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CHAPITRE X

LES CONSÉQUENCES DE LA CONVENTION DU 15 JUILLET 1840 ÉMOTION EN FRANGE. JOIE DES COURS ALLIÉES.

Les événements devenaient pressants, et notre gouvernement sentait la nécessité d'agir sur Mehemet Ali afin d'affermir ses dispositions conciliantes. Dans le courant de juillet 1840, il délégua auprès du Pacha un des agents les plus actifs et sûrs du Département des Affaires étrangères, Eugène Perrier. Il devait d'abord féliciter le Vice-roi de la démarche spontanée qu'il avait faite auprès de la Porte et l'engager à persévérer dans cette voie.

Perrier arriva le 14 juillet à Alexandrie et, aussitôt, se mit à l'œuvre comme l'indique son premier rapport : « Après m'être attaché à faire ressortir à Mehemet Ali que pour atteindre le but, il faudrait autant, et plus peut-être dans une négociation directe que dans celle qui existe aujourd'hui, d'esprit de modération et de conciliation, il faudrait oublier l'exaltation que donne la fortune pour se mettre au point de vue véritable, celui d'un vassal heureux luttant contre un souverain maltraité par le sort et qui a droit à des ménagements, je lui ai fait connaître les dispositions actuelles de la conférence de Londres, la patience épuisée des puissances qui se regardent comme arrivées au terme des concessions possibles et ne voient plus d'autre moyen que la force pour parvenir à la conclusion des affaires d'Orient (1). »

Perrier n'avait pas manqué de faire im sombre tableau delà situation, ^ montrairt. la France luttant seule contre les quatre autres puissances à la conférence de Londres, mais arrivée elle-même au terme de ses efforts et désespérant de faire obtenir davantage au Pacha. Posant même l'hypothèse d'une guerre des puissances contre ce dernier, il insista « pour

(1) Perrier à Thiers, 15 juillet 1840.

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que Mehemet Ali renonçât aux illusions qu'il se formerait peut-être sur l'appui qu'il trouverait en elle en tout état de cause (1). »

Très subtilement alors le Pacha mêla ses protestations de reconnaissance pour la France à sa déclaration qu'il ne transigerait en rien sur la question du territoire. Une guerre générale ne semblait guère l'émouvoir, car il pensait qu'on n'avait sur lui aucune prise possible. Cette assurance frappa Perrier : « Il y a dans tout ce qui se passe ici, dans cette suite de coups heureux où le sort et l'habileté ont chacun leur part, quelque chose qui, je n'en doute pas, éblouit encore Mehemet Ali et peut seul expliquer l'inconcevable rôle dans lequel il s'enveloppe. S'il en est ainsi, si le fanatisme, à quelque titre que ce soit, est le seul et unique levier de ses contradictions, je prie V, Exe. d'accueillir avec indulgence les efforts heureux ou impuissants que je ferai pour en triompher (2). »

Mehemet Ali posait en principe : « Tout ce que j'occupe par mes armes, sinon, point d'arrangement. «Le Pacha ne semblait d'ailleurs pas redouter une action anglo-russe : « Sur les quatre puissances qui me sont hostiles, deux seules peuvent essayer quelque chose : la Russie et l'Angleterre. On croit que, dans le cas où l'on entrerait contre moi dans des voies de guerre, je marcherai sur Constantinople et que les Russes m'y devanceront. On se trompe... Les Russes peuvent y venir. Ibrahim et son armée ne quitteront pas leurs positions ; ils attendront ; si on marche sur eux, le sort des armes décidera. Quant aux Anglais, ils ne peuvent rien que bloquer imparfaitement ; je me suffis à moi-même; d'ailleurs, je me rappelle encore avec quelle ardeur, nous (illisible) sur eux quand ils débarquèrent en Syrie ; il en sera de même aujourd'hui ; ma nation et moi sommes unis ; la guerre nous unira davantage. L'Anatolie et la plus grande partie des provinces de l'Empire se soulèveront même, s'il est nécessaire, et que je les appelle... Les Russes et les Anglais ont trop de motifs d'être ennemis... ils ne feront pas d'alliance entre eux (3). » Mehemet Ali semblait donc changer de tactique. Il ne marcherait plus, le cas échéant, sur Constantinople, mais attendrait, au besoin, les Russes en Asie-Mineure, ce qui nécessiterait évidemment de la part de ceux-ci un effort et des risques considérables.

C'est alors qu'on apprit à Paris l'échec de la mission de Sami Bey à Constantinople. Il y a lieu de constater ici les démarches contradictoires de notre envoyé extraordinaire ; d'un côté, il engageait encore Mehemet Ali à persévérer dans un arrangement direct ; et, de l'autre, il l'avertis-

(1) Perrier à Thiers, 15 juillet 1840.

(2) Id.

(3) Entretien de Mehemet Ali avec Perrier (Aff. étr. /*. Egypte, 16 juillet 1840).

sait de l'attitude que prendrait la France s'il ne se hâtait de conclure ou, si, faute d'un arrangement direct, il n'acceptait pas les dernières propositions qu'il allait bientôt recevoir.

On sait que, poussée par Ponsonby, la Porte se refusait à un arrangement direct, ce qui n'entamait pas la confiance de nos agents sur la possibilité d'un tel arrangement. C'est à ce moment que Cochelet fut avisé par Thiers de la conclusion de la convention du 15 juillet : « Le but que le Vice-roi et le gouvernement français doivent se proposer, disait notre ministre, est d'annuler les effets que les quatre Cours attendent de la convention qu'elles ont conclue. Le moyen le plus propre à faire atteindre ce but est la soumission de la Syrie (1). »

Thiers, pour accélérer cette soumission, engageait Cochelet à servir de médiateur auprès du Pacha qui ne pourrait, certes, en concevoir d'ombrage de \\ part de la France qui est « son amie fidèle et persévérante (2). r. Thie-s faisait engager, en même temps, Mehemet Ali à placer une armée a i pied du Taurus pour déjouer les tentatives que pourraient prendre le quatre Cours, et à protéger Alexandrie, Saint-Jean d'Acre et les point: maritimes en les mettant à l'abri d'une attaque des vaisseaux anglais. Avec ces mesures, selon lui, Mehemet Ali serait « dans une position inexpugnable » ; on ne pourrait pas l'affaiblir, ni le faire céder ; les projets des quatre Cours seraient annulés, car elles n'avaient aucun moyen coercitif direct pour le contraindre... Thiers détournait aussi Mehemet Ali d'une marche sur Constantinople pour ne pas faire jouer le traité d'Unkiar-Skelessi. S'il prenait cette détermination, les troupes russes entreraient à Constantinople, les vaisseaux anglais et autrichiens dans la mer de Marmara: « La France, obligée de veiller à son honneur et de pourvoir à ses intérêts, chercher ait un champ de bataille moins éloigné d'elle que l'Orient. Le Vice-roi qui est sur le premier plan de la politique, cesserait d'y être. A côté des grands intérêts qu'elle serait appelée à défendre et à faire triompher, celui de Mehemet Ali deviendrait bien secondaire. Elle se trouverait réduite à l'abandonner à lui-même. Livré à ses propres forces, serait-il en état de résister à toute la puissance anglaise, engagée sérieusement dans une guerre qui anéantirait en Orient et en Occident tout ce qui est faible et qui lui offrirait l'attrait d'une si belle et si utile conquête ? (3) »

Le « champ de bataille moins éloigné que l'Orient » qu'évoquait Thiers, n'était-ce pas la rive gauche du Rhin ? Question troublante et qui pesait si lourdement sur nos rapports avec la Prussev..

(1) Thiers à Cochelet, 29 juillet 1840.

(2) Id.

(3) Id.

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Thiers conservait l'espoir d'agir comme médiateur entre Mehemet Ali et les quatre Cours, si celui-ci s'en tenait aux limites indiquées par notre gouvernement. Le Vice-roi semblait incliner à suivre les conseils de Thiers, et manifestait l'intention de rappeler d'Arabie toutes ses troupes régulières et prenait les mesures nécessaires pour repousser les invasions possibles.

Cochelet travaillait encore à un arrangement direct entre la Porte et le Vice-roi et demandait à Pontois d'agir dans ce sens auprès de la Porte. Quant à Mehemet Ali. il songeait à soulever les populations musulmanes de l'Empire ottoman et même celles de la Perse, delà Géorgie et de la Circassie, de manière à faire prendre à la guerre un caractère religieux (1). La menace d'un blocus de la Syrie et de l'Egypte par l'Angleterre ne l'inquiétait guère : il avait plus de cinquante bâtiments de guerre montés par trente mille marins. Le commandant de notre station à Beyrouth annonçait d'ailleurs que l'insurrection était entièrement éteinte sur tous les points de la Montagne, même à Tripoli ; mais les Anglais mettaient tout en œuvre pour soulever la Syrie ; les Russes agissaient de même, mais avec plus de circonspection (2). La Russie et l'Angleterre visaient chacune à un protectorat sur la Syrie, mais Cochelet disait « Je crois qu'à aucune époque, le clergé catholique de la Syrie n'a reçu une protection plus efficace que celle qu'il a eue depuis trois ans, et S. S. m'en a souvent fait remercier (3), »

Cochelet avait enfin obtenu de Mehemet Ali qu'il se contentât du pachalik d'Adana jusqu'à sa mort, comme de l'île de Candie ; mais pour la Syrie viagère, il s'était de nouveau heurté à un refus inflexible (4). Il faut dire que Mehemet Ali était encouragé par les nouvelles qu'il recevait de Constantinople où on lui signalait un mécontement général : les finances délabrées, le gouvernement incapable de mettre sur pied une armée nombreuse, et il escomptait un mouvement en sa faveur dans

(1) Cochelet à Thiers, 6 août 1840.

(2) Id.

(3) Id.

Une lettre du cardinal Franzoni, préfet de la Propagande à Ronie, saisissait l'occaeion de la récente insurrection de Syrie pour appeler à nouveau l'attention de la France en faveur de la nation maronite et des catholiques du Liban. On voit combien était appréciée notre protection séculaire, malgré les intrigues anglaises (V. A-ff. étr. fs. Egypte, 13 août 1840). Au reçu de cette lettre, Cochelet avait écrit à notre consul à Damas qu'il devait envoyer sans retard un agent dans la montagne afin de soutenir le zèle de l'émir Bée- ir et d'assurer le patriarche maronite de la haute protection que le gouvernement français ne cesserait d'accorder à la nation maronite (Aff. étr. fs. Egypte, 20 août 1840), Notre agent avait aussi pressé Mehemet Ali pour qu'il mît fin aux troubles du Liban, les puissances signataires du traité du 15 juillet mettant tout leur espoir dans une nouvelle insurrection et cherchant à la provoquer.

(4) Cochelet à Thiers, 6 août 1840.

une partie de la population ottomane, enfin la possibilité d'un soulèvement général si Ibrahim Pacha marchait sur Constantinople (1).

Mais les Anglais n'avaient pas perdu de temps. Une escadre de quatre vaisseaux paraissait devant Beyrouth, suivie bientôt d'une frégate anglaise venant de Tripoli. Le commandant anglais avait aussitôt chargé le gouverneur de Beyrouth d'inviter Abbas Pacha à évacuer la Syrie, à livrer les régiments de Constantinople et à restituer les fusils pris à la Montagne, sinon le sang coulerait ; puis une délégation anglaise s'était rendue auprès d' Aibas pour lui renouveler la même demande (2). Celui-ci avait répliqué : « Je ne saurais vous répondre sur de telles matières qui regardent exclusivement S. A. Je lui écrirai tout ce que vous faites et je recevrai, dans dix jours, ses ordres, que mon devoir sera d'exécuter. Le décampement des troupes de Constantinople dépend également du Vice-roi. Elles feront ce qu'il aura ordonné. »

La délégation anglaise ayant alors menacé Abbas d'un débarquement de troupes anglaises, et une vive explication s'en suivit. En même temps, le consul anglais à Beyrouth écrivait à ses collègues d'amener leur pavillon et de s'embarquer en prévision d'hostilités possibles (3). C'est alors que le commodore Napier lança une proclamation qui, reprenant les termes des conditions déjà posées à Abbas,y joignait une proclamation aux habitants de la Syrie les invitant à secouer le joug égyptien (4). Cette proclamation faisait allusion à la « protection anglaise » sur le mont Liban, protection que les traités assuraient formellement à la France. Le dessein anglais se précisait. Napier avait également écrit, le 13 août, à l'émir Béchir, pour l'inviter à rentrer sous l'obéissance de la Porte, mais, la veille même, Béchir avait, dans une lettre formelle, protesté de son dévouement au Pacha.

C'est au milieu de ces événements que Mehemet Ali recevait Rifaat Bey envoyé par le Sultan pour lui notifier la convention du 15 juillet. Le Vice-roi refusa nettement de se plier aux conditions qu'on voulait lui imposer : « Je m'étonne fort, dit-il, que l'Empire ottoman se soit mépris jusqu'à ce jour, sur mes véritables vues, qui n'attendent qu'à chercher les moyens les plus propres pour rendre à l'Empire ottoman son ancienne force et tous les services dont je pourrais être capable, et je regrette vraiment de voir que vous rejetez si indignement les bons offices que je vous offre. J'ai eu tort d'envoyer Sami Bey à Constantinople, et j'ai maintenant presque la certitude que Kosrew Pacha n'a

(1) Le colonel Hodges prévenait à ce moment le consul anglais à Alexandrie de réunir les sujets anglais et de leur dire de se tenir prêts à partir, le cas échéant.

(2) Aff. étr., fs. Egypte, 14 août 1840. (5) Atf. étr. fs. Egypte, IBjlk Août iSM.

(3) Id.

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pas été, ainsi que je l'avais toujours cru, le seul qui se soit opposé à l'arrangement de notre affaire ; mais aussi tous mes autres collègues qui sont à Constantinople sont également animés des dispositions hostiles contre moi.

« Je dois vous faire observer cependant, que du vivant de feu Mahmoud, Sultan de glorieuse mémoire, on m'a offert la possession héréditaire de l'Egypte, et des provinces de Saida jusqu'à Tripoli, et on m'a assuré en même temps, que, plus tard, on s'entendrait aussi pour ce qui concerne les gouvernements des provinces de la Syrie. Les propositionsqu'on me fait maintenant sont évidemment absurdes, et de nature à occasionner ma perte. La France est prête à venir à mon secours, et m'a offert plus d'une fois son intervention, mais je l'ai toujours refusée, puisque mon intention est de ne point permettre aux troupes des puissances chrétiennes de ravager le territoire musulman, et je suis prêt à sacrifier à l'amour de ma nation, ma vie et tout ce que je possède (1). >>

Mehemet Ali s'affermissait dans sa résistance en considérant les motifs de faiblesse de la Porte. Des troupes ottomanes qu'on avait voulu envoyer à Samsoun s'étaient révoltées, et n'étaient parties que parce qu'on avait augmenté leur solde (2). La Porte ne pouvait se fier aux troupes d'Albanais. En outre, elle devait dégarnir presque complètement Constantinople où il n'y resterait guère que huit mille hommes en présence d'une population mécontente. La misère était grande dans la capitale ottomane, le pain avait renchéri de moitié (3). Pourtant, la Porte avait l'appui des quatre grandes Cours, au premier rang desquelles l'Angleterre, L'agent de celle-ci avait même pris contre l'Egypte une attitude plus hostile que jamais. Le 15 août, lord Ponsonby disait à Reschid : « Ne craignez pas que la France veuille entreprendre la moindre hostilité contre les quatre puissances. Elle s'en garderait bien. Ses escadres seraient brûlées dans les vingt-quatre heures. ...Si la France envahit le territoire d'une puissance quelconque, vous pouvez être sûr que deux milHons et demi d'hommes l'attaqueraient... Nous sommes décidés à sacrifier, entre tous les alliés, cent mille hommes, s'il le faut, pourvu que nous détruisions le rebelle... Je vous promets que, dans dix ans, vous occuperez un rang honorable parmi les quatre puissances de l'Europe, et c'est l'Angletere qui vous y placera... (4) »

(1) Record Office, Londres.

(2) Lettre particulière de Constantinople à l'agent d'Ibrahim, 17 août 1840. (2) Id,

(4) Lettre de Constantinople à l'agent d'Ibrahinï, 17 août 1840.

En attendant, Mehemet Ali prenait toutes les mesures voulues pour se mettre sur la défensive. Il était résolu à ne se livrer à aucune agression, mais il repousserait la force par la force ; il se proposait aussi de réclamer le protectorat et la médiation de la France. Cochelet l'y avait poussé, sans engager toutefois le gouvernement du Roi. Mais, à cette heure, il s'agissait bien de la médiation de la France ! Dans l'état d'isolement où nous nous trouvions, comment Cochelet pouvait-il écrire : « Ainsi donc, Monsieur le Ministre, nous sommes placés sur un excellent terrain. Mehemet Ali, comme vous le désirez, attendra et menacera. Il ne marchera pas en avant, si on ne l'attaque pas. Il insurgera les populations. La France donnera ou refusera son protectorat et sa médiation (1). »

Ainsi Cochelet estimait que les signataires de la convention de Londres ne prendraient pas de mesures coercitives contre la Syrie et l'Egypte, en voyant nos préparatifs de guerre et que Mehemet Ali nous avait renvoyé la négociation (2). Les puissances témoignaient, au contraire, de leur confiance que jamais la France ne serait en mesure et n'aurait même la volonté de donner le signal d'un conflit armé contre quatre grandes puissances de l'Europe !

Cochelet conserva ses suprêmes illusions jusqu'à l'heure où les consuls généraux alliés au Caire signifiaient au Vice-roi, en réponse à son refus d'accéder à la convention du 15 juillet, qu'elle était irrévocable. En l'acceptant, disaient-ils, Mehemet Ali se montrerait un « profond politique ». « Quoi de plus glorieux, disaient-ils dans une note du 19 août, que de fonder une nouvelle succession, de la voir reconnue par son suzerain et par l'Europe entière ? ...Qu'importe à Mehemet Ali et à ses descendants d'acquérir quelques districts de plus, qui ne lui ont été jusqu'ici d'aucune utilité et dont la possession a absorbé jusqu'ici, non seulement leurs propres ressources, mais encore la majeure partie de celles de l'Egypte... C'est sur Mehemet Ali seul que pèserait toute la responsabilité d'une guerre... Les puissances européennes, au contraire, ont à cœur d'épargner, autant que possible, le sang des Musulmans et celui des chrétiens rangés sous le drapeau de la S. Porte... Ibrahim Pacha avancerait-il, son retour lui serait fermé à jamais ; il trouvera en Anatolie une défaite certaine, peut-être son tombeau et entraînera dans sa chute celle de Mehemet Ali et de toute sa famille (3). »

Par un sentiment de dignité, Mehemet Ali avait décidé de ne pas répondre à la note des consuls, et il en avait averti le grand Vizir à

(1) Cochelet à Thiers, 18 août 1840.

(2) Id ,

(3) 19 août 1840.

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Constantinople. Dans sa lettre datée de la fin d'août, il disait : « Bien que Rifaat Bey m'ait prescrit de répondre dans un espace de dix à douze jours, n'écoutant toutefois que mon ancien dévouement à l'auguste dynastie de nos souverains, je n'ai pas besoin de laisser écouler ce délai pour supplier humblement Votre Altesse de daigner prendre en sérieuse considération le résultat des circonstances délicates amenées par l'alliance dont il s'agit, et sans s'abuser sur les démonstrations apparentes d'alliés..., soumettre ce plan funeste au jugement et aux lumières des amis de la S. Porte et en faire l'objet de l'examen le plus attentif... La vérité de mes assertions sera alors reconnue (1), » Mehemet ne désespérait pas, comme il en témoigne dans un entretien qu'il avait eu avec Rifaat Bey, le 20 août : « Mon étoile est toujours brillante et je ne puis pas la laisser pâlir. Si jamais les puissances européennes prenaient la résolution de bloquer le port d'Alexandrie, j'enverrais à l'instant même à Ibrahim l'ordre de marcher et vous savez qu'une fois en avant, à la tête des troupes à sa disposition, ce dernier n'aura plus la moindre difficulté de soulever l'Anatolie, la Perse et les habitants du Daghestan, sans parler de la Circassie. J'ai déjà fait connaître ma réponse à Constantinople. Je n'en ai point d'autre à vous donner. La France est là pour m'ofîrir sa médiation. » (2) En évoquant sans cesse la médiation de la France, il est certain que Mehemet Ali ne faisait qu'aviver le mécontentement des puissances alliées et les exciter contre lui et contre nous. Cette tactique inhabile étonne d'autant plus chez un homme aussi fin que Mehemet Ali, que nos agents, par leurs déclarations, loin d'attiser ses espoirs, lui avaient fait entrevoir les limites que ne franchirait pas notre gouvernement.

C'est au milieu de cette confusion qu'on apprit que la Porte venait de prendre contre Mehemet Ali des mesures militaires extraordinaires. Quarante navires étaient partis pour Chypre avec des troupes de débarquement. La Porte devait y expédier, en tout, vingt mille hommes, soutenus par les Anglais, dont les agents cherchaient, en outre, à fomenter une insurrection nouvelle en Syrie. Lord Ponsonby tenait, d'ailleurs, en ce moment à Constantinople même le langage le plus agressif contre la France : « Tout a été prévu par les quatre puissances, avait-il déclaré à Reschid ; au moindre mouvement hostile de la part de la France, vous verriez toutes les puissances de l'Europe se réunir pour l'attaquer et vous pouvez être sûr que l'on en finira avec elle, car on est parfaitement d'accord pour la démembrer pour la tranquillité de V Europe (3). » Singulier

(1) Aff. étr. fs. Egypte.

(2) Record Office, Londres.

(3) Lettre de Constantinople à l'agent d'Ibrahim Pacha, 27 août 1840.

langage, en vérité, dans la bouche du représentant d'une nation qui se disait l'amie de la France !

Le major général des troupes égyptiennes avait écrit au consul anglais à Beyrouth qu'en présence des menées de la flotte anglaise et des agents anglais qui équivalaient presque à des actes d'hostilité, il l'engageait à quitter Beyrouth (1). Sur le refus de Moore, le général Soliman avait, de nouveau, insisté, tout en l'assurant que, « quels que soient les événements que les graves circonstances où nous nous trouvions peuvent amener, vous et MM. les consuls des puissances étrangères, ainsi que les Européens établis dans le pays pour leurs affaires, jouirez des mêmes droits et de la sécurité la plus entière, sans nulle crainte pour vos familles et vos propriétés (2). »

On doit louer ici l'attitude correcte du général Soliman à l'heure où, de toutes parts, les agents anglais multipliaient les provocations et annonçaient presque ouvertement la guerre.

Il est aussi ciirieux de connaître comment Thiers envisageait la situation présente : « Je vois avec plaisir que Mehemet Ali, décidé à repousser les exigences des quatre Cours, comprend pourtant la nécessité de s'abstenir de touts provocation, de toute démarche agressive. Je n'ai pas besoin de vous recommander de l'entretenir dans les sentiments d'une prudence qui n'exclut pas la fermeté et de le préparer aux concessions raisonnables qui pourront devenir nécessaires pour résoudre la question (3). »

En fait, nos agents multipliaient leurs efforts pour engager le Vice-roi à de nouvelles concessions et, dans ce but,notre gouvernement délégua à Alexandrie un de nos agents les plus distingués, Walewski. Il avait l'instruction d'engager le Vice- Roi à garder une attitude défensive tout en prenant les plus énergiques mesures de précaution. Le Vice-roi paraissait plus sûr de lui que jamais et, par fierté, affectait de se poser de vant l'Europe comme dominant toute éventualité. Son désir était toujours de réclamer la médiation de la France, en quoi Cochelet l'avait fait habilement encourager (4).

Le Vice-roi avait environ cinquante navires dans le port d'Alexandrie, d'ailleurs peu fortifié, mais le commandement en était médiocre. D'autre part, les nouvelles de Syrie signalaient toujours une fermentation assez grande et l'attitude de l'émir Béchir sujette à caution. A Marash, Mehemet Ali avait réuni cinquante mille hommes et Soliman en avait trente

(1) Aff. étr. fs. Egypte.

(2) Id.

(3) Thiers à Cochelet, 28 août 1840.

(4) Aff. étr. fs, Egypte, 18 août 1840.

366 LA CRISE d'oriknt de 1839 a 1841 et l'europe

mille (l). Il était possible que si, en présence d'une attaque en Syrie, Mehemet Ali faisait passer le Taurus à ces troupes, un soulèvement général en sa faveur se produisît en Asie-Mineure d'où découleraient de plus sérieuses éventualités.

Officiellement, le Vice-roi continuait à afficher la plus grande confiance, affirmant qu'il pourrait résister trois ans aux efforts des puissances, si la France lui donnait en subsides vingt-cinq millions par an (2). Cette assurance n'était-elle pas affectée ? L'intransigeance des puissances, leur cohésion étaient bien faites pour l'impressionner.

Le 28 août, à la suite des nouvelles annonçant les préparatifs de guerre de la Porte et de l'Angleterre, il annonçait aux consuls qu'il acceptait l'Egypte héréditaire et qu'il s'en rapportait, pour le reste, à la magnanimité du Sultan qui ne méconnaîtrait pas les services qu'il avait rendus (3). Rifaat Bey, qui avait déjà ajourné une première fois son départ sous la pression des quatre consuls alliés, allait porter cette nouvelle au Sultan lorsque ceux-ci lui déclarèrent qu'ils ne voulaient pas accepter cette déclaration, à moins que Mehemet Ali ne renvoyât immédiatement la flotte et ne fit évacuer la Syrie à ses troupes (4).

Cochelet et Walewsky eurent une audience de Mehemet Ali qui leur dit qu'il avait accepté l'Egypte héréditaire et la Syrie, Candie et Adana à titre viager, mais qu'il n'avait pas fait cette déclaration aux consuls. Nos deux agents, voulant profiter de la tendance du Pacha à la conciliation, déclarèrent que le gouvernement français n'acceptait la médiation qu'avec des pouvoirs illimités et qu'il fallait s'entendre sur la limite des concessions à faire (5). Cochelet estima que la négociation ne pouvait être entamée que sur les bases posées par Mehemet Ali luimême, c'est-à-dire l'Egypte héréditaire, la Syrie, Candie et Adana viagers, mais, si cela était nécessaire, Mehemet Ali abandonnerait encore Candie et Adana. Sur ce, le Vice-roi jusque-là hésitant, se récria violemment. Walewsky lui représenta que, faute de cette concession, « le gouvernement du Roi laisserait alors faire les puissances jusqu'au

(4) Aff. étr. fs. Egypte, 18 et 24 août 1840.

(2) Id.

(3) Aff. étr. fs. Egypte, 29 août 1840.

(4) Walewsky au ministre, 29 août 1840.

(5) Id.

A la fin d'août, les entrevues étaient quotidiennes entre les consuls généraux alliés : « Ce que j'ai dit à Messieurs vos collègues, je vous le répète, avait déclaré Mehemet Ali au consul général de Prusse ; je suis fermement résolu à ne pas accepter les conditions onéreuses qu'on veut m'imposer. Il est inutile de vouloir me persuader ; ce que je dis aujourd'hui, je le dirai demain et après dix jours. Je ne consentirai jamais ma ruine.» (25 août 1840, Record Office, Londres). Le 26 août, le Vice-roi avait renouvelé ces déclarations à Rifaat Bey en présence des consuls des quatre Cours alliées (V. Record Office, Londres).

moment où la Russie se serait emparée de Constantinople et l'Angleterre d'Alexandrie, qu'alors il ferait la guerre, mais que cette guerre aurait lieu sur le Rhin (1). »

Propos singulièrement imprudent, si on considère que la discrétion n'était pas la vertu dominante du Pacha ! Mehemet Ali finit par dire qu'il céderait pour Adana, mais il demanda qu'on lui laissât Candie, parce que, s'il en était dépossédé, la population grecque chasserait la population turque ; celle-ci se réfugierait alors en Egypte où il faudrait venir à son aide.

Walewsky était rien moins que certain de la réussite de la médiation de la France, étant donné les termes où elle se trouvait avec les autres puissances, et il conseillait donc à Mehemet Ali une dernière tentative d'arrangement direct avec le Sultan, ce qui était conforme au désir du gouvernement français. Il offrait en conséquence à Mehemet Ali de se rendre à Constantinople pour tenter cet arrangement direct. Mehemet Ali accepta et Walewski lui arracha comme dernière concession la cession de Candie et même d' Adana, s'il fallait y renoncer (2).

« Ainsi Mehemet Ali nous donne carte blanche pour stipuler en sa faveur l'hérédité de l'Egypte et la possession viagère des pays qu'il gouverne, en y comprenant la province d' Adana et l'île de Candie, sauf à céder sur ce dernier point, si nous ne pouvions rien obtenir de plus que la Syrie viagère (3). » Bref le Pacha, de même que le gouvernement français, jetait du lest. Walewski assurait Mehemet Ali que ses concessions étaient telles que l'Angleterre s'en contenterait, si elle avait le moindre désir de conciliation. Affirmation bien téméraire ! Le langage inouï de Ponsonby n'indiquait-il pas clairement que jamais Palmerston ne céderait sur la question de Syrie qu'il considérait comme vitale pour la Grande-Bretagne ?

A cette heure où tout conspirait contre la France et contre Mehemet Ali, ce dernier avait encore foi en son étoile. Walewski, prenant congé de lui avant de partir pour Constantinople, le trouva radieux, sûr, dit-il, d'obtenir Adana et Candie. Il charge Walewski de dire au Sultan que toutes les concessions qu'il fait, il ne les fait qu'en considération de la France. Il fut donc convenu que, le délai de vingt jours expiré, Mehemet Ali répondrait à Rifaat Bey et aux puissances qu'il se ralliait à l'hérédité de l'Egypte et qu'il invoquait, pour le reste, la magnanimité du Sultan. Il prenait, en outre, l'engagement, si Walewski. arrivait à quelque arrangement avec le Sultan, de renvoyer aussitôt la flotte et d'évacuer

(1) Walewski à Thiers, 29 atût 1840.

(2) Id.

(3) Cochelet à Thiers, 30 août 1840.

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les provinces qui lui seraient retirées (1). Walewski affirmait sa conviction, à la suite d'une visite à l'amiral Stopford, que rien ne serait tenté de si tôt contre Alexandrie. Stopford semblait faire des réserves sur la politique de Palmerston et traitait Ponsonby de « fou » (2).

Le gouvernement français avait appris avec satisfaction que Mehemet Ali était résolu à s'abstenir de tout mouvement offensif. « C'est de grand cœur que le gouvernement du Roi lui accordera ses bons offices pour l'aider à résoudre pacifiquement les difficultés contre lesquelles il a à lutter, mais je crois que, dans les communications avec les autres puissances, il convient d'éviter les mots de médiation et de protectorat qui pourraient blesser certaines susceptibilités (3). » Toutefois le gouvernement français sentait que son offre de médiation avait de grandes chances d'être repoussée, et Thiers écrivait à Cochelet : « C'est au Vice-roi qu'il appartient de leur faire agréer cette proposition,.. Redoublez d'efforts pour empêcher Mehemet Ali de s'exposer sans nécessité à une lutte inégale contre les forces anglaises. Un succès partiel, fut-il plus probable qu'il ne l'est, ne ferait que redoubler contre lui l'exaspération du Cabinet de Londres, et un échec pourrait détruire ses plus précieuses ressources (4). »

Mehemet Ali était incité par nous à redoubler de prudence : « Si même en présence de provocations faciles à prévoir, le Vice-roi vous paraissait disposé à abandonner cette politique sage et prudente pour se jeter dans des extrémités périlleuses que ne justifierait pas une absolue nécessité, vous devriez lui faire entendre les plus sérieuses représentations (5). »

Mehemet Ali se rendit enfin à ces sages conseils et, au cours d'une réunion tenue le 4 septembre, en présence des consuls des grandes puissances (à l'exception de Cochelet), de Rifaat Bey et de Sami Bey, représentant le Vice-roi, celui-ci accepta officiellement l'hérédité de l'Egypte « qui était, disait-il, la principale question du Levant ». « Pour ce qui est de la question de Syrie, ajoutait Sami-Bey, Son Altesse ne veut pas

(1) Walewski à Thiers, 3 septembre 1840,

(2) Id.

<3) Thiers à Cochelet, 2 et 4 septembre 1840,

(4) Id,

L'abbé Etienne, procureur général des Lazaristes, partait pour le Liban pour y donner, au nom du gouvernement du Roi, des conseils de paix et de prudence et Cochelet recevait l'ordre de le seconder de tous ses efforts.

(5) Tbiers à Cochelet, 4 septembre 1840.

contrarier la Sublime Porte dans ce qui a été convenu d'accord entre elle et les grandes puissances, en faisant naître des difficultés et de» obstacles dans cette affaire. Le serviteur de la Porte dont la barbe a blanchi dans ses longs services, se flatte de pouvoir obtenir de la clémence et de la générosité impériales la grâce qu'il demande, et comme les grandes puissances ne l'ont pas traité selon le mérite de sa soumission, il prie qu'on lui fasse maintenant justice en appréciant les preuves qu'il donne de son obéissance (1). »

Les consuls de Russie et d'Angleterre firent alors observer que l'acceptation de Mehemet Ali ne serait valable que lorsqu'il aurait rendu la flotte ottomane et remis dans leurs mains un ordre pour faire retirer ses troupes de la Syrie.

Sami Bey remit à Rifaat une lettre pour le grand Vizir, par laquelle Mehemet Ali déclarait accepter l'hérédité de l'Egypte et ajoutait : « Aujourd'hui, en donnant encore acte de mon acceptation, je ne voudrais pas que mon hésitation, ma répugnance en ce qui concerne la Syrie pussent être traitées de résistance à la volonté des hautes Cours, et surtout aux ordres du monarque bienfaisant dont je me trouve le sujet et le vassal. C'est uniquement en ma qualité de plus ancien, de plus dévoué vassal de son auguste famille que j'ose implorer une plus large part à la bienveillance de S. H., et que je supplie les dites puis sances de mettre le comble à la justice et à l'équité qui les caractérisent en ne méconnaissant pas, de leur côté, les droits acquis à mes services. Qu'il me soit permis de rendre encore, par reconnaissance, un service signalé à mon souverain, en consacrant le reste de mes jours à améliorer et à faire prospérer l'état de la Syrie et à procurer le repos et le bien être de ses habitants beaucoup mieux que d'autres gouvernements n'y pourront réussir (2). »

En somme, Mehemet Ali ne faisait pas de la question de Syrie comme de celle d'Egypte une question sine qua non. Certes, il ne renonçait pas officiellement à la Syrie, il maintenait ses desiderata, s'en rapportant à cet égard à la magnanimité de la Porte ; mais celle-ci, soutenue par la Russie -et l'Angleterre, exigeait une renonciation formelle et définitive. Le but des Anglais se précisait. Plusieurs navires britanniques se disposaient à aller à Moka pour y exiger une satisfaction à la suite de toutes les difficultés que l'Angleterre avait eues dans cette région. Mehemet Ali, comme de nombreux agents étrangers, était convaincu que tôt ou tard, les Anglais occuperaient les ports de la mer Rouge, comme ils occupaient déjà quelques points du golfe Persique, afin de dominer l'Eu-

(1) A§, étr. fs. Egypte.

(2) Id.

370 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'europe

phrate : « Je pouvais seul, disait Mehemet Ali, arrêter les entreprises des Anglais de ce côté. C'est pourquoi ils veulent m'immoler. La Porte sera toujours impuissante pour les réduire ; avec leur or, ils gagneront tous les pachas comme ils ont gagné celui de Bagdad ; avec leurs flottes, ils seront maîtres de tous les ports où ils voudront s'établir (1). » C'était voir juste. L'Angleterre, dès maintenant, essayait de former un pont entre toutes ses possessions méditerranéennes et les Indes.

L'amiral Napier continuait sur les côtes de Syrie son système de proclamations incendiaires, de secrètes intrigues et de débarquement d'agents sur divers points de la côte. La France n'avait, dans cette région, que fort peu de bâtiments, et les Anglais avaient conscience de leur supériorité. L'amiral Stopford s'était dirigé vers les côtes de Syrie, laissant dans les parages d'Alexandrie deux bâtiments qui devaient rester en croisière avec l'escadre autrichienne.

Le Sultan, dans une lettre hautaine, venait de notifier officiellement à Mehemet Ali que, faute d'avoir accepté les termes de la convention conclue entre la Porte et les puissances, le gouvernement de l'Egypte lui était retiré (14 septembre 1840).

Le sultan tranchait brusquament, ouvrant l'ère des hostilités et des complications, non seulement en Orient, mais aussi en France où la sympathie pour le Vice-roi était tenace. L'avenir se présentait chargé de nuages. Barante, ayant appris que la Russie se disposait à envoyer des forces russes à Constantinople, en avait parlé au chargé d'Affaires anglais à Saint-Pétersbourg qui lui avait répondu que la Russie ne prendrait cette décision qu'au cas où Mehemet Ali se porterait sur Constantinople. Le baron Lieven, officier russe du génie qui, en 1833, avait déjà été chargé de la défense de Constantinople, venait, en tout cas, d'y être renvoyé pour prendre des mesures en vue d'une manifestation des forces russes. Barante se préoccupait vivement de cette éventualité qui pouvait donner une impulsion nouvelle aux sentiments de la France.- « Cette démarche, avait-il dit, pourrait avoir les plus sérieuses conséquences et compromettre la paix de l'Europe (2). »

A la date du 11 septembre, Barante constatait pourtant que tout était calme à Saint-Pétersbourg et on n'y croyait pas à la guerre, bien que la soumission du Pacha n'y était pas envisagée : « L'inertie où se renferme le Cabinet russe depuis le 15 juillet est toujours la même (3). » Mais cette inertie n'avait pas empêché la Russie d'encourager l'Angleterre par son attitude bienveillante.

(1) Cochelet à Thiers, 6 septembre 1840.

(2) Blomfield à Palmerston, 22 août 1840.

(3) Barante à Thiers, 11 septembre 1840.

La Russie ne cessait d'encourager l'Autriche dans la voie où elle s'était engagée. Le 19 septembre, Nesselrode avait donné connaissance à Meysenbug de dépêches qu'il adressait à Tatischefî. Il rendait « pleine et entière justice à la fermeté avec laquelle Metternich avait résisté aux insinuations que la France lui avait faites... Le Cabinet impérial n'avait pu qu'applaudir aussi à l'accueil tout aussi peu favorable que Metternich avait fait aux propositions du roi Léopold, dont on s'était flatté qu'elles trouveraient un accès à Vienne... Après avoir soulevé et fomenté les passions subversives de la nation, la France est venue demander à l'Europe des sacrifices et des concessions pour la tirer de la position pleine de dangers où l'avait mise son imprudence... Ce que la Russie ne comprendrait plus, ce serait si les puissances se laissaient détourner de la marche qu'elles ont arrêtée de commun accord, par les tentatives d'intimidation que fait la France, aujourd'hui que leur position se trouve renforcée par l'accession de l'Angleterre (1). »

A ces paroles de Nesselrode, Meysenbug, perspicace, ajoutait : « L'antipathie qu'inspiraient au Tsar l'établissement de Juillet et la dynastie qui avait été élevée sur le pavoi par les vainqueurs des barricades, s'est accrue encore de toute l'exaspération qu'a excitée dans son âme l'insurrection polonaise, fruit des idées françaises, et par lesquelles la révolution semblait franchir d'un seul pas l'immense distance qui sépare l'Empire de l'autocrate du foyer principal de la démagogie en Europe... La question turco- égyptienne est venue enfin mettre à découvert le côté faible de l'alliance anglo-française. Le Cabinet russe s'est empressé de mettre à profit cette conjoncture pour tâcher de se rapprocher de l'Angleterre et d'élargir la brèche qui commençait à s'ouvrir entre les puissances maritimes. Lorsqu' enfin ce résultat a été obtenu, il a produit dans l'âme de l'Empereur un sentiment d'exaltation qui y retentit encore et qui y domine au point que, devant lui, s'efface le soin de la conservation de l'Empire ottoman qui n'occupe plus que la seconde place... La Russie semble, en revanche, abdiquer entre les mains de V. A. le pouvoir moral qu'il est essentiel d'' exercer sur le reste de VEurope... Le Cabinet de Saint-Pétersbourg me paraît ainsi décerner à V. A. la plus belle palme qu'un homme d'État puisse ambitionner (2). »

Les représentants des quatre Cours signataires de la convention du 15 juillet venaient d'adresser à la Porte une note pour lui renouveler leurs assurances d'aide et de protection. «Les soussignés, déclarait cette

(1) Meysenbug à Metternich, 22 septembre 1840.

372 LA CRISE d'orient de 1839 a 1841 et l'europe

note, croient inutile de s'arrêter à faire ressortir l'invraisemblance de l'exécution des menaces auxquelles les nombreux embarras de la position de Mehemet Ali ôtent le caractère de gravité qu'il voudrait leur donner. Mais, en tout état de cause, ils saisissent cette occasion pour renouveler à la S. Porte l'assurance la plus formelle de la ferme résolution de leurs Cours de vouer tous les moyens dont elles peuvent disposer à la défense de la cause à laquelle Elles viennent de s'identifier par un acte solennel et mémorable (1). »

Cette note exagérait visiblement les intentions que les consuls des quatre Cours à Alexandrie prêtaient à Mehemet Ali décidé, nous le savons, à s'abstenir de toute mesure agressive.

Mais les Cours signataires de la convention du 15 juillet restaient inquiètes. Le ministre des Affaires étrangères de la Porte venait, en effet, d'envoyer un de ses agents chez les représentants de l'Angleterre, de l'Autriche, de la Russie et de la Prusse pour leur faire connaître la communication faite le 19 août par le drogman de l'ambassade de France à Reschid Pacha. Il avait l'ordre de lui signifier que Pontois avait eu connaissance d'une prétendue déclaration faite en son nom, au gouvernement ottoman « et annonçant de la part de la France l'intention de soutenir la cause de Mehemet Ali et de favoriser l'insurrection des populations placées sous l'autorité de la S. Porte >u « Je crois devoir vous déclarer officiellement, disait Pontois, que si cette communication a été réellement faite à MM. les représentants des quatre Cours, elle est fondée sur deux assertions complètement inexactes et que je rends, dès à présent, son auteur responsable de toutes les conséquences qu'elle peut avoir (2). » Ainsi, on représentait Thiers dans une attitude nettement agressive.

Quelques jours après, lord Ponsonby se voyait oblfgé, à son tour, d'enregistrer un démenti de Pontois; celui-ci lui faisait connaître formellement qu'il niait avoir dit devoir assister Mehemet Ali pour résister aux mesures de force qui pourraient être employées contre lui, non plus que la France soulèverait le peuple. Il semblait évident que le drogman français avait mal interprété la pensée de Pontois, et il ne faut pas oublier l'exagération des propos de la Porte, poussée par lord Ponsonby et les ennemis de la France.

Quoi qu'il en soit, on devine l'émotion produite par un tel incident sur la Porte et dans le Corps Diplomatique étranger à Constantinople ; il semblait bien que les agents anglais eussent encore dans cette occurence une part de responsabilité. Mais l'affaire ne devait pas en

(1) Record Office, Londres.

(2) Id.

Tester là. Justement ému des critiques injustifiées dont Pontois était l'objet à Constantinople, Guizot transmettait à Palmerston un formel démenti au sujet des propos attribués à notre agent qui « avait tenu un langage conforme à celui que le gouvernement du Roi avait tenu luimême à Paris (1).»

« Le gouvernement du Roi, ajoutait Guizot, ne compromettra jamais pour les seuls intérêts du pacba d'Egypte la paix et les intérêts de la France. » L'entretien de Palmerston et de Guizot à ce sujet avait pris un tour particulièrement aigre.

...« Mylord, avait dit Guizot en entrant, je viens faire une chose fort peu nécessaire je crois : je viens vous dire ce que vous savez probablement déjà, que vos rapports de Constantinople vous ont trompé. M. de Pontois a dit à la Porte tout ce que pense le gouvernement du Roi de la politique qu'elle vient d'adopter ; il s'est appliqué à l'éclairer, à lui inspirer sur sa situation et son avenir les inquiétudes que nous ressentons nous-mêmes. Pas un mot de lui n'a pu donner lieu de croire que la France se joindrait au Pacha pour soulever les provinces de l'Empire, Ce n'est pas nous qui fomentons nulle part les insurrections, et si elles éclatent ce sera malgré nos avertissements et pas du tout par nos suggestions. »

J'ai reçu moi-même quelque chose de Constantinople, répondit lord Palmerston. » Et, précisait Guizot, dans sa lettre à Thiers, il s'est levé pour aller chercher deux papiers que V. Exe. connaît sans doute déjà : une note fort courte de M. de Pontois, et une réponse de Reschid Pacha qui démentent complètement les rapports faits à lord Ponsonby et au baron de Sturmer.

Lord Palmerston a essayé, bien qu'avec embarras, de trouver dans quelques phrases de la réponse de Reschid Pacha une justification de ces rapports, dans celle-ci entr' autres ;

« La France est l'ennemie déclarée de l'administration actuelle de la Turquie. »

Je me suis récrié : « Mylord, c'est là tout simplement un ministre qui craint d'être renversé, et se plaint qu'on attaque sa politique. Certainement nous trouvons très mauvaise, très dangereuse pour l'Empire ottoman la politique de Reschid Pacha, et nous le disons partout, à Constantinople comme à Londres, et nous faisons partout nos efforts pour la faire changer, »

Lord Palmerston n'a pas insisté. Il était visiblement pressé de finir cette conversation. « Mylord, ai-je ajouté, permettez-moi de vous le dire ; pour des hommes sérieux comme lord Ponsonbij et M. de Sturmer,

(1) Guizot à Palmerston, 18 septembre 1840 {Record Office).

374 LA CRISE d'orient de 1839 a 1841 et l'europe

il y a quelque chose d'un peu léger à accueillir ainsi et à répéter de telles allégations, même par des voies indirectes et très propres à dénaturer les faits. Avant de croire et d'écrire, il faudrait, ce me semble, y regarder de plus près (1). »

Guizot, peu après, remettait à Palmerston une note qui avait reçu l'approbation de Thiers (2) : « Le 24 juillet, lorsque le soussigné eut l'honneur de lire et de remettre à M. le principal secrétaire d'État pour les Affaires étrangères, la réponse du gouvernement du Roi au mémorandum du 17 juillet, cette réponse, en faisant allusion au désir témoigné par les quatre puissances que la France continuât de leur prêter son concours moral à Alexandrie, se terminait par le paragra] hé suivant : « Le concours moral de la France dans une conduite commune était une obligation de sa part. Il n'en est plus une dans la nouvelle situation où semblent vouloir se placer les puissances. La France ne peut plus être mue désormais que par ce qu'elle doit à la paix et ce qu'elle se doit à elle-même. La conduite qu'elle tiendra dans les graves circonstances où les quatre puissances viennent de placer l'Europe dépendra de la solution donnée à toutes les questions qu'elle vient d^ indiquer. »

Et le soussigné, en insistant de tout son pouvoir sur la gravité de la situation où l'Europe allait entrer, eut l'honneur de répéter à M. le principal secrétaire d'État de S. M. B. que la France y garderait sa pleine liberté, ayant toujours en vue la -paix, le maintien de Véquilihre actuel entre les Etats de V Europe et le soin de sa dignité et de ses propres intérêts.

Le soussigné est autorisé à déclarer que ces intentions du gouvernement du Roi, qu'il a manifestées au moment même où il a eu connaissance de la convention conclue par les quatre puissances et dans sa réponse au Mémorandum du 17 juillet, sont constamment demeurées et demeurent constamment les mêmes, et que ce sont les intentions dont M. de Pontois a été l'interprète auprès de la Sublime Porte, en s'efforçant comme un ancien et sincère ami, de l'éclairer sur la situation où elle se plaçait et sur les périls qui pourraient en résulter pour elle. »

Thiers s'était entretenu avec le comte Appony de l'incident et ne dissimula pas sa légitime irritation de voir notre gouvernement toujours pris à partie : « Vous pourrez dire à Reschid Pacha, s'était-il écrié avec colère, qu'il en a menti. »

Au cours d'un entretien du colonel Hodges avec Cochelet et Walewski, ceux-ci avaient découvert quelque peu le gouvernement français et déclaré à l'agent anglais, d'après ses dire, que « le Cabinet

(1) Guizot à Thiers, 16 septembre 1840.

(2) Aff. étr. fs. Angleterre.

français était résolu enfin à résister à toutes les mesures de coercition exercées contre Mehemet Ali (1) ». « Je demande à V. Exe. là permission de lui faire observer que si ces mesures doivent être adoptées, il est essentiel de frapper un coup énergique. Tout délai pourrait être fatal. Le plus petit échec, soit des Turcs, soit des forces employées pour l'opération projetée, serait la ruine probable de la cause (2). » Ainsi, Hodges comme Palmerston, tenait pour l'attitude la plus énergique. Tout portait à croire que nos agents n'avaient pas tenu ce langage. Le récent démenti donné par Pontois peut être invoqué ici, il était donc vraisemblable que Hodges avait dénaturé l'attitude de nos agents au Caire. Ceux-ci, nous le savons, n'avaient cessé de calmer Mehemet Ali et l'avaient finalement amené à adopter une attitude défensive. Parlant de la lettre adressée le 31 août par Palmerston à Bulwer et que nous avons relatée ci-dessus, Thiers caractérisait ainsi l'attitude du Cabinet anglais : « Quelques assertions complètement erronées, d'autres reposant sur des faits dont on change la signification et la portée en les isolant des circonstances au milieu desquelles ils se sont produits, une argumentation plus subtile que juste et dont la force apparente consiste le plus souvent à substituer dans les raisonnements qu'elle réfute, un sens absolu et contestable au sens relatif et vrai (3). » Cette appréciation pouvait s'appliquer à la plupart des procédés anglais à cette époque si agitée.

D'ailleurs, le colonel Hodges, dans un accès de franchise, avouait ; « Tous les habitants européens d'Alexandrie blâment hautement les mesures coercitives prises contre le Pacha et aucun groupe de ces habitants n'est plus violent et plus irrité contre le gouvernement de S. M. que le corps des négociants anglais résidant à Alexandrie (4). »

A la fin d'août 1840, Thiers avait eu avec le chargé d'Affaires anglais, Bulwer, un long entretien où il avait, de nouveau, manifesté le désir d'arriver à un arrangement qui permît que la France figurât au traité avec les quatre puissances, tout en déclarant toutefois qu'il ne ferait de propositions d'aucune sorte. Il ajouta même que, bien que son désir le portât à la paix, il y avait cependant certaines choses auxquelles, plutôt que de se soumettre, il mettrait le feu aux quatre coins du monde et qu'il était certain que toute la nation française le suivrait. C'était écarter nettement l'éventualité des mesures coercitives contre le Viceroi. Bulwer s'inquiétait du langage belHqueux de la presse française.

(1) Hodges à Palmerston, 16 août 1840.

(2) Hodges à Palmerston, 16 août 1840.

(3) Thiers à Barante, 14 septembre 1840. {4) Hodges à Palmerston, 23 août 1840,

376 LA CRISE d'orient de 1839 a 1841 et l'europe

Le roi Louis- Philippe, lui, avait cependant laissé entendre son désir ardent de maintenir la paix et les relations amicales qui avaient si longtemps existé entre la France et l'Angleterre (1).

Thiers soulignait à Bulwer, de même qu'aux représentants des autres Cours, les concessions faites Mehemet Ali par les conseils de la France. Ces concessions étaient immenses, puisque les demandes actuelles du Pacha étaient limitées au gouvernement héréditaire de l'Egypte pour lui-même et sa famille, avec celui des pachaliks de Tripoli, de Damas et d'Alep pour lui-même durant sa vie et pour son fils Ibrahim durant la vie de ce dernier (2). Adana et Candie étaient restitués à la Porte : « Il est évident, disait Bulower, que le président du Conseil cherchait à m'impressionner en me suggérant que les choses étaient arrivées à un point critique où elles pourraient bien se terminer pacifiquement ou prendre le caractère le plus dangereux, ce qui entraînerait la guerre (3). " Devant de telles concessions, Nesselrode estimait que « s'il n'y avait pas tout de suite dénouement pacifique, au moins y aurait-il retard. Et pour mieux affermir sa certitude qu'il n'y avait plus qu'à laisser faire les événements : « Je vais aller me coucher et vous me réveillerez au mois de mars si vous avez besoin de moi (4). »

Cette belle confiance reçut bientôt un démenti. Des lettres de Constantinople à ^ Pétersbourg apportées par bateaux de commerce apprirent que « les représentants des puissances avaient si peu pris pour une soumission les propositions du Vice-roi qu'ils avaient décidé la Porte à prononcer sa destitution (5). » Barante, très tôt revenu à la réalité des choses, ne craignait pas d'avancer que « Nesselrode aurait plus que les autres redouté le succès d'un arrangement dû à l'influence de la France (6), » Ce qui n'empêchait pas le ministre de Russie à Berlin de critiquer diplomatiquement devant Bresson la convention du 15 juillet : « L'insuffisance, le vague, le vide de cette étrange transaction, la légèreté qui l'a rédigée, la précipitation qui l'a expédiée, la méfiance secrète qu'elle trahit par l'omission des

(1) Bulwer à Palmerston, 28 août et 18 septembre 1840.

(2) Id.

(3) Id.

(4) Barante à Thiers, 25 septembre 1840.

(5) Barante à Thiers, l^r octobre 1840.

(6) Id.

Le Tsar avait envoyé au baron Brunow le grand cordon de l'Aigle Blanc et l'avait gratifié d'une année de traitement supplémentaire. « Peut-être ce Cabinet se fait-il un peu trop d'illusions sur les conséquences qu'il espère de l'acte du 15 juillet, c'est-à-dire d'une rupture sérieuse et stable entre la France et l'Angleterre ; il est cependant glo' rieux pour lui d'avoir enfin obtenu ce qu'il attendait depuis si longtemps et ce qu'il a toujours si ardemment sollicité » (Le comte Rossi, ministre sarde à Saint-Pétersbourg, et son gouvernement, 3/15 août 1840).

moyens d'exécution... ne lui laissaient à la réflexion aucune valeur (1).» Mais il est permis de douter de la sincérité de l'agent russe devant tous les faux-fuyants pratiqués par la Russie (2).

Quant à Werther, il ne cessait de protester de ses bons sentiments envers la France et de son désir que Pacha pût être contenu par la France sur la ligne même où il se plaçait ; il ne croyait pas qu'une armée européenne pût s'approcher ni de la Syrie, ni de l'Egypte; d'après lui, les hostilités sur les côtes de Syrie, le transports de troupes et de munitions dans le pays naguère insurgé n'auraient pas un caractère assez décisif pour entraîner la nécessité d'une marche agressive d'Ibrahim (3). Il avouait que l'insurrection du Liban, point d'appui de l'Angleterre et de la Russie pour leur politique avait été exagérée à dessein par lord Ponsonby (4). Aujourd'hui que la convention du 15 juillet dirigée contre la France était conclue, Werther disait à Bresson que la fatalité s'y était mtlée, « que les choses et les faits s'étaient malheureusement arrangés de manière à donner lieu à de fâcheuses interprétations, mais qu'il n'en était pas moins vrai qu'on n'avait été guidé par aucun mauvais sentiment, soit contre le Roi, soit contre la France, soit contre M. Thiers (5). »

Ebranlé, Bresson demandait alors à Werther s'il accepterait notre , médiation proposée à la Porte par le Vice-roi, et n'obtenait que de

(1) Bresson à Thiers, 7 septembre 1840.

(2) La situation des armées russes au Caucase était trop précaire pour que la Russie se souciât d'avoir d'autres difficultés. On disait que la IS^ division et une partie de la 13^ qui repéraient sur les côtes de Circassie, étaient dans un état déplorable; l'hôpital de Theodosia regorgeait de malades. Le projet d'envahir la Circassie occidentale n'avait pas été abandonné. On considérait quelque coup de main comme indispensable, car la haine des Circassiens pour les Russes s'était imprégnée de mépris. Néanmoins, les nouvelles de Constantinople laissaient à penser que les forces opérant en Circassie seraient retirées le 15 septembre (V. dépêche du consul anglais à Odessa à Palmerston, 14 août 1840). En outre, les questions religieuses devenaient plus aiguës, la persécution contre le catholicisme redoublait en Pologne, l 'incorporation des grecs unis dans l'église dominante était désormais un fait accompli. Les prêtres récalcitrants avaient tous été relégués dans l'intérieur. Nombre de couvents catholiques avaient été supprimés. On élevait en Pologne des temples scUsmatiques aux frais des catholiques. « C et état de choses serait désolant si on ne savait que les destinées de l'Eglise s'accompliront suivant les vues d'une sagesse infaillible en dépit de tous les obstacles » (Meysenbug à Metternich, 10/22 septembre 1840).

L'évêque grec uni de Cholm, exilé à Saint- Pétersbourg( n'avait pas encore pu obtenir l'autorisation de rentrer dans son diocèse. On ava t, au contraire, lait venir l'évêque schismatique de Wilna, Siemaczko, auteur principal de la dél'ection des Grecs unis, en vue de se servir de lui pour ébranler la fidélité du respectable prélat de Cholm «(Meysenbug à Metternich, 26 octo. re/7 novembre 1840).

(3) Bresson à Thiers, 12 septembre 1840.

(4) L'insurrection de Syrie, tant exagérée, avait même servi de thème à Palmer ton pour enlever le consentement de Neumann et de Bulow à la convention du 15 juillet, avant même que leurs gouvernements ne les y aient formellement autorisés.

(5) Bresson à Thiers, 12 septembre 1840.

378 LA CRISE d'orient de 1839 a 1841 et l'europe

vagues réponses. Enfin arriva la nouvelle que la Porte avait refusé les ouvertures de Mehemet Ali, les considérant comme un piège, et Bresson donne ainsi la note de l'état d'esprit en Prusse : « Le point de vue du Cabinet prussien et son désir de conciliation ne changeront pas, mais il ne faudrait plus compter en présence d'une détermination accomplie à Constantinople, sur une conviction bien active de sa part (1), » Faisant allusion aux conférences de Mehemet Ali avec les consuls, Werther déclarait que « celui-ci n'était plus un vassal s'en remettant à la magnanimité de son maître, c'est un vassal dictant des conditions ; s'y soumettre, ce serait déchirer le traité (2). » Bref, selon Bresson qui ne parlait plus maintenant de sincérité, « l'hésitation et l'incertitude avaient repris le dessus. »

Néanmoins, le 28 septembre, Bresson faisait encore appel à Werther et, parlant « d'un médiateur dont le désintéressement et l'impartialité inspirent une juste confiance », il déclarait que ce rôle lui semblait devoir être pris par le roi de Prusse (3). Certes, la Prusse ne voulait, à aucun prix, entrer dans un conflit armé, mais elle répugnait aussi à toute initiative trop active, et dans son for intérieur, n'était- elle pas satisfaite de la convention du 15 juillet ?

Les critiques de Werther à l'adresse de lord Ponsonby n'étaient pas entièrement inexactes. L'agitation de ce dernier lui déplaisait; il le laissait entendre, mais timidement à Londres et à Vienne, où il écrivit à ses agents qu'on pourrait peut-être profiter des concessions de Mehemet Ali pour tâcher de reprendre une solution satisfaisante.

Palmerston ne désarmait pas devant les concessions de Mehemet Ali. Guizot l'en avait entretenu dans le courant de septembre 1840. « La France, avait répondu Palmerston, est pleine de respect pour le droit des gens, la justice ; la France n'a pas jugé à propos de prêter, comme nous, son concours à la Porte ; elle ne fera pas la guerre à la Porte pour soutenir le sujet contre son suzerain. Elle ne déclarera pas la guerre à des puissances amies qui ne la provoqueront point (4). » Guizot avait alors rappelé qu'en 1831 la France ne vou-

(1) Bresson à Thiers, 25 et 27 septembre 1840.

(2) Id.

(3) Bresson à Thiers, 28 septembre 1840.

Le roi de Prusse avait dit au ministre russe à Berlin qu'il ne craignait pas la guerre tout en ayant un ardent désir de paix' et qu'il « jetterait une force immense sur le Rhin pour prendre position défensive, si la France se décidait pour la guerre » (Lord W. Russell à Palmerston, 2 septembre 1840) : « Je crois pouvoir affirmer que le nouveau souverain de la Prusse n'est entré ni moins vivement, ni avec moins de franchise que ses alliés dans les conditions de la Quadruple Alliance » (Le comte Rossi, ministre sarde à Saint-Péteiisbourg, au gouvernement sarde, !•' octobre 1840),

(4) Guizot à Thiers, 20 septembre 1840.

ne voulait pas la guerre et que les circonstances l'avaient pourtant forcée à aller à Ancône. Mais Palmerston avait riposté : « Aujourd'hui, ce sont quatre puissances d'intérêts fort divers en Orient, et dont plusieurs ont des intérêts semblables à ceux de la France qui s'allient, pour protéger la Porte et ces quatre puissances ont constamment pressé la France de s'unir à elles, d'agir comme elles, d'être partout avec elles, dans le même dessein. Ce sont là, à coup sûr, des différences considérables entre les situations, et la France n'aurait pas aujourd'hui pour agir en Orient, comme elle l'a fait en 1831 en Italie lés mêmes motifs (1). »

Palmerston laissait ainsi nettement entendre que, dans sa pensée, la France n'oserait pas prendre position contre l'Europe liguée contre elle. Les événements ne justifiaient que trop ce sentiment. Guizot exposa de nouveau la grandeur des concessions de Mehemet Ali en concluant : i< Le gouvernement du Roi ne voit, au delà de ce terme, qu'une situation de plus en plus violente et qui nous pousserait chaque jour plus rapidement vers les événements les plus graves (2). » Mais Palmerston s'était récrié : « La convention du 15 juillet a eu un but sérieux, fait disparaître le danger auquel le voisinage et la puissance de Mehemet Ali, maître de la Syrie, tenait la Porte sans cesse exposée. Il est indispensable que ce but soit atteint (3). » En somme, Palmerston repoussait absolument la concession viagère de la Syrie, soit à Mehemet, soit à Ibrahim. Il croyait que ce n'étaient pas les derniers termes du Pacha et que l'exécution réelle des mesures de coercition, même bornée à l'emploi des moyens maritimes et des forces turques, l'amènerait à réduire ses prétentions.

Il ne repoussait pourtant pas toute idée d'une modification faite par la Porte aux propositions qu'elle avait d'abord adressées au Pacha.

Il avait laissé entrevoir pour l'emploi des moyens extrêmes, en cas de résistance prolongée du Pacha en Syrie, plus d'éloignement qu'il n'en avait encore manifesté (4). Thiers répondait à cela : « Les quatre Cours, en attribuant au vassal heureux qui a su gouverner l'Egypte l'hérédité de cette province, lui attribuent encore le pachalik d'Acre, mais elles lui refusent les trois autres pachaliks de Syrie, les pachaliks de Damas, d'Alep et de Tripoli. Elles appellent cela : sauver l'intégrité de l'Empire ottoman 1

(1) Guizot à Thiers, 20 septembre 1840.

(2) Guizot à Thiers 24 septembre 1840.

(3) Id.

(4) Id.

Dans le Conseil des ministres anglais, les avis étaient assez partagés et certains d'entre eux se montraient partisans d'une transaction à laquelle, au fond, Palmerston était hostile.

380 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'europe

Ainsi l'intégrité de l'Empire ottoman est sauvée même quand on en détache l'Egypte et le pachalik d'Acre ; mais elle e§t détruite, si on en détache de plus Tripoli, Damas et Alep !

Nous le disons franchement, une telle thèse ne saurait se soutenir gravement devant l'Europe... Evidemment, il ne saurait y avoir, pour donner ou retirer ces pachaliks à Mehemet Ali, que des raisons d'équité ou de politique. Le vice-roi d'Egypte a fondé un état vassal avec génie et avec suite. Il a su gouverner l'Egypte et même la Syrie, que jamais les sultans n'avaient pu gouverner.

Les Musulmans, depuis longtemps humiliés dans leur juste fierté, voient en lui un prince glorieux qui leur rend le sentiment de leur force. Pourquoi affaiblir ce vassal utile qui, une fois séparé par une frontière bien choisie des États de son maître, deviendra pour lui le plus précieux des auxiliaires ? Il a aidé le Sultan dans sa lutte contre la Grèce, pourquoi ne l'aiderait-il pas dans sa lutte contre des voisins d'une religion hostile à la sienne ? (1) »

A la veille du bombardement d'Alexandrie, Thiers faisait observer que, pour éviter de grands bouleversements, c'était encore l'alliance de la France et de l'Angleterre qui était la meilleure :

« Admettons cependant, pour un moment, que les vues du Cabinet britannique soient mieux entendues que celles du Cabinet français ; l'alliance de la France ne valait-elle pas mieux pour l'intégrité de l'Empire ottoman et pour la paix du monde que telle ou telle délimitation en Syrie ?

On ne s'alarmerait pas tant sur l'intégrité de l'Empire ottoman, si on ne craignait de grands bouleversements de territoire dans le monde, si on ne craignait la guerre, qui seule rend ces grands bouleversements possibles. Or, pour les prévenir, quelle était la combinaison la plus efficace ? N'était-ce pas l'alliance de la France et de l'Angleterre ?

Depuis Cadix jusqu'aux bords de l'Oder et du Danube, demandez aux peuples ce qu'ils pensent à cet égard, et ils vous répondront que c'est cette alliance qui, depuis dix ans, a sauvé la paix et l'indépendance des États, sans nuire à la liberté des nations (2). »

Et Thiers résumait ainsi : « Sauf les sacrifices contraires à son honneur, la France fera tous ceux qu'elle pourra pour maintenir la paix et si aujourd'hui elle tient au Cabinet britannique ce langage, c'est moins pour se plaindre que pour prouver la loyauté de sa politique. Le secrétaire d'État de S. M. britannique a voulu prouver son bon droit ; le secrétaire d'État de S. M. le roi des Français doit aussi à son Roi et à

(1) Thiers à Guizot, 3 octobre 1840.

(2) Id.

son pays de prouver la conséquence, la loyauté de la politique française dans la grave question d'Orient (1). »

Palmerston, appuyé aujourd'hui par toute l'Europe, n'écoutait que sa passion.

La presse anglaise ne marchait pourtant pas tout entière dans son sillage. Le Times insistait sur les dangers du quadruple traité en ce qu'il ouvrait de nouveau la voie à l'ambition russe : « L'Angleterre peut se vanter de sa suprématie passée ; cela empêche-t-il la Russie de miner d'une manière occulte cette suprématie ? Le développement pris par la Russie depuis un siècle en étendant son territoire de la Vistule ou du Danube à l'Oural et à l'Araxe, est beaucoup moins important que la prépondérance politique, nous allions dire la suprématie, récemment manifestée par elle dans les dernières dispositions du traité de Londres... Le peuple français, provoqué par une insulte réelle ou imaginaire court aux armes... Notre sûreté repose sur les assurances de la Russie et sur la modération de la France (2). »

Et le Morning Herald : « Le vice radical de la convention du 15 juillet, c'est qu'elle laisse à la Russie seule le soin d'exécuter le traité... Nous pouvons donner une assistance maritime ; mais la Russie couvrira de ses hordes F Asie-Mineure ; elle s'emparera encore une fois de Constantinople et elle se moquera de l'Europe qui aura si bien servi ses intérêts... Nous sommes impuissants sur terre et l'armée égyptienne peut, sans avoir rien à craindre de nous, s'avancer par l'Anatolie... La Russie victorieuse gardera le Bosphore et les Dardanelles et elle empêchera cet événement de se renouveler en gardant la possession de Constantinople ouvertement, ou d'une manière occulte. Ainsi l'Angleterre n'a rien à gagner à la convention (3). » Et, peu après, le même organe ajoutait : « Une puissance mue par un esprit de conquêtes insatiable et dont la domination a pour base les ténèbres et l'erreur, ne nous semble pas être l'alliée qui conviendrait à l'Angleterre pour régler les affaires des autres peuples. »

D'autre part, des meetings hostiles à Palmerston s'étaient de nouveau tenus dans plusieurs villes anglaises, sous l'influence du parti radical, notamment à Newcastle-sur-Tyne, à Leeds, etc. Mais ils ne constituaient que des manifestations isolées, et il faut bien reconnaître que la majorité de la presse, et surtout toute la presse conservatrice, était avec Palmerston. C'est ainsi que le Sun (début de septembre), disait : « Le traité de Londres est le moyen le plus efficace et le plus

(1) Thiers à Guizot, 3 octobre 1840.

(2) Fin août 1840.

(3) !«' septembre 1840.

382 LA CRISE d'orient de 1839 a 1841 et l'europe

puissant à la disposition de l'Angleterre pour paralyser la p~olititiue de la Russie ».

D'autre part, VOhseri>er faisait remarquer qu'une guerre entre la France et l'Angleterre produirait un dommage considérable aux exportations françaises en Angleterre. Il résultait, en effet, de la statistique qu'il donnait, qu'en moins de vingt-cinq ans, les exportations françaises en Angleterre avaient passé de 417,783 1. st. à plus de 4 millions, alors que les importations anglaises, en France, n'avaient été, en 1839, que de 3 millions et demi de 1,: st. « Il est certain, constatait-il, que si les hostilités éclatent entre les deux pays, les relations commerciales éprouveraient un grand dommage, mais il est certain aussi que le commerce de la France avec ses colonies et avec l'étranger serait totalement interrompu. » Mais les puissances ne savaient- elles pas que le gouvernement français reculerait toujours devant une guerre qui pouvait marquer la chute du régime et l'explosion de la Révolution ?

L'Angleterre passait maintenant des menaces aux actes. Le 11 septembre, Beyrouth était bombardé par le commodore Napier et évacué par les troupes d'Ibrahim. Le bombardement visait deux points, au cap de Beyrouth et au lazaret, où il y avait un camp égyptien, pour protéger le débarquement des troupes turques. C'était, depuis la révolution de juillet, l'un des plus graves événements pour la France ; sa répercussion devait en être mondiale. Le ton de la presse française rendait bien l'indignation de l'opinion publique elle se récriait contre l'isolement auquel la France était contrainte.

if La Capitale : « C'est la guerre, dit-on de tous côtés ; nous disons, nous, que c'est la paix à tout prix qui va surgir des événements de Syrie. Ce sera la confirmation de ces honteux engagements contractés envers les puissances coalisées. »

Le Commerce : « Comment va se conduire notre Cabinet ? Va-t-il s'humilier de nouveau ? va-t-il chercher des raisons et des subtilités pour se tenir coi et adresser de nouvelles suppliques à Londres, à Vienne et à Berlin ?

Le Courrier Français : « L'abaissement de la France est la dernière extrémité à laquelle les hommes de la génération révolutionnaire pourraient consentir. Les devoirs du gouvernement nous semblent tracés par la situation. »

Le National (1) invoquait l'héroïsme des homnaes de la Révolution : « Savez-vous ce qu'aurait déjà fait un gouvernement digne du pays ? La mobilisation serait faite ; une armée de cent mille hommes irait chercher son champ de bataille sur le Rhin ; Ancône serait dans nos

(1) Tous ces journaux étaient du début d'octobre 1840.

mains ; cinquante niille hommes camperaient aux Alpes... La révolution, c'est notre nationalité même et c'est elle aujourd'hui qu'il faut invoquer... Ce sont ses principes qu'il faut répandre ; c'est sa foi qu'il faut prêcher. «

Le Constitutionnel : « Que M. Thiers prenne une décision. Il le doit à la France, au parti qu'il représente ; il se le doit à lui-même. S'il n'était pas libre d'agir, il ne lui conviendrait pas de garder un pouvoir dont il ne pourrait rien faire. Il n'aurait alors qu'à suivre son propre exemple. Si pénible que fût ce devoir, nous croyons sincèrement que le ministère devrait l'accomplir. »

La Quotidienne laissait entendre que l'article du Constitutionnel n'avait pas été écrit sans intention. Il signifiait « ou que Thiers voulait agir et qu'il n'était pas libre de le faire, ou que Thiers se sentait menacé dans son existence ministérielle par les fautes de sa diplomatie. Dans l'un et l'autre cas, l'article du Constitutioniiel n'a été publié que pour tâcher de rendre à sa retraite quelque popularité (1). »

Il est certain que Thiers se sentait menacé dans son existence ministérielle, non seulement par les partis pacifiques, mais encore par le Roi lui-m'me, qui aurait sacrifié son ministre à la paix. Lamartine préconisait nettement une action énergique (2).

Ce ton de la presse n'avait pas été sans impressionner l'agent anglais à Paris. En outre, Thiers ne lui avait pas caché son indignation pour les procédés anglais. « Il avait ajouté, avec quelque emphase, qiîc le gouvernement français, quel qu'il soit, ne pourrait empêcher qu'on résistât en France è l'expulsion de Mehemet Ali (3). » Déjà perçaient les dissentiments ] rofonds entre Louis- Philippe et Thiers sur la question d'une action agressive de notre part, car lord Gr an ville écrivait (4) : « Je me suis efforcé de mettre V. S. au courant des motifs sur lesquels je me fonde pour penser qu'une guerre n'est pas improbable. Je voudrais pouvoir me tromper ; je sais que le Roi a un sincère et vif désir de conserver la paix et je souhaite qu'il soit capable de déjouer les menées de ceux qui ont incité le pays à une guerre dont personne ne peut mesurer les conséquences (5). »

Lord Granville avait appris, non sans inquiétude, que la majorité des

(1) 5 octobre 1840.

(2) 22 septembre 1840 Journal de Saône et Loire,

(3) Granville à Palmerston, 5 octobre 1840.

(4) Id.

(5) Granville à Palmerston, 5 et 8 octobre 1840.

384 LA CRISE d'orient de 1839 a 1841 et l'europe

ministres, soutenue par Thiers, se prononçait pour que le gouvernement français laissât entendre qu'il considérerait comme un casiis belli l'exécution du firman de destitution contreMehemet Ali; quatre d'entre eux jugeaient préférable que le gouvernement français exprimât ses sentiments d'une façon moins formelle et moins offensive (1).

La déclarationde Palmerston à Guizot que le gouvernement anglais ne tiendrait pas compte du firman de destitution avait un peu calmé les appréhensions du gouvernement français, et « j'ai vu, disait Granville, qu'il était disposé à modérer le ton de la dépêche qu'il se disposait à écrire à l'ambassadeur français » (2)... « Toutefois, si la Porte insiste pour que le firman qui dépose le pacha d'Egypte reçoive son exécution et qu'on le chasse d'Egypte, alors ni le roi, ni les ministres ne résisteront à l'opinion publique qui les forcera à entreprendre la guerre contre ceux qui auront été les auteurs de cette expulsion et les Chambres se joindront avec enthousiasme au sentiment public (3). » Devant l'irritation générale, lord Granville n'avait plus d'illusion, le vent était à la guerre, quoique « Louis Philippe ferait tout pour l'éviter (4). »

Les paroles belliqueuses du National et d'autres feuilles non moin» exaltées, l'appel à la révolution et à la marche sur le Rhin, suscitaient en Europe, et particulièrement en Allemagne, une grande émotion (5).

(1) Granville à Palmerston, 5 et 8 octobre. 1840.

(2) Id.

(3) Id., à Palmerston, 9 octobre 1840.

(4) Id.

(5) La Belgique était fort inquiète, non point tant de la possibilité d'une marche des armées françaises sur le Rhin, que de la crainte d'un^ Ruerre qui l'aurait mise entre la France et l'Angleterre dans une situation cri ique. Notre agent à Bruxelles, le marquis de Rumigny, se plaignait « des aventuriers et des journalistes de France par lesquels l'opinion publique a été trompée » (Seymour à Palmerston, 22 septembre 1840). Notre agent avait encore éveillé l'inquiétude des agents anglais en leur disant que les fortifications de Paris ne seraient pas tant élevées contre les Autrichiens et les Prussiens que contre les révolutionnaires du pays {Idem). En tout état de cause, la Belgique affirmait qu'en cas d'un conflit au sujet de l'Orient, elle resterait neutre. L'Angleterre ayant conçu des inquiétudes au sujet de soi-disant armements qu'elle aurait faits, les agents belges à l'étranger s'étaient appliqués à justifier le désir de neutralité de leur pays. Lebeau déclarait au baron O'Sullivan de Grass que la Belgique n'avait pris jusqu'ici aucune mesure qui pût ressembler à des armements (11 octobre 1840). Le roi des Belges, depuis le début de la crise, s'était efforcé d'amener à Londres une détente. Lorsque la prolongation de la crise mit l'Europe en émoi, la Belgique se borna à quelques dispositions secondaires pour mettre les places fortes à l'abri d'un coup de main (Lebeau à au Baron O'Sullivan de Grass, 29 octobre 1840). Parmi les puissances alarmées par ces bruits d'armement se trouvait, en premier lieu, la Prusse. « La France que le gouvernement bel e avait alors interrogée sur le but des rassemblements de troupes aux abords des frontières belges, avait fait une déclaration officielle de nature à donner entière satislaction à la Belgique et déclaré que la neutralité bel je était pour elle « un article de foi ». Peu après, la Prusse, donnait à son tour, une déclaration formelle de

Cette situation lui rappelait les pires journées de juillet et d'août 1830, à l'heure où les peuples se levaient en masse. Le ton de la presse allemande devint chaque jour plus menaçant jusqu'à la fin de 1840.

La Gazette d'Augshourg contenait la lettre suivante, en date du 11 septembre, sous la rubrique de VElhe Supérieur. « Lorsque nous voudrons nous former une opinion sur les conséquences que produira la quadruple alliance, nous envisagerons l'ensemble de la situation... M. Thiers a gagné cela qu'au milieu d'une paix profonde, tandis que l'on croyait qu'il s'agissait d'une situation dans l'Orient, tous les regards se portent vers l'Italie et les provinces du Rhin... Il est naturel que l'attention des deux Cabinets qui ont accédé à la quadruple alliance, se divise entre cette alliance et ces deux points, et cela au moment même où le traité doit recevoir son exécution... Il est évident que la France ne voudra pas servir une autre puissance en se retirant les mains vides. Elle cherchera donc son avantage dans une guerre, ou dans une alliance. La guerre serait chanceuse et le moment ne serait pas favorable pour une alliance séparée de la France avec l'Angleterre, l'Autriche et la Prusse. Ainsi, nous revenons aux chances d'un rapprochement entre la France et la Russie, non parce que nous le désirons, mais parce que nous croyons qu'il faut s'attendre à tout et que les alliances se font, non d'après les sympathies, mais d'après les intérêts politiques. »

On voit à quel point, dès cette époque, l'idée d'une alliance francorusse effrayait les esprits outre- Rhin. Les mêmes craintes devaient hanter la Prusse jusqu'en 1891 et l'inciter à tout mettre en œuvre pour favoriser la Russie.

D'autre part, la crainte d'une atteinte à l'indépendance germanique, dénoncée par les journaux allemands, allait resserrer encore les Etats secondaires allemands et la Prusse et donner une impulsion nouvelle à cette unité allemande à laquelle la France aura si imprudemment contribué.

U Alsace, de Strasbourg, organe modéré, constatait la virulence des attaques allemandes contre la France (1) : « Le langage des journaux allemands est, depuis quelque temps, fort hostile et injurieux. Ces feuilles entassent mensonge sur mensonge, calomnie sur calomnie pour

respect de sa neutralité, le cas échéant. Sous la pression de l'opinion publique, on commençait à comprendre que la Belgique devait prendre les mesures indispensables à sa défense. Ainsi en était-il de Eichhorn, ministre des Cultes, et le gouvernement prussien, semblait partager ses idées. Il faut ici remarquer l'attitude équivoque de la Prusse à l'égard de la Belgique et qui ne s'explique que par sa craint de voir cette dernière, en cas de guerre, inféodée à la France (V. dépêche du vicomte Vilain KIV à Lebeau, 6 novembre 1840. Archives des Aff. ètr. à Bruxelles). (1) Début de novembre 1840.

déprécier la France et la faire paraître sous le jour le plus défavorable possible... On se demande avec étonnement ce que signifient ces diatribes outrageantes, on se demande si ce ne sont pas autant de défis que nous jettent les divers gouvernements de l'Allemagne... qui, comme on le sait, salarient ces journaux... » L'article, pour terminer, citait une lettre parue dans la Gazette de Cologne, écrite par un soi-disant Alsacien qui réclamait le retour de l'Alsace à l'Allemagne en des termes injurieux pour la France. Il faut convenir que cet article débutait par quelques réflexions assez exactes, car l'esprit qui régnait dans quelques cercles français n'était rien moins que belliqueux. Mais de là à prétendre que les Alsaciens souhaitaient le retour à l'Allemagne, il y avait un abîme. Thème repris aujourd'hui en Allemagne. On voit donc combien déjà, à cette époque, perçaient les vues de l'Allemagne sur l'Alsace (1). « La nation prussienne en masse n'a pas de sympathies pour la France et tout ce qui lui arrive de fâcheux excite plutôt un sentiment de contentement, et c'est ce qui est arrivé à la nouvelle de la convention signée à î'insu et à l'exclusion de la France. » Ainsi parlait le ministre de Sardaigne à Berlin, le 1^^ août 1840. Mais comme ce langage contrastait avec l'éloge que nos agents et notre gouvernement avaient si souvent fait de la Prusse et de sa politique, et que nous avons relevé avec étonnement.

La nouvelle donnée par la presse française de la concentration d'un camp de quinze mille hommes dans les environs de Thionville avait encore accru l'émotion de la presse allemande. Déjà l'on agitait la question de l'interdiction de l'exportation des chevaux. Puis on apprit le bombardement et la prise de Beyrouth. A Berlin l'impression fut considérable. L'alarme se répandait en Allemagne ; les réclamations des Etats du Sud contre l'exportation illimitée des chevaux étaient quotidiennes. Comment la Prusse n'aurait-elle pas saisi cette occasion de donner une satisfaction aux États du Sud qu'elle tenait tant à ménager, et qui allaient eux-mêmes prendre cette mesure, ainsi que le Hanovre et Mecklembourg ? Aussi Werther n'avait-il pas caché à Bresson que c'était chose décidée. Il le priait seulement « de considérer cette mesure comme une simple précaution et non comme une démonstration, ou une représaille ; afin de lui ôter tout caractère offensif, on étendra la prohibition à toutes les frontières de la monarchie (2). » Et il faut rendre cette justice au Cabinet de Berlin qu'il

(1) Il est juste de mentionner ici la Gazette Universelle de Leipzich qui, à la fin d'aoûi 1840, préconisait un rapprochement avec la France, note isolée dans le concert d'imprécations qui s'élevait contre nous au delà du Rhin.

(2) Bresson à Thiers 7 octobre 1840.

exhortait celui de Londres à la prudence et à la modération, comme il l'avait souvent fait. Malheureusement, les graves nouvelles d'Egypte et de Syrie qui se succédaient rapidement, avaient fait craindre que la France ne prît une- détermination ferme, tranchée, positive et les idées belliqueuses, un instant assoupies se réveillèrent plus vives.

« La possibilité d'une conflagration générale et prochaine est envisagée avec calme et réflexion... Dans les spectacles, les lieux publics, partout enfin où plusieurs personnes se trouvent réunies, il règne une émotion vive et profonde, mais toute favorable à la guerre. On ne se dissimule pas la gravité de la situation ; on reconnaît, au contraire, tous les dangers de la lutte où la France peut se trouver engagée, mais on s'y résigne'à l'avance tant le besoin de faire respecter l'honneur national, s'il est attaqué, est profondément senti. » Ainsi parlait le préfet du Nord le 5 octobre 1840 (1). L'Allemagne, aiguillonnée par l'imprudence de notre presse, cachait mal son énervement. Mauguin, qui était allé en Russie « pour juger de l'avenir de ce pays (2) », avait dit au comte de Benkendorfî : v. Il y a un moyen de nous entendre, prenez Constantinople et donnez-nous le Rhin. » Ce langage avait déplu. Et pouvait-on supposer qu'il n'avait pas été rapporté à Berlin ?

Guizot avait eu, au commencement d'octobre 1840, avec Palmerston, une très longue entrevue qui avait revêtu par moments le caractère le plus vif. Le premier venait d'apprendre la destitution de Mehemet Ali par le Sultan, et son remplacement par Izzet Pacha. Notre ambassadeur se montrait aussi préoccupé de l'arrivée du baron Lieven à Constantinople dont le but était de préparer le plan d'un campement à Nicomédie pour une armée russe. Palmerston avait bien confirmé la destitution du Sultan, mais il avait formellement nié la nomination d' Izzet « afin de garder la porte ouverte à un arrangement avec Mehemet Ali, s'il revenait sur son refus .et se soumettait aux conditions du traité (3). s Izzet, avait donc été chargé seulement à titre temporaire et provisoire de l'administration de l'Egypte. Palmerston assurait aussi que le baron Lieven n'avait été envoyé à Constantinople que pour prendre des dispositions en vue de l'arrivée des troupes russes dans le Bosphore, si l'avance d'Ibrahim Pacha exigeait que les alHés missent à exécution les stipulations de l'article 3 de la convention de juillet (4). Guizot n'avait pas manqué de signaler l'émotion produite à Paris par îe bombardement de Beyrouth (5). Palmerston, sur le ton le plus vif, justifia cet acte

(1) Lettre au ministre de l'Intérieur.

(2) Meysenbug à Metternich, 10 octobre 1840.

(3) Palmerston à Granville, 5 octobre 1840.

(4) Id.

<5) Id.

388 LA CRISE d'orient de 1839 a 1841 et l'europe

par le désir des puissances de rétablir l'autorité du Sultan en Syrie et d'entraîner la soumission pure et simple de Mehemet Ali « Je : suis très heureux, avait-il dit, d'apprendre d'aussi bonnes nouvelles et je pense que ces événements délivreront toutes les parties, excepté Mehemet Ali, de leurs embarras (1)... D'ailleurs, ajouta-t-il, il n'y a pas eu d'oc cupation prolongée du territoire turc par un gros effectif de troupes européennes ; le débarquement a été effectué principalement par les troupes turques et au nom et sous le pavillon du Sultan ; si quelques centaines de marins anglais et autrichiens ont débarqué aussi, ils ne venaient que comme une force subsidiaire, ainsi que cela avait eu lieu à Bilbao et à Saint-Sébastien (2). »

La tranquillité régnait à Alexandrie. Il n'y avait plus que trois bâtiments anglais dans le port, qui exerçaient une surveillance active sur les navires de commerce entrant, mais dix vaisseaux de la flotte égyptienne et turque avaient été embossés devant les passes et défendaient l'entrée du port aux bâtiments de guerre des puissances coalisées qui voudraient tenter d'y entrer en ennemies. L'opinion publique du pays se montrait d'ailleurs assez sévère à l'égard de la politique française, à laquelle on reprochait d'empêcher Mehemet Ali d'attaquer les trois navires anglais. Cochelet répondait qu'il était plus prudent de conserver la flotte dans le port, en vue de tout événement.

La Porte venait, à la suite du Hatti shérif, — un peu l'œuvre de l'Angleterre, — qui excluait Mehemet Ali dugouvernement de l'Egypte (3), de procéder à un blocus plus rigoureux des côtes d'Egypte et de Syrie (4).

(1) Palmerston à Granville, 5 octobre 1840,

(3) Selon le comte Nesselrode, la dépossession du Vice-roi constituait une faute : « Il aurait été plus satisfait de quelque décision moins définitive et qui ût permis à Mehemet Ali de se repentir » (Blomfield Palmerston, 2 octobre 1840). L'escadre russe avait reçu l'ordre de se tenir prête pour un service actif (Idem). Pour qui connaissait l'arrière-pensée russe, on conçoit son secret dépit de voir la totalité de l'Empire ottoman sur le point de rentrer dans l'administration directe du Sultan, par suite de la déchéance du Vice-roi.

Mehemet Ali répondit à sa destitution par une note au grand Vizir, dans laquelle il invoquait la médiation de la France (fin septembre 1840, Record Offi e, Londres), ce qui avait encore surexcité la Porte et Ponsonby.

(4) L'agent sarde à Constantinople confirmait à cette occasion l'influence néfaste de lord Ponsonby (16 septembre lfe40). « Dans le Conseil des ministres qui eut lieu immédiatement après l'arrivée de Rifaat Bey, on a été un moment indécis pour savoir si on devait accepter les propositions de Mehemet Ali, mais l'ambassadeur d'Angleterre ayant fait connaître à Reschid Pacha que si la Porte déviait d'une ligne de ce qui avait été stipulé dans le traité de Londres, il demanderait immédiatement ses passeports, on décida qu'on ne ferait aucun cas de cette soumission apparente du Pacha et qu'ont recéderait sans délai à la nomination du nouveau gouverneur de l'Egypte, en prononçant la déchéance de Mehemet Ali. »

Le ministre bel e à Vienne, pleinement informé à ce sujet par Metternich et son

Après le bombardement de Beyrouth, un débarquement de six à huit mille Turcs avait été effectué. On annonçait que les consuls des autres puissances signataires de la convention du 15 juillet allaient quitter Alexandrie. Peu après, on sut que ces consuls étaient à Beyrouth, à bord du vaisseau amiral anglais. Malgré les protestations de plusieurs ministres et des ulémas indignés de la conduite et de la connivence de Reschid Pacha et de lord Ponsonby, Reschid avait été jusqu'à mettre à prix la tête du Vice-roi. Douze mille hommes de troupes turques se préparaient à partir pour Chypre, à contre-cœur, semblait-il (1). Les populations du Liban manifestaient peu de sympathie aux Anglais et aux Turcs, mais, par contre, en témoignaient à la France, bien que, du haut de leurs montagnes, elles aient vu avec peine nos deux briks de guerre assister impassibles au pillage et au bombardement de leurs villes. La lettre récente du cardinal Franzoni sur les droits de la France avait produit une grande impression dans la Montagne. « Elle prouve que si le Saint-Siège faisait entendre directement ce langage aux habitants du Liban, en leur faisant considérer la protection de la France comme la seule efficace, nous pourrions plus facilement déjouer les

«ntourage, déclai'ait que Metternich avait considéTé le procédé du comraodore Napier comme un acte de piraterie : « Ce qu'il y a de plus curieux, c'est que le Divan hésitait à prendre une forte résolution. Lord Ponsonby entraîna l' Internonce et, malgré les représentations du chargé d'affaires de Russie qui se montrait opposé à cette mesure violente, M. de Stlirmer, homme faible et d'une portée médiocre, se présenta devant les ministres de la Porte et, comme il parle turc, il les harangua et les fit voter pour la proposition de déchéance que Reschid Pacha avait formulée à l'instigation de l'ambass deur d'Angleterre qui le dirige et qui, aujourd'hui, est le maître de la Turquie... Vous connaissez, comme moi, ce diplomate, Monsieur le Ministre : c'est un Anglais de la vieille roche, haïssant la France de tout son cœur, enfin, c'est un grand seigneur devenu ambassadeur d'un plein saut, et qui, parfaitement étranger à la subordination, croit pouvoir diriger de son palais de Thérapia le Cabinet de la Grande-Bretagne » (Le baron O'Sullivan de Grass à Lebeau, 29 septembre 1840). Ponsonby, d'après les rapports du baron O'Sullivan, du temps où il était son collègue à Constantinople, avait quelque peu. modifié ses vues car il parlait alors « de la nécessité de retarder d'un demi-siècle la prise de Constantinople parles Russes, en allant détruire Odessa et Sébastopol et il ajoutait que, quand l'Autriche, tDp. timide pour se prononcer d'avance, verrait les pavillons anglais et français dans la mer Noire, elle se joindrait à eux contre les Russes. Le Cabinet franc ùs, di igé alors par M. Mole, repoussa les ouvertures de lord Palmerston et, dans ce refus, l'Angleterre vit une arrière-pensée, celle de ménager la Russie : le Cabinet de Saint-Pétersbourg, instruit des desseins hostiles de l'Angleterre, envoya alors Brunow à Londres avec des propositions » (Le baron O'Sullivan de Grass à Lebeau, 30 novembre 1840).

L'acharnement de l'Angleterre contre le Vice-roi avait des motifs. Moki venait d'être placée sous la suzeraineté anglaise... On annonçait que le gouvernement de l'Inde voulait aussi exercer une pareille suzeraineté sur Zeila et Tadjourah, parce qu'on craignait les entreprises de la France (Voir Cochelet à Thiers, 23 septembre /2 octobre 1840). Ainsi l'Angleterre vouJfait poser des jalons de la Méditerranée aux Indes. Le plan n'était que trop clair.

(1) Lettre de Constantinople à l'agent d'Ibrahim, 27 septembre 1840.

390 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'europe

intrigues de toutes les puissances qui voudraient substituer leur protectorat au nôtre (1). »

Mehemet Ali qui avait renvoyé à Constantinople tous les officiers turcs, à l'exception des amiraux et du capitan Pacha, avait annoncé aux populations du Liban que si elles lui restaient fidèles, elles ne seraient soumises ni à îa conscription, ni à des contributions extraordinaires et il avait aussi promis de rappeler bientôt les exilés.

La France faisait savoir aux représentants du Roi auprès des quatre Cours signataires de la convention du 15 juillet qu'elle ne pourrait tolérer « l'anéantissement de l'existence politique du Pacha (2). » Bien que les Cours d'Angleterre et d'Autriche aient fait connaître à Thiers qu'elles ne tiendraient pas compte de l'acte comminatoire du Sultan, la France avait repris et accentué ses armements, portés au pied de guerre le plus élevé, tout en continuant à donner à Mehemet Ali les plus formels conseils de prudence. « Rassuré par la protection de la France sur les dangers qui pourraient menacer le siège de sa puissance, il ne doit, sans doute, pas y trouver un motif de se départir, même sur ce point, de sa vigilance et des précautions convenables... Nous désirons qu'il ne néglige aucune des ressources dont il pourra disposer, mais qu'il s'abstienne soigneusement de toute mesure compromettante, de tout ce qui pourrait, soit appeler sur lui de nouveaux dangers, soit augmenter sans nécessité l'initiative de ses ennemis... Aussi lojigtemps que la défensive lui réussira, c'est dans ce sens que vous devrez continuer à diriger vos conseils auxquels ce que nous venons de faire pour • Mehemet Ali donnera, sans doute, plus de poids (3). » Conseils d'autant plus opportuns que les nouvelles de Syrie étaient loin, d'être satisfaisantes. La garnison égyptienne de Jafïa paraissait incapable de résister à un coup de main des anglais. Caifîa avait été bombardé par deux frégates anglaises et une frégate turque et les Anglais s'en étaient ensuite emparés ; une partie de l'armée égyptienne de Tyr s'était rendue. La garnison des autres villes était trop faible. Beyrouth venait d'être abandonnée par îa garnison égyptienne et cette importante place était aux mains des Anglais. Plus de la moitié du petit corps d'armée de Soliman Pacha avait jeté bas les armes et passé à l'ennemi. Enfin, ce fut la défection de l'émir Béchir que les Anglais transportaient peu après à Malte. Quant à Ibrahim Pacha, il s'était retiré dans la plaine de Bolbeck pour y joindre Osman. Il apparaissait que la population applaudissait presque unanimement à la défaite des Egyptiens à qui elle

(1) Cochelet à Thiers, 2 octobre 1840.

(^ Thiers à Cochelet, 10 octobre 1840.

(3) Id.

ne pardonnait pas leurs procédés arbitraires et leurs violences et surtout leur fiscalité excessive. Pour réparer ces graves erreurs, Mehemet Ali venait de promettre une coraplète amnistie pour ceux des Maronites qui feraient leur soumission et, de plus, l'assurance qu'à l'avenir « ils seraient exemptés de la conscription, des corvées et de l'impôt personnel, appelé tardé et aussi qu'ils auraient pour sheik un chrétien (1). »

La Syrie échappait en réalité à Mehemet Ali pour passer sous la domination anglo-turque. Comment Ibrahim Pacha et Soliman, ayant à leur disposition plus de quarante mille hommes, avaient-ils pu laissa débarquer six mille Turcs et deux mille Anglo-Autrichiens sans coup férir ? Ibrahim avait fait la grande faute d'éparpiller ses troupes, pour contenir l'insurrection. C'est pourquoi les corps égyptiens s'étaient trouvés trop faibles pour attaquer les Anglo-Turcs. Le plan général avait été ro.al conçu.

Il n'y avait pas que les Anglais, mais encore les Autrichiens qui intriguaient au Liban pour persuader aux montagnards qu'ils étaient les protecteurs naturels de la religion catholique. « C'est effectivement à ce but que le Cabinet de Vienne, toujours jaloux d'accroître son influence et de ruiner celle de la France, paraît vouloir tendre. Il a des agents parfaitement disciplinés pour seconder ses vues, et auxquels tous les moyens sont bons pour faire croire à des peuples ignorants que la France est un pays cV athées où tous les liens de la religion sont relâchés » (2).

Si l'on veut bien se reporter aux vingt années qui ont précédé la guerre mondiale de 1914, on remarquera que les pays catholiques d'Europe soutenaient à notre égard la même thèse et s'en servaient jusque dans .les couloirs du Vatican.

Pourtant Mehemet Ali commençait à se ressaisir et donnait des ordres à Ibrahim Pacha pour concentrer toutes ses forces, et devait pour cela, rappeler à lui les garnisons des côtes et celles de la Caramanie, jeter quelques troupes dans la place de Saint-Jean d'Acre, renforcer le camp de Marash et se tenir prêt à agir suivant les circonstances, soit pour menacer l' Asie-Mineure, soit pour contenir le centre de la Syrie et surtout Damas.

Walewski et Cochelet avaient fait observer au Vice-roi qu'il fallait, avant tout, qu'il fût encore en mesure, le cas échéant, de franchir le Taurus (3), sinon il n'inspirerait plus aucune crainte à ses adversaires. Il paraissait probable, que l'on pourrait réunir immédiatement à Ma-

(1) V. pour tous ces détails Walewski à Thiers, 6 et 17 octobre 1840.

(2) Cochelet à Thiers, 18 octobre 1840.

(3) Walewski à Thiers, 17 octobre 1840.

392 LA CRISE d'orient de 1839 a 1841 et l'europe

rash vingt mille hommes et qu'il resterait encore trente mille hommes en Syrie. Mais leur dévouement était douteux. Mehemet Ali disposait, en outre, de près de cent mille hommes pour défendre Alexandrie. Le commandant Gallice, directeur du génie militaire à Alexandrie, avait insisté, dans une série de rapports, sur la nécessité de donner plus de consistance aux fortifications d'Alexandrie. Il y travaillait activement et,, en peu de temps, ces forts devaient réaliser de grands progrès (1).

Néanmoins, une vague de démoralisation passait visiblement sur l'armée et le peuple. On se rendait compte que Mehemet Ali était seul devant l'Europe. De là de pessimistes réflexions. En outre, l'inaction de la France inquiétait, puis décourageait: « Je vous avoue, Monsieur le Ministre, que cet appel qu'on fait constamment à l'intervention de la France est ce qui me rassure le moins. J'ai vu hier, entre les mains du premier interprète de Mehemet Ali, une lettre dans laquelle Ibrahim Pacha répondait à des conseils que je lui avais fait donner. Il écrit : « Dites à M. Cochelet que ses conseils sont fort bons, mais que pendant qu'il les donne on nous canonne de tous côtés (2). » Evidemment Mehemet pensait que les conseilleurs n'étaient pas les payeurs. On aurait voulu voir l'escadre française sur les côtes. Mais que pouvait la France seule devant tous les grands États ligués contre elle ?

Malgré cette terrible situation, Mehemet Ali plaçait encore en elle son suprême espoir. « La France a beaucoup fait pour moi, je ne lui en ai pas su souvent assez de gré, parce que je craignais d'indisposer l'Angleterre, qui était aussi une grande puissance que je devais ménager. Maintenant, j'ai reconnu la différence des procédés de l'une et de l'autre et je dois me laisser diriger par les conseils de la France (3). »

C'était maintenant une aide militaire que le Vice-roi réclamait de la France. Il demandait à notre gouvernement quarante- quatre canons à la Paixhans, du calibre nécessaire à l'armement des vaisseaux et trois ingénieurs français pour le bateau à vapeur de guerre le Nil, monté jusqu'ici par des ingénieurs anglais,

Walewski s'était, comme on sait, rendu à Constantinople, afin de tenter d'opérer un arrangement direct entre le Sultan et le Vice-roi. II avait cherché à persuader Ahmet Fethi Pacha de l'immense intérêt qu'il y aurait pour l'Empire ottoman à ce que cette afTaire pût se terminer d'un commim accord. A quoi Ahmet objecta que la possession de la Syrie rendrait Mehemet Ali trop puissant et qu'il absorberait tout l'Empire ottoman.

(1) V. Aff. étr. fs. Egypte, oct.-nov.-déc. 1840.

(2) Cochelet à Thiers, 18 et 24 octobre 1840.

(3) Id,

Walewski avait rétorqué l'argument en affirmant que le Vice-roi ne désirait, au fond, qu'être le plus fidèle soutien de la Porte et que^ d'ailleurs, pour longtemps, la possession de la Syrie serait plutôt pour lui une cause de faiblesse. Walewski comprit de cet entretien — et on s'étonne que cet esprit averti en eût nourri l'illusion — qu'un arrangement direct entre la Porte et le Vice-roi rencontrerait les plus grosses difficultés. Puis, à Reschid Pacha, il avait laissé entendre que? si le Viceroi n'avait pas porté la guerre en Asie-Mineure, cela tenait uniquement aux conseils de la France, mais que si les événements de Syrie devenaient plus graves, il ferait sûrement franchir le Taurus à son armée ; alors les Russes entreraient à Constantinople (1). Mais Reschid s'était naturellement rejeté sur la convention du 15 juillet, déclarant avec véhémence qu'il fallait maintenant l'exécuter (2). Il ajoutait que la Syrie serait, sous peu, enlevée à Mehemet Ali et qu'alors celui-ci céderait. Au surplus, Reschid estimait que ce serait un grand malheur pour la Porte que de voir la Syrie viagère entre les mains de Mehemet Ali, car cela équivaudrait à la Syrie héréditaire. Walewski avait donc à peu près échoué à Constantinople (3). Mais la preuve que l'opposition des Anglais tenait surtout à leur désir de faire échec à la France, c'est que Mehemet Ali venait de confier à Walewski qu'ils lui avaient récemment proposé de traiter par leur intermédiaire (4). Le Vice-roi avait répondu que, pendant longtemps, il avait marché avec les Anglais, mais que cette puissance l'avait maintenant forcé, par ses exigences, à se jeter dans les bras de la France.

Les Anglais n'abandonnaient cependant pas leur dessein et faisaient parvenir au Vice-roi des propositions indirectes. Ils auraient voulu qu'il envoyât un agent à Londres, et on lui promettait des conditions avantageuses, tout au moins les termes de la convention. La Russie devait appuyer l'Angleterre, et le comte Medem avait écrit au consul de Suède^ confident du Pacha, que si ce dernier consentait à accepter les termes de la convention, il n'avait qu'à lui écrire et qu'il se chargerait de tout finir, « Toutefois, si Mehemet Ali venait à penser que la France ne le soutiendra pas, et n'entrera pas en lice, qui sait s'il ne prêterait pas l'oreille, aux suggestions russes et anglaises ? (5) » « Je ne m'appartiens plus, avait dit Mehemet Ali, je suis dans les mains de la France» (6).

(1) Walewski à Thiers, 6 octobre 1840.

(2) Id,

(3) Le Sultan venait de conférer au Consul général anglais à Alexandrie la décoration du Niclian Iftikhar et le grade de colonel dans l'armée ottomane (Pontois à Thieri, 17 octobre 1840)

(4) Walewski à Thiers, 24 octobre 1840.

(5) Walewski à Thiers, 24 et 27 octobre 1840.

(6) Id.

394 LA CRISE d'orient de 1839 a 1841 et l'europe

Walewski se déclarait convaincu que si la convention du 15 juillet avait été signée par la France, le Vice-roi s'y serait soumis ; peut-être même aurait-il pu réussir à la lui faire accepter, s'il avait eu pour instructions de le faire.

Nous étions loin de l'ancienne jactance du Pacha ; les événements ne donnaient que trop raison à lord Ponsonby, pronostiquant que Mehemet Ali le Pacha ne résisterait jamais à toute l'Europe.

La situation du Vice-roi était celle-ci : Il avait besoin d'argent pour la solde de ses troupes ; les officiers mal nourris et mal vêtus étaient mécontents ; il se rendait compte de l'infériorité de son haut personnel naval et réclamait de la France un contre-amiral (1). L'envoi de mécaniciens était urgent. La démoralisation commençait à gagner l'armée d'Egypte devant la coalition de l'Europe et les tentatives de corruption de la Porte.

Ibrahim avait donné l'ordre à plusieurs régiments d'Orfa, de Marash. d'Adana, de se replier sur lui ; ordre bientôt contremandé. Si, d'autre part, Ibrahim était forcé de se replier sur Acre, les communications se trouveraient coupées entre lui et les débris de l'armée de Caramanie et non seulement cette dernière ne pourrait faire un mouvement en avant, mais encore on la verrait disparaître par la fuite et la désertion (2). Tous les efforts des Anglo- Autrichiens avaient d'ailleurs tendu à empêcher Ibrahim de passer le Taurus et de marcher sur Constantinople. Leur but devait donc être de s'emparer d'Alep, afin de couper les communications entre l'armée de Syrie et celle de Caramanie. Mais cette énorme armée, si hors de proportion avec les ressources de l'Egypte, ruinait le Vice-roi, car il avait à l'heure actuelle plus de cent mille soldats et vingt mille matelots. On venait d'apprendre la nouvelle de l'appareillage de la flotte française pour son retour ; déjà on avait regretté son inactivité. « En résumé, Monsieur le président du Conseil, disait le 31 octobre Walewski, je prends la liberté d'appeler votre attention sur la nécessité d'une prompte détermination relative aux opérations militaires de la Syrie. Si vous ne voulez pas laisser au hasard, ou aux Anglo-Russes les événements, il faut leur donner une direction. Le Vice-roi est disposé à se conformer à vos conseils, mais encore faut-il lui en donner et faut-il les appuyer de quelques preuves d'intérêt, telles que l'envoi d'un amiral, la garantie de l'emprunt, les mécaniciens et la Légion d'Honneur. » Nos agents ne dissimulaient plus leur découragement et l'avenir se présentait sombre. C'est alors que le Vice-roi écrivit à Louis-Philippe : « Si V. M. le juge conve-

(1) Walewski à Thiers, 27 et 31 octobre 1840.

(2) Id.

nable, je suis prêt à me contenter, en Syrie, du pachalik d'Acre. Cette province a résisté jusqu'ici à tous les efforts qu'on a faits pour la soulever contre moi. V. M. trouvera peut-être juste de faire aussi laisser sous mon autorité l'île de Candie. Mais si Ses hautes lumières lui faisaient juger que la Syrie entière doit être maintenue sous mon gouvernement, je suis prêt à combattre jusqu^au dernier soupir... Je demande seulement à V. M. de daigner intervenir dans le traité qui réglera définitivement les relations qui devront exister à l'avenir entre le souverain et moi (1). »

Walewski, l'instigateur de cette lettre, écrivait de son côté : « J'ai mille fois répété à Mehemet Ali que j'agissais comme son conseiller intime, que je n'avais pas d'instructions à ce sujet, au contraire, que je ne devais lui demander aucune concession. Ma négociation n'est connue que du Vice-roi et de son premier, homme très habile, mais encore plus discret qu'habile. Si vous n'approuviez pas cette lettre, il serait dit seulement que Mehemet Ali a écrit au Roi pour le remercier d'avoir déclaré son existence politique nécessaire à l'équilibre européen. J'ai beau retourner la chose de tous côtés, je ne puis pas croire que vous ne l'approuviez pas. Il me semble qu'il y a un moyen de paix honorable pour la France, c'est celui-là (2). »

Décidément, Mehemet Ali voyait pâlir son étoile !

La question d'Orient occupait presque exclusivement la presse française. Elle était unanime sur ce point que la France ne pouvait rester 80US le coup de l'humiliation infligée par la convention du 15 juillet. L'Angleterre, en dévoilant, ses vues, ne provoquait pas une moindre émotion. Le Courrier Français écrivait (3 septembre) : « Il nous répugnait trop de croire que les quatre puissances venant à s'unir pour une cause dont elles plaidaient la justice devant l'Europe, commencent par mettre de côté tout scrupule et se conduiraient comme une troupe de forbans. Nous voyons maintenant que l'Angleterre entre à pleines voiles dans la coalition des puissances absolutistes, car c'est l'esprit de Pitt qui revit en elle, cet esprit machiavélique et froidement barbare qui violerait la morale, le droit, l'honneur pour un peu d'or. »

La Revue des Deux- Mondes (l^^" septembre) : « Evidemment, la Russie avait une arrière-pensée. A-t-elle voulu rompre l'alliance anglo-fran-

(1) Af. étr. fs. Egypte, 7 novembre 1840.

(2) Aff. itr. fs. Egypte, 5 novembre 1840.

396 LA GRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'europe

çaise uniquement pour le plaisir de la rompre ?... Il eût été stupide de conserver, après le traité de Londres, la persuasion invincible du maintien de la paix... Quelque riche que soit en affection le cœur de l'Angleterre, il ne l'est pas assez pour suffire à la fois à la France et à la Russie. La France, si elle avait pu demeurer spectatrice impassible de pareils événements, aurait joué un rôle plus déplorable que celui de Louis XV assistant au partage de la Pologne... Confinée un moment dans la paix avilissante, la France rebondirait bientôt vers une guerre révolutionnaire. »

Le National (3 et 4 octobre) : « 0 France, noble France, réveille-toi, sors du sommeil léthargique où t'ont plongée l'avarice et la ruse ; reprends ton œuvre... l'œuvre de 1789 et de 1830 et puisqu'on te force à tirer l'épée de Fribourg et de Marengo, ô France, tire l'épée ; les temps sont arrivés... Songe à ta mission suprême et à la grandeur de ta destinée I »

Le Constitutionnel (11 octobre) : « Une coalition intérieure veut la paix à tout prix. Chose étrange ! l'intrigue ose compter sur une Chambre où il y a plus de quatre-vingt généraux comme si l'on pouvait espérer de faire voter la honte par un conseil composé, en partie, de la glorieuse élite de nos armées ! »

Le Temps (23 octobre) : « Louis- Philippe est le soldat de 1789 ; il est le roi de 1830 ; il appartient à nos deux révolutions ; il ne peut l'oublier. »

Bien qu'on n'ignorât pas qu'une coalition — et le Constitutionnel le signalait — qu'une « coalition intérieure » voulût la paix à tout prix, on espérait que la France relèverait le gant, sinon par la guerre, tout au moins par une attitude énergique qui forcerait la coalition européenne à compter avec nous. Si la France déchaînait la guerre, les premiers nous pouvions courir des risques ; la République pouvait être proclamée, mais les puissances étrangères n'en courraient- elles pas autant, et l'agitation qu'elles redoutaient n'aurait-elle pas pris aussi une forme aiguë chez elles ?

Quoi qu'on en dît,c'eût été jouer gros jeu.

Les journaux anglais attaquaient violemment Thiers qui dessinait une attitude agressive. Le Globe, du 7 octobre, organe ministériel anglais^ parlait ainsi : « Pour conserver la paix... le Roi doit se débarrasser de M. Thiers et risquer une explosion de la part du parti de la guerre, ou bien M. Thiers doit agir cordialement de concert avec le Roi et réprimer les instruments mêmes qu'il a mis en avant. Dans l'un et l'autre cas, il

y aura une grande agitation, mais le parti favorable à la paix a encora tant d'influence et l'armée est si bien disciplinée que le parti qui veut la guerre peut être contenu. Pour rendre la réussite certaine toutefois, les alliés doivent faire quelques concessions, ou plutôt quelques démonstrations qui sauvent l'honneur de la France ! Une concession en ce qui touche le traité est impossible, et les Français le savent bien ; ils seront satisfaits de l'assurance qui leur sera donnée que le but avoué du traité ne sera pas dépassé, et comme les puissances alliées ne veulent ni troubler l'Europe, ni voir la France à la merci des républicains, elles n'hésiteront pas à donner toutes les garanties qui pourraient être honorablement offertes. ...Le but du traité une fois atteint par l'évacuation de la Syrie, l'Angleterre ne prêtera, sous aucun prétexte, son assistance à la Porte pour priver Mehemet Ali de l'Egypte. Ce pacha peut même encore conserver Saint- Jean d'Acre en acceptant à temps le traité de juillet. L'Angleterre, toutefois, sera fidèle à un traité signé et ratifié par la Cou-, ronne ; elle ne peut abandonner les Syriens qui se sont mis eux-mêmes sous sa protection. »

Guizot s'évertuait à démontrer à Palmerston que c'était au moment même où Mehemet Ali faisait des concessions que des mesures extrêmes avaient été prises contre lui. Ces mesures avaient produit en France, disait-il, un effet déplorable et il en résultait la situation la plus grave qui se puisse imaginer, une situation dans laquelle personne ne peut plus répondre de l'avenir. »

— « Comment un nouvel arrangement serait-il possible, répliquait Palmerston, comment pourrions-nous modifier la convention du 15 juillet sous le coup des menaces dont nous sommes assaillis ? Au milieu d'une telle explosion, notre honneur nous commande de tenir à ce que nous avons fait, d'accomplir ce que nous avons entrepris. »

— « Pardon, Mylord, que voulez- vous dire ? De quelle explosion, de quelles menaces parlez-vous ? Est-ce de la presse ? Vous savez, comme moi, ce que c'est qu'un pays libre ; vous connaissez, comme moi, ce que peuvent être les exagérations de la pensée, les emportements du langage. Si vous parliez de nos journaux, je parlerais des vôtres. Vous ne voudriez certainement pas en répondre. »

— « Et vos armements de terre et de mer ? »

— « Nos armements sont une sûreté pour nous, point une menace de notre part. Comment ! Depuis l'origine de cette affaire, la France répète que son motif pour repousser l'emploi de la force contre le Pacha, c'est la crainte que, par là, on ne soulève en Orient les questions les plus graves, qu'on ne trouble l'Empire ottoman et la paix de l'Europe. Elle a tort ou raison ; mais enfin c'est son avis, sa prévoyance. Et pendant qu'elle pense et prévoit ainsi, elle voit quatre grandes puis-

398 LA CRISE d'orient de 1839 a 1841 et l'europe

sances s'unir pour employer la force en Orient ; elle se voit isolée. Et elle ne prendrait pas ses précautions ! Elle ne se préparerait pas pour les chances d'un avenir qu'elle a toujours prévu et prédit ! Ces préparatifs, ces armements n'ont rien d'agressif ; ils ne menacent les droits d'aucun État, Ils sont notre garantie, à nous, contre les périls et pour les nécessités de la situation qu'on nous a faite. Il fallait prévoir, Mylord, une telle conséquence de cette situation ; il fallait prévoir l'élan du sentiment national dans la France isolée et l'attitude qu'il imposerait au gouvernement. Je vous ai souvent fait pressentir cette explosion dont vous vous plaignez et ses conséquences. Vous n'avez jamais voulu y croire. »

— « C'est volontairement que la France s'est isolée... Nous ne pouvions abandonner ce que nous pensions, ce que nous voulions faire, dans le seul intérêt du repos de l'Europe, parce que la France n'était pas de notre avis sur la choix des moyens. C'eût été reconnaître, accepter son çeto, sa dictature. Nous nous sommes appliqués à vous rassurer, à vous donner sur nos intentions, sur notre action, toutes les garanties possibles. S'il en est que vous désiriez, que vous imaginiez, dites-les ; nous irons très loin pour dissiper toute inquiétude (1), »

Le 8 octobre, Guizot reçut du gouvernement français un long mémorandum qui commençait par rappeler toutes les concessions faites par Mehemet Ali : « Tous les esprits éclairés ont été frappés de la loyauté de la France qui, bien que tenant une conduite séparée, ne cessait pas d'exercer une influence au profit d'une solution modérée et pacifique de la question d'Orient. Ils ont été frappés aussi de la sagesse avec laquelle le Vice-roi écoutait les conseils de la sagesse et de la modération... Le Vice-roi n'a point fait de refus absolu, et la Porte ne s'est même pas donné le temps de concerter une réponse avec ses alliés. Elle a répondu à des concessions inespérées par la déchéance. ...Lord Palmerston nous a déclaré qu'il ne fallait voir en cela qu'une mesure comminatoire, sans conséquence effective ou nécessaire. M. le comte Appony m'a annoncé la même opinion de la part de son Cabinet. Nous prenons acte volontiers de cette sage manifestation et nous en prenons aussi occasion d'exprimer à cet égard les intentions de la France. »

Thiers passait ensuite à l'état actuel de la Turquie : «La race turque, par ses qualités nationales, méritait assurément pour elle-même le respect de son indépendance, mais les plus chers intérêts de l'Europe se rattachaient aussi à l'existence de l'Empire turc. Or, un prince vassal a réussi à créer dans deux provinces une administration ferme ; il y a

(1) Guizot à Thiers, 4 octobre 1840.

fait prévaloir pl,us d'ordre et de régularité que dans aucune partie de l'Empire ottoman. Il a su y créer une force publique, une armée, une marine, il a relevé l'orgueil du peuple ottoman et lui a rendu un peu de cette confiance en lui-même qui est indispensable pour qu'il puisse défendre son indépendance. Or, si cette partie de l'Empire ottoman venait à être détruite, la Porte ne serait pas plus forte, bien au contraire. Les pachas seraient insoumis envers leur maître et dépendraient de toutes les influences étrangères. La déchéajice du Vice-roi serait donc une atteinte à l'équilibre général. On a pu livrer aux chances de la guerre actuellement engagée la question des limites qui doivent séparer en Syrie les possessions du Sultan et du Vice-roi d'Egypte ; mais la France ne saurait abandonner à de telles chances l'existence de Mehemet Ali comme prince vassal de l'Empire. ...Quelle que soit la limite territoriale qui les sépare, par suite des événements de la guerre, leur double existence est nécessaire à l'Europe, et la France ne saurait admettre la suppression de l'un ou de l'autre... Disposée à prendre part à tout arrangement acceptable qui aurait pour base la double garantie du Sultan et du Vice-roi d'Egypte, elle se borne,' dans ce moment, à déclarer que, pour sa part, elle ne pourrait consentir à la mise à exécution de l'acte de déchéance prononcé à Constantinople (1). »

La note ferme et digne de la France fit impression. Le 15 octobre, le Cabinet anglais adopta le texte de deux dépêches, l'une à Granvillej l'autre à lord Ponsonby, déclarant toutes deux que l'Angleterre n'avait pas l'intention de poursuivre l'exécution de la déchéance du pacha d'Egypte ni de soutenir le Sultan, s'il voulait la poursuivre : «Le conseil sera donné à la Porte de se montrer disposée à révoquer cette injure et à accorder à Mehemet Ali l'Egypte héréditaire, si Mehemet, de son côté, retire ses refus et demande un arrangement (2). » Les amis de la paix et de la France seront contents, ajoutait Guizot.

(1) Thiers à Guizot, 8 octobre 1840.

(2) Guizot à Thiers, 16 octobre 1840.

Dans sa lettre à Ponsonby, Palmerston lui disait : « Le gouvernement de S. M. ayans considéré l'acte par lequel le Sultan destituait Mehemet Ali du pachalik d'Egypte, les conséquences de cet acte sur l'état présent des affaires en question, et la marche qu'il convient de suivre à ce sujet, a invité les représentants d'Autriche, de Prusse et de Russie à cette Cour, de représenter à leurs gouvernements respectifs que les raisons qui ont amené le Sultan à prendre cette décision étaient incontestablement très fortes, et que cette mesure ne peut empêcher en aucune manière le Sultan de réintégrer Mehemet Ali si celui-ci fait sa soumission à son souverain ; d'un autre côté, cette mesure peut être un puissant moyen moral de coercition sur Mehemet Ali, en l'avertissant que si son différend avec son souverain se prolongeait et si l'issue de ce différend lui était défavorable, il pourrait tout perdre par sa résistance obstinée. Afin de rendre efficace l'exercice de l'autorité du Sultan pour arriver à une prompte et satisfaisante solution des questions pendantes, l'opinion du gouvernement de S. M. est qu'il serait expédient que les représentants des quatre puissances à Constantinople reçussent l'instruction d'informer lo

400 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'europe

Mais Palmerston, lui, n'avait pas déposé son hostilité contre la France. Toutefois, en réponse à une question du Cabinet français au sujet d'une notification faite par lord Ponsonby à Pontois du blocus des côtes d'Egypte et de Syrie par les forces anglo-turques, Palmerston constatait que « lord Ponsonby avait commis une véritable erreur et que sa démarche demeurerait sans effet. Le Sultan a le droit incontestable de déclarer le blocus du port d'Alexandrie et de le faire respecter avec ses propres forces navales, mais celles de ses alliés ne peuvent prendre aucune part contre les neutres à la mise à exécution de ce blocus, les principes émis et consacrés, en 1835, à l'occasion du blocus des côtes d'Espagne subsistant dans toute leur force et toute leur portée (1). »

Toutefois le Cabinet anglais se montrait préoccupé des communications menaçantes faites par Thiers au Chargé d'Affaires anglais et Palmerston écrivait à Granville : « Si M. Thiers devait continuer dans la voie où il s'est engagé, et qu'il étendît davantage encore les armements de la France, il est impossible que l'Europe ne croit pas que les intentions et les desseins réels de la France ne soient pas les mêmes que ceux qui, pendant la République et l'Empire, avaient dressé l'Europe contre leurs agresseurs, et elles se concerteront de nouveau pour prendre les mesures nécessaires afin de protéger les libertés de l'Europe.

a Le gouvernement de S. M. a le plus sincère désir de la paix, et celui d'être dans les relations les plus amicales avec la France, parce qu'il veut qu'une bonne entente entre ces deux pays apporte à la cause de la paix européenne la plus grande garantie, et que l'état des choses que je viens de décrire lui cause une grande tristesse.

« Mais le gouvernement de S. M. caresse encore l'espoir que les sages conseils prévaudront à Paris, et qu'un plus esprit pleinement pacifique dirigera la politique delà France. Le gouvernement de S. M. espère donc que M. Thiers et ses collègues verront qu'il est plus honorable d'être

ministre turc que leurs gouvernements respectifs demandent au Sultan que si, dans un délai très prcmpt, Meliemet Ali fait sa soumission et restitue la flotte turque, retire ses troupes de toute la Syrie, d'Adana, de Candie et des villes saintes, le Sultan, non seulement rétablirait Mehemet Ali comme pacha d'Egypte, mais lui en accorderait la tenure héréditaire suivant les conditions spécifiées dans le traité de juillet ; mais que ces conditions seraient révocables en cas de forfaiture ou de quelque infraction à ces conditions de la part de Mehemet Ali ou de ses successeurs. Si le Sultan se décidait à agir d'après les conseils des quatre puissances alliées, il serait utile qu'il fît des démarches immédiates pour porter ses gracieuses intentions à la connaissance de Mehemet Ali, et V. E. et Sir Robert Stopford apporteraient au gouvernement turc les facilités qui pourraient être nécessaires à ce sujet » (15 octobre 1840, Record Office, Londres), (1) Bourqueney à Thiers, 27 octobre 1840.

acquis au maintien de la paix que de jeter l'Europe, par une provocation injustifiée, dans les calamités d'une guerre générale.

« V. E. lira cette dépêche à M..Thier8 et lui en laissera une copie (1). »

De son côté, Sainte-Aulaire cherchait à rallier les sympathies viennoises au point de vue du gouvernement français, mais les succès des alliés, la prise de Saida, l'occupation de Tripoli, le soulèvement du Liban avaient contrecarré les efforts de notre agent en faveur du vice-roi d'Egypte : « L'inaction de Soliman et d'Ibrahim me porte à craindre que les amis de Mehemet Ali ne se soient fait de grandes illusions sur sa puissance (2). » Et Metternich répondait: « Je dois avouer que les Anglais ont mieux évalué que moi les forces de Mehemet Ali (3). » Cela ne confirmait-il pas la prévision du capitaine Reybaud, cité ci-dessus, que jamais les armées de Mehemet Ali ne tiendraient devant une armée européenne et qu'il n'avait pu vaincre les troupes de la Porte que par suite de leur situation déplorable. Pourtant, vis-à-vis de nos agents, le prince de Metternich se prenait à regretter la déchéance de Mehemet Ali, qu'il considérait comme une mesure insensée. Nos agents ne se laissaient pas prendre à ces hypocrites regrets. Ils savaient que le prince « suivait lord Palmerston jusqu'à Alexandrie ; il le suivrait au diable si ce dernier veut l'y conduire (4), »

Sainte-Aulaire s'efforçait de démontrer à Metternich le danger de l'isolement de la France et ajoutait que, cependant, elle ne renoncerait jamais à assister Mehemet Ali en Syrie si les événements le nécessitaient (5). Metternich avait alors répondu que le prince Esterhazy, tout en ne se séparant pas de la majorité de la conférence, appuierait à Londres les conditions les plus agréables à la France (6).

Ces paroles conciliantes présentaient une évidente contradiction avec l'attitude hostile de l'Autriche à notre égard ; mais on ne doit pas oublier que Metternich désirait la paix. « La paix est le but du prince de Metternich et, pour la conserver, on peut être certain qu'il fera tout ce qui sera conciliable avec les engagements contractés à Londres et avec l'honneur du Cabinet autrichien. Une autre marche serait d'ailleurs tout à fait impopulaire, tant en Autriche que dans tout le reste de l'Allemagne et rien ne prouve mieux cette disposition que le blâme public de la part que M. de Sturmer a prise à la déchéance do Mehemet Ali, comme pacha d'Egypte (7). »

(1) Lord Palmerston à Granville, 20 c.ct.cbre 1840.

(2) Sai te-Aulsire à Thiers, 19 octobre 1840.

(3) Id.

(4) Sainte-Aulaire à Thiers, 19 octobre 1840.

(5) Id.

(6) Id.

(7) Le baron O'SuUivan à Lebeau, 12 octobre 1840.

402 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'europe

Il est certain que l'opinion publique à Vienne avait vu sans enthousiasnae l'adhésion de l'Autriche aux mesures coercitives projetée» contre Mehemet Ali. Le comte Kolovrat avait écrit à l'archiduc Louis que l'Autriche ne pouvait pas faire la guerre et le prince, pour calmer les archiducs, avait dû leur déclarer qu'il n'y aurait pas de guerre {i). Mais Perapereur d* Autriche n'en conférait pas moins la croix de Marie- Thérèse à l'archiduc Frédéric pour sa bravoure à l'attaque de Saïda (2).

Thiers avait également fait connaître à Saint-Pétersbourg que la France continuait ses préparatifs .de guerre et que, d'ici à peu de mois, nos armements portés au pied de guerre le plus élevé nous auraient mis en mesure de parer à toutes les éventualités. C'était laisser entendre aux puissances que si Ton nous poussait trop à bout et si elles continuaient leur politique si agressive à l'égard de Mehemet Ali, nous ne reculerions pas devant l'action. « La France fera-t-elle la guerre à l'Europe entière pour les intérêts d'un pacha qui se soumet ? » avait dit Nesseïrode à Earante (3), qui répondait évasivement : « Ne résuîtera-t-iî pas des événements que nous verrons notre autorité, notre attitude s^ahaisser dans l'Orient, qu'il semblera que toutes choses peuvent s'y régler sans nous ? (4) »

Barante constatait que l'opinion de la société russe ne nous était pas contraire (5). « Les Anglais y sont, en général, peu aimés. La question n'a jamais été envisagée comme touchant directement les intérêts de la Russie (6). » Quant au Tsar, son hostilité restait irréductible (7). Les

(1) Le Baron O'SulHvan à Lebeau, 20/27 octobre 1840. . (2) Le baron O'Sullivaû de Grass à Lebeau, 20 /27 octobre 1840.

(3) Barante à Thiers, 17 octobre 1840.

(4) Id.

(5) Le comte Rossi affirmait que si le Cabinet de Saint-Pétersbourg « n'avait pas blâmé plus hautement l'œuvre intempestive de lord Ponsonby, c'était uniquement par déférence pour le Cabinet de Saint-James, dont les rapports d'intimité lui étaient si pécieux s (24 octobre 1840), (Arckives de Turin).

Le chargé d'Affaires ruBse à Constantinople s'était montré peu satisfait du bombardement de Beyrouth et avait dit « que c'était un luxe de barbarie de la part es Anglais d'avoir détruit la ville la plus importante de Syrie » (Le Chargé d'Affaires sarde à Constantinople à son gouvernement, 18 octobre 1840).

(6> Baran'e à Thiers, 17 octobre 1840,

(7) « Si la Russie ne désire pas la guerre poiu- elle-même, il est incontestable qu'elle la verrait éclater avec joie entre l'Angleterre et la France... Elle a pu calculer sm- l'impunité de sa position géographique et sur les moyens de défense à l'intérieur qui constituent la véritable force colossale de cet Empire, tandis que la pénurie des finaices et les vices organiques de son administratiou la rendront longtemps encore fort peu dangereuse pour V Europe « (Le comte Rossi à son gouvernement, 7 novembre 1840), Archives de Turin). — Ainsi, la plupart des agents étrangers s'accordaient à reconnaître la faiblesse intérieure russe. Bourgoing, notre agent à Munich, constatait qu'il « serait désirable que le Cabinet anglais pût être témoin du contentement exalté avec lequel les Russes parlent en Allemagne des succès de leur politique tortueuse (28 septembre

agents autrichiens à Saint-Pétersbourg tenaient à Barante le même langage « inquiet et triste » que Metternich. En quoi la France se trouvait- elle lésée, demandaient-ils ? Leur crainte dominante était que^ nos partis extrêmes, ne venant à triompher, nous ne cherchions une diversion en Allemagne. « Tous ici s'épouvantent des calamités que la guerre appellera et cherchent à se persuader que la paix pourra être maintenue (1), »

L'impétuosité de notre presse n'était pas faite pour calmer ces craintes, Nesselrode en avait entretenu Meysenbug qui écrivait à Metternich: 6 Le Cabinet impérial, dans sa dernière expédition à Vienne, s'est déjà plus à reconnaître que c'eet principalement entre les mains de l'Autriche que se trouve aujourd'hui concentrée la direction morale de la grande affaire qui réclame, en ce moment, la sollicitude des Cabinets et que c'est sur elle que la Russie se repose du soin de maintenir les États de l'Allemagne et de l'Itahe dans le système politique des grandes puissances. Dès ce moment, ne conviendrait-il pas à l'Autriche de prendre ime attitude militaire propre à justifier la confiance que ces États placent en sa puissance ? (2) »

Puis, Nesselrode s'étendait longuement sur les armements de îa France : « Heureusement l'Europe est, de nouveau, unie à présent, comme aux jours où ses armées renversèrent la puissance de la France.,., La France n'osera pas faire la guerre du moment qu'elle verra que les puissances l'attendent de pied ferme... La prudence ne conseillerait- elle pas à l'Autriche de prendre quelque mesure semblable à celles de la Prusse ? (3) »

L'Autriche n'avait pas attendu les incitations russes. Elle venait de faire proposer au gouvernement impérial une réunion à Wiesbaden des chefs des Cabinets, qui iraient ensuite à Francfort, à l'effet d'aviser aux. mesures que l'attitude menaçante de la France rendrait nécessaires. Le Cabinet de Saint-Pétersbourg applaudissait à ce projet. Cependant le Tsar ne voulut pas envoyer un plénipotentiaire à cette réunion : « H croirait fournir, par là, à la France le moyen qu'elle cherche, dans la supposition que l'Autriche et la Prussi? aient des dispositions plus pacîfiques que la Russie et l'Angleterre, pour s'expliquer séparément avec chacune des puissances et pour faire tourner à son profit les éclaircissements obtenus. Si cependant les discussions que les puissances aile-

1840)... « On en revient ici à cette conclusion que tous les graves embarras qui menacent l'Europe sont dus au désir opiniâtre que nourrissait l'empereur Nicolas de détruire l'alliance franco-anglaise » {Idem, 18 octobre 1840).

(1) Barante à Thiers, 25 octobre 1840.

(2) Meysenbug à Metternich, 3 /15 octobre 1840.

(3) Meysenbug à Metternich, 3/15 octobre 1840.

404 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'europe

mandes entameront avec la France, prenaient malheureusement une tournure contraire à la conservation de la paix, alors l'Empereur est prêt à envoyer à Wiesbaden un plénipotentiaire pour concerter en commun les mesures de défense qu'il serait nécessaire de prendre. De l'autre côté, le comte de Nesselrode pense qu'il est essentiel de laisser à l'Angleterre la direction de l'affaire turco- égyptienne, que c'est le meilleur moyen de venir au secours de Palmerston et de fortifier sa position contre le parti dissident dans le conseil (1). »

C'est en ces termes que Nesselrode s'adressait au baron de Meyendorff à Berlin. Le vice- chancelier ajoutait que le Tsar accordait son suffrage absolu à Vidée émise par le roi de Prusse de conclure à Londres une alliance défensive contre toute violation de territoire de la part de la France. « Ce serait cimenter l'heureuse union existant actuellement entre les puissances, la rendre féconde dans ses résultats et compléter pour la France la leçon qui a déjà commencé par tant de mécomptes et de découvenues essuyés par elle dans la question orientale (2) ». Et Nesselrode montrait le fond de sa pensée quant à l'éventualité d'un rapprochement franco-anglais et « qu'il ne fallait pas oublier, disait-il, que la France et l'Angleterre, divisées, pour le moment, par des intérêts divergents, restaient cependant unies par les principes. Dans le cours de dix ans, il s'est enfin trouvé une question purement politique, dégagée de tout alliage de doctrine, sur laquelle un dissentiment a éclaté entre les puissances maritimes. Il ne faut donc pas se hâter d^opérer entre elles un rapprochement gui a amené dans maintes questions politiques une conclusion contraire aux principes monarchiques (3). »

L'inviolabilité du principe monarchique était toujours le principe directeur du gouvernement impérial russe. Que de fois ne l'avons-nous pas constaté!

Barante ne manquait pas d'exposer que la suspicion où la Russie avait toujours tenu, depuis dix ans, notre gouvernement, avait entretenu une irritation croissante et tenu l'Europe dans la crainte d'une guerre : « Les deux missions de M. de Brunow n'ont-elles pas été la vraie cause de tout ce que nous voyons aujourd'hui ? » avait-il dit à Nesselrode, en lui remettant im mémorandum qui avait été adressé aux autres puissances.

C'est au milieu de ces événements que l'Europe apprit avec émotion qu'un nouvel attentat avait été dirigé sur le roi de France. On y vit un

œ^TTitJ^aaî»»"

(1) Meysenbug à Metternich, 26 octobre /7 novembre 1840. (3) Id.

(5) Id.

témoignage de cette agitation révolutionnaire dont les autres États se gardaient comme d'une peste.

Dans le courant d'octobre 1840, la Prusse, voulant hâter la conclusion de l'affaire d'Orient, Werther disait à Bresson que nous devions porter à Londres, « des propositions nettement formulées... que nous étions restés trop dans le vague ». Nous eussions dû déclarer que « Mehemet Ali devait se soumettre purement et simplement au traité ; que la France s'engageait à contribuer à cette soumission ; que les quatre puissances s'engageaient, de leur côté, à ne pas s'opposer ou même à contribuer à ce que la Porte lui accordât quelques grâces en dehors du traité (1). » Comment penser que Thiers accepterait des conditions si opposées à son programme ? Werther insistait : « le danger nous serrait de près et il serait d'un grand prix que le Roi pût annoncer à l'ouverture des Chambres que l'espérance d'une solution pacifique a pris quelque force (2). » Brunow avait, d'ailleurs, mandé à Meyendorfî que « la conférence ne songeait pas, malgré la déchéance prononcée contre lui, à retirer à Mehemet Ali le bénéfice du traité, ni à détruire son existence politique (3). »

L'Autriche et la Prusse avaient, au fond, le désir de faire connaître à Londres les points de conciliation dont on devait et dont on pouvait se servir promptement (4). -

Sur l'ordre de Metternich, qui avait adressé, le 11 octobre,de longues dépêches à Meysenbug, celui-ci avait d'abord entretenu verbalement, puis par écrit, Nesselrode de la question de la destitution du pacha

(1) Bresson à Thiers, 10 octobre 1840.

(2) Id.

(3) Id.

(4) « L'Autriche et la Prusse commencent à fléchir, car elles ne veulent absolument pas de guerre » (Le comte Rossi au gouvernement sarde, 10 octobre 1840)

Les armements de la France et les fortifications de Paris avaient mis en émoi les Cours secondaires allemandes, et inspiraient une crainte qui faisait souhaiter une détente générale : « Le roi de Wurtemberg, le seul souverain réellement militaire de toute l'Allemagne, a dit il y a dix jours à son ministre en Bavière : « Funeste conception que celle du traité du 15 juillet. Quel en est le résultat le plus clair ? c'est d'avoir fait comprendre à la France qu'elle devait augmenter ses armements et fortifier Paris.» (Bourgoing à Thiers, 18 octobre 1840). Toutefois Bourgoing avouait que si no^ armements venaient à être trop poussés, le patriotisme germanique en serait profondément affecté. Aussi Bourgoing insistait-il pour que nous ne réunissions pas d'agglomération de troupes dans les provinces de l'Est : « 11 est certain que l'Allemagne ne veut pas la guerre » (Bourgoing à Thiers, 21 octobre 1840). C'est donc avec satisfaction qu'on apprit à Munich qu'on n'avait pas donné suite au projet d'établir un camp à Strasbourg. Mais le grand duché de Bade et le Wuitemberg jetaient des cris d'alarme. Ils voyaient déjà le Rhin envahi par les troupes françaises et leurs ministres à Munich présentaient un tableau, chargé des plus sombres couleurs, mais jusqu'ici la Bavière,tout er. ayt nt refusé pourtant, malgré les instances de la France, de rapporter l'arrêté relatif à l'exportation des chevaux et tout en réorganisant une partie de son armement, ne partageait pas toutes leurs craintes.

406 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'europe

d'Egypte. « Nous voilà donc arrivés disait-il à une nouvelle phase de l'affaire qui n'avait été prévue ni par le traité de Londres, ni par aucune des explications qui ont eu lieu avec la cinquième puissance. Dès lors, il était aussi naturel qu'indispensable de lui donner spontanément des explications sur la portée et la valeur d'un incident dont la prévision n'était pas plus entrée dans les stipulations du traité que dans les autres pièces remises au Cabinet français à la suite de eette transaction (1). » Metternich estimait donc que les puissances pouvaient, sans déroger à leur dignité, saisir cette dernière occasion d'entente avec la France sur la question principale et tâcher d'en finir avec la question turco- égyptienne.

Enfin Metternich insistait énergiquement pour établir « au cœur de l'Allemagne » une réunion des plénipotentiaires signataires de l'acte de Londres. On inviterait alors la France à donner sur ses armements des explications catégoriques. Si ses explications n'étaient pas de nature à donner des garanties satisfaisantes, « alors l'Allemagne se lèverait, il est permis de l'espérer, comme un seul homme. Dès ce moment, nous aurions enrôlé sous nos drapeaux l'opinion publique qui, de nos jours, est une puissante alhée (2),.. » Metternich souhaitait donc ardemment pouvoir prévenir, par cemoyen, une guerre:» La Prusse et l'Autriche, avançant sur ce terrain, dans l'union la plus étroite avec leurs puissants alliés, présenteraient une force matérielle propre à en imposer aux plus audacieux d'entre les boute-feux qui rêvent en France le retour des jours de conquête. Mais cette réunion des plus imposantes monarchies d'Europe, faisant un dernier effort pour conserver à leurs peuples les bienfaits de la paix, achetée jadis au prix de si immenses sacrifices, serait revêtue, à la fois, d'une force morale qui subjuguerait tous les esprits... La France citée à la barre d'un pareil aréopage, devrait ou désavouer toute idée d'agression et faire par là-même justice de sa forfanterie, ou bien convenir franchement d'intentions qui ont un intérêt à reculer devant le grand jour. Dans l'une comme dans l'autre hypothèse, les positions seraient éclaircies, mais la lumière qui en jaillirait ne tournerait pour la France qu'en \me défaite morale (3). »

Meysenbug continuant à interpréter la pensée de Metternich, ajoutait : . « Si la guerre générale venait à éclater, l'Empire ottoman disparaîtrait dans la mêlée ; dès lors les puissances qui ont voulu la conser- Tation de cet Empire, ne sauraient vouloir la guerre (4). » Ainsi Metteraich mettrait tout en œuvre pour éviter une guerre par crainte de l'efîon-

<1) Meysenbug à Metternich, 7 novembre 1840. 12} Id.

(3) Id.

(4) Meysenbug à Metternich, 21 octobre 1840.

CONSÉQUENCES DE LA CO^'VENTION DU 15 lUILLST i840 407

drement de la Turquie, qui aurait marqué le déclin de l'influence autrichienne en Orient et la prépondérance redoutable de la Russie 11).

Werther venait, de son côté, d'écrire à Londres, sur le désir du Roi, pour « qu'un rapprochement entre les puissances signataires et la France pût s'opérer dans le plus court délai possible (2) et que ïa France se ralliât enfin aux trois points énoncés ci-dessus. Bresson insistait aussi pour que le gouvernement royal les acceptât, tout au moins dans leur esprit, et à ce qu'ils pussent servir de base à des négociations. « Il m'a paru de ïa plus grande importance de modérer et d'embarrasser l'action si vive de lord Palmerston, de lui susciter des entraves parmi ses alliés et de tirer parti, dans ce but, de la prudence, de l'inquiétude et de l'hésitation du gouvernement prussien... J'ai été conciliant et doux dans mon langage. Je ne pourrais qu'à ce prix soustraire ïe Cabinet de Berlin à l'influence exclusive de lord Palmerston^ qui redouble d'efforts pour imposer aux signataires une solidarité absolue (3). »

Le plan prussien satisfaisait mieux Berlin que celui de Metternich qui consistait, disait Bresson, (■: à demander à la France d'adhérer au principe du traité, en continuant d'objecter aux mesures coercitivesj en offrant sa médiation, pour l'éventualité de leur inefficacité après un certain laps de temps. M. de Brunow a refusé d'adhérer à cette pensée ; il Ta prise ad référendum et subordonnée au consentement de l'empereur.Ses objections portaient non sur le plan même, mais sur l'initiative que prenait la conférence ; il l'aurait admis si la France l'eût proposé (4). » Mais Thiers, après les déclarations si formelles qu'il avait faites, pouvait-il revenir en arrière et prendre l'initiative de ces nouvelles propositions. « Les scrupules de M. de Werther sur la question d'initiative dans l'hypothèse de l'adhésion du gouvernement du Roi, sinon au texte, du moins à l'esprit des trois points ci-dessus exposés, naissent sans doute de cette difficulté élevée par M. de Brunow (5). » Mais la Prusse restait sur le qui-vive. Malgré l'attrait de Berlin où affluaient les étrangers et où les fêtes se succédaient, les nouvelles des provinces rhénanes étaient de jour en jour moins pacifiques et les bruits les plus divers continuaient à circuler », La défense d'ex.portation des chevaux venait d'être publiée à

(1) Il y avait d'ailleurs d'autres raisons. L'opiniou publique se prononçait ouvertement à Vienne contre la guerre. « Que nous regardent les Turcs, disait-on généralement ?» Les fortunes étaient ébranlées par la baisse des fonds. Il y avait eu do nombreux suicides et beaucoup de familles étaient ruinées (Le baron de Lerchenfeld, ministre bava.rois à Vrenne, au roi de Bavière, 14 octobre 1840).

(2) Bresson à Thiers, 14 octobre, 1840.

(3) Id.

(4) Id.

408 LA CRISE d'orient DE 1839 A 18 1 ET l'europe

Munich, Stuttgart, et aux extrémités de la monarchie prussienne, ainsi que dans le Hanovre et le gouvernement prussien refusait catégoriquement de revenir sur l'ordonnance qu'il avait prise (1).

En dépit des protestations pacifiques du roi de Prusse, notamment dans une allocution aux députés de la noblesse et à la cérémonie de la prestation de l'hommage, on savait que des préparatifs se faisaient sans bruit en Prusse rhénane. Nombre d'officiers prussiens venaient journellement à Metz dans des intentions qui n'étaient pas douteuses. « Nos divisions intérieures épouvantent les provinces rhénanes », écrivait, le 17 octobre, le préfet de la Moselle. La place de Luxembourg allait, dit-on, recevoir une augmentation de garnison de cinq mille hommes et une inspection générale avait été passée par le prince Frédéric de Prusse. Enfin, était annoncé comme probable l'appel sous les drapeaux de la réserve de l'armée prussienne (2). Ces mesures s'accordaient mal avec cette réserve faite par la Prusse en ratifiant la convention du 15 juillet, que a si une guerre s'en suivait avec la France, elle n'y prendrait pas part, à moins qu'elle ne soit attaquée par la France » (Extrait d'un rapport adressé le 26 novembre 1840 par Palmerston à Blomfield (3).

La Prusse réservait donc toutes ses forces pour un conflit éventuel sur le Rhin. La Russie avait d'ailleurs garanti à la Prusse cent cinquante mille hommes sur l'Oder dans l'espace d'un mois, et autant quelques semaines plus tard (4).

L'Europe entière était donc en alarmes (5) : « La France est allée

(1) Il n'avait même pas accordé aux convois déjà acheminés vers la frontière l'autorisation de la franchir.

Ce qui n'empêcnait pas Werther de protester avec violence contre l'Angleterre et la déchéance de Mehemet AU, et d'accuser, non sans raison, lord Ponsonby d'en avoir été le véritable instigateur. Il faut dire que nombre d'agents anglais n'étaient pas plus corrects que Ponsonby. Lord W. Russell venait d'envoyer à Bresson un article des plus inconvenants du Morning Chronicle (Aff. étr. fs. Prusse, 19 octobre 1840) avec l'observation que » l'Angleterre détruirait Mehemet Ali et que ne pouvant le sauver par la guerre, la France devait se hâter de le sauver par la paix, »

(2) V. Rapports adressés au ministère de l'Intérieur les 17, et 24 octobre 1840

(3) Record Office,

(4) Le marquis Pallavicini, ministre sarde à Munich, au gouvernement sarde, 23 novembre 1840.

(5) Dans un entretien avec Metternich, le Baron O'SuUivan lui disait , a II y a en France un parti immense, une véritable majorité, ennemie des traités de 1815. Ce parti s'est résigné à les respecter, après la révolution de juillet, parce que l'indépendance de la Belgique était déjà une victoire et parce que l'alliance avec l'Angleterre exigeait ce respect. C'est sur ce parti que s'appuie M. Thiers... la guerre pour 'ui, ce n'est point un moyeu de fortifier Mehemet Ali, mais un moyen de renverser l'édifice d"u Congrès de "Vienne... Si M. Thiers l'emporte ce n'est pas en Egypte mais en Italie et peut-être sur le Rhin que la lutte commencera au printemps. Il m'a paru que le chancelier jugeait la situation de la même manière que moi » (Le baron O'Sùllivan

trop loin pour pouvoir reculer et on pense que même la retraite de M. Thiers, si elle avait lieu, ne pourrait à l'heure qu'il est fournir à Louis-Philippe un prétexte pour changer de politique sans danger pour sa dynastie, l'exaltation d'esprit en faveur de la guerre se manifestant avec véhémence en France. » (1) « Le nouvel attentat contre la personne du roi Louis-Philippe a été jusqu'ici comme la conséquence de l'exaltation des esprits en France, mais, en même temps, on aime à se flatter que cette criminelle tentative pourrait avoir, en ce moment, son bon côté en calmant la presse et en donnant au gouvernement et aux Chambres une force qu'on pourra faire valoir au profit du maintien de la paix qui est aussi sincèrement désiré ici qu'il peut l'être à Vienne, à Berlin ou à Turin (2). »

Les agents autrichiens à l'étranger et Metternich lui-même avaient d'ailleurs été frappés à plusieurs reprises « de la dissemblance de ton » qui régnait dans les dépêches de Palmerston à lord Granville « et qui ne semblait même pas justifiée par la différence des sujets qu'elles traitaient (2). » Ne pouvait-on y voir l'influence néfaste de lord Ponsonby ? Mais cette particularité était troublante. « En lisant ces dépêches, disait Meysenbug, je ne pus me dispenser de sentir de nouveau profondément combien était fondé le désir de V. A. d'établir entre Paris et Londres un élément modérateur propre à empêcher que des passions personnelles ne pussent compromettre des intérêts aussi immenses que ceux qui se rattachent à la conservation de la paix de V Europe. » (26 octobre 1840). « Définition excellente de ma pensée », avait écrit Metternich en marge de ce rapport).

Le Tsar, d'autre part, n'approuvait guère le plan de Metternich de réunir « au cœur de l'Allemagne » l'aréopage international dont nous avons parlé ci-dessus, car « la Russie craindrait que la question turcoégyptienne ne pût finir par être déplacée de l'endroit où elle devait être traitée, disait Meysenbug, le 26 octobre, dans un long rapport à Metternich ». Mais il pensait, en revanche, qu'il n'y aurait que des avantages à ce que Metternich et le chef du Cabinet prussien se rapprochassent en ce moment du siège de la Diète germanique.

de Grass à Lebeau, 20 octobre 1840). — Nombreux étaient alors ceux qui parta» geaient l'avis du baron O'Sullivan et de Metternich.

Plusieurs gouvernements avaient déjà avisé leurs agents à l'étranger de leur neutralité en cas de guerre européenne. Telle la Sardaigne. « La neutralité de la Sardaigne devrait être agréab'e, en même temps, à la France et à l'Autriche ; celle-ci aurait ses possessions en Italie garanties de toute agression, et Ja première pourrait porter toutes ses forces sur le Rhin lorsqu'elle n'aurait aucune crainte du côté des Alpes » (Le comte délia Margarita, Secrétaire d'État sarde aux Affaires étrangères, au comte Rossi, 10 octobre 1840).

(1) Le comte Rossi à son gouvernement 12/24 octobre 1840.

(2) Id„ 29 octobre 1840.

410 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'europe

Il ne souhaitait qu'une chose, c'est que l'on tînt la France le plus longtemps possible éloignée des pourparlers. Or, le plan de Metternich était entièrement opposé. En marge d'un rapport de Meysenbug (26 octobre 1840), qui exprimait la pensée russe, le prince de Metternich avait écrit ces lignes significatives : « Sans me perdre dans ce que la Russie veut ou ne veut pas, il y a une considération qui semble avoir échappé à la sagacité de son Cabinet et cette considération est celle que si la Russie ne veut point tenir une porte ouverte par laquelle la France puisse entrer dans l'affaire, elle ne peut point empêcher qu'il n'y ait une porte par laquelle V Autriche puisse sortir de ce qui n'irait pas à sa guise ! Dans ce cas, que resterait-il de l'affaire ? (1) » Metternich allait maintenant jusqu'à la menace !

Le baron de Brunow, à ce moment, refusait de s'associer à la démarche proposée par lord Palmerston dans le but d'ouvrir une voie à de nouvelles négociations avec la France. Malgré l'opposition du Czar, Nesselrode avait écrit à son ancien collaborateur une lettre personnelle pour l'engager à plus de modération (2) : « L'ordre d'idées qui paraît prédominer ici en ce moment se résume, ce me semble, dans le désir de cultiver soigneusement l'amitié de l'Angleterre pour braver impunément la France, ...C'est la répugnance de signer avec la France une transaction qui est cause de l'éloignement que le Cabinet impérial a montré pour le projet d'une réunion à Wiesbaden. C'est comme si on avait eu peur de voir une sagesse expérimentée ramener la modération et la raison au milieu des discussions passionnées qui s'agitent maintenant entre la jactance de Paris et l'impétuosité de Londres. C'est comme si on avait craint de voir se terminer les débats par où ils auraient dû commencer, c'est-à-dire par une négociation conduite à bon port sous l'influence du calme moral qui règne dans le Cabinet de Vienne (3). 8

Et Meysenbug analysait ainsi la situation (4) : « Deux faits me paraissent démontrés. D'un côté l'aversion de reprendre des négociations dont l'objet serait de replacer l'Esapire ottoman sous la sauvegarde d'un traité signé par toutes les grandes puissances de l'Em'ope et de lui assurer ainsi une époque de repos pour tâcher de guérir ses plaies et de réorganiser son administration. De l'autre côté, un grand empressement à accéder au projet d'un traité d'alliance défensive mis en avant par le Cabinet de Berlin. »

Mais l'attitude de Nesselrode n'intimidait plus le Cabinet autrichien.. Meysenbug venait de donner connaissance au chancelier russe dea

(1) Meysenbug à Metternich, 26 octobre 1840.

(2) Id.

(3) lé.

(4) Id.

instructions formelles adressées à Londres au prince Esterhazy. Metternich avait de nouveau fait remarquer que l'affaire turco-égyptienne ne pouvait arriver à sa véritable fin que par le concours des cinq puissances. Nesselrode n'avait pas admis cette nécessité dans un sens absolu, mais Meysenbug arguait de considérations puisées sur l'intérêt de la consolidation du tr-ône ottoman et sur celui du raffermissement de la paix politique. « Celle-ci, en effet, disait-il, serait assise à mon sens sur une base bien fragile si la France restait en armes, gardant un ressentiment qui, pour avoir été provoqué par le plus futile et le plus absurde des prétextes, n'en est pas moins susceptible d'être exploité au profit des doctrines subversives par cette cohue d'aventuriers politiques et d'écrivains bouffis de vanité, qui, pour le malheur de l'Europe, ne réussissent que trop souvent à imposer à la France le joug de leur propre démence (1). »

Nesselrode avait été ensuite jusqu'à avancer que « l'Autriche parlait un peu trop souvent de la nécessité de conserver la paix, que ni la Russie, ni l'Angleterre n'avaient jamais songé à la troubler, que la France seule s'en était rendue coupable (2). »

L'animation de Nesselrode contre la France se manifestait en toute occasion. Toutefois, disait Meysenbug, « la mauvaise humeur contre cette puissance, qui est justifiée, jusqu'à un certain point, par sa conduite inconséquente, n'empêchera cependant pas, je pense, la Russie de consentir à lui ouvrir nos rangs, si M. Guizot sait profiter de l'avis renfermé dans la feuille annexée à la dépêche de V. A. du 23 octobre, en faisant à Londres mie démarche pour entamer des négociations pour lesquelles la déchéance de Mehemet Ali fournirait l'étoffe (3). »

C'est alors que survint en France ce coup de théâtre : la démission de Thiers. Avant d'en examiner le motif et les conséquences, il faut s'étendre ici sur un sujet pénible à tout cœur français et que nous avons déjà eu l'occasion de toucher dans d'autres circonstances : l'influence qu'ont eue les événements de France à cette époque sur la formation de l'unité allemande.

(1) Meysenbug à Metternich, 31 octobre 1840.

(2) Meysenbug à Metternich, 5/17 novembre 1840.

(3) Id.

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