, et la Porte, de Vautre. Les puissances, après avoir déclaré que l'intégrité et l'indépendance de l'Empire ottoman importent à l'équilibre comme à la paix de l'Europe, poseraient les conditions suivantes : le Sultan déclarerait qu'il accorde à Mehemet Ali l'investiture héréditaire de l'Egypte à la condition de la rétrocession immédiate des autres territoires occupés par le Pacha.
Si elle était refusée et si un mouvement de l'armée égyptienne venait à menacer Constantinople, le Sultan appellerait le secours des puissances. Il demanderait à la Russie des troupes de débarquement, que Palmerston évaluait à quinze mille hommes, à la France et à l'Angleterre deux vaisseaux et six frégates qui passeraient les Dardanelles (4) et iraient croiser sur les côtes d'Asie; à l'Autriche un détachement de
manière d'agir du gouvernement ? Elle tue dans le cœur des sujets tous les bons sentiments ; elle rend les esprits et les âmes incapables d'élan, d'amour et de dévouement elle donne seulement plus d'énergie aux sentiments égoïstes et personnels, elle désenchante l'existence ; elle ôte à la vie sociale sa plus belle valeur en ne lui laissant que le caractère d'une contrainte violente ; enfin elle sème pour l'avenir des orages et des tempêtes » (Kaisersfeld à Metternich, 13/25 février 1840). (En marge de ce rapport, Metternich avait écrit ces mots : «Cette franchise fait honneur à M. de Kaisersfeld).*
(1) Lord Clauricarde à Palmerston, 29 janvier 1840.
(2) Lord Clauricarde à Palmerston, 11 février 1840.
(3) Id.
(4) Sebastiani à Soult, 20 janvier 1840.
204 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'europe
son escadre qui suivrait les escadres franco-anglaises. Les escadres combinées couperaient, en outre, les communications entre l'Egypte et la Syrie aux vaisseaux du Vice-roi et arrêteraient tout transport de munitions de guerre ou de bouche. Les puissances aideraient, de plus, le Sultan à récupérer Candie. Puis, dès que celui-ci aurait atteint le but qu'il se propose, tous ces secours quitteraient la mer de Marmara. Enfin, la clôture des détroits à tous les pavillons de guerre est formellement reconnue comme faisant partie du droit public européen. Toutefois, la Porte garantirait, en temps de paix, à tous les pavillons marchands, le libre accès des eaux de Constantinople et à toute frégate portant à son poste un envoyé diplomatique. Le projet Palmerston avait rencontré, comme il fallait s'y attendre, plusieurs objections de la part de Brunow qui eût préféré — on devine pourquoi — une convention des puissances entre elles (1). Elles auraient ensuite agi auprès de la Porte, en conséquence des clauses convenues.
Soult trouvait dans le projet une notable amélioration sur les précédents ; mais, persistant dans son plan primitif, il ne pouvait accepter que Mehemet Ali fût réduit à la seule Egypte: « Je suis convaincu que, plutôt que de subir ces conditions, Mehemet Ali s'exposerait aux plus grandes extrémités et que, tout en s'abstenant peut-être de marcher sur Constantinople, il n'hésiterait pas à envahir la Mésopotamie, à enlever à la Porte des provinces dont les ressources lui permettraient d'opposer aux résolutions des puissances la résistance la plus énergique. Contre de telles entreprises, que pourraient les moyens de coaction indiqués par le nouveau projet anglais ? Que pourrait même l'intervention russe dans les limites où il tend à la contenir ? N'est-il pas évident qu'une fois entrés dans cette voie, les puissances n'auraient d'autre alternative que de reculer devant l'audacieuse attitude de Mehemet Ali, ou de recourir au seul moyen réel de protéger la Porte en autorisant l'intervention russe dans le sens le plus étendu ? (2) »
Le gouvernement français estimait Mehemet Ali plus fort qu'il n'était, en réalité. Il pensait aussi que la Porte ne pourrait gouverner qu'avec la plus extrême difficulté les provinces qu'on arracherait à Mehemet Ali. Pourquoi alors ne pas les laisser à ce dernier ? (3)
(1) Sébastian! à Soult, 20 janvier 1840.
Nesselrode n'avait pas dissimulé son mécontentement devant les objections faites par le Cabinet anglais à certains points du projet Brunow et que corrigeait le projet anglais : « On a une singulière idée à Londres, s'était-il écrié, on veut suspendre la négociation jusqu'à ce que la Porte ait envoyé un plénipotentiaire pour y prendre part » (Kaisersfeld à Metternich, 12/24 février 1840). Ainsi perçaient bien toutes les arrièrepensées russes.
(2) Soult à Sebastiani, 26 janvier 1840.
(3) Soult à Sebastiani, 26 janvier 1840.
Notre gouvernement avait annoncé à nos agents diplomatiques en Europe to«tes
LES PUISSANCES PRÉPARENT l'iSOLEMENT DE LA FKAKCE 205
Un événement qui n'était pas si inattendu que certains voulaient le supposer, venait d'apporter un élément nouveau à une question déjà si embrouillée : Neumann avait remis au nom de Metternich, un projet à Palmerston, qui n'était autre que la répétition du plan russe. Ainsi Metternich, après tant de tergiversations, tant de récriminations contre le Tsar, se rangeait docilement à ses côtés 1 Neumann avait, en outre, demandé si, en cas d'accord des quatre puissances et du refus de la France, on se passerait de cette dernière ; à quoi Palmerston avait froidement répondu : oui ! L'Autriche, cependant, en proie à de graves difficultés politiques et financières, ne devait pas envisager d'un cœur ferme la perspective d'une guerre.
Au début de février 1840, Neumann, dans une visite à Sebastiani, lui avait laissé entendre qu'il serait bien utile de ramener la France à un concert européen en écartant des anciennes propositions tout ce qui touchait aux mesures coercitives contre le pacha d'Egypte auquel on pourrait peut-être laisser ses possessions en deçà du Taurus.
Palmerston, à qui Sebastiani avait communiqué cette proposition, lui
les réserves qu'il mettait au deuxième projet Brunow, non moins que les réserves anglaises et Bai'ante s'en était ouvert aux ambassadeurs d'Autriche et d'Angleterre en Russie. Mais lord Clauricarde, dans un entretien qui eut lieu quelques jours après avec Kaisersfeld, avait, une fois de plus, joué sur les mots. Sans parler des réserves formelles de Palmerston, il avait laissé entendre que, « d'après les dernières nouvelles, les principaux membres du Conseil s'étaient individuellement prononcés en faveur des propositions russes et que lord Palmerston allait s'occuper de la rédaction d'un projet de conventions. J'ai su, d'un autre côté, que M. le comte Orloff s'est énoncé dans un sens entièrement semblable en ajoutant que les instructions et les pouvoirs dont V, A. a muni M. de Neimiann avaient principalement produit les bonnes dispositions que montraient lord Palmerston et les membres du Conseil, Lord Clauricarde m'avait dit la même chose » (Kaisersfeld à Metternich, 15/27 janvier 1840). La manifestation de lord Clauricarde avait produit un eflet immédiat et Kaisersfeld écrivait avec irohie: « Comment, dès lors, expliquer que le général Sebastiani ait pu écrire à Paris ce que le maréchal Soult a communiqué à M. de Barante ? Comment expliquer qu'un ambassadeur résidant à Londres, et un président du Conseil et ministre des Afïaires étrangères aient pu ainsi s'abuser ? Quelle idée prendre d'un Cabinet et d'une diplomatie sans base ni direction, jouets de l'incertitude et flottant au gré de tout vent ? Le phénomène s'explique par ce que V. A. dit de la position du gouvernement français dans sa dépêche à Constantinople du 24 décembre, position qui a rendu ce gouvernement incapable de se rendre compte ni de ce qu'il veut, ni de ce qu'il ne veut pas, qui lui a ôté tout discernement et l'empêche, par je ne sais quel vertige, quel éblouissement, de voir aucune chose dans son vrai jour » (Kaisersfeld à Metternich, 15/27 janvier 1840). Le 9 février, Kaisersfeld revenait sur ce qu'il avait dit. « Lord Palmerston a rédigé un projet de convention tellement difïérent de celui présenté par MM. de Brunow et Neumann, que ces deux négociateurs ont dû déclarer qu'ils ne pouvaient l'accepter... L'Empereur a été fort afïecté des nouvelles qu'il vient de recevoir d'Angleterre, et, par cette raison, S. M, n'est pas venue au bal du comte Woronzofî... Lord Clauricarde paraît croire que l'affaire s'arrangera après quelque délai, qu'il dit être nécessaire à lord Palmerston pour la conduire à bien » (Kaisersfeld à Metternich, 28 janvier-9 février 1840).
206 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET L'EUROPE
avait sèchement répondu : « C'est purement et simplement proposer de ne rien faire. »
La proposition de Neumann était- elle sincère, ou voulait-il confirmer la France dans ses espérances et accentuer ainsi ses divergences avec les autres Cours ? La question pouvait se poser. A Vienne, Sainte- Aulaire, notre ambassadeur, qui luttait opiniâtrement pour rétablir notre influence, se prenait au découragement en constatant l'attitude de Metternich : « Le chancelier en est venu à me refuser la conversation sur les affaires d'Orient ; il a même fini par me dire que nos entretiens sur ce sujet ne pouvaient avoir que la valeur de commérages nuisibles et qu'il était mieux de s'en abstenir. Dans une telle situation, je ne dis pas seulement que ma présence à Vienne est inutile, je dis qu'elle est nuisible et qu'elle détériore une position que, depuis sept années, j'étais laborieusement parvenu à faire et à maintenir très bonne. Je ne retrouverais pas cette position pour m'en servir au besoin, si je laissais s'établir entre M. de Metternich et moi des habitudes de froideur et de réticences qui dégénéreraient bientôt en humeur réciproque (1). »
Combien il avait dû être pénible à Sainte- Aulaire de se résoudre à un pareil aveu ! L'attitude de l'Autriche devenait d'ailleurs de plus en plus caractéristique, puisque, en annonçant à notre ambassadeur les difficultés que rencontrait Brunow à Londres, Soult lui disait avec un sens parfaitement exact de la situation : « M. de Neumann n'a pas porté moins de zèle que lui et a mis beaucoup moins de mesure dans les efforts qu'ils ont fait en commun pour le succès de la combinaison dont le résultat devait être de laisser la France isolée et sans alhés pour livrer l'Orient à la prépondérance de la Russie (2). »
Sainte-Aulaire, qui avait obtenu son congé, avait eu, à la fin de février 1840, cette dernière conversation avec Metternich: «Je m'inquiète de la froidemr qui tend à s'établir entre vous et nous... Au mois de mai de l'année dernière, nous avons répondu les premiers à votre appel, que nous avons entouré de notre confiance... C'est le refus de la Russie qui a détruit l'espoir d'une entente commune à Vienne. Chaque puissance s'est vue alors dans la nécessité de suivre une marche isolée et s'il est arrivé, sur quelques points, que la France se soit écartée de la voie que vous jugiez la moins calculée, vous n'avez eu à lui reprocher aucun tort envers vous, aucune démarche tendant à infirmer votre influence ou à contrarier votre politique... Vous, au contraire, au premier dissentiment survenu entre vous et la Russie, entre nous et l'Angleterre, vous avez levé votre bannière et vous êtes serré contre nos adversaires. Pouvez-
(1) Sainte-Aulaire à Soult, 30 janvier 1840.
(2) Soult à Sainte-Aulaire, 14 février 1840.
LES PUISSANCES PRÉPARENT l'iSOLEMENT DE LA FRANCE 207
VOUS être surpris qu'un tel procédé nous ait été sensible ? Et, récemment encore, quand il s'agissait à Londres de faire prévaloir une combinaison dont le résultat eût été de laisser la France isolée et sans alliés, M. de Neumann n'a pas montré moins de zèle que M. de Brunow pour le succès de cette combinaison et a même mis dans ses efforts moins de mesure que celui-ci (1). »
Metternich avait protesté contre diverses insinuations de Sainte- Aulaire et déclaré, en ce qui concernait Neumann, que « les instructions de M. de Neumann lui prescrivaient de ne permettre l'adhésion de l'Autriche qu'à un plan ayant reçu l'assentiment de la France (2). » Mais, dans son zèle, Neumann pouvait-il dire qu'il avait suivi la lettre de ces instructions, si toutefois elles avaient été données ? Soult avait su formellement qu'il avait appuyé, de toutes ses forces, le plan russe (3). Il apparaissait de plus en plus aujourd'hui que l'Autriche, tout comme la Russie, s'éloignait de la France. Comment pouvait-on alors douter de l'attitude de la Prusse ?
Dans le courant de janvier 1840, Werther avait dit à notre chargé d'affaires, Humann : « Nous marcherons avec l'Autriche (4). « La Prusse, subissant sans doute l'ambiance, devenait décidément hostile à Mehemet Ali. Werther traitait le Vice-roi de forban et déclarait que les officiers prussiens qui avaient pris part à la bataille de Nézib dépréciaient ses forces (5). Brunow venait d'écrire à l'agent russe à Berlin que si la France refusait de donner son assentiment à la marche suivie à l'égard de Mehemet Ali, l'Angleterre se séparerait d'elle et ne reculerait pas devant les mesures coercitives qu'on croirait devoir employer contre le Vice-roi. Il est vrai que, dans ses entretiens avec nos agents, le baron de Werther protestait de son vif désir de voir la France partie à un arrangement en vue du maintien de la paix à laquelle la Prusse tenait avant tout, mais au fond celle-ci était avec les deux autres Cours continentales, et comment en douter puisque Werther et le prince de Wittgenstein ne cessaient de dire qu'ils suivraient l'Autriche, donc aussi la Russie.
Brunow pensant qu'il fallait agir vite, pressait Palmerston d'aboutir, ou, tout au moins, de préparer les voies par un protocole initial. Il s'ef-
(1) Sainte-Aulaire à Soult, 24 février 1840.
(2) Id.
(3) Soult à Humann, 1" février 1840.
(4) Humann à Soult, 16 janvier 1840.
(5) Humann à Soult, 23 janvier 1840.
forçait de mettre en valeur tous les avantages d'un accord russo- anglais. Le Conseil des ministres anglais, avec plus de sagesse, venait de décider à l'unanimité que le Sultan devrait être appelé comme partie contractante, Sebastiani augurait heureusement de cette décision et écrivait à Soult, le 28 janvier 1840 : « Qu'aucun intérêt sérieux pour nous n'avait encore été compromis, qu'aucune position importante n'avait encore été prise (1). » Pendant que Sebastiani s'illusionnait ainsi, les événements préparaient peu à peu l'isolement complet de la France et un redoublement de l'intimité des trois Cours du Nord auxquelles vint se joindre l'Angleterre; c'était, en réalité, la solidarité des puissances pour soutenir le principe monarchique contre la France révolutionnaire. Le gouvernement français, moins optimiste que notre ambassadeur à Londres, sous la pression des Chambres et d'une partie de l'opinion, rappela Sebastiani. Le général, qui s'était distingué par ses éminentes qualités de chef militaire, n'avait pas paru posséder celles qui font les bons diplomates. Les hommes d'action ont rarement la souplesse de langage, l'acuité d'observation, la science des nuances et des sousentendus qui ne s'acquièrent que par une longue expérience dans des milieux spéciaux.
Ce qui put consoler Sebastiani de son échec diplomatique ce fut les sincères regrets qu'il laissait à Londres, et la dignité de maréchal de France que lui conféra le gouvernement français. Soult, plus subtil (2), avait déjà, à plusieurs reprises, laissé entendre à Sebastiani certains reproches : « Je regrette quelquefois de ne pas trouver dans votre correspondance sur l'état intérieur du pays que vous habitez, des détails, et surtout des appréciations auxquelles votre esprit judicieux donnerait tant de prix (3). » On sait, en effet, avec quelles difficultés intérieures la Grande- Bretagne était aux prises : la question irlandaise se posait grave et ne pouvait être envisagée sans crainte.
Le gouvernement français envoya à Londres Guizot. Cet homme d'État, outre les éminentes qualités qui le désignaient à ce choix, appartenait à la religion réformée et pouvait, de ce chef, plaire doublement au gouvernement anglais à une heure où, partout, les questions confessionnelles jouaient un rôle considérable, tant dans la politique intérieure que dans la politique extérieure. Toutefois, Guizot était pour la paix à
(1) Sebastiani à Soult, 28 janvier 1840.
(2) n C'était un de nos hommes d'affaires les plus marquants, mais toujours lent et lourd, il a fini par le devenir -excessivement ; c'était son système » (Appréciation de Barante sur Sebastiani faite à Kaisersfeld. Le chevalier de Kaisersfeld à Metternich, 30 janvier-ll février 1840).
(3) Soult à Sebastiani, 20 janvier 1840.
LES PUISSANCES PRÉPARENT l'iSOLEMENT DE LA FRANCE 209
tout prix (1), vu les graves difficultés intérieures et extérieures de la monarchie de Juillet. On jugea qu'un homme plus ferme eût été préférable à Londres dans la situation présente. Quelques feuilles anglaises s'exprimaient en termes à peine courtois sur notre nouvel ambassadeur. « Les habitudes de sa vie, ses essais malheureux pour devenir un homme du monde, le mettront mal à l'aise dans les cercles sociaux dans lesquels il sera appelé à se mouvoir et l'on ne tardera pas, en Angleterre, à le regarder comme plus apte à figurer dans la société des chefs les plus distingués de nos universités que parmi les hommes d'État et les membres de la haute noblesse de la Grande-Bretagne. Un tel choix, tant sous le rapport politique que sous le rapport social est, par conséquent, absurde et ne peut être expliqué que par la nécessité de trouver un poste confortable pour un politique désappointé. » Ainsi parlait le Times (2). Le Morning Chronicle (3) jugeait ainsi du choix de M. Guizot : « Tous les journaux français de jeudi s'entretiennent de l'espèce d'émeute qui a eu lieu dans le Cabinet pour forcer la main au Roi pour la nomination de M. Guizot, en remplacement du général Sebastiani... Nous sommes charmés, toutefois, de voir un homme comme M. Guizot envoyé parmi nous... Nous devons le considérer comme venant accomplir en Angleterre, une mission de paix et nous pensons qu'il sera porteur de pouvoirs qui l'autoriseront à faire les concessions qui, seules, peuvent rétablir la bonne harmonie entre les deux pays. ...Le gouvernement français y regardera à deux fois avant de rompre une alliance qui, si elle est franchement et loyalement exécutée, ne peut qu'être avantageuse aux intérêts des deux pays. Nous savons que le maréchal Soult a déjà donné une preuve de son désir de continuer les relations de bonne amitié en convoquant un Conseil dans lequel il a été décidé que toutes les demandes principales des commissaires anglais pour la négociation d'un traité de commerce entre les deux pays seraient acceptées (4). » Dans les instruc-
(1) Barante disait au sujet de cette nomination ; « J'ai reçu une grande nouvelle, M. Guizot a été nommé ambassadeur à Londres ; cette nomination a sûrement été faite dans un esprit de conciliation, et nous nous mettrons d'accord avec l'Angleterre et la Russie, sauf certaines modifications quant à la forme et même quant au fond » (Conversation de Barante avec Kaisersfeld). (Le chevalier de Kaisersfeld à Metternich, 30 janvier-11 février 1840).
« M. de Barante éprouve une joie tout à fait extraordinaire de la nomination de M. Guizot. Il a l'air de croire le salut du monde confié aux mains de ce nouvel ambassadeur » (Kaisersfeld à Metternich, 3/15 février 1840).
(2) Début de février 1840.
(3) Id.
(4) Brunow signalait à Nesselrode plusieurs articles du Morning Chronicle qui paraissaient annoncer l'intention du gouvernement anglais de préparer l'opinion publique à une rupture avec la France. « V. A. aura remarqué ces articles et la grande force de leur langage. Il faut donc croire que lord Palmerston n'entend pas faiblir et reculer et qu'il espère entraîner la France en l'intimidant. Dans tous les cas, la déclaration de
210 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'europe
lions désabusées que Guizot recevait de notre gouvernement, on lui rappelait les efforts faits depuis quelques mois par la France pour placer la Porte sous le protectorat de l'Europe et mettre ainsi fin au protectorat exclusif consacré en faveur de la Russie par le traité d'Unkiar Skelessi : « Le gouvernement du Roi a cru et croit encore que, dans la position où se trouve Mehemet Ali, lui offrir moins que l'hérédité de l'Egypte et de la Syrie Jusqu'au mont Amanus, c'est s'exposer de sa part à un refus certain qu'il appuierait au besoin par une résistance désespérée dont le contre-coup ébranlerait et, peut-être, renverserait PEmpire ottoman ; il croit que la Porte, rentrant en possession de l'île de Candie, du district d'Adana, de l'Ai'abie, et conservant sur l'Egypte et la Syrie un droit de souveraineté consacré par diverses conditions mises à la charge du Vice-roi et de sa famille, serait replacée dans une situation plus forte, plus honorable, plus élevée qu'elle n'était peut-être en droit de s'y attendre, après les imprudences du dernier Sultan... Le Cabinet de Londres, au contraire, se montre convaincu de l'impossibilité de rendre à l'Empire ottoman une consistance suffisante et d'imposer à l'ambition de Mehemet Ali des barrières efficaces, tant qu'on ne l'aura pas renfermé dans les limites de la seule Egypte. Il regarde comme indubitable la prompte soumission de ce Pacha aux injonctions de l'Europe, dès qu'il aurait la certitude que les puissances sont unanimement résolues à les appuyer par des moyens de coaction (1). «
Souît résumait ensuite les missions Brunow, puis, quant à l'attitude de la Prusse et de l'Autriche, il faisait cet aveu : « Le rôle que la Prusse et l'Autriche ont joué en cette circonstance est pénible à rappeler, parce qu'il prouve qu'il est des préjugés, des préoccupations, des entraînements auxquels certains Cabinets ne sauront jamais résister, lorsque l'occasion de s'y livrer se présentera à eux. Ces deux Cours qui, jusqu'alors, avaient presque complètement approuvé nos vues et nos propositions sur les affaires d'Orient, ont à peine entrevu la possibilité
V. A. que l'Autriche restera unie à la Russie ne pourra produire qu'un favorable effet sur le Conseil britannique, et vaincra probablement ses dernières hésitations » (Kaisersfeld à Metternich, 7-19 février 1840). C'est à ce monaent que Barante confiait candidement à Kaisersfeld que Soult venait de lui écrire que lord Palmerston se montrait de jour en jour plus conciliant. Nesselrode plaçait sous les yeux du chevalier de Kaisersfeld une importante communication qu'il faisait à Brunow : * Il est impossible de prouver mieux ni avec plus de dignité à lord Palmerston que le fait M. le vice-chancelier dans sa lettre à M. de Brunow, et que ce dernier est autorisé à faire lire au principal secrétaire d'État, que le débat n'est pas entre la Russie et la France, mais entre celle-ci et l'Angleterre et de mettre dans une plus vive lumière l'inconséquence et la contradiction qu'il y aurait de la part de lord Palmerston à reculer, à renoncer à tout ce qu'il a avancé et soutenu et exposé avec tant de force dans sa dépêche à lord Granville du 29 octobre » (Kaisersfeld à Metternich, le 7/19 février 1840). (1) Soult à Guiïot, 19 février 1840.
LES PUISSANCES PRÉPARENT l'iSOLEMENT DE LA tRANCE 21i
d'une alliance formée contre nous sur des bases toutes contraireSj qu'abandonnant leurs convictions, désavouant leurs déclarations antérieures, elles se sont empressées d'adhérer par avance à la ligue qui semblait au moment de se conclure (1). »
Soult terminait ainsi : « Les dispositions du gouvernement du Roi à l'égard de la Grande-Bretagne sont aussi bienveillantes, aussi conciliantes qu'à aucune autre époque ; les modifications nombreuses que nous avons déjà apportées à nos propositions primitives, les efforts souvent heureux que nous n'avons cessé de faire pour amener le Vice-roi d'Egypte à y adhérer, disent assez le prix que nous mettons à nous rapprocher de nos alliés, à leur faciliter les moyens de s'entendre avec nous. ...Tout ce que vous ferez pour conserver les liens un peu relâchés de notre alliance avec le Cabinet de Londres aura la pleine approbation du gouvernement du Roi. Je dois cependant y mettre deux restrictions : la première, qu'il est presque superflu d'indiquer, c'est qu'à moins d'une autorisation formelle et spéciale, vous ne devez prendre part à aucun acte, apposer aucune signature dont l'effet serait d'engager la France ; la seconde, c'est que vous aurez à éviter soigneusement tout ce qui tendrait à nous faire entrer dans la voie des conférences et des protocoles ; il est trop évident, d'après ce qui s'est passé en dernier lieu, que nous aurions souvent la chance de nous y trouver isolés (2). »
Certes, ces instructions ne prêtaient pas à la critique, si on admet le point de vue de la France de se refuser, contre l'avis de l'Europe, à l'emploi de mesures coercitives contre Mehemet Ali ; mais, en déclinant d'entrer « dans la voie des conférences et des protocoles », elle courait le risque de se trouver isolée. Eût-il été plus sage, pour elle, de tenter un nouvel effort de conciliation devant l'Europe liguée contre nous, et pour cela être présente à ces conférences ? L'alternative était grave : en la tranchant dans le sens intransigeant le gouvernement français encourut une lourde responsabilité, car un avenir prochain devait démontrer qu'il avait fait trop fonds sur la résistance qu'il croyait Mehemet Ali capable d'opposer à l'action des quatre grandes puissances. Palmerston, dans la séance du 21 février 1840, faisait, à la Chambre des Communes, une déclaration, où, feignant d'apprécier les sentiments exprimés par Soult à Guizot sur l'union de la France et de l'Angleterre, il aveuait qu'une partie de la presse anglaise avait tenu, depuis quelques années, à l'égard de la France, un langage irritant. « Il y a des liens d'union trop profondément enracinés, trop véritablement fondés sur les intérêts vitaux des deux nations ; et je puis calmer les préoccu-
(1) Soult à Guizot, 19 février 1840.
(2) Id.
212 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'europe
pations du très honorable baronnet qui a dit qu'il y aurait ce mois-ci, quinze vaisseaux de ligne en construction, en l'assurant que, dans mon intime conviction, le gouvernement français et tous les hommes d'État qui influent sur la politique de la France sont aussi convaincus que les ministres de S. M. B. que l'union si heureusement existante entre les deux pays est aussi essentielle à l'intérêt des deux nations qu'au bonheur et au repos de l'Europe. » Ce discours fut chaleureusement acclamé. En rapprochant ces paroles de celles qu'avait prononcé antérieurement Palmerston, il est permis de croire qu'il cherchait à endormir les soupçons de la France à l'heure même où se resserraient contre elle les liens russo-anglais et austro-prusso-russes.
Quoi qu'il en soit, le Roi et le maréchal Soult faisaient remercier, en termes cordiaux, Palmerston par Bourqueney (1). Mais la réalité apparut bientôt (2). Sans doute, Guizot avait été reçu avec de grands honneurs à son arrivée à Douvres, mais de ses premiers entretiens à Londres, il avait rapporté l'impression que le gouvernement du Roi rencontrerait, au sein du gouvernement britannique, des difficultés presque insurmontables (3). Palmerston n'avait pas craint de lui dire que, depuis le ministère Mole, le gouvernement anglais avait remarqué, dans le ministère français, des dispositions moins amicales à son égard. Gmzot avait protesté vivement, en disant que la France n'avait pas la prétention de rester isolée et que ses rapports avec les autres puissances s'étaient améliorés (4). Le ministre anglais avait alors entamé la série des griefs provoqués par les litiges entre la France et l'Angleterre sur divers points du monde ; mais ce n'était un secret pour personne que l'Angleterre s'était plu à envenimer ces incidents et que la prépondérance commerciale à laquelle elle visait la poussait à nous contrecarrer presque partout. Guizot avait d'ailleurs fait observer que la classe des industriels et des commerçants en France s'était bien plus vite ralliée au gouvernement de Juillet que les grands propriétaires terriens qui continuaient à lui témoigner de la méfiance, et qu'il était du devoir du gouvernement de soutenir dans le monde les intérêts commerciaux des premiers, ce qui n'impliquait nullement une pensée hostik aux Anglais. En somme, Guizot n'était pas sorti favorablement impressionné de ce premier contact.
(1) Soult à Bourqueney, 24 février 1840.
(2) « Lord Palmerston se montre de plus en plus conciliant et nous nous mettrono d'accord avec l'Angleterre », disait alors Barante à Kaisersfeld. Au moment où notre ambassadeur tenait ce langage, l'agent anglais à Saint-Pétersbourg parlait a dans les termes les plus irrévérencieux du ministère français comme talent et politique, disant que le président du Conseil ne savait seulement pas écrire » (Kaisersfeld à Metternich, 12/24 février 1840).
(3) Guizot à Soult, 28 février 1840.
(4) C'était là une profonde erreur.
LES PUISSANCES PRÉPARENT l'iSOLEMENT DE LA FRANCE 213
Peu après, Guizot dans un nouvel entretien avec Palmerston, avait protesté du désir du gouvernement français que l'Empire ottoman pût subsister : « Pour v«us, comme pour nous, c'est à Constantinople qu'est la grande question ; c'est la sécurité et l'indépendance de Constantinople que, vous et nous, avons à cœur de garantir. Les événements ont élevé en Egypte et en Syrie une autre question sur laquelle on peut croire que nous ne sommes pas aussi unanimes ; mais cette question nouvelle n'empêche pas que celle de Constantinople ne demeure la question première essentielle... C'est toujours en vue de Constantinople que toutes les questions doivent être considérées et résolues... (1) »
Guizot estimait que, préalablement à la question de Constantinople, il fallait que « la question d'Egypte fût résolue pacifiquement par un arrangement agréé du Sultan et du Pacha et qui réglât définitivement, de leur aveu, leur situation réciproque (2). ...Ce qui nous préoccupe, c'est que l'Orient ne soit pas livré aux chances d'un grand trouble, c'est qu'on n'y mette pas le feu en employant la force. Pensez-y bien, mylord, consultez le passé ; tout événement, toute secousse en Orient compromet l'indépendance et la sécurité de Constantinople en y favorisant le progrès de l'influence que vous et nous souhaitons d'y restreindre (3).»
Selon Guizot, tout emploi de la force en Orient tournait au profit de la Russie : « C'est toujours par le mouvement, c'est toujours à la faveur des troubles de l'Orient que la Russie y a gagné du terrain. Les événements de Grèce ont étendu et affermi son influence dans les provinces du Danube ; les événements de 1833 l'ont amenée à Constantinople et lui ont valu le traité d'Unkiar Skelessi. Tout ébranlement nouveau et prolongé, toute grande entreprise militaire dans ces contrées lui procureraient immédiatement, ou, dans un avenir peu éloigné, quelque avantage. Pour combattre efficacement son influence, il faut ne lui fournir aucune occasion de l'exercer, de la déployer (4). »
Palmerston répondit en attaquant l'arrangement de Kutayé en 1833, qui avait affaibli le Sultan ; il fallait maintenant le rendre plus fort et, pour cela, revenir sur les conventions précédentes : « La Syrie est une province peuplée, riche. La Porte en tirera des hommes et de l'argent. Elle résistera alors bien mieux au Pacha qui, de son côté, aura bien moins d'occasions et de moyens de l'attaquer (5). »
Les paroles de Palmerston étaient en désaccord avec les déclarations
(1) Guizot à Soult, 5 mars 1840.
(2) Id.
(3) Id.
(5) Paroles de Palmerston, 5 mars 1840,
214 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'europe
des agents anglais qui considéraient comme très difficile que Mehemet Ali pût administrer cette province. Guizot démontrait, par une suite d'arguments forts, que la Porte serait incapable d'administrer la Syrie ; que même si on en évinçait Mehemet Ali, il ne renoncerait pas à son ambition. Il reprendrait, au contraire, ses dessems avec plus de force ; il travaillerait à reconquérir la Syrie ; on ne ferait donc qu'aggraver le trouble et préparer de nouveaux hasards dont la Russie profiterait la première.
Guizot, pour impressionner Palmerston, se servait volontiers du spectre russe. « Si la guerre éclatait, disait-il, si les Russes pénétraient dans l'Empire ottoman, il serait impossible de savoir quand ils en sortiraient. Pourquoi faire courir à la paix de l'Orient, à la sécurité de notre politique commune en Orient tant de hasards ? Pour refuser l'hérédité de la Syrie à un vieillard de 72 ans ? Qu'est-ce donc que l'hérédité en Orient, dans cette société violente et précaire, dans ces familles nombreuses et désunies ? Y a-t-il quelque chose de si assuré, de si redoutable qu'il faille tant faire et tant risquer pour s'en préserver ? L'histoire de Mehemet Ali n'est pas un fait nouveau, inoui dans l'Empire ottoman. Plus d'un pacha avant lui s'est élevé, a fait des conquêtes, s'est rendu puissant et presque indépendant ! Qu'a fait la Porte ? Elle a attendu, les pachas sont morts ; leurs fils se sont divisés, et la Porte a ressaisi ses territoires et son empire. C'est encore ici, pour elle, la meilleure chance et la conduite la plus prudente (1). »
A cet exposé, Palmerston répondit avec un sourire sceptique : « Est-ce que la France ne serait pas aise de voir se fonder en Egypte et en Syrie une puissance nouvelle, indépendante, qui fût presque sa création et devînt nécessairement son alliée ? Vous avez la région d'Alger entre vous et votre allié d'Egypte ; que resterait-il ? Presque rien : ces pauvres États de Tunis et de Tripoli. Toute la côte d'Afrique et une partie de la côte d'Asie sur la Méditerranée, depuis le Maroc jusqu'au golfe d'Alexandrette serait ainsi en votre pouvoir, ou sous votre influence. Cela ne peut nous convenir. Notre politique à nous, ce n'est pas de favoriser en Orient la fondation de ces États nouveaux et indépendants qui prendront dans la Méditerranée je ne sais quel rôle, mais de maintenir là un grand Etat connu, qui serve de barrière contre toutes les ambitions et empêche que des ambitions nouvelles viennent troubler l'équilibre européen (2). »
Certes, la France ne pouvait que désirer de voir Mehemet Ali se maintenir en Egypte, y assurant ainsi notre influence, mais on peut avancer
(1) Guizot à Soult, 5 mars 1840.
|2) Paroles de Palmerston, 5 mars 1840.
LES PUISSANCES PRÉPARENT l'ISOLEMENT DE LA FRANCE 215
qu'en cette occurrence, ce n'était pas notre intérêt qui noras guidait. L'évocation du danger russe, en cas de conflit en Orient, n'était pas une feinte ; mais, à cette heure, la Russie avait si habilement gagné l'Angleterre, qu'elle arrivait à aiguiser encore les craintes de cette dernière sur une extension de l'influence française en Orient,
Guizot, soupçonnant que les pourparlers entre les puissances avaient pris un caractère nettement antifrançais, brusqua l'entretien en demandant à brûle-pourpoint au ministre anglais : « Y a-t-il, dans cette affaire, quelque chose de plus avancé que nous ne savons ? On a peut-être dit ailleurs, on a paru, du moins, vouloir donner à croire que la négociation était presque conclue, les moyens de coaction à employer contre Mehemet Ali presque réglés. Y a-t-il là quelque chose de vrai ?
— « Il n'y a rien, absolument rien de plus que ce que vous savez. »
(Ici lord Palmerston ouvre un pupitre et en tire deux projets d'arrangement ; l'un de lui, l'autre venant des puissances du continent ).
Le projet de lord Palmerston est un traité entre les cinq puissances et la Porte.
Dans le second, les puissances ne traitent qu'entre elles ; la Porte reçoit leurs propositions et leurs injonctions.
Cette différence essentielle mise de côté, les deux projets ne diffèrent pas beaucoup, d'ailleurs ; ils contiennent l'un et l'autre :
1° L'engagement des cinq puissances de garantir l'Empire ottoman contre toute nouvelle attaque du pacha d'Egypte et toute invasion au-delà du Taurus ;
2o Le règlement, dans cette hypothèse, du mode d'occupation de Gonstantinople et de la mer de Marmara ;
Sur ce point, j'ai deux faits assez importants à signaler à V. E. : lo Le projet de lord Palmerston, en parlant des forces alliées, disait plusieurs fois : forces militaires et navales ; il m'a dit en lisant : « ôtons militaires ; ne laissons que navales » ; 2° Les deux projets limitaient le nombre des vaisseaux anglais et français dans la mer de Marmara, et non celui des vaisseaux russes. Lord Palmerston m'a dit : « Ceci ne pourrait rester dans aucun cas : il faut que le nombre des vaisseaux soit limité ou illimité pour tous. »
3° Enfin, l'indication des moyens à eniployer contre le pacha d'Egypte dans le cas où il se refuserait aux injonctions du Sultan et des cinq puissances. Sauf l'emploi des flottes pour intercepter les communications entre l'Egypte et la Syrie, incommoder Ibrahim en Syrie, et seconder, soit les insurrections locales, soit les débarquements des forces turques sur tel ou tel point de la côte, les moyens sont très vaguement indiqués, et aboutissent à l'engagement de se concerter de nouveau bî des mesures plus actives devenaient nécessaires... V. E. voit qu'il n'y a
216 LA CRISE d'orient DE 1839 A. 1841 ET l'europe
rien là de bien nouveau pour nous ni qui modifie notablement la situation (1). »
Paîmerston et Guizot se séparèrent sans que leur entretien eût eu d'autre résultat que de montrer combien étaient profondes les divergences entre les deux Cabinets. Le ministre anglais était demeuré convaincu, comme la plupart des membres du Cabinet anglais, spécialement lord Lansdowne et lord Minto, que la Russie était maintenant décidée à s'entendre avec les puissances et spécialement avec l'Angleterre et à renoncer à sa politique égoïste d'envahissement.
En cela, les ministres anglais ne se trompaient pas ; il était certain, qu'à ce moment du moins, une pensée dominait cbez les Russes : faire subir à la France une humiliation nouvelle.
La nomination de Guizot, plus expérimenté et plus diplomate que son prédécesseur, avait gêné les desseins de la Cour de Russie, qui ne visait qu'à nous brouiller avec l'Angleterre. Le Tsar et Nesselrode s'inquiétaient de la longueur de la négociation entamée par Brunow et du discours prononcé par Sir R. Peel à la Chambre des Communes en faveur de l'alliance avec la France. Lord Clauricarde, auquel Nesselrode s'était ouvert de ces craintes, le rassurait, en lui faisant observer que, vu les idées très connues de Guizot, sa nomination apparaissait, au contraire, comme un grand pas vers l'accord de la France avec les autres puissances, dans le règlement de la question syrienne. Lord Clauricarde rendait compte de ces entretiens à Paîmerston (2) : « Il y a dans le gouvernement russe deux ressorts d'action dans les Affaires étrangères : l'un est le sentiment personnel de l'Empereur généralement à l'unisson avec celui de sa Cour ; l'autre est la politique de son gouvernement que le premier influence... Les sentiments personnels de l'Empereur le conduisent à désirer la rupture du gouvernement de S. M. avec celui de la France dans les circonstances présentes. Mais la politique de son gouvernement a la paix comme premier objectif. Toutefois, quoique la reprise d'une intimité entre les Cabinets français et anglais puisse déplaire à l'Empereur et rendre, pour un temps, M. de Nesselrode gênant, la Russie ne serait pas fâchée de voir écarter toute chance de guerre (8). »
Lord Clauricarde ajoutait que les ministres russes espéraient et
(1) Guizot à Soult, 5 mars 1840.
(2) 24 février 1840.
(3) Nous savons les raisons pour lesquelles la Russie ne tenait pas à la guerre.
LES PUISSANCES PRÉPARENT l'iSOLEMENT DE LA FRANCE 217
souhaitaient qu'aucune force étrangère ne serait requise pour la défense de Constantin ople, car si la Russie convoitait en ce moment une portion du territoire ottoman, ce serait plutôt Trébizonde que Constantinople. Ainsi ses visées secrètes de démembrement de VEmpire ottoman n'avaient pas échappé à lord Clauricarde. Quoi qu'il en soit, , Nesselrode se montrait « navré » (1) (sic) de la perspective de voir les plénipotentiaires turcs arriver à Londres, déclarant que cela occasionnerait un retard d'au moins deux mois. Il s'empressait d'ajouter, d'ailleurs, qu'il n'envisageait pas la possibilité de voir la France se joindre à la convention projetée, parce que les idées du Cabinet français différaient trop profondément de celles de Brunow et de Palmerston : « En outre, le gouvernement français a écarté tout plan de contrainte par la force envers Mehemet Ali, et ces mesures coercitives s'imposeront sans aucun doute. » Telle était la pensée de Nesselrode (2).
Avec quelle habileté la Cour russe n'entrait- elle pas dans les vues de l'Angleterre ! Il faut remarquer que le comte Pahlen, représentant russe à Paris, ne s'était pas encore mis en route, et on ne précisait pas la date de son départ : « Le Tsar est encouragé dans cette attitude malveillante par le soi;i que prend l'Angleterre de le ménager, par la déférence et les égards que lui témoignent les Cours de Vienne et de Berlin (3). »
Vraiment, ce n'était pas une tâche difficile pour l'Angleterre de chercher à se rapprocher de la Russie en un tel moment. Toutes les circonstances l'y aidaient, malgré ses protestations d'amitié pour nous. Elle n'avait qu'à suivre le courant, et il était rapide et aisé. La situation de Barante était devenue si difficile que Louis-Philippe l'avait laissé juge de quitter Pétersbourg « dans le cas où les circonstances deviendraient telles que la prolongation de son séjour ne lui paraîtrait pas conciliable avec la dignité de son gouvernement (4), »
Voilà où en étaient les choses à la fm de février 1840 entre la Russie et la France. Si troublée que soit la situation, elle ne démontait pas l'optimisme de nos agents, et même de Barante, qui fondaient de l'espoir sur l'humeur qu'on témoignait à Berlin et à Vienne de l'incertitude de réussite des tractations de Brunow et d'une combinaison à laquelle on s'était rallié, alors que le succès en paraissait assuré (5).
(1) Lord Clauricarde à Palmerston, 24 février 1840.
(3) Barante à Soult, 4 février 1840.
(4) Soult à Barante, 19 février 1840.
(5) On s'inquiétait à Pétersbourg des difficultés que Brunow rencontrait à Londres ; pourrait-on réussir à isoler la France ? Dans ce but, de nouvelles concessions étaient «nvisagées.