CHAPITRE VIII
L ISOLEMENT Dl LA FRANGE
Le ministère Soult venait d'être renversé sur la proposition d'une nouvelle dotation pour le duc de Nemours i mais on peut avancer que la question d'Orient n'était certes pas étrangère à l'hostilité que la Chambre avait montrée au ministère et que les débats récents avaient mise en lumière. Thiers remplaçait Soult. Nous savons quelles étaient ses idées. La France adoptait une attitude de décision et de fermeté. Programme difficile à réaliser en présence d'une Europe liguée contre nous, en dépit des déclarations mielleuses de quelques diplomates étrangers. Les sentiments de la Prusse se ressentaient du souvernir d'Iéna, et aussi de l'agitation révolutionnaire permanente que le ministre sarde à Berlin dépeignait ainsi le 3 mars 1840 (1) : « Un personnage en place auquel je demandais ce qu'il pensait du nouveau ministère en France, m'a répondu que, quelque nom que portassent les ministres, ils sont tous à peu près de même et les uns ne valent pas mieux que les autres. » Devant de telles appréciations, choisies entre tant d'autres, comment expliquer l'admiration que professaient alors pour la Prusse tant de nos écrivains illustres, dont, en tête, Michelet (2) ?
(!) Archives d'Etat à Turin.
(2) On a le droit de douter de la sincérité du gouvernement prussien quand, par la boucKe du prince de Wittgenstein, il répondait à Bresson, qui se plaignait de» agissements du Tsar à l'égai'd de la France : « Laissez-le dire et laissez-le faire. 11 ne peut pas passer par-dessus l'Allemagne pour aller jusqu'à vous. Ce sont de vains mots et rien de plus... Nous ne nous laisserions ni traverser, ni entraîner » (Bresson à Thiers, 17 mars 1840).
Or, quelques semaines après, la Prusse allait faire bloc contre la France avec la Russie ! 11 est certain, toutefois, que la Prusse désirait plus ardemment que jamais la paix. Lorsque, le 29 mars 1840, Werther déclarait à Bresson que « « toute tentative de mettre la France à l'écart, lui avait toujours paru impraticable, qu'il en avait parlé dans c» sens à M, de Brunow, lors de son passage à Berlin et que si la Prusse et l'Autrich»
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Quant à Bresson, il écrivait, le l^r mars 1840, que le nouveau Cabinet français était fort bien vu en Prusse (1). « Depuis 1830, le roi de Prusse a considéré le Roi des Français comme la garantie de l'ordre et de la paix. S. M. ne cesse de former des vœux pour la prospérité et la durée de son règne ; dans la tranquillité et le bonheur de la France, elle voit des gages de la tranquillité et du bonheur de la Prusse. Elle s'associe aux joies et aux chagrins que le Roi éprouve et le vote sur la dotation de M. le duc de Nemours lui a causé une impression pénible, parce qu'elle a supposé que le Roi en avait été affligé. » En comparant les deux rapports des agents sarde et français, l'erreur des nôtres apparaît évidente. Ils purent le reconnaître après la crise de 1840.
Jusqu'ici toutefois, la Prusse n'avait pas armé. Un rapport du préfet du Bas- Rhin au ministre de l'Intérieur, en date du 11 mars 1840, établissait que nulle part, les garnisons n'avaient été augmentées en Prusse rhénane. Mais la crainte d'une agitation en France se faisait déjà jour en Prusse, puisque le même rapport constatait que « dans toutes les villes, la police des voyageurs se faisait avec une extrême sévérité. » Nous verrons plus loin les craintes de la Prusse augmenter.
Vingt jours après, un nouveau rapport du préfet du Bas- Rhin le laissait entrevoir : «Au milieu des hommes mêmes qui redoutent le choc de l'Allemagne avec la France, vit une jeunesse qui aspire à voir la Confédération germanique réunie sous un sceptre unique. Toutefois, la politique est assoupie. On a les yeux sur la France et c'est d'elle que partira désormais tout signal de guerre. Les pays catholiques prussiens paraissent être les seuls dont les sympathies se dirigent vers nous. » , Alors que, comme nous l'avons vu, la Prusse faisait en Rhénanie une politique protestante pour y atténuer les sympathies pour la France,
avaient, sur la demande de l'Angleterre, adressé à leurs plénipotentiaires des pouvoirs pour adhérer à un arrangement, elles ne l'avaient fait que dans la persuasion que la France, voyant les quatre Cours d'accord, se réunirait à elles » (Bresson à Thiers, 30 mars 1840). Il y avait certainement, dans ce langage, une part de sincérité, mais ces sentiments ne résistaient pas à une pression des grandes Cours européennes, dès qu'elle était un peu forte. Aussi combien Bresson se trompait-il lorsqu'il considérait le gouvernement prus- ■ien « comme bien intentionné » pour la France. 11 voyait, en revanche, plus juste, lorsqu'il disait : « Persuadons-nous aussi que sans la staLilité en France, sans de la durée et de la suite dans le pouvoir ministériel, il n'y a ni confiance, ni rapprochement intime possibles et que toute l'habileté du monde de la part des ministres du roi au dehors n'y changerait rien » (Bresson à Thiers, 30 mars 1840).
(1) Le ministre de Prusse à Saint-Pétersbourg avait, d'autre part, communiqué à Kaisersfeld, un rapport confidentiel de l'agent prussien à Paris, qui s'exprimait dans des termes pessimistes. En transmettant ce rapport à Liebermann, Werther « lui exprimait les appréhensions que la situation de la France lui faisait concevoir. Il craignait que ce pays ne marchât à une crise violente et, à l'appui de son sentiment, il citait la dépêche que V. A. m'a fait l'honneur de m'adresser, le 21 mars, relativement à la France » (Kaisersfeld à Metternich, le 30 mars-11 avril 1840).
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combien il eût' été habile pour nous-mêmes d'exploiter ces sympathies catholiques, au lieu d'agiter le spectre d'un mouvement révolutionnaire qui effrayait la Prusse. Mais presque tous les gouvernements de la Monarchie de juillet étaient trop indifférents à l'idée religieuse pour comprendre cette situation (1). Nous eussions pu également nous attirer de cette manière l'Autriche, ou tout au moins améliorer nos rapports avec elle. « On est persuadé que le Cabinet de Vienne aurait eu facilement le pouvoir d'assoupir la querelle {.levée entre la Prusse et le Saint-Siège, querelle qui a commencé à semer en Allemagne des brandons de controverse, mais on suppose avec quelque apparence de raison, que l'Autriche, inquiète de l'influence que prend le Cabinet de Munich, voit avec satisfaction la Bavière se faire le champion volontaire du catholicisme et se mettre en hostilité avec tous les autres États avec lesquels elle s'est, d'autre part, imie pai' une association commerciale. ... J'ai parlé déjà fréquemment de la lutte qui continue à exister entre les journaux de la Prusse protestante et ceux de la Bavière. ...Aujourd'hui, le ministre wurtembergeois à cette Cour vient d'être chargé de soutenir à Munich une discussion qui renferme également les germes amers d'une querelle religieuse. Ce ministre, parmi les considérations qu'il a fait valoir pour réclamer contre l'ardente polémique des gazettes bavaroises, a représenté tous les dangers d'une tendance qui a déjà mis la Bavière en hostilité avec trois gouvernements protestants de la Confédération (2). » Quelle belle politique pouvait adopter la France dans cette occasion ! (3)
(1) Le comte Costa, représentant sarde à Berlin, adressant, en février 1840, un long rapport à son gouvernement sur toutes les affaires religieuses de la Prusse, déclarait que, lors de l'enlèvement retentissant de l'archevêque de Cologne, qui avait refusé d'admettre le point de vue de Berlin dans la question des mariages mixtes, pour se conformer au Bref pontifical du 25 mars 1830, «la conduite du comte Bresson avait été fort remarquée et dessinait bien toute la pensée de son gouvernement. Il avait félicité officiellement M. de Werther de la conduite digne et ferme qu'avait tenue le Cabinet prussien. L'exemple du comte Bresson n'avait été suivi par aucun représentant de la Cour de Berlin, pas même par celui d'une puissance protestante » {Archives de Turin). f Le roi de Prusse reviendra-t-il en arrière en reconnaissant qu'il a détaché de l'amour de son gouvernement le tiers de ses sujets, ouvrira-t-il les yeux sur la gravité de la faute politique qu'il a commise ? « {Archives de Turin).
(2) Bourgoing à Thiers, 29 mars 1840.
(3) Les querelles religieuses entre la Bavière, la Prusse et certains États secondaires protestants, étaient incessantes depuis quelques années, et sont ainsi signalées par nos agents : « Les questions religieuses acquièrent chaque jour, en Bavière, plus de gravité et leur invasion dans le domaine de la politique sera particulièrement funeste aux relations de ce royaume avec la plupart des États protestants de la Confédération ermanique » (Bourgoing à Thiers, 29 mars 1840). ...« La coterie ultramontaine qui existe à Munich et qui, déjà, se montre si puissante en intrigues pour mériter le nom de congre' gation qu'on lui donne, est parvenue à i,nspirer au Roi la pensée que la Bavière, en se déclarant protectrice du catholicisme, parviendra à contrebalancer, dans la Confédération, l'influence de la Prusse » (Bourgoing à Thiers, 8 mai 1840). Mais l'agitation qui commençait de nouveau à régner en France au sujet de la rive gauche du Rhin, reje-
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De son côté, le Morning Post faisait de Thiers le portrait suivant : (27 février) : « M. Thiers est encore maître de la situation. Je prendrai pour texte une phrase dont s'est servi un des hommes le& plus distingués de ce pays, M. Royer-Collard, philosophe, dont les aphorismes sont recueillis avec autant de respect que d'attention. M. Royer-Gollard a dit : « M. Thiers est la fatalité de la royauté de juillet. » Ces paroles sont remarquables par leur vérité. Oui, M. Thiers a entravé la marche de Louis-Philippe. C'est M. Thiers qui, le premier, s'est opposé au gouvernement personnel du monarque de juillet. C'est M. Thiers qui a levé la bannière sur laquelle sont écrits ces mots : « Le Roi règne et ne gouverne pas ». C'est M. Thiers qui a organisé la célèbre coalition, qui a guidé ses mouvements et qui a renvoyé le ministère Mole... M. Thiers est, en fait, le fils de la révolution de juillet ; il en est le représentant réel. C'est cette révolution qui l'a tiré de son obscurité... Il a beaucoup d'ambition et un inquiet désir de mouvement... Il veut figurer dans l'histoire comme le représentant du système révolutionnaire en France et, s'il le peut, il cherchera à l'étendre au dehors. L'acceptation par le Roi des Français de M. Thiers comme président du Conseil et ministre des Affaires étrangères, donne lieu à
tait au deuxième plan ces importantes questions et tous les esprits éclairés « regardaient l'affermissement du sentiment tédéral comme le premier intérêt de leur patrie » (Bourgoing à Thiers, 8 mai 1840). Cette question se liait alors à celle de la création de nouvelles forteresses fédérales dans le Sud, destinées à parer à une éventuelle invasion française. Des divergences de vues assez vives s'étaient produites à cet égard entre l'Autriche et quelques États du Sud de l'Allemagne. On n'ignorait pas, d'ailleurs, les efforts tentés en Allemagne pour exciter le sentiment national à la suite des récents débats de nos Chambres et de l'effervescence des partis politiques. Il faut rendre cette justice à notre agent à Munich, le baron de Bourgoing, qu'il voyait très juste les conséquences de ces mouvements pour la France. Il constatait, à la fin de juin 1840, que le Cabinet de Vienne perdait du terrain en Allemagne, surtout depuis la création du Zollverein, si habilement exploite par la Prusse. Depuis l'époque napoléonienne, on vivait, en Allemagne, dans la coiviction qu'il faudrait toujours repousser des invasions françaises et, à la fin de juin 1840, Bourgoing insistait sur ce point : « A cette vague et constante appréhension, il s'est ajouté, depuis quelques mois, des alarmes plus caractérisées, bien qu'elles ne portent que sur des faits peu significatifs en euxmêmes. Nos allusions à la conquête de la frontière du Rhin et, notamment, le discours prononcé par M. le duc de Noailles, ont excité en Allemagne un long cri d'inquiétude. Nous avions depuis longtemps oui lié ce discours qu'il était encore commenté par les écrivains allemands ; pendant plusieurs mois, les gazettes de ce pays ont été remplies de réponses souvent très amères et toutes destinées à exciter le sentiment fédéral. ...Il faut bien prendre son parti de cette susceptibilité inquiète de la nation allemande..,; nous ne la changerons pas plus que nous n'avons l'envie et le pouvoir de changer l'indépendance de notre tribune et de notre presse... Le public et les gouvernements de l'Allemagne se sont alarmés fort à tort, mais enfin ces inquiétudes permanentes donnent plus de force au lien fédéral » (Bourgoing à Thiers, 27 juin 1840). Bourgoing s'avançait peut-être en disant que le public et les gouvernements de l'Allemagne s'étaient alarmés fort à tort, car on ne pouvait méconnaître que, depuis 1830, l'agitation en France était dans un état permanent qui avait, sur le Rhin, une immédiate répercussion.
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de graves réflexions, car elle montre à quelle extrémité Louis-Philippe est poussé... M. Thiers convoite la fortune, mais il convoite aussi la gloire. Il faut de l'action, de l'éclat, des grands coups tant au dehors qu'au dedans. » Thiers lui-même se chargeait, peu après, de confirmer ces dires à la tribune de la Chambre : « J'aime la Résolution, je suis un enfant de la Révolution. Je l'aime plus que personne ; sans la Révolution, je ne serais rien. »
Quant à Metternich, il avait avoué à Sainte- Aulaire qu'il voyait sans agrément la nomination de Thiers. Il lui gardait rancune de sa politique antérieure ; l'expédition d'Ancône, la signature des vingt-quatre articles, l'intervention en Espagne. Sainte-Aulaù-e avait justement allégué que ces faits étaient bien anciens pour pouvoir être invoqués maintenant (1). et Metternich avait un peu modifié son attitude. Il s'était félicité de l'entrée au ministère de l'amiral Roussin (2) ; puis il avait, entretenu Langsdorfî, notre chargé d'affaires, de la situation de l'Angleterre, paraissant croire que la guerre avec la Chine, les dépenses qu'elle entraînait et les bâtiments qu'elle demanderait, rendraient celle-ci beaucoup moins vive à se jeter dans les hasards d'une entreprise contre Mehemet Ali (3). La position critique où se trouvait le gouvernement anglais avec des entreprises énormes de tous côtés, un déficit s'accroissant chaque jour, des taxes impopulaires en perspective ne manqueient pas de frapper Metternich, de même que le Corps diplo-
(1) Kaisersfeld, agent autrichien à Pétersbourg, avait eu, au sujet de l'avènement de Thiers, si mal vu en Russie, un long entretien avec Barante, qui lui avait dit, avec l'optimisme commun à tant de nos agents : « Quant aux affaires intérieures de France, je suis sans inquiétude... tout est bien, tout se consolide... il n'y a absolument rien à craindre. » « Ces paroles, disait Kaisersfeld, dans une lettre en date du 17 mars à Metternich, sont remarquables dans la bouche d'un homme politique ou qui entend l'être... il est difficile de concevoir comment un homme d'autant d'esprit et de connaissances historiques puissent leur appartenir. Ce qui manque aux intelligences en France, c'est Vêlement moral, c'est Dieu... En n'en tenant nul compte, en y substituant les combinaisons et les expédients de l'esprit, on ne doute de rien, malgré les sévères expériences déjà faites » (Archives d'Etat à Vienne). II semble que, peu après, Barante ait lui-même abondé dans les vues du chevalier de Kaisersfeld, et il lui avouait que la France « était moralement dans une situation extraordinaire et grave, mais que, politiquement, il n'y avait rien à craindre. » « Etrange et tout à fait doctrinaire conclusion, ajoutait Kaisersfeld » 1 (Lettre à Metternich, 30 mars-ll avril 1840).
Metternich s'était ouvert à Kaisersfeld. Il voyait dans l'avènement de Thiers au pouvoir « la conséquence nécessaire de la révolution de juillet et une période nouvelle dans la révolution des cinquante dernières années, équivalant à la déchéance du pouvoir royal en France et tendant à y réaliser le régime républicain. » Kaisersfeld avait communiqué ces réflexions à Nesselrode (Kaisersfeld à Metternich, 6/18 avril 1840).
Dans plusieurs de ses lettres, Kaisersfeld critiquait vivement la marche du régime parlementaire en France. Tout cela en disait long sur les sentiments intimes de l'Autriche à notre égard.
(2) Sainte-Aulaire à Thiers, 9 mars 1840.
(3) Langsdorfî à Thiers, 26 mars 1840.
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matique à Vienne et chacun semblait maintenant se défendre d'avoir songé à se passer du concours de la France. Langsdorff. ne disconvenait pas de la rancune que conservait Metternich de ce que Vienne n'ait pas été choisi comme centre des négociations. Mais «l'opinion qu'il avait des dangers que court l'Angleterre, l'inquiétude que lui donne la France, la mobilité du pouvoir ministériel ne lui permettront pas de se séparer de la Russie (1). » Or, la Russie s'était déjà séparée de la France. De là à se séparer de cette dernière, il n'y avait, semble-t-il, pour les puissances qu'un pas.
Metternich donnait, peu après, une nouvelle preuve de sa politique à double face. Il venait d'envoyer au Cabinet de Saint-Pétersbourg un mémoire empreint de platitude dans lequel il se répandait en éloges sur la sagesse et la modération de la Russie, insinuait que c'était la France qui entravait les négociations et que l'Angleterre les favorisait, au contraire. «Ce mémoire ne peut être considéré que comme une nouvelle flatterie» (2)... Ce Cabinet s'est annulé dans la question d'Orient le jour où, par un mouvement rétrograde, il a faibli deçant la colère de Vempereur Nicolas.
« M. de Metternich et ses alentours étaient favorables à la cause du pacha d'Egypte. Je ne puis oublier, qu'il y a deux ans, le- chancelier m'a parlé, avant tout autre, de l'hérédité de la Syrie dans la famille de Mehemet Ali ; que j'ai porté à Paris, au mois d'octobre, l'adhésion du comte de Ficquelmont (qui remplaçait officiellement le chancelier) aux
(1) Langsdorfî à Thiers, 26 mars 1840.
( ) Langsdorff à Thiers, 2 avril 1840.
Certains détails, en apparence peu importants, dénotaient l'âpre rivalité de la Russie et de l'Autriche en Orient. Afin de faciliter ses relations commerciales avec l'Orient, le Caiànet de Vienne avait désiré établir sur la côte occidentale de la mer Noire un nouveau centre de débarquement pour ses bateaux à vapeur venant de Constantinople, afin d'éviter Soulina qui appartenait à la Russie. La Porte désigna le port de Kustendjé comme le point le plus favorable et d'où l'on pouvait tracer une route jusqu'à Orsowa, frontière autrichienne de Transylvanie. Aussi la direction des bateaux à vapeur de la Compagnie du Danube s'empressa-t-elle d'annoncer un service régulier entre Constantinople et Kustendje. Mais l'aga de cette ville refusa, à la grande surprise de l'Autriche, d'autoriser ce service. Après des discussions sans fin, une commission mixte turco-autrichienne se rendit à Kustendje pour procéder à une enquête. Le Chargé d'A aires sarde à Constantinople {Archives d'Etat à Turin) laissait entendre à son gouvernement qu'il fallait voir dans cet indident la main occulte de la Russie, mais que l'Autriche était néanmoins plus décidée que jamais à obtenir la concession. « Cette affaire dont la solution est d'un grand intérêt pour le commerce du Danube et des provinces autri chiennes, doit nécessairement produire, avec le temps, des conséquences contraires aux intérêts politiques de la Russie, car l'embouchure du Danube qui lui appartient n'aura plus l'importance qu'elle a en ce moment dès que la nouvelle route entre Orsowa et Kustendje permettra une voie de communication directe avec la mer Noire » (le marquis Domenico Pareto, Chargé d'Affaires Sarde en Turquie, au Comte délia Margarita, Ministre des Affaires Etrangères Sarde, 18 juin 1840. Ar^ chives d'Etat à Turin).
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termes de l'arrangement proposé par le gouvernement français. Cette adhésion fut, à la vérité, arrêtée au passage au Johannisberg, par M. do Metternich qui voulait attendre le résultat des premières ouvertures de M. de Brunow ; mais, alors même, il ne motivait cette suspension que sur la nécessité de laisser les puissances maritimes s'accorder préalablement entre elles. ...Depuis est survenu le dissentiment de la France et de l'Angleterre... il a pu craindre de se trouver seul exposé au ressentiment de l'empereur Nicolas. ... Il fallait rentrer en grâce. ...il a renoncé à l'idée de mettre une barrière à la convoitise russe ; il n'a plus attaché d'importance à l'arrangement à intervenir entre le Sultan et son vassal. Tout sera bien, répète-t-il, si les trois puissances sont d'accord. ...Il sera de l'avis de la majorité. ...si la majorité voulait agir et recourir à des mesures de guerre contre le Pacha, il laisserait faire et ne ferait rien. Chaque jour augmente la disposition à V apathie, à V immobilité... Si le chancelier voyait mal dans la question d'Orient, s'il se faisait illusion sur la marche envahissante de la Russie, on pourrait espérer de ramener au vrai un esprit aussi judicieux que le sien. Mais en 1815, en 1828, en 1833 même, et enfin au mois de mai dernier, il a suffisamment montré que c'était la résolution, et non la prévoyance, qui manquait à son caractère (1). »
Est-ce bien la résolution qui manquait au caractère de Metternich ? Un fait apparaissait, certain : c'est qu'il était prêt à tout tenter pour maintenir en Europe la solidarité du principe monarchique, la légitimité contre la révolution. Metternich avait ensuite exposé à Langsdorfî les traits essentiels du Mémoire qu'il avait envoyé à Londres. Il considérait que le Sultan avait bien des concessions à faire à Mehemet Ali, après les succès de ce dernier qui voulait passer d'un état précaire à un état stable et reconnu. La Porte exigeait la rétrocession de Candie et d'Adana nécessaires à sa sécurité. La rétrocession de l'Arabie menaçait d'être une source permanente de déboires. Quant à la Syrie, elle pouvait en abandonner une partie au Pacha et reprendre le reste. Elle pouvait aussi stipuler, ou que l'hérédité pour la Syrie s'arrêterait au premier degré, ou que cette province serait dores et déjà affectée à Ibrahim, tandis que l'Egypte servirait d'apanage à un autre enfant du Vice-roi. Metternich rappelait que, dans les premières ouvertures faites, il y a six mois, par le gouvernement français, on avait réservé la possibilité de stipulations analogues sur le partage de l'hérédité du Vice-roi. Metternich estimait qu'une fois l'accord fait sur ces principes, l'acte à intervenir ne devrait pas émaner des puissances, mai» du Sultan lui-même, et que les puissances devraient alors donner leur
(1} Langsdorf à Thiers, il avril 1840.
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approbation et non pas une garantie peut-être dangereuse pour l'avenir.
Telles étaient les bases du mémoire transmis à Palmerston « parce qu'il faut, disait Metternich, adresser les plaidoyers à ceux quïl faut rappeler de plus loin (1). »
Ce mémoire indiquait bien les préférences de Metternich pour un accord direct entre le Sultan et le Pacha, et nous en savons les raisons anciennes. Le Tsar lui-même n'y avait pas été hostile au début ; maia comment Metternich pouvait-il supposer que l'Angleterre accepterait les concessions territoriales proposées par Mehemet Ali ? Jusqu'à quel point aussi ses offres était-elles sincères si on considère toutes les complaisances qu'il n'avait cessé de montrer pour Londres et pour Pétersbourg ? Palmerston, d'ailleurs, fit connaître, peu après, à lord Beauvale, que ce Mémoire ne lui paraissait pas acceptable. « Il est difficile d'imaginer qu'aucun homme ayant l'expérience des afïairss humaines puisse croire qu'une telle perspective d'arrangement pourrait jamais porter son effet (2). »
Lord Palmerston, après avoir fait allusion aux récents changements ministériels en France, écrivait, le 12 mars 1840, à lord Beauvale (3) : « Le baron de Brunow et M. de Neumann sont naturellement très désireux que quelque solution intervienne de la part du gouvernement de S. M., mais il est évident qu'il est impossible à celui-ci de savoir ce qu'il faut proposer aux gouvernements autrichien, russe et prussien jusqu'à ce que le gouvernement de S. M. soit capable d'assurer que la France y accédera, et aussi s'il sera possible que les cinq puissances puissent agir ensemble ou si les quatre seront obligées de régler la question sans la coopération de la France. Le gouvernement de S. M. a l'espoir que le présent ministère français sera plus près des vues des quatre puissances que ne l'étaient les Cabinets précédents.
La seule crainte est que l'Autriche n'hésite à appuyer les vues de la Grande-Bretagne quand le moment de la décision arrivera. Cette crainte, je l'assure à V. E,, n'est pas fondée sur quelque fait ou dire du plénipotentiaire autrichien. Au contraire, rien n'est plus satisfaisant que la conduite des deux plénipotentiaires d'Autriche et de Russie dans cette affaire et rien n'est plus cordial que le ton de leurs communications avec le gouvernement de S. M. »
Palmerston en relatant un entretien qu'il avait eu avec Guizot, n'omettait pas que ce dernier lui avait déclaré que le gouvernement français partageait entièrement l'opinion du gouvernement anglais sur la néces-
(1) Langsdorff à Thiers, 8 mai 1840.
(2) Palmerston à lord Beauvale, 20 mars 1840.
(3) Palmerston à lord Beauvale, 12 mars 1840.
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site de maintenir l'indépendance et l'intégrité de l'Empire ottoman et même, s'il était possible de le faire, à l'attribution de l'Egypte seule à Mehemet Ali. Mais Tlùers craignait que Mehemet Ali ne pût consentir à un pareil arrangement sans y être contraint et il redoutait l'insuffisance des moyens de contrainte proposés par l'Angleterre. Guizot répétait les ai-guments de son prédécesseurs : Couper les communications par mer entre l'Egypte et la Syrie serait un moyen inefficace sur la position militaire d'Ibrahim Paclia en Syrie ; il forcerait seulement ce dernier à envoyer par terre les renforts dont son armée syrienne aurait besoin, au moyen de chameaux ; cela nécessiterait seulement une plus grande dépense de temps et d'argent. Notre agent à Londres estimait aussi que le blocus commercial d'Alexandrie serait plus préjudiciable à la France et à l'Angleterre qu'à Mehemet Ali ; que les efforts pour restituer Candie au Sultan provoqueraient dans l'île une nouvelle insurrection grecque. Et Guizot concluait : dans l'opinion de la France, rien ne pourrait favoriser plus efficacement l'accomplissement du projet en vue que l'entrée d'une armée russe en Asie-Mineure, car une telle démarche ébranlerait plus sérieusement l'indépendance de l'Empire ottoman que ce qui résulterait de l'état de choses actuel (i).
Guizot ajoutait encore que même si on rendait la Syrie au Sultan, il serait incapable de la gouverner et qu'il n'en tirerait pas un revenu plus grand que celui que le Pacha lui payait maintenant pour elle, et il avait fait observer à Palmerston que c'était la bonne organisation, et non pas l'étendue du territoire qui faisait la force des États et que si le Sultan se bornait à administrer le territoire qu'il possédait en ce moment, il serait infiniment plus fort que s'il récupérait, pour l'administrer mal, le territoire qui est maintenant soumis à Mehemet Ali (2). D'ailleurs, pensait-il, le Sultan n'a-t-il pas intérêt à se concilier Mehemet Ali
(1) Palmerston à lord Beauvale, 12 mars 1840.
(2) Tous les reoseignements qui parvenaient à Gochelet établissaient que le commerce avait repris, que les cultes chrétiens étaient respectés. Il faliait, toutefois, que Mehemet Ali cessât en Syrie son système de recrutement, fît fleurir l'agriculture et le commerce^ licenciât une partie de ses armées, payât régulièrement son tribut (Gochelet à Thiers, 30 inars 1840). Mehemet Ali avait dit à Gochelet : « Je donnerai une indemnité en argent à la Porte pour le gouvernement d'Adana qui est, je vous le répète, la def de ma maison. Il ne peut pas y avoir deux maîtres en Syrie ; la guerre serait toujours sur le point d'éclater « (Gochelet à Thiers, 30 mars 1840). Malheureusement, les rapports entre le colonel Hodges et Mehemet Ali devenaient, sous l'inspiration de lord Ponsonby, chaque jour plus mauvais et l'agent anglais adoptait maintenant un système de récriminations propre à amener les plus fâcheux incidents. Or, les assertions de Hodges et de Ponsonby venaient d'être partiellement contredites par une brochure publiée à Londres par un agent anglais, le colonel Damis, à la suite d'une longue en* quête en Orient. Il reconnaissait parfaitement que c'était Mehemet Ali qui avait con* serve à la Porte la possession de l'Arabie et qui, par sa position, semblait seul capable de protéger l'Empire ottoman. Damis, ainsi d'ailleurs que Cochelet^ ae niait pas i'im-
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pour qu'il ne devînt pas son plus dangereux ennemi ? Palmerston essayait de rétorquer les arguments de Guizot. Il estimait que les mesures de coercition proposées seraient suffisantes pour forcer le Pacha à accepter les arrangements qui lui seraient offerts, surtout en présence de l'accord des cinq puissances. Il faisait, en outre, observer que l'entrée des troupes russes en Asie-Mineure, avec l'assentiment des puissances, ne pouvait en rien ébranler l'Empire ottoman dans son indépendance, surtout si cette avance avait pour conséquence de remettre le Sultan en possession de la Syrie. « Par contre, bien différent serait le résultat si les forces russes entraient en Turquie par la seule volonté du gouvernement russe et y agissaient sous la seule direction de ce gouvernement et sans contrôle, faisant dépendre le retrait de ses troupes des conditions qu'il lui plairait d'imposer. Cela, en vérité, ébranlerait l'indépendance, sinon l'intégrité de l'Empire ottoman, et, en outre cette situation ai-je dit à M, Guizot, serait la conséquence infaillible du fait d'avoir agi en ce cas, selon les désirs de la France, c'est-à-dire menacerait de laisser les choses en l'état ou d'accorder à Mehemet Ali la réalisation de ses prétentions (1). » Enfin, Palmerston pensait que même si les moyens navals des alliés n'arrivaient pas à réduire Mehemet Ali, on pourrait se rallier
popularité du Vice-roi dans la basse classe, par suite du mode arbitraire et vexatoire du recrutement. Le colonel Damis rendait hommage à la tolérance de Mehemet Ali à l'égard des cultes chrétiens. Avec une loyauté qui lui faisait honneur, il déclarait qu'il avait souvent entendu dire que les vieux musulmans regardaient le Pacha « comme le seul homme qui, dans ces temps dégénérés, conservait et montrait l'ancienne vigueur et le courage de leur race. Personne ne peut visiter la Turquie aujourd'hui, sans être persuadé que si l'existence de l'Empire ottoman ne touche pas à sa fin, elle est au moins suspendue à un fil ». Damis signalait aussi les eiïorts que faisait la Russie pour implanter son influence aux Lieux Saints. « Les pèlerinages du Saint-Sépulcre ont reçu -une grande extension à Pâques ; les Russes et les Grecs se répandent par milliers. Rien n'est omis pour exciter le peuple à admirer le pouvoir et la suprématie de la Russie. WimiioTte où vous allez, que ce soit au Saint-Sépulcre ou dans tous les lieux désignés par la tradition comme ayant été le théâtre de quelque miracle, de quelque fait intéressant, l'histoire de notre Sauveur ou de la Vierge, la magnificence ou la munificence de la Russie se manifestent toujours par l'étalage de quelque ornement coûteux, de quelque candélabre envoyé par l'Empereur ; une partie de la vieille enceinte, en ce moment fermée, est désignée comme celle par laquelle les Grecs, avec le grand-duc Michel à leur tête, doivent faire leur entrée dans la cité sainte, alors qu'elle sera arrachée aux mains des infidèles. » Damis terminait en préconisant un rapprochement entre l'Angleterre et Mehemet Ali, surtout depuis que la première avait établi à Hérat, son influence. « Peutêtre serait-il utile de lui donner l'occupation de Bagdad pour nous assurer à nous-mêmes avec l'Inde, deux communications pacifiques qui ne peuvent être obtenues qu'avec l'aide du Pacha. Mehemet Ali a été le premier à découvrir le secret de maintenir les Araties ; nous pourrions toujours nous appuyer d'une manière efficace sur lui, son alliance avec nous lui donnerait à la fois de la sécurité pour l'avenir contre toutes les autres puissances et pourrait augmenter, sinon doubler, sa force et ses ressources. » On sait ce que valaient ces arguments auprès du gouvernement anglais qui visait déjà, sinon à un protectorat, tout au moins à une extension d'influence jusqu'au golfe Persique.
(1) Palmerston à lord Beauvale, 12 mars 1840.
l'isolement de la FRANCE 261
-à un plan encore bien meilleur que l'avance des troupes russes en Asie- Mineure, ce serait une expédition à Alexandrie qui frapperait au cœur la puissance du Pacha. Et le ministre anglais insistait énergiquement pour que Pon réduisit Mehemet Aîi à sa condition de « sujet r>. Le Pacha, ,affirmait-il, ne serait jamais le véritable ami ni le défenseur de la Porte, parce que leurs intérêts étaient nettement divergents. La véhémence de Palmerstîon laissait percer le fond de sa pensée : « Les intentions de la France ont été ouvertement avouées par les journaux qui sont les organes d'un parti auquel le gouvernement français veut garder des ménagements. Ces journaux établissent clairement que la Méditerranée devrait être un lac français, et Mehemet Ali, souverain de l'Egypte, de la Syrie et de l'Arabie, serait l'allié de la France ; avec l'Algérie, la Syrie, Tripoli, Tunis, la France et son allié égyptien commanderaient tout le bassin de la Méditerranée, de Tanger à Adana, et les ports et les vaisseaux égyptiens seraient au service de la France (1). » Les dénégations de Guizot sur l'existence d'un tel plan étaient formelles, et il assura Palmerston que cette conversation serait fidèlement rapportée à Thiers. En somme, il résultait de cet entretien que, sur une question capitale, les points de vue anglais et français continuaient à s'opposer, sans qu'aucune des deux parties eût cédé. Thiers, de son côté, avait, dès son arrivée aux affaires, fait mander lord Granville et avait abordé aussitôt avec lui la question turco-égyptienne, en l'assurant qu'il avait le plus ardent désir de maintenir et de cultiver l'union intime de la France et de l'Angleterre (2). Il revint sur la difficulté des mesures coercitives, ce que réfuta lord Granville qui, entrant alors dans le vif de la question, demanda catégoriquement à Thiers : « En supposant qu'on proposât au gouvernement français de se joindre aux autres puissances pour demander à Mehemet Ali de rendre une certaine partie de la Syrie, en lui abandonnant le reste, est-ce que la France agréerait cette proposition et prendrait position en cas de refus du Pacha ?(3)» Gravement, Thiers répondit qu'il n'entretenait aucun espoir que Mehemet Ali rendît la Syrie, qu'on pouvait trouver dans la correspondance xies ministres français la preuve qu'ils avaient demandé avec les plus vives instances au Pacha de faire â^is concessions sur ce point, mais que le langage de celui-ci n'avait pas varié. Il pourrait cependant être amené à rendre Adana, outre Candie et les pachaliks arabiques.
M, Thiers m'a dit que je devais savoir aussi bien que lui qu'il était
(1) Palmerston à lord Beauvale, 12 mars 1840.
(2) Lord Granville à Palmerston, 13 mars 1840,
(3) Id.
262 LA CRISE d'orient de 1839 a 1841 et l'europe
impossible à aucun ministère français d'agir avec hostilité contre l'Egypte dans le but de rendre à la Porte les pachaliks de ce pays, qu'il n'y avait, en France, qu'une seule opinion sur ce point. Je dois dire que je ne me suis jamais entretenu avec quelqu'un différant de cette opinion (1). »
Ainsi, le nouveau gouvernement français, continuant la politique de son aîné, opposait un refus formel à la demande de l'Angle-, terre. Peu après, Thiers disait à lord Granville que les rapports qu'il avait reçus des consuls français confirmaient pleinement son impression que ni les menaces, ni la force, ne détermineraient Mehemet Ali à restituer la Syrie. Toutefois, Thiers reconnaissait que la restitution d'Adana à la Porte était un objectif important et qu'il pèserait de tout son poids pour l'obtenir. Il avait, de nouveau, invoqué l'extrême susceptibilité du sentiment public en France, très nettement hostile à une guerre avec le Pacha. En même temps, Thiers faisait valoir à Guizot ces mêmes considérations, si souvent exprimées : « On enverra une escadre croiser sur les côtes de la Syrie pour intercepter les convois de Mehemet Ali ; mais, remarquez qu'il n'est pas question de bloquer ces côtes parce qu'une telle mesure froisserait trop d'intérêts^ surtout en Angleterre ; remarquez que, par conséquent, l'armée égyptienne pourrait recevoir, par bâtiments étrangers, tout ce qui lui serait nécessaire. Et le blocus même, fût-il possible, n'enlèverait pas à Mehemet Ali les ressources que lui offre la Syrie, ni celles qu'il peut y faire arriver par la voie de terre. Je vois bien qu'il en résulterait pour lui quelque gêne, mais cette gêne, ces dépenses extraordinaires, il serait en état de les supporter bien longtemps, beaucoup plus longtemps sans aucun doute que l'Europe ne pourrait supporter elle-même un état de choses qui, en constatant son impuissance à terminer une pareille lutte, deviendrait vraiment humiliante pour elle.
Quel moyen aurait-elle pourtant de faire cesser cette humiliation et de sortir de la position si fausse où elle se serait engagée ? Je n'en vois qu'un seul : un débarquement de forces de terre suffisantes pour surmonter toute résistance (2). » A qui appartiendraient les troupes de débarquement, faisait observer Thiers ? L'Angleterre dit elle-même qu'elle ne pourrait les fournir, l'Autriche n'y semble guère disposée, non plus et encore moins la Prusse. Il faudrait alors avoir recours à la Russie. Mais alors il vaudrait mieux mettre l'Orient tout entier sous la suprématie du Cabinet russe. Le danger serait alors immense. Mais alors Mehemet AH lui-même ne mettrait-il pas ses troupes en mouve-
(1) Lord Granville à Palmerston, 12 mars 1840.
(2) Thiers à Guizot, 13 mars 1840.
l'ïSOLEMENT de la FRANCE 263
ment vers Constantinople, et la crise terrible si redoutée en Orient ne se produirait- elle pas aussitôt ? Thiers affirmait de nouveau que la France demeurait prête à rechercher toute solution favorable de concert avec ses alliés (1) ; « Nous leur soumettrons en toute franchise nos doutes et nos objections (2) ». Arguments qui n'aplanissaient pas — bien au contraire • — le différend franco-anglais, Guizot apercevait le danger imminent: «Si nous paraissions ne vouloir qu'ajourner toujours et convertir toutes les difficultés en impossibilités, un moment viendrait, je pense, où par quelque résolution soudaine, le Cabinet britannique agirait sans nous et avec d'autres plutôt que de ne rien faire (3). » La perspicacité de Guizot lui faisait entendre peu après que, dans l'état actuel de l'Europe et des relations anglaises avec la Russie, la Prusse et l'Autriche, l'Angleterre, si elle ne parvenait pas à tomber d'accord avec la France, l'abandonnerait pour se tourner du côté des autres grands États (4). Il résulte des documents étrangers tirés des archives de toute l'Europe, que déjà cette solution était entrevue.
Il était évident que les vœux ardents du pays pour la cause du Pacha, mettaient le gouvernement français dans un cruel embarras devant les demandes pressantes de l'Angleterre.
Mehemet Ali avait, sur ces entrefaites, adressé au grand Vizir une longue lettre sur un ton de soumission (5) : « Si je ne me trompe, disaitil, S. A veut parler (dans une précédente lettre adressée à Mehemet Ali) de la restitution de la flotte impériale. S'il en est ainsi, je lui ferai remarquer que la flotte impériale a toujours été la propriété héréditaire du Sultan, notre Seigneur et Maître, qu'elle est venue tout naturellement à Alexandrie et qns S. H. sait fort bien qu'un aussi humble serviteur que Mehemet Ali ne vise pas à la lui ravir. Au reste, il y a déjà longtemps que j'aurais renvoyé la flotte à Constantinople, mais puisqu'on n'insiste que sur la restitution de cette flotte, tandis qu'c-n rejette l'offre que j'ai tant de fois faite, non seulement de rendre la flotte, mais de réunir toutes les forces de terre et de mer de l'Egypte à celles de la S. Porte, n'ai-je pas raison de croire que, continuant d'avoir de moi l'opinion qu'on en avait sous le règne précédent, on veut faire une scission ? » Passant à la question de Syrie, Mehemet Ali disait : « Expliquons maintenant les motifs que j'ai pour persister à demander la Syrie jusque et y compris Adana et les gorges du mont Taurus avec leurs confins. J'ai déjà passé ma soixante- dixième année, il ne faut
(1) Thiers à Guizot, 12 mars 1840,
(2) Id.
(3) Guizot à Thiers, 12 mars 1840.
(4) Guizot à Thiers, 16 mars 1840.
(5) 23 février 1840 {Record Office, Londres).
264 LA CRISE d'orient de 1839 a 1841 et l'europe
point d'autres preuves que je ne travaille point pour moi-même. Mais il y a tant d'années que je vis ! J'ai créé une famille et mon désir le plus ardent est que ma famille, toujours sous les auspices de S. H., De soit pas dispersée après moi, et que fils, petit-fils, arrière-petit- fils, sincèrement dévoués à la S. Porte et ayant dans l'Arabie des forces importantes et toujours prêtes à agir au besoin, ils puissent ainsi rendre des services à la religion et au gouvernement et faire que ma mémoire soit pour longtemps bénie dans l'histoire. Or, on persiste obstinément à me refuser Adana et les gorges du mont Taurus, d'où je conclus qu'on veut me frustrer de l'objet que je désire obtenir, et qu'on a peut-être même d'autres intentions encore, et de là naquit la nécessité pour mo de persister dans mes demandes résolument (1). »
Mehemet Ali terminait par une prédiction touchant la politique des grandes puissances, qui ne visaient que le partage de l'Empire ottoman. Il démontrait que cette politique exigeait que la S. Porte fût toujours en proie à des malheurs, afin qu'afî'aiblie par là, sa faiblesse facilitât l'exécution, lorsque l'heure en serait venue, de ce plan déjà ancien. Les puissances se sont coalisées pour détruire les sources d'où la S. Porte peut tirer des forces. Elles désirent l'Egypte qui fait la principale force de la S. Porte... diminuons donc la puissance de l'Egypte, car, comme après cela, la discorde et les dissensions entre les deux partis s'affaibliront aussi, nos vœux seront accomplis.
« Quoi qu'il en soit, V. A. saura qu'on a commencé ici à faire des préparatifs de guerre qui ne sont interrompus ni jour, ni nuit... Que V. A. ne permette pas que le peuple mahométan soit plongé dans les malheurs dont il est menacé ; qu'Elle daigne «l'accorder la faveur que je désire si ardemment obtenir, la faveur d'être admis comme un serviteur fidèle et dévoué... »
Reschid Pacha avait communiqué à lord Ponsonby, dont l'influence sur la Porte s'affirmait de jour en jour, la lettre confidentielle de Mehemet Ali, sur laquelle il demandait l'avis de l'ambassadeur. Ponsonby, dans sa réponse, avait fait ressortir les menaces de préparatifs de guerre de Mehemet Ali et aussi que sa lettre au Sultan ne contenait pas un seul motif pour que la Porte accordât ses demandes, mais en contenait, au contraire, beaucoup pour qu'elle les lui refusât. Il n'est pas de raison, ajoutait en substance le vicomte Ponsonby, ' pour qu'aucun sacrifice fût fait maintenant, parce que la Porte était en sécurité contre les attaques du Pacha, qu'elle n'avait pas de pertes
(1) 23 février 1840 {Record Office, Londres). Mehemet Ali avait été vivement été affecté en apprenant cette communication. Son seul espoir était maintenant l'appui bienveillant de la France ou la mort de Kosrew (Cochelet à Thiers, 26 mara 1840).
l'isolement de la FRANCE ' 265
positives, ni de trop larges dépenses pesant sur ses ressources et provenant de ses relations actuelles avec Mehemet Ali, et qu'elle était libre d'exercer elle-même des améliorations dans l'administration de son gouvernement et de ses finances. Il opposait à cette situation celle de Mehemet Ali. Ce dernier était obligé de maintenir une armée et une flotte trois fois pms grande que ses moyens matériels le permettaient ; il était obligé de lever jusqu'au dernier homme du pays pour se sauver lui-même de la ruine, enfin le Pacha ne pouvait sortir de ses difficultés que par le bon vouloir de la Porte (1).
En fin de compte, Ponsonby se déclarait nettement opposé à une réponse vague au Pacha, car elle n'apporterait que la preuve de la faiblesse du Sultan. Selon lui, la Porte devait affermir sa dignité et soutenir ses intérêts par un refus strict (2).
Ponsonby mit donc tout en oeuvre pour engager la Porte à adopter le système proposé par le gouvernement britannique. Et cela d'autant plus que la lettre de Mehemet Ali au grand Vizir avait été suivie d'une visite de Pontois au ministre des Affaires étrangères, aux fins de l'engager à régler son différend avec Mehemet Ali sans attendre l'intervention de l'Angleterre... et des autres puissances (3). Démarche peu opportune et faite plutôt pour redoubler contre la France la suspicion, des autres Cours (4). Pourtant, il n'avait pas échappé à Guizot que d'amers reproches émanant des radicaux de la Chambre des Communes.avaient été adressés à Palmerston au sujet de ses démêlés avec la France. Ils voyaient de mauvais œil un accord russo-anglais. Peutêtre était-ce à ce motif qu'il fallait attribuer une certaine détente chez Palmerston, au début d'avril 1840 ; il laissait entrevoir des concessions, mal définies, d'ailleurs.
(1) Lord Ponsonby à Palmerston, 7 mars 1840.
(3) Il serait bon, à ce sujet, de se reporter à ce qu'écrivait, le 20 mai 1840, le Chargé d'Affaires sarde à Constantinople : « Le représentant du Cabinet de Londres n'a jamais cessé de donner au gouvernement ottoman les conseils les plus hostiles à Mehemet Ali et a toujours cherché, moyennant sa grande influence, à paralyser les efforts faits par la France dans le but d'amener un accommodement avec le Pacha » {Archives d'Etat à Turin)...
(4) Cette suspicion s'aggravait en présence des troubles survenus en France et que notre presse avait elle-même fortement réprouvés. « Il y a un fait politique profond,inimense au fond de ces troubles ; ils attestent, ils proclament que les classes inféri-eures se croient délaissées, exclues, abandonnées du pouvoir. Ils attestent que leur confiance s'est complètement retirée de ceux dont ils n'ont jamais reçu la moindre marque de sympathie, mais le gouvernement a-t-il fait son devoir parce qu'à chaque fissure nouvelle de lédifice social, il s'en tire avec un mince replâtrage? » {National, 8 avril 1840). A Lons-le-Saulnier on avait pillé et saccagé un château. On signalait des incendies dans nombre de régions, ainsi qu'il en avait éclaté aux approches de la Révolution d* juillet.
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Le grand Vizir avait communiqué au vicomte Ponsonby sa réponse à la lettre de Mehemet Ali : « Tandis qu'il fallait que V. A. commençât par rendre la flotte, ce qui serait tout à fait dans l'ordre des choses, vous en faites à présent une affaire secondaire et il est devenu clair et évident que les désirs de la S. Porte ne seront pas accomplis même à cet égard si la question administrative n'est pas simultanément résolue d'une manière satisfaisante. Vous dites qu'il a fallu retenir la flotte parce qu'elle était allée à Alexandrie spontanément. Je crois devoir répondre que votre justification n'est pas solidement établie. L'arrivée de la flotte à Alexandrie n'a pas été la conséquence d'une victoire, mais l'effet d'une trahison qui a été réprouvée par l'opinion publique de tous les pays et qui a couvert le nom de son auteur d'une infamie éternelle. La détention de la flotte, parce qu'elle est allée à Alexandrie est donc, comme tout le monde sait, aussi inconvenante qu'elle est injuste ; vous avouez vous-même que la flotte est un bien héréditaire de S. M, Impériale et vous dites que vous n'avez jamais eu la pensée de vous en emparer. Il est pourtant clair et évident que retenir la flotte contre la volonté de Sa Hautesse, sans être aucunement arrêté par la considération de ce qu'en dira la nation musulmane entière qui regardera cet acte tout simplement comme un mépris pour elle, c'est la même chose que de s'en emparer (1). »
Le grand Vizir déclarait ensuite que Mehemet Ali correspondait avec la Porte de la manière la plus inconvenante et répondait fort mal aux bontés et aux faveurs dont il avait été comblé :
« La lettre de Votre Altesse nous apprend que, non seulement vous êtes disposé à rendre la flotte impériale, que vous avez même montré plusieurs fois des dispositions à réunir toutes les forces de terre et de mer de l'Egypte à l'armée et à la flotte de la Sublime Porte qui les a refusés, ce qui vous a fait de la peine. Eh quoi ! Voulez-vous dire que Sa Hautesse doit abandonner la moitié de son Empire à un de ses sujets seule condition à laquelle le sujet promet toutes les forces dont il peut disposer ? Qu'entendez-vous dire ? J'avoue que je n'ai pas pu comprendre votre idée. On voit qu'en parlant des pays qui ne font pas partie de l'Egypte, vous vous croyez obligé d'insister dans vos prétentions qu'Adana et les gorges du mont Taurus vous soient abandonnés parce que vous les considérez comme nécessaires pour assurer l'avenir de votre famille, et que vous pensez que tant que ces positions seront soumises à votre autorité, vous êtes à i'abri de toute attaque de la part de la Sublime Porte.
« Les motifs de Votre Altesse pour donner tant d'importance à l'oc-
(1) 30 mars 1840.
l'isolement de la FRANCE 267
cupation de ces lieux, ne doivent-ils pas aussi engager la Sublime Porte à ne les abandonner ni les céder jamais ? Et ces positions étant les cïefs des pays situés au delà de l'Asie-Mineure, ne sont-elles pas eonsidérées comme les fortifications naturelles de l'Anatolie ? Est-il possible que nous en venions à un accommodement tant que Votre Altesse persiste dans de pareilles prétentions ? Je ne doute pas que Votre Altesse ne m'attribue à moi cette fermeté et cette constance dans les principes qui nous guident. Mais supposons pour un moment que A^otre Altesse soit à ma place, je vous demande, oseriez-vous essayer de persuader. Sa Majesté Impériale de faire des concessions telles que celles dont il s'agit, concessions de nature à détruire de fond en comble son influence et sa puissance, à blesser la dignité souveraine, et à froisser si considérablement les intérêts de ses sujets. Je vous prie d'une manière toute particulière de me répondre franchement (1). »
Kosrew déclarait nettement que les puissances n'accepteraient jamais que l'Empire ottoman fût partagé entre deux maîtres. Si les puissances européennes, disait-il, n'ont pas pu jusqu'à présent faire naître un résultat conforme à nos vœux, nous ne devons pas, pour cela, prendre soupçon de leurs intentions ; nous avons la certitude que les exigences impérieuses de leur politique se combineront à la fm d'une manière favorable à nos droits clairs et patents. Tel étant le pied sur lequel nous sommes avec les grandes pussances, nous attendons les événements avec la plus grande sécurité.
Pour ces motifs, Kosrew engageait Mehemet Ali à accepter les propositions des puissances (2).
Mehemet Ali, en entretenant de cette lettre l'agent autrichien à Alexandrie, avait déclaré les propositions de la Porte inacceptables ; toutefois, avait-il dit, « il écrirait de nouveau au Divan dans deux ou trois semaines, sur le même ton que précédemment (3). »
La France était affermie dans son attitude par les témoignages qui parvenaient de toutes parts de la sympathie que nous rencontrions en Syrie. « Il y a là une nombreuse population catholique qui n'a pas oublié que des firmans de la Porte obtenus à la fm du règne de Louis XV ont recommp.ndé aux pachas de ne pas l'inquiéter, attendu qu'elle était placée sous la protection de la France. Cette nation est guerrière ; elle habite les montagnes du Liban. Elle est unie à nous par le lien puissant de la religion que nous n'avons pas cessé de protéger. La longue guerre continentale de l'Empire et diverses circonstances avaient affaibli notre
(1) 30 mars 1840 (Record Office, Londres).
(2) Id.
(3) Archives d'Etat à Vienne.
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action politique en Orient, mais les souvenirs de notre ancienne protection existent dans le Liban.., Le pays est entièrement dévoué à la France et comme le disait, en 1833, Ghalebaga-Kasnadar de l'émir Béchir, prince des Druses et des Maronites, à M. de Bois-le-Comte : « C'est au point que si vous vouliez y faire un appel, vous trouveriez autant de soldats que vous le voudriez (1). »
Peu après, les membres du Conseil de l'armée du Liban adressaient une supplique à l'émir Béchir et, confirmant les renseignements que Cochelet avait donnés à notre gouvernement, ils se plaignaient de l'autorité égyptienne qui les accablait d'impôts, de travaux de toute sorte et de réquisitions forcées. Ils se plaignaient d'avoir été décimés par les expéditions militaires, de la conscription. (; Si le gouvernement français veut nous rassurer par une parole royale et nous garantir la liberté, nous nous tranquilliserons. Dans le cas contraire, .nous détruirons, s'il plaît à Dieu, un pouvoir tyrannique qui a dignement succédé aux Pharaons... Nous ne consentirons jamais à être commandés que par la France et par Votre Altesse sous sa suzeraineté » (5 mai 1840).
Le pouvoir tyrannique de Mehemet Ali (2) était dénoncé dans cette
(1) Cochelet à Thiers, 12 avril 1840.
(2) Un des officiers de l'escadre de l'amiral Stopford, Louis Reybaud, avait 'signalé, tout en rendant justice aux qualités d'administration du Pacha, l'oppression qu'il exerçait sur les populations : « Sans doute, on doit au Pacha plusieurs fondations, soit d'utilité, soit de luxe. On vante son armée, sa marine, mais sait-on bien ce qu'elles ont coûté à un peuple de sueurs, de privations, de larmes et d'angoises...? L'armée de terre a pu vaincre les Turcs, mais dix mille hommes de nos troupes suffiraient pour la vaincre. »
La capitulation de Mehemet Ali, en 1840-1841, n'a-t-elle pas confirmé cette appréciation? 11 avait apparu combien il redoutait de se mesurer avec une grande puissance européenne.
Suivaient ces considérations si significatives :
« La France n'a pas passé dans l'Orient avec ses gloires militaires sans y laisser de larges traces. Voilà quarante ans qu'elle n'y est plus, et tout y parle encore d'elle. Les populations n'ont pas oublié la force et la générosité de ses armes, le Pacha subit cette influence malgré lui. Aussi la France n'a-t-elle qu'à attendre sans agir. Qu'une catastrophe survienne, et deux régiments suffiront pour une conquête mûre déjà. Avec les lignes de vapeur régulièrement établies entre Alexandrie et Marseille, ce serait l'affaire de quinze jours. Nos escadres n'y pourront rien.
On le voit, tout est danger là-bas, échec et humiliation pour la Grande-Bretagne. ...Si elle n'avise, si elle ne se crée pas en Egypte une position plus forte et moins effacée, les événements la prendront au dépourvu... Le pacha d'Egypte tient, évidemment, rancune à l'Angleterre. Il n'a pas oublié que c'est l'Angleterre qui Ta contraint à abolir le monopole des soies de Syrie...; que c'est elle qui lui a forcé la main pour que le tribut, signe de vasselage, fût payé au Sultan ; que c'est elle aussi qui exigera prochainement que le traité de commerce signé à Constantinople, par lord Ponsonby, soit appliqué à l'Egypte comme province dépendante de la Porte.
Quelles que soient les rancunes des Orientaux, c'est toujours ainsi qu'il faut agir avec eux. La force, toujours la force, ils ne comprennent que cela... Ils ne se figurent pas que l'on soit tolérant quand on est fort ; et ils sont enclins à prendre la modération pour
l'isolement de la fraî;ce 269
supplique. Mais nos anciennes relations d'amitié avec le Pacha et l'intérêt que nous avions à préférer le voir occuper la Syrie dominaient les autres considérations.
Le représentant de la Porte à Londres avait, sur ces entrefaites, remis aux représentants des puissances, dans le courant d'avril 1840, une note par laquelle il rappelait que le Sultan allait traiter directement avec son vassal lorsque les puissances imposèrent leur médiation. La Porte réclamait, en conséquence, leur coopération et la conclusion d'une convention « qui aurait pour but d'aider le Sultan à faire exécuter l'arrangement d'après lequel Sa Hautesse avait annoncé l'intention de conférer à Mehemet Ali et à ses enfants l'hérédité du gouvernement de l'Egypte, à condition que le Pacha restituerait la flotte ottomane et toutes les autres provinces ou gouvernements situés en dehors du pachalik d'Egypte (1). »
Tout en engageant Cochelet à presser Mehemet Ali de se désister de ses prétentions exagérées, Thiers lui disait : « L'intention du gouvernement du Roi est de ne donner aucune suite à la note de Noury Eiïendi et, en général, de ne se prêter à aucune délibération formelle et commune, tant qu'un rapprochement ne se sera pas effectué sur cette grande question entre notre politique et celle de nos alliés (2).» Palmerston, au contraire, s'était empressé d'écrire à Noury qu'il était prêt à se concerter immédiatement avec les représentants des autres Cours « sur les meilleurs moyens de réaliser les desseins amicaux que les représentants des cinq
de la crainte. Si V Angleterre veut obtenir de l'Egypte quelque chose de sérieux, c'est avec du canon qu'il faut qu'elle le demande.
Sa requête est bien simple :
Assurer par un moyen quelconque ses communications avec l'Inde : exiger des garanties contre l'occupation de la part d'une autre puissance européenne, fonder une neutralité positive, durable, respectée, ou intervenir dans le partage et avoir son lot des dépouilles. Telles sont les sûretés qu'elle doit poursuivre et imposer au besoin... Aux portes de la mer Rouge, dans le point le plus étranglé du Bab-el-Mandeb, existe un ilôt qui commande les deux côtés du détroit et qui assure, à qui s'en emparera, la souveraineté du passage. L'Angleterre doit occuper ce point, ne s'y laisser devancer par personne et s'y fortifier. Suez est à son tour une position trop essentielle pour qu'on la néglige... Suez doit être, tôt ou tard, un port européen, et devenir, du côté de l'Asie, la tête du chemin de fer que construira M. Waghorn. Sur la Méditerranée, il y aura lieu de se ménager aussi un aboutissement convenable, ou Damiette, ou Rosette ou Alexandrie... Quand l'Angleterre aura fait tout cela pour elle-même, elle demandera pour l'Egypte la liberté de l'agriculture et du commerce, telle qu'elle est garantie par le traité de lord Ponsonby, et changera ainsi cet ordre monstrueux de relations qui livre les échanges des ports égyptiens à l'intrigue, au favoritisme, à la vanité... Tels sont les divers gages à demander au Vice-roi et à obtenir de lui par les voies diplomatiques, si elles suffisent ; par les armes, si la diplomatie ne suffit pas {Constitutionnel du 3 mars 1840).
(1) 7 avril 1840 (Record Office, Londres).
(2) Thiers à Cochelet, 17 avril 1840.
270 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'europe
puissances manifestèrent au nom de leurs Cours respectives à la Porte, par la note du 27 juillet 1839 (1). »
Quant à Werther, il disait à Bresson que le Cabinet prussien se contenterait provisoirement d'un simple accusé de réception donné par le ministre de Prusse à Londres (2), mais cette réponse était dilatoire, car Guizot avait su positivement à Londres que les grandes Cours avaient presque unanimement répondu, à quelques légères variantes près, comme Palmerston.
Guizot, lui, s'était borné à répondre qu'il porterait la note de Noury à la connaissance de son gouvernement, et appréciait ainsi la réponse des autres Cours : « Je n'ai pas besoin de faire remarquer à Votre Excellence les conséquences, sinon directes et formelles, du moins implicites et possibles d'une telle réponse. Le gouvernement du Roi a signé la note du 27 juillet 1839 et ne peut, ni ne veut, sans doute, la répudier ; mais il est devenu évident, depuis cette époque, que les cinq puissances ne se formaient pas de l'état des affaires en Orient et des moyens d'y porter remède, une idée semblable. Le gouvernement du Roi ne saurait donc faire, sans y bien regarder, un pas de plus dans la même voie et, en restant fidèle à son passé, il doit prendre soin de ne pas s'engager, à la suite des autres puissances, dans une politique qui ne serait pas la sienne et qui compromettrait son avenir (3). »
Les divergences de vues entre les puissances et la France s'aggravaient au point de faire redouter un conflit aigu.
Le ministre de Prusse avait, dans le courant d'avril 1840, demandé à Guizot s'il ne voyait pas un moyen terme permettant de mettre toutes les puissances d'accord. « Il ne m'appartient pas de rien proposer, de rien indiquer (4), même directement. Mon gouvernement est de tous le plus étranger à la question, mais il désire beaucoup qu'elle soit résolue pacifiquement et de concert entre les cinq puissances. Il y a des embarras, il faut que ce qu'on fera se rattache à la note commune du 27 juillet et satisfasse, en une certaine mesure, à ses promesses ; il faut que la dignité, que la situation de tous, soit ménagée et que chacun puisse accepter la transaction sans se donner à lui-même un démenti. Pourquoi n'accorderait-on pas, par exemple, à Mehemet Ali, l'hérédité de l'Egypte et le gouvernement viager de la Syrie ? Autant qu'il m'en souvient, la Porte, dans sa note d'août 1839, en réponse à notre note du 27 juillet, n'a point demandé que Mehemet Ali fût dépossédé du gouvernement viager de la Syrie ; elle lui en a seulement refusé Vhéré-
(1) Palmerston à Noury Eftendi, 11 avril 1840,
(2) Bresson à Thiers, 18 avril 1840.
(3) Guizot à Thiers , 13 avril 1840.
(4) Jd.
l'isolement de la FRANCE 271
dite. Personne, lord Palmerston lui-même, ne pourrait trouver mauvais qu'on ne donnât pas, aujourd'hui, à la Porte plus qu'elle ne demandait elle-même, au début de la querelle. Voilà une transaction possible. Peut-être y en a-t-il d'autres. Je répète qu'il ne m'appartient pas de les proposer. Mais il faut les chercher ; nous finirons par en adopter une. »... Eh ! mon Dieu, l'hérédité de la Syrie accordée au Pacha, l'abandon de Candie, de l'Arabie et du district d'Adana, acceptés comme une concession suffisante, cela même ne serait peut-être pas impossible, si nous étions sûrs, qu'en cas de refus du Pacha, vous serez effectivement avec nous pour l'obliger à en finir, et que nous ne nous retrouverons pas dans la situation où nous sommes aujourd'hui. ...L'empereur de Russie répète sans cesse qu'il ne met pas grande importance à telle ou telle distribution des territoires entre le Sultan et le Pacha ; qu'il est prêt à accepter celle qui conviendra aux autres puissances ; mais que, lorsqu'une fois on aura décidé, la décision doit être efficace, et qu'il ne veut pas s'exposer au ridicule de l'Europe impuissante devant le Pacha. Et l'Autriche elle-même, quoiqu'elle n'ait aucun goût pour les moyens de coercition et ne demande pas mieux que de les éviter, cependant, le jour où l'on se serait mis d'accord sur une transaction, l'Autriche la voudrait efficace et le dirait. Ne vous y trompez pas : si nous étions sûrs que, l'arrangement une fois convenu, les cinq puissances seront bien unies pour peser sur le Pacha de manière à le lui faire accepter, il est probable que, sur l'arrangement même, nous serions plus faciles. »
...J'ai dit que, dans les limites de l'arrangement que j'avais indiqué, nous étions persuadés que le Pacha céderait devant l'accord des cinq puissances. ...J'ajouterai que, dans le cours de notre entretien, M. de Bulow m'a fait soigneusement remarquer, à plusieurs reprises, que M. de Neumann et lui étaient parfaitement d'accord : que M. de Neumann n'adhérait plus absolument à M. de Brunow... qu'il le lui avait prouvé en se refusant à suivre son impulsion. Evidemment, M. de Bulow tenait à me persua der que l'Autriche reprenait, dans la question, un peu d'indépendance et d'action personnelle.
Je m'attends à voir les deux idées suivantes se dégager plus nettement et monter, en quelque sorte, sur l'horizon diplomatique.
Une transaction qui ajoute quelque chose à l'abandon de Candie, de l'Arabie et du district d'Adana, soit quant aux territoires, soit quant au mode de domination du Pacha.
La transaction qui se bornerait à l'abandon de Candie, de l'Arabie et du district d'Adana devenant, peut-être, possible, pourvu que la France" s'unisse entièrement avec les autres puissances pour obliger le Pacha à l'accepter.
272 LA CRISE d'orient de 1839 a 1841 et l'europe
Il importe que le gouvernement du Roi arrête, à ce sujet, son avis et ses résolutions. »
Mais cette question posait aussi celle des moyens de coercition sur lesquels la France avait jusqu'ici fait ses réserves. Ainsi qu'on l'a vu, Bulow faisait remarquer qu'il était^ dans cette question, parfaitement ^ d'accord avec Neumann (1). Guizot rapporta aussitôt cet entretien à Paris, en demandant des instructions. Sur ces entrefaites, il avait reçu de Thiers une réponse catégorique. « L'intention du Roi est d'ailleurs que nous nous refusions, dans l'état actuel de la question, à toute conférence, à toute délibération commune et que jusqu'au moment où nous aurons pu nous mettre d'accord avec le gouvernement britannique^ nous n'ayons, en quelque sorte, de rapports officiels qu'avec les ministres anglais. Il y a un an, avant que les positions diverses ne se fussent nettement dessinées, la Russie a pu, sans qu'on le trouvât mauvais, refuser de prendre part aux négociations, aux simples conversations qu'on avait parlé d'ouvrir à Vienne, uniquement parce qu'elle soupçonnait qu'elle y serait en minorité ; on doit trouver bien autrement naturel qu'aujourd'hui la France répugne, non plus à des conversations, mais à des conférences formelles dans lesquelles il est certain qu'elle aurait à soutenir seule sa manière àe voir, contre quatre Cours unies, à défaut de convictions communes, par des combinaisons bien fortes, sans doute, puisqu'elles décident trois d'entre elles à sacrifier leur véritable opinion à la volonté de ne pas rompre ce faisceau.
Il est d'ailleurs évident que des conférences ouvertes sous le coup d'un dissentiment aussi complet que celui qui existe encore entre nos alliés et nous, ne pourraient conduire à aucun bon résultat (2). »
La tactique du gouvernement français était défendable, mais son erreur consistait à croire qu'il pourrait arriver à une entente amiable avec l'Angleterre dans l'état précaire des choses.
Guizot, fort contrarié de cette communication, après toutes les avances de Bulow et Neumann, qui s'en étaient certainement ouverts à Palmerston, se demandait s'il devait en faire un usage officiel. « La cessation déclarée de toute communication sur la question d'Orient avec les trois autres puissances continentales, l'abandon officiel de tout
(1) Neumann s'était associé à la démarche de Bulow près de Guizot. L'Autriche disair-il, désirait, en Orient, le maintien de la paix et redoutait les moyens de contrainte (nouvelle preuve de la politique à louble face de l'Autriche, si on se rapporte aux explications précédemment données). En effet, quelle eût été la situation de l'Autriche en as de guerre en Orient ? « Ce qui importe, avait dit Neumann, c'est qu'il y ait un arrangement efficace et il ne peut avoir lieu que si nous tombons tous d'accord. L'Empereur, mon maître, st le roi de Prusse le désirent également. Qu'une transaction, agréée par vous, soit proposée ; nous serons fort disposés à l'appuyer et lord Palmerston lui-même y sera amené » (Guizot à Thiers, 16 avril 1840).
(2) Thiers à Guizot, 14 avril 1840.
l'isolement de la FRANCE 273
travail pour amener entre elles et nous un concert efficace, embarrasseraient, irriteraient, non seulement l'Autriche et la Prusse, qui se montrent, en ce moment, bien disposées, mais peut-être le Cabinet anglais lui-même, altéreraient la situation dans ce qu'elle a de favorable et reculeraient peut-être une solution qui semble approcher (1), »
Notre gouvernement, d'autre part, avait été frappé des avances de l'Angleterre et surtout de celles des Cours de Prusse et d'Autriche qui avaient sûrement dû peser sur Londres. « On pourrait offrir à Mehemet Ali l'hérédité de l'Egypte, avec la possession viagère de la totalité du surplus de ses possessions qui, à sa mort, retourneraient à la Porte. On pourrait aussi, après avoir reconnu l'impossibilité de s'entendre sur un -arrangement définitif, convenir du maintien du statu quo indéfini, en déclarant au Vice-roi que, dans le cas où il voudrait le troubler, il s'attirerait l'animadversion de l'Europe. A vrai dire, ni ce dernier plan, qui est de l'Autriche, ni le précédent, ne nous semblent de nature à être utilement adoptés, parce que nous croyons être certains qu'à aucun prix Mehemet Ali ne les accepterait. Cependant, si on les proposait, nous consentirions, je le répète, à les discuter très sérieusement sans opposer, dans cette discussion, aucun parti pris.
D'avancé, vous comprendrez que les facilités que nous sommes disposés à donner pour résoudre cette grande question doivent, pour conserver toute leur valeur, n'être présentées que successivement, à mesure que l'occasion en amène l'opportunité (2). »
Les avances de Palmerston ne l'empêchaient cependant pas de discuter de nouveau avec Guizot sur la prétendue augmentation des forces navales françaises dans la Méditerranée. On se rappelle que Palmerston avait menacé à plusieurs reprises, poussé d'ailleurs par certains hommes politiques, de demander au Parlement le vote de nouveaux crédits pour augmenter les forces navales anglaises. Lord Palmerston avait abordé cette question avec Guizot d'un air visiblement nerveux : cette question posait, en Angleterre, toute la question financière, déjà assez épineuse alors, pour que le gouvernement évitât de demander de nouveaux crédits pour la marine. Peu après, Thiers s'empressait de répondre à Guizot que, là encore, Palmerston exagérait, que neuf de nos bateaux (sur quinze) se trouvaient dans les mers du Levant : « Je n'hésite pas à déclarer que, pour nous décider à en avoir plus de dix entre Malte et la côte d'Asie, il faudrait que la marche des événements nous
(1) Guizot à Thiprs, 16 avril 1840.
(2) Thiers à Guizot, 20 avril 1840.
plaçât dans un état d'isolement, qui, de toute nécessité, amènerait des calculs et des combinaisons nouvelles (1). »
Notre bonne foi, sur ce point, était donc incontestable.
Le 15 avril, un grand Conseil d'État se tint à Constantinople : le collège des ulémas s'y était déclaré contraire à une intervention russe. Cette question brûlante n'était pas la seule qui agitât les esprits et les partis. Aux causes extérieures d'affaiblissement de la Porte, se joignaient les exactions des fonctionnaires et leur avidité. Plusieurs d'entr'eux, convaincus de concussion, jouissaient paisiblement d'une fortune considérable. Partout l'arbitraire et la corruption (2). Reschid Pacha s'efforçait de faire exécuter le hatti shérif de Gulhané, mais il se heurtait à des obstacles, presque insurmontables, parce qu'il menaçait des intérêts particuliers et des situations acquises. L'Empire ottoman n'était plus qu'un grand corps désorganisé dont tous les rouages étaient faussés ou usés ; tâtonnant, hésitant, ne pouvant s'appuyer sur sa force militaire, il était prêt à se jeter dans les bra& du plus offrant. Il faut ajouter toutefois que cette abdication n'allait pas sans quelque résistance de la part des ulémas et du sheikul Islam pour qui la cause de Mehemet Ali était celle même de l'Islamisme. Mais que pouvait, en ce moment, la Porte sans l'intervention des puissances étrangères ?
Malgré les avances apparentes de Palmerston, les rapports anglofrançais avaient pris, depuis quelque temps, en dépit des déclarations officielles anglaises, un caractère particulièrement aigre. On sait l'exaspération de l'Angleterre devant nos progrès dans l'Afrique du Nord. Elle venait d'en donner une preuve tangible. « Relativement aux bruits qui ont couru il y a quelque temps, que l'empereur du Maroc aurait déclaré la guerre à la France, j'ai instruit le prince de Metternich de ce qui s'était passé entre mon gouvernement et le gouvernement français, à l'égard des territoires de Tunis et du Maroc, selon que Votre Seigneurie l'avait établi dans la lettre qu'Elle m'a écrite (3). » Or, Palmerston émettait maintenant la prétention de faire considérer commt une question européenne^ toute extension de la France sur la côte sud est de la Méditerranée. Lord Beauvale en ayant entretenu le prince de Metter-
(1) Thiers à Guizot, 27 avril 1840.
(2) Parmi les révocations les plus sensationnelles, figurait celle d'Hafiz Pacha, gou- A'erneur d'Andrinople, pour cause de mauvaise gestion. Cette mesure avait produit sur toute la population une impression considérable (Lord Fonsonby à Palmerston, 4 mai 1840).
(3) Lord Beauvale à Palmerston, 18 avril 1840.
l'isolement de la FRANCE 275
nich, celui-ci déclara partager le sentiment de Palmerston sur cette question et pensait qu'on devait la régler, selon lui, « par un échange d'une déclaration de principes entre les puissances. « « Je n'ai fait,dit Beauvale, là-dessus, aucune observation. Mon dessein était de bien faire ressortir au prince que l'extension française dans le nord de l'Afrique est une question européenne plutôt qu'une question anglaise. Le chancelier étant tombé d'accord avec moi sur ce principe, l'usage qui doit en être fait demeure dépendre du choix de mon gouvernement (1). »
Mais Beauvale avait élargi la question en proposant d'établir un lien entre la question d'Egypte et celle de la Méditerranée orientale, et, suivant sa coutume, Metternich avait déclaré se rallier aux vues de l'Angleterre. Pouvait- on viser plus directement la France ?
A Constantinople, Ponsonby avait ressenti le plus vif mécontentement de la nomination du capitan Pacha (Achmet Fazy Pacha), comme commandant en chef des flottes turque et égyptienne. Il saisit cette occasion pour exciter encore Reschid Pacha contre Mehemet Ali. Reschid avait déclaré « qu'il était heureux que Mehemet Ali ait jeté le masque et que personne ne pût maintenant s'y tromper (2). » Il s'était ensuite répandu en longs remerciements sur la politique du gouvernement anglais à l'égard de la Porte et la confiance qu'on pouvait avoir en elle. De son côté, le colonel Hodges, dont l'hostilité à l'égard de Mehemet Ali s'affirmait, insistait, dans sa correspondance, sur le fait que « Mehemet Ali était soutenu par l'appui secret et les assurances d'une puissance européenne de premier rang et qu'il était entièrement prêt et résolu à toute éventualité (3). »
Palmerston venait d'inviter les Lords Commissaires de l'Amirauté à faire stationner deux ou trois vaisseaux de ligne dans le voisinage des Dardanelles, tout prêts à se diriger sur Constantinople, si la Porte le demandait. Les intentions du Vice-roi d'Egypte, signalées par Hodges, correspondaient à peu près à ce que Mehemet Ali avait dit à Cochelet ; mais n'était-il pas assez singulier, alors qu'officiellement les gouvernements de Russie, de Prusse et d'Autriche semblaient d'accord contre le Pacha dans leurs communications respectives, de voir Hodges écrire que leurs consuls à Alexandrie « n'opposaient à l'intrépidité et aux progrès continus du Pacha que la désunion et la froideur mutuelle, la méfiance et une complète répugnance à coopérer pour atteindre un but commun (4). » Hodges relevait ces contradictions : « Je me bornerai dit-il, à inférer qu'une ligne de conduite aussi évidente n'a
(1) Lord Beauvale à Palmerston, 18 avril 1840.
(2) Ponsonby à Palmerston, 14 avril 1840.
(3) Hodges à Palmerston» 18 avril 1840.
(4) Id.
276 LA CRISE d'orient de 1839 a 1841 et l'europe
pas été adoptée sans les instructions de leurs Cours respectives (1). » Ce qui était évident, c'est que le Tsar continuait à faire preuve de condescendance à l'égard de l'Angleterre. Le 4 mai 1840, il avait reçu iord Clauricarde en audience privée et lui disait « qu'il considérait la récente nomination du capitan Pacha par Mehemet Ali comme un acte flagrant d'insolence et de défi. Il dit que Mehemet Ali avait eu tout le temps nécessaire pour se fortifier lui-même et concentrer une grande force pour défendre l'Egypte, tandis que ses intrigues et l'esprit d'insubordination des populations de la Syrie empêcheraient le Sultan et les alliés de profiter du retrait de ses troupes de Syrie.
Sa Majesté Impériale dit que notre consul d'Alexandrie a parlé sur un ton et dans l'esprit qui convenaient, mais qu'il y aurait dû avoir une flotte pour appuyer ce langage qui, à l'état de simple menace, a été plus mauvais qu'utile aux alliés, car il a donné à Mehemet Ali un avertissement qu'il était trop sage pour négliger. L'Empereur est alors revenu aux intrigues du Pacha en Turquie, et dit que ses émissaires ont été découverts sur les frontières de Perse, de Russie et dans Kars ; que Mehemet Ali espère ainsi troubler et occuper les Russes, ce qui n'était pas sot de sa part.
Sa Majesté Impériale m'adit qu'elle gardait encore confiance dans la fermeté du gouvernement britannique, mais qu'EUe était fâchée de voir tant de temps perdu et que si les intrigues de Mehemet Ali continuaient pour exciter des troubles en Asie-Mineure, en Arménie et sur les frontières russes, de nouvelles complications et de nouvelles difficultés pouvaient en résulter.
J'ai fait remarquer à Sa Majesté que, bien qu'on n'ait rien gagné avec ce délai, il était sage de le maintenir aussi longtemps qu'on aurait l'espoir de réaliser la complète entente entre les grandes puissances et d'écarter toute chance d'une guerre européenne, et que j'estimais que rien ne devait être négligé par nous dans ce but.
L'Empereur a saisi fréquemment l'occasion, dans le cours de la conversation, de me répéter la parfaite confiance dans le gouvernement anglais et sa satisfaction de la bonne et cordiale entente qui existe entre la Russie et l'Angleterre, ce qui le rassure et dissipe sa sérieuse anxiété sur les affaires extérieures (2).
(1) Hodges à Palmerston, 18 avril 1840.
(2) ï Si nous nous sommes plus particulièrement tournés vers l'Angleterre, c'eik qu'il nous a paru que sa manière de voir se rapprochait davantage de la nôtre et que, malgré nous, on cherchait à nous envelopper dans une conférence de Vienne, dont M. de Metternich voulait accaparer la direction, ou, dans une conférence de Constantinople qui ne nous convient pas. Nous ne demandons qu'à en finir » (Le comte Orloff à Bresson, 3 avril 1840). Orlofl laissait bien ainsi percer le dépit de la Russie en voyant Metternich réclamer une conférence à Vienne.
l'isolement de la FRANCE 277
p. s. Le comte de Nesselrode semble croire qu'il est possible que les observations de Votre Seigneurie à M. Guizot relativement aux engagements contractés par la France dans la note collective à la Porte de juillet dernier puissent produire bon effet. Son Excellence a confiance que la France se joindra aux autres grandes puissances et qu'alors Mehemet Ali sera remis à la raison (1). »
Bien que Ponsonby crut devoir rassurer la Porte sur les difficultés d'une avance immédiate d'Ibrahim, il incitait néanmoins celle-ci à prendre toutes les mesures pour sa propre défense. Il apparaissait que vingt-trois mille hommes pourraient être employés aussitôt ; mais, dans cette circonstance encore, se manifestaient l'incurie et l'improbité des hauts fonctionnaires ottomans.
Le 26 avril 1840, lord Ponsonby écrivait à lord Palmerston que le Serashica Halil Pacha atermoyait, ne faisait pas son devoir et qu'il paralysait, en quelque sorte, tout le monde (2), ne pensant qu'à battre monnaie. Cette inactivité avait décidé la Porte à envoyer Riza Pacha comme général en Asie et à placer sous son commandement immédiat Scutari et tout le pays au-dessus de Moudania, où l'on se proposait d'établir un camp de protection contre toute attaque d'Ibrahim.
Lord Ponsonby poussait d'autant plus la Porte à armer que ses agents secrets l'avaient avisé qu'un mouvement révolutionnaire se préparait à Smyrne ; l'ambassadeur anglais en Turquie en rejetait naturellement toute la responsabilité sur Mehemet Ali, d'accord en cela avec l' Internonce à Constantinople qui avait reçu les mêmes nouvelles (3).
(1) Lord Clauricarde à Palmerston, 4 mai 1840.
L'empereur de Russie venait de renvoyer enfin à Paris le comte Pahlen, mais il n'en avait pas caché publiquement, à un dîner, son dépit : « Je n'étais nullement pressé de le renvoyer, cependant mes ministres étaient d'une opinion contraire, et en ces sortes d'affaires, je finis par me conformer à leur avis » (Kaisersfeld à Metternich, 12/24 mars 1840).
(2) Record Office, Londres.
(3) Le 13 mai 1840, lord Ponsonby écrivait à Palmerston qu'il espérait que, le ca* échéant, dix huit mille hommes de troupes marcheraient immédiatement vers une position choisie entre Ismid et Scutari, dans la seule route où pourrait passer Ibrahim Pacha, s'il tentait une attaque. « La position est, par elle-même, très forte et la route peut être commandée par les canons des vaisseaux de la mer Noire. Je pense qu'Ibrahim ne s'aventurera pas à effectuer une telle attaque. Ce serait de sa part une audace extrême de la tenter quand il connaît tous les préparatifs qui sont faits pour y résister, car une défaite ou un recul serait, pour lui, la ruine totale... La dépense de ces opérations ne sera pas très lourde pour la Porte : on ne risque rien en prenant ces mesures ; car si les troupes étaient battues, le résultat ne serait pas pire que celui qu'entraînerait une marche de Mehemet Ali au bord de la mer où les alliés devront l'arrêter, ou lui permettre d'être maître de Constantinople. Là, une résistance, en mettant les choses au pire, serait plus aisée, surtout si les alliés mettent en œuvre leurs forces maritimes, ou si l'Angleterre seule se sert de celles qu'elle a entre les mains d (Lord Ponsonby à Palmerston, 13 mai 1840).
En outre, une expédition de deux mille hommes environ de troupes régulières otto-
278 LA CRISE d'orient de 1839 a 1841 et l'europe
Le 20 avril 1840, Thiers avait répété à lord Granville que Guizot était autorisé à discuter avec Palmerston et avec les représentants des puissances, sur les moyens d'établir la paix entre le Sultan et Mehemet Ali et que le gouvernement français était prêt à peser sur le pacha d'Egj'-pte pour qu'il consentît à un arrangement qui, tenant compte de sa position et de ses moyens de résistance, aurait la plus petite chance d'être accepté (1). Thiers en avait profité pour lire à Granville, en témoignage de sa bonne foi, les instructions qu'il avait envoyées à Cochelet qui avait l'ordre formel de modérer les prétentions du Mehemet Ali et « de lui faire clairement entendre que la France ne sacrifierait pas son alliance avec l'iVngleterre aux intérêts du Pacha (2). » Thiers ne manqua pas, en cette occasion, de dire à lord Granville que le ton cassant du colonel Hodges avait surexcité Mehemet Ali, au lieu de l'apaiser (3). En tenant un pareil langage les agents anglais assumaient évidemment une lourde responsabilité.
Les assurances de Thiers ne changeaient rien à la situation. Au sujet de la Syrie, les points de vue de la France et des autres puissances continuaient à être absolument divergents, malgré les preuves de bon vouloir données par Thiers (4). Comment, dans de telles conditions.
mânes et quelques troupes irrégulières se préparaient à partir pour la côte d'Albanie afin de dis[ierser les troupes albanaises qui pouvaient être rassemblées en vue d'un embarquement pour l'Egypte sur l'instigation des agents de Mehemet Ali et de réprimer les désordres qui pourraient se produire (Le colonel Saunders, agent anglais à Janina, à Palmerston, 13 avril 1840).
On sait que des agents de Mehemet Ali cherchaient à recruter des troupes albanaises.
(1) Lord Granville à Palmerston, 20 avril 1840.
(2) l^r mai 1840,
(3) Id.
(4) Et pourtant, les représentants des trois grandes Cours continentales tenaient à Paris le même langage que leurs collègues de Londres. Ils esquissaient quelques avances au gouvernement français: « J'ai remarqué le soin avec lequel le comte Pahlen a écarté l'idée que l'empereur Nicolas pût penser à diriger une expédition contre Mehemet Ali pour l'obliger à abandonner la Syrie » ( Thiers à Guizot, 4 mai 1840). Nous savons qu'au milieu de ses difficultés financières, et extérieures, la Russie ne devait certes pas tenir à la guerre. De là son attitude plus condescendante, au moins en apparence, car ses sentiments intimes pour nous n'avaient pas changé :
« S'il y a quelque importance à attacher à la volonté manifestés aujourd'hui par l'Autriche d'appuyer un plan d'accommodement qui donnerait à Mehemet Ali, avec l'hérédité de l'Egypte, la possession viagère de la Syrie, c'est uniquement pour qu'on pût y voir un symptôme de l'embarras et de l'hésitation des Cabinets qui voulaient imposer au Pacha de si dures conditions.
Les perpétuelles tergiversations par lesquelles a été marquée depuis un an la politique du Cabinet de Vienne ne permettent pas, au surplus, d'attribuer beaucoup de valeur à un retour si incomplet vers des idées plus raisonnables. Nous ne pouvons pas oublier que, lorsque M. de Ficquelmont, en l'absence de M. de Metternich, avait cru pouvoir adhérer à un projet bien autrement favorable à Mehemet Ali, M. de Metternich, tout en arrêtant au passage l'expression officielle de cette adhésion, déclare pourtant qu'il ne la rétractait pas, que seulement il la croyait prématurée,
11 est par trop évident que le seul principe auquel l'Autriche soit resté fidèle dani
l'isolement de la FRANCE 279
Werther avait-il pu récemment dire à Bresson que ses espérances dans la question d'Orient étaient grandes et que tout faisait entrevoir que l'accord entre la France et l'Angleterre s'établirait ? Rendons pleine justice à certains de nos orateurs dans les Chambres françaises. Déjà, le 13 juin 1839, Dreux-Brézé, à la Chambre des pairs, n'avait pas hésité à dire que « si une lutte s'engageait à l'occasion des affaires d'Orient, on reconnaîtrait l'impossibilité de maintenir l'alliance franco-anglaise », et il avait préconisé l'alliance russe. Le 14 avril 1840, Noailles reprenait le même thème à la Chambre des députés, s'appuyant sur les mêmes arguments. L'avenir devait, leur donner raison.
A ce moment, le Cabinet de Berlin se montrait préoccupé de la santé du roi de Prusse qui déclinait rapidement. Bresson rappelait ce que la France perdrait par la mort de Frédéric-Guillaume III. « De tous les souverains, il est le premier, il est le seul peut-être qui ait accepté fraiichement la Révolution de Juillet, qui en ait reconnu la justice, qui ait compris, admiré, secondé notre Roi ! » La Prusse avait, en effet, reconnu la Monarchie de juillet presqu' aussi spontanément que l'Angleterre, mais est-il bien exact de dire qu'elle en avait reconnu la justice (1)? Rappelons-nous la correspondance des agents bavarois à Berlin avec le roi de Bavière au moment de l'agitation française qui, en 1830, avait déjà tant contribué à précipiter la marche vers l'unité allemande (2).
La Prusse n'avait point, en réalité, de sympathie réelle pour la France, mais elle se taisait, se recueillait et attendait. Frédéric- Guillaume III avait, sans doute, de solides qualités aux yeux du peuple allemand, dont il devait continuer à fortifier la situation intérieure et extérieure ; mais de là à ce qu'il professât pour la France la sympathie ardente que signalait notre agent à Berlin, il y avait loin. Dans son testament, Frédéric- Guillaume III invoquait le souvenir des guerres de l'indépendance, que la Prusse considérait comme son plus grand titre de gloire. Cette indépendance n'avait-elle pas ébranlé la puissance du conquérant dont chaque victoire était une semence de haine contre la France? « Les sages décrets delà Providence m'ont soumis à de rudes et pénibles épreuves dans mes affections privées et par les malheurs
cette grande question, c'est la volonté absolue de ne pas nous donner raison contre les autres Cabinets, alors même que nos intérêts et nos vues sont, au fond, d'accord avec les siens ». (Thiers à Guizot, 4 mai 1840).
La parole de l'Autriche était, en réalité, sujette à caution. Et que dire en ces conjonctures, à Alexandrie, du colonel Hodges, qui, par son attitude poussait Mehemet Ali à des armements inquiétants poxu- Constantinople, découragée, et doutant ûe la possibilité d'un accord?
(1) Rappelons qu'en 1840, la visite que les princes de France avaient faite à la Prusse en 1836 n'avait pas encore été rendue,
(2) Voir notre ouvrage sur « 1830 », pages 542 à 546.
280 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'europe
qui ont frappé ma patrie. En compensation, Dieu (que d'éternelles actions de grâce lui en soient rendues) m'a permis d'assister à des événements éclatants, heureux et consolants. Parmi les premiers, et, en première ligne, je compte la lutte glorieuse de 1813 à 1815 (1). » Et ses conseils à son fils : « Avant tout, tâche d'entretenir la bonne intelligence entre la Prusse, la Russie et l'Autriche ; leur union est comme la pierre fondamentale de la grande alliance européenne. » Le maintien de la Sainte Alliance et, en particulier, de l'alliance continentale des trois Cours du Nord, apparaissait donc à Frédéric- Guillaume III (qui avait légué au Tsar son épée), comme la base de la politique extérieure de la Prusse (2).
Dans le passé, la Sainte Alliance avait toujours été dirigée contre la France. La préconiser à son successeur ne semble pas, à la vérité, de la part de Frédéric-Guillaume III, une marque de si grande sympathie pour notre pays I Et n'y a-t-il pas lieu de se montrer surpris de ce qu'écrivait, le 13 juin 1840, à Bresson, notre ministre des Affaires étrangères : « Ce n'est pas sans une vive douleur que Sa Majesté a appris la mort d'un souverain à qui Elle portait, depuis longtemps, une affection sincère et profonde. Le monarque vénéré qui a si puissamment contribué au maintien et à l'affermissement de la paix générale n'était nulle part mieux apprécié qu'en France et nulle part sa perte ne causera plus de regrets (3). »
Bresson, maintenant, présente ainsi le nouveau Roi : « Tous ceux qui ont approché le Roi ne parlent que de l'effusion de ses bons sentiments ; Le Roi semble vouloir mettre et borner sa gloire à suivre la trace de son père. L'un de mes prédécesseurs écrivait, deux jours après la mort de Frédéric-Guillaume II, le 18 novembre 1797 : « Le règne de la justice, de l'ordre et de l'économie commence. Deux jours après celle de Frédéric-Guillaume III, je crois pouvoir déjà prédire que ce règne va continuer (4). » Notre ambassadeur était encore sous l'impression
(1) Le nouveau roi de Prusse livra à la publicité deux documents du feu roi, datés du 1er décembre 1827. On lisait dans l'un, adressé à son fils : « Garde-toi de cette manie d'innovation qui est devenue si générale, garde-toi de ces nombreuses théories actuellement existantes et qu'on ne peut mettre en pratique, mais garde-toi aussi de tomber dans un autre excès, qui pourrait être aussi funeste, je veux dire d'une prédilection exclusive pour les institutions antiques. L'armée est supérieurement organisée ; elle justifie mon attente dans la paix comme pendant la guerre. Puisset-elle ne jamais perdre de vue sa haute mission, puisse aussi la patrie ne jamais oublier ce qu'elle lui doit 1 »
(2) Cette pensée se retrouve dans la plupart des lettres privées et des testaments des rois de Prusse depuis 1740. (Voir à ce sujet les Testaments politiques des Hohenzollern , par KiiNTZEL et Hass, Berlin).
(3)- Thiers à Bresson, 13 juin 1840.
^ (4) Bresson à Thiers, 9 juin 1840.
l'isolement de la FRANCE. 281
d'une audience dans taquelle le nouveau Roi lui avait dit : « Le roi Louis- Philippe est pour moi une espèce de palladium. C'est ainsi que je pense, que nous pensons tous... Au reste, le bruit de l'accueil que j'ai reçu de Sa Majesté remplissait Berlin aujourd'hui (1). »
La part faite à la sincérité dans les paroles du. roi de Prusse qui désirait certainement la paix à tout prix, écoutons le jugement d'un écrivain allemand sur le roi Frédéric-Guillaume IV (2) : « En politique extérieure, le chemin paraissait tout tracé au monarque dans la conservation des voies et des fondements de son père. Comme barrière contre la Révolution, il préconisait, en première ligne, l'alliance des puissances orientales : Prusse, Russie, Autriche. Le sentiment profond qu'il avait de la nécessité d'abattre la révolution lui inspirait un sentiment de respect pour le prince de Metternich (3). ...En outre, le Roi avait un vif désir de conclure un accord étroit avec l'Angleterre. Celle-ci lui paraissait l'alliée naturelle
(1) Bresson à Thiers, 28 juin 1840.
Peu après, le général de Ségur fut envoyé par Louis- Philippe en mission spéciale, auprès Roi qui se montra fort effrayé devant la cérémonie de la translation des cendres de Napoléon I^', Lq crainte d'un mouvement populaire pouvant dégénérer en mouvement révolutionnaire, hantait visiblement l'esprit du monarque, comme il hantait, depuis 1830, l'esprit de la plupart des souverains d'Europe en les aigrissant contre la France et son gouvernement. Ségur s'était efforcé de rassurer le Roi. 11 avait insisté sur l'excellent esprit de la garde nationale et sur les dernières élections dans cette même garde (Ségur à Thiers, 7 juillet 1840). 11 avait assuré « qu'il ne restait plus que deux points d'irritation capables de volcaniser encore la France, et plus encore qu'il y a cinquante ans, puisque la richesse était doublée et sa population accrue de plus d'un tiers ; l'un tout intérieur, la passion de l'égalité, mais qu'avec la dynastie actuelle, ce point était entièrement hors de question : l'autre, tout extérieur, le point d'honneur, l'orgueil national, mais que ce point, aussi chatouilleux que l'autre, était de même hors de question, grâce à la sagesse remarquable de la plupart des gouvernements de l'Europe, auxquels l'habileté du Cabinet de Berlin avait donné le plus heureux exemple. »
Frédéric-Guillaume IV avait alors dit : « Nous voulons la paix, nous ; l'Europe ne demande que du repos. Ce repos ne pourrait être troublé que par la France. » Dans le moment où je parlais de la confiance de la nation dans le Roi, il a dit : « Oui, elle a raison, c'est au roi auquel tient tout. C'est à lui que nous devons, depuis dix ans, le repos général » (Ségur à Thiers, 7 juillet 1840).
(2) KuRT Fritzsche, La politique anglaise de Frédéric- Guillaume IV. Dresde et Leipzick,
(3) Le marquis Pallavicini, ministre c'e Sardaigne à Munich, confirmait (26 juillet 1840), cette sympathie du nouveau Roi pour Metterrich : « L'avènement de Frédéric- Guillaume IV est un événement heureux pour le prince de Metternich, S. M. ayant en lui une intime confiance » (Archives d'Etat à Turin).
« On sait et on dit souvent (à Saint-Pétersbourg), que Votre Altesse est bien nécessaire à toute l'Europe » (Kaisersfeld à Metternich, le 8/20 avril 1840). L'opinion en Russie, tout au moins dans les sphères officielles, était donc la même. Mais aussi l'Autriche semblait avoir abandonné une prande partie de son influence en Orient. « Les principautés de Moldavie, de Valaquie et de Serbie sont tout à fait sous l'influence russe et obéissent à son mot d'ordre. ...Toute la frontière d'Autriche contre la Russie est ouverte. On n'a pas encore commencé à y construire des forteresses... Partout, on voit la plus grande condescendance du Cabinet impérial envers la Russie. « Ainsi par-
de la Prusse, parce que ces deux Etats représentaient les deux puissances protestantes de VEurope (1). » Toutefois, le comte Colloredo ministre d'Autriche à Munich, ne cachait pas que les « ultra catholiques attendaient du changement de règne des suites favorables dans les questions religieuses, une modification de la conduite tenue prédécemment (2). »
Ainsi, une fois de plus, le côté confessionnel, trop souvent méconnu par nos gouvernements successifs dans les relations internationales, entrait en ligne de comptée. Les écrivains allemands eux-mêmes dépeignent ainsi les tendances du nouveau Roi : profonde sympathie pour la Sainte Alliance et pour l'Angleterre protestante. Mais alors que restait-il pour la France ? Sans doute, peu de chose (3).
La Quotidienne publiait alors sur le nouveau monarque cet article qui nous parait avoir trouvé la note exacte (4) : « La Révolution de juillet trouva dans le prince royal un des plus vifs opposants à la reconnaissance de la dynastie d'Orléans... La Révolution belge dc*ana encore plus de vivacité aux sentiments du prince royal et les relations de parenté entre la Cour de Berlin et celle des Pays-Bas aidant, la déchéance des Nassau-Orange trouva un des plus ardents adversaires dans l'héritier du roi de Prusse... Il est juste de dire que la question polonaise trouva dans le prince royal un de ses défenseurs le» plus éclairés. Les raisons qu'il fit valoir à cette époque en faveur de la nationalité polonaise, de la saine politique qu'il y aurait pour la Prusse et l'Allemagne à ne point tolérer l'anéantissement du royaume de Pologne furent plaides vainement par lui, au Conseil d'État (5). ...Le prince est peu enclin aux idées constitutionnelles, mais fortement
lait, le 2 avril 1840, le baron de Lerchenfeld, ministre de Bavière à Vienne) et ces réflexions émises dans une lettre au Roi de Bavière n'étaient que trop vrais.
(1) Ceci n'empêchait pas Werther, dans un accès d'expansion, de dire à Bresson : « Il faudrait la patience d'un ange pour traiter avec lord Palmerston. Tout ce que vous écrit M. Thiers est on ne peut plus raisonnable. » II ne ménageait pas non plus lord Ponsonby qu'il accusait d'exercer la plus funeste influence sur l'esprit de Palmerston (Bresson à Thiers, 29 juin 1840).
(2) Le comte Colloredo à Metternich, 16 juin 1840.
(3) Le premier acte du nouveau Roi fut de choisir comme aide de camp général, le général Neumann, chargé de diriger, dans le Cabinet du Roi, les alïaires militaires. Neumann s'était spécialement signalé pendant les guerres de 1812 à 1815. Il était 1 un des plus ardents contre Napoléon. On annonçait aussi que le nouveau Roi, en se rapprochant de la noblesse westphalienne, paraissait vouloii' abandonner l'attitude hostile de son prédécesseur vis-à-vis des catholiques, afin de leur enlever ainsi un motif de rapprochement avec la France.
(4) 17 juin 1840.
(5) Les idées du prince royal sur la Pologne avaient déjà été émises à la fin du XYni« siècle, par Bonneau, consul général de la République française en Pologne, qui envoyait ce curieux rapport :
« ...La Prusse regrette déjà la barrière qui la séparait de la Russiei et tout indique qu'un
l'isolement de la FRANCE 283
«onvaincu de la nécessité d'une large application du système municipal et de l'extension des pouvoirs des États provinciaux... Le prince Guillaume, aujourd'hui le plus proche héritier de la Couronne, marié à une nièce de l'empereur Nicolas, est celui de tous les princes prussiens qui penche le plus fortement vers l'alliance russe. »
Ces détails indiquent que sous le nouveau règne, la Prusse ne devait pas, bien au contraire, se mettre en Orient au travers des projets de l'Angleterre et de la Russie. A Saint-Pétersbourg, on avait ressenti une vive irritation des articles publiés en France par des journaux ministériels sur les entretiens de Soult et de Medem. Nous savons combien ces entretiens revêtaient souvent de raideur et avec quel sens de la justice Soult avait souvent mis en lumière l'attitude blessante du Tsar à notre égard (1). Rien d'étonnant à ce que quelques journaux français exagérassent encore la note. Le Tsar lisait ces articles qui provoquaient chez lui de véritables accès de fureur : « J'ai pu croire que nous touchions au point où les relations des deux Cours allaient décidément prendre un caractère de rupture. M. de Nesselrode m'évitait, M. de Pahlen aussi... Chacun tenait pour certain que l'ambassadeur ne devait plus retourner à Paris. On attendait de jour en jour mon départ comme conséquence inévitable (2). » Barante relatait ensuite cette conversation qu'il avait eue avec Nesselrode : .
Nesselrode. — ...On agit et on parle à Paris de façon à réveiller l'irritation.
Barante. — ...Au moins, faudrait-il qu'un signe manifeste noua
arrangement qui lui rendrait cette barrière, en lui procurant d'u?i autre côté des avantagea réels, serait accueilli à Berlin.
« La Cour de Vienne qui ne peut être non plus indifférente à un voisinage dont l'effet peut devenir dangereux dans celles de ses provinces qui sont peuplées de Grecs, serait, d'ailleurs, forcée par nos succès de. consentir à la rétrocession de la Galicie, si nous en faisions une condition nécessaire de la paix que nous voudrons bien lui accorder.
« Il sera plus difficile d'amener le Cabinet de Pétersbourg à consentir à cette restauration ; mais, d'une part, les dispositions pacifiques de l'Empereur, celles qu'il a personnellement manifestées sur la Pologne, peuvent être mises à profit dans cette circonstance. On doit lui représenter que les provinces polonaises qui bordent le Niester et qui ont été son partage, seront entre le Turc et lui une source éternelle de dissensions et de guerres prochaines...
« Le citoyen Bonneau ajoute que les Polonais envahis, asservis, ne .sont pas soumis, qu'ils sont plus polonais que jamais, que leur espérance unique est dans la France, qu'ils sont prêts à suivre toutes ses directions ; mais que désarmés, comprimés, surveillés, la mo-indre tentative pourrait leur être funeste, et que leur rétablissement ne doit et ne peut s'opérer que par la voie de la négociation et par des arrangements que nous pouvons faire agréer ou imposer à l'Europe » {Arch. Nat., A. F. III, 74).
(1) Soult avait même envoyé à Barante une lettre fort violente destinée à être communiquée au Cabinet russe, mais, par crainte de nouvelles complications, Barante n'avait pas cru devoir la remettre,
(2) Barante à Soult, 5 mars 1840.
284 LA CRISE d'orient de 1839 a 1841 et l'europe
persuadât que les deux gouvernements peuvent vivre en bonne intelligence et en échangeant de^ procédés convenables,
Nesselrode. — Vous voulez que le comte de Pahlen parte, et bien {pesant ses paroles) il partira... La déterriiination formelle et positive de le faire partir vous sera communiquée... Donnez-moi trois jours et vous aurez une réponse...
Quand je me suis retrouvé avec M. de Nesselrode, je lui ai dit que le départ du comte de Pahlen était heureux, mais, qu'au vrai, c'était peu de chose si ce n'était pas le signe et le commencement d'une autre conduite avec nous...
Je crois lui ai- je dit, que le moment est favorable pour un tel changement. Vous avez espéré de votre rapprochement avec l'Angleterre un autre résultat que celui où vous êtes parvenu. Les affaires d'Orient vont être traitées par tous. Cette situation de l'Europe, qui dure depuis bientôt dix ans, et qui, peut-être, déplaît à vous par certains motifs, à d'autres par des motifs différents, est plus nécessaire et, par conséquent, plus stable que vous ne l'avez pensé. Vous remarquez avec raison qu'elle manque de sécurité. Acceptez-la franchement et vous lui donnerez ainsi la portion de sécurité qui dépend de vous... Nous ne demandons rien, nous n'avons rien à vous offrir. D'ailleurs, il n'en peut être question, on ne s'allie que lorsqu'on a un but commun. Ce but est le maintien de la paix, et tous la veulent sincèrement. Il ne s'agit donc que d'avoir des égards mutuels, de se parler un langage conciliant, de ne pas avoir une poHtique personnelle différente de la politique du gouvernement. Tout cela est simple et facile. Vous le désirez autant que moi. »
La conclusion avait été que Nesselrode ferait approuver par l'Empereur une lettre adressée au comte de Medem... où le vœu et la promesse d'une bonne intelligence entre les deux gouvernements seraient exprimés en termes positifs et le retour de Pahlen annoncé comme gage de relations meilleures (1). Barante ajoutait qu'oi était bien convaincu à Saint-Pétersbourg que l'accord des puissances n'établirait rien de définitif en Orient, qu'il n'en résulterait qu'un provisoire plus ou moins bien réglé. « C'est ce que le Cabinet de Saint-Pétersbourg avait toujours souhaité (2). » D'ailleurs, cet accord était encore problématique, tout au moins en ce qui concernait la France ; mais qui ne comprenait, par la récente conversation du Tsar, rapportée plus haut, avec lord Clauricarde, que le secret désir du Tsar était toujours d'exclure la France
H) Barante à Soult, 5 mars 1840.
(2) Id.
l'isolement de la FRANCE 285
de cet accord, éventualité que semblait rendre réalisable le langage de Metternich envers le Czar. Le chancelier cherchait à se faire pardonner ses velléités d'indépendance (1).
Pourtant le Tsar n'avait pas encore paru renoncer à tous préparatifs militaires. Il venait d'entrer en pourparlers avec le chef des établissements Seraing, en Belgique, pour obtenir la cession de ses usines et de tout ce qui constituait l'exploitation à la condition que le matériel et les employés seraient transférés en Russie. On annonçait, en outre, que la Russie voulait accroître rapidement le nombre des bateaux à vapeur de la marine impériale. Or, comme la Russie n'avait point à assurer de service colonial maritime, point de doute qu'elle ne voulût augmenter ses moyens de transports sur les côtes de la mer Noire, de la Baltique et de la Caspienne. Toutefois, les hommes d'État russes déclaraient expliquer ces accroissements par des vues purement économiques. Barante constatait une sorte d'accalmie en Russie dans la fièvre de la question des affaires d'Orient, mais encore peut-on le taxer d'optimisme quand il déclarait « qu'on avait cessé d'y craindre notre action et notre influence (2). »
L'accalmie dont parlait Barante ne provenait-elle pas plutôt de l'accord étroit existant maintenant entre Londres et Pétersbourg et qui pouvait exclure toute chance de guerre? Certes, le gouvernement russe continuait à préférer, comme le disait Barante, « que la protection de V Empire ottoman ne prît pas la forme d'un partage commun (3) ; mais notre agent était le premier à reconnaître le redoublement de prévenances réciproques des Cours de Londres et de Saint-Pétersbourg, a Jamais lord Palmerston n'a pris un tel soin de ne rien faire qui puisse blesser la Russie. » En cela, Barante raisonnait fort juste (4).
Le comte Pahlen venait enfm d'arriver à Paris et avait eu une longue conversation avec Thiers qui n'avait fait que lui répéter que le gouvernement français persistait dans ses vues et dans son refus de se prêter contre Mehemet Ali à des mesures coercitives. Quant à la note de Noury Efîendi, il s'était borné à y accuser réception. « L'intention du gouvernement du roi étant de n'y donner aucune suite (5)... En résumé, disait Thiers, le gouvernement du Roi est prêt à négocier.
(1) Barante à Thiers, 18 mars 1840.
(2) Barante à Thiers, 4 avril 1840.
(3) Barante à Thiers, 14 avril 1840.
(4) « A Londres, ils sont devenus pour moi d'une politesse extrême ; nous sommes au mieux ensemble. » Ainsi parlait le Tsar dans un entretien avec Kaisersfeld, au début de mai 1840 {Archives de Vienne). L'Empereur ajoutait qu'il ne croyait pas à la sincérité de l'accord entre la France et l'Angleterre et qu'il n'avait aucune confiance dans la durée de V ordre des choses en France (Kaisersfeld à Metternich, 1/13 mai 1840).
(5) Thiers à Barante, 25 avril 1840.
286 LA CRisK d'orîent de 1839 a 1841 et l'europe
Il ne consentira, il est vrai, à entrer dans aucune conférence, dans aucune délibération commune et formelle, parce qu'il croit qu'il pourrait en sortir de nouvelles complications. Il ne fait aucune proposition ; il ne prend aucune initiative, mais si le projet de transaction qui avait été mis en avant et qui consistait à donner à Mehemet Ali, moyennant la rétrocession d'Adana, de Candie et des villes saintes, l'investiture héréditaire de la Syrie et de l'Egypte, si ce projet qu'il croit réunir plus qu'aucun autre les conditions de succès, était agréé par les Cours alliées, il n'hésiterait pas à user de toute son influence pour aider Mehemet Ali à l'accepter (1)... »
« Restituer la Syrie entière ou en partie, si cela était possible, avait ajouté Thiers, serait donner à la Porte un accroissement territorial dommageable, une source de dépenses infructueuses pour rester maîtresse d'un pays qui se débat contre toute autorité, une source permanente de conflit avec son puissant vassal. Il est de votre intérêt comme du nôtre d'avoir entre l'Europe et l'Asie de ce côté là, une puissance indépendante. Je pense qu'entre le Balkan et le Taurus chaque puissance est assez forte et la Russie plus que toute autre pour défendre le Sultan. Au delà du Taurus, nous sommes tous plus ou moins faibles, car il ne faut pas se faire illusion sur les forces militaires du Vice-roi ; elles sont considérables. Ajoutez à cela les difficultés d'une guerre lointaine dans des contrées qui offrent peu de ressources et avec des populations armées. Voyez ce que nous vaut l'Algérie, et à vous, le Caucase. Bonaparte, (et personne ne peut se vanter d'avoir un homme de cette trempe), Bonaparte a débarqué en Egypte avec trente-quatre mille hommes. Il a eu les plus grands obstacles à surmonter, et dès qu'il n'y fut plus, il a fallu s'en aller. Ce sont toutes ces considérations qui doivent engager les puissances à ne pas avoir recours à des mesures de coercition et à ne rien négliger pour amener le plus tôt possible un arrangement à l'amiable entre la Porte et son vassal. Si, contre toute attente, les puissances se décidaient à agir sans la France, celle-ci resterait en observation sauf à prendre l'attitude et les mesures que lui conseilleraient ses intérêts et sa dignité. Si j'avais été au pouvoir lors de la bataille de Nézib, la Note du 27 juillet n'aurait probablement pas été remise, et la paix serait conclue depuis longtemps (2). »
<( J'ai cherché, Monsieur le comte, écrivait Pahlen à Nesselrode, à vous rendre avec exactitude les paroles du président du Conseil, qui sont, à quelques nuances près, une répétition des observations que m'a adressées le Roi pour me démontrer : 1° l'urgence qu'il y avait de ter-
Ci) Thiers à Barante, 25 avril 1840.
(2) Le comte Pahlen à Nesselrode, 13/25 avril 1840.
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miner au plus vite l'affaire turco- égyptienne ; 2° le désir du gouvernement français de contribuer à amener ce résultat ; 3° les dangers et les difficultés attachés à l'emploi de la force contre le pacha d'Egypte ; 4° les raisons qui militent en faveur d'une transaction qui s'effectuerait de gré à gré. Si le Roi a été plus explicite dans son aveu relativement à l'impossibilité où se trouve le Cabinet français, avec les dispositions actuelles du pays, de se joindre à une démonstration hostile contre l'Egypte, le président du Conseil n'a pas cru devoir cacher le peu de probabilité qu'il y a de jamais contraindre la France à prendre part à une semblable mesure. La vérité est, Monsieur le comte, que le gouvernement, y fût-il même disposé, ne saurait se décider à braver à ce point l'opinion publique. II succomberait sous les reproches d'avoir cédé sans nécessité aux exigences de l'Angleterre, lorsqu'il s'agissait d'un plan qui ne saurait guère être mis à exécution sans le concours de la France. Cette conviction est à ajouter aux autres motifs qui portent le Cabinet à se montrer contraire à tout projet qui n'offrirait pas les meilleures chances d'acceptation de la part du Pacha, et ce qui le tranquillise à l'égard des résolutions que pourrait prendre lord Palmerston pour faire prévaloir ses idées, c'est l'opposition qu'il rencontrera au sein du Cabinet anglais, lorsqu'il s'agira de se jeter dans une entreprise aventureuse en se séparant de la France (1). «
La question de Syrie semblait, d'ailleurs, ne pas être d'une importance capitale pour le Cabinet de Saint-Pétersbourg, en ce qui concernait la part plus ou moins grande qu'on donnerait à Mehemet Ali. Ce qui lui importait davantage, c'était de séparer Londres de Paris, bien que ses agents dans cette ville nous eussent fait quelques avances. Il avait d'autres motifs : les échecs de la Russie dans l'expédition de Khiva, ceux qu'elle avait éprouvés sur la côte d'Albanie, la guerre si difficile du Caucase, où l'armée russe, encore peu experte (ce qui était alors l'avis général), devait déployer tant d'efforts, faisaient naître le désir de voir la question d'Orient arriver à une solution définitive. Sur la côte septentrionale de la mer Noire, les troupes russes avaient déjà été entamées pour porter secours aux armées du Caucase (2) (car vu la difficulté d'accès de la côte orientale de la Caspienne, on avait à peu près renoncé à l'expédition par mer). On pouvait juger qu'avec les conflits allumés en Orient, la Russie ne tînt pas à accumuler les difficultés. Il était nécessaire, au contraire, qu'elle déblayât le terrain.
(1) Le comte Pahlen à Nesselrode, 13/25 avril 1840.
(2) De l'aveu de l'agent autrichien en Russie, les Russes avaient fait preuve, dans cette expédition, d'une complète « incurie », et Kaisersfeld laissait entendre qu'il en était de même pour les autres entreprises russes (Kaisersfeld à Metternich, 8/20 avril 1840).
288 LA CRISE d'orient de 1839 a 1841 et l'europe
Dans le courant de mai 1840, Neumann, évidemment d'accord aveo Palmerston, sur lequel la Prusse et la Russie avaient dû peser, reparla à Guizot d'un projet de partage de la Syrie entre la Porte et Mehemet Ali, ce dernier conservant le pachalik de Saint- Jean d'Acre, y compris la place :
« J'ai demandé à Neumann si ce serait à titre héréditaire que ces territoires seraient abandonnés au Pacha. Il m'a dit qu'il ne pouvait me répondre à ce sujet avec certitude, qu'il y aurait encore là auprès de lord Palmerston de grandes difficultés ; que, cependant, on croyait qu'on arriverait à la concession de l'hérédité pour cette partie de la Syrie comme pour l'Egypte (1). )> Il était de plus en plus évident que les trois Cours continentales avaient, dans leur désir de paix, arraché cette concession à Palmerston, mais qu'elle marquait la limite suprême de celles de ce dernier. Ce sont surtout les collègues de Palmerston, bien moins intransigeants que lui, qui lui avaient arraché cette concession.
Lord Beauvale n'avait pas caché à notre représentant à Vienne toutes les divergences de vues qui séparaient lord Palmerston de ses collègues, « Mais le Cabinet ne saurait abandonner complètement lord Palmerston... Chez vous, comme chez nous, les questions de politique étrangère sont souvent déterminées par les nécessités de la politique intérieure. La retraite de lord Palmerston, si son amour-propre était trop en souffrance, amènerait dans l'état précaire de notre administration, une complète dislocation du ministère whig (2). »
Le doute ne fut plus permis lorsqu'au cours d'un entretien avec Guizot
(1) Guizot à Thiers, 5 mai 1840.
(2) Langsdorff à Thiers, 10 juillet 1840 (Conversation de lord Beauvale avec Langsdorfï).
Un journaliste français, très notable et ami personnel de Thiers, Coste, en correspondance assez fréquente avec Féthi Ahmet Pacha à Gonstantinople, lui avait écrit le 7 mai, une lettre confidentielle dont Ponsonby eut naturellement connaissance. On pouvait avec raison, supposer que cette lettre avait été plus ou moins inspirée par Thiers. Or, elle ne cadrait guère avec les desiderata des autres puissances : « Arrangez vous-m^me vo re affaire aoec V Egupte, sans aucune intervention étrangère, disait Coste : notre nouveau ministère appuiera énergiquement ce que fera la Turquie si le gouvernement ottomcan agit selon les intérêts réels. » Et après avoir vivement pressé Féthi d'adopter, en cette occurrence, la politique française à l'exclusion de celle des autres puissances, Coste continuait : « La solution se réduit à ces termes : il faut que le Sultan traite avec son vassal d'Egpte sans l'intervention d'aucune puissance. C'est l'intérêt le plus pressant de la Turquie,' c'est la volonté arrêtée de la France. C'est la garantie immédiate, certaine de l'indépendance et de la nationalité musulmanes. » (Record 0/fiie, Londres.
...Je sais trop par vos conversations si instructives, combien sont justes et nombreux les griefs du Sultan contre son sujet révolté et quelles haines personnelles s'opposent à un rapprochement ; mais en politique, le droit cède devant le fait, et puisque voui abandonneriez volontiers l'Egypte seule à Mehemet Ali, l'infraction au droit existera également, qu'on y joigne ou non la Syrie. C'est une question de plus ou de moins '• or, un intérêt plus grave, plus pressant domine la question, c'est l'existence même de
l'isolement de la frange 289
Palmerston lui-même parla de ces projets. Il avait positivement adhéré aux ouvertures de Neumann. « Lord Palmerston m'a parlé des ouvertiffes que m'avait faites le baron de Neumann, Il y a positivement
''Empire ottoman, c'est la nationalité turque qu'il faut établir et maintenir. » Puis, après avoir fort justement démêlé les arrière-pensées des quatre autres puissances, Coste cherchait à montrer que, dans la question d'Orient, la France était le seul pays vraiment sympathique à la Turquie, parce que ces deux pays avaient les mêmes rivaux et que la France avait un réel intérêt à ce que les autres puissances ne se partageassent pas les provinces ottomanes sur lesquelles plusieurs d'entre elles avaient des visées certaines (Record Office). Et Coste redisait en substance : « Pourquoi ne pas traiter avec le pacha d'Egypte, s'il se reconnaît vassal, s'il consent à son tribut du vingtième des impôts par exemple, s'il abandonne Adana, Tarsous et les défilés du Taurus et peutêtre même Candie, s'il remet les villes saintes et s'il rend la flotte ? En gardant l'Egypte et la Syrie, il ne veut qu'assurer la jouissance de ce qu'il possède déjà. Mais quand bien même il refuserait quelqu'un de ces points principaux, il faudrait encore traiter, car le trop affaiblir serait une faute ; la puissance actuelle du Pacha est un boulevard nécessaire pour la Turquie et pour la France contre les envahissements de la Russie et de l'Angleterre » (7 mai 1840, Record Office, Londres). Peu après, le 8 juin 1840, Coste envoyait à Féthi une nouvelle lettre conçue dans des termes tout aussi pressants et que, naturellement, celui-ci communiqua aussitôt à Ponsonby. II y mêlait cette fois catégoriquement le nom de Thiers : « Si vous voulez que la Turquie redevienne un empire puissant, finissez-en au plus tôt avec le Pacha d'Egypte, sans attendre ni demander l'intervention d'aucune des puissances. Je voudrais être près de vous pour vous répéter sans cesse toutes les raisons qui doivent vous y déterminer. M. Thiers qui sait que je vous aime tendrement, me demande sans cesse si je vous écris bien la vérité et comment il se fait que des hommes aussi éclairés que vous et Reschid Pacha puissent hésiter un seul instant » {Record Office). Coste parlait ensuite de l'impossibilité où serait tout homme politique en France de rester ministre s'il favorisait les projets du Tsar contre la Turquie : « Deux millions d'électeurs veulent instinctivement mettre des bornes à l'avidité de la Russie, et pour cela, on veut relever l'Empire ottoman et conserver d'abord le pacha d'Egypte, qui a su organiser un gouvernement, une flotte et une armée. » Coste terminait en disant « qu'il y avait pourtant un point grave sur lequel je vous conseillerai d'insister : c'est de diviser les droits de commandement, qu'on vous demande ; donnez ou plutôt laissez l'Egypte à Mehemot Ali ; abandonnez la Syrie à Ibrahim Pacha, mais faites qu' Adana soit à un autre fils du Pacha. Ayez le plus de partageants que vous pourrez ; diviser pour régner a toujours réussi ou à peu près. Les fils de Mehemet Ali ne manqueront pas de se faire la guerre et pour peu que les vizirs de votre Sultan soient habiles, ils sauront reprendre successivement tout ce que la nécessité actuelle les force d'abandonner b. [Record Office). Dans une nouvelle lettre du 10 juin, Coste disait : « Gardez-vous, mon digne ami, de vous prêter à une guerre désastreuse que j'ai vu être dans la pensée de Chekib Efîendi. » « Si nous devions perdre l'Egypte, il vaut mieux, disait-il, que l'Angleterre la prenne plutôt que de la laisser dans les mains d'un sujet révolté. » Cette idée est fausse ; ce que prend l'Angleterre, elle ne le rend jamais. Si, au contraire, vous laissez l'Egypte à Mehemet Ali qui se reconnaît vassal et qui paiera un fort tribut, vous restez toujours souverain et vous pourrez ressaisir la pleine propriété sur les successeurs incapables de Mehemet Ali » {Record Office).
A cette heure même, on le voit, la France n'avait nullement renoncé à ses tentatives pour provoquer entre Constantinople et Alexandrie un accord direct. On imagine la colère de Ponsonby à la lecture de ces lettres, de même que l'irritation de Palmerston à qui Ponsonby les communiqua. Les puissances devaient comprendre maintenant que la France n'accepterait pas leurs faibles concessions.
Le roi Louis-Philippe lui-même venait de confirmer le langage de Coste. Le 27 juin, il avait reçu lord Granville : « Le roi de France pense que la puissance et l'autorité du
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adhéré en ce qui concerne la concession au Pacha du territoire situé au sud-ouest d'une ligne tirée de Beyrouth au lac de Tibériade et comprenant la forteresse de Saint-Jean d'Acre. Il a présenté cette concession comme viagère, bornant toujours l'hérédité à l'Egypte... Son plan de contrainte (si le Pacha n'acceptait pas) consisterait en un triple blocus d'yUexandrie, des côtes de la Syrie et de la mer Rouge... Je voyais lord Palmerston à la fois très vivement contrarié d'abandonner Saint-Jean d'Acre, et rendu confiant par l'adhésion de l'Autriche à l'emploi des moyens de contrainte (1). »
En somme, l'Autriche si hostile aux moyens de contrainte, y avait consenti ; mais avec la secrète espérance qu'on n'aurait pas à y recourir. C'est pourquoi elle pesait sur la France pour qu'elle acceptât enfin sa proposition relative aux futures possessions du Pacha (2).
La Russie avait aussi adhéré à la proposition anglaise, mais non point comme le disait Barante, dans sa dépêche du 31 mai 1840 : « La passion anti-française de rEmperexu" s'était apaisée (3), il avait perdu l'espérance de changer la situation politique de l'Europe et de nous diviser hostilement de l'Angleterre (4). »
« Toutefois, ajoutait plus justement Barante, il y a un fonds de mauvais vouloir pour Mehemet Ali, et, en outre, une volonté invariable jusqu'ici d'être toujours en aide aux propositions de l'Angleterre. Mais si elle cède, on n'en aura aucun regret (5). » Ces dernières paroles étaient l'expression même de la vérité. Barante exposait de nouveau les craintes
gouvernement turc deviennent chaque jour plus faibles aussi bien pour la Turquie d'Europe qu'en Asie-Mineure, et les puissances européennes ne possèdent pas de moyens efficaces pour contraindre Mehemet Ali » (Lord Granville à Palmerston, 29 juin 1840). Les paroles de Louis-Philippe étaient une sorte de coup de grâce à l'espoir d'un accord entre la France et les puissances !
(1) Guizot à Thiers, 8 mai 1840.
(2) Il n'était pas douteux que le recours à une position hostile contre la France répugnait, au fond, au Cabinet de Vienne. « J'observai à M. de Nesselrode que cette position aurait pour l'Autriche beaucoup plus d'inconvénients qu'elle ne pourrait en avoir pour la Russie. Nous avons su et nous saurons toujours être en guerre avec la France, quand il le faudra ; hors de là, il nous faut entretenir de bonnes relations avec elle ; une attitude diplomatique hostile est pour nous la plus mauvaise des positions, parce que la France a pour une pareille situation des armes à employer contre nous que nou^ n'avons pas contre elle ; il nous faut donc l'éviter » (Le comte de Ficquelmont à Nesselrode, 14/27 mai 1840 et Ficquelmont à Metternich, 16/28 mai 1840).
(3) Le Tsar disait au ministre de Bavière, au commencement de juillet 1840 : « A quoi a servi cette Révolution de juillet ? En est-on pour cela moins pourri ? » (Barante à Thiers, 8 juillet 1840).
(4) Barante, à ce moment, apprenait que des relations directes s'étaient établies entre le khan de Khiva et l'Angleterre. Un capitaine d'artillerie anglais lui avait été envoyé d'Hérat, puis était parti pour Orenbourg afin d'entamer des pourparlers au nom du Khan avec les Russes. « Si l'on se résout à une nouvelle expédition, ce sera avec de complets ménagements pour l'Angleterre » (3/15 juillet 1840).
(5) Barante à Thiers, 31 mai 1840.
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de la Russie, à qui trop de préoccupations diverses ne permettaient pas d'affronter une guerre, et il disait prophétiquement : « Dans Vensemhle de sa surface, Vempire de Russie n'a pas beaucoup plus d'unité que Vempire cf Autriche. Probablement, il s'écoulera un long temps, des siècles peut-être, avant que l'Europe se trouve, comme elle l'a été, il y a trente ans, disloquée et exposée à une nouvelle distribution de territoires. Mais, le cas échéant, les provinces qui séparent la Russie de l'Occident pourraient tendre à s'en détacher et aspirer, par une réunion mieux assortie, à la jouissance de leur nationalité. Les provinces allemandes voudraient s'adjoindre à l'Allemagne. Les Polonais, au lieu d'espérer encore en vain une résurrection de leur indépendance, pourraient préférer la domination de l'Autriche et de la Prusse à la dure oppression de la Russie ! (1) » Et parlant de la politique russe : « Il est toujours facile à la politique russe de se replier sur elle-même, de se rendre presque étrangère aux affaires d'Europe... (2) Aucun danger, aucune diminution réelle ne résulte pour elle de s'abstenir et d'attendre les occasions où son intervention sera soit réclamée, soit admise dans les intérêts de l'Occident. De cette position est venue la réputation d'habileté de la diplomatie russe (3). r, Cette appréciation de Barante était des plus justes. La Russie, avec son immense masse, imposait à l'Europe une crainte que sa situation intérieure ne justifiait pas ; mais elle tirait fort habilement parti de cette situation, comme elle en a tou-
(1) Nous savons les sympathies occultes que l'Autriche nourrissait pour la Pologne qui, de son côté, n'eût pas mieux demandé que de former un État autonome, sous la suzeraineté de l'Autriche. En octobre 1887, Bismarck fit à Crispi, alors son hôte à Friedrichsruhe, la suggestion suivante : « Si on aidait un peu la Pologne à se relever, elle pourrait secouer le joug et former un État indépendant sous un archiduc autrichien » (Hammann, La préface de la guerre mondiale). Pendant la grande guerre, l'Autriche souhaitait la reconstitution du royaume de Pologne, avec un archiduc à sa tête, Berlin refusait. Ce fut l'une des grandes causes de friction entre Berlin et Vienne.
(•2) Les agents autrichiens en Rus.sie signalaient alors que l'empereur Nicolas avait deux buts • « isoler la Russie du mouvement intellectuel et social de l'Europe », pour la maintenir teile qu'elle et « ranimer le sent: ment national et l'antique foi monarchique et religieuse » (Kaisersfeld à Metternich, 23 avril /5 mai 1840). Ce deuxième dessein se traduisait par une lutte acharnée contre le catholicisme. On s'apprêtait alors à prendre les mesures les plus sévères contre la princesse Wolkonsky qui venait de se faire catholique,
C'était ce même sentiment qui provoquait la mauvaise humeur de Nesselrode en apprenant la nomination à Munich du comte de Montaiembert. « 11 est un des plus ardents coryphées du parti catholique qui Veut faire du principe de l'égalité de l'évangile la base de son système politiqu ; des hommes comme Baader et Gorres sont tout près de cette doctrine. Or, comme M. Thiers n'a donné jusqu'à présent aucune raisou qui puisse faire admettre que ce choix lui a été dicté par un principe religieux, il faut croire que ce n'est qu'un moyen d'intrigue qu'il veut se créer en Allemagne. » Tels étaient les sentiments de Nesselrode (Le comte de Ficquelmont à Metternich, 27 juin, 9 juillet 1840). On voit le rôle que jouait, en toute circonstance, la question religieuse.
(3) Barante à Thiers, 30 juin 1840.
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jours tiré parti. L'Europe entière ne croyait-elle pas au succès de la Russie lors de la guerre russo-japonaise? Et dans les rares guerres auxquelles la Russie a pris part au xix^ siècle, n'est-ce pas presque toujours la supérioriété du nombre qui a entraîné sa victoire ?
Quoi qu'il en soit, les affaires du Caucase continuaient à préoccuper vivement le Cabinet russe. Les nouveaux régiments de Cosaques venaient de passer le Don pour rejoindre les troupes du Caucase. Mais à l'exception d'une descente sur la côte, aucune opération de plus grande envergure n'aurait été praticable avant le milieu d'août, par suite de la chute des torrents provenant des hautes montagnes. On disait que les généraux russes n'étaient pas soumis à des instructions précises de Saint-Pétersbourg, mais qu'ils avaient la pleine responsabilité de mener la guerre de conquêtes à une solution décisive au cours de l'année ; à cet effet, des forces puissantes avaient été mises à leur disposition . Des rapports avaient pourtant été envoyés de l'intérieur de la Russie, établissant qu'on avait de grandes craintes de diset'e par suite de la perte de tous les grains d'hiver (1). Le consul anglais à Odessa annonçait, d'autre part, que le général Sass, fort apprécié en Russie, commanderait l'avânt-garde dans l'invasion projetée au Kouban, mais les officiers généraux avaient peu de confiance dans le plan de campagne. On savait que la plupart des populations de ces régions avaient toujours été très jalouses de leur indépendance et exécraient la puissance capable de les réduire à une complète sujétion. Il n'était pas douteux qu'elles prendraient les armes si jamais il arrivait que leur cause commune fût reconnue quelque part, même par un semblant de gouvernement. La crainte d'un tel événement pouvait avoir guidé la politique russe en prenant possession de la ligne de Vladicaucase en vue de couper toute relation entre les tribus de fidélité douteuse et celles de l'ouest qui, depuis six ans, étaient unies pour une lutte à mort contre la Russie.
Chaque jour apportait de nouveaux détails sur la détresse des gouvernements du Centre (2). L'approvisionnement de l'armée demandait de grands efforts. Le moment eût été mal choisi pour la Russie de s'engager dans une autre guerre étrangère en Orient.
La concession du pachalik de Saint- Jean d'Acre ne cadrait pas non plus avec les desiderata de la France, hsi Quotidienne le remarque au
(1) Le consul anglais à Odessa à Palmerstoa, 16 juin 1840.
(2) Id., 4 juillet 1840.
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début de juin 1840 : « Toutes les concessions de Thiers à l'Angleterre n'ont pas désarmé le ministre whig et la question d'Orient lui apparaît toujours aussi grave d'embarras et de dangers. Sur ce point, lord Palmerston se montre plus intraitable que jamais ; il déclarait encore il y a quelques jours en plein Parlement, que le gouvernement anglais ne consentirait jamais à abandonner la Syrie à Mehemet Ali : L'Empire ottoman, sans la Syrie, disait-il, serait démembré de quelques unes de ses plus riches et plus fertiles provinces. La Turquie n'existerait plus que de nom». En même temps, il affirmait que les dissidences qui existaient entre la France et sa. magnanime alliée n'entraîneraient pas la guerre. « Dans aucun cas, le gouvernement français n'a déclaré qu'il prendrait les armes contre les quatre autres puissances protectrices de l'Orient. Tout homme qui considère les grands intérêts de la France sait parfaitement qu'il ne lui serait pas avantageux, ayant d'autres questions sur les bras, de s'engager dans une croisade chevaleresque pour la défense d'intérêts étrangers et incompatibles avec l'honneur national et ses devoirs et obligations vis-à-vis des autres, puissances alliées. »
La France avait, en ce moment même, des difficultés avec l'Angleterre sur divers points du monde : à l'île Maurice, à Cayenne, en Sicile, aux Passages, etc.
Quant à Thiers, il écrivait le 13 juin à Bresson au sujet de la concession Palmerston : « C'est incontestablement un indice de dispositions plus conciliantes ; à ce titre, mais à ce titre seulement, nous trouvons dans ce consentement un juste motif de satisfaction. Il ne dépend pas de nous, d'ailleurs, de considérer un plan d'arrangement fondé sur cette base comme vraiment pratique et pouvant conduire à un résultat ; nous avons la certitude que Mehemet Ali n'adhérerait pas à ce plan ; dès lors, l'adoption en devient pour nous impossible, les moyens coercitifs étant toujours inadmissibles pour nous. »
Palmerston disait vrai sur certains points. La France, tiraillée entre les partis qui créaient une agitation intérieure presque permanente, n'avait pas la partie belle contre les grandes puissances liguées contre elle.
Sur ces entrefaites, Guizot avait communiqué à Thiers une note émanant de Chekib Efîendi, successeur à Londres de Nouri Elîendi, et muni de pleins pouvoirs (1). Il pressait instamment les cinq puissances d'abou-
(1) Avant de se rendre à Londres, l'ambassadeur ottoman avait passé par Paris où il avait eu une entrevue avec lord Granville. Il lui avait déclaré que le g'ouvernement ottoman s'en rapporterait entièrement aux décisions de l'Angleterre « dont l'amitié pour la Turquie inspirait la plus entière confiance » (Lord Granville à Palmerston, 18 mai 1840). On voit que le vicomte Ponsonby était arrivé à ses fins.
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tir à une solution, car un délai aggraverait l'inquiétude des esprits à Constantin ople.
Cette effervescence dans la capitale ottomane semblait effrayer Metternich qui avait, dans le courant de juin 1840, envoyé à Neumann des dépêches de l' Internonce insistant sur l'urgence absolue d'une solution. D'après le chancelier autrichien, la Porte avait un si grand besoin d'argent qu'elle avait engagé certains banquiers à entreprendre la négociation d'un emprunt de 450.000 livres, faute de quoi elle serait dans l'impossibilité d'équilibrer son budget. Metternich déclarait aussi avoir la plus mauvaise opinion de l'armée ottomane et, contrairement à lord Ponsonby (1), il incitait la Porte à ne faire aucun préparatif de guerre. Et c'était bien le fond de sa pensée qu'il dévoilait à Lord Beauvale en lui assurant que ce qu'il préférerait le plus, ce serait un arrangement avec le Pacha (2). Ce n'était pas la première fois que Metternich tenait ce langage, un peu étrange de sa part, à l'heure présente (3).
(1) Ponsonby venait encore de pousser la Porte à former en Asie-Mineure un camp de réserve pour contenir au besoin Ibrahim, ce que le Corps Diplomatique à Constantinople avait vivement blâmé, estimant que ce serait une provocation plus propre à pousser en avant Ibrahim qu'à le retenir dans sa position actuelle (Langsdorff à Thiers, 4 juin 1840).
(2) Lord Beauvale à Palmerston, 9 juin 1840.
(3) Notre agent à Vienne définissait ainsi la politique de Metternich ; « Au fond, identité d'intérêts avec nous — plus de préoccupation des droits de souveraineté du Sultan — moins de faveur pour le Vice-roi — même éloignement pour l'emploi des mesures coercitives — désir de rattacher à la conclusion de la paix quelques stipulations européennes qui garantissent l'avenir — enfin, et comme disposition transitoire, la volonté d'éclaircir la position de lord Palmerston vis-à-vis de ses collègues (Langsdorff à Thiers, 10 juillet). Mais l'Autriche, tenaillée par son éternelle crainte de la Révolution, revenait à la politique russo-anglaise. En s'entretenant, le 18 mai 1840, avec le comte de Ficquelmont, le Tsar manifestait son vif désir de voir s'étendre les relations économiques austro-russes: « Je dis, répondit l'agent autrichien, qu'il était bien positif que sans l'alliance intime des deux Cours impériales, la position si îortement agitée dans laquelle se trouvaient deux grands pays, comme la France et l'Angleterre, ferait tomber F Europe en lambeaux, mais que, pour rendre cette alliance politique plus forte, il deviendrait bien utile de la cimenter par un principe d'alliance entre nos intérêts matériels » (Ficquelmont à Metternich, 7-19 mai 1840). Et pourtant, à plusieurs reprises, l'Autriche ne s'était pas montrée hostile à notre politique en Algérie, d'abord pour contrebalancer l'influence anglaise si puissante dans la Méditerranée, puis dans l'espoir que nos projets de conquête nous détourneraient de visées sur la rive gauche du Rhin. D'ailleurs, les représentants des petits États, les hauts fonctionnaires et même certains ministres autrichiens, ne dissimulaient pas leurs sentiments. Tel le comte Kolovrat, membre du gouvernement autrichien, qui disait, au début de juillet 1840, au ministre de Belgique à Vienne, après avoir déploré qu'en 1829, l'Autriche qui avait deux cent mille hommes disponibles, n'eût pas soutenu davantage la Porte et empêché la Russie d'étendre son influence dans les principautés, de telle sorte que cette dernière se trouvait maintenant toucher au Danube, au lieu de s'arrêter au Pruth : k On aurait mieux fait de moins se mêler des Turcs et de les laisser s'arranger seuls avec les Egyptiens ; je ne vois pas quels fruits on a retiré de la fameuse note collective qui a tout arrêté, on n'a rien fait depuis ; je l'avais prévu et je ne l'ai pas caché dans le temps
l'isolement de la FRANCE 295
Guizot ne pouvait manquer de voir que la conviction générale était qu'il y avait pour l'Empire ottoman péril dans le retard. 11 déclarait lui-même que l'agitation était grande au sein du Cabinet britannique parmi ceux qui se refusaient à suivre lord Palmerston sur le terrain -dangereux où il s'était placé. « S'il persiste à tout hasarder pour enlever a Syrie au Pacha, il rencontrera bien plus d'opposition qu'il ne s'y attend... Quant au public, je crois que sa disposition devient de plus en plus contraire à toute mesure qui pourrait compromettre la paix de l'Europe, de plus en plus favorable à l'union avec la France et à des ménagements pour le Pacha (1). » Il était hors de doute qu'une partie du public libéral anglais et même des radicaux étaient favorables à la France, mais les torys, eux, lui étaient très nettement défavorables. Dans le ministère anglais, à côté de certains concours, nous rencontrions de vives hostilités, au premier chef celle de Palmerston. Guizot se leurrait donc en escomptant un rapprochement franco-anglais. Peu après, Guizot avait vu l'ambassadeur de Russie. Celui-ci avait aussitôt abordé la dernière note du représentant ottoman, parlé du déplorable état de la Turquie, de la désorganisation intérieure qui résultait des réformes mêmes, d'ailleurs illusoires, tentées pour sa réorganisation, des dangers d'une incertitude prolongée et de l'urgente nécessité d'amener entre le Sultan et le Pacha un arrangement qui prévînt une explosion. « J'ai écouté le baron de Brunow, Je ne l'ai interrompu que pour rappeler que nous avions toujours voulu la paix en Orient et un arrangement pacifiquement conclu. Je me suis fait répéter plusieurs fois, au nom de l'Empereur, qu'il fallait que la France se mît d'accord avec l'Angleterre et que tout fût réglé de concert (2). » Puis le baron Neumann s'était rendu chez Guizot, aussi troublé que Brunow, et insistant aussi sur l'urgente nécessité d'en finir. Il avait déploré l'obstination de Palmerston, dénonça la conduite de Ponsonby qui ne cessait de réclamer des mesures coercitives et qui envoyait à Londres son secrétaire pour menacer de donner sa démission si on ne les lui accordait pas. Neumann paraissait fort troublé, semblant décidé à ne rien épargner pour tâcher de convaincre
au prince de Metternich, qui s'est donné tant de mal pour faire faire cette note. » Le baron O'Sullivan de Grass avait répondu « qu'il ne lui paraissait pas douteux que l'Autriche voyant que la Russie touchait à la rive gauche du Danube, devait, dès à présent, considérer la rive droite, c'est-à-dire la Serbie et la Bulgarie, comme entrant dans son lot à venir. Le comte ra'écouta et je le quittai avec la conviction qu'il pensait comme moi » (Le baron O'Sullivan de Grass à Lebeau, 3 juillet 1840).
Il faut ici constater la perspicacité du baron O'Sullivan au sujet des projets éven tuels de l'Autriche sur la Serbie et la Bulgarie.
(1) Guizot à Thiers, 1" juin 1840.
(2) Id., 13 juin 1840.
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Palmerston de laisser la Syrie, moins Adana, à Mehemet Ali, au moins' à titre viager (1).
Ces démarches semblaient bien indiquer qu'au fond la Russie et l'Autriche auraient maintenant accepté qu'on laissât la Syrie, au moins en partie, à Mehemet Ali, mais elles démontraient aussi que c'était une suprême invite à la France et que si elle ne cédait pas, on se tournerait vers l'Angleterre pour rétablir avec elle l'ancien concert contre la France. Les puissances, comme Ponce- Pilate, se laveraient alors les mains, rejetant sur la France la responsabilité d'avoir empêché l'accord.
N'oublions pas que la Russie était alors fort préoccAipée des événements de Khiva et de Circassie (2), qui avaient pris une tournure fort inquiétante et que le moment n'était pas propice d'envoyer des troupes dans la direction de Constantinople. Thiers appréciait ainsi la situation et écrivait le 16 juin à Guizot : « On comprend, que la Russie fasse tout ce qui est en son pouvoir pour prévenir une crise qui mettrait au grand jour son impuissance et dissiperait le prestige dont elle s'est entourée sur ce théâtre (le Bosphore). Cela explique mieux que tout autre motif les idées de conciliation que vous a exprimées M. de Brunow et la vivacité avec laquelle M. de Nesselrode, ordinairement si impassible, parle maintenant à M. de Barante de la nécessité d'une prompte conclusion. »
Guizot avait, d'autre part, répondu à la note de Chekib Efîendi en prenant acte des passages qui lui avaient paru en harmonie avec la politique du Cabinet de Paris : « Aucun des plénipotentiaires n'a encore répondu à Chekib Efîendi, mais il s'opère évidemment entre eux un travail qui a pour objet de décider lord Palmerston à des concessions importantes et de faire avancer la question dans nos voies et vers une solution (3). »
La subtilité 4e Guizot apparaît ici en défaut. Comment méconnaître
(1) Guizot à Thiers, 13 juin 1840.
(2) Le désastre russe dans le Caucase dépassait ce qu'on avait dit : de grands renforts étaient prescrits pour l'armée (Lord Clauricardc à Palmerston, 26 mai 1840). Le consul anglais à Odessa annonçait qu'au nombre des forts déjà tombés, on pouvait ajouter, avec certitude, celui de Voulan, importante position où les survivants d'une garnison de quatre cents hommes avaient péri. Plusieurs autres forts avaient, dit-on, été pris. Devant ce désastre, comment la puissante expédition qui devait partir de Sébastopol était-elle encore dans ce port ? Très rapidement, les Circassiens pouvaient progresser dans la libération de leurs côtes et dans l'organisation des moyens d'une future défense (Le consul anglais à Odessa à Palmerston, 22 avril 1840).
Quelques jours après, le même agent annonçait la capture et la destruction du fort Nicolayfesky, sur la ligne d'Olginsky, le poste le plus important établi par les Russes depuis le commencement de la guerre. La garnison d'un millier d'hommes avait été massacrée. La chute de Nicolayfesky ouvrait une libre communication avec les districts de l'Est (Le Consul anglais à Odessa à Palmerston, le 25 avril 1840). Le peu de confiance qu'avait inspiré l'armée russe se justifiait.
(3) Guizot à Thiers, 20 juin 1840
l'isolement DE LA FRANCE 297
que les quatre Cours hostiles, au fond à la France, l'abandonneraient si leur intervention, peu chaleureuse, à la vérité, en notre faveur, auprès de Palmerston, n'aboutissait pas ?
Cochelet, lui, se montrait très actif et avait eu de fréquentes entrevues avec Mehemet Ali depuis le début de mai 1840. C'est dans la voie des concessions qu'il poussait le Pacha, en lui laissant entendre, qu'il «devait bien supposer que nous ne serions pas les champions quand même de sa cause et que nous n'irions pas compromettre nos allia;ices et le repos de l'Europe pour quelques districts de plus ou de moins dont il demandait l'hérédité en faveur de sa famille (1). »
Mehemet Ali — on le sait — acceptait bien de rendre Candie, mais il voulait garder Adana, la Syrie et l'Arabie, et non pas seulement à titre viager. Son excessif amour-propre excité par les succès et les flatteries, sa foi en sa fortune le faisaient s'obstiner.. Cochelet argumente en vain : « Je lui cite cependant l'exemple de Napoléon qui a tout perdu parce qu'il a trop abusé de sa puissance. Il aime ce rapprochement et on dirait que sa chute lui serait indifférente si son nom pouvait lui survivre (2). « Espérant vaincre la résistance de Mehemet Ali et l'amener à des concessions raisonnables, certains officiers étrangers lui avaient témoigné des doutes sur la valeur d'une armée que le Pacha croyait invincible. Un officier français qui avait été, pendant quelque temps, au service du Pacha d'Egypte, venait d'envoyer à notre gouvernement un rapport documenté sur la faiblesse de l'armée égyptienne : aucune discipline par suite du manque de moyens de répression suffisants entre les mains des officiers. Le mode de conscription défectueux et sans aucun égard à la préparation militaire des hommes. L'armée était, en outre, composée de races qui se détestaient. La valeur des officiers était discutable (3). Telle quelle, l'armée de Mehemet Ali restait encore supérieure à l'armée ottomane, d'où ses récents succès, mais elle était incapable de résister à la moindre pression des puissances européennes. On en eut la preuve peu de mois après.
(1) Cochelet à Thiers, 6 mai 1840.
(2) Id.
Mehemet Ali avait été flatté de recevoir plusieurs fois à sa Cour des missions persanes. Le 21 mai 1840, le colonel Hodges, non sans dépit, annonçait que le fils du prince de Khorassan venait d'arriver à Alexandrie : « Je sais que le Pacha fait tout ce qu'il peut pour être agréable aux Persans, en général, et cultiver les relations amicales avec leur gouvernement C'est pourquoi je fais surveiller étroitement tous les mouvement» de cet envoyé I » (Hodges à Palmerston, 21 mai 1840). Hodges ajoutait pourtant qu'il semblait que l'objet principal de la mission de ce prince fût d'obtenir une pension dti Vice-roi. Un autre prince persan était arrivé également à Damas, venant de La Mecque et disait que toutes ses dépenses avaient été payées par le Pacha qui, adroitement, attirait à lui ses voisins immédiats.
(3) Aff. étr. fs. Egypte, mai 1840.
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Cochelet, malgré sa sympathie indéniable pour la cause de Mehemet Ali, ne lui dissimulait pas ces vérités. La force seule semblait devoir triompher de l'obstination du Pacha. Il était prêt à braver l'Europe. Cochelet, un peu découragé, nous rendait compte de son insuccès, et cherchait quelque biais pour atteindre son but. Il crut l'avoir trouvé : « La Porte, disait-il, avait grand besoin d'argent. Mehemet Ali lui en offrait abondamment pour la Sj^rie et pour Adana. Peut-être, concluait Cochelet, pourrions-nous faire encore à ce sujet une proposition à la Porte. » C'était, en effet, à examiner (1).
Mehemet Ali avait, nous l'avons dit, de nombreux partisans à Constantinople. Le récent discours de Thiers à la Chambre des Pairs y avait produit la plus favorable impression parmi les Jeunes Turcs. Les jeunes Musulmans, rompant avec la réserve orientale, manifestaient alors leurs sympathies aux Français par de vigoureuses poignées de mains à l'Européenne. Ils disaient ouvertement qu'en soutenant Mehemet Ali la France soutenait en réalité l'Islam, dont ce grand homme pouvait un jour sauver l'indépendance et relever la gloire antique. Toutefois le discours de Thiers avait produit une toute autre impression dans les milieux gouvernementaux ottomans. On y avait vu une preuve nouvelle de notre partialité en faveur du Vice-roi et la Porte en concluait qu'elle ne pouvait plus compter sur nous. Reschid Pacha demandait alors à Pontois de recommander vingt-cinq jeunes officiers turcs qui venEiient terminer leurs études à Paris : « Vous voyez qxie c'est toujours à la France que nous nous adressons... Pourquoi faut-il qu'elle nous abandonne et laisse ainsi échapper l'occasion de faire dominer ici son influence en s' associant à notre régénération ? (2) »
Une lettre de Constantinople à l'agent d'Ibrahim Pacha (3), signalait les intrigues anglaises et déclarait que, sans elles, tout serait terminé à l'amiable entre le Sultan et le Pacha.
Le langage haineux et souvent déloyal de Ponsonby nous est connu. Néanmoins, les difficultés qu'avait alors l'Angleterre à Naples, en Chine, bientôt peut-être aux États-Unis, les difficultés des Russes avec le Khan de Khiva et les Circassiens encourageaient Mehemet Ali. A l'annonce que le grand Vizir était à la veille d'être destitué, Mehemet Ali, plein de joie, avait aussitôt proclamé que, si cette nouvelle se confirmait officiellement, il enverrait son premier secrétaù^e à Constantinople pour offrir au Sultan de lui rendre sa flotte et qu'il ne doutait pas qu'après, il ne s'entendît avec lui (4).
(1) Coc'i3let à Thiers, 6 mai 1840.
(2) Pontois à Thiers, 7 mai 1840.
(3) 7 mai 1840.
(4) Cochelet à Thiers, 16/26 mai et 15 juin 1840.
l'isolement de la frange 299
En effet, le 7 mai, Kosrew était destitué (1). Mehemet Ali faisait aussitôt part de ses intentions (2). à Cochelet qui l'avait vivement engagé à se montrer « soumis et dévoué, réservé et conciliant (3) ». Conseil d'autant plus opportun qu'on apprenait que les agents russes et autrichiens, anglais et sardes, multipliaient les intrigues en Syrie et au Liban tout à la fois contre l'influence française et l'influence de Mehemet Ali. Cette situation aggravée des maladresses du Pacha et de ses subordonnés qui avaient repris aux Maronites les ai-mes dont ils s'étaient servis pour châtier les Druses révoltés, au lieu de les leur laisser, comme preuve de confiance, avait produit dans le Liban une insurrection partielle dont les ^\nglais avaient profité.
La longueur des négociations avait aussi rallumé le fanatisme araÎDe dont plusieurs Européens furent les victimes ; mais, d'autre part, Mehemet Ali venait de donner une preuve de sa bonne foi et de l'exécution de ses promesses, en faisant évacuer l'Yemen sous le commandement d'Ibrahim Pacha. Dix mille Arabes de l'Assir avaient aussitôt
(1) Les amis de Mehemet Ali déclaraient que la destitution de Kosrew Pacha tenait à son intimité avec la Russie. En fait, Boutenieff se montrait fort désappointé et l'exprimait à Pontois. Ponsonby n'était pas plus satisfait et manifestait son découragement (Pontois à Thiers, 8 juin 1840). Mais il ne fallait pas, à l'heure où l'on était, supposer que ce renvoi fût dû si exclusivement aux motifs donnés par Mehemet Ali. Parmi les nombreuses raisons du renvoi du Kosrew que Mehemet Ali avait données, figuraient sa coutumière vénalité et sa corruption. Le témoignage du vicomte Ponsonby était, à cet égard, impressionnant, car on ne pouvait guère le soupçonner de malveillance pour la Porte : « Je sais que Kosrew a demandé et reçu de Mustapha Nourri Pacha, à titre de récompense pour l'avoir fait nommer Seraskier, cent mille piastres... Il faut espérer que le renvoi de Kosrew et de Halil Pacha mettra fin à la corruption. Halil est d'ailleurs aussi mauvais que Kosrew » (Ponsonby à Palmerston, 8 juin 1840). A la même époque, Hafiz Pacha, gouverneur d'Andrinople, était accusé de complot contre la sûreté de l'État. Les affaires de la Porte étaient vraiment en tristes mains. Il paraissait, à Paris, un ouvrage dont l'auteur était très compétent dans les questions orientales la Turquie d'Europe par Boue. Il confirmait les pronostics défavorables sur l'état de l'Empire ottoman, véritable jouet entre les mains des puissances. Boue signalait aussi l'intrusion des Allemands dans les services publics turcs, notamment dans l'arsenal de Constantinople où leur concours était devenu indispensable.
(2) Le comte Medem avait pressé le Vice-roi sur la question de savoir s'il ne rendrait la flotte turque que conditionnellement, dans le cas seulement où la négociation de Sami Bey réussirait. Mais le Pacha, froissé de ces doutes, avait répondu : « La flotte turque sera rendue à la Porte, que Sami Bey réussisse dans sa mission, ou qu'il échoue ; Kosrew ayant été révoqué, je tiendrai les promesses faites » (Hodges à Palmerston, 19 juin 1840). Et parlant de l'Arabie, Mehemet Ali avait dit : « La Porte ne peut pas la gouverner. Ce sera comme avant. La Turquie sollicitera perpétuellement mon assistance et mon intervention dans ce pays qui doit nécessairement, plus que jamais, tomber sous mon autorité » (Hodges à Palmerston, 19 juin 1840).
Plusieurs journaux français, et notamment le Constitutionnel, laissaient entendre que la restitution de la flotte serait le prélude de la solution de la question d'Orient dans le sens d'un accord entre le Sultan et le Pacha. C'était se tromper étrangement»
(3) Cochelet à Thiers, 15-22 juin 1840,
300 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'europe
occupé Moka (visé par les Anglais), Hodeidah et Taaz(l), après que de nombreux engagements avaient eu lieu entre les Arabes et les troupes égyptiennes, preuve que cette région était encore peu pacifiée. Mais, néanmoins, tous les points de l'Arabie occupés encore par les troupes de Mehemet Ali et qui donnaient des préoccupations aux Anglais avaient été évacués ; l'Angleterre n'avait plus aucune raison de soupçonner le Vice-roi de vouloir se porter sur les bords du golfe Persique où elle montrait, on le sait, tant de susceptibilité. Le délégué du Vice-roi était arrivé, sur ces entrefaites, à Constantinople, mais ses ennemis, poussés par les agents russes et anglais, ne manquèrent pas de dire que c'était l'insurrection syrienne qui poussait à la paix (2). Des opinions contradictoires agitaient les milieux musulmans et le Conseil des ministres à Constantinoplo. Plusieurs jugeaient qu'il fallait que la Porte traitât directement avec le Vice-roi, pour ne pas entraîner une nouvelle intervention étrangère, cause fatale de faiblesse de la Porte et de l'Islam (3). De nombreux chefs religieux soutenaient ce point de vue, violemment combattu par Reschid Pacha de plus en plus l'agent de la Russie et de l'Angleterre et qui continuait à appeler le Vice-roi « le Rebelle » (4).
(1) Aff. étr. /s. Egypte, 22 juin 1840.
(2) Aff. étr. fs. Egypte, 22/27 juin 1840.
(3) Une lettre particulière de Constantinople, à l'agent d'Ibrahim, en date du 17 juillet, signalait la faute de Mehemet Ali en envoyant à Constantinople un délégué ; cette démarche avait été regardée comme une marque de faiblesse au moment même où Mehemet Ali jouissait d'un prestige aux yeux d'une partie de l'islamisme. Ponsonby avait alors redoublé ses insinuations perfides • « Ne vous écartez pas, avait-il dit à Reschid, de la ligne de conduite que je vous ai tracée, et vous en éprouverez bientôt de bons effets. Les conditions que Mehemet Ali vous propose, vous êtes toujours à temps de les accepter... Sa position est plus critique que jamais... En supposant que la révolte des Druses s'apaise, il sera obligé de garder toute l'armée en Syrie pour prévenir un nouveau soulèvement ; par conséquent, il se ruinera en frais... Des armes, des munitions, des hommes seront expédiés aux Druses ; ce secours leur sera donné ouvertement par l'Angleterre ; aucune puissance n'aurait le droit de lui en faire des observations ...Le rappel de Sami Bey doit vous être indifférent, vous n'avez qu'à lui dire, pendant tout le temps qu'il restera à Constantinople, que les engagements que vous avez pris envers les cinq puissances vous obligent à ne pouvoir rien conclure directement avec lui ; par ce moyen, vous gagnez du temps... Je considère votre position actuelle comme aussi brillante que si vous eussiez remporté une grande victoire. A attendre, vous aurez tout à gagner et rien à perdre. Ce perfide a connu depuis plusieurs mois votre belle position, mais son orgueil l'empêchait de vous faire des avances... Il a cru qu'en vous offrant l'escadre, ce serait l'unique moyen d'entrer à un arrangement direct... Soyez sûr que, quoique ce soit un grand fardeau pour lui que cette escadre, il ne voudra pas la relâcher, parce qu'il prévoit que vous pouvez vous en servir de suite contre lui, et l'Angleterre vous procurera lesmoyens de lui donner une organisation convenable » (Lettre particulière de Constantinople à l'agent d'Ibrahim, 17 juillet 1840).
(4) Aff. étr. fs. Egypte, 27 juin 1840.
Désirant donner à ses déclarations un caractère encore plus officiel, Ponsonby signalait à Palmerston qu'il avait envoyé, le 2 juin à la Porte, la note suivante : 8 Le souBBigné a toujours eu une entière confiance dans la bonne foi de la Sublim»
l'isolement de la FRANCE 301
Les troubles de Syrie étaient, à la vérité, exagérés à dessein par des agents anglais qui annonçaient un embrasement général. Une lettre d'un négociant français de Beyrouth à Pastre, négociant français à Alexandrie, rétablit les faits (1). « Ainsi cette grande révolution qui aura fait et fit tant de bruit en Europe se borne à cinq ou six mille paysans à la tête desquels se trouvent trois ou quatre princes ou sheiks peu influents et qui, n'ayant rien à perdre, veulent courir la chance... Ce qui vous prouvera combien les choses tendent à s'arranger, c'est que jusqu'à ce jour, les chefs des insurgés s'étaient refusés de répondre seulement aux propositions que SoHman Pacha leur faisait par écrit. Hier au soir, ce dernier reçoit une lettre signée de trois chefs par laquelle, tout en réclamant leurs anciennes prétentions, c'est-à-dire qu'on leur laisse les armes, qu'on ne fasse plus de conscriptions à la montagne, qu'on diminue les impôts et qu'ils soient exemptés de corvée, le tout pourtant d'une manière plus modérée, ils finissent par demander une pension de trente mille piastres du gouvernement pour chacun des chefs et se chargent de tout faire rentrer dans l'ordre, dans deux jours seulement (2). »
Lord Palmerston lui-même ne manquait pas une occasion d'envenimer les choses : «Tous les renseignements s'accordent à décrire le soulèvement actuel de la Syrie comme la plus formidable tentative que ce peuple ait jamais faite pour secouer le joug des Egyptiens. Les insurgés
Porte, dans l'accomplissement de tous ses engagements, mais ayant été averti que des conseils persévérants l'engagent énergiquement à rompre l'engagement solennel pris avec les augustes alliés du Sultan de ne faire aucun arrangement avec le pacha d'Egypte sans le consentement et l'aide des alliés, le soussigné pense qu'il est nécessaire d'exprimer de la manière la plus formelle à S. E. le ministre des Affaires étrangères l'extrême satisfaction avec laquelle le soussigné a reçu de S. B. l'assurance que S. M. I. le Sultan a renouvelé la déclaration de son adhésion à l'engagement de ne faire aucun arrangement avec le ci-devant pacha sans le concours de ses augustes alliés,
<t Le soussigné,