DISCUSSIONS SUR LA QUESTION D'ORIENT A LONDRES ET A PARIS
que nous avions l'Europe entière contre nous. Cette situation avait incontestablement affermi la Monarchie de juillet ; mais voilà que l'Angleterre s'écartait de nous de jour en jour. Elle allait faire bloc contre nous, qui alors nous trouverions seuls. Etait-ce là ce que Thi ers appelait une concordance d'intérêts ? Nous devons reconnaître que, en 1829, notre situation extérieure était tout autre !
Thiers termina enfin son discours en citant les paroles récentes de Odilon BaiTot : « Rendez-nous V enthousiasme de 1830 et nou demanderons ce que nous demandions alors. » Eh bien, s'écria Thiers, je dis à mon tour : « Qu'il y ait un jour un grand intérêt patriotique, un intérêt de dignité nationale, et l'enthousiasme de 1830 renaîtra aussi grand qu'il fut alors 1 »
On ne peut pas mettre en cause le patriotisme de Thiers, non plus que sa remarquable intelligence; mais il était jeune et ambitieux, il lui fallait donner des gages à son parti, terrible nécessité qui, trop souvent, modifie les paroles et les actes des hommes politiques dans un sens contraire à leurs vuess ou à leurs sentiments ! Il n'était d'ailleurs pas permis de nourrir des illusions sur les rapports actuels de l'Angleterre et de la France à l'heure même où, d'après une correspondance de Londres (1), publiée dans la Quotidienne, «le silence gardé par la reine Victoria sur les rapports de l'Angleterre avec le Cabinet des Tuileries était vivement ressenti par les conseillers intimes. Les feuilles les plus dévouées au parti de la Cour en font tristement l'aveu. » Le Journal des Débats lui-même déclarait : « Nous n'affecterons pas de passer sous silence l'omission que le gouvernement anglais a cru devoir faire du nom de la France. »
La Presse remarquait plus amèrement encore : « Le nom de la France n'est mf'me pas prononcé. Ce n'est pas là seulement de l'indifférence, c'est du dédain ! Et nous rougissons d'avoir à écrire un pareil mot. Oui, c'est du dédain et ce dédain, dans quelles conditions se manifeste-til ? Alors que le Cabinet du 12 mai vient de mettre dans la bouche du Roi les témoignages d'une cordialité affectée à l'égard de l'Angleterre. Ainsi, on ne nous a fait faire des avances si formelles que pour donner plus d'éclat au silence gardé à notre égard, et de tant de phrases élogieuses consacrées à l'alliance, nous ne retirons qu'un affront !... Jamais le représentant d'un grand pays n'avait été traité comme l'est, depuis quelque temps, à Londres, M. le général Sebastiani. C'est à qui lui cachera la véritable tendance des négociations ; c'est à qui s'étudiera à ne tenir aucun compte de sa présence, de ses démarches, de son intervention 1... »
(1) 20 janvier 1840.
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La part faite des exagérations, il ne manquait pas de vérité dans ces réflexions.
Le Capitule émettait aussi ses réflexions : « L'Angleterre a toujour» été et demeurera toujours l'irréconciliable ennemie de la France. La position géographique des deux peuples et l'opposition de tous leurs intérêts les condamnent à une rivalité éternelle... Le gouvernement britannique n'est demeuré notre allié que pour nous empêcher de devenir celui de la Russie. Il s'est efîorcé de rendre cette alliance impossible, en nous liant par des engagements anticipés que nous ne pouvions rompre sans paraître manquer à la bonne foi... Aussitôt qu'il s'est aperçu que la France ouvrait les yeux et commençait à comprendre ses véritable» intérêts, il a abandonné l'amitié française, sans hésitation, sans motifs, sans excuses et s'est tourné du côté de la Russie. »
Mais si l'on voulait avoir une idée exacte de l'opinion anglaise, il suffirait de lire l'article publié à la fin de janvier par le Morning Chronicle. Bien qu'il considérât comme acceptées les propositions Brunow contre lesquelles nous savons que l'Angleterre faisait à cette heure de sérieuses objections, nous pensons que l'importance de cet article vaut qu'on le cite en entier: « Les journaux de Paris ne s'occupent que des négociations entre M. de Brunow et le gouvernement anglais. Jeudi, la nouvelle est arrivée à Paris que les propositions de M. de Brunow avaient été acceptées, et les journaux de vendredi traitent la question d'une manière qui nous étonne. Tout en déclarant ne pas connaître la nature des propositions de M. de Brunow, ils dénoncent leur acceptation comme une mesure monstrueuse, ime sorte de déclaration de guerre, en un mot la ruine générale de l'équilibre européen. Supposons la Russie et l'Angleterre d'accord sur un projet de règlement de la question d'Orient, et nous ne doutons pas de cet accord ; d'où vient l'étonnement des feuilles parisiennes ? Depuis cinq mois, n'est-il pas notoire que l'Angleterre a adopté une ligne politique contraire aux prétentions de Mehemet Ali ? N'est-ce pas la même politique professée dans la note collective présentée par les cinq puissances, y compris la France, à Constantinople ? Quelle est la proposition de M. de Brunow ? Nous parlons du principe et non des détails. C'est simplement l'exécution des engagements pris dans la note collective. Dès le principe, le but de l'Angleterre, de la Russie, de l'Autriche, de la Prusse, a été de conserver l'intégrité de la Turquie. Tel a été également le but avoué de la France. Mais lorsque la France vient à expliquer ce qu'elle entend par l'intégrité de l'Empire ottoman, elle comprend le partage des provinces dont il se compose, la création d'un empire dans un empire, l'agrandissement d'un vassal ambitieux en présence de qui le Sultan ne serait plus que l'impuissant Pacha, d'un empire dénué de tout élément de stabilité, au delà de la vie de son maître, déjà vieux et
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cassé, et dont Ja fondation serait le prélude d'une guerre européenne, dans un avenir peu éloigné. Les autres puissances ne s'associent pas à cette interprétation de V intégrité de la Turquie.
Dès lors, si la France persiste, contrairement à ses promesses, contrairement, selon nous, à ses propres intérêts, et malheureusement pour les intérêts de la Turquie, à refuser de prendre part au règlement de la question, à qui la faute ? A l'animosité personnelle de lord Palmerston, disent certains journalistes français. Cette absurdité est trop flagrante et les présomptions qui lui servent de base sont trop futiles pour qu'il soit besoin de les réfuter sérieusement. L'Angleterre a été prévenue par M. Thiers, et elle est de nouveau prévenue par le Constitutionnel, des dangers d'une alliance russe ; mais il faut remarquer que ces avertissements avaient pour but d'appeler l'attention sur Constantinople seulement. Or, la question du Bosphore n'est pas l'unique, n'est pas la plus importante question ; non, la question principale était celle de savoir si les puissances européennes devaient tolérer les prétentions de Mehemet Ali.
L'Angleterre, la Russie, la Prusse et l'Autriche sont d'accord sur cette question et nous conservons encore l'espoir que la France ne voudra pas s'isoler. Dans toute sa politique récente, qui a été si mal dirigée, la France a été la dupe de Mehemet Ali, car le Cabinet français, quelque désir qu'il éprouve de voir Mehemet Ali consentir à un arrangement, recule devant toute idée de coercition. Mehemet, qui sait cela, a eu l'audace de braver les injonctions de toutes les puissances, y compris la France elle-même. En commençant les négociations concernant la question d'Orient, Louis- Philippe avait fait les plus brillantes promesses à l'Angleterre, en sorte que l'on aurait dû compter sur une identité de vues des deux Cabinets. Mais plus tard, Louis- Philippe n'a pas voulu entendre parier de mesures de coercition. Mais dans cette complication de la question d'Orient, dans cet éloignement de la France et de l'Angleterre, on voit figurer d*autres partis que le ministère français ou la Cour ; la presse a décidé qu'on ne prendrait en considération aucun vœu formulé par l'Angleterre, que Mehemet serait soutenu à tout prix et que si la France était forcée d'' opter entre V alliance du Pacha ou de V Angleterre, elle devrait se prononcer pour la première. Pour un ministère comme celui du maréchal Soult, qui ne s'appuie sur aucun parti et qui n'existe que par l'opinion publique, de pareils arguments étaient irrésistibles ; aussi les a-t-il acceptés avec toutes leurs conséquences.
Le gouvernement français fait, en ce qui concerne Mehemet Ali, des propositions qui ne sauraient être acceptées par V Angleterre ni par aucune des autres puissances. Tout ce que les autres puissances pourraient faire pour ne pas blesser la France, ce serait de laisser les choses dans le statu
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guo. La France ne peut espérer plus. Mais si l'ancien statu quo oriental, sans arrangement définitif, obligeait la Turquie et l'Egypte à maintenir sur pied des forces considérables, dans la crainte d'une collision, les puissances européennes seraient forcées d'en faire autant. Les budgets s'élèvent à des sommes énormes. De mois en mois, on renforcerait les flottes, et nous aurions bientôt tous les fardeaux et plus que l'incertitude de la guerre. Cet état de choses est impossible. »
Il faut rapprocher de cet article certaines paroles assez aigres prononcées contre la France dans les Chambres anglaises. Au cours de la discussion du budget de la marine, le 6 février, à la Chambre des Lords' quelques orateurs avaient dénoncé, en l'exagérant, le développement de la marine française et vivement insisté pour que la marine anglaise ne restât pas inactive dans cette voie. Le 21 février, la question avait été reprise à la Chambre des Communes par Sir R. Peel, et Moore O. Ferrall, en présentant le budget de la marine, se fit applaudir vivement à ces paroles :
« En 1839, les bâtiments de^guerre, frégates et vaisseaux s'élevaient au chiffre de 224. Maintenant, ils sont au nombre de 239, et le gouvernement vient de demander à la Chambre pour le service de la marine un crédit de 6.461.000 1. et mille hommes de plus. L'accroissement que ne cesse de prendre la marine en France est une des raisons qui rendent nécessaire ce crédit extraordinaire. L'allocation de cette année servira à acheter le matériel nécessaire, de telle sorte que, dans une circonstance subite et imprévue, la marine anglaise serait en état de tenir la mer. » L'orateur terminait en demandant le crédit spécifié et le chiffre de trente-cinq mille hommes pour le service de la marine : « Bien que l'on cherche à rabaisser l'importance de nos forces navales, il n'est pas moins vrai que l'état des cadres de la marine permettrait à l'Angleterre de mettre sur pied, dans l'espace de quelques mois, le double de celles de toute autre puissance. »
Nous avons vu, par les explications du gouvernement français, que, non seulement nos forces en Orient n'égalaient pas celles de l'Angleterre, mais qu'elles leur étaient même fort inférieures.
Palmerston, à la vérité, avait répondu à ces suggestions en termes dignes et mesurés, où entrait même l'éloge de la France, mais il était permis de croire — eu égard à l'attitude de l'Angleterre envers la France — de penser que le ministre anglais voulait surtout sauver les apparences.
Ce fut un membre de la Chambre, Hume, qui exposa avec le plus de netteté la situation : « Je demanderai au ministère comment il a pu faire dire à la Reine dans le discours du trône qu'elle recevait des puissances étrangères les assurances les plus amicales. En présence de ces
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déclarations toutes pacifiques, nous voyons aujourd'hui le ministère appeler à grands cris l'établissement du pied de guerre. Une chose me paraît surtout déplorable, c'est l'intervention intempestive du gouvernement anglais dans les affaires d'Orient. Si l'on remarque aujourd'hui entre les gouvernements de France et d'Angleterre une certaine froideur, la véritable cause du refroidissement tient à ce que V influence de la Russie domine en Angleterre. »
Les incidents regrettables se multipliaient en ce moment entre la France et l'Angleterre. Le 24 février, une très vive discussion s'élevait à la Chambre des Lords au sujet de la location à la France d'un hôpital et d'un entrepôt dans l'île du Roi à Port-Mahon. Le comte de Clarendon prétendait que : « L'entrepôt et l'hôpital avaient d'abord été loués aux Américains. Depuis, le gouvernement espagnol a continué, d'une manière singulière, le bail aux Français qui voulaient établir dans cette île un dépôt de charbon... Il a été demandé au gouvernement français des explications sur ses vues, au sujet de cette place. La réponse a été que le gouvernement français ne voulait en faire qu'un dépôt de charbons. Il n'y a pas d'objections sérieuses à soulever contre cet arangement. » Néanmoins les susceptibilités restaient très vives à la Chambre des Lords, où l'on craignait que la France ne voulût menacer Gibraltar.
Une lettre d'Athènes, en date du 4 février, publiée le 2 mars par la Quotidienne, donnait, d'autre part, sur la politique méditerranéenne de l'Angleterre, ces détails caractéristiques : « Si le gouvernement anglais ne peut, en ce moment, s'établir sur la côte d'Afrique, il a des émissaires qui parcourent l'Empire du Maroc et les provinces de l'Algérie pour exciter et encourager les peuples de ces contrées à faire une guerre d'extermination à la France, et comme tous les moyens lui sont bons pour parvenir à son but, il fournit aux Arabes toutes les armes et munitions de guerre dont ils ont besoin... »
Il fallait se rendre à l'évidence. La rivalité franco-anglaise se manifestait partout plus aiguë que jamais. Et c'est à cette heure même où les événements démentaient le discours récent de Thiers, que Louis-Philippe l'appelait au pouvoir I...