CHAPITRE V
RAPPROCHEMENT DE l' ANGLETERRE ET DE LA RUSSIE.
MISSION BRIJNOW
Le 22 août, la Porte avait, incitée par l'Autriche, lait remettre aux représentants des cinq puissances à Constantinople, une note qui rappelait sa concession à la famille de Mehemet Ali de l'hérédité de l'Egypte (1). Elle demandait, en outre, que les négociations aient lieu
(1) Note officielle en date du 22 août 1839, remise par la Porte à S. E. le vicomte Fonsonby.
Tout le monde sait qu'aussitôt après l'avènement du Sultan au trône ottoman, Sa llautesse a proclamé le pardon de Mehemet Ali et qu'Elle a accordé l'hérédité de l'Egypte dans la famille de ce Pacha.
Un personnage était déjà destiné à aller entamer les négociation nécessaires, lorsque les représentants des cinq Grandes Puissances à Constantinople ont donné à la Sublime Porte une note collective, par laquelle ils l'informaient que les cinq Puissances sont d'accord entre Elles d'arranger la question égyptienne à l'unanimité.
En conséquence, la Sublime Porte a fait savoir à Mehemet Ali cet état de choses, et elle attendait les communications qui allaient lui être faites par les cinq Puissances.
Mais, sur ces entrefaites, Mehemet Ali a demandé l'hérédité de tous les pays qu'il a en son pouvoir, il retient la flotte impériale jusqu'à ce qu'il ait obtenu ce qu'il désire ; il a demandé et il persiste à demander des nominations et des changements qui ne dépendent que de la seule volonté du souverain, et il a écrit et envoyé des lettres aux vizirs dans l'Anatolie et la Roumélie pour les exciter à la révolte. Telles sont les propositions dures et les procédés violents qu'il s'est permis, manière d'agir contraire à îa soumission et à l'obéissance.
Cela étant, il appartient toujours aux cinq Puissances d'arranger cette affaire, et la Sublime Porte demande qu'il soit pris des mesures pour faire consentir Mehemet Ali à. ce qui suit : à rendre la flotte impériale ; à se désister de la prétention de l'hérédité de la Syrie ; à revenir à de meilleurs sentiments relativement au changement du viziriat : changement qui dépend de la volonté de Sa Hautesse ; à cesser de chercher à susciter des désordres ; à ce que cette affaire soit négociée et arrangée ici par l'entremise des cinq Puissances, et à attendre les actes de faveur qui émaneront du trône impérial. La Porte demande aussi que MM. les représentants communiquent tout ce qui a été dit plus haut à leurs Cours respectives, sans le moindre délai, et qu'ils demandent les instructions nécessaires.
Tout cela ayant été porté à la connaissance des légations d'Autriche, de Russie, de
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à Constantinople (1). Cette note ne modifiait pas les dispositions de l'Angleterre qui soutenait que les cinq puissances devaient s'efforcer d'obtenir un arrangement plus favorable au Sultan que celui formulé dans la note.
Le pacha d'Egypte, de son côté, gardait ses positions. Le 15 août, il déclarait nettement à Campbell et à Cochelet que si les escadres françaises et anglaises se présentaient devant Alexandrie pour réclamer la flotte, il donnerait aussitôt à Ibrahim Pacha l'ordre de se porter en avant sur Constantinople, avec toute son armée. Je rendrai la flotte, disait-il, si le Sultan renvoie Kosrew Pacha ; d'aiUeurs, ajoutait-il avec assurance, toute l'Asie-Mineure, l'Albanie et la Roumélie se soulèveraient si Ibrahim Pacha se mettait en marche (2). « La victoire de Nézib a encore exalté le Vice-roi (3), la soumission du capitan Pacha et la vue de la formidable escadre qu'il voit, à chaque instant, de son palais, lui donnent une haute idée de sa fortune. Les propositions qu'on lui fait, les vœux que l'on forme, les projets qu'il nourrit en faveur de la cause islamique l'exaltent (4). »
Notre gouvernement, malgré qu'on l'accusât de partialité, avait, dans la question du renvoi de Kosrew Pacha et de la détention de la flotte, blâmé formellement le Pacha. Le renvoi du premier eût été une trop grande humiliation pour la Porte. En outre, dans le cas d'un refus de restituer la flotte ottomane, Soult rappelait que les escadres franco- Prusse et de France, nous en informons aussi Son Excellence l'ambassadeur de la Cour de la Grande-Bretagne, et c'est ce que nous faisons en lui présentant cette note officielle. Le 13 djemarziul Ahir 1255 (22 août 1839. Record Office, Londres).
(1) La Porte, en ce dernier point, favorisait les vues à peine dissimulées de la Russie qui, peu auparavant, avait fait connaître aux puissances son désir que les pourparlers s'engageassent dans la capitale de la Turquie. Le choix de Vienne, nous le savons, n'agréait pas au Tsar.
(2) Il n'était pas douteux que, dans la situation humiliante où se trouvait la Porte, « les véritables Musulmans se tournaient involontairement vers la seule force musulmane qu'ils voyaient encore libre, indépendante et forte». Telle était l'opinion de Metternich le 10 septembre 1839, dans une lettre à Appony (Archives d'Etat à Vienne). « C'est le secret de toutes les intrigues que sait si bien mener Mehemet Ali, il fait agir à son profit le seul moyen moral qui existe encore dans l'Empire ottoman ; il dit que le Sultan n'est pas libre, qu'il vient lui faire rendre sa liberté, rétablir la puissance musulmane et celle de l'islamisme qui en est le principe » [Archives d'Etat à Vienne) Le Cabinet autrichien était, on le voit, bien informé de la situation.
(3) Cochelet à Soult, 15 août 1839.
(4) C'est pour des raisons identiques que le gouvernement français insistait afin qu'on ne prit pas contre Mehemet Ali des mesures trop rigoureuses. Celui-ci, plus que jamais confiant dans sa fortune, n'ignorait pas à quel point les quatre grandes puissances redoutaient une conflagration générale. Puis le Pacha et son fils Ibrahim comptaient sur la France à laquelle ils attribuaient à Constantinople une plus grande influence qu'elle ne l'avait, en réalité. Le consul de Sardaigne à Alep qui s'était longuement entretenu avec Ibrahim en témoignait dans une lettre qu'il écrivait à l'un de se» amis d'Alexandrie [Archives dEtat à Turin).
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anglaises avaient pour mission de protéger les territoires soumis à la Porte et qu'elles s'opposeraient à toute agression dont ils seraient l'objet: « Demander, avec la concession absolue de l'hérédité, non seulement la conservation de tous les territoires à lui cédés par l'arrangement de Kutayé, vouloir même, en outre, un arrondissement considérable de frontière, réclamer l'éloignement du grand vizir, garder les vaisseaux turcs à titre de nantissement jusqu'à ce que tous ces points aient été accordés, ce sont des exigences tellement énormes que le Viceroi n'a pu se flatter de les faire accepter dans leur entier et qu'on doit les interpréter, ou comme un artifice employé pour rompre toute négociation, ou comme un moyen plus ou moins adroit de faire valoir les conditions plus modérées qu'on y substituera ensuite... Il faut que le Vice-roi se décide enfin à négocier sur des bases susceptibles de discussion (1). » C'est ainsi que s'exprimait Soult, le 25 août 1839. Puis le ministre revenait encore, peu après, sur ses précédentes déclarations : renvoi préalable de la flotte et renoncement à demander le renvoi de Kosrew. La France le soutiendra alors dans ce qu'il est fondé à demander et à espérer.
Toutefois, tout en lui donnant l'espoir certain de son concours, notre gouvernem'ent estimait ne pas pouvoir mettre en avant des demandes qui affaiblirai ent trop î'i-.mpire ottoman « ce précieux palladium de V équilibre européen et de la paix générale (2) ».
Mehemet Ali restait irréductible. La démarche d'intervention des ambassadeurs auprès de la Porte l'avait exaspéré, non moins que la capture par les escadres franco- anglaises du brick qu'il avait envoyé avec des émissaires pour porter aux pachas la lettre mentionnée cidessus. Notre consul à Alexandrie, évidemment sympathique aux intérêts du Pacha, déplorait l'intervention des ambassadeurs à Constantinople au moment même où un arrangement direct allait se produire entre le Sultan et le Vice-roi. Soult, dans ses instructions à Cochelet, lui rappelait combien il était nécessaire de garder toute réserve : « Il importe, au plus haut degré, que votre langage et vos communications, même confidentielles, soient toujours conduites de manière à n'autoriser aucun doute sur la loyauté de notre politique à l'égard de nos alliés et particulièrement de l'Angleterre (3). »
Mehemet Ali, lui, ne s'embarrassait pas de ces considérations : « Ne vous tourmentez pas, tout s'arrangera à ma satisfaction- Je vous le dis
(1) Soult à Cochelet, 25 août 1839.
(2) Id., 25 août 1839.
(3) Id., 28 août 1839.
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à vous seul et je vous prie de ne pas le répéter à vos collègues ; vous me verrez aller à Gonstantinople avant peu (1). » .
Présomption d'un Oriental qui croyait à sa chance et oubliait trop, dans l'enivrement du succès, que la Fortune est inconstante. Les conseils ne l'atteignaient point; «Vous vous feriez une fausse idée du caractère de Mehemet Ali si vous supposiez qu'il est facile de lui faire entendre le langage de la raison. Tout ce que j'ai pu lui dire de la politique générale de l'Europe, du rôle que nous jouons, de la partialité dont on nous accuse en sa faveur, de la difficulté que nous éprouvons à soutenir ses prétentions et de la possibilité où nous pourrions nous trouver de nous réunir à nos alliés et de l'abandonner, a fait sur lui peu d'impression. Sa politique actuelle est celle des journaux qui plaident sa cause (2). »
Mehemet Ali comprenait la force de la presse et le Séma*phore d'Orient recevait les articles d'un Français attaché à son premier interprète, articles qui avaient une sorte de caractère semi- officiel (3). L'une des raisons qui enhardissaient le plus Mehemet Ali, c'était l'opinion de notre presse. Il y était couvert d'éloges sur sa personne, sa puissance ; on le considérait comme l'allié naturel de la France en Orient. C'en était assez pour unir contre nous les autres puissances. « Le Viceroi est sourd à toutes nos représentations (4). », se plaignait Cochelet, Gomment le Pacha n'aurait-il pas mis tout son espoir dans la France devant cette déclaration de notre ministre des Aiîaires étrangères : « Le gouvernement français est le seul qui voie sans déplaisir et sans méfiance la puissance acquise par Mehemet Ali, qui n'y aperçoive pas un danger tel que rien ne doive être épargné pour la restreindre dans d'étroites limites. Afin de prévenir les résolutions sévères que les autres CoiKS sont disposées à adopter dans ce but, nous avons dû lutter contre elles et surtout contre l'Angleterre au risque de compromettre les relations si intimes qui, sur tous les autres points, nous unissent au Cabinet de Londres. La tâche que nous nous proposons est certes aussi difficile que délicate (5). »
Cochelet avait eu l'imprudence de lire ces lignes au Vice-roi. N'était-ce pas l'aiïermir dans ses plans, quelles que pussent être les réticences dont le gouvernement français entoura, par la suite, ses protestations d'amitié ? Cochelet n'avait pas manqué de démontrer au Vice-roi qu'il avait contre lui les quatre puissances unies, a Or, disait
(1) Cochelet à Soult, 10 septembre 1839.
(2) Cochelet à Soult, 14 septembre 1839.
(3) Id.
(4) Id., 14 septembre 1839.
(5) Soult à Cochelet, 25 août 1839.
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notre consul, si la France ne triomphait pas des résistances des autres Cours, elle se verrait peut-être obligée de concourir aux mesures qu'on prendrait contre vous, comme grande puissance européenne intéressée au repos du monde (1). »
« Croit-on, avait vivement répliqué Mehemet Ali (2^, que mon fils Ibrahim, qui a conquis cette province, la laissera après moi à la Porte ? Si je demande Marask et la frontière jusqu'à l'Euphrate, ce n'est pas à cause de l'importance de ce territoire dont je paierai les im-' pots à la Porte le double de ce qu'ils rapportent actuellement, mais c'est pour éviter qu'à l'avenir, on ne vienne, comme dernièrement, chercher à insurger les populations et poser des troupes en face des miennes. Si on veut fonder quelque chose de stable en Orient, qu'on le fasse donc solidement, afin de ne pas être obligé de recommencer dans deux ans. y Et Mehemet Ali n'abandonnait pas encore l'espoir de traiter directement avec la Porte, sur le vu d'une lettre qu'il avait reçue de la Sultane mère.
Mehemet, se répandait en invectives sur le fait de l'intervention des puissances à Gonstantinople à l'heure où le Sultan allait tout lui accorder et il exposait ses espérances à Cochelet. Il ne semblait pas faire une question sine qua non de Marask et du territoire jusqu'à l'Euphrate, mais il revendiquait maintenant l'Arabie « dont il était le gardien et dont il devait être le maître (3) ». ...J'aurai toujours, ajoutat-il, la plus grande déférence pour les avis da le France, mais les circonstances sont telles que je ne pourrais pas me soumettre à des conditions dont je n'ai pas voulu, il y a près de trois ans, quand le sultan Mahmoud vivait et qu'il me serait impossible d'accepter maintenant dans la position où le sort des armes m'a placé. Je prie la France de me laisser faire. J'espère d'ailleurs que tout s'arrangera avec la Porte (4). »
Mehemet Ali, outre certaines prétentions sur l'Arabie, continuait à réclamer non seulement l'hérédité de l'Egypte, mais celle de la Syrie et de Candie, se basant sur ce que l'ancien Sultan lui avait fait des propositions bien plus avantageuses, puisqu'il lui avait encore concédé l'hérédité du layalet de Saida et du sandjak de Tripoli.
A l'accent de Mehemet Ali on sentait que sa résolution était irrévo. cable. Sa parole était assurée, ses gestes cadencés, son regard vif et décidé. Cochelet en avait reçu une impression si vive que, dans ses lettres à Soult, il préconisait une entente séparée entre le Sultan et le Pacha.
(1) Cochelet à Scult, 23 septembre 1839.
(2) Id.
(3) Id.
(4) Id.
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Il insistait sur ce que les nouvelles parvenues à Alexandrie s'accordaient sur l'acharnement de lord Ponsonby qui espérait encore pouvoir réorganiser contre Mehemet Ali une armée turque avec des généraux polonais envoyés d'Angleterre (1), projet qui ne devait guère convenir à la Russie. Or, c'est à cette même heure où l'Angleterre, mécontente et secondée à Gonstantinople par un ennemi acharné de la France, se rapprochait de la Russie, répondant à ses avances, que notre gouvernement se déterminait à faire proposer aux Cabinets alliés un plan de transaction sur les bases suivantes : Mehemet Ali obtiendrait pour sa famille l'investiture héréditaire de l'Egypte et de la Syrie, à l'exception d'Adana et des territoires situés au delà de l'Amanos qui resteraient immédiatement sous l'autorité de la Porte. L'île de Candie y resterait aussi, mais seulement après la mort de Mehemet Ali. Enfin, on examinerait d'un commun accord si, à cette époque, on ne pourrait pas conférer le pachalik de cette île à un prince delà famille du Vice-roi, autre que celui qui recueillerait son héritage et prendre des arrangements analogues à l'égard de certains pachaliks de la Syrie qui, dans cette hypothèse, en seraient détachés. Ces dernières dispositions dépendraient d'ailleurs du consentement libre des parties (2).
La réponse des puissances ne pouvait être douteuse. Peu après, Sebastiani proposait à Palmerston un autre plan moins vaste. Damas aurait été laissé au Sultan et Beyrouth au Pacha. Palmerston se récriaj une telle transaction contenant, disait-il, des germes de dissentiment (3) ; dans ce plan, la ligne tracée de Damas à Beyrouth serait purement arbitraire et donnerait à Mehemet Ali une tête de pont en Syrie qui l'inciterait à de nouveaux empiétements ; des disputes possibles entre lui et les tribus arabes lui fourniraient un prétexte de garder, en Syrie, une armée permanente (4). Bref, Palmerston avait conclu de cet entretien « que le premier objet de la France était le Pacha et non le Sultan (5). »
(1) Cochelet à Soult, 26 septembre 1839.
(2) Soult à Cochelet, 27 septembre 1839.
(3) Palmerston n'avait pas manqué de faire observer à Sebastiani que d'une part 1 a France se proclamait partisan de l'intégrité et de l'indépendance de l'Empire ottoman et que, de l'autre, elle l'amputait d'une large partie. L'attitude de la France pouvait apparaître contradictoire bien que Sebastiani expliquât qu'il ne s'agissait pas d'un démembrement, puisqu'il pouvait être stipulé par traité que Mehemet Ali et ses successeurs ne se déclareraient jamais indépendants. Palmerston répliquait que c'était jouer sur les mots. Le Sultan chercherait alors à s'inféoder à la Russie et « serait rivé d'une façon permanente à cette puissance » (Lord Palmerston à Bulwer, 28 septembre 1839).
(4) Lord Palmerston à Bulwer, 23 septembre 1839.
Un incident fournissait â l'Angleterre la démonstration du prestige de Mehemet Ali : L'arrivée à Salonique d'un brick égyptien qui devait bientôt être capturé par
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La Prusse, continuant sa politique à double face, encourageait, à cette même heure, ouvertement l'Angleterre à se rapprocher de la Russie et à s'orienter au besoin contre la France.
A la fin de septembre 1839, lord W. Russell avait eu un long entretien avec le baron de Werther. Celui-ci lui avait déclaré « qu'il était certain que le gouvernement français n'agirait pas avec l'Angleterre... — Dans ce cas, cette dernière, avait répondu Russell, devrait agir avec les puissances qui seraient d'accord avec elle, ce qui lui fournirait les moyens de contraindre Mehemet Ali à se soumettre à ses conditions (1).» On devine avec quel plaisir la Prusse, qui, avait au fond la haine de la France, devait jeter sur elle la suspicion (2) et Werther avait expliqué : « Indubitablement, nous le pourrons, si vous cessez d'être en défiance envers la Russie ; aussi longtemps que cette défiance existera, nous serons impuissants à empêcher Ibrahim de marcher sur Constantinople et d'y laisser créer l'anarchie par les intrigues et l'argent du pacha d'Egypte (3). »
L'accord russo- prussien subsistait donc malgré des dissentiments passagers.
Même politique à Vienne, où on ne cherchait pas moins à ménager l'Angleterre qui semblait le pivot des négociations. Toutes les puissances rivalisaient de flatteries à son égard. Dan3 sa correspondance,
les escadres franco-anglaises et dont les officiers et les hommes exaltaient Mehemet Ali, au point qu'ils le considéraient comme le seul vrai défenseur de l'islamisme. « Il n'y a aucun doute que si les agents de Mehemet Ali (qui étaient à bord) avaient été autorisés à pénétrer dans l'intérieur, les conséquences en eussent été désastreuses pour le Sultan » (Blunt, agent anglais à Salonique, à lord Ponsonby, i6 août 1839). De son côté, le colonel Campbell reconnaissait (2 septembre 1839, lettre à Palmerston), que le Pacha « avait pour lui les notables d'Asie-Mineure et de Turquie d'Europe qui semblaient prêts à obéir à ses suggestions, que presque toute la population musulmane le considérait avec respect et qu'à Constantinople même, l'influence de son nom était ■très grande et avait beaucoup de poids ».
(1) Lord W. Russell à Palmerston, 18 septembre 1839.
(2) Lord W. Russell à Palmerston, 18 septembre 1839.
(3) Werther avait eu beau avancer à Bresson, peut-être trop crédule, que « notre plan de pacification reposait presque exclusivement sur les bases que lui-même avait suggérées»." Une sera donc pas facile à M. de Werther de se prononcer contre nous, arguait Bresson » (Bresson à Soult,7 octobre 1839). i^a Prusse devait, hélas ! bientôt faire cause commune avec la Russie, l'Autriche et l'Angleterre contre nous. « Ce qui arrive était immanquable ; les puissances maritimes ne parviennent pas à s'entendre. Le Ga linet français se laisse aller à une tendance égyptienne prononcée... parce que la puissance de Mehemet Ali est de création française, puis, parce que la poli ique française est remuante dans son essence et qu'elle se trouve dès lors en opposition avec les idées "onservatrices. C'est ce qu'elle est dans toutes les directions. C'est dans le point central de Vienne que le Caninet prussien continue à puiser les notions les plus précises sur la véritable position des choses et c'est à cette source d'informations que je prends la liberté de renvover M. le baron de Werther » (Le prince de Metternich au conte Je Trauttmansdoriï à Berlin, 20 septembre 1839).
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r Internonce autrichien Stûrmer attribuait à l'araira! Roussin seul d'avoir conseillé l'entrée des flottes franco-anglaises dans la mer de Marmara, mesure qui répugnait au Cabinet de Vienne et non moins à la Porte qui insistait pour qu'elles se rendissent en Egypte et en Syrie. La vérité était que les Anglais avaient préconisé cette mesure par l'intermédiaire de lord Ponsonby.
Le 14 septembre, lord Beauvale annonçait à Palmerston que « le Cabinet autrichien adoptait de plus en plus le point de vue du Cabinet anglais sur la nécessité de réduire à l'Egypte les possessions territoriales du Vice-roi. » En même temps, Metternich se rapprochait visiblement de la Russie. Il avait renoncé à la demande d'établir à Vienne le siège des négociations, et projetait « d'exercer une influence sur l'empereur Nicolas par des flatteries et d'apparentes soumissions (î). »
Il fallait, de toute nécessité, empêcher avec la Russie une scission préjudiciable à la lutte entreprise contre la Révolution. Aucun sacrifice ne coûtait à Metternich sur ce point qui fut toujours le principe directeur de sa politique.
Ficquelmont, représentant le parti russe (2), remplaçait temporairement Metternich souffrant, quoique le parti anglais eût désiré que Clamm fut choisi. Il connaissait parfaitement la Russie et la valeur exacte de cette puissance militaire beaucoup trop vantée et ne voyait qu'avantage à ne pas la «C£d)rer » (3). Un fait, d'ailleurs, indiquait combien le gouvernement russe lui-même avait conscience de la faiblesse réelle de sa situation militaire, et que seule la supériorité du nombre pourrait lui donner l'avantage (4) ; c'est que tous les effectifs' venaient d'être doublés, le Tsar se proposant de porter à un million le chiffre de ses troupes. Il se produisait des mouvements de troupes à Sébastopol et sur la frontière. Les troupes russes disponibles et prêtes à être embarquées en Crimée formaient deux divisions d'infanterie sous le commandement du général Lûders. Mais on remarquait qu'elles comptaient un grand nombre de malades, parce qu'une épidémie d'ophtalmie régnait p^mi la troupe et la flotte ne pouvait transporter que dix mille hommes à la fois. « Ce nombre de troupes ne serait pas
(1) Barante à Soult, 7 septeuabre 1839.
(2) Soalt à Barante, 19 septembre 1839'.
(3) BarantQ à Soalt, 7 septembre 1S39.
(4) Les combats se poursuivaient au Caucase où les troupes russes éprouvaient des difficultés considérables. Le général Grabbe, après un assaut de tiois jours, avait emporté une position importante et avait été blessé. Les pertes de part et d'autre avaient été locrdes (Le Chevalier de Kaisersfeld à Metternich, 16/28 septembre 1839. Archives d'Etat â Vi^Ane),
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suffisant si Ibrahim Pacha marchait sur Constantinople (1). » Le gouvernement russe préparait, en outre, une expédition d'assez grande envergure contre Khiva, ce qui devait disséminer encore une partie de ses forces.
Ficquelmont, malgré son peu de confiance dans la force militaire russe, conservait, de son long séjour en Russie (2), de vives sympathies pour îa Cour impériale et les lui témoignait. Il estimait que la question de Constantinople et des barrières à élever contre les visées russes pouvait être remise à un moment plus opportun pour ne pas irriter le Cabinet russe (3). Les volte-face ne coûtaient pas à l'Autriche ! On avait été flatté à Vienne de la manière dont l'archiduc Albert avait été reçu et fêté récemment à Saint-Pétersbourg. On voyait en cet accueil une intention marquée.
A Berlin, même faveur pour le projet anglais. La Prusse, après bien des hésitations, inclinait fatalement vers l'Autriche et la Russie.
Enfin, à Saint-Pétersbourg, lord Clauricarde écrivait que « le Cabinet russe s'unissait sincèrement aux intentions du Cabinet britannique et qu'il offrait sa coopération (4) ». Palmerston, triomphant, disait à Sebastiani : « Voyez s'il nous est possible de renoncer au système que nous avons adopté au moment même où il réunit les vœux et les efforts de presque toutes les puissances avec lesquelles nous avons entrepris de résoudre pacifiquement la question d'Orient ; au moment où nous
(i) Le Chevalier de Kaisersfeld à Metternich, 2/14 septembre 1839 {Archives d'Etat -à Vienne).
Les agents autrichiens, particulièrement bien informés, signalaient, en outre, que les nouvelles de l'intérieur de la Russie étaient affligeantes. Les populations souffraient de la famine, notamment celles de Saratov, de Pultawa, de Kharkow, de Simbirsk. Le gouvernement impérial mettait tous ses soins à remédier au mal et espérait que les greniers et les fonds de réserve lui fourniraient des ressources suffisantes (Le Chevalier de Kaisersfeld à Metternich, 17/29 octobre 1839). Cependant on acquérait peu après la certitude qu'il n'y aurait pas deJamine dans les provinces où la récolte avait manqué, grâce aux greniers de réserve ; mais les propriétaires devaient être astreints à de gros sacrifices, obligés qu'ils étaient de nourrir leurs paysans. Les inquiétudes subsistaient pour l'année 1840, la grande sécheresse de l'été ayant empêché les semailles d'hiver. Toutes ces causes n'étaient guère favorables à une entrée en campagne (Le Chevalier de Kaisersfeld à Metternich, 27 octobre-8 novembre 1839).
(2) Lorsque Ficquelmont était arrivé, en 1829, à Saint-Pétersbourg, la Russie, mécontente de l'attitude de l'Autriche dans la question d'Orient, le regardait avec dédain et l'Empereur « avec une morgue hautaine » (Bourgoing, agent français à Munich, ancien agent français en Russie, 26 septembre 1839). Ses sentiments s'étaient modifiés après les événements de 1830 et il entoura alors le représentant autrichien de flatteries et de prévenances. Ficquelmont, bien que d'origine française,était devenu francophobe décidé, comme ce fut trop souvent le cas pour de hauts fonctionnaires également Français d'origine au service des gouvernements étrangers. Ficquelmont était, en outre, la personnification de l'ultramontanisme autrichien dressé contre le libéralisme français.
(3) Soult à Sébastian!. 19 septembre 1839.
(4) Sebastiani à Soult', 14 septembre 1839,
acquérons la preuve matérielle que Mehemet Ali poursuit ses machinations contre l'existence même de l'Empire ottoman. Ce système, je ne puis trop vous le répéter, est fondé sur une base unique. Les dangers de la Porte ne viennent, en ce moment, que de son vassal, les autres sont d'avenir. C'est des premiers que nous avons à la garantir. Nous avons donné un avertissement sérieux à la puissance d'où partent les derniers. ...Je ne puis assez vous exprimer la profonde affliction que j'éprouve à voir le Cabinet français, avec qui nous avions entamé la question dans une si parfaite entente (1), se séparer de nous et de toutes les autres puissances. Je sais que vous avez des préjugés, des exigences d'opinion publique à ménager, mais, quelle que soit la cause de notre divergence, je la déplore (2). »
Quant aux vues de la Russie, Palmerston les dévoilait sans réserve. « Je ne doute pas que le Cabinet impérial, dans son aveugle et folle partialité contre la France n'ait surtout été préoccupé du désir de bien mettre notre dissentiment en évidence et de prendre parti pour notre point de vue contre le vôtre (3).
Qui eût pu d'ailleurs s'illusionner sur les sentiments du Cabinet russe à notre égard, après les récents incidents de Borodino ? « Mais la crainte des opinions révolutionnaires, l'aversion de toute doctrine libérale, les souvenirs du passé, le soin religieux de maintenir la grande alliance, formée contre la France, passent bien avant des questions de Turquie et d'Egypte (4). »
Notre gouvernement, quel que fût son optimisme sur l'état de nos relations avec l'Angleterre, ne pouvait pas méconnaître les dispositions du Cabinet anglais (5). « Ce qui m'a frappé, c'est que Palmerston parait bien facilement prendre son parti d'une combinaison qui mettrait d'un côté la France et de l'autre l'Angleterre avec les trois autres grandes Cours. En y réfléchissant davantage, il comprendra mieux, je l'espère, ce qu'il y aurait de grave dans ime telle situation (6). »
Le baron Brunow, sur ces entrefaites, arriva en Angleterre et y énonça
(1) Le dissentiment entre îa France et l'Angleterre acquiert, écrit Soult à Barante, « une notoriété que nous aurions voulu éviter. J'ai lieu de croire que l'opiniâtreté qu'y porte lord Palmerston n'est pas complètement en accord avec le sentiment public en Angleterre, ni avec celui de ses collègues » (Soult à Barante, 18 septembre 1839).
(2) Seba'stiani à Soult, 14 septembre 1839.
(4) Barante à Soult, 3 octobre 1839.
(5) On peut croire toutefois que le Tsar n'eût pas été inconsolable de voir Mehemet Ali obtenir la Syrie en tout ou en partie. Malgré les visées de la Russie sur les Lieux Saints cette cession eût marqué un commencement de démembrement de l'Empire ottoman • mais la Russie exigeait, pour cela, l'assentiment de la Porte et l'accord des puissances (Nesselrode à Medem, H octobre 1839, Archives d'Etat russes).
(6) Soùlt à Sebastiani, 16 septembre 1839.
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ses propositions. Elles étaient catégoriques. Au nom de son gouvernement, il proposait de « régler et de définir la part d'action coercitive de chacune des cinq puissances contre Mehemet Ali, pour assurer un arrangement final entre le Sultan et le Vice-roi (1) ». Dans ce but, les cinq Cours signeraient une convention d'après laquelle la France et l'Angleterre se serviraient de leurs escadres contre Mehemet Ali, s'il refusait d'accepter les conditions proposées ; si Ibrahim marchait alors sur Constantinople, la Russie emploierait son armée et sa flotte dans le Bosphore et l'Asie-Mineure pour protéger l'existence de l'Empire ottoman; mais ensuite la fermeture du Bosphore et des Dardanelles deviendrait un principe de droit public européen et la Russie s'engagerait à ne plus renouveler le traité d'Unkiar-Skelessi (2). Parmi les propositions de Brunow, il s'en trouvait une que Palmerston n'avait fait connaître qu'à ses meilleurs amis. C'est qu'elle présentait une singulière contrepartie aux autres. Brunow demandait que les puissances renonçassent à garantir l'intégrité de l'Empire ottoman. Il y avait là-matière à éclairer sur les arrière-pensées de la Russie (3). Quelle sécurité pour l'avenir ofïrirait une telle convention ? C'est ce que Sebastiani avait fait observer à Palmerston avant même d'avoir connu la clause négative relative au refus de garantie de l'intégrité de l'Empire ottoman. Mais Palmerston, plein d'enthousiasme pour un projet peu mûri, répondait que des stipulations ultérieures dans le sens de la garantie pourraient se greffer sur ce premier projet (4). Le ministre d'Angleterre à Berlin était à l'unis-
(1) Sébastian! à Soult, 23 septembre 1839.
(2) Id.
(3) Soult à Barante, 22 octobre 1839.
(4) Palmerston à Bulwer, 28 septembre 1839.
A Vienne on ne semblait pas moins enthousiaste qu'à Londres d'un projet encore peu mûri et l'Autriche oscillait visiblement vers les plans russes.
« Nous venons de recevoir des rapports de Londres en date du 25 septembre, qui rendent compte des premiers succès de la négociation dont M. de Brunow est chargé ; nous ne pouvons que nous féliciter et féliciter en même temps le Cabinet de Saint- Pétersbourg de l'accueil qui a été fait à ses propositions par celui de Londres. Nous avions espéré que l'esprit de noble modération qui les a dictées conduirait M. le principal secrétaire d'Etat à reconnaître tout ce qu'il y a eu d'injuste dans sa défiance, et nous commençons à nous flatter que le ministère anglais abandonnera cette politique d'excitation par laquelle il a déjà fait tant de mal à l'Empire turc. Pourra-t-il la réparer entièrement ? Nous ne le croyons pas. Mais enfin l'essentiel dans ce moment c'est de sauver ce qui lui reste encore de vie, de lui laisser autant de calme que possible et de confier au temps le soin de ranimer les forces vitales qui lui restent. Nous sommes fâchés que la politique défiante des deux Cours maritimes à Constantinople ait amené la nécessité de discussions qui sont étrangères au conflit égyptien, et qu'elle ait mis en seconde ligne la question des secours qu'il faut donner au Sultan, pour que l'arrangement qui doit faire cesser cette longue guerre civile, ne finise pas par élever une puissance .égale ou même supérieure à la sienne : nous ne sommes pas encore arrivés au point d'être rassurés à cet égard ; nous avons, au contraire, l'inquiétude que Mehemet Ali ne veuille profiter du temps qu'exigeront encore les négociations que suivent les Cabi-
150 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'europe
son du Cabinet de Berlin, qui célébrait la modération et la sincérité du Tsar (1).
La Russie présentait cette convention a l'acceptation des quatre puissances, m£iis ne dissimulait pas qu'elle était prête à la signer avec trois si la France n'en acceptait pas les stipulations. Eventualité qui n'était pas douteuse, car cette convention était dirigée directement contre la France. La Russie connaissait notre répugnance pour toute mesure coercitive contre Mehemet Ali et savait aussi que nous ne verrions qu'avec le plus vif déplaisir l'action des armées russes en deçà du Taurus. La proposition de se passer de la France, si elle n'acceptait pas, était une invite directe à un accord avec l'Angleterre pour la séparer de nous. D'ailleurs, le Cabinet russe, en opposition avec la France, se prononçait maintenant pour la rétrocession complète de la Syrie et de
nets pour porter de nouveaux coups à la Porte : il serait alors impossible de mesurer la catastrophe qui en résulterait. La position dans laquelle nous sommes ne nous laisse à faire que des vœux pour que Mehemet Ali ne fasse pas ce qu'il pourrait faire ; le but de notre action sur Constantinople avait été de gagner au temps, nous y avons réussi. Il n'a pas dépendu de nous de pouvoir employer plus vivement celui qui a déjà été gagné, mais qui deviendrait du temps perdu, si les puissances maritimes ne se pressent pas de se mettre d'accord pour agir.
Si cependant leur accord doit continuer à faire défaut à la cause de l'Empire turc, nous commençons à trouver pour lui une nouvelle garantie d'avenir dans le changement de direction que l'Angleterre paraît vouloir donner à sa politique ; il nous semble. en effet, qu'elle tend à se placer sur le même terrain avec les deux Cours impériales et nous en éprouvons une satisfaction d'autant plus vive, que depuis longtemps nous avions désiré voir le Cabinet russe s'expliquer envers celui de Londres de manière à faire cesser un état de tension. La mission de M. de Erunov/ mettra toutes les questions' dans leur véritable jour, et la lumière ne peut qu'être favorable aux intérêts comme aux principes que défendent les deux Cours impériales » (Ficquelmont à Kaisersfeld, 1«=^ octobre 1839).
Peu auparavant, Metternich, dans une lettre au prince Esterhazy, agent autrichien à Londres, avait parfaitement défini la position, au fond précaire, de Mehemet Ali et le but de l'Autriche:
« L'Europe possède une arme très forte contre Mehemet Ali, c'est, comme je l'ai dit ailleurs, celle de son avenir. Plus il a fait d'efforts pour rapprocher l'Egypte de l'Europe par son administration, par les arts et par le commerce, plus il a dû apprendre, et mieux il comprendra, que la sanction de l'Europe est nécessaire à l'existence régulière d'une position politique quelconque ; qu'il ne se trompe pas sur la nature de la supériorité de ses forces, je le répète, il n'a pas d'avenir. L'Europe seule peut le lui donner ; car même la concession de l'hérédité que lui ferait la Porte, ne suffirait pas pour consolider sa position si l'Europe ne la sanctionnait pas.
Ce genre de coercition, soutenue par la preuve manifeste de l'accord intime des puissances, ferait plus d'effet sur son esprit que la menace de mesures matérielles, dans lesquelles il sait bien que repose un germe de profonde division pour les puissances.
Nous, en notre particulier, nous avons deux objets en vue ; le premier, c'est-à-dire le plus rapproché, de sauver l'existence de la Porte le mieux que nous le pourrons ; le second, de ne pas allumer une guerre générale en Europe à cause de la Porte ; car alors ce serait tout perdre ; nous aurions la guerre sans sauver la Porte. »
(1) Le Chevalier de Kaisersfeld à Metternich, 16/28 septembre 1839 (Archioes d'Etat à Vienne).
RAPPROCHEMENT DE l' ANGLETERRE ET DE LA RUSSIE 151
ses annexes. Brunow n'avait-il pas dit à lord W. Russell que l'Empereur avait à cœur de s'entendre avec le gouvernement anglais pour le maintien de l'intégrité de l'Empire ottoman « dans le sens ie plus étendu, dans l'acception propre du mot (1) ».
Si une telle convention ne pouvait plaire à la France, elle convenait à Palmerston, sauf dans quelques détails, notamment celui de l'apparition éventuelle des forces russes dans le Bosphore ; c'est que la renonciation éventuelle russe au traité d'Unkiar Skelessi était une clause à laquelle Palmerston subordonnait tout le reste.
Soult, au nom de son gouvernement, se prononçait formellement contre le projet Brunow. « On veut que les forces russes seules pénètrent dans le Bosphore (2), tandis que celles de la France et de l'Angleterre s'éloigneraient des Dardanelles pour aller menacer le pacha d'Egypte et, ce qui est plus étrange, on prétend nous faire croire que l'exclusion dont nous sommes ainsi l'objet cesserait d'avoir pour nous un caractère offensant par cela seul que nous y aurions donné notre consentement. » Soult estimait que la Russie voulait ainsi, par un précédent établi, amener l'Europe à sanctionner la position exceptionnelle qu'elle avait d'abord essayé de se créer, sans la participation des autres Cours : « Ce qu'on lui concéderait aujourd'hui en fait, elle le réclamerait plus tard comme un droit et nous serions certainement bien plus mal placés pour lui refuser, dans des conjonctures analogues, l'espèce de privilège dont nous aurions une fois reconnu en sa faveur la convenance et la nécessité (3)... Jamai?;, de notre aveu, une escadre de guerre étrangère ne paraîtra devant Gonstantinople sans que la nôtre ne s'y montre aussi (4). ..•La détermination du gouvernement du Roi est irrévocable. Quelles que soient les conséquences d'un déplorable dissentiment, dût-il avoir pour effet l'accomplissement du projet favori de la Russie, celui de nous isoler de nos alliés, ce n'est pas nous qui en aurons la responsabilité (5) .» L'Angleterre s'éloignait de plus en plus de nous. Palmerston gardait inébranlable la conviction que « l'investiture héréditaire de l'Egypte était la seule base possible d'un arrangement permanent" entre la Porte et le Vice-roi. Tout autre arrangement territorial concédé à Mehemet Ali menacerait l'avenir du renouvellement des complications actuelle? et le Cabinet- britannique ne voulait, à aucune condition, s'associer à cette responsabilité (6) ».
(î) Bresson à Soult, 7 septembre 1839.
(2) Soult à Sebastiani, 26 septembre 1839.
(5) Id.
(6) Sebastiani à Soult, 27 septembre 1839.
152 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'europe
Toutefois, Palmerston accueillait favorablement la proposition souvent émise par le Cabinet de Paris. Il n'acceptait les conditions russes qu'à la condition expresse d'introduire dans la convention l'engagement de maintenir l'indépendance et l'intégrité de l'Empire ottoman par les puissances signataires, pendant vingt ans au plus et dix ans au moins (1). Etait-ce pour faire un pas vers nous ? Sebastiani le croyait : « Palmerston me paraissait heureux de saisir une occasion de rapprochement entre nos deux Cabinets (2).» Mais tout en s' empressant de se déclarer satisfait du projet Brunow, Palmerston avait eu soin de dire à Sebastiani qu'il devait le soumettre au Conseil des ministres anglais. L'impression causée par le refus de la France de donner son adhésion au projet Brunow, (3), fut très vive dans le Conseil qui ne professait pas pour nous la même hostilité que Palmerston (4), 11 avait donc refusé son adhésion à l'exclusion des flottés alliées de la mer de Marmara, dans l'éventualité de l'entrée des forces russes dans le Bosphore (5). L'Angleterre proposa alors de substituer au projet Brunow un arrangement par lequel les cinq puissances régleraient leur part d'action dans la crise actuelle des affaires d'Orient, sans privilège spécial acquis au pavillon russe. En outre, l'indépendance et l'intégrité de l'Empire ottoman devraient être stipulées pour le plus long temps possible et la clôture des détroits deviendrait un principe de droit public européen (6).
Cette clause éventuelle n'avait pas rencontré davantage l'adhésion du Cabinet de Paris qui considérait que l'indépendance et l'intégrité de l'Empire ottoman devaient être adoptées dans des termes généraux et non restrictifs.
(1) Sebastiani à Soult, 27 septembre 1839.
(2) Id.
(3) Sebastiani à Soult, 2 octobre 1839.
(4) « Le Conseil des ministres anglais, par crainte de l'opinion publique, a refusé les propositions russes, n'osant pas rester en arrière de la France qui montrait du courage à braver la Russie. » Ainsi parlait l'agent autrichien à Pétersbourg, d'après les nouvelles qu'il avait reçues de Londres (14/26 octobre 1839, Archives d'Etat à Vienne).
Lord Beauvale avait tacitement laissé entendre à Sainte-Aulaire la nature des sentiments de Palmerston pour la France (Sainte-Aulaire à Soult, 8 octobre 1839).
(5) Sebastiani à Soult, 2 octobre 1839.
(6) Reschid Pacha, qui venait d'être nommé ministre des Affaires étrangères, avait fait savoir à l'ambassade de France que si une circonstance quelconque amenait les Russes dans le Bosphore, il y appellerait aussi les forces des autres puissances (Soult à Barante, 9 octobre 1839). On avait lieu de se montrer surpris que Palmerston admît que les troupes russes entreprissent, le cas échéant, une marche sur l'Asie-Mineure, car si le commerce anglais suivait jadis la voie de Tiflis, il adoptait alors celle de Trébizonde et les négociants anglais regardaient ce changement comme une précieuse conquête. Il importait à l'Angleterre que cette voie commerciale ne fût pas exposée aux conséquences de nouveaux bouleversements.
RAPPROCHEMENT DE l'aNGLETERRE ET DE LA RUSSIE 153
Brun ow n'avait, d'ailleurs accepté cette clause que ad référendum et il avait quitté Londres (1).
Cette nouvelle avait produit une grande sensation à Pétersbourg. Le Tsar avait cru au succès, espérant que la France abhorrée n'aurait plus qu'à s'incliner devant les résolutions des autres puissances. Son amertume ne pouvait que l'inciter à chercher un nouveau moyen de rapprochement avec Londres, d'autant plus que les relations avec les monarchies de l'Europe centrale restaient, au fond, excellentes, en dépit de certaines divergences apparentes (2). Aussi, à Saint-Pétersbourg, on ne manquait pas de rejeter sur nous la responsabilité des événements (3); notre protection, disait- on, encourageait Mehemet Ali dans sa résistance, et, en nous déclarant contre toute mesure coercitive, nous éloignions la possibilité d'un dénouement, etc.. On se résignait mal à l'insuccès: « Ce n'est pas le prix que la Russie se flattait d'obtenir pour toutes les cajoleries, qu'aux dépens de sa dignité, elle avait tant prodiguées à lord Palmerston (4)... »
(1) Contrairement au bruit qui se répandait que la mission Brunow avait échoué, le gouvernement russe, dans son désir de s'accorder avec l'Angleterre ne jugeait pas la partie irrémédiablement perdue : « Nous avons causé assez longuement avec Nessel-
. rode de la visite du baron Brunow en Angleterre et comme j'avais entendu de mes collègues que sa mission avait totalement échoué, au grand désappointement de l'Empereur, je fus heureux de ne constater dans la conversation du comte Nesselrode aucun signe indiquant ces sentiments » (Lord Clauricarde à Palmerston, 25 octobre 1839). Lord Clauricarde déclarait que le Tsar réservait sa réponse sur la question de l'entrée de la flotte anglaise dans le Bosphore en même temps que la flotte russe, si besoin en était. Non seulement le Tsar ne voulait pas s'aliéner l'Angleterre par un refus brutal et précipité, mais lord Clauricarde ajoutait : « Mon opinion est que si le gouvernement de Sa Majesté s'engageait, d'accord avec la Russie, à imposer à Mehemet Ali le règlement de sa querelle avec le Sultan qu'il croirait le meilleur et que des hostilités s'en suivissent, l'Empereur se rallierait à la suggestion de V. S., pourvu que la France ne soit pas partie à cette mesure et il ne serait pas à désirer que les navires français entrassent dans les Dardanelles. » C'était une avance directe, lord Clauricarde comprit si bien qu'il avouait : « Je crois que les sentiments personnels de l'Empereur lui feront préférer une action combinée avec les forces russes et anglaises à l'exclusion des autres » (Lord Clauricarde à Palmerston, 25 octobre 1839).
(2) Barante n'ignorait rien des efforts tenaces de la Russie pour séparer l'Angleterre de la France. Il savait aussi que le Tsar avait été jusqu'à dire à lord Clauricarde (qui l'avait avoué à Kaisersfeld) qu'il n'objecterait rien contre V occupation de V Egypte par V Angleterre (Le Chevalier de Kaisersfeld à Metternich, 6/18 novembre 1839, Archives d'Etat à F i'enrae). Le Tsar devançait de quarante ans les événements. De toute évidence, Nicolas 1er, comme compensation, demanderait à occuper Constantinople. La France aurait été totalement sacrifiée, et c'était l'intime désir de Nicolas I^''. Mais de la part de Barante, dans ses entretiens avec le Chevalier de Kaisersfeld, était-il bien habile de tant souligner la mauvaise humeur du Tsar et de l'Angleterre contre la France ? Car tout était alors répété à Londres (Voir dépêche du Chevalier de Kaisersfeld à Metternich, 6/18 novembre 1839 et 7/19 novembre 1839, Archives d'Etat à Vienne) .
(3) Barante à Soult, 23 octobre 1839.
(4) Kaisersfeld à Metternich, 10/22 octobre 1839,
L'Empereur en apprenant l'échec de la mission Brunow avait d'abord pensé à ne
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On avait laissé ignorer à l'ambassadeur anglais à Pétersbourg le vrai but de la mission Brunow et lord Clauricarde avait, en toute franchise, avoué à l'ambassadeur d'Autriche: (1) « Comment tenter semblable chose sans prendre d'abord des informations ? J'aurais pu prédire ce qui vient d'arriver. Gomment aller chercher ainsi un refus certain et qui sera interprété comme une brouillerie entre les deux pays ? » Mais un signe des temps était l'appui que le baron Brunow avait re^QContré auprès du Cabinet anglais de la part du prince Esterhazy, représentant autrichien à Londres « ce qui prouvait ainsi, d'une manière éclatante, l'action intime entre l'Autriche et la Russie (2) ».
Telle était aussi la substance d'une longue communication de Nesselrode à Tatischefî, son agent à Vienne, et dans laquelle il insistait sur tous les services que l'Autriche avait récemment rendus à la Russie. En rentrant à Saint-Pétersbourg, Brunow s'arrêta à Vienne où il parut s'être parfaitement entendu avec Metternich, qui l'avait retenu deux jours chez lui à Johannisberg : « Tout a été fort bien, avait dit joyeusement Nesselrode à Kaisersfeld et j'ai reçu une lettre du chancelier et une autre de M^^ la princesse de Metternich (3). » Les rapports entre la Russie et l'Autriche, après bien des frictions (4), semblaient donc être redevenus excellents. Barante ne se faisait, lui, aucune illusion : « Il faut, disait-il à Kaisersfeld, au début de novembre, que la Russie soit alliée à l'Autriche ou à la France ;. or, ce dernier choix ne dépend plus d'elle ; elle a trop blessé l'opinion en France ; d'ailleurs, l'Empereur, décidément n'en veut pas (5). »
Aussi, pour témoigner de sa confiance à Kaisersfeld, Nesselrode lui avait-il lu, presque in extenso, le rapport du baron de Brunow.
Lord Palmerston lui avait dit que le Conseil avait reconnu et vivement apprécié la loyauté des intentions qui avaient dicté les ouvertures du Cabinet russe ; qu'unanimement il avait rendu hommage à la noble droiture de l'empereur Nicolas ; que le désir manifesté par Sa Majesté de s'entendre avec l'Angleterre au sujet des affaires d'Orient répondait
pas prendre part aux négociations concernant les affaires du Levant et à attendre les événements pour adopter ensuite le parti qui conviendrait le mieux à la Russie. Mais Nesselrode et le comte Orlofï avaient vivement insisté auprès du Tsar pour lui montrer le danger d'une attitude complètement isolée et il était alors revenu sur sa détermination (Kaisersfeld à Metternich, 27 octobre-8 novembre 1839).
(1) Kaisersfeld à Metternich, 10/22 octobre 1839.
(2) 16/28 octobre 1839 Kaisersfeld à Metternich.
(3) Kaisersfeld à Metternich, 27 octobre-8 novembre 1839 {Archives d'Etat à Vienne).
(4) Ces frictions étaient on peut le dire, permanentes. Metternich s'était, peu de temps auparavant, expliqué sur la Russie avec une violence extrême, et on ne comprenait pas comment un homme de l'âge et du sang-froid de Metternich, si habitué awx vicissitudes politiques, ait ressenti si vivement ces événements.
(5) Kaisersfeld à Metternich (6/18 novembre 1839 {Archives d'Etat à Vienne).
RAPPROCHEMENT DE l' ANGLETERRE ET DE LA RUSSIE 155
entièrement au vœu du Cabinet britannique, mais que celui-ci avait à ménager une forte opposition, pour ne pas donner à ses adversaires les moyens de renverser l'administration actuelle ; que l'Angleterre voulait, comme la Russie, le maintien de l'indépendance et la conservation de l'Empire ottoman ; qu'elle désirait agir dans ce but de concert avec la Russie ; qu'elle agirait dans ce sens avec tous les Cabinets qui vou-. draient le même but ; qu'elle serait préparée à marcher dans cette voie mec la France, et même sans elle, si elle refusait son concours ; qu'elle persistait à croire qu'il fallait rendre au Sultan la possession de la Syrie, et qu'elle ne se cachait pas que ce résultat ne saurait être obtenu sans vaincre, par un développement de forces, la résistance de Mehemet Ali ; que l'adoption de ces mesures pourrait cependant porter le Vice-roi à un parti extrême en faisant marcher son armée sur Constantinople ; que, dans le cas de cette éventualité, l'Angleterre était la première à reconnaître la nécessité que la Russie interposât ses forces matérielles pour préserver Constantinople, mais que, dans ce cas, il serait désirable et nécessaire, dans l'intérêt du gouvernement britannique, que 3'intervention de la Russie dans le Bosphore n'eût point l'apparence d'exclure le concours de l'Angleterre ; car une pareille exclusion réunirait dans le Parlement tous les partis contre îe Cabinet, qui ne saurait résister à leur attaque commune ; que la majorité de la Chambre Haute était contre le gouvernement ; que dans la Chambre des Communes il n'avait qu'une majorité de vingt voix, et que, pour se V assurer, il avait besoin du concours du parti radical, qui était partisan déclaré de V alliance avec la France ; que ce parti favorisait aussi la cause de Mehemet Ali ; que tous ses collègues étaient donc de l'avis unanime que l'intervention de la Russie, si elle devenait nécessaire pour la préservation de Constantinople, devrait être combinée avec une certaine coopération et assistance des forces navales de l'Angleterre ; que ce concours pourrait être réglé de manière à ne point confondre et mettre en contact les forces des deux puissances ; que cela résultait même du principe déjà reconnu, d'après lequel les détroits de Constantinople étaient considérés comme fermés aux pavillons de guerre étrangers et que si, par exception et dans l'intérêt commun de la défense de l'Empire ottoman, l'un de ces détroits s'ouvrait aux forces russes, il serait juste et naturel, qu'en vertu de cette même exception, l'autre de ces détroits admît les forces anglaises ; les forces respectives ne risqueraient point de se trouver en contact, et que, d'ailleurs, leur disproportion numérique démontrerait que la coopération anglaise n'avait rien d'hostile pour la Russie ; que trois oti quatre vaisseaux ne pourraient pas entrer en concurrence avec les forces de terre et de mer russes concentrées dans le Bosphore ; que le gouvernement anglais devait prouver à la nation qu'il ne s'efet pas laissé exclure
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d'une action commune; qu'il n'a pas souscrit à un principe qui reconnaîtrait à la Russie un droit exclusif de protectorat sur la Turquie, et que s'il n'adhérait pas aux propositions russes, ce n'était pas par méfiance' contre les intentions de l'Empereur, qu'il respectait, ni par jalousie envers la Russie, avec laquelle il désirait sincèrement de marcher d'accord, mais uniqueme?it par des considérations parlementaires étroitement liées à Vexistence de V administration actuelle.
Après ces ouvertures du principal secrétaire d'État, le baron Brunow lui déclara qu'il en référerait à l'Empereur, puisque ses instructions ne lui permettaient pas de faire un pas de plus. M. de Brunow exprime l'espoir que sa mission aura du moins utilement contribué à convaincre la Cabinet britannique des sentiments élevés qui animent l'Empereur, ainsi que de ses dispositions amicales envers le gouvernement de la reine d'Angleterre, et il se flatte que cette impression réagira favorablement sur les communications ultérieures entre les deux Cours. Il rend ensuite compte de l'insistance qu'il a mise à prouver à lord Palmerston combien le salut, chaque jour plus compromis, de l'Empire ottoman, rendait urgent d'interposer des moyens d'action propres à briser la résistance de Mehemet Ali. Il ajoute que lord Palmerston était convenu, qu'il fallait absolument faire quelque chose en faveur de la Porte, et qu'il avait exprimé le désir de communiquer à lord Melbourne un travail que M. de Brunow lui avait tout confidentiellement remis, et dont il avait aussi donné lecture à M. le prince Esterhazy. Il finit par dire qu'il y avait lieu d'espérer que le ministère anglais parviendrait à surmonter les difficultés que la France a suscitées depuis si longtemps (1).
Le baron Brunow qui devait mettre son rapport sous les yeux de Palmerston, le terminait ainsi : « Si l'Angleterre peut réussir à écarter l'opposition de la France contre l'emploi des mesures coercitives contre l'Egypte, et si la crainte que ma mission a inspirée au Cabinet des Tuileries peut contribuer à rendre ce dernier plus accessible aux remontrances du gouvernement britannique et peut avoir pour résultat de contraindre la France à suivre l'impulsion que le Cabinet anglais a cherché, depuis deux mois, à lui imprimer contre Mehemet Ali ; en ce cas, l'Empereur verrait avec satisfaction que la mission dont il m'a chargé ait pu concourir à influer moralement sur les déterminations du gouvernement français et à vaincre la résistance opiniâtre qu'il avait opposée jusqu'ici aux démarches conçues à Londres dans l'intérêt européen de la pacification du Levant (2). »
(1) Kaisersfeld à Metternich, 16/23 octobre 1839.
(2) Record Office, Londres, septembre-octobre 1839.
Le baron Brunow avait donné un compte détaillé de sa mission au représentant lusse à Paris. Il déclarait que l'Angleterre était la première qui avait manifesté aa
RAPPROCHEMENT DE l'aNGLETERRE ET DE LA RUSSIE 157
Mais le baron Brunow avait eu soin de joindre à sa dépêche au comte Nesselrcde un mémorandum dont Palmerston avait eu également connaissance et qu'il n'est pas inutile d'analyser (1). Il y faisait remarquer que, dans la crise actuelle de l'Orient, l'inaction de l'Angleterre encourageait Mehemet Ali et décourageait la Porte, car elle prouvait que le désaccord régnait entre les grandes puissances. Selon Brunow, l'Angleterre devait donc se décider à agir. « Pour cela, il ne faut pas un grand déploiement de forces, il faul seulement une résolution prompte et énergique calculée de manière à produire une forte sensatton sur la Turquie, aussi bien que sur l'Egypte. Car, quand on a affaire aux Orientaux, on est sûr de produire bien plus d'effet par une seule action forte et hardie que par les meilleurs raisonnements (2). »
Il s'agissait donc d'influer sur la détermination du Vice-roi pour l'amener à transiger avec la Turquie et à empêcher Ibrahim de se porter en avant si le Sultan ne souscrivait pas, dans un délai déterminé, à l'arrangement proposé par le Vice-roi.
Le plan de Brunow consistait à déclarer à la Porte « qu'elle pouvait compter sur la ferme résolution du gouvernement britannique d'appuyer efficacement ses vrais intérêts ; qu'elle ne doit se prêter à des concessions humiliantes pour le Sultan, mais attendre avec confiance le résultat des efforts que l'Angleterre ferait dans un parfait accord avec ses alliés ; lui annoncer que dans ce but l'amiral Stopford venait de recevoir des ordres positifs pour réprimer les projets ambitieux de Mehemet Ali.
Syrie.
Donner à l'amiral Stopford l'ordre de se porter avec son escadre sur les côtes de la Syrie ; de détacher un nombre de vaisseaux pour aller occuper les ports sur la côte qui servent de principaux dépôts militaires et de communication entre l'Egypte et l'armée d'Ibrahim ; d'envoyer un officier supérieur au quartier général d'Ibrahim pour lui déclarer que s'il fait un seul pas en avant, au mépris des promesses formelles que
Cabinet russe l'intention formelle d'user à l'égard du Vice-roi de moyens coercitifs pour le contraindre à restituer à la Porte la Syrie entière. La Russie s'était empressée d'adhérer à ce plan, Non sans une certaine audace. Brunow déclarait : « Trop souvent, on a reproché à la Russie de viser à l'affaiblissement graduel de la Porte pour faciliter l'exécution des projets ambitieux que l'ignorance des uns et la malveillance des autres ne cessent de prêter à notre Cabinet » (Le baron Brunow au comte Medem, l'"' octobre 1839) . «Guidé par ces considérations pleines de désintéressement et de prévoyance, notre auguste maître n'a pas hésité un seul instant à se prononcer en faveur du plan de pacification proposé par l'Angleterre » (Le baron Brunow au comte Medem, 1«' octobre 1839).
(1) Record Office, Londres,
(2) Jd.
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Mehemet Ali a données aux puissances européennes, l'Angleterre se verra obligée de regarder le Vice-roi comme traître à sa parole et comme déchu de son pouvoir ; que, dès lors, elle armera au nom de la Porte les populations de la Syrie tout entière et frappera Mehemet Ali de toute la rigueur que réclamera l'infraction qu'il aura faite aux engagements qu'il avait pris de respecter le repos de l'Orient, que toutes les grandes puissances ont également à cœur de maintenir et de défendre ; de capturer tous les vaisseaux sous pavillon égyptien qui auront à bord des munitions de guerre destinées à l'armée d'Egypte.
Egypte.
Envoyer simultanément un officier supérieur à Alexandrie pour faire exactement la même déclaration à Mehemet Ali, en y ajoutant, déplus, que, si Ibrahim marche, l'Angleterre, sans jalousie et sans méfiance aucune, sera la première à appeler la Russie au secours de la Porte (1).
Brunow insistait pour que, le cas échéant, ces mesures fussent exécutées avec la plus grande rapidité, tout en gardant jusqu'au dernier moment le secret sur elles. La Russie ne pouvait se montrer plus condescendante pour l'Angleterre, sous la réserve que celle-ci serait la première à inviter la Russie à venir au secours de laPorte, point justement où se produira le désaccord entre l'Angleterre et la Russie, la première ne pouvant admettre l'entrée isolée des forces russes dans la mer de Marmara. Malgré l'habileté avec laquelle Brunow avait présenté son plan, perçaient encore les arrière-pensées russes. En outre, le mémorandum de Brunow laissait clairement entendre que l'Angleterre ne se laisserait pas intimider par l'opposition de la France à sa marche en avant éventuelle. C'était une nouvelle invite à l'Angleterre à se séparer de nous (2).
(1) Record Office, Londres. '
(2) Id.
Brunow ne le cédait en rien à Nesselrode dans ses insinuations contre la France. Après avoir montré que la Russie ne demandait qu'à s'unir au concert des puissances et renonçait à intervenir isolément « si malheureusement, ajoutait-il, nous ne touchons pas encore au terme de cette crise, nous en faut-il chercher la cause à Pétersbourg, ou à Paris ? Et i'œuvre d'une médiation européenne en faveur du Sultan, par qui a-t-elle été le mieux comprise ? Par la Russie, qui est allée franchement au-devant des mesures que l'Angleterre nous a proposées, oii par la France qui leur a refusé son assentiment ? ...Les objections que le Cabinet des Tuileries a élevées contre l'adoption de ces mesures, ont créé jusqu'ici un obstacle qui éloigne, pour le moment, l'espoir de réaliser les intentions bienveillantes dans lesquelles les représentants alliés ont offert à )a Porte la médiation de leurs Cours » (Brunow à Medem, 1®»" octobre 1839) . » Nos explications confidentielles avec lord Palmerston prouvent qu'il continue à compter sur ia sagesse des vues qui fmiront par servir de règle aux déterminations du Cabinet des Tuileries, Mais, d'un autre côté aussi, j'ai trouvé le gouvernement anglais fermement
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En dernière analyse, Brunow disait : « si l'Angleterre se décide à agir, elle a une grande chance de sauver l'Empire ottoman, tandis que si elle n'agit point, elle a la certitude que cet Empire croulera, ou du moins, que le Sultan, pour retarder cette chute, sera contraint de subir toutes les conditions que son puissant vassal voudra lui imposer, transaction désastreuse pour la Porte et humiliante pour tous les Cabinets qui, après avoir promis leur assistance et leur médiation à la Turquie, auront fini par l'abandonner sans défense (1). »
Le Conseil des ministres anglais, moins intransigeant que Palmerston, s'était prononcé pour une légère concession au Vice-roi en ajoutant à la possession héréditaire de la seule Egypte le pachalik d'Acre, moins la forteresse. Lord Palmerston expliquait à ce sujet : « J'ai démontré au comte Sebastiani sur une carte de géographie que, au lieu de placer les limites orientales du gouvernement du Pacha à El Arish, son pachalik pourrait s'étendre le long de la mer jusqu'à la pointe que forme, au nord, le mont Carmel et, de là, une ligne droite, jusqu'à l'extrémité sud du lac de Tibériade, et descendant ensuite jusqu'aux rives du Jourdain et de la mer Morte, au commencement du golfe Arabique et suivant la côte ouest du cap Ras Mohammed, entourant ainsi la rive est de Suez. On exclurait ainsi du pachalik héréditaire la forteresse de Saint- Jean d'Acre et la route des caravanes de Damas aux villes saintes. Saint- Jean d'Acre est la clef de la Syrie et doit rester au Sultan (2). » Mais, peu après, la France déclarait de nouveau qu'elle ne pouvait modifier « ses convictions profondes » (3) sur la nature des seuls moyens propres à pacifier l'Orient (4).
résolu de ne point abandonner la Porte aux exigences de Mehemet Ali et de poser une barrière insurmontable aux empiétements que l'Egypte pourrait se permettre au détriment du repos et de l'existence de la Turquie européenne. Cette pensée est commune à la Grande-Bretagne, à la Russie et à l'Autriche. 11 m'est permis d'espérer qu'elle sera aussi partagée par la France » (Brunow à Medem, l^^' octobre 1839, Archives d'Etat russes) .
(1) Record Office, Londres.
(2) Lord Palmerston à lord Granville. 29 octobre 1839.
(3) Soûl t à Barante, 22 octobre 1839.
(4) Granville, rentrant à Paris à la fin d'octobre après une courte absence, avait eu un long entretien avec Soult. Celui-ci exprima d'abord sa surprise qu'au cours de la mission Brunow, l'Angleterre ait aussi facilement accepté l'occupation, sous certaines conditions,- de l'Asie-Mineure par l'armée russe:» Je considère, avait-il dit, que les intérêts de l'Angleterre sont atteints par là, plus que ceux de la France ; mais le gouvernement français ne fera certainement pas partie d'une telle convention » (Lord Granville à Palmerston, 21 octobre 1839). Soult avait réitéré que le gouvernement français ne partageait pas l'opinion de l'Angleterre sur l'octroi por et simple de l'Egypte
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Soult avait estimé, dès le début, que la concession du pachalik d'Acre n'offrait pas à Mehemet Ali des avantages suffisonts (1) et il l'avait fait dire à Palmerston. Ce dernier, dans son agitation, avait alors été jusqu'à menacer Sebastiani de se tourner vers la Russie: « Mon impression est que le Cabinet anglais reviendra aux premières propositions de la Russie si les dernières concessions sont repoussées (2), » Palmerston ressentait vivement la campagne menée contre lui par la partie avancée de la presse française. Les journaux anglais ripostaient vertement.
Sebastiani avait été saisi de la violence du langage de Palmerston. Il avait à répondre aussi à son gouvernement qui lui reprochait sa faiblesse, ^un manque d'habileté diplomatique. Sa situation n'était pas aisée, il faut le reconnaître, auprès d'un Cabinet dont la politique s'éloignait de la nôtre, en même temps qu'elle se rapprochait de celle de la Russie. Et cette marche, Sebastiani l'avait prévue, annoncée. N'était-ce pas plutôt la perspicacité de Soult qui était en défaut quand il écrivait en marge d'un rapport de Sebastiani: « Le général Sebastiani devrait comprendre que le Cabinet anglais n'était plus le maître de se détacher de nous pour aller à la Russie puisque, déjà, il était sorti de ce terrain, et que sa politique, comme ses intérêts, s'y opposent (3). » Et, peu après : « Si, contre toute apparence, cette combinaison venait à se réaliser, nous le déplorerions très vivement, mais nous n'en craindrions pas les effets directs parce qu'une coalition contraire à la nature des choses, et condamnée d'avance, même en Angleterre par l'opinion publique, serait nécessairement frappée d'impuissance (4). » De nouveau Soult accen-
à Meliemet Ali, sans autres territoires, sauf le pachalik d'Acre, si malaisée que pût être la prise de ce pachalik, et comme Granville faisait remarquer à Soult que les conditions de la France laisseraient le vassal plus puissant que le suzerain, Soult répliqua : « Nous devons être guidés, en cette matière, non par ce qui est moralement le mieux, mais par les faits. Vous avez, d'un côté, Mehemet Ali avec une armée de cent cinquante mille hommes et vingt bateaux de ligne ; de l'autre, vous avez le Sultan incapable d'apporter un ensemble de quinze mille hommes et n'ayant pour lui que le prestige, le souvenir et V abstraction » (Lord Granville à Palmerston, 21 octobre 1839), Enfin, Soult avait clairement affirmé qu'il ne partageait nullement l'opinion de l'Angleterre sur l'emploi de mesures coercitives contre Mehemet Ali.
Louis-Philippe avait accentué près de lord Granville la plupart des arguments de Soult contre la convention Brunow: « Dans l'état actuel des choses, le gouvernement français n'a qu'à attendre les événements. Il a communiqué ses vues aux autres puissances à l'effet de régler la querelle du Sultan avec Mehemet Ali. Les conditions proposées sont telles qu'on peut espérer que le Pacha les acceptera et le Sultan pourrait les concéder avec bien moins de danger pour l'Empire turc qu'il en résulterait d'une tentative d'essayer d'obtenir de plus grands sacrifices de Mehemet Ali s (Paroles de Louis-Philippe; lord Granville à lord Palmerston, 25 octobre 1839).
(1) Soult à Sebastiani, 7 octobre 1839.
(2) Sebastiani à Soult, 10 octobre 1839.
(3) 10 octobre 1839.
(4) Soult à Sebastiani, 14 octobre 1839.
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tuait sa politique: « Rien ne nous déterminera à entrer dans des voies que nous jugeons pleines de périls. »
Le Cabinet français, pour fortifier son opinion, se prévalait d'une lettre de Fioquelmont à l'agent autrichien à Constantinople pour lui prescrire de faire parvenir à Mehemet Ali des représentations sous la forme la plus modérée et excluant l'emploi éventuel de la force (1). Mais quel fonds pouvait-on faire sur la politique des Cabinets de Vienne et de Berlin (2), disposés à se tourner vers la Russie dès que les choses se gâteraient (3) ? Aussi, Palmerston annonçait-il à notre ambassadeur que ces Cabinets lui avaient fait des déclarations différentes des nôtres.
(1) Soult à Sebastiani, 2 octobre 1839.
(2) Soult ne manquaitjamais de rappeler— car on l'oubliait trop— que c'était la France qui, après la bataille de Nézib, avait arrêté la marche victorieuse d'Ibrahim Pacha. « Depuis le commencement des négociations, le gouvernement du roi n'a point cessé de dire et il répète encore que si toutes les puissances se mettaient d'accord sur la nature des concessions à faire par la Porte à Mehemet Ali et sur l'étendue territoriale à lui concéder, très certainement le Cabinet français se montrerait empressé à concerter avec ses alliés les moyens de coercition à employer pour obliger Mehemet Ali à les accepter. Mais il a dit que si on avait l'intention de faire précéder l'accord par la violence, il ne pourrait y consentir » (Annotation de Soult en marge d'une dépêche de Palmerston à Granville, 29 octobre 1839).
(3) Le baron de Langsdorf que Sainte- Aulaire avait dépêché auprès de Metternich à Johannisberg, résumait ainsi son sentiment : « M. de Metternich, effrayé de la hauteur avec laquelle les premières propositions ont été écartées à Saint-Pétersbourg, inquiet en voyant le peu d'accord des Cabinets de Londres et de Paris, ne se compromettra pas davantage vis-à-vis de la Russie, pour l'Angleterre et pour nous, dans la question des Dardanelles, ni pour nous, vis-à-vis de l'Angleterre, dans la question égyptienne. Nous n'avons donc d'autre service à attendre de ce Cabinet que ceux qu'il peut rendre par son inertie. Il n'enverra certes pas un bataillon en Syrie, mais il prétend que Mehemet Ali ne résisterait pas à la volonté unanime des puissances » (8 octobre 1839).
Sainte-Aulaire résumait ainsi l'impression que lui avait donnée un entretien avec le prince de Metternich à Johannisberg: «Mon premier entretien avec lui (Sainte-Aulaire à Soult, 31 octobre 1839) me laisse fort découragé. Il me paraît évident que la direction de l'affaire d'Orient lui a échappé et qu'il ne la ressaisira plus. Il montrait quelque résolution, il y a six mois, quand, appuyé sur la France et l'Angleterre, il n'avait à lutter que contre la Russie ; mais lutter à la fois contre la Russie et contre l'Angleterre, c'est une tâche que ne comportent ni l'état actuel de l'empire d'Autriche, ni le caractère des hommes qui le gouvernent... Metternich évitera de se compromettre dans la question et nous laissera tout entière l'impopularité que nous impose la clientèle du Pacha, auprès des grands Cabinets de l'Europe. » « ...Je crois que le chancelier met tous ses soins à se rapprocher de la Russie » (Sainte-Aulaire à Soult, 13 novembre 1839). La perspective, d'ailleurs si peu probable, ainsi que nous venons de le voir, d'une tension entre Vienne et Pétersbourg, avait, en revanche, été envisagée avec la plus grande joie par le Cabinet de Turin qui escomptait l'appui de la Russie si les rapports de celle-ci avec l'Autriche venaient à se refroidir. Le 14 octobre 1839, le ministre Sarde des Affaires étrangères adressait au comte Rossi, agent sarde en Russie, cette lettre si curieuse et, par certains points, si prophétique : « La question d'Orient a évidemment indisposé la Russie contre l'Autriche... Jusqu'à présent, la Russie ne paraît guère s'être occupée de l'Italie qu'elle a, pour ainsi dire, livrée à la suprématie autrichienne à laquelle nous ne voulons, pour notre compte, en aucune manière, souscrire. Il est à voir si le refroidissement des anciennes relations avec le Cabinet de Vienne ne fera pas chan-
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Ce n'était point pour nous surprendre : le passé nous enseignait sur l'avenir (1). Werther, après s'être montré conciliant, en arrivait à dire « que la Prusse serait en faveur de l'arrangement qui concéderait à Mehemet Ali la plus petite part possible (2) ». Elle laissait aussi percer sa crainte que l'Autriche se séparât de la Russie. « C'est l'impulsion de l'Autriche que recevra la Prusse (3) », disait Bresson à Soult. Ce qui n'empêchait pas le roi de Prusse, quand notre agent à Berlin retourna à Paris, de le charger « d'offrir au Roi et à la Reine ses hommages les plus tendres et l'assurance de son inaltérable estime et de son inviolable attachement. » Sans compter d'autres protestations dans ce genre : a Vous savez combien S. M. le roi de Prusse apprécie les services rendus à la paix par votre Roi, disait le prince de Wittgenstein, et combien il éprouve d'admiration pour son courage, son habileté et sa sagesse (4). » Ce n'était que. des mots, car le jour même de son départ pour Paris, Bresson, pressant Werther de formuler une opinion, de faire une déclaration dont on pût faire état dans la situation présente ; le ministre prussien se retranchait, comme toujours, derrière des formules dilatoires ; il n'avait, disait-il, aucune initiative à prendre, il jugeait bon d'attendre, etc. Enfin, se démasquant peu après, revenant sur ses précédentes déclarations, il affirmait que les prétentions de Mehemet Ali étaient exagérées et qu'il fallait ne lui accorder que le moins possible (5).
Le refus de Soult de se contenter de la faible concession de Palmerston relativement au pachalik de Saint- Jean d'Acre, avait blessé le ministre
ger à cet égard la politique de celui de Saint-Pétersbourg ? Si ce changement a"vait]ieu, des rapports plus intimes pourraient s'établir entre nous et la Russie... Les complications qui peuvent surgir en Europe d'un moment à l'autre peuvent aussi rendre nécessaire à la Russie d'avoir un point d'appui en Italie. Par notre position, nous sommes à même de porter un poids dans la balance, si la guerre venait à éclater. L'Autriche est bien moins solide qu'on ne le croit. La Hongrie est pour elle une plaie qui, tôt ou tard, mettra en danger tout l'Empire. Dans la Diète, les principes révolutionnaires se sont développés avec force, et quoiqu'une explosion pût encore la retarder, l'élan est donné à la révolution et elle passera par toutes ses phases. En cet état de choses, l'influence autrichienne en Italie va être affaiblie et le Cabinet de Saint-Pétersbourg, qui a certainement toutes les informations de Vienne, sait que l'importance et la force de l'Autriche ne sont pas actuellement ce qu'elles étaient tout de suite après la signature des actes du Congrès de Vienne {Archives d'Etat à Turin),
(1) Sebastiani à Soult, 18 octobre 1839.
(2) Bresson à Soult, 17 octobre 1839.
(3) Id., 17 octobre 1839.
(4) Id., 2 4 octobre 1839.
(5) Humann à Soult, 6 novembre 1839.
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anglais, qui avait retiré sa proposition avec une raideur qui pouvait passer pour une intimidation au gouvernement français (1). Parmi les nombreuses objections que présentait Palmerston au plan français, il jugeait que ce plan aboutissait à rien moins qu'au démembrement immédiat de l'Empire ottoman. A quoi le gouvernement français répondait que le Vice-roi restait sous la suzeraineté de la Porte. L'argument itait évidemment facile à opposer : avec les forces et les immenses territoires dont disposerait Mehemet Ali, la Porte n'aurait qu'une suzeraineté purement nominale.
Malgré les dénégations de notre gouvernement qu'il n'était pas plus favorable au Sultan qu'à Mehemet Ali, l'Europe connaissait les sympathies de l'opinion française pour ce dernier et, fortes de cette constatation, les puissances le considéraient comme « le protecteur du Pacha » en oubliant que la France avait toujours demandé que toutes les puissances européennes concourussent au même titre au règlement de la question d'Orient, que les détroits fussent ouverts ou fermés à tous les pavillons et que l'on se mît d'accord sur la nature et l'étendue des concessions que, dans son intérêt, le Sultan devrait faire à Mehemet Ali.
La France avait surtout voulu que la question d'Orient devînt une question européenne, dans l'intérêt même de la paix de l'Europe, l'entente sur cette question dût- elle avoir lieu à Vienne. Le gouverne-
(1) La Quotidienne, organe un peu outré et systématiquement hostile au Cabinet des Tuileries, appréciait ainsi la situation au début d'octobre 1839 : « La Russie ne cacbe pas son mépris pour la France, la Prusse s'enveloppe dans une neutralité indifférente et jamais, d'ailleurs, elle ne se séparera de la Russie ; c'est en vain que nous sollicitons l'Autriche ; à mesure qu? nous faisons un pas vers elle, elle en fait deux en arrière. Nous n'avons que l'Angleterre qui veut bien nous prendre, mais à des conditions telles qu'il est impossible de marcher d'accord deux jours de suite avec son Cabinet. Que l'Angleterre ait quelque envie de se partager l'Empire turc avec la Russie, c'est possible et Napoléon I*"" l'avait prévu; mais ce qui doit l'arrêter au moment de l'exécution, c'est la crainte d'ajouter à la puissance russe. Voilà, ce qui autorise à soupçonner que les Whigs, en ce moment, ont plus particulièrement pour objet d'efïrayer les Tuileries... L'Angleterre parle, négocie avec le Cabinet de Saint-Pétersbourg. Est-ce une raison pour qu'elle agisse dans le même sens qu'elle négocie et qu'elle parle ? Tout autre ambassadeur que M. Sebastiani saurait à quoi s'en tenir... Que conclure ? Ce rapprochement anglo-russe, si toutefois il existe, est de circonstance pour arriver au résultat que se proposent les Whigs, l'obéissance complète des Tuileries à leur politique. Ce rapprochement, d'ailleurs, pourrait-il s'opérer franchement avec un ministère Whig? Nous le comprendrions mieux avec des tories. Ce qui est plus croyable, c'est que la tactique employée par lord Palmerston atteindra son but ; en vain les Tuileries s'adresseront à Vienne, à Berlin, à Saint-Pétersbourg ; aucune réponse ne sera faite, aucun engagement ne sera pris. » Et peu après, dans une lettre d'Orient, publiée par le même organe, on lisait : « U alliance anglo-française n'est pas en faveur parmi les Anglais qui résident à Constantinople... Toutes les correspondances adressées de cette ville à la presse de Londres parlent des dissentiments qui existent entre les diplomaties des deux nations, de la diversité de leurs intérêts et de la nécessité d'une rupture. »
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ment anglais ne manquait donc pas une occasion de rendre notre attitude suspecte à la Porte et de pousser au noir la situation intérieure de la France en faisant au Sultan l'exposé des difficultés politiques avec lesquelles elle était aux prises. « Je dois vous donner l'instruction de déclarer confidentiellement à la Porte que le gouvernement turc ne doit pas attacher une grande importance à l'apparente conduite inamicale et changeante de la France sur l'objet de la querelle entre le Sultan et Mehemet Ali ; elle ne doit pas non plus concevoir l'espoir de voir la France revenir à la politique qu'elle avait mise en avant et se joindre de nouveau avec les autres puissances sincèrement et honnêtement pour soutenir le Sultan... Le gouvernement français est timide, aime les expédients et les temporisations, et a conscience de sa propre faiblesse chez lui. Mehemet Ali a, par un judicieux emploi d'argent et de moyens de persuasion, gagné à ses intérêts nombre de personnalités à Paris, qui donnent le ton de la conversation dans les cercles privés et qui dirigent le langage des journaux.,. Le gouvernement français n'a pas assez de fermeté et de stabilité pour tenir tête à ces influences, et c'est pourquoi il cède à leur impulsion et a, pour le moment, opéré un revirement d'attitude, adoptant la cause de Mehemet Ali au lieu de celle du Sultan et exprimé des opinions diamétralement inverses à ses premières déclarations, au début des négociations... Mais si la Porte connaît ses véritables intérêts et se fie à l'Angleterre et à l'Autriche et si elle agit avec prudence et patience, les événements seront plus puissants que les séductions de Mehemet Ali, et la France sera probablement amenée par la force des choses à soutenir les droits du Sultan (i). » Peu avant l'envoi de ces instructions, lord Ponsonby, dans un entretien avec le grand Vizir et le secrétaire d'État, avait nettement découvert la France. Par contre, il déclarait que la Porte pouvait compter sur l'amitié de l'Angleterre et de l'Autriche et que ces nations étaient fort intimement unies ; que la résistance aux demandes du Pacha ne pouvait entraîner aucun dommage (2). Telle était la guerre sourde que nous faisait Ponsonby à Gonstantinople.
La réponse de la Russie aux propositions françaises sur les moyens de régler les affaires d'Orient n'était guère plus favorable à la France. Cette puissance ne se préoccupait que de maintenir sa prépondérance à Gonstantinople et, pour ce faire, de diviser la France et l'Angleterre. Elle blâmait l'Europe de s'être interposée entre le Pacha et le Sultan qu'il fallait, selon elle, abandonner aux conséquences de son imprudente agression contre le Pacha. Toutes ces paroles, pour qui les pénétrait bien, voilaient à peine le désir d'un démembrement de la Turquie.
(1) Lord Palmerston à lord Ponsonby, 4 novembre 1839.
(2) Lord Ponsonby à Palmerston, 16 octobre 1839.
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La démarche collective des gouvernements les engageait, en fait, à procurer au Sultan les conditions les plus favorables, notamment la rétrocession de la Syrie entière. Or, le 7 septembre 1839, lord Ponsonby informait Palmerston que le drogman russe avait insisté auprès de Nouri Effendi pour que la Porte abandonnât la Syrie à. Mehemet Ali (1). On juge par quelles alternatives avait passé le Cabinet russe et combien il avait dû lui en coûter de reconnaître le concert européen qui gênait si fort ses vues réelles.
Et c'est naturellement contre la France que le gouvernement russe s'élevait violemment, lui reprochant de se mettre en travers de la politique des puissances: c'est l'occasion de ressasser ses anciens griefs (2). Pour accentuer en même temps son rapprochement avec l'Angleterre, le Cabinet Impérial avait décidé le shah de Perse à faire à cette dernière toutes les concessions qu'elle réclamait impérieusement, tout en exprimant l'espoir que cette condescendance déciderait l'Angleterre à retirer ses troupes de l'Afghanistan ; espoir chimérique, l'Angleterre n'étant certes pas disposée à renoncer à sa mainmise, tout au moins morale, sur ces pays. Aucune illusion n'était possible ; malgré l'échec de la mission Brunow, les rapports russo-anglais restaient empreints d'une cordialité qu'ils n'avaient pas revêtue depuis longtemps, et Palmerston et le Tsar s'unissaient dans le secret désir d'infliger une humiliation à la France,
(1) L'argument de la Russie était que la Sublime Porte ne s'était pas déclarée contre l'abandon de la Syrie à Mehemet Ali, mais contre la garantie des droits héréditaires à ce gouvernement. Un conseil avait eu lieu le 7 septembre pour examiner cette proposition qui, en fin de compte, fut rejetée. Reschid Pacha et Halil Pacha s'y étaient énergiquement opposés (Lord Ponsonby à lord Palmerston, 9 septembre 1839).
(2) On disait, dans les Cours du Nord, que la France, par suite de son désaccord avec l'Angleterre, avait des visées d'agrandissement dont nous avions puisé le germe dans les traditions de l'Empire (Humann à Soult,18 novembrel 839). On savait ce qu'éveillait ce mot d'Empire dans les souvenirs de la Russie et de la Prusse.