‹ La crise d'Orient de 1839 à 1841 et l'EuropeChapitre 15 sur 27 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Au lendemain même de la convention du 15 juillet 1840, alors qu'elle n'était pas encore connue de la France ni de nos représentants à l'étranger, Reschid Pacha tenait à Pontois ce langage stupéfiant :

Reschid Pacha. — Nous avons suivi vos conseils, adopté le système que vous nous recommandiez et nous sommes entrés, autant qu'il est possible de le faire, dans les voies de la conciliation. Pouvonsnous, comme vous paraissez nous le demander aujourd'hui, au nom de M. le président du Conseil, déclarer ouvertement aux Cabinets signataires de la note du 27 juillet, notre intention de regarder comme non avenus les engagements contractés par eux dans cet acte, et acceptés par nous ; de nous passer désormais de leur intervention et d'arranger nous-mêmes nos affaires ? Evidemment non. Ce serait nous priver gratuitement de la seule force qui nous reste, de la seule garantie que nous ayons contre l'ambition et les projets audacieux de Mehemet Ali, et du seul poids que nous puissions apporter dans les négociations, nous qui n'avons ni flotte, ni armée, et dont le territoire est envahi. Ce serait nous résigner d'avance à subir la loi du vainqueur, comme après la bataille de Nezib, et nous livrer pieds et poings liés à la merci de Mehemet Ali qui, dégagé de toute crainte de la part des puissances, assuré que la France n'emploiera même pas contre lui, en aucun cas, de mesures comminatoires, et nous trouvant seuls désarmés et isolés en face de lui, non seulement ne rabattrait rien de ses premières prétentions, mais serait même le maître de les élever indéfiniment, si bon lui semblait.

Il y aurait folie de notre part à accepter une pareille position, et vous ne sauriez nous le conseiller. Mieux vaut cent fois le statu quo qui a, du moins, l'avantage de nous continuer la protection des alliés que nous assure la note du 27 juillet, et de nous réserver les chances de l'avenir...

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Que la France nous accorde son appui, qu'elle obtienne de Mehemet Ali une modification quelconque à ses prétentions et elle nous trouvera prêts, de notre côté, à faire les plus larges concessions. Je vous donne même ici l'assurance qu'aussitôt que Sami Bey sera de retour avec la flotte et nous aura communiqué les propositions de Mehemet Ali, nous ferons connaître à nos alliés que nous sommes disposés à les accepter avec les modifications indiquées dans le contre-projet qui les accompagnera... »

Pontois, rendant compte à Thiers de cette conversation, concluait avec une certaine naïveté : « En définitive, nous avons obtenu, non de haute lutte, mais par les moyens et sous la forme qui seuls étaient peut-être possibles, la réalité de ce que nous demandions, c'est-à-dire le complet abandon du système anglais, l'établissement des relations pacifiques et presque amicales entre la Porte et l'Egypte, un commencement de détente entre les deux parties et la presque certitude de l'ouverture prochaine d'une négociation en règle (1). »

Il était impossible de se tromper plus étrangement. Les événements allaient, îiélas, le prouver. Pontois n'avait-il pas avancé peu auparavant, que la « voix de lord Ponsonby n'était plus guère écoutée (2) ! » La nouvelle de la démarche directe de Mehemet près de la Porte, à la suite de la destitution de Kosrew, avait vivement ému lord Palmerston et les plénipotentiaires des trois Cours du Nord. Ils y voyaient la ruine de la note récente et de l'action commune des cinq puissances et plus encore (ce qui exaspérait surtout Palmerston), le triomphe complet de la France à Alexandrie et à Constantinople. Palmerston avait été le plus ardent dans la lutte. L'occasion d'agir lui paraissait favorable pour une convention à quatre d'où la France serait exclue. Dans ce but, l'insurrection de Syrie, qu'il exagérait, lui servait de point d'appui. Il ne cessait d'insister auprès du Conseil des ministres anglais et des représentants étrangers sur les vues d'agrandissement et de domination de la France dans la Méditerranée. Il déclarait que, puisque la France avait tenté une politique personnelle et séparée, les autres puissances devaient en faire autant. Il laissait enfin entendre que si ses plans étaient repoussés, il se retirerait sous sa tente. « L'affaire est donc, en ce moment, dans un état de crise... Il y a bien des chances pour qu'on n'arrive pas encore à des résolutions définitives et efficaces. Mais pendant que les choses sont en suspens à Londres, il est bien à désirer que la démarche de Mehemet Ali obtienne à Constantinople le succès qu'on en peut attendre, car on ne saurait se dissimuler que le

(1) Pontois à Thiers, 24 juillet 1840,

(2) Id., 17 juillet 1840,

plan d'un arrangement à quatre en a reçu ici une impulsion marquée et fait, en ce moment, des progrès (1). »

L'événement se produisit bientôt. Le 17 juillet, Palmerston communiquait au gouvernement français le mémorandum suivant ;

« Le gouvernement français a reçu au cours des négociations qui commencèrent l'automne de l'année passée, les preuves les plus réitérées, les plus manifestes et les plus incontestables, non seulement du désir des cours d'Autriche, de la Grande-Bretagne et de Russie, d'arriver à une entente avec le gouvernement français sur les arrangements nécessaires pour effectuer la pacification du Levant, mais aussi de la grande importance que ces cours n'ont jamais cessé d'attacher à l'effet moral que produiraient l'union et le concours des cinq puissances dans une affaire d'un intérêt si grave et si intimement liée au maintien de la paix européenne.

« Les quatre Cours ont vu, avec le plus profond regret, que tous leurs efforts pour atteindre leur but ont été infructueux ; et malgré que, tout dernièrement, elles aient proposé à la France de s'associer avec elles pour faire exécuter un arrangement entre le Sultan et Mehemet Ali, fondé sur des idées qui avaient été émises vers la fin de l'année dernière, par l'ambassadeur de France à Londres, cependant le gouvernement français n'a pas cru devoir prendre p^rt à cet arrangement et a fait dépendre son concours avec les autres puissances de conditions que ces puissances ont jugé incompatibles avec le maintien de l'indépendance et de l'intégrité de l'Empire ottoman et avec le repos futur de l'Europe.

« Dans cet état de choses, les quatre Cours n'avaient d'autre choix que d'abandonner aux chances de l'avenir les grandes affaires qu'elles avaient pris l'engagement d'arranger, et ainsi de constater leur impuissance et de livrer la paix européenne à des dangers toujours croissants, ou bien de prendre la résolution de marcher en avant sans la coopération de la France, et d'amener, au moyen de leurs efforts réunis, une solution des complications du Levant conforme aux engagements que les quatre Cours ont contractées envers le Sultan, et propre à assurer le maintien de la paix future.

« Placés entre ces deux choix et pénétrés de l'urgence d'une décision immédiate et en rapport avec les graves intérêts qui s'y trouvent engagés, les quatre Cours ont cru de leur devoir d'opter pour la dernière de ces deux alternatives, et elles viennent, par conséquent, de conclure avec le Sultan une convention destinée à résoudre d'une manière satisfaisante les complications actuelles existant dans le Levant.

(1) Guizot à ThierB, H juillet 1840.

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« Les quatre Cours, en signant cette convention, n'ont pu ne pas sentir le plus vif regret de se trouver ainsi momentanément séparées de la France dans une affaire essentiellement européenne ; mais ce regret se trouve diminué par les déclarations réitérées que le gouvernement français leur a faites, qu'il n'a rien à objecter aux arrangements que les quatre puissances désirent faire accepter par Mehemet Ali, si Mehemet Ali y consent ; que, dans aucun cas, la France ne s'opposera aux mesures que les quatre Cours, de concert avec le Sultan, pourront juger nécessaires pour obtenir l'assentiment du pacha d'Egypte ; et que le seul motif qui a empêché la France de s'associer aux autres puissances à cette occasion dérive de considérations de divers genres, qui rendraient impossible au gouvernement français de prendre part à des mesures coercitives contre Mehemet Ali.

« Les quatre Cours donc entretiennent l'espoir fondé que leur séparation d'avec la France à ce sujet ne sera que de courte durée et ne portera aucune atteinte aux relations de sincère amitié qu'elles désirent si vivement conserver avec la France.

« Mais, de plus, elles. s' adressent avec instance au gouvernement français afin d'obtenir, du moins, l'appui moral, malgré qu'elles ne peuvent en espérer une coopération matérielle.

« L'influence du gouvernement français est puissante à Alexandrie ; et les quatre Cours ne pourraient-elles pas espérer et même demander de l'amitié du gouvernement français que cette influence s'exerçât près de Mehemet Ali, dans le but d'amener ce Pacha à donner son adhésion aux arrangements qui lui vont être proposés par le Sultan ?

« Si le gouvernement français pouvait, de cette manière, contribuer efficacement à mettre un terme aux complications du Levant, ce gouvernement acquerrait un nouveau titre à la reconnaissance et à l'estime de tous les amis de la paix (1). »

(1) La convention était ainsi conçue :

Art. 1. — Sa Hautesse le Sultan s' étant entendue avec LL.MM. la reine du Royaume- Uni de la Grande-Bretagne et d'Irlande, l'empereur d'Autriche, roi de Hongrie et de Bohème, le roi de Prusse et l'empereur de toutes les Russies sur les conditions de l'arrangement qu'il est dans l'intention de S. H. d'accorder à Mehemet Ali, conditions lesquelles se trouvent pécifiées dans l'acte séparé ci annexé. — LL. MM. s'engagent à agir dans un parfait accord et d'unir leurs efforts pour détermijier Mehemet Ali à se conformer à cet arrangement. Chacune des hautes parties contractantes se réservant de coopérer à ce but selon les moyens d'action dont chacune d'elles peut disposer.

Art. 2. — Si le pacha d Egypte refusait d'adhérer au susdit arrangement qui lui sera communiqué par le Sultan avec le concours de leurs dites Majestés, celles-ci s'engagent à prendre, à la réquisition du Sultan, des mesures concertées et arrêtées entre elles, afin de mettre cet arrangement à exécution. Dans l'intervalle, le Sultan ayant invité ses alliés à se joindre à lui pour l'aider à interrompre la communication par mer entre l'Egypte et la Syrie, et à empêcher l'expédition de troupes, chevaux, armes, munitions et approvisionnements de guerre de tout genre d'une de ces provinces à l'autre, LL, MM.

Guizot ne pouvait que faire les plus expresses réserves sur les passages de cette note, qui visaient spécialement la France : << Le gouver-

(citées plus haut), s'engagent à donner immédiatement à cet effet les ordres nécessaires aux commandants de leurs forces navales dans la Méditerranée. Leurs dites Majestés promettent, en outre, que les commandants de leurs escadres, selon les moyens dont ils disposent, donneront, au nom de l'alliance, tout l'appui et toute l'assistance en leur pouvoir à ceux des sujets du Sultan qui manifesteront leur fidélité et leur obéissance à leur souverain.

Art. 3. — Si Mehemet Ali, après s'être refusé de se soumettre aux conditions de l'arrangement mentionné ci-dessus dirigeait ses forces de terre ou de mer sur Constantinople, les hautes parties contractantes, sur la réquisition expresse qui en serait faite par le Sultan à leurs représentants à Constantinople, sont convenus, le cas échéant, de se rendre à l'invitation de ce souverain et de pourvoir à la défense de son trône, au moyen d'une coopération concertée en commun dans le but de mettre les deux détroits du Bosphore et des Dardanelles, ainsi que la capitale de l'Empire ottoman, à l'abri de toute agression.

Il est en outre convenu que les forces qui, en vertu d'une pareille entente recevront la destination indiquée ci-dessus, y resteront employées aussi longtemps que leur présence sera requise par le Sultan, et lorsque S. H. jugera que leur présence aura cessé d'être nécessaire, les dites forces se retireront simultanément, et rentreront respectivement dans la mer Notre et la Méditerranée.

Art. 4. — Il est toutefois expressément entendu que la coopération mentionnée dans l'article précédent est destinée à placer temporairement les détroits des Dardanelles et du Bosphore et la capitale ottomane sous la sauvegarde des hautes parties contractantes contre toute agression de Mehemet Ali, ne sera considérée que comme une mesure exceptionnelle, adoptée à la demande expresse du Sultan, et uniquement pour sa défense dans le cas seul indiqué ci-dessus. Mais il est convenu que cette mesure ne dérogera en rien à l'ancienne règle de l'Empire ottoman, en vertu de laquelle il a été de tout temps défendu aux bâtiments de guerre d'entrer dans les détroits des Dardannelles et du Bosphore. Et le Sultan, d'une part, déclare par le présent acte qu'à l'exception de l'éventualité ci-dessus mentionnée de maintenir à l'avenir ce principe invariablement établi comme ancienne règle de son empire, et tant que la Porte se trouve en paix, de n'admettre aucun bâtiment de guerre étranger dans les détroits du Bosphore et des Dardannelles . d'autre part, LL. MM. (ci-dessus nommées) s'engagent à respecter cette détermination du Sultan et à se conformer au principe ci-dessus énoncé.

Art. 5. — La présente convention sera ratifiée et les ratifications en seront échangées à Londres dans l'espace de deux mois, au plus tôt si faire se peut.

En foi de quoi les plénipotentiaires, respectifs l'ont signé et y ont apposé les sceaux de leurs armes.

Fait à Londres, le 15 juillet de l'an de grâce 1840.

Palmerston, Neumann, Bulow, Brunow, Chekib Acta séparé.

Annexé à la convention conclue à Londres, le 15 juillet 1840, entre les Cours de la Grande-Bretagne, d'Autriche, de Prusse et de Russie d'une part, et la Sublime Porte de l'autre,

S. H. le Sultan a l'intention d'accorder et de faire ratifier à Mehemet Ali les conditions de l'arrangement ci-dessous :

Art. 1. — S. H. promet d'accorder à Mehemet Ali pour lui et pour ses descendants en ligne directe l'administration du pachalik d'Egypte ; et S. H. promet, en outre, d'accorder à Mehemet Ali, sa vie durante, avec le titre de pacha d'Acre et avec le commandement de la forteresse de Saint-Jean d'Acre, l'administration méridionale de la Syrie, dont les limites seront déterminées par la ligne de démarcation suivante :

Cette ligne, partant du cap Ras-el-Makhora sur les côtes de la Méditerranée s'éten-

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nement du Roi, dit-il, ne se fait, à coup sûr, le champion armé de personne et ne compromettra jamais, pour les seuls intérêts du pacha d'Egypte, la paix et les intérêts de la France. Mais si les mesures adoptées contre le Pacha par les quatre puissances avaient, aux yeux du gouverneme'nt du Roi, ce caractère ou cette conséquence que l'équilibre

dra de là directement jusqu'à l'embouchure de la rivière Seisaban, extrémité septentrionale du lac Tibérias, longera la côte occidentale du dit lac, suivra la rive droite du fleuve Jourdain et de la côte occidentale de la mer Morte ; se prolongera, de là, en droiture jusqu'à la mer Rouge en aboutissant à la pointe septentrionale du golfe d'Akaba et la côte orientale du golfe de Suez jusqu'à Suez.

Toutefois, le Sultan, en faisant ces offres, y attache la condition que Mehemet Ali les accepte dans l'espace de dix jours, après que la communication lui en aura été fait* à Alexandrie par un agent de S. H., et, qu'en même temps. Mehemet Ali dépose entre les mains de cet agent les instructions nécessaires aux commandants de ses forces de terre et de mer, de se retirer immédiatement de l'Arabie et de toutes les villes saintes qui s'y trouvent situées, de l'île de Candie, du district d'Adana et de toutes les autres parties de l'Empire ottoman qui ne sont pas comprises dans les limites de l'Egypte et dans celles du pachalik d'Acre, tel qu'il a été désigné ci-dessus.

Art. 2. — Si, dans le délai de dix jours fixé ci-dessus, Mehemet Ali n'acceptait point le susdit arrangement, le Sultan retirera alors l'offre de l'administration viagère dupachalik d'Acre ; mais S. H. consentira encore à accorder à Mehemet Ali, pour lui et pour ses descendants, l'administration du pachalik d'Egypte, pourvu que cette offre soit acceptée dans l'espace de dix jours suivants, et pourvu qu'il dépose également entre les mains de l'agent du Sultan les instructions nécessaires pour ses commandants de terre et de mer de se retirer immédiatement en dedans des limites et dans les ports du pachalik de l'Egypte.

Art. 3. — Le tribut annuel à payer au Sultan par Mehemet Ali sera proportionné au plus ou moins de territoire dont ce dernier obtiendra l'administration, selon qu'il accepte la première ou la seconde alternative.

Art. 4. — Il est expressément entendu que, dans la première comme dans la seconde alternative, Mehemet Ali, avant l'expiration du terme fixé de dix ou de vingt jours, sera tenu de remettre la flotte turque avec tous ses équipages et armements, entre les mains du préposé turc qui sera chargé de la recevoir. Les commandants des escadres alliées assisteront à cette remise.

Il est entendu que, dans aucun cas, Mehemet Ali ne pourra porter en compte ni déduire du tribut à payer au Sultan les dépenses qu'il a faites pour l'entretien de la flotte ottomane pendant tout le temps qu'elle Sera restée dans les ports d'Egyj)te.

Art. 5. — Tous les traités et toutes les lois de l'Empire ottoman s'appliqueront à l'Egypte et au pachalik d'Acre, tel qu'il a été signé ci-dessus, comme à toute autre partie de l'Empire ottoman. Mais le Sultan consent, qu'à cause du paiement régulier du tribut susmentionné, Mehemet Ali et ses descendants perçoivent au nom du Sultan et comme délégué de S. H., dans les provinces dont l'administration leur sera confiée, les taxes et impôts légalement établis. Il est entendu, en outre, que, moyennant la perception des taxes et impôts susdits, Mehemet Ali et ses descendants pourvoiront à toutes les dépenses de l'administration civile et militaire des dites provinces.

Art. 6. — Les forces de terre et de mer que pourra entretenir le pacha d'Egypte et d'Acre, faisant partie des forces de l'Empire ottoman, seront toujours considérées comme entretenues pour le service de l'État.

Art. 7. — Si, à l'expiration du terme de vingt jours après lacommunication qui lui aura été faite, Mehemet Ali n'adhère point à l'arrangement proposé et n'accepte pas l'hérédité du pachalik d'Egypte, le Sultan se considérera comme libre de retirer cette offre et de suivre, en conséquence, telle marche ultérieure que ses propres intérêts et les conseils de ses alliés pourront lui suggérer.

Art. 8. — Le présent acte séparé aura la même force et valeur que s'il était inséré

actuel des États européens en fût altéré, il ne saurait y consentir, il verrait alors ce qu'il conviendrait de faire et il gardera toujours, à cet égard, sa pleine liberté (1). )>

Palmerston devint plus explicite : le Sultan proposerait d'abord au Pacha la concession, toujours à titre de vasselage, de l'Egypte héréditairement et la portion déjà offerte de Saint- Jean d'Acre, y compris la forteresse, mais ceci en viager seulement. Il lui donnera un délai de dix jours pour accepter cette proposition. Si le Pacha refuse, le Sultan lui fera une proposition nouvelle qui ne comprendra que l'Egypte, toujours héréditairement. Si, après un nouveau délai de dix jours, le Pacha refuse encore, alors le Sultan s'adressera aux quatre puissances qui s'engagent envers lui et entre elles, à faire rentrer le Sultan dans l'obéissance ; « La question qui se pose actuellement est de savoir si la France

mot à mot dans la convention de ce jour. Il sera ratifié et les ratificatioas en seront échangées à Londres en même temps que celles de la dite convention.

En foi de quoi, les plénipotentiaires respectifs l'ont signé et y ont apposé les sceaux de leurs armes.

Fait à Londres, le 15 juillet de l'an de grâce 1840.

Neumann Palmerston, But.ow, Brunow, Ghskib.

En apposant sa signature à la convention de ce jour, le plénipotentiaire de la Sublime Porte a déclaré :

Qu'en constatant par l'article 4 de la dite convention, l'ancienne règle de l'Empire ottoman en vertu de laquelle il a été défendu de tout temps aux bâtiments de guerre étrangers d'entrer dans les détroits des Dardannelles et du Bosphore, la Sublime Porte se réserve, comme par le passé, de délivrer des firmans de passage aux bâtiments légers sous pavillon de guerre, lesquels sont employés, selon l'usage, au service de la correspondance des légations des puissances amies. Les plénipotentiaires soussignés ont pris acte de la présente déclaration pour la présenter à la coEnaissance de leurs Cours.

NeumanNj Palmerston, Bulow, Brunow, Chekib.

Analyse.

Dans un protocole réservé, les plénipotentiaires signataires de la convention ont jugé que, à raison des longues distances qui séparaient leurs Cours de Londres, et les événements pressant, on n'attendrait pas les ratifications pour mettre à exécution les mesures préliminaires visées dans l'art. 2. -, que les offres du Sultan seraient immédiatement communiquées à Mehemet Ali par l'intermédiaire des agents consulaires des puissances signataires à Alexandrie.

Les amiraux des escadres respectives dans la Méditerranée recevront les instructions nécessaires pour se mettre en communication à ce sujet avec les divers consuls.

Neumann, Palmerston, Bulow, Beunow, Chekib.

Dans un quatrième protocole, les plénipotentiaires susnommés ont cru devoir faire une nouvelle déclaiation que leurs gouvernements ne rechercheraient aucune augmentation de territoire, aucune influence exclusive, aucun avantage de commerce pour leurs sujets que ceux de toute autre nation ne puissent également obtenir. Le plénipotentiaire de la Sublime Porte rend hommage à la loyauté et au désintéressement des Cours alliées.

(1) Guizot à Thiers, 17 juillet 1840.

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doit ou non devenir le dictateur de l'Europe, si les autres puissance» sont libres de suivre leurs propres vues ou leurs intérêts communs par leurs propres moyens ou si elles seraient paralysées ou liées, non seulement par le veto de la France, mais encore par le manque de coordination. Cela, en réalité, voulait dire que si leur politique était une politique de soumission à celle de la France, elles feraient ainsi une publique et formelle reconnaissance de la suprématie de la France dans les affaires européennes et cela entraînerait les plus graves conséquences. » Ainsi parlait Palmerston, le 21 juillet 1840, dans une lettre à Bulwer.

Palmerston faisait connaître à son agent à Paris une autre conversation qu'il avait eue avec Guizot qui, après avoir formulé à nouveau ses objections, avait fait allusion au passage du mémorandum dans lequel le ministre anglais des Affaires étrangères disait qu'un plan d'arrangement entre le Sultan et Mehemet Ali (1), tel qu'il a été dernièrement proposé à la France, était basé sur une idée suggérée par l'ambassadeur français à Londres. Si le mémorandum tendait à accuser la France de versatilité, d'avoir, à un moment, proposé un plan particulier, puis de l'avoir rejeté à un autre, M. Guizot protestait contre cette imputation. Il dit que le plan en question avait été proposé par le comte Sebastiani sans l'instruction ou l'autorisation du gouvernement français, et qu'aucune trace n'en pourrait être trouvée à l'ambassade française.

« Ce plan était celui que je vous avais exposé dans ma dépêche du 28 septembre 1839 : que la Syrie serait partagée en deux parties par une ligne tirée de l'est à l'ouest aux environs de Beyrouth et de Damas, et que la partie de la Syrie au nord de cette ligne serait restituée immédiatement au Sultan et que la portion sud de la ligne serait rattachée au pachalik d'Egypte.

J'ai montré à M. Guizot la dépêche que je vous adressai en septembre dernier, afin de lui prouver que la proposition fut faite plutôt d'une manière formelle que sur un schéma esquissé par le comte, de sa propre initiative, d'autant que le comte Sebastiani m'a laissé entendre que si ce plan était adopté par le gouvernement de S. M., la France coopérerait aux mesures coercitives pour le renforcer ; que si le gouvernement français pouvait montrer aux Chambres et au public qu'il a fait les meilleures conditions possibles pour Mehemet Ali, il pourrait ainsi justifier sa coopération aux mesures coercitives en vue de p©rter ce plan à exécution. J'ai dit que le comte Sebastiani m'avait pressé à diverses reprises sur. ce schéma et qu'il avait également pressé le baron de Brunow et le baron de Neumann qui devaient pas arriver ici avant la fin de décembre.

J'ai dit qu'il était impossible de séparer le caractère privé du carac-

(1) Palmerston à Bulwer, 22 juillet 1840.

tère officiel d'un ambassadeur, ainsi que les arguments de M. Gukot tendaient à le faire ; qu'il était bien connu que le comte Sebastiani était en directes et confidentielles communications avec le roi des Français ; que la seule absence de traces de cette proposition dans les documents de l'ambassade n'apportait pas une preuve concluante que le comte n'avait pas d'autorité pour faire cette suggestion.

Le passage suivant était celui dans lequel il est établi que le gouvernement français a déclaré que certaines considérations rendraient impossible pour le gouvernement de prendre part aux mesures coercitives contre Mehemet Ali.

M. Guizot a dit que le mot impossible était trop fort, qu'il ne l'avait jamais employé, et qu'il ne pense pas que le gouvernement français l'ait fait ; que la France ne se souciait pas de coopérer aux mesures ayant pour objet de forcer Mehemet Ali à évacuer toute la Syrie, mais qu'il y avait d'autres objets pour lesquels, et certains cas dans lesquels elle n'avait jamais dit qu'elle ne se joindrait pas à la coercition ; que la France avait toujours déclaré qu'elle se joindrait à de telles mesures s'il s'agissait de défendre Constantinople et d'empêcher qu'Ibrahim franchît le Taurus (1). »

Palmerston avait alors répondu : « Depuis longtemps, l'Angleterre avait compris, d'après le langage du roi de France et de ses ministres à Paris que, dans aucun cas, le gouvernement français ne pourrait ou ne voudrait se joindre à des mesures coercitives pour forcer Mehemet Ali à se soumettre à un arrangement qu'il n'aurait pas accepté volontairement ; qu'employer la force à défendre Constantinople ou à empêcher Mehemet Ali de passer le Taurus était une chose différente et qui portait sur une autre question ; que c'était une opinion partagée par beaucoup que la France visait au démembrement de l'Empire ottoman et à ériger un Empire nouveau et indépendant, formé de l'Egypte, de l'Arabie et de la Syrie, mais qu'il n'y avait rien d'incompatible avec ce shéma dans une déclaration que la France ne permettrait pas, du moins pour le moment, au nouveau souverain de cet État, d'étendre les limites de son territoire au nord du Taurus. Quant aux dispositions de la France de se joindre aux mesures coercitives contre Mehemet Ali en ce qui concernait les contrées au sud du Taurus et occupées actuellement par lui, j'ai rappelé à M. Guizot que je lui avais fait, peu arant, remarquer que nous avions la conviction que si l'arrangement demandé par Mehemet Ali et soutenu par la France s'effectuait et si le Pacha devait tenir héréditairement l'Egypte et toute la Syrie, la conséquence certaine serait que, dans un temps

(1) Palmerston à Bulwer, 22 juillet 1840.

314 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'europk

très rapproché, il rejetterait toute apparence de vasselage et se déclarerait lui-même indépendant. J'ai alors demandé à M. Guizot si, dans ce cas, la France s'unirait aux autres puissances pour remettre Mehemet Ali à sa place de vassal (1). »

« Alors comme alors », fut la seule réponse de Guizot. Elle n'était certainement pas faite pour encourager l'espoir que, même dans le cas extrême supposé par moi, la France se joindrait aux mesures coercitives contre Mehemet Ali. »

Palmerston analysa ensuite le troisième passage du mémorandum dans leGj[uel il était dit que le gouvernement français avait déclaré qu'en aucun cas, la France ne s'opposerait aux mesures que les quatre puissances pourraient juger nécessaires pour l'exécution d'un arrangement qu'elles considéreraient comme essentiel pour la paix future dans le Levant. Guizot répliqua que cette assertion était trop générale et qu'elle n'avait jamais été faite par la France. Palmerston avait répliqué que le passage du mémorandum appelait seulement l'attention sur les immédiates mesures de coercition souvent discutées entre les cinq puissances sur l'objet particulier d'amener le Pacha à accepter les offres raisonnables du Sultan et à assurer ainsi l'intégrité et l'indépendance de l'Empire ottoman.

Guizot, après avoir calculé qu'il s'écoulerait au moins six jours avant qu'une réponse puisse être reçue ici aux propositions qui avaient été faites par le Sultan à Mehemet Ali, m'a demandé si toutes les mesures de coercition seraient différées jusque-là, ou si quelques mesures seraient prises plus tôt. Palmerston n'hésita pas : « Dans l'état présent de la Syrie, il serait impossible aux quatre puissances d'attendre la réponse de Mehemet Ali ; la ]:>lus grande partie des sujets du Sultan, en Syrie, s'étaient soulevés contre la tyrannie de Mehemet Ali ; il était impossible d'abandonner ce malheureux peuple sans protection pour être massacré par les troupes d'Ibrahim ; que, par conséquent, on apportait ainsi protection et assistance aux Syriens ; que le gouvernement français ne devait pa-s être surpris si, pour ce dessein, la communication par mer était coupée entre la Syrie et l'Egypte. »

Un tel procédé de la part des quatre puissances, dit M. Guizot, obligerait la France à être en grande force dans le Levant. — Permettezmoi, dit alors Palmerston, de vous exprimer l'espoir que le gouvernement français ne se placera pas de manière à rendre probable une colHsiou avec la flotte britannique. — De grands soins, répondit Guizot, seront pris pour éviter cela.

M. Guizot dit qu'il lui semblait pitoyable que l'Angleterre pût courir

(1) Palmerston à Bulwer, 22 juillet 1840.

le risque de provoquer les plus sérieuses complications qu'il prévoyait comme résultats de notre convention, uniquement pour restituer au Sultan trois ou quatre misérables pachaliks de Syrie.

A quoi Palmerston avait répondu que la valeur de ces pachaliks pouvait être mesurée à l'achainement que mettait Mehemet Ali à les garder ; que si la Syrie n'était pas, comme nous l'alléguions, une position militaire qui formait la clef des provinces asiatiques de la Turquie, Mehemet Ali aurait peut-être accepté de la rendre, ainsi qu'il l'avait fait de l'Arabie et de Candie.

En prenant congé, M. Guizot constata que les gouvernements anglais et français différaient malheureusement d'opinion, et très sensiblement, sur toutes ces questions ; que, dans ces conditions, seuls les événements décideraient entre les parties (1).

Au début d'août 1840, Ponsonby avait adressé la lettre suivante à notre agent à Constantinople (2) :

« Monsieur l'Ambassadeur,

« Nos collègues d'Autriche, de Prusse et de Russie et moi-même sommes très désireux de manifester notre respect pour votre personne et le haut prix que nous attachons aux relations amicales qui unissent actuellement nos différents pays, et nous espérons que V. E. acceptera comme l'évidence des sentiments ici exprimés la communication qu'au nom de mes collègues, j'ai l'honneur de vous faire. V. E. connaît les souhaits ardents des gouvernements d'Autriche, de la Grande-Bretagne, de la Prusse et de la Russie pour concerter des mesures d'accord avec le gouvernement français en vue de la pacification du Levant, et V. Ex. sait que son gouvernement n'a pas cru devoir unir son opinion à celle des autres grandes puissances amies de la France. Je suis chargé d'informer V. E. que les Cours d'Autriche, de la Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie ont «igné une convention avec le Sultan dans le but d'assurer la paix future de la Turquie.

« Les quatre Cours ont éprouvé le plus grand regret d'agir, dans une affaire d'intérêt européen, sans le concours de la France ; mais ce regret peut être atténué par la considération que le gouvernement français a refusé son concours pour ne pas prendre part aux mesures coercitives contre Mehemet Ali, mais non dans le désir ou l'intention de s'opposer aux mesures que les quatre Cours, de concert avec le Sultan, pourraient juger nécessaires pour obtenir la soumission du pacha d'Egypte. Il est à présumer que les quatre Cours entretiennent l'espoir que cette sépa-

(1) Palmerston à Bulwer, 22 juillet 1840.

(2) Record Office, Londres.

ration sera de courte durée et que la puissante influence de la France s'exercera pour persuader Mehemet Ali de se soumettre aux arrangements que le Sultan propose. »

Ponsonby, très excité, écrivait aussi à Palmerston, le 5 août 1840 : « La plus grande promptitude me paraît r* cessaire, non seulement pour devancer la France, mais aussi pour prendre le parti d'agir en Syrie pour faciliter l'accomplissement de nos vues, sans efl'usion de sang... Je pense que cela peut se faire aisément. J'espère que les Syriens se lèveront comme un seul homme, quand ils sauront qu'ils peuvent compter sur une aide et je compte que l'armée égyptienne, ou du moins beaucoup des partisans de Mehemet Ali, abandonneront sa fortune quand ils le verront en butte à une armée irrésistible. »

Suivant Ponsonby il avait été convenu entre les représentants des quatre Cours alliées qu'on procéderait de la façon suivante : une note formelle serait adressée à la Sublime Porte, confirmant l'adhésion du Sultan à la convention, laquelle a été vue et approuvée ; mais .cette note exigeant du temps pour être traduite en langue turque, elle n'avait pu être remise tout de suite au Sultan. On a choisi Rifaat Bey, un ennemi de Mehemet Ali, pour partir le 7 courant par un steamer et se rendre directement chez Robert Stopford. On enverrait une frégate et une corvette avec huit mille fusils, et trois autres vaisseaux avec cinq ou six mille hommes de troupe seraient dirigés vers Chypre pour effectuer un débarquement. Il avait été, en outre, décidé par la S. Porte que le grand Vizir écrirait une lettre à l'émir Béchir, publiant ce qui avait eu lieu et disant aussi que « l'article séparé » serait traduit en arabe pour être communiqué aux populations de la Syrie : « Je crois fortement, ajoutait Ponsonby, que l'émir Béchir abandonnera les Egyptiens au moment où il connaîtra l'état des choses. »

Ainsi toutes les mesures étaient prises pour déposséder Mehemet Ali en Syrie.

Bulwer, chargé d'affaires anglais à Paris, avait eu un entretien avec Tbiers qui lui avait dit en substance (1) : « Comment puis-je ne pas attacher une très grande importance, à ce qui vient de se passer en Angleterre ? L'Angleterre se séparant de nous, alliée eJle-même avec la Russie par un traité duquel nous sommes exclus ! On n'a pas eu la pensée de nous demander si oui ou non nous voulions nous joindre au traité. J'ai été le partisan de l'alliance anglaise et, pendant ces cinq derniers mois, j'ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour agir de la manière la plus cordiale et la plus franche pour la maintenir. Et pourquoi brisez-vous maintenant cette alliance ? Pour un peu de terre de

(1) Bulwer à Palmerston, 20 juillet 1840.

plus OU de moins au pacha d'Egypte ! Avez- vous quelque plus sérieuse objection ? Désirez-vous quelque chose pour vous-même dans cette partie du monde ?

Je lui ai répondu que j'étais sûr que s'il envisageait avec calme toutes les circonstances de cette situation, elle ne lui apparaîtrait pas dans la lumière sous laquelle il la considérerait actuellement. Je lui ai exposé toutes ces circonstances : quand la rupture entre le Sultan et Mehemet Ali se. produisit, l'année dernière, nos deux gouvernements agissaient ensemble, tenaient le même langage, et même leurs ambassadeurs signaient un semblable document à Constantinople. Et quelle était la substance de ce document ? L'engagement de soutenir le Sultan. J'ai demandé au maréchal Soult, dans le premier entretien que j'eus avec lui, de s'expliquer parfaitement avec le gouvernement britannique et de dire d'une manière précise et sans aucun déguisement quels étaient ses sentiments réels sur les affaires d'Orient.

Le maréchal, avec quelque aigreur, me dit que les sentiments réels de son gouvernement étaient ceux qu'il m'avait exprimés pour le Sultan contre Mehemet Ali.

— Le langage de l'ambassadeur français à Londres était aussi hostile à Mehemet Ali, et quand des divergences se produisirent entre les deux gouvernements au sujet de l'étendue du territoire dans lequel on limiterait le Pacha, lui (l'ambassadeur), proposa un moyen terme.

Dans de telles circonstances, n'était-il pas naturel, pour notre gouvernement, d'entrer en communication avec les autres puissances d'Europe pour leur exposer ses idées et discuter les mesures convenables pour soutenir le Sultan, sans qu'on voie, par là, une séparation de notre gouvernement d'avec la France ?

Et quand, enfm, les puissances demandèrent à l'Angleterre de déterminer ses vues, et que la Turquie demanda aussi l'exécution de ses promesses et que la France déclara que, décidément, elle ne prendrait part à aucune mesure contre Mehemet Ali, pouvions-nous éconduire les autres gouvernements et nous excuser aussi en disant qu'il y avait un malentendu ? Sa propre dignité permet- elle à un gouvernement d'agir ainsi ? Mais encore, il se pouvait, et nous devions tout faire pour cela^ prévenir une séparation avec un gouvernement ami. Le nôtre adopta la proposition de la médiation d'une puissance, l'Autriche, faite par l'ambassadeur français comme un moyen de concilier le différend entre la France et l'Angleterre. Je ne pouvais croire que M, Thiers verrait dans la marche que nous avons suivie un acte inamical, et, à tout bien considérer, la séparation actuelle était plutôt du fait de la France que de celui de l'Angleterre.

Quant à la demande que la France se joignît au présent traité, j'ai su

318 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'europe

que les bases de celui-ci avaient été, depuis, proposées à M. Guizot, qui les a soumises à son gouvernement et que, après une longue période pendant laquelle Mehemet Ali lui-même fut consulté, M. Thiers a dit à M. Guizot que le Pacha ne voudrait jamais se soumettre à de telles conditions et que, par conséquent, la France ne se joindrait pas è des mesures pour l'y contraindre.

M. Thiers me dit ; Le gouvernement anglais n'était pas forcé par l'opinion publique de prendre parti contre le Pacha, tandis qu'au contraire, en France, il n'2/ ai>ait qu'une seule opmion en sa faveur ; par conséquent, nous ^l'avons pas le même choix que cous. Cependant le fait est acquis ; l'alliance avec V Angleterre est brisée ; il est impossible d'en prévoir les conséquences, mais nous devons nous mettre en mesure d'y faire face. — J'ai répliqué que, attaché comme je l'étais à l'alliance avec la France, et regardant de sang-froid le point où nous étions arrivés, je ne voyais pas les éléments de confusion qu'il signalait : Nous n'attaquons aucune puissance voisine de la France ni dans son alliance : nous agissons au nom d'un souverain que nous nous sommes engagés à soutenir pour soumettre un homme grand et puissant, et possédant indubitablement une grande habileté, mais un homme qui est son sujet, d'une naissance même très humble, et auquel il veut bien accorder le gouvernement de l'Egypte, avec son territoire et Saint-Jean d'Acre pour sa défense. J'ai fait remarquer que cet homme n'avait aucun lien avec la France qui, au contraire, s'était déclarée pour le Sultan et s'était seulement refusée à se joindre aux moyens coercitifs qui seraient employés. Que le théâtre de la guerre était éloigné de France, et qu'autant cette distance paraissait longue, autant il semblait que la lutte serait courte. -s.

J'ai dit que le plus court chemin à la conclusion de cette affaire serait l'acceptation de Mehemet Ali aux conditions qui lui étaient proposées.

M. Thiers me dit que c'était aussi son désir que Mehemet Ali acceptât ces conditions, mais qu'il n'y avait pas grandes chances à cela. Sa propre opinion, à lui, est que Mehemet triomphera des révoltes et ne se soumettra pas aux propositions qu'on tentera de lui faire, qu'il espérait cependant que le Pacha ne traverserait pas le Taurus, mais que, s'il s'y décidait, les affaires prendraient alors un sérieux aspect. »

Cette communication fut accueillie avec humeur par Palmerston. Que Thiers ait pu dire que l'alhance entre la France et l'Angleterre était brisée, l'irrita visiblement. Il le marqua dans sa réponse à Buhwer : « Vous devrez, à la prochaine occasion où M. Thiers fera une semblable observation (1), lui faire remarquer que ce n'est pas l'Angleterre qui

(1 ) Palmerston à Bulwer, 22 juillet 1840.

s'est séparée de la France, mais bien la France qui s'est séparée d« l'Angleterre. Que les vues et la politique de l'Angleterre dans les affaires de Turquie ont toujours été les mêmes et n'ont pas varié. Pendant longtemps, nous pensâmes que la France était d'accord avec nous, et cette opinion semblait justifiée par l'empressement de la France à signer la convention avec l'Angleterre et la Turquie, en 1835, pour soutenir le Sultan contre Mehemet Ali, et par le fait que la France était partie dans la note collective de juillet 1839. »

Palmerston ajoutait : «quel que soit le désappointement que la conclusion de la convention entre les quatre puissances et la Turquie puisse exciter dans les esprits des ministres français, une calme réflexion les amènera à la conviction qu'il n'y a rien dans l'esprit ou la lettre de cette convention qui puisse être regardé comme hostile à la France et que, sous l'empire des circonstances, les quatre puissances ne pouvaient faire autrement que de la conclure. Le gouvernement de S. M., rappelait Palmerston, avait vainement travaillé pendant ces huit ou dix mois à persuader le gouvernement français de s'associer à ces arrangements; après le récent et définitif refus de ce gouvernement, il était sûrement plus mauvais qu'utile de demander à la France de revenir sur son récent refus (1). »

Thiers, avec tristesse et dignité, avait marqué à Guizot l'impression faite sur le gouvernement de juillet par la nouvelle de la signature de la convention à quatre : « Le parti pris par les puissances d'agir à quatre (2), sans mettre la France en demeure de s'associer à l'action commune, est un procédé fort naturel de la part des Cabinets qui n'ont pas vécu dans notre alliance depuis dix ans, mais fort étrange, fort peu explicable par des motifs satisfaisants, de la part de l'Angleterre, qui faisait profession, depuis 1830, d'être notre fidèle alliée... Se plaindre est peu digne de la part d'un gouvernement aussi haut placé que celui de la France, mais il faut prendre acte d'une telle conduite et laisser voir qu'elle nous éclaire sur les vues de l'Angleterre et sur la marche que la France aura à suivre dans l'avenir. »

Thiers estimait que la France n'avait plus à consulter d'autres convenances que les siennes. Mais il recommandait à Guizot de ne faire aucun éclat. « Bornez-vous à cette froideur que vous avez montrée, me ditesvous, et que j'approuve complètement (3). »

« Vous ferez d'abord remarquer à lord Palmerston ce qu'a d'étrange" le procédé des quatre puissances qui, sans vous faire aucune proposi-

(1) Palmerston à Bulwer, 22 juillet 1840.

(2) Thiers à Guizot, juillet 1840.

(3) Id.

320 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET L'EUROPE

tion de vous associer à elles, nous annoncent qu'elles ont pris leur parti. Vous ferez remarquer combien une telle conduite est inconvenante de la part d'un Cabinet qui semblait mettre tant de prix à notre alliance, et qui vient d'y avoir recours dans une affaire, — celle de Naples — , qui certainement eût été pour lui le plus grand des embarras, car il n'y a pas de petit adversaire dans le monde, surtout quand il tient par sa situation à un état tel que l'Italie. ...Une alliance qui dure sur de petites questions, et qui a cessé sur la seule grande question du temps, n'est plus une alliance sérieuse...

« Demandez-lui s'il croit que la nation anglaise tienne aussi peu que lui à l'alliance de la France, et si elle sera bien satisfaite de voir cette alliance livrée au hasard. Montrez-lui combien il y a de péril pour l'Angleterre... dans une voie aussi nouvelle, aussi peu conforme aux dix dernières années. S'il vous répète encore qu'il croit que la séparation sera passagère, répondez, qu'en France, les passions sont vives, qu'au mois de janvier dernier le bruit des propositions Brunow les avait toutes réveillées, que le Cabinet actuel avait fait son possible pour les contenir, qu'il ne le pourra plus aujourd'hui, et qu'après le déchaînement qui éclatera peut-être à la suite des dernières résolutions, parler d'alliance ne sera plus praticable ni digne pour personne.

« Il faut absolument amener lord Palmerston à s'expliquer... C'est évidemment la crainte d'un arrangement direct et l'insurrection du Liban qui a pr^écipité les résolutions du gouvernement britannique. C'est surtout la crainte d'une dissolution du Cabinet qui a jeté les collègues de lord Palmerston à la suite de sa vanité compromise. Mais il faut lui demander s'il est bien sûr des résultats de cette insurrection pour jouer de si grandes choses sur une telle carte... (1) Il faut placer lord Palmerston dans l'alternative d'avouer, ou qu'on a fait une chose fort légère... ou qu'on a ourdi une sorte de conspiration européenne à l'insu de la France, à son détriment peut-être. C'est-à-dire qu'alors, ce n'est plus une simple divergence, mais presque un état d'hostilité ; pour le cas, par exemple, où le Pacha (certainement, sans notre conseil) passerait le Taurus, est-on secrètement convenu d'introduire les Russes par le Bosphore, les Anglais par les Dardanelles, dans les eaux de Constantinople ? A-t-on signé en secret les propositions Brunow ? A-t-on cru pouvoir laisser la France en dehors ?... Si lord Palmerston se renfermait dans un silence inquiétant, ou inconvenant, vous n'auriez qu'à lui faire observer que le recours de l'influence morale de la France à Alexandrie lui donne le droit de savoir comment on veut agir, que son rôle de grande puissance lui donne le droit de s'enquérir de ce qu'on va faire

(1) Thiers à Guizot, juillet 1840.

sur un théâtre où l'équilibre du monde peut être si facilement altéré ; que, si l'on refuse de s'expliquer avec elle, on lui donne le droit d'isoler définitivement son action, de se conduire à Constantinople, à Alexandrie et partout, comme elle le jugera convenable à l'intérêt exclusivement français, »

Thiers terminait en disant que des mesures avaient été prises pour augmenter sans bruit nos forces de terre et de mer et parer ainsi à toute éventualité.

Le premier ministre français avait, en outre, fait communiquer à Palmerston un contre-mémorandum qui ne faisait que reproduire des idées qu'il avait exposées verbalement à Bulwer, et, par écrit, à Guizot.

Naturellement, Palmerston s'était vivement récrié. Il avait déclaré qu'il n'avait jamais voulu manquer envers le gouvernement de juillet à aucun des égards qui lui étaient dus. Et Guizot de répondre : « Non seulement, on s'est caché de nous, mais je sais que quelques personnes se sont vantées de la façon dont le secret avait été gardé. Est-ce ainsi, mylord, que des choses se passent entre' d'anciens et intimes alliés ? Est-ce ainsi que les alliances se maintiennent et s'affermissent ? L'alliance de la France et de l'Angleterre a donné dix ans de paix à l'Europe ; le ministère whig est né sous son drapeau et y a puisé quelque chose de sa force. Je crains bien qu'elle ne reçoive, en ce moment, une grave atteinte et que ce qui vient de se passer ne donne pas à votre Cabinet autant de force, ni à l'Europe autant de paix ? (1) »

Palmerston,. touché au vif, se récria : il n'avait point voulu changer d'alliances... C'était nier l'évidence, puisque Palmerston était maintenant engagé dans une autre voie. Il essayait de biaiser : « Nos deux pays resteront unis, d'ailleurs, par les liens les plus puissants d'opinion, de sentiment, d'intérêt ; notre alliance ne périra pas plus que la paix de l'Europe (2). » Bref, il donnait de l'eau bénite de cour.

Guizot, suivant les instructions de Thiers, avait alors brusquement demandé à Palmerston : « Mais, enfin, Mylord, si le Pacha repousse, comme je le crois, vos propositions, que ferez-vous ? De quoi êtes- vous convenus ? Quelle sera votre coercition ? Vous demandez encore à la France son concours moral ; elle a droit de vous demander, à son tour, par quels moyens, dans quelles limites vous comptez agir. »

— Vous avez raison et je dois vous le dire. L'emploi des forces navales pour intercepter toute communication entre l'Egypte et la Syrie, pour arrêter les flottes du Pacha, pour mettre le Sultan en état

(1) Guizot à Thiers, 25 juillet 1840.

(2) Id.

322 LA CRISE d'orient de 1839 a 1841 et l'europe

de porter sur tous les points de son empire tous les. moyens de rétablir son autorité, ce sera là notre action principale, et c'est le principal objet de notre convention. »

— « Et si le Pacha passe le Taurus, si Constantinople est de nouveau menacée ? »

— « Gela n'arrivera pas. Ibrahim aura trop à faire en Syrie. »

— « Mais si cela arrive. »

— « Le Sultan va établir à Ys Nikmid (l'ancienne Nicomédie), un corps de troupes turques qui, réuni à la présence d'un certain nombre de chaloupes canonnières sur la côte d'Asie, suffira, je pense, pour mettre Constantinople à l'abri. »

— « Et si cela ne suffit pas. Si les troupes turques sont battues ? (1) Palmerston avait alors avoué que l'entrée d'un corps d'armée russe

à Constantinople, combinée avec celle d'une flotte anglaise dans la Méditerranée, était un point convenu. Palmerston ne manqua pas ici de se louer lui-même d'avoir ainsi contribué à faire cesser le protectorat exclusif de la Russie sur la Porte.

Guizot, jugeant qu'il en avait assez dit, prit congé de Palmerston sur ces mots : « Nous nous lavons les mains de cet avenir, la France s'y conduira en toute liberté (2). »

Sur ce, les deux diplomates se quittèrent froidement.

Le chargé d'affaires anglais à Paris avait pu, lui aussi, constater l'émotion provoquée en France à la nouvelle de la convention. « Je crois que M. Thiers a tenu au Roi un ferme langage sur ce qu'il pourrait devenir de son devoir de faire, et a même parlé de donner sa démission si ce qui serait décidé n'était pas conforme à ses désirs (3). »

Bulwer avait soin d'observer que le ton de la presse française indiquait une fermeté égale. Selon lui, pourtant, le Roi ne consentirait à la guerre qu'à la dernière extrémité : « Tout dépendra de la désaffection de l'esprit public sur la véritable nature de la récente convention. Je suis convaincu qu'il y a un bon effet à espérer si le Mémorandum est publié tel qu'il est établi. Pour le ministère, peu importe que la convention soit contre la France, ou contre Mehemet Ah ; mais, pour le pays, la différence est immense. Il serait donc très important que nous puissions démontrer que nous n'entrons pas dans une ligue dont le dessein serait d'humilier la France, mais que la France s'est refusée d'entrer dans une convention où elle avait été priée d'entrer, principalement

(1) Guizot à Thiers, 25 juillet 1840.

(3) Bulwer à Palmerston, 27 juillet i840.

parce qu'elle pensait que cette convention ne réaliserait pas l'objet qu'elle avait en vue (1). »

Bulwer, sur ces entrefaites, avait communiqué au roi Louis-Philippe la dépêche ci-dessus mentionnée de Palmerston. Il avait trouvé le Roi préoccupé de la répercussion de cçs difficultés sur l'opinion publique (nous savons combien il la redoutait). Le trône, la dynastie étaient en jeu. Bulwer avait alors repris tout l'historique des négociations qui avaient précédé la convention du 15 juillet 1840, insistant sur le refus de la France de se prêter, le cas échéant, à des mesures coercitives contre Mehemet Ali. La meilleure solution, avait-il dit en terminant, serait que Mehemet Ali acceptât des conditions favorables en somme, puisque Saint- Jean d'Acre lui restait.

Le Roi avait répondu qu'il en jugeait de même, mais qu'il ne croyait pas à cette acceptation. L'entretien fut clos par l'expression de l'espoir qu'il conservait que, dans un temps prochain, le gouvernement anglais arriverait à la conviction que les moyens coercitifs étaient impraticables à contraindre Mehemet Ali et que des relations, dont la rupture l'avait affligé, seraient renouées (2).

Lord Granville, de retour à Paris après une courte absence, reprit la conversation avec Thiers. Celui-ci ne lui avait pas caché qu'après avoir encouru tous les blâmes, toutes les critiques, aussi bien à la tribune que dans la presse en défendant énergiquement l'alliance franco-anglaise, il se sentait profondément m.ortifié et blessé du secret avec lequel le gouvernement anglais avait conclu une alliance à l'exclusion de la France, avec les autres puissances. L'affront fait à la France par la manière dont l'Angleterre s'était séparée d'elle, en contractant une alliance avec les autres puissances européennes, était grave : « Toute la nation française ressent vivement l'affront et aucun ministre français ne pourrait faire autrement que de placer le pays dans une position capable de lui assurer sa dignité et son influence dans les affaires de l'Europe (3). »

Lord Granville rappela alors les vaines démarches des puissances auprès de la France pour l'inciter à se joindre à elles. En outre, disait-il, la France n'a jamais déclaré qu'elle se jugerait blessée par l'adoption de mesures de coercition par les autres puissances (4),

La connaissance des négociations antérieures démontre suffisamment la duplicité d'une telle réplique et la volonté très arrêtée de conclure sans la France un traité secret dirigé en réalité contre elle.

(1) Bulwer à Palmerston, 27 j illet 1840,

(2) Bulwer à Palmerston, S août 1840.

(3) Granville à Palmerston, 3 août 1840.

(4) Lord Granville à Palmerston, 3 août 1840.

324 LA CRISE d'orient de 1839 a 1841 et l'europe

Louis-Philippe le dit d'ailleurs lui-même et très nettement à lord Granville. Celui-ci répondit que communiquer, le traité à la France avant la signature, eût pu être considéré comme une atteinte injurieuse pour elle, en laissant supposer que l'union des quatre puissances pourrait changer les vues de son gouvernement, quand tous les arguments avaient échoué.

Louis-Philippe se retranchant encore dans sa crainte de l'opinion publique, lord Granville ne manqua pas d'attribuer à ce motif l'augmentation de l'armée et de la marine, se refusant à croire que le gouvernement français pût songer à entrer en guerre avec les autres puissances de l'Europe pour le plaisir de soutenir Mehemet Ali dans le nord de la Syrie (1).

Les entrevues entre Thiers et Granville se succédaient fiévreuses presque quotidiennement. Lord Granville en rendait aussitôt compte à lord Palmerston.

Dans les premiers jours d'août, l'ambassadeur britannique voulut avoir un entretien avec Thiers avant qu'il ne partît pour Saint-Cloud avec le Roi. Thiers y déclara que si le Pacha se décidait à accepter les conditions des puissances, la France ne s'y opposerait pas. Mais il en doutait, surtout après l'ultimatum lancé par les quatre Cours,

D'ailleurs la France ne souffrirait pas que, sans son assentiment, aucune condition fut imposée à Mehemet Ali par la force. Lord Granville insinuait que si la France conseillait à Mehemet Ali d'accepter les conditions des alliés, il s'y soumettrait sûrement. Thiers le nia, assurant que Mehemet Ali était un homme dans le genre de Napoléon qui risquerait « le tout pour le tout » et que Perrier, notre envoyé à Alexandrie, le dépeignait ainsi : « Cest un homme de bronze (2). »

Thiers reconnaissait toutefois que le langage conciliant que Palmerston avait tenu à la Chambre des Communes, l'avait un peu rassuré, que des ordres stricts, avaient été donnés aux amiraux français dans le Levant pour régler les mouvements de leurs vaisseaux afin d'éviter toute collision avec les forces navales anglaises. Il restait entendu que si des négociants américains ou français se rendant à un port placé sous la suzeraineté du Sultan étaient capturés, les propriétaires de ces bateaux en appelleraient à leurs gouvernements respectifs, et qu'il ne voyait pas comment les gouvernements refuseraient de leur faire rendre justice (3).

(1) Lord GranvDle à Palmerston, 6 août 1840.

(2) Id. 7 août 1840.

(3) Id. 10 août 1840.

La convention du 15 juillet 1840 provoqua, comme on peut le penser, ■dans les Cours du Nord, une émotion toute différente de celle qu'on éprouva en France. Elles dissimulaient mal la satisfaction de l'humiliation imposée à la nation tant jalousée.

« Je charge V. Exe. d'exprimer au prince de Metternich la grande satisfaction avec laquelle le gouvernement de S. M. a appris que S. A. approuvait pleinement et que l'Empereur avait immédiatement •ratifié la convention et les arrangements signés à Londres le 15 juillet. Le gouvernement de S. M. a appris aussi aujourd'hui que l'Empereur de Russie est également satisfait et également déterminé à ratifier, et le gouvernement prussien a annoncé son intention de suivre l'exemple des autres Cours.

« C'est une très grande satisfaction pour le gouvernement de S. M. parce qu'il est manifeste que l'extrême violence des journaux français tendait non seulement à alarmer les intérêts commerciaux dans ce pays, mais aussi à empêcher, si cela était possible, les gouvernements d'Autriche et de Russie de ratifier la convention du 15 juillet, et il est agréable de constater qu'aucun de ces buts n'a été atteint.

« La flotte britannique dans la Méditerranée est une force suffisante pour tous les cas où son action pourrait être requise afin de mettre à exécution les desseins de la convention de juillet, et elle est assez forte pour se garantir de toute injure ou molestation de la flotte française ; quoique le gouvernement de S. M. soit parfaitement sûr qu'il n'y en a pas la moindre intention de la part du gouvernement français.

« V, Ex. pressera le prince de Metternich d'envoyer la ratification du traité aussitôt que possible, parce que, sachant cette ratification envoyée, cela amènera la France à se réconcilier elle-même avec ce qu'elle considérerait comme un fait accompli (1).

Le lendemain, Palmerston chargeait lord Beauvale de remercier

(1) Lord Palmerston à lord Beauvale, 4 août 1840.

A ce moment, Sainte-Aulaire avait trouvé l'ambassadeur russe tout puissant à Vienne. Les fonds autrichiens avaient pourtant subi une forte baisse, su tout les actions de banque, et, l'inquiétude régnait à Vienne, où l'on souhaitait ardemment la paix. Le prince de Metternich, sur le point de partir pour Dresde, où il devait se rencontrer avec le roi de Prusse, donrait ces explications à son remplaçant le comte Kolowrat : « Le dissentiment qui s'est élevé repose plutôt sur les formes que sur le fond et j'ai l'assurance qu'il sera possible d'arriver à un accommodement; nous nous en cccupons activement et je suis persuadé, avant d'avoir parlé au roi de Prusse, que nous sommes parfaitement d'accord. Il n'est ni dans nos vues, ni dans nos intérêts défaire la guerre; l'Angleterre elle-même ne s'en soucie pas et la Russie ne voudrait pas assumer sur elle l'odieux de l'initiati^-e « (Cité parle i aron O'Sullivan de Grass, ministre de belge à Vienne, dans une lettre à Lebeau. 16 août 1840).

326 LA CRISE d'orient de 1839 a 1841 et l'eurgpe

Metternich du grand honneur que le gouvernement autrichien avait fait au gouvernement royal, en plaçant, non seulement une escadre autrichienne, mais même un archiduc sous le commandement de S. R. Stopford (1). «Cet arrangement a même une plus grande valeur qu'une manifestation politique, en ce sens qu'il met en évidence l'union cordiale de la Grande-Bretagne et de l'Autriche dans l'important dessein que, d'accord avec les autres alliés, ces deux puissances ont arrêté (2). » Metternich avait toutefois obtenu que les protocoles du 15 juillet fussent notifiés à la France par chacun des signataires. Selon lui, si lord Palmerston eût parlé au nom de tous, on aurait pu croire à une alliance des quatre puissances formant un corps politique, supposition contre laquelle protestait le chancelier d'Autriche. Sainte-Aulaire estimait qu'il espérait ainsi rattacher plus facilement la France à la négociation.

De son côté, lord W. Russell, ministre anglais à BerHn, écrivait : « Je n'ai pas souvenance qu'aucun événement important survenu depuis que je suis à Berlin, ait causé plus de satisfaction que la signature de la convention par l'Angleterre, l'Autriche, la Russie et la Prusse. Certes, la satisfaction aurait été plus grande si la France n'avait pas séparé sa politique de celle des quatre puissances en adoptant obstinément une autre ligne de conduite. Ce serait une vue insensée que de soumettre le continent, non à la volonté du roi de France, ni du gouvernement français, mais aux caprices de la presse française, car c'est la presse, qui, en cette circonstance, a fait la loi au Roi et au gouvernement. Un tel état de choses n'aurait pu subsister longtemps, et la reconnaissance est grande entiers V. S. d'être i^enue ainsi se joindre aux nations du Nord. La baisse générale des valeurs et le langage belliqueux de la France ont créé certainement un malaise dans les masses ; mais quiconque est capable de se former une opinion voit que le succès des desseins des quatre puissances assurera à l'Europe plusieurs années de paix, tandis que la soumission aux vues de la France la placerait sur un tas de sable.

« Hier, les nouvelles télégraphiques ont annoncé l'intention du gouvernement français jd'appeler 150.000 hommes et d'armer plu-

(1) On apprenait que la flotte anglaise, composée de quinze vaisseaux de ligne, et à laquelle s'était jointe l'escadre autrichienne, sous le commandement de l'amiral Bandiera, était partie pour les côtes de Syrie, afin d'appuyer ainsi les propositions de la Porte ottomane d'une manière efficace. Cette nouvelle avait fait baisser les fonds autrichiens. Les actions de la Banque avaient fléchi de 1772 à 1668 (Sainte-Aulaire à Thiers, 6 août 1840).

(2) Lord Palmerston à lord Beauvale, 4 août 1840.

Le chargé d'Affaires d'Autriche à Saint-Pétershourg signalait ce fait caractéristique : Au plus fort de la crise, les sociétés particulières s'étaient empressées d'offrir au gou- "vernement anglais tous leurs bateaux à vapeur, en ne demandant aue des bouches à feu pour les armer en guerre ; le nombre des pyroscaphes mis à la disposition du gouvernement s'élevait à deux cents » (Meysenbug à Metternich, 20 novembre-2 décembre 1840)^

sieurs vaisseaux de guerre. J'ai vu le baron de Werther aussitôt après la réception de ces nouvelles.

« Il m'a dit qu'il regardait cette mesure comme une mesure de prudence étant donné les tendances pacifiques de la France, qui se contenterait d'une parade et d'un déploiement de force comme toute action ; mais que cela ne causait aucune appréhension au gouvernement prussien.

a J'ai vu ensuite le comte Maltzahn qui a quitté hier Berlin pour aller résider près du prince de Metternich. Il m'a dit que le prince, ayant signé la convention ne s'en écarterait pas.

« Le comte Bresson m'a tenu un langage calme et mesuré, mais ses collègues m'ont dit que la violence de son langage avec eux-mêmes surpassait tout ce qu'on peut imaginer.

« Son but est probablement d'efîrayer le gouvernement prussien aussi bien que les États secondaires allemands. Il a échoué dans l'un et l'autre objet (1), »

Le 17 août, lord W. Russell avait été reçu en audience privée par le roi de Prusse : « Je n'ai point du tout trouvé le Roi disposé à regretter son adhésion à notre politique ou à croire à des probabilités de guerre... J'ai trouvé le Roi parfaitement calme, parfaitement maître du sujet et certain que ses démarche ont été de bonne politique... Il craint que M, Thiers soit assez téméraire pour prendre Ancône ou de faire une incursion dans les provinces rhénanes, et il désire que V. S. laisse entendre au gouvernement français que tout acte hostile contre une des quatre puissances serait considéré porté contre toutes (2). »

Il est permis d'éprouver quelque surprise, lorsque Bresson, notre ministre à Berlin, après de fréquentes conversations avec le prince de Wittgenstein et le comte d'Alvensleben, ministre des Finances, écrivait, à la fin de juillet, à Thiers : « Dès ma première conversation avec le comte d'Alvensleben, je m'étais aperçu que notre manière de voir était presque identique. Il n'a contesté aucune de mes objections. Il croit encore que le Conseil des ministres arrêtera à temps lord Palinerston. Il trouve que MM. de Bulow et Neumann sont allés fort loin... Il m'a dit aussi, un peu obscurément, que si la Prusse adhérait, elle n'adhérerait qu'avec restrictions et en déclarant d'avance qu'elle ne prêtera aucun concours matériel... Enfin, cher Président, l'impression que vous désirez est, en partie, produite. Je ne doute pas que le courrier d'aujourd'hui ne porte à M. de Bulow l'ordre de se renfermer dans une extrême circonspection et l'invitation réitérée de prévenir, autant que

(1) Lord W. Russell à Palmerston, 5 août 1840.

(2) Lord W. Russell à Palmerston, 18 août 1840.

328 LA CRISE d'orient de 1839 a 1841 et l'europe

possible, une scission entre les cinq puissances... Je vous le redis avec confiance — tenez ferme. Lord Palmerston se flatte de nous faire peur de l'isolement (1). »

Bulow avait effectivement quelque peu outrepassé ses instructions, mais qui pouvait supposer, que connaissant les arrière-pensées du Cabinet de Berlin, celui-ci songerait à se séparer des autres ? La Prusse, trop heureuse d'avoir pu humilier la France, refuserait certainement toute coopération à des mesures coercitives, toute coopération matérielle, l'Allemagne, avait trop besoin de la paix. Bresson se montrait donc piètre psychologue en assurant qu'il avait laissé « le prince de Wittgenstein consterné et M. de Werther triste et inquiet (2). » Werther, pour sauver la face, et tout en avouant qu'il avait suivi l'exemple de Metternich en donnant son assentiment, s'efîorçait de disculper Palmerston et même de le couvrir. Bresson, toujours crédule, racon tait que Ëichhorn, profondément ému, lui avait pris la main, protestant que M. de Bulow « avait tout pris sur lui,sans autorisation nouvelle, ' sans pouvoirs nouveaux depuis la mort du Roi (3) ». Et quand Bresson répliqua : « Ayez donc alors, dans l'intérêt du maintien de la paix et de vos bonnes relations avec nous, le courage de le désavouer, Ëichhorn avait hésité, balbutié, montré qu'on n'était plus à la hauteur d'une résolution énergique, digne et indépendante (4). » Le double jeu joué par la Prusse paraît suffisamment établi et nous étions, au fond,bienloin du « concert factice » dont parlait Bresson.

La dépêche de lord Erskine, en date du 11 août 1840, ne laisse aucun doute sur la satisfaction du Cabinet bavarois (5) : « Au cours d'un entretien que j'eus, il y a deux jours, avec le baron de Gise, il n'hésita pas à me manifester son étonnement de l'arrogance et de la violence de la presse française, dans la manière dont elle traite la question d'Orient. Je conclus qu'il était fort satisfait de la tournure qu'avaient prise les négociations et je ne puis que me montrer confiant que si, par malheur, quelques difficultés sérieuses venaient à s'élever entre le gouvernement de S. M. britannique et la France touchant le règlement du conflit entre la Turquie et l'Egypte, le gouvernement bavarois se rallierait aux vues du gouvernement britannique. »

Bresson finit cependant par ouvrir les yeux. Il nous faut constater ici que, depuis la Restauration, nos agents, nos princes, nos

(1) Bresson à Thiers, 26 juillet 1840.

(2) Bresson à Thiers, 27 et 29 juillet 1840.

(3) Id.

(4) Id.

(5) Lord Erskine à Palmerston, 11 août 1840.

rois eux-mêmes s'étaient fait d'étranges illusions sur les véritables sentiments de la Prusse à l'égard de la France.

Le 8 août 1840, Bresson écrit (1) : « Le Cabinet de Berlin a ratifié la convention qu'il désapprouvait... En tout cas, nous voilà bien avertis, Monsieur le Président, que la politique de ménagements et de bons procédés est pour nous sans profit... Depuis neuf ans, que n'avons-nous pas fait pour nous rapprocher du gouvernement prussien ? Il n'est sorte de paroles aimables dont je n'aie été l'organe, de démarches conciliantes dont je n'aie été l'intermédiaire. En un jour, au jour essentiel, il passe sans hésitation, sans scrupule et sans intérêt dans le camp opposé ; il ne trouve même pas un motif plausible pour pallier sa conduite ; il obéit aux sentiments de méfiance et d'éloignement qui n'ont cessé de fermenter au fond des cœurs. Ainsi, Monsieur le Président du Conseil, la duplicité et la malveillance ont veillé pendant tout le temps à notre porte ; alliés et adversaires se tendaient secrètement la main... la Prusse a accomi li, pour sa part, la scission que vous voulez prévenir ; nous n'avons plus qu'à attendre ce qui suivra. »

Cruel réveil de nos dangereuses illusions. On savait d'ailleurs à Berlin — et l'événement le devait démontrer, — que notre gouvernement était, au fond, pacifiste. Comment n'aurait-on pas tiré profit de cette certitude ? Toutefois,le comte d'Alvensleben avait timidement avoué à Bresson que les ratifications de la Prusse comportaient une réserve. Si la convention devait entraîner une collision, la Prusse resterait neutre. Il était visible que cette neutralité était presque imposée par le désir de la Prusse d'éviter tout incident qui eût pu l'empêcher de continuer patiemment et jour par jour, la réfection de ses forces militaires.

L'effet moral de l'adhésion de la Prusse n'en subsistait pas moins et

(1) Le prince de Schwarzenberg était venu à Genève avec un major prussien. Ce dernier, tout en assurant que le Roi et la nation allemande voulaient la paix, n'avait pas hésité à déclarer que l'armée prussienne, pour se mettre en vedette, souhaitait la guerre. « Le souvenir de l'occupation française, avait d'ailleurs ajouté cet officier, est encore très amer, et ces jeunes gens que leur éducation laisse avec des sentiments et une ambition qui leur rendent leur position sociale insupportable, trouveraient des grades sur un champ de bataille. Ces considérations ne dominent pas près du gouvernement. » (Dépêche du préfet de l'Ain au ministre de l'Intérieur, 29 août 1840). Cet officier supérieur prussien avait ajouté que la Prusse n'était pas absolument sûre des sentiments des populations de la rive gauche du Rhin, confirmant ainsi ce que disait le sous-préfet de Thionville.

Ainsi, c'était déjà l'armée prussienne qui poussait à la guerre trente ans avant 1870. Toutefois, chez noml re d'officiers prussiens perçait le désir d'un étroit rapprochement de la Prusse et de la Russie, par crainte d'un rapprochement franco-russe qui, ainsi que le marquait Bresson. n'avait cessé, depuis 1816 et spécialement depuis 1828, d'être l'objet de l'appréhension de l'Allemagne, comme il était devenu, cinquante ans plus tard, l'objet des craintes de Guillaume H.

330 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'europe

lorsque Bresson se plaignait amèrement du secret dont toute la négociation avait été entourée à Berlin, on lui répondait que lord Palmerston avait exigé le secret le plus absolu de toutes les parties contractantes et qu'il s'était lui-même réservé le choix du moment des commimications et explications : « On ne peut assez admirer la soumission et la souplesse de la Prusse et de l'Autriche. » Toutefois, les armements que nous faisions pour donner une satisfaction à l'opinion publique mécontente préoccupaient les esprits à Berlin.

Dans la crainte d'accroître l'irritation du gouvernement français, on n'avait jusqu'ici à Berlin ordonné aucun mouvement de troupes vers la frontière du Rhin. La Prusse n'ignorait pourtant pas que la France comptait des sympathies sur la rive gauche du fleuve, mais on savait aussi, dans ces régions, que nous aurions affaire à toute l'Europe (1). Le général Willmar, ministre belge à Berlin, faisait toutefois observer (2) que les populations de la Prusse rhénane avaient maintes fois déclaré que les progrès matériels avaient été bien plus grands dans les provinces rhénanes qu'en France et il en arguait qu'elles ne tenaient pas à retomber sous la domination française. Il y avait sans doute des sympathies profondes pour la France, mais on s'était montré fort alarmé en Prusse rhénane des tendances antireligieuses de certains milieux. Ce qu'on souhaitait tout d'abord en Rhénanie, comme beaucoup le souhaitent encore aujourd'hui, c'était une autonomie locale, au besoin, dans le cadre de l'Allemagne fédérale, afin d'échapper à la domination exclusive de la Prusse, dont les senti ments hostiles au catholicisme s'étaient particulièrement manifestés de 1830 à 1840. Une sorte d'apaisement s'était toutefois produit depuis l'avènement de Frédéric-Guillaume IV (3).

Nous savons que la crainte d'événements sur le Rhin avait rapproché de Berlin les Etats secondaires allemands. Le roi de Prusse eut alors une entrevue avec Metternich où l'accord parut s'établir : « II en était résulté, avait dit Werther, un enchantement réciproque, une manière de voir analogue et des vœux communs pour le maintien de la paix. » En même temps paraissait dans la Gazette d'Etat de

(1) Lettre du sous-préfet de Thionville au préfet de la Moselle, 20 août 1840.

(2) 19 août 1840. Lettre au ministre des Affaires étrangères belge.

(3) A la veille de Sadowa, au moment où le bruit se répandait que Bismarck aurait promis à Napoléon III des compensations sur la rive gauche du Rhin, l'archevêque de Cologne écrivait au roi de Prusse (27 mai 1866) : « Les pays rhénans qui ont appris à apprécier et à aimer l'union avec l'Allemagne et tout spécialement avec la Prusse, sous le sceptre puissant de laquelle ils se réjouissent depuis longtemps des bénédictions de la paix et d'un gouvernement bienveillant à leur égard, ne redoutent rien tant que la perspective de voir la guerre menaçante les livrer à la France » (Cité par Hopf, Vannée 1866 — Hanovre 1906).

Prusse cet article qui était certes fait pour donner la juste mesure des sentiments de la Prusse à notre égard. « Le Courrier français se réfère aujourd'hui aux journaux allemands et nommément au Correspondant de Hambourg, à la Gazette universelle de Leipzick, au Mercure de Souahe, à la Gazette Universelle d'Augsbourg, pour prouver, ou du moins pour faire croire que, dans toute l'Allemagne, un seul cri se fait entendre en faveur de la France, qui, suivant le Courrier, ne s'est jamais montrée plus loyale et plus modérée. L'Allemagne connaît trop peu jusqu'à présent la marche qu'ont suivie les négociations pour savoir si, en effet, la France s'est montrée loyale, mais tout homme sensé qui aura lu les rodomontades propagandistes et les menaces jetées par les journaux français aux provinces du Rhin, sait assurément, sans pouvoir en douter, de quel côté a été jusqu'à présent la modération. Quelque différentes que soient les manières dont a éclaté le sentiment national dans les diverses parties de l'Allemagne, nous croyons cependant pouvoir admettre comme certain que le Courrier Si vu à travers des lunettes troubles lorsqu'il veut tirer des articles des journaux précités la preuve que des organes de l'opinion publique en Allemagne se sont prononcés en faveur d'une nation dont la tactique, dans ces derniers tem.ps, a été de braver et dont les plans ont été de porter atteinte à la nationalité allemande. » Cet article, où l'ironie le disputait à l'inconvenance, succédant à un article analogue, intitulé, Gallus càntat, avait fait l'objet d'une réclamation de Bresson à Werther qui s'était excusé dans des termes assez vagues, ajoutant que ce fait ne se reproduirait pas. On verra ce que valait la promesse.

On assistait depuis quelques année à cette chose stupéfiante : une partie de la Presse et des écrivains français couvrant la Prusse d'éloges pendant qu'en Prusse les articles injurieux contre nous paraissaient presque quotidiennement : la haine, latente jusque-là, se dévoilait sans nous dessiller les yeux. li en coûte d'avouer que les agents étrangers voyaient plus clair. Le ministre belge à Berlin écrivait : « Dans les cercles assez étendus, mais formés surtout de banquiers et de commerçants, Vopinion du pays, non moins que celle du gouvernement, est prononcée contre la France, dans la circonstance actuelle. (1) »

Quant à la Cour de Russie elle-même, la dépêche suivante donnera la note exacte sur son sentiment :

« L'Empereur est très satisfait de la conclusion de cette convention. Avant le dîner de lundi,S. M. ï m'a abordé et m'a parlé de ce sujet. Il m'a dit qu'il attachait, en ce moment, la plus grande importance à cette convention, qu'il considère comme un avertissement aux factions, et

(1) 19 août 1840.

332 LA CRISE d'orient de 1839 a 1841 et l'europe

une garantie pour l'esprit de répression des discordes qui animent les puissances de l'Europe, S. M, I. exprimait hautement sa satisfaction de pouvoir prouver à la France que le reste de l'Europe pouvait agir sans elle. Il a pleine confiance dans le succès de l'arrangement proposé. Je n'ai pas besoin de faire remarquer à V. S. qu'un des plus grands motifs de la satisfaction de l'Empereur dans la divergence momentanée d'opinion entre l'Angleterre et la France, est que S. M. considère que cela peut devenir le point de départ d'une sérieuse mésentente. Il croit non seulement que cela peut entraîner la chute du ministère français, mais aussi celle de la dynastie régnante.

« Au cours d'une conversation qui a eu lieu entre le comte Orloiï et le comte Czernichefî pendant mon séjour à Krasnoé Selo, ceux-ci firent plusieurs allusions aux intrigues de la France avec Mehemet Ali et à ses procédés à Tripoli et à Tunis, exprimant l'un et l'autre leur conviction que, en plus de tous ses plans coloniaux en Afrique, la France ne s'arrêterait pas avant qu'elle n'ait étendu sa frontière jusqu'au Rhin. Ce langage de V Empereur et de tout son entourage montre qu'on ne perd aucune occasion d'avilir la France et de ruiner sa politique (1). »

A cela, Blomfield ajoutait : « Les vains efforts du gouvernement français pour dissuader les Cabinets de Vienne et de Berlin de ratifier la convention étaient connus ici, et la conduite digne du gouvernement de S. M., en ne demandant ni explications à la France, ni appui au Parlement a été très appréciée parle Cabinet impérial ; mais je ne crois pas, bien que le gouvf.'^nement russe approuve notre détermination de maintenir la paix, que l'Empereur partage pleinement c-es sentiments. Il prévoit, au contraire, une mésentente entre les amiraux anglais et français dans la Méditerranée et qui pourrait être le point de départ d'une querelle entre les deux pays. L'humble position de la France ne lui suffit pas, et sa colère, contre ce pays est telle que je sais qu'il reprend son rêve de la marche sur Paris et de la restauration de la branche aînée des Bourbons. Il sera très déçu si, par la sagesse et la modération de la Grande-Bretagne, le champ de bataille se trouve limité à la Turquie et à l'Egypte (2). »

L'empereur de Russie, depuis 1830, n'avait jamais abandonné l'idée d'une marche eur la France. Seule, l'hostilité des autres puissances bridait son désir. S'entretenant avec Blomfield de la convention du 15 juillet, il avoua que sa pensée était anxieusement tournée vers la France, à laquelle il ne faisait pas confiance, dans le sentiment que sa politique était dirigée pour embrouiller la question et soulever tous lea obstacles dans la voie de ce règlement.

(1) Blomfield à Palmerston, 30 juillet 1840.

(2) Blomfield à Palmerston, 15 août 1840.

« J'ai dit à S. M., rapporta Bloomfield, mon regret que la France attendît des renseignements d'Alexandrie et de quelques Cours de l'Europe avant de s'engager elle-même ; que la violence de la presse française était excessive et qu'on sentait que le gouvernement, même s'il était disposé à la modération, était dans la plus difficile position ; qu'il était possible que le temps et une calme réflexion pourraient amener un changement dans l'attitude de la France.

L'Empereur a dit : « Si la France choisit de se joindre à nous, nous ne consentirons à aucune modification de la convention. Tout ou rien. »

L'Empereur est alors revenu au rapport qu'on a reçu sur l'appel des réserves de l'armée française : « A supposer que les Français aillent à Constantinople, qu'arriver a- t-il ? Savons-nous encore comment nous les empêcherons d'arriver ? J'ai écrit à Constantinople à ce sujet. »

S. M. L dit qu'elle se réjouit d'être de nouveau alliée avec les Anglais ': « L'Angleterre a été quelquefois mécontente de ma politique dans le Levant, mais l'Angleterre doit se rappeler qu'à ce moment, j'agissais seul. Maintenant, le cas est différent, l'Angleterre trouvera que, quoi que je sois appelé à faire au nom des quatre puissances dans le commun intérêt de l'alliance, je le ferai sans aucune vue égoïste. » U Empereur n'omet aucune occasion d'exprimer son éloignement pour la France et son désir d'agir sans elle.

Tai été frappé de voir quHl y a dans V esprit de V Empereur la ferme impression que Mehemet Ali se soumettrait.

Il y a ici le grand désir d'éviter la jalousie de la Grande-Bretagne en montrant trop de promptitude à faire marcher les troupes sur Constantinople, et il serait évidemment inconvenant pour le gouvernement russe d'entreprendre une grande expédition militaire en ce moment.

Dans le cas où une telle démarche deviendrait nécessaire pour la défense de la capitale turque, l'Empereur a décidé que le comte Orlofî serait envoyé comme ambassadeur extraordinaire à la Sublime Porte et prendrait en même temps le commandement des troupes (1). »

Le Tsar s'était exprimé à peu près de m' me avec Ficquelmont: « Je sais qu'on ne sera pas content en Russie du recrutement que j'ai ordonné (2), mais dans quelques années, tout le monde me rendra justice ; on aura alors reconnu que ce sera un des plus sûrs moyens d'éviter la

(1) Blomfleld à Palmerston, 9 août 1840.

(2) Vingt mille hommes d'infanterie avec soixante-douze bouches à feu et huit cents Cosaques avaient été concentrés en Crimée, sous les ordres du général Luders. Le viceamiral Lazarefî avait reçu l'instruction de faire tous les préparatifs voulus pour l'embarquement et le transport de ces troupes » (Meysenbug à Metternich, 15/27 août 840). L'empe eur de Russie avait, en outre, offert à la Grande-Bretagne une des divisions navales stationnant à Kronstadt, composée de neuf vaisseaux de ligne et de plusieurs autres bâtiments légers (Meysenbug à Metternich, 31 août/12 septembre 1840).

334 LA CRISE d'orient de 1839 a 1841 et l'europe

guerre... Au nom du ciel, soyez actif à Vienne et ne laissez pas endormir la confédération ; votre ministre y est rarement ; Schoeler ne peut rien, de sorte qu'elle est abandonnée ; vous pouvez compter sur le roi de Prusse, je l'ai trouvé dans les meilleures dispositions (1). »

Quelques jours auparavant, le Tsar avait dit à Ficquelmont qui était sur le point de se rendre à Vienne. « Lord Palmerston a paru admettre la possibilité d'une collision entre la France et l'Angleterre; il a désiré savoir quelle serait, dans cette occasion, l'attitude que je prendrais ; je viens de répondre qu'ayant signé un acte avec l'Angleterre, je me regardais -comme solidaire avec elle de toutes les conséquences de cet acte et que s'i'Z devait en naître la guerre entre V Angleterre et la France, je me regarderais, par ce fait même, comme également en guerre avet elle. » Le Tsar avait ensuite envisagé l'hypothèse où la flotte française réclamerait l'entrée des Dardanelles avant que les Anglais n'y soient entrés «Comme on peut s'attendre à tout de la part de ces gens-là, avait-il ajouté, il faut le prévoir. J'ai donc fait écrire qu'on se tienne en garde à Constantinople et qu'on n'y fasse pas la faute d'y admettre la flotte française ou de négocier avec elle sur une pareille question ; il n'y a qu'un refus très court et positif à lui donner. »

Ce n'est pas à dire que la Russie n'éprouvât au fond, le regret de devoir sortir de l'isolement où la plaçaient jusqu'ici ses conventions avec la Porte. « Il y a, dans le caractère de l'Empereur, comme, en général, dans celui de la politique russe, un tel désir d'indépendance, qu'on préférera toujours ici une position à part et isolée à celle qui impose des obligations communes. » Telle était la judicieuse réflexion de Ficquelmont, le 9/21 juillet 1840. « Mais, ajoutait-il, la Russie qui avait suffisamment fait preuve de sa tendance vers une politique isolée en se refusant à se réunir à un centre d'entente à Vienne,y serait, sans doute, restée fidèle si de plus graves intérêts, qui lui sont exclusivement personnels en Asie, ne s'étaient trouvés compromis et si elle n'avait pas cru nécessaire à cette position de saisir une circonstance qui lui offrait l'occasion de se rapprocher de l'Angleterre, sans que ce rapprochement pût avoir trop décidément la couleur d'une amende honorable pour les affaires d'Asie... » En outre, « le principal secrétaire d'État à Londres a utilisé le vieux levain de ressentiment qui existe en France contre la Russie et l'animosité personnelle de Louis-Philippe suscitée par celle que nourrit l'empereur Nicolas contre lui, pour appuyer son opération de l'Asie centrale par la puissante diversion d'une ligue qui menaçait la mer Noire. Cette manœuvre lui a réussi, mais il a voulu rendre plus grand encore son triomphe.. .il veut essayer la contre-partie et opposer la.

(1) Ficquelmont à Metternich, 2 août 1840.

Russie à la France. L'initiative de cette direction appartient à M. le comte de Nesselrode... Tous ses souvenirs de la grande alliance contre la France le portaient naturellement vers le même système ; son esprit n'allait cependant pas jusqu'à une pensée de. guerre ; il ne voulait et ne veut encore que rompre l'alliance des deux Cours maritimes qui commit la faute de se montrer trop menaçante (1). »

De son côté, le baron de Brunow dévoilait ainsi le fond même de la pensée russe, avec un cynisme véritablement machiavélique : « Le souvenir de cet événement (la convention du 15 juillet) restera profondément gravé dans l'esprit du Cabinet de Londres, comme de celui de Paris. De part et d'autre, il y aura de longs ressentiments et des griefs que rien ne pourra effacer ! Les haines mutuelles seront d'autant plus profondes qu'elles resteront cachées et qu'elles devront se couvrir encore des dehors d'une trompeuse amitié. Les deux Cabinets, sans rompre ouvertement, en ressentiront doublement de la méfiance et je dirai du mépris Vun pour Vautre. Lord Palmerston n'oubliera jamais que MM. Thiers et Guizot ont ameuté contre lui son propre Cabinet. De leur côté, MM. Guizot et Thiers ne pardonneront jamais à lord Palmerston de les avoir abandonnés, joués, humiliés — et ce qu'un Français oublie moins facilement que tout le reste — ■ de les avoir couverts de ridicule 1 Les deux chefs de l'opinion libérale et doctrinaire en France auront ainsi reçu à Londres une leçon dont ils se souviendront longtemps et qui ne saurait guère tourner au profit de l'alliance anglofrançaise ! C'est là un fait qui pourra porter encore des fruits lorsque la convention du 15 juillet sera déjà entrée dans le domaine de l'histoire (2). »

A Pétersbourg aussi on se préoccupait sur la queetion du Rhin et on escomptait que la crainte rapprocherait les Cours de Berlin et de Munich. Puis Nesselrode annonçait à Blomfield que deux divisions russes de quinze mille hommes chacune seraient prêtes à embarquer, si c'était nécessaire, pour défendre Constantinople (3). Peu après, il lui lisait les dernières dépêches du comte Pahîen et du baron Brunow. L'ambassadeur russe à Paris soulignait le silence gardé à son égard par le Roi et Thiers. Il ajoutait que la Russie était regardée à Paris u comme l'instigatrice de cette conspiration contre la France, qu'elle portait la plus grande part de la haine qui se répandait sur les alliés, et qu'il trouvait que la meilleure ligne de conduite pour lui était de se tenir aussi éloigné

(1) Ficquelmont à Metternich, le 9/21 juillet 4840,

(2) Le baron de Brunow à Nesselrode, 5/17 juillet 1840 {Archives d'Etat à Vienne).

(3) La Chambre des Communes votait une augmentation de deux mille marins et, d'après les déclarations qui venaient d'y être faites, la flotte anglaise de la Méditerranée, comprenant seize vaisseaux, était complètement armée et équipée.

336 LA GRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'europe

que possible de toute discussion sur la question (1). » Nesselrode annonçait, en outre, qu'un messager allait partir pour porter à Londres les ratifications de la convention.

L'opinion du baron de Barante sur les sentiments de l'empereur de Russie s'accordait avec celle de Blomfîeld : « L'Empereur doit être au comble de ses vœux. C'est ce qu'il a voulu ; c'est ce qu'il poursuit depuis un an. Plus que jamais, il est, sans doute, convaincu que l'Europe ne peut tarder à entrer en conflagration générale et à se mettre en mouvement contre la France (2). « Et plus loin : » Dès qu'il a appris la nouvelle tant attendue, la gaieté, la cordialité, la familiarité bienveillantes sont revenues. Il semblait qu'un grand événement fût venu glorifier la Russie. Aussitôt, le grand cordon de l'Aigle Blanc a été envoyé à M. de Brunow avec la gratification d'une année de traitement. Et il n'y a si petit attaché de la mission qui n'ait reçu une décoration (3).

Barante ajoutait toutefois (4) « qu'il ne croyait pas que l'idée d'une guerre prochaine en Europe, de cette grande croisade contre la France, dont l'Empereur rêve depuis dix ans d'être le chef glorieux et brillant, prenne consistance dans son esprit... Il sait trop que l'Autriche et la Prusse sont loin d'une telle pensée. » Pour le moment, il se contentait avec la pensée que la France n'engagerait pas le risque d'une guerre contre quatre (5) et subirait donc une humiliation.

(1) Blomfîeld à Palmerston, 7 août 1840.

La rivalité de la Russie et de l'Angleterre à propos de l'Asie Centrale était alors telle que l'on s'explique l'empressement de la Russie à satisfaire celle-ci. Le capitaine Abbott, de l'armée des Indes, passant auprès du Khan de Khiva, au cours de la dernière expédition russe, chercha à dissiper les malentendus entre le Khan et la Russie et à amener une transaction pacifique. Puis, il s'était rendu à Pétersbourg pour faire part de ses impressions au représentant anglais. Il avait été fort mal reçu, gardé à vue à Novo-Alexandrofï, puis expédié à Orenbourg après avoir essuyé mille dangers : « Je ne puis dire que quelque chose de satisfaisant soit résulté de cette mission actuellement, mais le coup prémédité contre le Khan de Khiva semble écarté pour l'instant » (Blomfîeld à Palmerston, 7 août 1840). Toutefois, Blomfîeld eut la satisfaction d'entendre de Nesselrode que le Tsar répondrait à la lettre du Khan et consentirait à entrer en pourparlers pourvu que les sujets russes en esclavage soient libérés, mais Blomfîeld craignait que le gouvernement russe ne consentît pas à la cession d'un acre dn territoire réclamé par le Khan.

Blomfîeld déclarait ensuite que l'expédition russe n'était qu'ajournée et il se livra à ces réflexions qui devaient être cruelles pour l'amour-propre anglais : « La campagne projetée contre Khiva doit réussir et à moins que le Khan ne reçoive quelque appui de Ja Grande-Bretagne, il succombera devant son puissant voisin ».

(2) Barante à Thiers, 1 /15 août 1840,

(3) Id.

(5) La situation intérieure de la Russie demeurait précaire. La famine sévissait, dans plusieurs gouvernements, mais sans qu'on ait eu des désordres à déplorer. Dans un rapport, daté du 9/21 juillet 1840, le comte de Ficquelmont signalait de nouveau toutes les défectuosités de l'administration russe et les difficultés de toute sorte auxquelles on se heurtait dans le pays : « Depuis que je suis en Russie, j'y vois, dans onze ans, la

Le chargé d'Affaires d'Autriche en Russie pensait de même : « Ce Bont les conseils de la France qui détermineront la ligne de conduite que suivra le Pacha. M. Thiers aime le pouvoir ; pour s'y maintenir, il doit avoir à cœur d'empêcher que la lutte ne s'engage... Si, par contre, il s'avisait de suivre la direction aventureuse que lui indiquent les clameurs de la presse française, il déchaînerait des tempêtes qu'il ne serait plus maître de conjurer et qui engloberaient dans un monceau de ruines l'édifice de sa fortune fabuleuse (1). »

Et encore : « La France, il est vrai, dispose d'une immense force d'agression. Cependant, pour la mettre en action, il faut le bras de fer d'un conquérant ou l'enthousiasme produit par les paroxysmes de la fièvre révolutionnaire. Or, ce n'est pas en remuant les cendres de Napoléon qu'on en fera surgir un capitaine de sa taille. De l'autre côté, la Révolution a passé son niveau de fer sur toutes les distinctions sociales qui prenaient leur source dans le privilège. La seule inégalité qui reste, c'est la propriété et, sans elle, la société cesserait d'exister. Aujourd'hui, le grand monnayeur de la République — ■ comme on appelait le bourreau du temps de la Convention — ne pourrait plus battre monnaie des biens du clergé et de la noblesse. Tout le monde, au contraire, devrait fournir son contingent, et l'éiicier de la province ne serait pas plus à l'abri du pillage que le banquier de la capitale. Bref, un nouvel élan révolutionnaire ne pourrait lïorter que le caractère de la guerre des prolétaires contre la propriété. Or, il est permis d'espérer que la France ne voudra pas légèrement jeter le gant à l'Europe réunie au risque de courir les terribles chances d'un pareil avenir (2). »

Le Roi et la Cour de Bavière marchaient dans le sillage de l'Angleterre et on en trouva la raison dans la lettre de lord Erskine, mentionnée plus haut.

Le roi de Bavière s'était exprimé de mi^me avec le ministre de Belgique à Vienne. « Le Roi me dit que la politique personnelle du roi des

seconde disette. Dans aucune de ces deux calamités, le gouvernement ne s'est trouvé en mesure de porter des secours assez prompts, je ne dirai pas pour prévenir le mal (le pays n'est pas constitué de manière à ce que cela soit possible), mais pour en diminuer les effets. Ce sont de pareils moments qui montrent tout ce qu'il y a de faux et de vicieux dans la constitution poiirique du pays. » Ficquelmont signalait la longueur des distances, l'imperfection des movens de transport et de la législation, le service forcé imposé aux nobles qui ne résidaient pas sur leurs terres livrées aux intendants, et mille autres traits notamment les droits illimités des propriétaires sur les paysans, (Archives d' Ecat à Vienne).

Pourtant, l'industrie russe avait fait des progrès. En 1839, on comptait 6.855 établissements industriels qui employaient près de 413.000 ouvriers et chels d'ateliers. De 1835 à 1839, 810 étaiilissements nouveaux avait été créés et le nombre des ouvrier» s'était accru de moitié (Meysenbug à Metternich, 15/27 août 1840).

(1) Meysenbug à Metternich, 27 juillet, 8 août 1840.

{2) Meysenbug à Metternich, 8 et 18 août 1840.

338 LA CRISE d'orient de 1839 a 1841 et l'europe

Français était la seule qui ne fût pas agressive et que celle des légitimistes était aussi dangereuse que celle des révolutionnaires... L'ovation destinée aux restes nxortels de l'empereur Napoléon n'est pas faite pour calmer les inquiétudes de l'Allemagne. » Et le baron O'Sullivan ajoutait: « C'est aussi pour montrer à la France que l'Allemagne prend le pacte fédéral au sérieux et aussi pour fortifier l'esprit national allemand que, pour la première fois depuis 1815, on a décidé de faire un camp de manœuvres en Bavière et un autre camp de troupes fédérales du 8^ corps d'armée dans le pays de Bade et en Wurtemberg... Plus l'esprit qui anime l'Allemagne, surtout dans le voisinage de la France, dénote de la défiance envers elle et une sorte d'hostilité, plus on doit s'attendre à voir le Cabinet de Paris s'opposer, autant qu'il sera en lui, à voir cet esprit défiant accomplir tout ce qu'il désire. Je suis donc persuadé que si cela n'est déjà fait, la France protestera contre l'élévation de la quatrième forteresse fédérale et surtout dé la cinquième (1). »

Nouvelle preuve trouvée dans une correspondance du ministre belge à Vienne (2) : « La France se plaint d'être isolée et la politique du roi des Français lui donnait, en effet, le droit de ne pas s'attendre à de l'abandon, mais il a été mal habile à la presse française de menacer tout d'abord l'Europe d'une irruption de propagande ; c'est le véritable moyen de rendre l'isolement perpétuel, et cette tendance des journaux français a produit un très mauvais effet. »

Bourgoing, notre perspicace agent à Munich, faisait observer que nombre de journaux et d'écrivains de l'Allemagne occidentale représentaient les récents succès de la politique française en Espagne comme propres à exalter notre amour-propre et nous inciter à une sorte de croisade en Allemagne méridionale et occidentale ; aussi préconisaientils des mesures de défense dans le sud de l'Allemagne par la création toujours pendante d'autres forteresses fédérales. « L'alliance consolidée de la France avec la péninsule constitutionnelle et la Belgique, disait Fauteur de l'un de ces articles (3), doit faire faire de sérieuses réflexions à l'Allemagne... La France gagne chaque jour en influence et en force, et vienne le jour d'une nouvelle attaque de sa part dans notre Allemagne méridionale, il ne suffira pas de l'érection de quelque forteresse nouvelle pour nous opposer aux armées de nos puissants voisins. Les gouvernements allemands doivent songer à d'autres moyens pour se mettre à l'abri de cette invasion, et c'est surtout *n se montrant de bonne foi dans l'observation des constitutions qu'ils

(1) Le baron O'Sullivan de Grass à Lebeau, 29 juillet 1840.

(2) 14 août 1840.

(3) Bourgoing à Thiers, 24 juillet 1840.

renforceroDt l'union et l'esprit national des populations allemandes. »

Mais hélas ! ainsi que tant de ses collègues, Bourgoing se trompait étrangement lorsqu'il croyait qu'à Munich, la convention du 15 juillet 1840 avait été « sévèrement jugée » (1). Toujours les mêmes paroles d'hypocrite sympathie et de regret dont notre agent devait cependant connaître le prix. Certes, les États secondaires désiraient la paix aussi ardemment que la nation prussienne et trouvaient brutal le procédé de Palmerston excluant la France, mais le ton de notre presse avait une fâcheuse répercussion à l'étranger. Le comte Colloredo, ministre d'Autriche à Munich, disait nettement : « C'est un mauvais moyen pour nous ramener que de nous menacer de propagande (2). »

Bourgoing donnait à ce sujet de sages avertissements à Paris. Le 18 août, il prévenait son gouvernement qu'un article très irritant et qae devait publier la Gazette d'Augshoiirg, avait été supprimé par un censeur favorable à la France. « Je disais dans une précédente dépêche que la presse allemande, même les journaux libéraux, ne trouvaient pas d'expressions assez acerbes pour repousser les allusions^ faites par quelques-unes de nos feuilles au désir de reconquérir les frontières du Rhin. » Peu après, Bourgoing signalait deux nouveaux articles de la Gazette d'Augsbourg faisant allusion aux passions nationales qui, dans ce moment, avaient également retrouvé des organes dans tous les journaux allemands (3). »

On tenait peu compte, en France, des avertissements de Bourgoing, et pendant que notre presse poursuivait ses polémiques virulentes, l'unité allemande se forgeait silencieusement. La presse anglaise soutenait bruyamment la politique de Palmerston. La convention du 15 juillet était revendiquée comme son œuvre ; elle avait l'assentiment national et elle devait être mise à exécution. Le Morning Adçertiser, organe radical, écrit (4) : « Sur le refus du ministère français de coopérer à l'arrangement qui était proposé les autres puissances ont continué les négociations (et elles avaient le droit de le faire) sans faire aucune communication ultérieure au gouvernement français.

Le ministère français n'a aucun droit de s'en plaindre, car il est contraire aux usages diplomatiques, après qu'un gouvernement a refusé de prendre part à un traité, de lui faire officiellement connaître les progrès de la négociation depuis son origine jusqu'à son achèvement... Si le gouvernement de Louis-Philippe prend follement les armes, ce sera sa propre querelle et non celle de la France. La seule chance de succès

(1) Bourgoing à Thiers, 2 août 1840.

(2) Id.

(3) Bourgoing à Thiers, 27 août 1840.

(4) Début d'août 1840.

340 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'europe

de la France dans une guerre avec les puissances combinées de l'Europe serait de remuer le principe démocratique, c'est-à-dire de révolutionner les nations. Louis-Philippe ou M. Thiers oseraient-ils se mettre à la tête d'un mouvement de ce genre ? Qu'ils évoquent l'esprit électrique de la France démocratique et leurs propres têtes seraient peut-être les premières à tomber. Nous croyons, en conséquence, qu'une pareille éventualité n'est pas à redouter. »

Ecoutons maintenant le Globe (1) : « Depuis la Révolution de juillet, Louis-Philippe a compris que la conservation de la paix était l'unique moyen d'affermir sa dynastie. Des souverains héréditaires sont plus libres d'agir comme ils le veulent, mais des souverains élus ne doivent faire une guerre d'agresseurs qu'autant qu'ils peuvent, eux ou leurs fils, prendre le commandement de l'armée d'opérations... Or, Louis- Philippe, ni le duc d'Orléans, ne peuvent prendre le commandement d'une armée de deux cent mille hommes. Si la guerre avait une issue ^malheureuse, la juste indignation du peuple briserait la dynastie. Si, au contraire, la guerre réussissait, le général victorieux deviendrait l'arbitre des destinées de la dynastie. » Nul n'ignorait, en Europe, que la fragilité du trône de Louis- Philippe le contraignait à proscrire la guerre. De là le ton assuré des nations étrangères !

Dans une lettre de Paris, le Globe disait encore (2) : « Dans une lutte qui intéresserait l'honneur national, je ne redouterais pas une guerre avec l'Europe, car l'enthousiasme français ne connaît pas de bornes, mais quel est le levier qui doit soulever cet enthousiasme ? L'Egypte ? mais l'Egypte est- elle donc un nom magique qui doit remplir les cœurs du feu patriotique et faire desserrer les cordons des bourses ? Il faut quelque chose de plus fort que cela. Le nom de l'Egypte a retenti avec assez de force dans la Chambre et dans la presse, mais ce n'est pas un nom qui puisse rallier tous les partis dans une cause commune. Il faudrait un objet digne de l'enthousiasme universel pour engager la France à entrer en lutte contre toute l'Europe. Il y a quatre partis à réunir. Nous avons d'abord les Carlistes qui ne nous aideront qu'avec l'arrière-pensée de profiter de nos désastres ; nous avons les républicains qui feraient de nos triomphes notre propre destruction ; nous avons enfin les Bonapartistes qui voudraient nous donner le despotisme militaire en échange du gouvernement constitutionnel. Tous ces partis peuvent se rallier sans doute, mais leur coopération ne serait pas sincère, car chacun d'eux ne prendrait part à la guerre que dans le but d'accomplir ses desseins particuliers.

(1) Début d'août 1840.

(2) Fin juillet 1840.

Reste le quatrième et le plus important parti, celui qui se compose des classes commerçantes et industrielles, et qui a de grands, d'immenses intérêts à ménager. Sans ce dernier parti, nous ne pouvons rien et, bien que je sois persuadé qu'il ferait toute espèce de sacrifices pour une guerre vraiment nationale, il serait absurde de supposer que ce parti voulût anéantir tout d'un coup le fruit de vingt-cinq ans de }.aix, pour plaire au Pacha d'Egypte ou à M. Jhiers... J'ajouterai une observation qui aura quelque poids auprès des gens qui savent bien ce qu'est la société française. Il y a dans le pays une crainte instinctive du retour au despotisme militaire, de ces temps où tout ce qui ne portait pas un uniforme était appelé pékin ou calicot, de ces jours où tout ce qui n'était pas soldat était exposé à l'insulte ou à l'outrage. Il rûy a plus aujourd'hui aucune sympathie entre Vaj^mée et le commerce. Entrez dans un théâtre en France et voyez où sont les officiers. Les trouvez-vous m lés avec les bourgeois ? Non, vous les verrez groupés entre eux et laissés à l'écart par tout le monde. En Angleterre, le grade d'officier est un passeport pour être reçu dans la meilleure société... Il n'en est pas de m^me en France, mais c'est la conduite reprochable tenue par les militaires, qui en est cause alors que les commerçants étaient regardés avec mépris. Le commerce a aujourd'hui assuré ses droits et il veut les conserver. Cependant, une grande cause qui pourrait porter la bourgeoisie à entrer dans une guerre qui l'exposerait de nouveau à un despotisme militaire, ou à un résultat également fâcheux, ce serait la Restauration, des Bourbons de la branche aînée en cas de désastre, ou l'anarchie en cas de triomphe. Il n'y aura donc pas de guerre. Ajoutez à tous les obstacles que je viens d'énumérer la prudence et la sagesse de Louis- Philippe qui ne voudra pas avoir la guerre pour Mehcmet Ali. »

Il n'est pas sans intérêt de citer quelques organes de ton discordant telle Morning Post (1) : « Quoi qu'il en soit, disait il,les moyens réels de coercition sont dans les mains de la Russie seule. A la première attaque, les forces du Pacha pourront s'avancer, livrer et gagner une seconde bataille de Nézib. Aussitôt, l'armée russe qui se tiendra prête, descendra les Dardanelles conquises pour occuper Constantinoi le... /lors la folie de lord Palmerston aura atteint son apogée et aura \ orté tous ses fruits et si l'opinion publique en Angleterre, aujourd'hui endormie, a encore quelque énergie, lord Palmerston et ses collègues retomberont pour ne se relever ; jamais, mais ils laisseront è leurs successeurs un legs de maux irréparables. Dès à présent, on voit que l'alliance entre la France et l'Angleterre, que les whigs ont toujours prônée comme le grand contrepoids des puissances aristocratiques dans l'équilibre européen, est

(1) Fin juillet 1840.

342 LA CRISE d'orient de 1839 a 1841 et l'europe

anéantie. L'Autriche qui est l'alliée naturelle de l'Angleterre et qui a les mêmes intérêts que nous contre la Russie, se trouve rejetée dans les bras de cette grande puissance, contre laquelle elle ne saurait lutter, si elle n'est pas soutenue ; car elle a besoin de l'effet moral d'' une alliance avec Vautocrate pour contenir dans le devoir ses sujets hongrois et autres à V intérieur, en même temps qu'elle s'efforce d'assurer sa domination sur ses sujets de l'Italie au dehors. La Prusse, que le Congrès de Vienne a com-posée d\ine bande étroite d^ Etats hétérogènes, serpentant sur la carte d'Europe sons force naturelle d' aggrégation, ni boulevards naturels à ses frontières, sera, moins disposée à contrarier la Paissie, qui est son principal appui, si r Angleterre abandonne ses intérêts, à ceux qui douteraient des vues ambitieuses de la Russie, nous recommandons de lire ces paroles solennelles du grand historien russe : « L'objet et le caractère de notre politique a été invariablement de chercher à nous maintenir en paix avec tout le monde et de faire des conquêtes sans guerre, en nous tenant toujours sur la défensive, en ne comptant pas sur l'amitié de ceux dont les intérêts sont opposés aux nôtres, en ne laissant échapper aucune occasion de leur nuire sans rompre ouvertement nos traités avec eux. » Karamsine définissait exactement la politique russe passée, présente et à venir.

L'exaspération qu'avait causée en France la convention du 15 juillet se traduisait par de violentes campagnes de presse. On jugera ici de leur ton :

Le Temps (1) vaticinait : « On médite dans l'ombre un traité d'où dépend la paix de l'Europe ; l'on entretient dans une erreur calculée notre diplomatie qui cependant n'a pas été prise au dépourvu, et on lui communique un arrangement auquel on ne l'a pas mis en demeure de concourir, comme si la France était écartée de la carte du monde. lî peut plaire à la Russie de reconstituer la Sainte Alliance, il peut convenir à l'Autriche et à la Prusse de suivre la Russie comme ses satellites et l'Angleterre peut se laisser séduire par la flatterie, égarer par la passion... L'Europe est bien faible contre nous. Elle peut essayer de jouer avec nous le terrible jeu de la guerre ; nous jouerons avec elle le formidable jeu des révolutions. Que si l'on nous pousse à promener de nouveau le drapeau tricolore de capitale en capitale, nous ne le ferons plus cette fois pour accumuler contre nous les représailles et l'esprit d'indépendance des peuples, mais bien plutôt pour favoriser leur affranchissement. »

La Revue des Deux- Mondes (15 août) : « Une chose fort grave : l'Angleterre, après dix années d'alliance, quitte la France pour la Russie... La France est exclue d'une question qui comprend tous les intérêts de la Méditerranée à la fois ; elle en est exclue quand l'Autriche, qui a

(1) 28 juillet.

Trieste dans cette mer, quand la Prusse, qui n'y a rien, sont appelés à la traiter ! La France, en outre, se trouve seule en présence des puissances du Nord, toujours du fond ennemies de la Révolution et elle n'a plus avec elle l'Angleterre pour conjurer leur mauvais Vouloir... La France doit se souvenir que, même étant seule, elle a tenu tête à l'Europe ; elle doit se rappeler que, même étant seule, elle peut défendre sa Révolution, 'si c'est sa révolution qu'on menace, ou ses intérêts. »

Le Constitutionnel (1^^ août) : « Si les Cabinets qui agissent en dehors de la France veulent prendre une détermination qui attaque ses intérêts ou son honneur, elle ne peut en suspendre l'exécution qu'en faisant briller aux yeux de ses adversaires les armes terribles dont elle dispose, sa population belliqueuse et ses principes. »

Le Courrier français (5 août) : « Nous n'hésitons pas à dire que les Russes à Gonstantinopie, c'est la guerre, la guerre à outrance ; une armée russe à Gonstantinopie amènerait infailliblement une armée française sur le Rhin. »

Le Siècle (28 juillet) : « La Révolution,si elle est provoquée,5'e présentera en face de V aristocratie européenne et des Gabinets absolus, avec toutes SCS forces et danp toute sa dignité. »

Le Capitole (2 août) : « Que demain notre étendard se déploie au bord du Rhin et demain la Prusse ne sera plus que le vieil électorat de Brandeboiu'g... L'Allemagne, presque tout entière, nous attend pour se proclamer la Germanie et se débarrasser des petits despotes qui la déshonorent. »

Grossière erreur de psychologie !

Ce ton belliqueux n'avait pour effet que d'unir et de fortifier contre nous l'Allemagne aux aguets.

Seul, le National laisse entendre la note juste : « La guerre, vous ne la ferez pas, vous ne pouvez pas la faire... Supposons que vous marchiez sur le Rhin, pour effrayer la Prusse il faut, en même temps, attaquer l'Autriche par l'Italie, la Russie par la Pologne. Ou la guerre doit en venir là, ou elle n'est rien... Il vous faut faire appel àla propagande, il faut que vous aidiez l'Italie, les Etats du Rhin, l'Allemagne entière et jusqu'à la Pologne, à secouer leurs fers ; il faut que vous leur apportiez l'étincelle révolutionnaire ; pour cela, il faut que vous l'ayez... Il vous faut d'abord soulever le peuple entier de France... Oseriez-vous seulement pendant deux jours dégarnir Paris et vous confier aux citoyens ? Et quand vous êtes ainsi tremblants pour votre existence, vous parlez de guerre... Non, non, vous ne la ferez pas... Mais la France sait qu'avec vous, elle est exposée à tous les outrages. »

Le Constitutionnel signalait, non sans quelque exagération, un mouvement parmi les classes commerçantes et industrielles anglaises en

344 LA CRISE d'orient de 1839 a 1841 et l'europe

faveur de l'alliance française. Le Liv er -pool Standard Bxmonqoii ({mqIqb marchands de cette cité signaient une adresse à la Reine et une pétition au Parlement pour demander que le gouvernement anglais employât tous ses efforts à maintenir avec la France des relations d'amitié. Dans des meetings, notamment à Birmingham, des démonstrations chaleureuses en faveur de la France s'étaient produites. Le Courrier anglais, le Morning Herald nous étaient acquis.

U Indépendant de Bruxelles publiait, d'autre part, une correspondance de Leeds, où se remarque ce passage (1) : « La guerre serait contraire à nos intérêts ; nous avons eu une crise violente dont nouB commençons à peine à nous relever ; cette crise a eu pour cause principale la cherté des céréales. La guerre rouvrirait cette plaie et la rendrait plus profonde ; elle occasionnerait une perturbation dans nos finances qui causerait notre ruine. Que deviendrions-nous si de nouvelles dettes venaient s'adjoindre à celles que nous avons dû contracter pour soutenir une guerre de vingt-trois ans et qui nous écrasent ? La puissance de la France dans la Méditerranée n'est pas telle qu'elle doive nous donner des craintes assez sérieuses pour rompre une alliance qui a été, depuis dix ans, la barrière la plus forte contre ses intérêts d'agrandissement, bien plus dangereux pour nous que la puissance de la France dans la Méditerranée. »

De son côté, le Times (fin août), tenait loyalement la balance juste : « Il n'est pas vrai qu'en modifiant notre alliance avec la France, nous ayons consenti à devenir les alliés de la Russie. De ce que nous nous sommes joints à la Russie pour maintenir le principe de l'intégrité de l'Empire ottoman, il ne s'ensuit nullement que nous ayons consenti d'avance aux moyens que la Russie propose pour atteindre ce but et, en en même temps, son but particulier. Il y a du poison dans la poignée de pareilles armes. La lame est teinte du sang des Polonais... Si Constantinople tombait au pouvoir des Russes, les efforts même les plus extraordinaires et les représailles les plus sévères ne pourraient offrir à l'Angleterre une compensation des pertes qu'elle éprouverait... Nous sommes convaincus qu'aucun ministre anglais whig ou radical ne serait assez lâche et assez vil pour permettre à la Russie d'occuper militaire-^ ment Constantinople, sous un prétexte quelconque. »

(1) Urquhart, qui avait été diplomate à Constantinople, publiait une brochure sensationnelle dans laquelle on lisait : « L'Angleterre a rompu avec la Perse ; elle envoie une armée pour renverser le gouvernement de Caboul et la justification que le ministre anglais présente au Parlement pour la rupture avec la Perse et la guerre de Caboul, c'est que ces deux pays sont soumis à l'influence de la Russie et, davs ce moment même où il fait de la Russie un motif de guerre, il s'allie à la Russie pour le maintiea de l'Empire ottoman et stipule l'occupation de Constantinople par les Russes. »

Et le Morning Herald : « Nous ne voudrions pas provoquer une guerre avec la France pour faire la cour à la Russie, car il est imj ossille que la Russie soit jamais l'alliée sincère de l'Angleterre... Son amitié est égoïste et trompeuse. Elle espère arriver à Constantinojle avec le secours de l'Angleterre et, une fois là, elle nous témoignera sa reconnaissance en attaquant nos possessions de l'Inde. L'expédition de Khiva n'est que le prélude de ces agressions. »

Le Courrier anglais (fin août 1840) : « La politique de la Russie a réussi à opérer la rupture de l'alliance anglo-française et je crains qu'il ne soit très difficile de la renouer avec la même cordialité qu'auparavant. »

Certes, nous jouissions, on le voit, de la sympathie d'une partie du peuple anglais. Mais les vues de Palmerston, passionné contre Meht met Ali, et équivoque dans ses relations avec la France, prévalaient. Un jarti essayait de rallumer la vieille querelle franco- anglaise, et la Russie attisait l'incendie.

Le 6 août 1840, à la Chambre des Communes, Palmerston, pris à parti par l'opposition et par Hisme, essayait de sauver la face : « M, Huma dit que nous abandonnons l'alliance avec la France et que nous nous embarquons dans une nouvelle Sainte Alliance contre les libertés de l'Europe et dans la poursuite d'intérêts contraires à ceux de l'Angleterre et utiles seulement à la Russie. Je donne la plus entière contradiction à l'opinion et aux conclusions de M. Hume... Rien n'a été caché à la France ; aucun effort n'a manqué de notre part pour parvenir à un accord d'opinions... Dans le discours du trône, au commencement de cette année, la France a déclaré que « sa politique avait toujours été d'assurer l'intégrité de l'Empire ottoman dont l'existence est si essentielle au maintien de la paix générale. »

« Ainsi, les grandes puissances sont aussi d'accord que M. Hume et moi sur ces principes généraux. Il y a bien dissentiment sur la tendance des mesures destinées à atteindre ce tut, mais ce sont là des dissentiments secondaires ; les événements prouveront qui avait raison. Mais quand les Etats sont d'accord sur le principe fondamental, les mesures d'exécution ne peuvent amener une rupture entre eiia:.M.Hume dit que notre politique ne tend qu'à afTaiblir l'Empire turc. Comme nous voulons lui rendre la Syrie, je ne comprends pas comment c'est l'afl'aiblir. M. Hume^ ^ au contraire, veut laisser au Pacha la Syrie, ce qui le mènerait iné\itablement à se déclarer indépendant. Si cela n'est pas un démeml rement de l'Empire, qu'est-ce donc ? Cette politique ne mènerait qu'à constituer un État indépendant hostile à la Porte. La Porte chercherait alors un secours étranger et d'où viendrait-il ? Non de la France, non de l'An-

gleterre, selon la politique de M. Hume ; il ne viendrait donc que de la Russie et ainsi la politique de M. Hume placerait inévitablement le Sultan sous l'influence de cette puissance dont M. Hume est si jaloux... Quant au traité d'Unkiar Skelessi, qui est exclusivement entre la Russie et la Porte, le gouvernement russe nous a spontanément déclaré, au commencement de la négociation, que nous nous trompions sur les vues que nous lui supposions et que si les autres puissances voulaient substir tuer à ce traité spécial un arrangement qui donnerait à la Turquie cet appui que la Russie lui donnait au refus des autres puissances, il s'engag'erait à 7ie pas faire valoir son traité particulier. Ainsi, du moins.la politique du gouvernement anglais, d'accord avec celle des autres pays, a mené immédiatement à la conclusion que le traité séparé entre la Russie et la Porte serait regardé comme Jion avenu. ...C'est avec le plus grand regret que nous nous sommes vus dans l'impuissance d'obtenir le concours de la France, mais j'ai la satisfaction de pouvoir annoncer que toutes les comniunications que nous avons reçues du gouvernement français depuis ce temps nous ont amenés à la plus forte conviction qu'il n^y a aucun fondement à ces impressions, que l'on s'étudie soigneusement à répandre dans Vespi'it public, ni à l'opinion que la France entretienne aucun sentinient hostile envers les puissances engagées dans cette convention et j'ai la confiance, et l'espoir, et la plus vive conviction que le dissentiment momentané qui existe n'aboutira à aucune interruption de la paix et de l'amitié qui ont si longtemps existé entre les deux nations... La France est gouvernée par des hommes bien trop sages et trop éclairés pour vouloir capricieusement, et sans juste cause, ni provocation, troubler la paix de l'Europe et convertir en un théâtre de guerre îe terrain que la France, comme l'Angleterre, a un grand intérêt à maintenir pacifique... Mais avec la confiance que nous avons de n'avoir pas eu dans l'idée le plus léger sentiment d'hostilité envers la France, nous avons aussi assez de confiance dans le gouvernement éclairé de la France pour ne pas partager les crainte» que l'on nous manifeste. »

Dans ce discours, le ministre anglais voilait à peine, par des regrets platoniques à l'adresse de la France, sa satisfaction de voir annulé le traité d'Unkiar Skelessi. Et ainsi que le fait remarquer Bourqueney : « Toute l'argumentation repose sur des données dont l'inexactitude frappera de suite l'attention de Votre Excellence (1). »

La reine Victoria, peu après, dans son discours au Parlement anglais, ne fit aucune allusion à 1b France, ce qui détermina des deiiDC côtés du détroit une réelle impression de malaise. L'heure apparaissait

(1) Bourqueney à Thiers, 7 août 1840.

grave. Le Morning Post traduit cette émotion : « La Reine ne fait aucune allusion à la France dans le paragraphe du discours concernant le quadruple traité conclu pour la pacification de l'Orient. Comment, en effet, la paix européenne recevrait-elle de nouvelles garanties des mesures qui mettent le souverain dans la nécessité de passer sous silence la France, en ce qui concerne une négociation où la France a joué le rôle principal ? »

Selon la Quotidienne, on ne pouvait plus maintenant avoir la moindre illusion sur les sentiments de l'Angleterre oificielle à notre égard. Le gouvernement français, comme le public, s'éveillait à la réalité ; « Le traité du 15 juillet a placé la France dans une situation bien grave et dont il est difficile de prévoir l'issue. Par le mouvement qu'il a imprimé à l'opinion publique, par la situation fausse et forcée dans laquelle il a placé les Cabinets les uns à l'égard des autres, il a peut-être plus sérieusement compromis la paix générale qu'elle ne l'avait été depuis vingtcinq ans. En France, il a soulevé dans toutes les opinions une indignation unanime et les mesures de précaution et d'armement dans lesquelles le gouvernement a cru devoir chercher la garantie de sa dignité et de ses intérêts ont été accueillis avec des applaudissements universels (1). »

Thiers disait avec raison : « On n'entrevoit pas à Londres, sans crainte, la possibilité d'une résistance qui rendrait nécessaire une intervention russe ; on se refuse à se mettre en présence de cette éventualité que l'opinion nationale repousse de toutes ses forces, que vraisemblablement elle ne supporterait pas, si elle venait à se réaliser (2). » Thiers ajoutait qu'à Berlin, on déplorait ouvertement le traité du 15 juillet, Il n'est pas douteux que Bulow, en le signant, avait outrepassé ses pouvoirs, mais nous savons quels encouragements les Cours secondaires allemandes avaient prodigués dans ce but. Encouragem^ents faits de haine pour la France et qui justifiaient peu ces paroles optimistes de Thiers ; « Si la France ne cherchait qu'une satisfaction d'amour-propre, elle la trouverait dans cette réprobation universelle d'un acte désavoué, pour ainsi dire, par ses propres auteurs (3). ))

Ce qui n'empêchait pas Thiers, moins rassuré qu'il voulait bien le paraître, d'écrire à Sainte- Aulaire que « s'il était question de revenir, dans une forme quelconque, à une idée antérieurement émise par M. de Metternich lui-même, celle de garantir en commun le statu quo de l'Orient, cette idée qui, lorsqu'elle fut produite pour la première fois

(1) Thiers à Barante, m août 1840.

(2) Id.

(3) Id.

348 LA CRISE d'orient de 1839 a 1841 et l'europe

n'était peut-être pas encore complètement opportune, mais que le temps a mûrie en démontrant l'extrême difficulté de toute autre solution, nous trouverait tout prêts à l'accepter (1). »

Metternich, après s'être rencontré à Dresde avec le roi de Prusse, était revenu à Kœnigswarth où il avait vu Tatischeff, le Nonce,lord Beauvale, et d'autres: «L'impression qui me reste des divers entretiens que j'ai eus avec le prince de Metternich et la plupart des diplomates nommés plus haut, est qu'aucune coercition n'a été déterminée a priori entre les signataires de la convention de Londres... M. de Metternich indique la convenance d'un nouveau concert dans lequel la France pourra prendre sa place, car il répète volontiers qu'une puissance telle que la France ne peut pas être mise en dehors d'une grande affaire européenne ; vouloir l'en laisser en dehors, c'est l'y faire entrer plus avant (2).., Quoi qu'il en soit, nul espoir qu'on puisse amener aujourd'hui le chancelier, sans transition, sans péripétie, à se séparer de la Russie et de l'Angleterre. Mais si la marche des événements amène l'occasion de faire rentrer la France dans l'affaire, nul doute aussi qu'il ne saisisse cette occasion avec joie. Le plan du 15 novembre lui tient toujours îort à cœur. Il a pour lui un amour tout paternel. Il y reviendrait volontiers. C'est l'Angleterre qui paraît opposer à son adoption la A^olonté la plus positive. C'est elle aussi qui me semble avoir la détermination la plus résolue de pousser les choses à l'extrême contre Mehemet Ali (3). »

Certes, Metternich ne devait pas être sans redouter des complications extérieures qui eussent pu mettre l'Autriche aux prises avec la Russie en Orient, il comptait sur l'accord des quatre grandes Cours unies solidement sur le terrain extérieur et le terrain monarchique (4) pour faire fléchir Mehemet Ali.

Ce n'est pas que dans leurs entretiens avec notre chargé d'affaires à Londres, les agents de Prusse et d'Autriche ne protestassent ardemment qu'ils n'avaient pas voulu humilier la France, et deleur désir de la voir rentrer dans le concert européen : « Il y a telle phase des négociations qui vous permettra d'y rentrer, et même la tête haute, en

(1) Thiers à Fainte-Aulaire, 30 août 1 40.

(2) Sainte- Aulaire à Thiers, 31 août 1840.

(3) Jd.

(4) Le 28 août Metternich exprimait cette assurance au baron d'Ottenfels et au baron Lebzeltern, afin qu'ils fassent parta<ïer cette c nviction à leur entourage. « J'ai même appris aue le chancelier d'État n'admet pas In possibilité d'une rupture de la paix européenne, par suite du traité de Londres et qu'il s'irrite même lorsqu'on émet devant lui une opinion contraire » (Le baron O'Sullivan de Grass, ministre de B Igique è Vienne, à Lebeau, 18 août 1840). Les financiers autrichiens déclaraient que la situati n fin ncière de l'Autriche ne lui permett it pas d'assumer les risques d'une guerre. « On ne prend aucune mesure qui trahisse queloue inqui tude, on prend même des mesures contraires » (Le baron O'Sullivan à Lebeau, 2 septembre 1840).

hommes qui aviez mieux jugé l'état des choses. Il y a tel cas où l'on sera trop heureux peut-être à Vienne de peser sur la Porte pour obtenir le concours que la France avait refusé à une autre situation (1). »

« Le baron de Neumann est venu me voir hier. Toute la première partie de la négociation était un calque fidèle de celle que j'avais eue l'avant- veille avec le baron de Bulow. Même expression de regret d'avoir agi sans la France, même et inutile effort pour expliquer, pour atténuer le secret gardé vis-à-vis de son gouvernement,... même allusion aux chances d'avortement de la convention du 15 juillet, et alors confiance ou, au moins, espoir que la France, plus que satisfaite, d'avoir eu raison contre les autres, rentrera dans l'accord moyennant de mutuelles concessions. »

— « Non, m'a-t-il dit, non, il est impossible qu'après dix ans de sagesse, on ne se donne partout la main pour travailler en commun au dénouement pacifique de la crise actuelle. La guerre ne sortira pas de la question : qu'on l'envisage, dans la forme, comme blessante pour la dignité, les injures se réparent entre gouvernements comme entre individus ; qu'on la considère, au fond, comme dissidence de point de vue sur un côté spécial de la politique générale, les divergences se concilient et s'effacent. Pour nous, a continué M. de Neumann, nous donnerons aussi la preuve de la pureté de nos intentions. Nous ne lèverons pas un soldat, nous n'achèterons pas un cheval, nous ne fondrons pas un canon. Il en sera de même en Prusse. Si vous nous attaquez... vous nous prendrez au dépourvu. Mais, permettez-moi de vous adresser une seule prière : que votre gouvernement, avant de faire un seul pas nouveau dans la carrière où les pas engagent et enchaînent si rapidement, que votre gouvernement attende les premières paroles de M. de Metternich. Vous connaissez son respect personnel pour votre souverain ; vous savez son dévouement absolu au repos de l'Europe. M. de Sainte-Aulaire est retourné à son poste ; qu'on patiente à Paris jusqu'à l'arrivée de ses premières dépêches. ...Jamais les amis du repos de l'Europe n'ont eu une tâche plus sérieuse à accomplir, mais facile encore si on veut oublier le passé et ne plus songer qu'à l'avenir.

La longue habitude de mes rapports avec MM. de Bulow et de Neumann me portent à envisager... qu'ils ne devancent pas la pensée de leurs Cours ; il m'est démontré qu'ils ont déjà reçu mission de l'exprimer (2) .»

C'est à ce moment que se place la réflexion du duc de Wellington à Bourqueney : « J'ai une ancienne idée politique bien simple, mais bien

(1) Bulow à Bourqueney, 8 août 1840.

(2) Bourqueney à Thiers, 10 août 1840.

350 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'europe

arrêtée ; on ne peut rien faire dans le monde pacifiquement qu'avec la France ; tout ce qui se fait sans elle compromet la paix ; or, on veut la paix ; il faudra donc s'entendre avec la France (1). »

Ce sont là, peut-être, les paroles les plus judicieuses, les plus sages prononcées au cours de tout cet imbroglio diplomatique. Si les actes des Cours alliées eussent été guidées par elles, le règlement de la question d'Orient eût fait un grand pas.

Le roi Louis-Philippe, résolument pacifique, avait demandé au roi des Belges, dont les liens de parenté avec la reine Victoria permettaient une intervention auprès de l'Angleterre, de s'en servir pour essayer d'obtenir une solution. « Je dis que le traité du 15 juillet (dont nous ne connaissons même pas encore le texte) était pis qu'une faute (2), parce que c'était un malheur dont les conséquences étaient incalculables et dont il serait toujours très difficile d'effacer les tristes traces... Cela est particuHèrement pénible pour moi qui soutiens, depuis dix ans, que l'alliance avec l'Angleterre était la seule qui convînt à la France et qui croyais que, toute alliance de l'Angleterre, sans la France, avec les autres puissances était une chimère absurde et impossible à réaliser... Je sens profondément que j'avais droit à plus d'égards, à plus de confiance... Nous ne pourrons qu'attendre les mesures que va prendre cette quadruple alliance et les événements qui en découleront avant de préjuger celle» que nous devons adopter. Il n'y en avait qu'une qui était indispensable, qui était V armement, et nous le poussons avec activité, parce que si un désarmement général est une garantie de la paix du monde, quand la France et l'Angleterre sont unies, la sécurité cesse nécessairement dés que leur union est dissoute, et plus encore lorsque cette union est remplacée par l'alliance de l'Angleterre avec la Russie et les puissances qui sont dans son orbite ; et c'est alors que ceux auxquels est confiée la garde des intérêts de la France doivent se préparer à toutes les chances qui peuvent surgir, par un armement correspondant à ces exigences.

« C'est donc là ce que nous avons fait ; rien de plus et rien de moins. Actuellement notre rôle est celui de V expectative. Nous devons voir comment l'Angleterre va se trouver dans les nouveaux liens qu'elle vient de contracter. Nous devrons voir quelles seront les mesures que la nouvelle quadruple alliance va adopter, quels seront les moyens d'action qu'elle déploiera, et les événements qui pourront en résulter avant de nous occuper de ce que la France pourra avoir à faire, soit pour maintenir l'équilibre et la paix du monde, soit pour les rétablir si, malheureusement, ils étaient troublés.

(1) Bourqueney à Thiers, 11 août 1840.

(2) Louis-Philippe au roi des Belges, 13 août 1840.

« Ni moi ni mon gouvernement nous n'avons d'autre ambition que celle-là ; mais, dans l'isolement où la France est placée aujourd'hui, ce n'est plus à elle à chercher les moyens de rétablir le concert qu'elle s'est vainement efforcée de conserver. »

Le roi Léopold, comprenant qu'en cas d'une conflagration européenne la Belgique aurait été directement menacée, se rendit à Londres sous prétexte de traiter de diverses affaires dont celle d'Orient n'était pas la moindre (1). « Je m'occupe assidûment de l'état des affaires, avait-il dit à Guizot, et je crois déjà avoir gagné du terrain. J'ai trouvé le duc de Wellington dans les dispositions les plus raisonnables... Il blâme le procédé du Cabinet envers la France et toute la façon dont l'affaire a été conduite. Il accuse lord Ponsonby d'avoir fait tout le mal. Je l'ai amené à avoir à ce sujet avec lord Melbourne un long entretien dans lequel il lui a dit tout cela, en concluant qu'il fallait chercher quelque arrangement qui fît rentrer la France dans la question et assurât la paix. Je suis sûr que cet entretien a fait sui' lord Melbourne une profonde impression et qu'il en a beaucoup parlé à lord Palmerston, qui est luimême troublé et inquiet. Ils sont l'un et l'autre fort disposés à accueillir mon idée d'une grande mesure européenne, d'un traité entre les cinq puissances pour garantir contre tout ennemi et contre tout danger l'état actuel des possessions de la Porte. C'est la seule manière d'en finir réellement... »

GuizoT. — « Mais il faut. Sire, que ce soit bien réellement Véiat actuel de VEmpire ottoman qui se trouve ainsi garanti dans toutes ses parties et pour tout le monde coiUre tout le monde. Il faut que les rapports de la Porte avec l'Egypte soient réglés en m' me temps que ceux de la Porte avec l'Europe ; que le statu quo et la garantie s'applique... au Pacha comme au Sultan, et que le traité général entre les cinq puissances fasse tomber tous les traités partiels par lesquels on a tenté sans succès de résoudre cette grande quesKon, qui ne peut être résolue, en effet, que dans son ensemble et par le concert de tous.

« Que le traité d'Unkiar Skelessi d'une part, et la convention du

(1) Le voyage du roi Léopold à Londres avait été bien vu à Berlin où on le laissa entendre au général Willmar et « l'on se flattait que, dans le cas où toutes les dis ositions de lord Palmerston ne seraient pas inspirées par la modération et la raison, l'influence du Roi réussirait à les modifier en ce sens » (Wilmar à Le eau, 15 août 1840). Profitant de cette situation, le roi des Belges chargeait peu après le général Wilmar « d'insister particulièrement auprès du baron de Werther sur la gravité de la situati n politique et sur 1 nécessité d'une intervention active de la part du gouvernement prussie. dans des négociations de rapprochement et de pacification (9 octoire 1840, Willmar k Lebeau). Le ministre belge à Berlin déclarait d'ailleurs, le l«^f octo! re : « Les mesures extrêmes de déchéance adoptées à ( onstantinople contie Mehemet Ali ne semblent point avoir rencontré l'approbation du Cainnet de Berlin. » La Prusse désapprouvait sans doute, au fond, ces mesures, mais elle n'en restait pas moins unie aux autres Cours.

352 LA CRISE d'orient de 1839 a 1841 et l'europe

15 juillet, de l'autre soient remplacés par un traité européen qui garantisse et impose à la fois à tous les éléments de l'Empire ottoman le statu quo et la paix, alors l'œuvre de la sagesse de l'Europe, en Orient, sera vraiment accomplie, et sa sécurité fondée. »

— a Je n'ai point encore parlé à lord Palmerston de cette nécessité que le statu quo s'applique à tous, et que la convention du 15 juillet tombe devant le traité général. Ce sera le point difficile. J'entamerai demain, avec lui, la conversation à ce sujet... Entendons-nous bien, et rfendons-nous compte bien exactement de ce que nous voulons faire. C'est le système du statu quo garanti, et garanti au profit de tous comme contre tous que je vais opposer et soutenir. »

— « Oui, Sire, et les avantages en sont si grands, si évidents, que si rien n'était compromis, tout le monde, j'ose le dire, s'empresserait de l'adopter. Ce système vide à la fois toutes les questions, celle d'Alexandrie comme celle de Constantinople... Il ne met l'Europe ni à la merci du Sultan, ni du Pacha. Il ne dépend que des cinq puissances qui traitent ensemble et elles n'ont rien à demander ni à attendre pour le mettre en vigueur.

« On ne peut dire qu'il soit trop favorable au Pacha, car, d'une part, il ne lui accorde pas plus en Egypte qu'en Syrie, l'hérédité qui est le but avoué de son ambition ; d'autre part, il lui interdit toute ambition nouvelle, tout agrandissement territorial, en associant la France aux mesures de coercition qui seraient alors prises contre lui. Certes, il n'y a aucun système qui donne à la paix de l'Europe plus de garanties, et qui prouve de la part des puissances qui l'adopteraient plus de désintéressement. »

— « Cela est vrai. Mais la question n'est pas entière ; les objections, les difficultés ne manqueront pas. Il y a un autre système dont vous pouvez me parler ? »

— « Oui, Sire, et le voici. Dans le cas où le Pacha, sommé par la Porte, demanderait à la France de traiter pour lui, et où les quatre puissances, de leur côté, manifesteraient sur cette demande du Pacha, le désir de rentrer en négociation avec la France, VEgypte héréditaire et la Syrie viagère pourraient être, dans l'opinion du gouvernement du Roi, la base de l'arrangement. Mais, je le répète à V. M., que, sur ce second système comme sur le premier dont V. M. Elle-même a suggéré l'idée, la France n'a rien à demander, rien à offrir, et que sa dignité ne lui permet de reparaître dans une question qu'on a essayé de résoudre sans Elle, que lorsqu'on y sentira la nécessité de sa présence. J'ajoute que le second système a le grave inconvénient d'exiger le recours au Pacha, et, s'il refuse son assentiment, de lui laisser en passant le Taurus et en

menaçant Constantinople, le pouvoir de laisser l'Europe dans cette situation extrême que nous désirons tous éviter, »

Le roi des Belges, après une conversation de deux heures avec lord Palmerston, dit à Guizot :

« J'ai ouvert la brèche ; le sentiment de la gravité de la situation est réel ; mais l'obstination est grande ; il y a de l'amour-propre blessé, de la personnalité inquiète ; les noms propres se mêlent aux arguments, les récriminations aux raisons... Il y a toujours un grand pas de fait ; l'idée d'un traité entre les cinq puissances pour garantir l'Empire ottoman est fort accueillie ; la nécessité de faire rentrer la France dans la question est fort sentie. Il faut de la patience et marcher pas à pas (1). »

« Il m'a paru évident, ajoutait Guizot, que le roi Léopold n'avait pas gagné beaucoup de terrain... Ma réponse, directe ou indirecte, est toujours celle-ci : « La France n'a changé ni de sentiments, ni d'intentions ; elle désire toujours la paix, mais elle se tient dans la position qu'on lui a faite et se prépare aux événements qu'on a semés... Le duc de Wellington dit à tout venant que c'est une bien mauvaise affaire, qu'on a eu de bien mauvaises manières, qu'il faudrait trouver une façon de s'entendre avec la France. ...Le mouvement des esprits, enfin, n'est pas favorable à la politique qui a prévalu, et le doute et le trouble pénétrent au sein de cette politique elle-même (2). »

(1) Guizot à Thiers, 21 août 1840.

(2) Id.

Le baron de Werther laissait voir au ministre belge, à Berlin, son anxiété sur l'attitude que prendrait la Belgique, en cas de menace de guerre. M. de Ridder, dans ses beaux et récents travaux, n'a pas caché le mécontentement de la Prusse devant les mesures militaires que, depuis 1831, la Belgique prenait pour parer à toute agression. : « Le baron de Werther ne conçoit rien à 1 espèce d'inquiétude, ou du moins de préoccupation dont il doit croire le gouvernement belge atteint. Il ne veut pas juger les démonstrations de la France qui peuvent être conformes aux exigences de sa politique intérieure, mais il est persuadé qu'elles ne conduiront à aucun fait propre à troubler la paix de l'Europe » (Willmar à Lebeau, 10 août 1840).

...Dans une telle situation, tout fait posé par la Belgique qui annoncerait de sa part une intention d'armements ne pourrait être que très défavorablement interprétée » (Willmar à Lebeau, 19 août 1840.) Cette défiance s'accrut lorsque la presse prussienne annonça l'intention du gouvernement du roi Léopold d'augmenter l'armée. Werther s'était vivement élevé contre ces armements, allant jusqu'à parler du rappel éventuel de la légation de Prusseà Bruxelles (Le vicomte Vilain XIV à Lebeau, 9 septembre 1840). Le ministre belge à Vienne y constatait la même méfiance à l'égard de la Belgique. Avec une véritable prescience, il écrivait (14 août 1840) : « Si la paix continentale devait être troublée en Europe, nous aurions certainement à traverser des moments bien difficiles, mais j'ai la conviction qu'avec une force armée respectable et une politique tranchée et ferme, nous triompherions de toutes les difficultés du dehors. »

Pourtant Werther affectait de se montrer rassuré vis-à-vis de Willmar sur la question du Rhin. Il affirmait qu'il ne prêtait aucune attention aux articles de journaux, et qu'il n'avait pas remarqué ceux que Willmar lui signalait : « L'impression que m'a laissée cette conversation est : qu'on verrait avec un extrême mécontentement des

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Les craintes de Guizot et du roi des Belges sur l'intransigeance de Palmerston percent dans cette conversation.

« Un traité a été conclu entre quatre puissances, avait dit Palmerston, non dans un but général et permanent, comme serait celui dont nous parlons, mais dans un but spécial et momentané. Ce traité partiel doit suivre son cours, et quand il aura atteint son but, le traité général pourra fort bien prendre place. Aujourd'hui, il faut attendre les événements... »

— M. Guizot : « Pendant que votre traité partiel suivra son cours, la paix de l'Orient, l'équilibre de l'Europe, la paix de l'Europe pourront bien être compromis sans retour. »

— tt ...On verra. Si les événements vous donnent raison : alors comme alors... Au fond, nous avons, vous et nous, en Orient, la même politique générale et permanente. Si, pour atteindre le but spécial et momentané que nous poursuivons, il fallait compromettre notre politique générale et permanente, s'il fallait faire venir des armées russes en Asie, l'Angleterre n'y serait probablement pas plus disposée que la France. Nous chercherions alors d'autres moyens ; ce qui n'est pas possible aujourd'hui, le serait peut-être alors. En attendant, nous essaierons ce qui a été convenu, les moyens maritimes. »

— « Mylord, que vont faire réellement vos flottes ? «

— « Elles intercepteront toute communication entre l'Egypte et la Syrie et fourniront au Sultan les moyens de transport dont il pourra avoir besoin. Nous n'établirons aucun blocus. Nous nous trouvons ici dans la même situation où nous avons été, vous et nous, sur les côtes d'Espagne. Mehemet Ali n'est pas un souverain, pas plus que n'était don Carlos ; nous n'avons point, à son égard, le droit belligérant. Le Sultan seul aurait le droit de blocus. Pour nous, nous ne nous mettrons en conflit ni avec les intérêts commerciaux, ni avec les droits des neutres. Nous ne le pouvons pas... »

Lord Palmerston m'a répété à plusieurs reprises ces propres paroles :

« Point de blocus commercial (1). »

Palmerston s'inquiétait visiblement des mesures prises par la France pour mettre ses forces militaires à la hauteur des circonstances : « Si cet accroissement annoncé se réalisait, disait-il, nous serions obligés soit

préparatifs qui, en Belgique, dénoteraient un sentiment contraire et, de plus, un sentiment qui témoignerait d'une sympathie plus grande envers la France qu'envers l'Allemagne » (Willmar à Lebeau, 10 août 1840). — Nous eûmes déjà l'occasion de faire remarquer dans notre volume sur 1830, que le gouvernement belge insistait sans cesse près du gouvernement allemand, sur son désir de ne pas se lier exclusivement à la France, et protestait contre les insinuations lancées à ce sujet à Berlin (V. une dépêche de Lebeau à Willmar, juin 1840. Archives des Affaires étrangères belges). (1) Guizot à Thiers, 22 août 1840.

de convoquer le Parlement pour lui demander de plus puissants moyens, soit d'inviter une partie de la flotte russe à venir nous joindre dans la Méditerranée, ce qui nous déplairait fort, car nous n'avons nulle raison d'ajouter encore de ce côté aux apparences d'intimité (1). »

Guizot était sorti assez découragé de son entretien avec Palmerston. « Personne ne paraît regarder comme possible que la convention du 15 juillet soit modifiée. C'est un acte conclu par des puissances et des hommes qui tiennent à leur considération. Cet acte sera sérieusement exécuté. Il ne faut se faire, à cet égard, aucune illusion... Que fera le Pacha ? Dans quelle situation placera-t-il, par sa conduite, les puissances signataires du traité du 15 juillet et la France qui est restée en dehors ? Quelles chances naîtront de cette situation ? C'est l'objet de toutes les sollicitudes, de tous les entretiens... Si le Pacha répond à la sommation de la Porte par l'agression, s'il passe le Taurus et menace Constantinople, c'est le chaos soudain. Tout peut en sortir. On ne peut rien prévoir (2). »

Pourtant, une question se posait vive à Londres. Quel serait le sentiment de la nation si les Russes venaient à arriver jusqu'à Constantinople ? Ne serait-ce pas le signal d'un rapprochement immédiat francoanglais ? Au fond, chaque parti envisageait avec effroi la perspective d'une guerre en Orient, où les Russes pourraient encore gagner du terrain. On commençait à regretter l'abstention de la France et à ressentir le secret désir d'arriver à un accord avec elle. Pour cela, il fallait vaincre l'obstination de Palmerston et celle d'une fraction importante du parti tory.

Le 31 août 1840, Palmerston faisait à Bulwer cette déclaration stupéfiante « Aucun gouvernement ne peut être moins animé que le gouvernement anglais d'un sentiment d'égoïsme, ou du désir de retenir quelque avantage du règlement des affaires du Levant. » Il se félicitait d'être d'accord avec le gouvernement français sur la question de l'indépendance et de l'intégrité de l'Empire ottoman. Mais Palmerston agitait encore sur l'éternelle question de Syrie : « Le gouvernement de S. M. a dit qu'il considérait la Syrie comme la clef de la Turquie d'Asie et que si Mehemet Ali continuait à occuper cette province en plus de l'Egypte, il serait capable de menacer Bagdad au sud, Diarbékir et Erzeroum à l'est, Brousse et Constantinople au nord. » Palmerston revenait ensuite sur la crainte que le Pacha ne se déclarât indépendant s'il obtenait la Syrie et il reprenait tous les arguments que nous con-

(1) Guizot à Thiers, 22 août 1840.

(2) Guizot à Thiers, 31 août 1840.

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naissons certes. Il ne pouvait se détacher de sa première idée que Mehemet Ali devait être réduit à la seule Egypte ; mais il ne manquait pas de s'appesantir longuement sur les concessions qu'il avait faites récemment au sujet de Saint- Jean d'Acre et sur le refus formel du gouvernement français de se prêter à des mesures de coercition, non moins d'accepter que Mehemet Ali, en dehors de l'Egypte, fût réduit au seul pachalik de Saint- Jean d'Acre, à titre viager : «C'est donc la France qui s'est séparée des quatre puissances et non les puissances qui se sont séparées de la France (1)... Quand quatre puissances sur cinq se trouvent elles-mêmes d'accord sur la marche à suivre, et que la cinquième a résolu de poursuivre une marche entièrement différente, il ne faut pa& raisonnablement espérer que les quatre abandonneront, par déférence pour la cinquième, des opinions dans lesquelles elles se confirment chaque jour davantage et qui touchent aux intérêts vitaux de l'Europe. ...Quoi qu'il arrive, le gouvernement de S. M. est pleinement confiant que l'Europe reconnaîtra l'intégrité des sentiments des quatre puissances en cette occasion. Leur but est désintéressé et juste ; elles ne cherchent aucun avantage dans les engagements qu'elles ont contractés ; elles ne visent pas à établir une influence exclusive ni à faire aucune acquisition territoriale. Et le but qu'elles veulent atteindre est favorable à la France comme à elles-mêmes, parce que la France, comme elles-mêmes, est intéressée au maintien de l'équilibre européen et à la préservation de la paix (2). »

Certes, le refus formel de la France de réduire Mehemet Ali à la seule Egypte, puis au pachalik nous aliénait les Cours alliées de l'Europe ; mais, devant la puissance britannique dans la Méditerranée, n'était-ce point un désir légitime de fonder sur l'amitié de Mehemet Ali l'espoir que notre influence en Syrie resterait prépondérante 1 Là était le nœud de la situation. Mais quand Palmerston disait que les mesures prises par les puissances ne pouvaient qu'être favorables à la France, cela confinait à l'ironie.

Tournons maintenant les yeux vers Mehemet Ali. Comment envisageait-il la convention du 15 juillet 1840 ? Quelles mesures allait-il prendre ? C'est d'Alexandrie que nous allons examiner la situation.

(1) Palmerston à Bulwer, 31 août 1840.

(2) Id.

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