CHAPITRE VII
DISCUSSIONS SUR LÀ QUESTION d'oRIENT A LONDRES ET A PARIS. POLITIQUE MÉDITERRANÉENIfH DE l'ANGLETERRE
La nouvelle des pourparlers entamés à Londres par le baron Brunow avait rapidement transpiré en Europe et jusqu'en Egypte où elle avait produit une vive émotion.
Cochelet avait eu, au début de janvier 1840, de fréquents entretiens avec Mehemet Ali, qui ne s'était pas prononcé sur les concessions qu'il ferait ; mais il avait semblé à Cochelet, qu'en dehors de l'Arabie et de Candie sur lesquelles on sait les intentions conciliantes de Mehemet Ali, il consentirait encore à se dessaisir d'Adana. Quant à la Syrie, il n'en abandonnerait rien: « Chacun répète déjà à Mehemet Ali qu'il a eu tort de nous écouter, que nous l'avons empêché de profiter de ses avantages et que nous l'abandonnerons à la discrétion des autres Cabinets. Il est certain que si Mehemet Ali n'avait pas suivi nos conseils après la bataille de Nézib, les portes de l'Asie-Mineure lui étaient ouvertes et qu'on aurait été très satisfait à Constantinople de l'arrêter en lui offrant l'hérédité de l'Egypte et de toute la Syrie (1). »
Le langage du Vice-roi à ses familiers était assez alarmant : « Je ne souffrirai pas, disait-il, que l'Egypte devienne anglaise et la Turquie russe. Je voulais être le plus ferme appui de la Porte, le vassal le plus soumis du Sultan ; on ne m'a pas compris ; on a feint de ne pas me comprendre. J'en appellerai aux populations musulmanes ; je ferai la guerre sainte ; je succomberai dans la lutte avec les miens, mais je mourrai avec honneur (2). » En attendant, la fusion récemment opérée des équi-
(1) Cochelet à Soult, 5 janvier 1840.
(2) Cochelet à Soult, 16 janvier 1840.
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pages des deux escadres turque et égyptienne avait produit la plus grande sensation à Gonstantinople : « La rage de lord Ponsonby était au-dessus de toute expression (1) »... « La France, disait-il au Reiss Effendi, a montré trop de partialité pour les actions d'un homme qui fait preuve d'une ambition insatiable (2), mais qui l'obligera bientôt à s'expliquer pour vous ou pour lui. Ainsi que je vous l'ai déjà dit, l'Angleterre, l'Autriche, la Russie et la Prusse sont d'accord pour vous protéger et défendre vos droits ; la force sera employée par les quatre, puissances ; des garanties seront données de part et d'autre. » En attendant, les mesures militaires que prenait Mehemet Ali provoquaient une vive émotion. Il désarmait les deux escadres dans le port d'Alexandrie et formait six régiments avec les matelots de leurs équipages, pour défendre les côtes, de Rosette à Alexandrie, et, de là, à la citadelle d'Arabie et, pour renforcer les positions d'Aboukir, les Catacombes, Marabout et l'entrée du port d'Alexandrie. Il formait un camp de six mille hommes à Damanhour, chef-lieu du Beheré, à trente-quatre milles de cette ville, et armait, en outre, les gardes nationales d'Alexandrie, du Caire et des autres villes d'Egypte. Le Pacha montrait manifestement l'intention de concentrer toutes ses troupes disponibles en Egypte. Les éléments militaires et civils étaient en pleine activité. Une quantité considérable d'artillerie et de munitions de guerre avait été envoyée à Alexandrie. La fonderie de Boulak était en pleine activité. Du bois d'Elm avait été envoyé à Alexandrie pour construire des voi-
(1) Lettre particulière de Gonstantinople, 17 janvier 1840. Afî. Etr. fs. Egypte.
(2) Paroles de lord Ponsonby (Lettre particulière de Gonstantinople, 17 janvier 1840).
On ne s'expliquait guère, en présence d'une pareille attitude et de l'état de l'Europe, en janvier 1840, que notre ambassadeur à Gonstantinople, Pontois, eût pu, à cette date, conseiller encore à la Porte de traiter directement avec le Pacha.
, Le comte Medem avait eu une conversation animée, aigre presque, avec Mehemet Ali (Hodges à Palmerston, 27 mars 1840). Faisant allusion à sa situation actuelle, le Pacha a dit avec une grande irritation : « Quand donc cette affaire se terminera-t-elle ? Il y a plus de divergence que jamais entre vous, et quoiqu'il y ait eu un changement de ministère en France, il est peu probable qu'un changement de politique se manifeste dans la politique de ce pays envers mes intérêts.
Le comte Medem. — Votre Hautesse est dans l'erreur, car la question peut avoir maintenant une conclusion, l'Angleterre étant décidée à agir.
Le Pacha. — L'Angleterre peut agir, je n'ai pas peur, je pourrai toujours lutter avec elle ; je suis invulnérable en Egypte.
Le Comte Medem. — Que Sa Hautesse m'entende. Elle est vulnérable partout, ne vous méprenez pas sur les moyens de l'Angleterre ; nous. Russes, nous connaissons sa puissance et nous la respectons et, d'autre part, l'Angleterre ne nous considère pas avec indifîérence. La chose la plus aisée à effectuer par l'Angleterre serait la plus dangereuse pour vous. Elle bloquera vos côtes, et vous saurez quel sera votre sort en Syrie. Le blocus vous ruinera et vous détruira petit à petit : ce serait mille fois préférable pour vous de périr dans une bataille. Les négociants étrangers quitteront l'Egypte, votre commerce sera paralysé et votre fin sera pitoyable.
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tures de transport (1). On estimait que Mehemet Ali pourrait armer en tout près de deux cent quarante mille hommes. Il pouvait encore faire venir de divers points des hordes de Bédouins et d'Arabes qui ne de-
(1) Le colonel Hodges à Palmerston, 21 février 1840.
A ce moment, les Anglais rendaient Mehemet Ali responsable des attaques des tribus voisines contre Aden. Hodges en avait entretenu Mehemet Ali en termes violents. Le Pacha répondit qu'il avait envoyé un ambassadeur à Flraan de Senna pour lui proposer de lui céder cette contrée en retour d'un tribut annuel, affirmant que son seul objectif était d'éloigner de cette contrée un chef aussi indigné que l'Imanqui avait permis à l'Angleterre de posséder Aden. La colère de Hodges s'avivait encore du fait de l'envoi à Alexandrie d'une mission persane, à l'heure où se multipliaient les difficultés entre la Perse et l'Angleterre. Mais, disait le Vice-roi, puis-je repousser cette mission qui m'est envoyée par le shah ?
L'envoi de la mission persane à Alexandrie ne se rapportait-elle pas à une demande d'assistance éventuelle de la Perse qui faisait marcher contre Suleymanieh, dans le Kurdistan turc, une armée de cinq à six mille hommes en vue de rétablir dans son pachalik le fils du dernier pacha de Suleymanieh ? (Voir pour tous ces détails : Hodges à Palmerston, 21, 22 février et 3 mars 1840. Record Office, Londres) : a Si l'expédition projetée est mise à exécution, le véritable objet sera de rétablir la suprématie persane » (Le colonel Scheil à lord Ponsonby, 12 février 1840). Peu après, le Vice-roi affirmait à Hodges que ses troupes reviendraient prochainement du Hedjaz et du Yémen pour se cantonner en Egypte. Et, sur l'accusation portée par Hodges d'entretenir des intrigues contre l'iman de Mascate, le Vice-roi avait répondu que ses relations avec ce dernier avaient toujours été des plus cordiales. Mais Hodges, affirmait qu'il possédait des documents contraires et que jamais le gouvernement anglais ne permettrait aucune attaque dans ces régions. Puis il reprocha au Pacha avec violence, d'avoir cherché à enrôler des Albanais : « Je pourrais, si je le voulais, exciter la nation entière contre le Sultan, s'exclama le Pacha, et probablement je le ferai si on me pousse à bout. »
J'ai demandé à Mehemet ce qu'il se proposait de faire de la flotte turque.
Le Pacha. — Je la garderai comme une arme prise dans la main de mon ennemi jusqu'à ce que mon différend avec la Porte soit réglé, alors je la rendrai au Sultan.
Le Colonel Hodges. — Si les officiers de la flotte turque connaissent leur devoir envers leur religion et le Sxiltan, ils retourneront avec leurs vaisseaux à Constantinople, et je ne cacherai pas à V, H. que j'ai reçu l'ordre de mon gouvernement de leur conseiller ce parti.
Là-dessus le Pacha entra dans une violente colère, sautant sur son divan et criant :
a Maintenant, vous me placez dans l'état de guerre, je vous avertis qu'au moindre signe de défection, je ferai fusiller les délinquants. »
Je me bornai à répondre : « V. H. peut compter que les menaces ne me détourneront pas de mon devoir, je vois avec regret les mesures qu'EUe adopte et les préparatifs qu'EUe fait. Ils ne peuvent servir qu'à prouver l'ardeur avec laquelle V. H. court à une destruction certaine.
J'ai demandé à Mehemet Ali s'il n'avait pas récemment écrit à Kosrew Pacha relativement à quelque arrangement avec la Porte. Le Pacha avait ordonné à Boghos Bej de me fournir une traduction de la lettre que je n'ai pas encore reçue. Quand, avant de prendre congé, Boghos Bey m'avait dit : « Le Pacha est accusé d'intriguer avec la Russie, vous pourrez cependant voir bientôt cette puissance aux portes de Constantinople et en alliance avec le Sultan. »
Et Hodges ajoutait :
« Il est nécessaire que. j'informe V. S. que le maintien et le ton de Mehemet Ali pendant cet entretien étaient plein de défi et d'insolence. Je ne me suis pas départi d'un maintien ferme, calme et respectueux. On ne peut croire que Mehemet Ali, se confiant dans ses seules ressources, assumerait un tel fardeau et userait d'un tel langage envers
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mandaient qu'à se mesurer avec les chrétiens. Le colonel Hodges, s'exprimait en ces termes, dans une dépêche du 20 mars 1840 à Palmerston : (c V. S. me permettra d'ajouter que les richesses et les ressources de l'Egypte ne peuvent être ignorées de vous. Elles sont telles qu'elles peuvent permettre à Mehemet Ali d'établir de toutes parts d'amples dépôts de blé, de riz, de légumes, nourriture habituelle des habitants (1). >> C'était rendre hommage à l'administration du Vice-roi. Cochelet avait mis Mehemet Ali en garde contre l'esprit des populations et le danger de mettre des armes entre leurs mains, lorsqu'on ne connaissait pas leurs dispositions, La levée des gardes nationales, la misère et la stagnation du commerce avaient, en effet, suscité un certain mécontentement qu' Hodges exploitait dans ses lettres à Londres.
On se demandait si toutes ces mesures étaient en rapport avec les possibilités financières du pays. Les négociants étrangers eux-mêmes commençaient à s'alarmer; il faut pourtant avouer qu'elles étaient justifiées par tout ce que le colonel Hodges avait dit récemment à Mehemet Ali sur les dispositions hostiles de l'Angleterre.
Le traité anglo-russe, dont la signature prématurée avait été annoncée à Constantinople, avait produit une explosion de joie dans la haute société de Péra et la colonie européenne. Joie atténuée lorsqu'on constata avec quelle indépendance les ministres français et certains députés s'étaient récemment prononcés à la tribune en faveur de Mehemet Ali (2). Certes, notre gouvernement était loin de le pousser à des
un agent d'une puissance comme l'Angleterre. J'ai appris que la France avait chargé son agent de déclarer à Mehemet Ali que, quels que doient ses sentiments favorables pour les intérêts du Pacha, elle n'était aucunement disposée à une rupture avec l'Angleterre ou avec les autres puissances pour soutenir ses prétentions.
En ce qui concerne la partie des instructions de V. S. au sujet des officiers de la flotte turque, j'en vois l'exécution si pleine de dangers que je ne prendrai aucune mesure avant que j'aie reçu de V. S. de nouvelles instructions.
Mon sentiment est que, outre que mes relations personnelles avec le Pacha peuvent cesser à présent, et ne pourraient que ra'exposer à des choses pénibles, je ne peux employer de menaces que lorsque je serai assuré qu'elles seront suivies d'effet. Je suis déterminé à demeurer entièrement passif jusqu'à ce que le gouvernement de S. M. m'ait fait connaître ses intentions.
J'attends anxieusement les prochaines dépêches de V. S. (Hodges à Palmerston 31 mars 1840).
(1) Record Office, Londres.
(2) L'agent russe avait dit à Kosrew Pacha : « Mehemet Ali se prépare à vous faire la guerre dans un ou deux mois au plus tard... L'Empereur m'a chargé de vous prévenir que, dès que vous aurez besoin d'une armée de terre et de mer, il y en aura une à votre disposition. L'armée de terre ira attaquer Ibrahim Pacha dans ses retranchements et elle le chassera de Syrie... Dès que là Syrie sera soumise, l'armée russe se retirera avec armes et bagages... ; aucune autre puissance que la Russie ne pourra vous être aussi avantageusement utile ; dans des affaires aussi graves, il faut employer des moyens rigoureux. Faites bien attention que les autres puissances ne peuvent vous assister que par des notes diplomatiques ; leur position géographique ne leur permet pas d'agir autrement contre vos ennemis. Donnez-moi Tordre précis et formel pour le
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prétentions exagérées, car il ne cessait, au contraire, de lui conseiller de faire des concessions compatibles avec ses intérêts : (^ Il suffit que vous ameniez Mehemet Ali à comprendre combien il serait de son intérêt de faciliter les efforts de ceux qui travaillent à Im rendre plus favorables les dispositions de la Porte !1). » Mais ce que le gouvernement français persistait à faire était de conseiller à la Porte un accord direct avec le Vice-roi (2) ; et Pontois laissait entendre que si une convention était signée entre la Porte et une puissance quelconque au sujet d'une intervention armée contre Mehemet Ali, il serait, d'après les ordres qu'il avait reçus, dans l'obligation de demander ses passeports (3). Mehemet Ali, informé de ces circonstances par une lettre particulière de Constantinople, en date du 18 février, n'en était que plus affermi dans ses prétentions, en dépit des conseils modérés qu'il recevait de Paris. C'est ce que démontre sa lettre au grand Vizir. « J'avais dernièrement envoyé à ma belle- fille, pour vous la présenter : une dépêche où je vous communiquais mes idées avec la franchise d'un fidèle et zélé musulman... Quel n'a pas été mon étonnement en recevant le simple billet que V. A. s'est bornée à écrire à ma belle- fille et qui ne contient que quelques mots ironiques. Quelque peu explicites que soient les termes dans lesquels votre billet parle de la nécessité pour moi de fournir des preuves irrécusables, je suppose que vous avez entendu, par ces mots, le renvoi de la flotte ottomane. Depuis longtemps, je l'aurais envoyée à Constantinople ; mais, comme l'offre faite à plusieurs reprises, non seulement de renvoyer la flotte, maià encore d'unir et d'incorporer toutes les forces de terre et de mer de l'Egypte à celles de la Sublime Porte, a été refusée
faire parvenir à ma Cour ; dans un mois, une armée russe de vingt-cinq à trente mille hommes marchera contre Ibrahim Pacha » (Lettre particulière de Constantinople à Mehemet Ali, 7 février 1840). Et pourtant, Raoufï Pacha, l'ex-grand Vizir, avait déclaré en plein conseil : « Les Russes cherchent à détruire une force qui pourra, un jour, entraver leurs vues de conquêtes dans cette partie de notre Empire... Réfléchissons bien avant de permettre une invasion russe sur notre territoire ; elle pourrait amener des conséquences bien plus funestes pour notre Empire que si Ibrahim Pacha marchait sur notre capitale. Quant à moi, je préférerais traiter directement avec Mehemet Ali que de voir des forces russes envahir nos provinces... L'orgueil national ne doit-il pas être consulté avant que de prendre laré solution d'accepter une intervention étrangère» ? (Lettre particulière de Constantinople, 10 février 1840). Afï. Etr. fs. Egypte.
(1) Soult à Cochelet, 17 mars 1-840.
(2) L' Internonce d'Autriche engageait encore Kosrew Pacha et Reschid Pacha à s'entendre directement avec le Vice-roi, pendant que le baron Neumann appuyait le baron Brunow à Londres ,preuve de la politique à double face de l'Autriche (Lettr» particulière de Constantinople à Mehemet Ali, 27 février 1840). L'Internonce disait aux hauts dignitaires turcs qu'il leur tenait ce langage en confidence et, pendant ce temps, le langage officiel du consul d'Autriche à Alexandrie s'accordait avec celui des agents russe et anglais (Lettre particulière de Constantinople à Mehemet Ali, 27 février 1840).
(3) Lettre particulière de Constantinople du 18 février 1840, AfI. Etr. fs. Egypte.
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et qu'on a persisté à demander le renvoi seul de la flotte, n'ai- je pas lieu de penser qu'on n'a pas dévié des dispositions du règne précédent, et que l'on tend toujours à la désunion (1). »
Le Pacha ne voulait donc rien céder au sujet de la Syrie avec la frontière d'Adana et de Kuby-Bogaz. Il n'entendait pas, disait-il, que ses enfants fussent dispersés après lui. Il tenait surtout à perpétuer son nom dans l'histoire. Mais sa perspicacité n'était pas en défaut quand il reprochait à la Porte son appel aux grandes puissances qui ne voulaient, au fond, que le démembrement de l'Empire ottoman (2). C'est pourquoi elles cherchaient à diminuer la force de l'Egypte.
Tout en se préparant à la guerre, Mehemet Ali conservait l'espoir que la Porte ouvrirait les yeux sur le danger qu'il signalait et ferait prévaloir sur ses rancunes la régénération de la nation musulmane (3).
Ces derniers événements et la situation qu'ils créaient à la France furent, à la Chambre des pairs, l'objet de longues séances. C'est le projet d'Adresse dont le comte Portalis avait donné lecture, qui servit de base à la discussion passionnée dont nous dirons les incidents essentiels. ft La paix de l'Orient, disait le Rapport, importe au repos et au commerce du monde. C'est dans ce grand intérêt que les heureux effets de l'union établie entre la France et la Grande-Bretagne, pour l'utilité commune des deux pays, se sont fait récemment sentir en arrêtant les hostilités qui pouvaient compromettre la sûreté immédiate de l'Empire ottoman. Une politique éclairée et prévoyante nous conseille de veiller à la conservation et à l'indépendance de cet Empire, et nous hâtons de tous nos vœux le moment où l'accord des grandes puissances lui rendra la paix intérieure. Nous désirons que les arrangements qui seront conclus pour l'assurer reçoivent, d'une juste appréciation des intérêts de la France, ces conditions de durée sans lesquelles le but que l'Europe se propose ne serait point atteint. »
L'Adresse posait donc nettement la question de l'indépendance et de l'intégrité de l'Empire ottoman.
Le duc de Noailles prenant la parole, débuta par un long historique des événements depuis 1833. Reprochant au gouvernement son inaction à Constantinople depuis ce moment, il avait constaté que les Russes étaient restés les protecteurs et les maîtres du Sultan et — de-
(1) Lettre du Vice-roi au grand Vizir, 21 février 1840.
(2) Ce raisonnement manquait d'exactitude pour l'Autriche et l'Angleterre, tout au moins.
(3) Lettre du Vice-roi au grand Vizir, 21 février 1840.
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puis lors — aucun rapprochement favorable aux intérêts français n'a eu lieu avec la Russie. « La France a- 1- elle encore été enchaînée par les événements de 1830 qui pèsent toujours sur elle et lui enlèvent la liberté de ses mouvements ? Je laisse à la Chambre de décider de la question. »
Le duc reprochait au gouvernement de ne pas avoir insisté pour une paix directe entre le Sultan et le Pacha à la suite des événements de 1839. Reproche peu fondé, car nous savons combien notre gouvernement eût désiré cette paix directe, paralysée par l'intervention de toutes les puissances au premier rang desquelles se plaçait l'Angleterre. Nos ministres et nos agents diplomatiques n'avaient cessé de conseiller cette paix directe à la Porte, mais leurs efforts avaient été vains et que pouvaient-ils, d'ailleurs, devant l'opposition de l'Europe ?
Où le duc de Noailles manqua d'habileté, ce fut dans son insistance sur notre désaccord avec l'Angleterre. C'était le rendre patent et marquer aux yeux de l'Europe davantage notre isolement, a C'est alors, avouait-il tristement, et cette fois, avec raison, que la Russie qui s'est sagement tenue à l'écart, voyant cette mésintelligence entre l'Angleterre et nouB, s'est rapprochée d'elle, lui a fait des propositions pour lesquelles, lui donnant une satisfaction apparente pour l'honneur de son pavillon dans la mer de Marmara et lui abandonnant à peu près le règlement des intérêts de l'Egypte, elle consolidera, de plus en plus, sa propre domination dans le Bosphore. Probablement, nous rentrerons dans cette combinaison nouvelle par laquelle nous obtiendrons aussi l'avantage stérile d'une station pour quelques-uns de nos vaisseaux, à côté des vaisseaux anglais, et par laquelle les intérêts du pacha d'Egypte seront sacrifiés. »
Le duc de Noailles constatait ensuite que nous n'avions pas eu d'allié. Les systèmes, dans son opinion, se réduisent à trois : le système turc, le système arabe et le statu quo. Il constatait que, dans un intérêt européen, certains avaient demandé le maintien de l'Empire ottoman: « Ils ont dit : laisser périr la puissance ottomane, c'est détruire l'équilibre européen, nous priver d'un allié ancien et puissant, renverser la barrière naturelle contre la Russie, perdre les avantages que les anciennes stipulations et l'habitude donnaient à notre commerce du Levant ; déclarezvous franchement son auxiliaire, prenez-la sous votre protection, sans arrière-pensée ; le statu quo est son arrêt de mort et fera entrer tôt ou tard les Russes à Constantinople ; rendez-lui la Syrie, faites bon marché des prétentions du Pacha ; entraînez l'Autriche et l'Angleterre, qui ont en cela un intérêt commun avec vous et parlez un langage ferme à la Russie qui, tenue par les trois puissances, la contiendra. »
Dans l'opinion de Noailles il était impossible, dans l'état actuel de
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TEmpire ottoman, de lui rendre son ancienne splendeur : « Il faudrait tout régénérer à la fois ; ...tout, jusqu'au changement de costume, semble indiquer en lui un peuple déchu, à la merci du premier événement imprévu qu'un désordre intérieur peut faire naître... Il faut savoir lire dans les arrêts de la destinée ; la Turquie n'existe déjà plus, et si ce n'était l'importance géographique de sa capitale, elle ne compterait déjà plus parmi les puissances de l'Europe. Nos efforts seraient donc vains, nous armerions nos vaisseaux, nous dépenserions nos trésors, nous nous engagerions peut-être dans une grande guerre pour un résultat stérile. »
Aussi l'orateur se prononçait-il nettement pour l'indépendance de l'Egypte avec la Syrie « car il n'j^ a pas d'Egypte stratégiquement indépendante sans la Syrie. Il faut que l'Empire arabe aille du Nil au Taurus ; c'est là sa nationalité, ses traditions, sa langue. » Toutefois, Noailles reconnaissait que s'il y avait un homme en Egypte et en Syrie, il n'y avait pas encore de peuple... « Créer un Empire arabe comprenant l'Egypte et la Syrie, à côté de l'Empire turc, cela rentre, en effet, dans nos intérêts, et cela ou ce qui en approche le plus, est ce qu'en ce moment nous devrions favoriser de nos efforts. »
Enfin, arrivant à l'étude du troisième système, le statu quo, Noailles se déclarait contre lui. Il faisait justement remarquer que le règlement qu'on élaborait entre le Sultan et le Pacha constituait, en réalité, un véritable démembrement de la Turquie et que tout ce qui affaiblissait la Turquie était, en fait, un agrandissement pour la Russie, dans la dépendance de laquelle cela la mettait davantage : « Ainsi, le statu quo par lequel vous voulez maintenir l'équilibre et empêcher l'agrandissement de personne n'en est pas un, il modifie, en réalité, cet équilibre et fortifie une des grandes puissances sans compensation pour nous. »
C'était l'argument sur lequel nous eûmes déjà à insister, et qui était bien le fond de la politique russe à cette heure. « La substitution que l'on propose du protectorat des cinq puissances au protectorat exclusif de la Russie, lors même que celle-ci, par une modération habile et calculée, y consentirait, sera tout aussi vaine parce qu'on ne peut rien contre la force des choses, parce qu'on ne peut pas empêcher Sébastopol d'être à trois jours de Constantinople... parce que les puissances ne peuvent pas toujours avoir une flotte en parmanence avec des troupes à bord prêtes à débarquer pour protéger Constantinople, le cas échéant, et que Constantinople en danger, soit par une attaque du dehors, soit par un mouvement intérieur, appellera toujours à son secours la puissance la plus voisine, la plus prête et la plus prompte à la secourir. >» Noailles démontrait ensuite comment l'Empire ottoman s'était peu à
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peu démembré par la force même des choses et que, pierre par pierre, ce démembrement devait s'accentuer jusqu'à la chute. La France ne devait-elle donc pas songer à ses intérêts en vue d'un événement fatal... Et quand cet Empire sera ainsi tombé pièce par pièce et qu'il sera réduit à une capitale, lors même qu'elle resterait au Sultan comme un palais de retraite pour un grand monarque déchu, son état de retraite et de faiblesse absolue n'en rendront-elles pas la Russie maîtresse absolue ? Or, cette position n'est-elle pas tout pour la Russie, dans cette grande affaire ? N'est-ce pas là ce qui doit la grandh' et changer les proportions de sa puissance ? Ainsi, vous aurez fait, par votre inaction et votre imprévoyance ce que, précisément, vous ne voulez pas. La Russie aura en effet, l'héritage de l'Empire ottoman, sans qu'il y ait aucune compensation pour vous. » Noailles ne disait que trop vrai. La Russie devait peu à peu bénéficier largement de chaque diminution de l'Empire ottoman. Ainsi se posait la question de la politique que devait avoir la France, à laquelle Noailles reprochait de n'en pas avoir.
Depuis la révolution de Juillet, notre préoccupation dominante n'était-elle pas, en effet, de nous garer à Vintérieur et d'éviter tout conflit extérieur par crainte de la proclamation de la République ! Or, disait Noailles, deux puissances, la Russie et l'Angleterre ont un intérêt direct et précis, presque local, dans la question d'Orient. La Russie veut la destruction de l'Empire ottoman, l'Angleterre veut l'Egypte comme garantie de ses possessions des Indes. Quant à la France, dont l'intérêt est beaucoup moindre dans ces régions que celui des deux premières puissances, mais qui a, néanmoins, de nombreuses traditions en Orient, elle doit empêcher à tout prix l'Angleterre de s'établir en Egypte pour empêcher son exclusive prépondérance dans la Méditerranée. « La France doit donc, de tout son pouvoir, favoriser l'établissement, la prospérité et la grandeur du nouveau pouvoir en Egypte. La formation d'un Etat en Egypte, s'il peut s'y fonder, garantit l'Egypte contre la conquête, et le développement de la prospérité de cet État l'affranchit contre toute influence dominatrice. Ainsi, en ce moment, ce que nous devons faire, c'est d'appuyer de tous nos moyens l'adjonction de la Syrie à l'Egypte et du district d'Adana qui est la clef de la Syrie. »
Passant à la question d'une compensation donnée à la France dans le dénouement éventuel de la question d'Orient, Noailles s'engagea peut-être témérairement, car c'était ouvrir la voie aux récriminations et aux suspicions: « Je n'hésite pas à déclarer que les avantages que doit réclamer la France sont sur le Rhin ; les possessions éloignées ne lui sont pas utiles. Si elle est en paix, son commerce atteint aux dernières extrémités du monde ; si elle est en guerre, ses possessions éloignées lui sont fermées par la puissance qui est la plus forte sur mer et qui a le
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plus de vaisseaux. Mais un accroissement qui donnerait cent mille hommes de plus à son armée et cent millions chaque année de plus à son trésor, sans qu'il en coûtât presque rien de plus à son administration, la grandirait bien plus que des possessions lointaines qui coûtent autant et plus qu'elles ne rapportent. C'est là le double but que la France, à mon avis, doit toujours avoir sous les yeux... Mais elle est obligée, je le répète, à se faire ce thème à elle-même et à se faire son rôle dans la question, sous peine d'en être la dupe et la victime. Il faut qu'elle se souvienne du partage de la Pologne. »
Ces paroles traduisaient bien le légitime désir de la France de recouvrer ses possessions rhénanes ; mais était-ce opportun de les formuler à la tribune à l'heure où l'idéal de former une unité allemande s'affirmait, et où tout pouvait être prétexte à dénoncer des vues ambitieuses de la France ? D'autres orateurs, une certaine presse devaient aussi soulever cette question si aiguë, surexciter les passions en Allemagne, favoriser ainsi la marche vers l'unité allemande dont la Monarchie de juillet porte une lourde part de responsabilité par suite de l'ère d'agitation qu'elle avait ouverte. Nous devons constater ici, qu'à cette même heure, certains de nos agents en Bavière avaient dénoncé le péril : « J'ai fait connaître à V. Exe. dans mes précédentes dépêches (1), l'efîet qu'ont produit en Allemagne les discours prononcés dans nos Chambres au commencement de la session, et dans lesquels se trouvait l'expression du désir de reconquérir les frontières du Rhin. Le parti carliste ou absolutiste qui compte à Munich et même parmi les aides de camp du Roi quelques représentants obstinés, n'a pas été moins mécontent que le parti libéral allemand des allusions plus ou moins marquées qui ont été faites à cet égard par nos orateurs. Le discours du duc de Nouilles a surtout produit une grande sensation à la Cour de Munich. Le baron de Deux- Ponts, aide de camp de S. M. bavaroise, et le plus prononcé des membres du parti carliste a eu, à la suite de cette lecture, une assez vive altercation avec le comte de Rohan-Chabot qui se trouvait, cet hiver, dans cette capitale. « Puisque votre parti, a-t-il dit, professe de pareilles doctrines et adopte les idées de conquête des révolutionnaires, je me sépare, dès à présent, de lui. Dites, au surplus, à vos amis, que s'ils veulent attaquer notre Allemagne rhénane, nous la défendrons mieux qu'ils n'ont défendu leur cause il y a dix ans. » Dans une autre dépêche, Bourgoing se montrait catégorique : « Les discours prononcés dans nos Chambres et par lesquels plusieurs de nos orateurs parlaient de reconquérir les frontières du Rhin, avaient soulevé, de toutes parts, les sus- Ci) Bourgoing à Soult, 21 février 1840.
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ceptibilités et le patriotisme germaniques, sentiment qui, dans la confédération, prend chaque jour plus d'extension.
Plusieurs articles de journaux empreints d'une grande amertume, avaient même opposé à cette revendiaation des frontières du Rhin, les prétentions de l'Allemagne sur l'Alsace, la Lorraine et la Franche-Comté. Toutes les gazettes allemandes avaient été d'accord sur ce point et avaient, à l'envi, semé leurs colonnes d'injures et de fanfaronnades. Hier seulement, un article de la Gazette d'Augsbourg, qui pourrait bien avoir été, en partie, inspiré par les premiers résultats de la session bavaroise, est revenu sur les étranges défis jetés à la France par l'indignation germanique. « On répète aux Français, dit en substance cet article du 29 janvier, ce mot lacédémonien : vous voulez nos armes, venez les prendre. Mais on oublie que bien des actes du gouvernement allemand sembleraient construire pour cette venue des Français, des ponts et des chemins plus convenables que ne l'a jamais été cette grande route impériale construite de Metz à Kaiserslautern et Mayence. »
« A la suite de cette sortie, la gazette bavaroise parla, il est vrai, du Hanovre et de la question religieuse ; mais il est évident que tout l'article a été inspiré par le triste succès que le gouvernement bavarois vient d'obtenir sur une Chambre sans expérience, ni énergie (1). » Bourgoing ajoutait, dans une lettre particulière : « Les partisans de nos institutions en Allemagne ont vu avec regret nos agitations parlementaires ; nos ennemis se sont réjouis, depuis quelques années, des embarras qu'elles nous ont valus. Les journaux allemands répètent chaque jour des phrases comme celles-ci : « Plus les Français perdent du temps en vaines déclarations, plus, nous autres Allemands, nous devons redoubler d'efforts pour faire avancer notre organisation fédérale, nos institutions militaires, nos moyens de communications qui doivent ajouter à notre union et à notre force » : L'effet a suivi ces pa^-oles, et V. Exe. se convaincra, si elle parcourt le travail que je lui transmets, et de même que les nombreux documents militaires que j'ai envoyés successivement, tendent à prouver avec quelle persévérance la confédération germanique augmente ses forces, combien de progrès de tous genres ont été faits par l'Allemagne depuis les dernières guerres (2). »
D'après les rapports des agents étrangers il n'était pas douteux qu'il se produisait entre les États du Sud et la Prusse une accentuation de l'union déjà favorisée par l'agitation révolutionnaire qui était permanente, en France, depuis 1830. Le document peut-être le plus caractéristique à cet égard nous paraît être une lettre adressée à Palmerston
(1) Bourgoing à Soult, 29 janvier 1840.
(2) Bourgoing à Thiers, 12 mars 1840.
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par lord Erskine, agent anglais à Munich, en date du 17 mars 1840 : « Au cours d'une audisnce qu'il m'a accordée hier, le roi de Bavière a daigné saisir l'occasion pour me faire quelques remarques politique» qui, par leur nature générale, me paraissent devoir être rapportées à Votre Seigneurie. S. M. parla des fréquents changements de systèmes politiques en France et déclara qu'il était fort heureux pour l'Allemagne que les divers États qui la composaient, fussent plus unis qu'auparaçant et capables de résister à une agression qui pourrait se pîvduire sur le Rhin, que la France, ainsi que le remarquait S. M., envisageait toujours. Le Roi ajouta ensuite qu'il plaçait le plus grand prix dans l'assistance de l'Angleterre dont la politique étrangère était toujours la même, quel que fût le parti au pouvoir, whig ou tory, dans la protection de l'indépendance et de la sûreté de TAUemagne. — J'assurai S. M. que j'étais persuadé que l'Angleterre ferait toujours tout ce qui dépendrait d'elle pour protéger l'indépendance de l'Allemagne, non seulement dans les intérêts anglais, mais pour la tranquillité générale de l'Europe. »
Il nous semble difficile de nier, après cette déclaration si formelle que non seulement la Monarchie de juillet n''ait donné une impulsion notable à Vunité allemande et par son état de trouble intérieur et par la crainte qu^elle provoque une invasion sur le Rhiji, mais encore que l'Angleterre ne désirât cette unité. Ce fut le point de vue qu'elle soutint encore, en 1919, au Congrès de la paix, en s'opposant à la rupture de cette unité qui était alors à la merci des alliés. La lettre de lord Erskine mérite de figurer parmi les plus importants documents de l'époque... (1).
Ecoutons maintenant Pallavicini, l'agent sarde a Munich : « Depuis quelque temps, on met dans les relations avec la Prusse un soin évident pour lui plaire. Les éloges du Roi et de l'administration prussienne sont faits aux Chambres par le ministère et répétés dans les journaux. On a envoyé à M. de Wittgenstein, grand-maître du roi de Prusse, le cordon de Saint-Hubert, ordre dynastique. La légation de Prusse est particulièrement distinguée. ..=0n tourne avec anxiété les regards vers le nouveau ministère de France, dont l'existence et la direction peuvent exer-
(1) Vingt-six ans après, ces événements, à la veille de Sadowa, l'Angleterre encourageait encore la Prusse dans ses visées. Disraeli, chancelier de l'Echiquier, tenait au ministre de Saxe, à Londres, ce langage instructif: « Nous ne pouvons que nous réjouir qu'on nous laisse en paix... Nous nous taisons et nous regardons... Nous nous lavons les mains... L'Autriche a commis la faute de se mêler de la guerre danoise... Habeat sibi\... Ce qui adviendra de l'Allemagne nous est indifférent !... Nos principaux intérêts sont en Asie et non plus en Europe. Anvers est sur le continent peut-être le seul point qui nous préoccupe. Si la situation devient pour nous trop confuse, nous ouvrirons les écluses en Orient et nous donnerons la main à la Russie contre la Franceà Constantinople » (Documents cités par Hopf dans son ouvrage sur l'Année 1866- Jffanovre).
DISCUSSIONS SUR LA QUESTION d'oRIENT A LONDRES ET A PARIS 231
cer une bien grande influence sur les affaires d'Allemagne (1). » (Il s'agissait du ministère Thiers).
Il était visible que la Prusse, qui avait montré si peu d'adresse à l'égard des provinces rhénanes à causa des dissidences religieuses, cherchait maintenant à se les concilier. Le but de la Prusse en se montrant Bi intolérante nous est révélé par cet extrait du rapport du comte Costa, agent sarde à Berlin, sur les affaires religieuses en Prusse (2) ; « Plus tard, l'esprit de prosélytisme et d'intolérance gagna le ministère et la Cour et l'on ne craignit pas d'espérer que le rapprochement qui avait été possible entre les disciples des deux apostats, pourrait devenir applicable à la foi romaine et qu'on parviendrait à gagner à cette fm les provinces catholiques. Une pensée politique animait le zèle du Roi. M. Ancillon avait dit que rien ne protégerait la Prusse contre V influence de la France que le mur d^airain du protestantisme. Tout fut donc, dès lors et constamment depuis, mis en œuvre et l'est encore aujourd'hui" (car chaque année le zèle du Roi augmente) pour atteindre ce but qui est une idée et un désir fixe chez lui (3). » Puis la Prusse avait sans doute compris qu'elle avait été un peu vite et avait fait un pas en arrière. « Les promesses que le prince royal a faites à la noblesse rhénane, sa modération, l'espèce de désapprobation qu'il a manifestée à quelques actes de despotisme de l'administration, causent dans ce moment où la santé du Roi est gravement altérée, des espérances dans les provinces rhénanes et dans le duché de Posen (4). »
Les allusions dangereuses, faites à la tribune, sur la rive gauche du
(1) Le marquis Palla\àcini, agent sarde à Munich, au ministre des Affaires étrangères sarde, 20 mars 1840.
« La nomination de Thiers à la présidence du Conseil et au Ministère des Affaires étrangères, a produit à Saint-Pétersbourg une impression désagréable, tant sur le gouvernement que sur M. de Barante. » Ainsi parlait, le 1/13 mars, l'agent austroen hongrois Russie {Archives d'Etat à Vienne).
(2) Archives d'Etat à Turin. (27 février 1840).
(3) Le ministre des Affaires étrangères belge constatait le haut intérêt que présentait, pendant la période de 1830 à 1843, la correspondance des agents des Cours secondaires ; « On a fait la remarque que, sous le rapport des correspondances diplomatiques, les États secondaires l'emportent souvent sur les États d'un ordre plus élevé. C'est, dit-on, que ces États suppléent à leur faiblesse relative par une extrême vigilance. 11 existe peut-être une autre raison de cette supériorité. Les représentants des grandes puissances, par l'effet de leur position même, provoquent plus malaisément les confidences ; on est plus disposé à leur supposer des arrière-pensées ; on veut découvrir des vues secrètes, des intentions cachées dans toute question posée par eux, et, sous l'empire de cette préoccupation, on garde à leur égard une réserve plus absolue » (20 avril 1840, Lettre au comte de Louvencourt, agent belge à Vienne).
(4) Pallavicini au comte délia Margarita, 28 mai 1840.
232 LA CRISE d'orient de 1839 a 1841 et l'europe
Rhin, avaient été presque unanimement applaudies. L'approbation ne fut pas moins générale quand Noailles dénonça les périls de l'alliance anglaise. « Il est raisonnable de dire qu'il y a certains États qui, par leur situation géographique, par la nature de leur puissance et de leurs intérêts, peuvent être habituellement d'un grand secours l'un à l'autre, sans motif d'un grand ombrage parce que leurs intérêts sont rarement en contact et en opposition.
Ce n'est pas là le caractère de l'alliance que le gouvernement a choisie ; aussi en tire-t-il peu de secours dans l'importante affaire qui nouB occupe.
Dès les premiers temps. Messieurs, j'ai élevé la voix contre Valliance anglaise, non pas que je n'estime et n'honore le caractère anglais, non pas que je ne reconnaisse que cette alliance n'ait été d'une nécessité impérieuse pour le gouvernement nouveau, qu'elle n'ait servi à l'établir, ce dont on ne peut lui faire un crime, qu'elle n'ait servi au maintien de la paix... ce qui a évité de grands malheurs... mais j'ai toujours protesté contre le système extérieur dans lequel on s'engageait par là ; fai toujours engagé à en sortir ; j'ai toujours dit que, dans les affaires importantes, les intérêts seraient toujours opposés et que, loin de s'abandonner avec confiance à cette alliance, il fallait s'applaudir lorsque, en présence d'un fait important, elle ne s'était pas produite. Dans quelle circonstance a-t-on tiré un parti utile de cette alliance ? Est-ce dans l'affaire belge, où elle a, en effet, aidé d'abord à la séparation de la Belgique et de la Hollande et, plus tard, consenti à notre expédition à Anvers, à la condition du retour à jour fixe, mais aussi a empêché, dans ce principe, qu'une partie de la Belgique fût réunie à la France par un partage avec la Prusse et la Hollande que ne désapprouvaient ni l'Autriche, ni la Russie ? Est-ce dans la question espagnole, où, nous entraînant à appuyer la destruction de la loi Salique, qui détrône la maison de Bourbon et jette la péninsule dans une voie de révolution et de guerre civile qui la met pour longtemps hors de toutes les affaires çn Europe, elle réalise, par là, la pensée que l'Angleterre poursuit depuis la guerre de la succession, sous Louis XIV ?
Est-ce dans notre pénible colonisation d'Alger, qu'elle ne nous dispute pas à cause des embarras où elle nous jette, mais où elle n'est peut-être pas com;jlètement étrangère à ces embarras ? Du moins les trafics dfarmes récemment découvertes et avoués sembleraient l'indiquer assez.
Est-ce' dans l'accomplissement l'année dernière du traité hollandobelge, qui a soulevé une si vive opposition en France et où l'Angleterre, unie jusque-là avec nous dans cette affaire, nous a abandonnés complètement, a passé du côté des Cours du Nord et nous a laissés impuissants et isolés ?
DISCUSSIONS SUR LA QUESTION d'ORIENT A LONDRES ET A PARIS 233
Est-ce dans sa conduite actuelle en Orient, où sa politique se manifeste hautement contraire à nos intérêts, dans tout ce qui. regarda YEgijpte, où nos intérêts, enfin, sont entièrement opposés aux siens ?
Et si vous voulez parler d'affaires moins considérables, est-ce dans son intervention dans nos derniers démêlés avec le Mexique, où elle nous a enlevé, en partie, l'honneur et les profits de la victoire ? Est-ce, aujourd'hui, dans les intrigues de ses agents et la conduite de son Consul près la République argentine contre le commandant de notre expédition, consul qu'elle désapprouve, dit-on, mais qu'elle ne révoque point ?
Est-ce par ses rixes fréquentes entre les matelots et les officiers des deux pays et le ton âpre et violent des journaux anglais, symptômes qui témoignent des intérêts rivaux et de la facilité avec laquelle renaissent malheureusement les antipathieè, toutes choses qui ne servent pas l'alliance politique des deux peuples ?
Oui, j'ose le répéter hardiment, le gouvernement a fait fausse route depuis dix ans dans le système extérieur où il nous a engagés et peutêtre aura-t-on, plus tard, grandement à s'en repentir. Les intérêts de la France mieux compris, à mon avis, on eût tourné ailleurs ses regards. ...C'est par la Russie seule que nous pourrons faire triompher nos intérêts et notre politique en Orient. »
La Russie était, en effet, de par sa position rapprochée de l'Orient, celle aui pouvait y exercer le plus d'action et nous aider dans nos projets de constitution d'un Empire arabe en Egypte et en Syrie. A cette heure, comme en 1891, au moment où se scella l'alliance francorusse, les intérêts franco-russes ne se heurtaient nulle part, sauf dans la question des Lieux Saints en Palestine ; les intérêts franco-anglais se heurtaient, au contraire, partout.
Noailles conclut donc : « S'il est plus facile à la Russie qu'à tout autre d'occuper Constantinople, il serait impossible, une fois cette occupation ayant eu lieu avec un corps d'armée qu'elle aurait à Constantinople, un corps d'armée aux Dardanelles qu'elle fortifierait et qu'elle aurait bientôt fortifié, un corps d'armée à Andrinople, un autre dans les principautés et sur la Vistule, pour protéger l'Empire et même menacer l'Allemagne... il serait impossible, dis-je, de la forcer à évacuer la position qu'elle aurait prise...
J'ai dit quel était notre plan, à mon avis, ce que nous devions empêcher, et ce que nous devions préparer pour l'avenir.
Et quant à Vallié qui peut nous venir en aide dans un pareil projet, ce Ti'est pas l'Angleterre, c'est évidemment la Russie.
Le gouvernement n'a rien fait de ces choses... jamais la situation de la France au dehors ne m'a paru si incertaine, par conséquent si mauvaise et si dangereuse. Il s^y forme des projets hostiles contre nous. Le
234 LA CRISE d'orient de 1839 a 1841 et l'europe
rapprochement public aujourd'hui de l'Angleterre et de la Russie, alors même qu'il n'aurait pas un résultat actuel et immédiat, nous laisse plus isolés que jamais ; la mauvaise condition politique, où j'ai dit souvent que nous étions en Europe, se révèle ; le gouvernement a fait de grandes fautes ; il faut qu'il les répare et je crains qu'il n'ait trop oublié cette parole que lui a dite, dans la dernière discussion, un des esprits les plus jeunes, mais les plus réfléchis de l'autre Chambre, que si la croyance s'enracinait dans l'esprit de la nation qu'elle n'a plus de part aux grandes choses qui peuvent se faire en Europe, cette croyance serait plus fatale à la monarchie que la perte de vingt batailles, et l'ensevelirait bientôt sous les ruines de l'honneur du pays. »
Ces paroles s'inspiraient du plus évident souci des intérêts français, mais que pouvions-nous faire, depuis 1830, dans la voie d'un rapprochement avec un pays qui s'éloignait de nous chaque jour ?
La plupart des journaux d'opposition approuvèrent le discours de Noailles : « Quel est notre allié naturel ? Ce n'est pas l'Angleterre, car elle veut, à tout prix, abaisser l'Egypte pour dominer, par elle, la Méditerranée et l'Asie ; la France, au contraire, doit, à tout prix, fortifier l'Egypte comme une barrière impénétrable à ces empiétements ; tout agrandissement de la puissance anglaise nous est mortel {Journal de Paris). Et le Courrier de Paris : « M. le duc de Noailles a fait entendre une appréciation remarquable de la politique gouvernementale dans la question orientale. Imprévoyance, faiblesse, tergiversations perpétuelles, tels sont les caractères de cette politique qui aboutit à rester sans influence et sans alliés en présence des éventualités les plus graves. »
La discussion du projet d'adresse à la Chambre des députés donna lieu également à un vif débat. Tout en affirmant la fidélité de la France au principe de l'intégrité de l'Empire ottoman, l'Adresse laissait nettement entendre nos sympathies pour Mehemet Ali : « Vos rapports avec les puissances étrangères, y lisait-on, ont conservé un caractère pacifique et bienveillant que prescrit l'intérêt commun de l'Europe. Par sa loyauté et sa modération la France a sauvé le repos du monde. Ce repos n'a pas été longtemps interrompu par les événements dont l'Orient est le théâtre. Notre pavillon, de concert avec celui de la Grande-Bretagne, en attestant notre fidélité à l'esprit de cette union si conforme au véritable intérêt des deux pays, a veillé sur les dangers imminents que pouvait courir l'Empire ottoman. Les efforts de votre gouvernement ont arrêté le cours des hostilités ; la guerre active a cessé. Dans ces graves circonstances, la position de la France est grande et désintéressée. Sa politique reste invariable ; elle ne souffre pas qu'aucune puissance européenne menace l'indépendance ou l'intégrité de cet Empire dont Vexis-
DISCUSSIONS SUR LA QUESTION d'oRIENT A LONDRES ET A PARIS 235
tence est si nécessaire au maintien de la paix générale. Mais en appuyant des droits consacrés par le temps, elle tient compte des événements et n'abandonne pas les droits nouveaux. Le traité qui conciliera des droits si divers doit être équitable pour assurét à tous une durable sécurité. S. M. espère qu'une évolution satisfaisante sera bientôt pacifiquement amenée par l'accord des grandes puissances ; les vœux de la Chambre s'unissent à vos espérance». »
L'Adresse contenait aussi pour la Pologne une parole de sympathie : (' La France n'invoque que la justice et elle ne réclame que le respect de tous les droits. Comment cesserait- elle de rappeler à l'Europe ceux de l'antique nationalité polonaise et les garanties méconnues que les traités donnaient à un peuple généreux dont îe temps semble encore aggraver les malheurs. »
Soult monta alors à la tribune et posa ainsi la question : « Quand vous avez accordé au gouvernement du Roi, par un vote presque unanime le moyen de faire respecter en Orient l'honneur et les intérêts de la France, vous avez pressenti le double but vers lequel devait se diriger notre action, conserver l'Empire ottoman comme élément essentiel de l'équilibre européen et placer son existence indépendante, non pas sous la garantie d'une protection exclusive, et par là même dangereuse, mais sous la garantie commune de l'Europe entière. Telle est la solution qui, selon nous, pouvait seule rassurer tous les intérêts, rétablir la paix dans l'Orient et prévenir de grandes collisions dans le monde. La position prise par les forces navales dé la France et de l'Angleterre, à l'entrée des Dardanelles, indique assez comment nous entendions pourvoir à des éventualités d'un autre genre, et maintenir le droit européen de protection commime à l'égard de Constantinople que nous ne cessons de revendiquer. Mais déjà nous avions réussi à conjurer le danger le plus imminent,^ celui de la continuation d'une guerre qui, après la défaite et la dispersion des troupes turques à Nézib, aurait pu amener en Orient un bouleversement général, et c'est au succès des représentations de la France que l'Europe est maintenant redevable de pouvoir pacifiquement discuter les principes qui feront désormais la base de ses relations avec la Porte ottomane... Mais nous n'avons pas jugé l'intégrité et la sûreté de l'Empire ottoman incompatibles avec certains arrangements en faveur de la famille du pacha d'Egypte... S'il s'agissait d'un démembrement à perpétuité, notre opinion serait différente, mais en réservant la souveraineté du Sultan, nous préservons l'Orient d'une conflagration dont le» chances seraient incalculables. »
En somme, la France maintenait son point de vue quant à l'Egypte et aux concessions à faire à Meheme«i Ali.
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Ce discours du Président du Conseil affirmait publiquement notre désaccord avec l'Europe.
Le duc de Valmy succéda à Soult : maintes fois sa parole éloquente, pleine de sagesse, avait été applaudie à la Chambre. Il fit remarquer que la Russie s'était toujours refusée à placer la Turquie sous la garantie des traités de 1815.
Cette exclusion se passait de commentaires. Mais quelques agrandissements qu'ait subis la Russie depuis cent ans, ce n'était pas elle, pensait Valmy, que la France devait le plus redouter. L'émotion fut grande quand il laissa tomber ces paroles : « Quelque habile que soit sa politique, la Russie est encore et sera longtemps le colosse aux pieds d'argile (1). La véritable suprématie la plus menaçante pour la France et l'Europe est dans la puissance maritime de l'Angleterre. »
Le duc de Valmy voyait la suprématie anglaise sans contrepoids. Mais où trouver ce contrepoi&'s ? Dans son opinion, ce devait être par la Russie. Le jour où la Russie entrerait à Constantinople, elle pèserait sur l'Autriche et la Prusse : « Ces deux États, dont l'alliance est la véritable base de la prépondérance de la Russie, sont obligés de s'éloigner d'elle, car déjà leurs armées supportent avec impatience le bruit des baïonnettes russes ; déjà leurs flancs sont menacés par les alliances que le Cabinet de Saint-Pétersbourg a contractées avec plusieurs familles de la Confédération germanique et, pour échapper aux dangers de cette fausse position, elles sont forcées de remettre à son arbitrage les destinées de l'Europe (2). » Cette situation, démontrait Valmy, serait d'autant plus avantageuse, qu'en dehors même de la question d'Orient, les
(1) La plupart des rapports des voyageurs allemands et des diplomates austroallemands, qui connaissaient mieux la Russie que la majorité des Français, s'accordent à la représenter comme faible, sous une apparence de force. Le 28 avril 1831, Luxbourg, agent bavarois à Berlin, disait, dans une lettre au roi de Bavière, à propos des récents échecs de la Russie en Pologne : « Ce qu'il y a de plus sûr est que le crédit politique du Cabinet de Pétersbourg, sa grandeur morale surtout et l'idée qu'on s'était formée, depuis 1814, de sa puissance militaire, ont reçu, en dernier lieu, de cruels échecs. Environné de flatteurs et d'officiers de C' ur, l'empereur Nicolas a été induit en erreur par des rapports faux et mensongers. ...Mais où trouver de fidèles serviteurs, des hommes intègres dans un pays où la vérité n'a aucun moyen de parvenir jusqu'au trône » ? (Archives d'Etat à Munich).
Le grand historien russe, Karamsine, avouait que « rien ne varie dans la politique et les vues de notre politique étrangère. Nous tâchons d'être partout en paix et de faire des acquisitions sans guerre en nous tenant toujours sur la défensive » (Cité par D. Urquhart, ancien premier secrétaire d'ambassade à Constantinople : La France devant les puissances (1840).
Qu'est-ce à dire, sinon que Ja Russie redoutait la guerre parce qu'elle se sentait peu propre à l'entreprendre pour une longue durée !
(2) La Russie cherchait, en eiïet, à se lier avec certains États de l'Allemagne occidentale, non seulement pour s'étayer davantage au regard de la Prusse, mais encore pour combattre, dans l'Allemagne occidentale, les velléités libérales.
DISCUSSIONS SUR LA QUESTION d'oRIENT A LONDRES ET A PARIS 237
sentiments de l'Angleterre à l'égard de la France s'étaient manifestés hostiles pendant l'expédition de Grèce, de même dans les événements d'Algérie. L'intérêt bien entendu de la France ne lui commandait-il donc pas un rapprochement avec la Russie ? « On a pensé et on pense encore que l'alliance anglaise est pour le gouvernement une alliance de principes. C'est mal connaître l'Angleterre que de croire aux principes politiques de son Cabinet ; whigs et torys n'ont qu'une politique, la politique commerciale, et ils ne peuvent pas en avoir d'autre. L'Angleterre doit payer chaque année sept cent millions pour l'intérêt de sa dette. Le sol anglais est incapable de faire face à cette énorme charge. C'est le commerce du monde qui doit la solder. C'est pour cela que le produit de ses douanes monte à six cents millions, c'est pour cela que le pavillon anglais flotte sur toutes les mers ; c'est pour cela que l'Angleterre a vingt-six mille navires destinés au grand commerce et cent vingt-cinq mille bâtiments légers destinés au cabotage, ce qui donne un total de cent cinquante- et-un mille navires et suppose une inscription maritime de cinq cent mille matelots. C'est pour cela que la suprématie maritime a été conquise et c'est pour maintenir cette suprématie que l'ambition do l'Angleterre ne connaît d'autres bornes que celles du monde ; c'est pour cela qu'elle occupe les positions les plus importantes de la Méditerranée et qu'elle consent à laisser entre les mains d'un gouvernement impuissant celles qu'elle n'a encore pu 'saisir ; c'est pour cela, enfin, qu'elle a brûlé la flotte danoise à Copenhague, la flotte égyptienne à Navarin et qu'elle aurait brûlé naguère, comme je vous l'avais prédit, la flotte turque de la Méditerranée, si l'amiral Lalande avait cédé aux propositions qui lui ont été faites par l'amiral Stopford. ... Je maintiens que la suprématie maritime de l'Angleterre est le véritable obstacle à l'équilibre de l'Europe et au développement de la puissance et de la gloire de mon pays. Je maintiens que la suprématie continentale de la Russie n'était pas assez imminente pour imposer à la France la pénible tâche de lutter avec l'Angleterre en Orient contre la marche des siècles. »
Valmy démontrait ensuite lumineusement à quel point la politique anglaise et la politique française différaient en Orient. «L'ambassadeur français, depuis quatre ans, engageait le IDivan à ne pas faire la guerre à Mehemet Ali ; V ambassadeur anglais excitait le Sultan à combattre. En voici la preuve officielle. Lord Ponsomby, dans un mémorandum adressé à la Porte le 3 mars 1836, s'exprimait dans ces termes : « Mehemet Ali a provoqué lui-même la nécessité dans laquelle est le Sultaiî de lui faire la guerre. Les usurpations, les préparatifs importants militaires dirigés contre le Sultan, ses actes multipliés de trahisott contre son souverain, le péril mortel dont il environne le trône du Sul-
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tan, telles sont les causes pour lesquelles le Sultan doit lui faire la guerre. Mehemet Ali est donc le seul auteur et le seul responsable de la guerre ; il doit être débusqué du terrain menaçant sur lequel il s'est placé luimême, ou le Sultan doit périr. »
Il ajoutait plus loin qu'en présence d'un tel état de choses, l'Angleterre dirait à Mehemet Ali : k Si le succès est pour vous dans la guerre contre le Sultan, l'Angleterre ne vous permettra pas de recueillir aucun fruit de ce succès. L'Angleterre ne vous permettra pas de détruire la balance des pouvoirs en Europe. L'Angleterre ne nous permettra pas de forcer le Sultan à se jeter aux pieds de la Russie et à devenir, en fait, son vassal, afin de s'assurer sa protection contre vous. L'Angleterre vous forcera à vous arrêter court dans votre carrière. L'Angleterre vous obligera à abandonner cette position qui vous met à même de renverser. le Sultan, et conséquemment de produire des méprises et des dangers infinis pour la communauté européenne. L'Angleterre peut, à sa volonté, briser et détruire jusqu'au dernier vestige de votre pouvoir et vous renvoyer dans le désert. »
Depuis le jour où lord Ponsonby tenait ce langage, il n'en a pas changé. Voilà, Messieurs, comment se manifeste l'union politique de la France et de l'Angleterre en Orient.
Et Valmy retraçait alors la plupart des péripéties de la question d'Orient depuis dix- huit mois ; « Pendant que les événements marchai nt, le Cabinet avait négocié et il avait obtenu sans peine de chacune des grandes puissances la déclaration officielle qu'elles voulaient : l'intégrité de l'Empire ottoman; je dis sans peine, car aujourd'hui tout le monde est d'accord pour le maintien du statu quo. Mais le Cabinet ne voit pas ainsi la politique ; il ne voit pas non plus que cette déclaration d'intégrité sera un embarras pour la question égyptienne. » De fait, la déclaration d'intégrité de l'Empire ottoman, fort encouragée par la France, semblait contradictoire avec les demandes territoriales considérables qu'elle faisait pour le Vice-roi, car tout portait à croire que, tôt ou tard, le Pacha ou ses descendants s'émanciperaient du joug ottoman : c'était là ce que l'Europe redoutait le plus. Valmy mettait donc en pleine lumière la raison essentielle des divergences de vues entre les puissances et la France qui devait alors, ou renoncer à réclamer l'intégrité de .'Empù^e ottoman, ou accepter de laisser seulement l'Egypte à Mehemet Ali, ainsi que le demandaient les autres pmssances. Toutefois Valmy reconnaissait que, dans la situation actuelle de la Russie, elle ne voudrait pas conquérir Constantinople. « La position qu'elle a prise suffisant à son ambition, car elle a tous les avantages de la conquête sans en avoir les charges... Si quelqu'un menace l'intégrité de l'Empire ottoirian, si quelqu'un retarde la solution de la crise orientale,
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c'est le Cabinet, car, Messieurs, c'est ici l'occasion de le dire : les affaires d'Orient seraient réglées, si le Cabinet avait suivi franchement la politique de conservation ; s'il avait cédé aux instances du Sultan et de son ambassadeur, on ne discuterait plus aujourd'hui sur l'intégrité, et tout serait fini. ..C'est le Cabinet qui suspend en ce moment la solution des affaires d'Orient, parce qu'il s'est mis dans l'impossibilité d'accepter celle que l'état de ses alliances rendait inévitable.,.. Le Cabinet a demandé aux puissances une déclaration d'intégrité, on lui objecte cette intégrité ; il a demandé un concert ; le concert s'est fait nettement en dehors de lui ; il n'a été d'accord que sur un point avec l'Angleterre, c'est pour administrer à l'Empire ottoman le remède empirique d'une constitution qui a plus de chances d'éteindre que de ranimer les restes d'une vie languissante. »
La péroraison de ce discours fut saluée d'applaudissements : « De quelque côté que je tourne mes regards vers le monde, je vois partout l'Angleterre en lutte avec vous. En Espagne, elle est pour le mouvement et vous pour la résistance ; en Afrique, on vous fait la guerre avec ses fusils ; quelques-uns disent même avec ses guinées. En Orient, elle combat ceux que nous protégeons. Partout, je suis sûr de trouver la preuve que cette union si vantée est une perpétuelle ironie de la part de V Angleterre. En présence de ces résultats déplorables, je voudrais qu'il fût possible de changer le système de nos alliances. ...Je voudrais qu'on s'occupât moins d'une suprématie territoriale qui reste encore dans un avenir éloigné et je voudrais qu'on songeât sérieusement à contenir une suprématie maritime qui menace, dès à présent, tous les peuples dans le développement de leur prospérité, une suprématie orgueilleuse qui donne à des navires marchands l'audace d'insulter dés navires de guerre. Le Cabinet se trouve fatalement enchaîné à l'alliance anglaise, soit par des considérations plus puissantes que sa volonté, soit par l'impulsion libre et naturelle de son aveuglement. Alors* il faut le blâmer d'avoir mal compris sa position, il faut le blâmer d'avoir amené la France, par ses hésitations et ses tâtonnements, à la triste nécessité de subir la politique de ses alliés, ou de perpétuer les crises dans lesquelles s'engloutit l'Empire ottoman et l'équilibre de l'Europe. »
Encore une fois, pour tous les motifs que l'on sait, l'alliance russe était- elle possible ?
La presse approuva presque unanimement les suggestions de Valmy au sujet d'une alliance avec la Russie :
Voici les principales appréciations.
La France : « M. le duc de Valmy a franchement traité la question d'Orient et, dans im discours très remarquable où M. de Valmy s'est montré le digne successeur de M. le duc de Fitz- James, il a déroulé une
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série de faits d'une haute importance. Comme tous les esprits éclairés, le duc de Valmy s'est montré l'énergique adversaire de l'alliance anglaise, cette alliance monstrueuse que la France ne peut accepter qu'aux dépens de son honneur et de ses plus chers intérêts. »
Le Constitutionnel : « La première discussion sur les affaires étrangères a jeté quelque éclat ; M. de Valmy, qui a succédé au maréchal, possède à fond la question orientale et il eût mérité plus d'attention que la Chambre ne lui en a prêté. »
Le Capitole : « M. de Valmy a parlé contre l'alliance anglaise et cela lui allait d'autant mieux que son nom est plus national. C'est en vain que les centres ferment l'oreille à cette vérité de l'alliance russe ; il faudra bien qu'ils l'entendent, mais, par malheur, ils ne l'entendront qu'après tout le monde. »
La Gazette de France : « M. le duc de Valmy a montré la fausse politique suivie par le gouvernement de la révolution dans cette grande question que la Restauration avait devinée et dont elle se préparait à tirer tous les avantages. »
Mauguin vint à son tour à la tribune se livrer à une critique très acerbe de la politique française. « L'Angleterre, disait-il, avait constamment étendu sa puissance en Europe à notre détriment : elle s'était établie à Aden et dans le golfe Persique, mais, pour se frayer un chemin jusque-là, il fallait disposer de l'Egypte et l'origine de la haine de l'Angleterre contre Mehemet Ali vient de ce qu'il refuse de livrer la clef de ces deux passages. »
Comme il pressentait l'avenir, en affirmant : « la Prusse commande l'Allemegne par l'alliance des douanes, grâce à laquelle bientôt les chefs des Etats allemands ne seront plus, en présence de la Prusse, que de simples préfets ou de grands vassaux ». Mauguin annonçait aussi le rapprochement des grandes Cours d'Europe contre la France.
Enfin, Lamartine tint l'assemblée attentive, en attaquant, avec une éloquence un peu âpre, la politique française dont il découvrait le point faible ; il blâmait le ministère « d'avoir réclamé si haut le principe de l'intégrité ottomane quand il favorisait, par ses négociations, les prétentions contraires. » Il le blâmait d'avoir voulu créer une sorte de légitimité arabe en Egypte et d'allumer ainsi entre l'Angleterre et l'Europe une guerre d'un siècle « car l'Angleterre aimerait mieux une guerre d'un siècle dans la Méditerranée que l'anéantissement de son commerce. »
En somme, Lamartine pensait qu'il fallait en finir, même au prix du partage de l'Empire ottoman, « et décider une fois la question que de vivre des années dans la crainte d'une guerre européenne. » Mais il eut pour lui l'assemblée entière quand il protesta contre les
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traités de 1815. « Il est une pensée qui vit dans tous les cœurs de France et dans tous les esprits, c'est que le pays est mal à l'aise dans les limites que lui ont faites les traités de 1815 ; cette réaction de la vengeance et de la victoire nous a resserrés au-delà de ce que nous devions être ; ces traités ne sont pas éternels et un jour viendra, si la question d'Orient est comprise comme elle doit l'être, où les limites de notre territoire reculeront devant des négociations bien conduites. »
Lamartine faisait, lui aussi, de l'agrandissement de la France sur le Bhin une question de compen-sation pour l'affaiblissement de nos intérêts en Orient, en cas de partage de la Turquie. Si juste que soit cette revendication, nous eûmes déjà l'occasion de faire remarquer quelles armes elle mettait, en ce moment, aux mains des ennemis de la France. Elle risquait de susciter au-delà du Rhin une recrudescence d'hostilité contre nous et de contribuer à resserrer l'unité allemande (1).
L'alliance anglaise si vivement attaquée par les orateurs précédents trouva un habile défenseur dans M. Thiers: «Je ne rappellerai | as que dans une question toujours pendante en Europe, la question des |rincipes, l'Angleterre est notre alliée naturelle. Je dirai seulement qu'en Orient, elle est notre alliée nécessaire. En effet, quelle est la nation qui est la plus intéressée à ce que Constantinople ne soit point occupée par la Russie ? C'est l'Angleterre. »•
Examinant la politique de la Russie, Thiers considérait que si elle ne voulait pas que les clés des détroits passassent en d'autres mains, elle ne semblait pas avoir sur Constantinoj'le de projets immédiats (2), De son côté, disait Thiers, le Pacha ne semblait pas disposé à marcher sur Constantinople, parce que la Russie aurait pu l'y devancer et donner le signal d'un partage dans lequel les possessions de Mehemet / li auraient pu s'effriter. Mais il demandait l'hérédité des provinces qu'il gouvernait : « Il est certain que si l'hérédité eût pu entraîner la perte de l'Empire turc, ou l'affaiblir comjdètement, j'aurais approuvé qu'on lui résistât, mais, il fau' le dire, il y a peu d'esprits raisonnables qui, de} uis sept ans, n'aient dit qu'il était à désirer que l'hérédité fût accordée, car, au fond, ce n'était qu'un simi,'le mot. En fait, le pacha d'Egypte })0sséde les provinces ; la Turquie a bien cru qu'elle pouvait les recouvrer, mais personne n'avait de doutes sur l'impossibilité de ce fait, et si quelqu'un en avait, la bataille de Nézib les aurait levés. La Turquie ne peut
(1) Plusieurs journaux français signalaient que dans des publications allen>andes on parlait ouK>ertemen.i du partage de la France.
(2) La possession de Constantinople n'en restait pas moins le secret désir russe, et notre vraie politique, pour contrecarrer l'action anglaise en Orient, eût été un accord russo-français.
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pas recouvrer les provinces qu'elle a perdues. Elle ne peut pas les gouverner. Que devait-on donc conseiller au Sultan ? Qu'il se bornât au magnifique Empire qui s'étend entre les Balkans et le Taurus, et qui descend entre les deux mers. Aujourd'hui, l'Europe ne sera tranquille que lorsque la Turquie aura pris son parti à l'égard de l'Egypte et de la Syrie comme à l'égard de la Grèce. » Thiers reconnaissait toutefois que si Ibrahim succédait seul aux possessions de Mehemet Ali, il serait impossible à la Porte de les reprendre. Après Nézib, la Turquie était sans armée de terre, sa flotte avait fait défection ; le Pacha ne demandait que l'hérédité de ses provinces, et, en outre, les districts d'Adana, d'Orfa, et de Diarbékir. Il ne réclamait rien au delà du Taurus qui pût menacer essentiellement l'Empire turc. Il fallait laisser le Sultan et le Vice-roi négocier entre eux. « Je demande, disait-il, si les difficultés qui existaient entre le Sultan et le Vice-roi étaient comparables à celles qui divisent aujourd'hui les puissances et s'il n'y aurait pas eu un bénéfice à laisser aller la question toute seule, au lieu de lui substituer une question européenne que je ne sais comment on pourra arranger. »
Mais si le raisonnement de Thiers correspondait aux vues de la France (on n'avait cessé, en effet, de préconiser officiellement ou clandestinement un accord direct entre le Sultan et le Pacha), comment le ministre conciliait-il cette situation avec l'alliance anglaise qu'il souhaitait tout haut ? Thiers blâmait, non sans raison, l'intervention des jiuissances à Constantinople, mais n'était-ce pas l'Angleterre qui en avait été l'ardente instigatrice ? N'était-ce pas elle qui s'était montrée, tout d'abord, la plus hostile à la cause de Mehemet Ali ? « Quand le projet de conférence a été arrêté, disait Thiers, à peine est-on arrivé aux premières observations qu'on s'est aperçu que l'Angleterre voulait reprendre la flotte turque et ne pas abandonner la Syrie au Pacha. Le Cabinet français aurait mieux fait de s'assurer d'abord des intentions de r.^ngloterre. » On a vu que ces intentions avaient été, dès le début, en formelle contradiction avec celles delà France. N'était-ce pas la raison dominante du rapprochement chaque jour plus visible de Londres et de Pétersbourg, auquel Thiers faisait allusion ? « Je ne crois pas, disait-il, qu'il soit difficile de s'entendre avec l'Angleterre ; nos différends avec elle ne peuvent jamais être le résultat que d'un malentendu. »
Thèse peu soutenable, à la vérité. Nous étions alors, sur tous les points du globe, en rivalité avec Londres. Les orateurs précédents l'avaient suffisamment démontré. Thiers déclarait, en outre, être ] artisan de l'alliance anglaise à cause de « la communauté de isrincii es ». On peut avancer sans témérité que la Cour et la haute société anglaise professaient peu de sympathie pour la Monarchie de juillet. Thiers, lui-même, avouait implicitement : « Rappelez vos souvenirs, disait-il,.
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sur la cause de la haine profonde qui a séparé la France de l'Angleterre. Vous la trouverez dans la crainte que la révolution française avait inspirée à l'aristocratie anglaise. « Certes, notre révolution de juillet avait trouvé des échos dans l'âme du peuple anglais, et c'est beaucoup par son impulsion que l'Angleterre s'était rapprochée de la France. La lutte de principes pouvait donc être assez malaisée à la rigueur, entre nous et le peuple anglais, mais où Thiers se trompait lourdement, c'est lorsqu'il estimait que « la lutte d'intérêts » lui semblait aussi impossible. Tout contredisait cette assertion étrange. La presse anglaise elle-même y donnait un démenti formel. Le Morning Chronicle déclarait que : « La véritable cause de la querelle entre la France et l'Angleterre est la contradiction de leurs intérêts en Syrie et en Egypte et dans toute la Méditerranée (1). » Voilà ce qui était difficile de concilier avec les paroles de Thiers.
Le Morning Chronicle traitait ensuite la question à fond. Selon lui, dans l'affaire d'Orient, la question pour le ministère anglais était celle-ci: «Comment empêcher que l'Empire turc ne tombe sous la protection de la Russie ? » Pour cela, il était deux moyens : s'opposer à la Russie ou coopérer avec elle. Le second moyen ayant obtenu le consentement du Cabinet de Saint-Pétersbourg, il devenait inutile de discuter le premier, « La Russie, dit le Morning Chronicle, offre aux autres puissances de coopérer avec elles sous des conditions qui ne sont de nature à donner à aucune d'elles une prépondérance illégitime dans la solution de la question... Nous apprécions pleinement l'habile exposition faite par M. Thiers des avantages qui doivent résulter de l'union des deux pays. Mais ces avantages fussent-ils dix fois plus considérables, il serait impossible, littéralement impossible, à un ministre anglais de conserver cette alliance, si cette conservation devait avoir pour condition notre coopération à la politique de la France dans la question d'Orient.
Si l'Angleterre adoptait la politique de la France, ce ne serait pas la paix, mais la guerre et la guerre immédiate qui en serait le résultat. Nous regardons cela comme inévitable. La politique de la France est d'autoriser Ibrahim à persister dans ses demandes. Du moment où Mehemet-Ali Pacha se porte en avant, une armée russe entre en Asie- Mineure et une flotte russe dans le Bosphore. Le premier expédient de la politique de la France est de forcer le passage des Dardanelles au moyen des flottes combinées. Nous ne pensons pas que cela soit praticable, car, avant que les ordres qui seraient donnés à ce sujet fussent arrivés dans le Levant, ou fussent même partis de l'amirauté, la
(1) Morning Chronicle, lévrier 1840,
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Chambre des Communes aurait refusé les moyens d'exécuter un pareil ex: loit. Sous quel prétexte le gouvernement pourrait-il justifier une déclaration de guerre contre la Russie ? Cette déclaration était-elle nécessaire pour assurer l'intégrité de la Turquie ? Au contraire, son but est de démembrer la Turquie. Est-elle rendue nécessaire par quelque prétention exclusive de la Russie, ou par le refus de la Turquie d'accepter la protection combinée de toutes les puissances européennes ? Nullement. Où donc est la nécessité de la guerre ? Proposez au moins quelque avantage qui puisse en résulter ? La réponse constante en cela est : « Nous conserverons l'alliance française et nous empêcherons les Russes d'aller à Constantinoj le. » Non, vous ne ferez pas la première de ces choses et vous n'empêcherez pas la seconde. Loin d'empêcher les Russes d'aller à Constantinople, la politique de la France, si elle était adoptée par l'Angleterre, les y amènerait infailliblement, et avec le caractère le | lus dangereux sous lequel ils puissent se présenter, celui de protecteurs exclusifs de la Turquie contre V Angleterre et la France !
Quant à la conservation de l'alliance française, nous pourrions, en effet, la conserver, après que nous aurions démantelé les châteaux des Dardanelles ou perdu nos vaisseaux dans cette tentative, après avoir jeté la jTurquie, ou ] lutôt ses débris, pieds et poings liés aux pieds de la Russie, après que nous aurions réconcilié les intérêts rivaux des Cabinets de Vienne et de Saint-Pétersbourg, et lorsque nous aurions eu fait tant de choses pour conserver l'alliance, nous nous trouverions précisément au point où nous sommes aujourd'hui, c'est-à-dire en discussion avec notre alliée sur les prétentions de Mehemet Ali. Voilà ce qui rend pour nous im ossitle et impolitique la ligne recommandée par la France, Une marche aussi ruineuse pour la Turquie et aussi funeste aux intérêts de l'Angleterre, fût-elle même recommandée par le ministère, ne serait jamais sanctionnée par le Parlement (1). »
Dans un autre article, le Morning Chronicle abordait la question d'Alger et se plaignait vivement que la majorité de la Chambre des dé] utés française fût disposée à fonder sur le territoire de l'ancienne régence d'Alger un emiûre africain.
Vraiment Thiers tombait fort mal en parlant de la concordance des intérêts franco-anglais.
Autant, au commencement du xx^ siècle, l'alliance anglaise s'imposait à la France en présence d'une Allemagne menaçante, autant rien n'indiquait, en 1840, que les intérêts anglais fussent en concordance avec ceux de la France. Nous nous étions tournés vers l'Angleterre parce
(1) Morning Chronicle, février 1840.