CHAPITRE XI
LES ÉVÉNEMENTS DE FRANCE ET LA MARCHE VERS l'uNITÉ ALLEMANDE, — EFFORTS CONCILIATEURS DE l'aUTRICHE ET DE LA PRUSSE DANS LA QUESTION d'ORIENT.
Dans son ouvrage sur la Prusse contemporaine et ses institutions, Hillebrand, historien allemand, s'exprime ainsi : « L'abstention du 1805, aussi coupable au point de vue allemand que l'avait été la convention de Pillnitz au point de vue européen, ne fit pas éviter la catastrophe d'Iéna, et le rôle de la Prusse semblait à jamais terminé par sa propre faute. On ne se met pas assez en France à la place des Allemands en jugeant cette époque ; on oublie trop facilement ce qu'ils avaient souffert pendant dix ans de domination étrangère. Quoi qu'il en soit, c'est de cette époque que les Allemands datent leur résurrection et c'est à la Prusse qu'ils croient la devoir ; c'est de 1813 que date la solidarité de l'Allemagne et de la Prusse, et, en un sens, on serait tenté de dire que c'est la France qui a fait l'unité allemande. »
Le joug napoléonien avait avivé dans l'âme allemande le sentiment de la force, de la grandeur que donnerait à l'Allemagne la réalisation de son unité. Les docimients empruntés aux mêmes sources, que nous produisîmes dans notre ouvrage sur UEurope et la Révolution de 1830, sont probants à cet égard. On peut y ajouter les innombrables publications qu'amenaient chacun des « Anniversaires », et l'encens brûlé devant le souvenir de la Reine Louise, objet du culte de tout Allemand qui la considère comme l'incarnation même du patriotisme. On exaltait les généraux qui avaient protesté contre l'occupation napoléonienne. La Révolution d^ 1830 avait groupé tous les États de l'Allemagne dans la crainte de l'esprit révolutionnaire et d'une occupation de la rive gauche du Rhin ; les événements qui ae succédaient depuis l'automne 1839 mirent l'Allemagne entière en éveil ; les revendications à la tribune où dans la presse sur la rive gauche du
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Rhin avaient uni les Allemands dans un même sentiment de défense. On ne peut nier que cet état d'esprit n'ait fait accomplir un grand pas, un pas presque décisif dans la marche vers l'unité allemande.
Certains de nos agents, plus clairvoyants que les autres, jettent un cri d'alarme. Tel Bourgoing, notre ministre à Munich, qui écrit le 3 décembre 1840 :
« Ce ne sont guère que ceux des correspondants de nos journaux qui arrivent en Allemagne avec des idées toutes faites et qui examinent ce pays avec un esprit superficiel ou prévenu qui peuvent dire aujourd'hui que les populations nous y attendent, ou nous y verraient avec plaisir revenir comme les dispensateurs ou les protecteurs des libertés plus étendues... Ce désir de voir les institutions et les garanties représentatives se rapprocher des nôtres est uni à tant de jalousie inspirée par nos avantages divers, à tant de sentiments envieux, à tant d'absurdes préventions antifrançaises que, tout bien balancé, les soi-disant sympathies de l'Allemagne constitutionnelle ne sont que la plus chimérique des croyances.,. Cette nationalité germanique, qui est devenue aujourd'hui îe thème favori de tous les écrivains de ce pays, n'a pris réellement naissance qu'yen 1813... De même que les écrivains de 1813, ceux de 1840, qui les prennent pour modèles, ont reçu aujourd'hui pour tâche de montrer et de prouver à l'Allemagne tout le mal que nous lui avons fait alors... Aujourd'hui, on affecte de parler dans toute l'Allemagne, non point de l'ancienne alliance, mais du joug de la France... La génération actuelle est, au contraire, persuadée que tous nos alliés allemands de cette époque n'étaient que des victimes qui nous détestaient au fond du cœur. »
Bourgoing ajoutait que, dans leurs prédications patriotiques, les Allemands évoquaient sans cesse le souvenir de la guerre de trente ans, de celle sept ans, de celles du commencement de notre siècle et de celles où ils se battaient entre eux, aidés des étrangers, comme de dissensions intestines, dont ils devaient détester la mémoire. En outre, un souffle de pangermanisme commençait à agiter les esprits et se traduisait par une propagande ouverte en Belgique, en Hollande, en Suisse pour démontrer que ces pays se rattachaient à l'antique souche germaine. Les refrains populaires célébraient à l'envi l'unité germanique : « Il est incontestable, en un mot, et tous les symptômes concourent à le prouver, que l'esprit et la nationalité allemandes et la soUdarité fédérale sincère et unanime ont fait de grands progrès depuis vingt-cinq ans. » A cette soif d'unité se mêlait naturellement l'hostilité sourde contre la France. Bourgoing remarquait qu'on faisait chaque jour plus appel « aux souvenirs et aux passions de 1813 » et que « le sentiment fédéral était devenu patriotisme ». Au camp de Nuremberg où notre agent avait eu
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l'occasion de converser avec des officiers prussiens, il avait remarqué que « les souvenirs de l'alliance française, les traditions de fraternité d'armes étaient à peu près effacés ou remplacés par ceux des dernières campagnes faites contre nous. » Bourgoing signalait particulièrement l'enthousiasme de la jeunesse universitaire pour ces idées : « L'Allemagne ne songe pas à nous attaquer, mais il est certain que jamais elle n'a été plus décidée à faire cause commune en cas d'attaque de notre part. »
Il estimait enfin : « les provinces rhénanes, si on consultait la majorité de leur population, ne désirent point être réunies à la France. On est parvenu, en effet, à faire pénétrer dans ces contrées des idées de nationalité, de race et de langues. »
Certes, ces populations souffraient des querelles religieuses, mais elles étaient éminemment conservatrices, et bien qu'elles déplorassent l'hostilité de la Prusse contre le catholicisme (dont nous aurions certes pu tirer un précieux avantage, non pour une annexion, mais pour une communauté d'action), il ne semblait pas qu'elles voulussent se détacher de l'Allemagne à laquelle elles devaient, en somme, leur grande prospérité. Le nouveau roi de Prusse paraissait animé d'un esprit plus tolérant, mais on s'accordait à penser que « si la guerre avait lieu, il serait éminemment propre à provoquer, un mouvement national et à rallumer, au moyen de concessions désirées l'enthousiasme qui, en 1813, arma si rapidement toute la population prussienne. »
Le roi de Bavière lui-même venait d'envoyer à Arndt (1) son ordre du Mérite civil avec une lettre des plus élogieuses.
Bourgoing examinait ensuite l'état d'esprit des princes allem^Jxds et
(1) « La lecture de votre ouvrage si intéressant, si éminemment germanique, Le Rhin Heuve allemand, n^est pas la frontière de l'Allemagne, fut pour moi un véritable baume ; les sentiments qui animent vos pages ont trouvé de l'écho dans mon cœur s (Lettre du roi de Bavière à Arndt, 27 octobre 1840).
« La question rhénane continue à être vivement débattue ; une polémique s'est engagée à ce sujet entre la Presse allemande d'une part, Quinet, le Siècle et le National de l'autre • le mal antérieurement fait par nos journaux est peut-être irréparable ; désormais, l'opinion publique en Allemagne accusera d'hypocrisie toute protestation de désintéressement partie de la presse française » (Le préfet du Bas-Rhin au ministre de J'Intérieur, 30 novembre 1840).
La Gazette d'Augsbourg annonçait, à cette époque {fin novembre 1840) que « pour l'Allemagne, le temps des actions était venu, de ces actions qui ne peuvent s'accomplir pendant la paix. » Déjà, des publicistes allemands annonçaient l'absolue nécessité d'une guerre pour enfjrer dans les desseins providentiels sur la patrie allemande. Le cinquième volume des œuvres de Gentz faisait aussi sensation. Il considérait que la Russie ne saurait être vraiment dangereuse que par une alliance avec la France. En 1802 déjà, il prêchait l'onion intime de l'Allemagne pour faire face à cette éventualité. ; « La France est tort malade, disait-il, et personne ne peut savoir de quel côté elle se jettera dans ses rêves turieux. » — La cantate patriotique de Beker qui se chantait alors dans tous les théâtres et sui les bords du Rhin est aans toutes les mémoires.
acquérait cette conviction « Tous sont aujourd'hui imbus de pensées de nationalité allemande et pénétrés de l'idée que l'esprit fédéral et l'union compacte qu'il doit fonder sont les seules bases de grandeur, de force et d'indépendance que l'Allemagne puisse désirer... Le roi Louis de Bavière est aujourd'hui de tous les princes allemands celui qui a contre notre nation les préventions les plus vives et les plus invétérées... Nous n'aurions pas en Allemagne d'ennemi plus prononcé... Cette inimitié date de son court séjour dans Varmée de Napoléon qui le traita ulors avec trop peu de ménagements. »
Les sentiments peu sympathiques à la France des rois de Wurtemberg, de Saxe et de Hanovre étaient évidents : « La pensée de nationalité, la pensée fédérale fait taire toutes les autres. »
Bourgoing concluait enfin en répétant que l'Allemagne ne cherchait pas à nous attaquer, mais que si nous portions jamais nos armes sur le Rhin, nous rencontrerions sûrement un front compact et unique. « L'idée de se voir soutenue par l'Angleterre et la Russie ajoute encore à la confiance de l'Allemagne et à l'esprit d'imion de toutes ses parties. Que l'une de ces deux puisssinces soit un jour pour nous et cet esprit pourrait se modifier, mais, dans l'état actuel des choses, la raison nous conseille d'accepter toutes les conditions de paix compatibles avec notre honneur. »
L'analyse de Bourgoing sur l'Allemagne de cette époque contenait un grand avertissement pour la France à l'heure même où le ministre sarde à Berlin rappelait que « le roi de Prusse étant encore prince royal, avait dit un jour en parlant des Mémoires d'un homme d'Etat : « Il y a là-dedans des pages que nous ne parviendrons jamais à effacer », et c'était au sujet de la politique égoïste et indécise qu'avait suivie le Cabinet prussien pendant la République et l'Empire français (1). »
A cette époque paraissait dans une revue allemande. Die Wage, une étude de Frédéric Sass, que nous mentionnons ici, car elle fut rééditée pendant la guerre de 1914 à 1918 par les soins du professeur Franz Mammen. Cette étude intitulée : La grande Allemagne et la mer, et dont le titre seul était \m programme, incitait à la réunion de tous les Allemands en un seul bloc, et exigeait pour l'Allemagne un large accès à la mer. Nous citons ce passage de l'Introduction du professeur Mammen : « Ce que dit Frédéric Sass sor le rôle commercial de la Hollande à l'égard de l'Allemagne dans la question de la navigation sur le Rhin, mérite encore aujourd'hui l'examen le plus sérieux quand une décision sera prise dans la question de l'Escaut. Ce que F. Sass dit de la signification de l'Adriatique et de Trieste, non seulement pour l'Autriche,
(1) Le Comte di S. Martino au gouvernement sarde, 7 novembre 1840.
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mais pour la grande Allemagne, peut encore s'appliquer au présent, si l'on considère toute la question du Mittel Europa et ses cris d'alarme sur le développement de la Russie dans la mer Baltique touchent en plein la question du gain puissant qui résulterait pour nous de l'annexion de la Gourlande, de la Livonie, de l'Esthonie, d'Œsel et de Dago et celle de la Finlande, notre amical voisin, à l'Empire allemand et mettent ces questions dans une lumière où l'ont à peine placée les nombreuses publications parues dans ces dernières années sur ces grandes étendues de territoire dans l'Est. »
L'opinion des agents étrangers sur l'avenir de l'unité allemande s'accordait avec celle de Bourgoing (1). Il n'est pas indifférent de citer ici celle d'un Anglais : « La conduite de la France dans toute cette négociation de la question d'Orient a excité la plus grande désapprobation et le plus grand dégoût [en Bavière], non seulement dans le gouvernement, mais même dans l'esprit du peuple, même chez ceux qui entretenaient auparavant des dispositions favorables envers ce pays et j'ai toutes raisons de croire que ce sentiment est tout à fait universel, ce sentiment qui se répandra en Germanie et exercera, sans doute, une forte influence pour unir les divers États de la Confédération pour maintenir leur indépendance et leur mutuel intérêt. » Ainsi parlait lord Erskine, agent anglais à Munich, le 2 février 1841, Et encore : « La nuit dernière, dans un concert privé à la Cour, S. M. m'a parlé de la France comme d'une nation corrompue, débauchée et de toute la conversation et des manières de S. M., j'ai perçu qu'il existait dans son esprit la plus amère aversion contre l'arrogance et l'injustifiable violence du peuple français». (21 octobre 1840). Et encore : « Je crois qu'il n'y a aucun désir de la part des États de l'Allemagne du Sud d'attaquer ou d'injurier la France, mais il existe dans les esprits des souverains de ces pays de les préserver de la contagion des extravagantes doctrines et des prétentions du turbulent peuple français » (9 novembre 1840). Et encore : « (5 décembre 1840) Je viens justement d'un entretien avec le baron de Gise qui m'a formellement confirmé les assurances ci-dessus mentionnées et m'a informé que le général autrichien Hesse est attendu de Vienne demain et qu'il sera porteur des communications de ce gouvernement, lesquelles, m'a dit M. de Gise, seraient en conformité avec celles reçues de Prusse. En résumé, le baron
(1) Il y a heu de souligner ici les paroles de Metternich : « Il avait été réservé à M. Thier'' d'amener un résultat que vingt-cinq anéées de paix n'avaient pu produire, à savoir de faiie disparaître toutes les nuances d'opinion qui existaient entre les dilTérents gouvernements de la confédération sur les mesures qu'exigeaient la sûreté et la défense de la patrie commune » (Nesselrode avait hautement applaudi à ces paroles (Mey- •enbug à Metternich, 20 novembre /2 décembre 1840).
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de Gise ajoute qu'un grand point a été acquis pour les intérêts de l'Allemagne et de tous les Etats qui la composent, et qu'est ainsi préparée la future unité de leurs efïorts pour la protection commune de toute attaque contre quelque partie de la Confédération. M. de Gise m'a exprimé sa plus chaleureuse satisfaction sur la part que le gouvernement britannique a prise dans toute cette affaire, »
Le marquis Pallavicini, ministre sarde en Bavière, n'est pas moins catégorique (17 octobre 1840) :•« Cette idée de l'unité germanique a, depuis un an, fait de grands progrès et toutes les gazettes entretiennent des articles à ce sujet ; dans les réunions des naturalistes, à Erlangen, et des philologues à Gotha, ces sentiments ont été aussi généralement exprimés. Aussi, quand la France suppose trouver en Allemagne un esprit de sympathie, elle se trompe, en général ; il y a bien quelques partisans, mais les masses sont animées d'un esprit d'indépendance ;... il est vraiment étonnant d'entendre comme on parle hautement de la formation d'une nation et de sa représentation. Voilà ce qui semble être le but du travail de la Prusse ; elle est surtout le centre de ce travail et de ces espérances. »
Et le 31 octobre 1840 : « Dans ce moment, la vitalité allemande prend sa source dans l'association du Zollverein dont la Prusse est la clef, et la - Confédération est plutôt pour exécuter ses résolutions que pour en prendre, L'Autriche est passive. »
De même le comte Costa, agent sarde en Prusse (23 octobre 1840) : G Le comte Bresson a tenu à peu près les mêmes propos à quelques envoyés des petites Cours d'Allemagne. Ils lui ont répondu que s'unir à la France dans cette occasion, ce serait vouloir perdre leur nationalité allemande à laquelle on travaille depuis si longtemps et qui est maintenant en bonne voie de se consolider. Leur réponse a été approuvée par leurs Cours respectives. »
Et le ministre belge à Berlin (2 décembre 1840) : « L'anniversaire de la naissance de la reine de Prusse a été célébré dans tout le royaume avec beaucoup de solennité, A la fête de Potsdam on a chanté le nouveau chant allemand ou anti-français : Sie soïlen ihn nicht hahen ». Le comte Bresson a témoigné à ce sujet un très grand mécontentement, maïs les personnes qui racontent cet incident, ajoutent : « Comme nous ne sommes plus en 1830, nous n'avons plus peur des fureurs du comte Bresson. » Je crois, que ce mot peint avec exactitude les dispositions des esprits passées et présentes en Allemagne.»
Le ton de la presse allemande n'était pas moins significatif. Telle la Gazette de Cologne : « L'Allemagne n'a plus maintenant, comme autrefois, cinq cents souverains ; elle n'est soumise qu'à trente têtes couronnées. ...Il n'est pas aussi aisé aujourd'hui qu'autrefois d'envahir le
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territoire allemand. Les Français apprendront bientôt que les Allemands d'aujourd'hui ne sont pas ceux d'autrefois » (fm novembre 1840).
La Gazette d'Augsbourg conjure les Allemands d'oublier toutes leurs dissensions religieuses et politiques, les rivalités locales pour veiller aux intérêts allemands. Vigilance et union, voilà la formule de ralliement (fin novembre 1840).
Une lettre datée de Heidelberg et adressée au Constitutionnel, (fin décembre 1840) déclare que les souverains allemands profitent du discrédit dans lequel est tombée la France pour exciter contre elle la haine des Allemands. L'abandon de la Belgique, de l'Italie, de la Pologne, est chaque jour cité comme une preuve du peu de foi à ajouter aux promesses du gouvernement français ; l'abandon de Mehemet Ali est considéré comme une preuve de la faiblesse de la France ; et, qui plus est, les patriotes allemands qui ont été trompés en 1814 et en 1815 par leurs souverains, semblent prêts à une croisade contre la France. Le prince de Metternich a permis en Autriche la publication du chant de Beker ; « Le libre Rhin, ils ne V auront -pas. »
Autre lettre de la fm d'octobre 1840 par le Courrier du Bas-Rhin: « Je sais que la question des frontières du Rhin alarme assez le roi de Prusse pour qu'il cherche par tous les moyens possibles à ranimer chez son peuple les sentiments de 1813 (1). Examinez de près tous les discours tenus par le nouveau Roi depuis son avènement et vous verrez qu'ils ne cachent pas le désir de détruire parmi ses sujets toute sympathie pour le drapeau tricolore. Sa réponse à la pétition relative à la représentation nationale en Prusse n'est, au fond, qu'une critique amère de nos institutions, »
Enfin, VEcho du Peuple allemand (début de novembre 1840) : « La France se trouve, en ce moment, dans une fâcheuse situation ; les circonstances sont telles qu'elle est obligée de s'engager dans une guerre européenne, sous peine de perdre sa dignité et l'estime des peuples. ...Les Français ne veulent pas comprendre que l'opinion publique dans les autres pays leur est hostile... En Allemagne, journaux censurés et non censurés sont d^ accord pour attaquer la France. On veut faire croire
(1) Plusieurs agents étrangers faisaient alors observer que la Prusse avait cru le moment venu pour se mettre à la tête du mouvement allemand qui se développai t sous l'influence de la position menaçante que prenait la France. D'abord le nouveau roi, parvenu au trône réhabilita les patriotes de 1814 qui s'étaient, distingués dans le mouvement contre Napoléon et qui, en 1830, avaient été disgracié, pour avoir renouvelé leurs démonstrations libérales ; il avait rapproché de sa personne Humbolt et ses tendances avaieiit été si visibles que les États de Kœnigsberg demandèrent une constitution. Alors le Roi s'est aperçu qu'il avait été trop loin et il avait saisi avec empressement l'occasion des armements de la France pour tourner sur ce point l'enthousiasme national et se mettre à la tête de l'Allemagne.
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à Paris que les patriotes de l'Allemagne seraient favorables à la France, C'est une erreur. »
La Gazette Universelle de Leipzich faisait remarquer à la m^'me époqua que l'Allemagne et l'Autriche (1) pouvaient mettre sur pied huit cent mille hommes et deux mille pièces de canon. « Si Ton joignait à ces forces celles de la Russie, de l'Angleterre et de la Sardaigne, la France aurait à lutter contre un million d'hommes et trois mille pièces de canon. » La Naval et Military Gazette dénombrait orgueilleusement, au début de novembre, leurs forces dans la Méditerranée, forces formidables, en effet : vingt-et-un navires de guerre, quinze bateaux à vapeur attachés au service de l'escadre. Suivait la comparaison : « Le montant de la force navale française dans le Levant est de onze vaisseaux de ligne et quatre ou cinq prêts à entrer en mer à Toulon ; ils n'ont pas de bateau à vapeur de la force de plus de deux cent vingt chevaux. »
Telle était la situation lorsqu' arriva la nouvelle de la démission de Thiers (2).
(1) Le roi de Wurtemberg avait exprimé à l'agent anglais à Stuttgard des vœux pour la chute de Thiers « Merci à M. de Metternich, avait-il dit non sans ironie, qui a n longtemps empêché qu'on construisît des forteresses pour notre défense. Mais il n'a plus d'influence parmi nous ; sa politique a toujours été de faire dominer les intérêts de l'Autriche aux dépens du reste de la Germanie » 9 oct. 1840 (Record Office). Le Roi considérait d'ailleurs l'armée autrichienne comme un facteur insuffisant en cas de guerre. Ce en quoi il ne se trompait guère.
Ces faits en disaient long sur les rapports de l'Autriche et des petits États allemands.
(2) La Suède, l'ancienne et fidèle alliée de la France, s'était détachée d'elle depuis ïà Révolution et devenait maintenant presque hostile. Le roi de Suède le constatait ouvertement. Le comte Matuszevic, ministre russe à Stockholm, lui ayant expressément déclaré que les quatre puissances signataires de la convention du 15 juillet se garderaient d'attaquer la France, et qu'en revanche, si, malgré cela, la France les attaquait, elles ne reculeraient, point devant une lutte où elles auraient en leur faveur la justice incontestable de leur cause, le Roi répliqua vivement : « Et pourquoi les grandes puissances ne se déclareraient-elles pas ouvertement contre ces attentats révolutionnaires qui tourmentent l'Europe ? Pourquoi ne feraient-elles pas un appel aux puissances de second ordre, afin d'établir une union générale contre les révolutions et la guerre ? » {Record Office, Londres). Le Roi avait, en outre, fait les déclarations suivantes : « Approbation complète de la convention , du 15 juillet, neutralité. Mais si la Russie et l'Angleterre le jugeaient utile, ordre au consul de Suède à Alexandrie de faire à Mehemet Ali une déclaration d'opinion dans le sens des alliés. De même, si la Russie et l'Angleterre le jugeaient utile pour le cas où se prolongerait la résistance de Mehemet Ali, présence de quelques bâtiments de guerre suédois avec les escadres alliées dans lés démonstrations navales qui seraient faites par ces dernières, présence qui produirait une impression morale salutaire en prouvant à Mehemet Ali que la politique de la Suède était entièrement d'accord avec celle des quatre Cours » {Record Office, Londres) 7 nov. 1840. Peu après, 1^ ministre des Affaires étrangères suédois déclarait d'accord avec le Roi, que « la Suède, en cas de rupture entre la France et les autres puissances, ou de quelque grave complication, serait prête à adopter une autre conduite et à prêter l'oreille aux propositions de l'Angleterre et de la Russie agissant de concert » {Record Office) 7 nov. 1840. Le consul général de Suède à Alexandrie avait, en outre, reçu l'ordre d'insister auprès de Mehemet Ali pour qu'il acceptât le point de vue des quatre puissances alliées.
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L'Europe accueillit avec joie la chute du ministre qui, pour elle, représentait le parti de la guerre. On le savait, de ce fait, en désaccord avec le Roi et Guizot, plus timorés devant les risques d'une conflagration où la France serait seule devant tous lesr Etats ligués contre elle. Danger extérieur, danger intérieur se dressaient également devant elle : la révolution suit généralement de près la défaite... Le récent attentat contre la vie de Louis-Philippe (1) n'était pas pour atténuer ces craintes (2).
Le discours du trône préparé par les ministres pour la séance du 28 octobre, différait de celui que le Roi avait lui-même préparé. Les ministres offrirent leur démission qui fut acceptée. Certes il était douloureux de voir la France céder à la pression des puissances étrangères qui réclamaient la démission de Thiers, et de subir ainsi l'humiliation. Des protestations s'élevaient véhémentes et passionnées ; il fallut toute la sagesse du roi Louis-Philippe pour ne pas céder à ce légitime sentiment de révolte. La Quotidienne le comprenait quand elle écrivait (3): « Le patriotisme de 1830 aboutit à nous faire mettre en état de blocus par l'Angleterre et par les autres puissances. Il a consisté à mettre la France à la suite et à la merci de l'Angleterre. L'Angleterre a pris au sérieux ces paroles fameuses de M. Thiers : « L'alliance anglaise est la forme morale dli gouvernement à l'extérieur. »
Au commencement du xx^ siècle, l'Angleterre a compris que son intérêt, bien entendu, devait la pousser du côté de la France à laquelle elle a ensuite rendu d'inappréciables services que l'histoire enregistrera avec une infinie gratitude. Mais pourquoi n'en pût il être de même en 1840 ?
Dans des entretiens privés avec ses collègues du Corps diplomatique à Berlin, le comte Bresson avait fait l'aveu imprudent, et aussitôt répété, que la guerre « serait la chute de la dynastie régnante (4) ».
Dans le discours. du trône du 5 novembre, le Roi s'exprimait en ces termes : « Les mesures que l'empereur d'Autriche, la reine de la Grande- Bretagne, le roi de Prusse et l'empereur de Russie ont prises de concert pour régler les rapports du Sultan et du pacha d'Egypte m'ont imposé
(1) Forbes, agent anglais à Dresde, écrivait à Palmerston (7 novembre 1840), que les attentats contre Louis-Philippe avaient excité la réprobation générale et que les Allemands méprisaient les Français {Record Office).
(2) L'agitation régnait à l'état endémique. A Toulouse, à Marseille et dans d'autres villes, des menaces avaient été proférées contre les consulats de Russie et d'Angleterre. Il est vrai qu'une députation, composée en partie de radicaux anglais, était venue à Paris pour donner à Thiers une marque de sympathie, mais elle ne représentait qu'une minorité infime.
(3) 6 août 1840.
(4) Le comte di S. Martine, agent sarde à Berlin, au gouvernement sarde, 7 novembre 1840.
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de grands devoirs... Je continue d'espérer que la paix générale ne sera point troublée... Elle est nécessaire à l'intérêt commun de l'Europe, au bonheur de tous les peuples et au progrès de la civilisation... Je compte sur vous pour m'aider à la maintenir... L'impuissance n'a pas découragé les passions anarchiques. Sous quelque forme qu'elles se présentent, mon gouvernement trouvera dans les lois existantes et dans le ferme maintien des libertés publiques, les armes nécessaires pour les réprimer. « La presse, presque entière, avait gardé sur ce discours une attitude réservée. En face des conjonctures où la France se trouvait placée. Le Siècle disait : « Le silence le plus expressif régnait sur tous les bancs dans l'autre moitié de l'Assemblée... le Roi, à la fin de son discours, a paru s'émouvoir plus qu'il ne convenait peut-être à la solennité de cette occasion dans laquelle le gouvernement parlait à l'Europe au nom de la France. Les cris ont redoublé à droite; de l'autre côté encore, V immobilité et le silence. Nous sommes convaincus encore que si ce contraste n'a point troublé les ministres du 30 octobre, il aura fait, du moins, quelque impression sur l'esprit des ambassadeurs et leur aura appris que tout le monde, en France, ne se résigne pas à la situation qu'accepte sans hésiter notre gouvernement. »
L'Adresse de la Chambre des Pairs était pleine de dignité triste. Celle de la Chambre des Députés avait soulevé les plus vives critiques, car, sous l'euphémisme des expressions, perçait le désir de la paix à tout prix. La presse étrangère l'avait relevé comme une preuve nouvelle de l'utilité de l'union des puissances contre la France. Telle la Gazette des Postes de Francfort (1) : « Aussi longtemps que le roi des Français ne verra d'autre garantie du maintien de la paix que l'espoir que son gouvernement parviendra à se rendre maître de l'anarchie dans l'intérieur de la France, aucune confiance solide ne s'établira à cet égard (2). »
(1) Fin novembre 1840.
(2) La presse étrangère haussait ironiquement le ton. Ainsi le Times (fin octobre) : « Le moment est venu de passer le Rubicon ; il faut dédaigner les menaces de la France et rabaisser son esprit. »
Le Standard : « Tout ce que les nations auraient dédaigné d'accorder à V insolent incendiaire que le Roi a renvoyé et puni elles presseront le Roi de l'accepter. Il est bon que la France sache tout ce qu'elle doit au caractère de son Roi. Toutefois, ne nous hâtons pas de compter sur une déclaration pacifique de la part du gouvernement français, vu l'effervescence qui règne en France. ...Qu'il nous suffise da savoir que l'on a tourné ]a difficulté et que l'Europe est rentrée dans la voie sûre. On s'est rendu maître de l'incendie, ne nous plaignons pas s'il s'échappe un peu de fumée de ses cendres. »
Le Journal de Francfort : « M. de Grollmann, qui devait partir pour Vienne, prend part à la commission extraordinaire nommée par le Roi pour établir un plan de défense générale de toute l'Allemagne contre l'éventualité d'une invasion française par les frontières du Rhin. Au nombre des mesures préventives adoptées par cette commission, il faut compter le départ des commandants généraux Thile, Pfuel et Nostiz, chargés d'organiser leiu-s corps respectifs sur le pied de guerre. ...Hier, le général Hayde,
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La France même aurait-elle pu se flatter de rem,porter la victoire, si la guerre eût éclaté ? « Si M. Thiers, écrivait Palmerston, le 20 octobre, à lord Granville, devait continuer dans Ja voie où il s'est engagé et qu'il étendit davantage encore les armements de la France, il est impossible que l'Europe ne croit pas, quelles que soient les raisons qu'il pourra en donner, que les intentions et les desseins réels de la France ne soient pas les mêmes que ceux qui, pendant la République et l'Empire, avaient dressé l'Europe contre leur agression. » N'était-ce pas là un avertissement des plus nets ?
Et à lord Ponsonby (1) : « La France ne soutiendra pas Mehemet Ali par les armes ; elle n'est pas capable de le faire parce qu'elle se placerait elle-même en collision avec les quatre grandes puissances et ni son armée, ni sa marine ne sont assez fortes pour cela. Sur mer, la France est grandement inférieure à l'Angleterre seule, et beaucoup plus encore, si cette dernière était unie à la Russie. Sur terre, avec tous ses armements récents, elle n'a pas plus que son contingent de paix sous les armes. La retraite de M.Thiers et de ses collègues est une sûre garantie pour l'Europe que la France ne fera pas la guerre pour soutenir Mehemet Ali. ))
Les déclarations de Guizot à Palmerston, en quittant Londres pour venir prendre le portefeuille des Affaires étrangères, dans le nouveau Cabinet Soult, avaient été « qu'un de ses premiers objectifs serait de rétablir la bonne entente entre la France et l'Angleterre, non seulement au regard des affaires turques, mais de toutes les autres questions (2) ». Mais Guizot avait ajouté que le gouvernement anglais devait aider la France pour trouver quelque arrangement conforme à l'honneur et aux sentiments des deux pays et de toutes les parties intéressées. Palmerston avait répondu que le gouvernement anglais avait le plus vif désir que la bonne entente fût rétablie entre les deux gouvernements, surtout sur la question turque. La France avait dit que c'était une des questions
commandant la 11« division de réserve, a reçu l'ordre de partir immédiatement pour Breslau. Ce fait n'est que le prélude de l'appel général et prochain de toute la landwehr. »
Gmzot, par ses déclarations si nettement pacifistes, inspirait plus de confiance à l'Europe. Comment, d'un autre côté, la presse française d'opposition, accueillait-elle Guizot. Le Courrier Français (15 nov.) : « On accepte l'arrêt de l'étranger dans les termes mêmes dont il a plu à l'étranger de se servir. Notre gouvernement fait amende honorable à l'Europe avec l'humilité d'un coupable qui s'estime heureux qu'on ne lui inflige pas une plus dure correction. Dépendre de l'étranger et laisser voir que l'on dépend de lui 1
Le Constitutionnel tenait un langage analogue. La presse ministérielle soutenadt le gouvernement, qui avait compris les tristes réalités de l'heure.
(1) 27 octobre 1840.
(2) Palmerston à Granville, 27 octobre 1840.
424 LA CRISE d'orient de 1839 a 1841 et l'europe
qui lui tenaient le plus à cœur que Mehemet Ali restât gouverneur de l'Egypte. D'un autre côté, les grandes puissances attachent la plus grande importance à ce que le Sultan soit remis en possession de son autorité directe sur toute la Syrie, Palmerston avait fait remarquer que ces deux desiderata étaient parfaitement compatibles. Que cet objectif serait probablement atteint par le succès rapide des opérations des alliés en Syrie, que les quatre puissances ne désiraient nullement que Mehemet Ali fût dépossédé de l'Egypte ; si par une prompte soumission il justifiait la faveur de son souverain. « M. Guizot ne semble pas, cependant, disposé à acquiescer entièrement à ce plan. Il dit que la France a toujours été pour le maintien du statu quode Kutahieh, et que les quatre puissances l'avaient été également jusqu'à ces derniers temps,, où elles avaient changé d'opinion en pensant qu'il fallait rétablir la Syrie sous l'autorité directe du Sultan. Il ne faut pas attendre que la France sacrifie simplement ses opinions parce que les autres puissances ont changé les leurs ; elles doivent donc modifier les arrangements du traité pour permettre au roi de France de maintenir la paix. J'ai répondu que les quatre puissances avaient jugé nécessaire d'abroger l'arrangement de Kutahieh parce qu'il était incompatible avec la paix de l'Empire turc. La France ne cède pas par une considération d'amour-propre, et tient à ses opinions, simplement parce qu'elle les a mises en avant, tandis que les quatre puissances tiennent à leurs vues, parce qu'elles sont convaincues qu'elles sont conformes au but essentiel qui est la paix de l'Europe et la préservation de l'équilibre européen... »
Guizot avait répliqué que s'il assumait les fonctions de ministre, il ferait alors de Paris sa communication au gouvernement anglais (1).
A tort ou à raison, Guizot représentait l'homme de la paix, même de la paix à tout prix et, à ce titre, inspirait confiance aux Cabinets euro^ péens (2).
Le roi de France disait à lord Granville (3) qu'il estimait avoir droit d'espérer, après avoir sacrifié quelques-unes de ses vues au maintien de la paix, que les autres puissances l'aideraient à atteindre ce but. Il demandait donc qu'on donnât au fils de Mehemet Ali un pachalik additionnel, et il jugeait que ce ne- serait pas incompatible avec les articles du traité du 15 juillet. Mais lord Granville ne partageait
(1) Palmerston à Granville, 27 octobre 1840.
(2) « Une grave erreur de M. Thiers a été aussi de croire qu'il y avait quelque chose à faire auprès du gouvernement autrichien, après la signatiu-e du traité du 15 juillet. On chargeait toujours le comte de Sainte- Aulaire d'agir à Kœnigswart au lieu de donner des pouvoirs à M. Guizot à Londres. Une jalousie personnelle a pu contribuer à cette fausse tactique qui n'a fait que compliquer les difficultés » (Le baron O'Sullivan de Grass à Lebeau, 22 novembre 1840).
(3) Lord Granville à Palmerston, 27 octobre 1840.
LES ÉVÉNEMENTS DE FRANCE ET l'uNITÉ ALLEMANDE 425
point cette opinion. Puis, Guizot avait admis « que le Sultan ne pourrait raisonnablement refuser d'abandonner les Syriens qui avaient levé l'étendard turc et rétabli l'autorité de la Porte ; mais il avait suggéré que quelque compensation pourrait être trouvée pour Mehemet Ali, en lui abandonnant Candie. A moins que quelque concession de cette sorte ne soit faite par les alliés, la France ne peut concourir à aucun arrangement pacifique entre le Sultan ou le Vice-roi, ou exercer son influence pour amener ce dernier à accepter les conditions de paix qui lui seraient imposées (1) ».
Il semble que lord Granville se montrait moins intransigeant sur cette dernière proposition : « Je regretterais beaucoup d'apprendre que ni la proposition elle-même, ni quelque modification à sa teneur ne seraient adoptées par V. S., parce que, malgré la grande majorité inespérée^ obtenue par les ministres, sur la première expérience de force à la Chambre, je crains qu'il n'y ait de grandes difficultés d'arriver à la politique pacifique annoncée par le discours du Roi, s'il est démontré aux Chambres que les puissances parties à la convention de juillet sont déterminées à mettre à exécution les arrangements de cette convention sans que la France ait voix à la question (2). »
On voit combien la France abandonnait de ses prétentions premières. Mais même après ces concessions, l'Angleterre semblait encore intraitable pour toute concession à Mehemet Ali en dehors de l'Egypte : « J'ai dit à Bourqueney que nos succès en Syrie avaient été si rapides et si remarquables que nous pouvons assurer que l'autorité du Sultan est virtuellement rétablie sur toute cette province et que le mécontentement des Egyptiens est représenté comme si grand qu'il n'est pas impossible que l'autorité de Mehemet Ali ne soit renversée par le peuple lui-même (3)... » « Guizot paraît, en vérité, avoir été guidé par la supposition que le traité de juillet dernier ne doit pas être mis à exécution, et que la seule chose à considérer était le mode le moins désagréable pour les parties contractantes de briser le traité. Mais les alliés entendent que le traité soit exécuté, et c'est pourquoi il est vain de discuter sur les différents points de l'annuler (4). »
Ainsi, malgré la satisfaction donnée à l'Angleterre par la démission de Thiers, celle-ci n'abandonnait aucune de ses anciennes prétentions en ce qui concernait l'Orient. En effet, le 14 novembre, lord Palmerston faisait savoir aux lords de l'Amirauté que « les quatre puissances qui sont, avec la Porte, parties au traité du 15 juillet, ont résolu de demander
(1) Granville à Palmerston, 6 novembre 1840.
(2) Id.„ 9 novembre 1840.
(3) Palmerston à Granville, 12 novembre 184-0. <4) Id.
426 LA CRISE d'orient de 1839 a 1841 et l'europe
à la Porte, par l'intermédiaire de leurs représentants à Constantinople, que si Meheinet Ali se soumet promptement et restitue sans délai la flotte turque, s'il fait évacuer la Syrie par ses troupes, ainsi que le district d'Adana, l'île de Candie, l'Arabie et les villes saintes, le Sultan abroge le décret qui frappait Mehemet Ali de déchéance et le réintègre dans le gouvernement du pachalik d'Egypte.
En outre de cette résolution, il a été décidé par les représentants des quatre puissances à Londres, que les intentions des quatre puissances à cet égard devront être portées à la connaissance de Mehemet Ali par l'amiral commandant les forces navales dans la Méditerranée. »
Palmersion signifiait donc aux lords de l'Amirauté que des instructions dussent être données à Sir Robert Stopford pour qu'il envoyât sans retard un officier compétent à Alexandrie pour faire à Mehemet Ali les susdites communications.
Il semblait que Mehemet Ali dût accepter cette solution, car on venait de recevoir à Alexandrie la nouvelle de la défection de l'émir Béchir et de la désertion de plusieurs régiments au service du Pacha. Soliman Pacha avait été forcé d'évacuer Be3n:'outh et cherchait à faire sa jonction avec Ibrahim (1) : « Mehemet Ali est loin d'avoir la même confiance dans la position qu'il occupait. Et je crois que je ne m'avance pas en disant qu'il a maintenant renoncé à l'espoir de retenir la Syrie, s'il est abandonné à ses propres ressources et que, dans ses efforts présents, il est guidé par le vain espoir que lui suggèrent les agents français que si son fils Ibrahim tient jusqu'au printemps, la négociation française le sauvera et lui assurera la possession de ces provinces (2). »
Un tel langage ne devait certes pas ramener Palmerston à plus de conciliation, bien au contraire. Le découragement de Mehemet Ali perçait trop ; par une conversation du baron de Rothschild avec Duchâtel, Palmerston en avait eu connaissance (3). « Si les puissances alliées refusaient à la France sous le ministère de M. Thiers les concessions que celui-ci demandait pom* que la totalité, ou, du moins, ime importante partie de la Syrie fussent laissées à Mehemet Ali (4), les puissances alliées, en agissant ainsi n'étaient pas sous l'influence de quelque sentiment personnel d'animosité contre M. Thiers, mais parce que cet arrangement était la destruction de l'intégrité de l'Empire ottoman, préjudiciable à l'indépendance du Sultan et à l'équilibre européen, et dangereux pour la paix générale de l'Europe. Aucune de
(1) Larking, agent anglais à Alexandrie, à Palmerston, 28 octobre 1840.
(2) Id., 28 octobre 1840.
(3) Palmerston à Granville, 24 novembre 1840.
(4) Id., 20 novembre 1840.
LES ÉVÉNEMENTS DE FRANCE ET l'uNITÉ ALLEMANDE 427
ces considérations ne peut être modifiée par cette circonstance que M. Guizot a succédé à M. Thiers. »
Sur ces entrefaites, le baron de Bulow était venu voir Bourquenery « au nom du Roi et par son ordre exprès » pour travailler à la réconciliation de la France et de l'Europe. L'agent prussien à Londres, après avoir répété à notre chargé d'Affaires les arguments connus sur l'abstention de la France lors de la signature de la convention du 15 juillet et les intentions des alliés, proposait un système de transaction (1). Le traité du 15 juillet disparaîtrait et ferait place à un acte général à six, dans lequel on réintégrerait les principes de clôture des deux détroits, et qui contiendrait les nouvelles stipulations territoriales, telles que l'événement les aurait faites.
Si la Syrie est perdue tout entière par le sort des armes, la France a-t-elle jamais songé à la recouvrer, par la force, au pro>fit de ceux qui n'ont pas su la conserver et la défendre ?
Si au contraire, les moyens coercitifs n'ont pas réussi dans toute la portée que nous leur attribuions, et bien, les quatre puissances ne se sont pas engagées à faire elles-mêmes ce que les populations n'ont pu accomj lir ; et elles annulent l'article du traité qui, au delà d'un délai fixe, enlevait irrévocablement au Vice-roi le plus important de ses pacbaliks.
Tous les amours-propres sont conciliés, et la paix de l'Europe reçoit
une nouvelle consécration « Que cette mission de M. de Bulow échoue
ou réussisse, je la considère comme le dernier pas fait ici dans la voie des négociations, ajoutait Bourqueney. »
A cela Guizot avait répondu : « Dans l'état actuel des choses en Orient, et tant que.Mehemet Ali restera maître d'une portion considérable de la Syrie, je n'aperçois que deux propositions auxquelles il nous soit possible d'accéder :
« L'une, qui amènerait une solution complète et définitive, serait celle qui accorderait? à Mehemet Ali quelque chose de plus que le traité du 15 juillet ; l'autre, rappelant sous un rapport, celle de M. de Bulow consisterait à convenir d'une suspension d'armes à jour fixe, avec la pensée d'ouvrir une négociation qui embrasserait à la fois, comme éléments de compensation et d'échanges, les portions du territoire syrien respectivement occupées, soit en deçà, soit au delà du Liban par les alliés de la Pqrte et par Ibrahim Pacha, au moment même où l'armistice serait déclaré.
« Ce sont là, quant à présent, les deux seules combinaisons qui, si
(1) Bourqueney à Guizot, 2 novembre 1840.
428 LA CRISE d'orient de 1839 a 1841 et l*europe
elles nous étaient présentées, dussent, je pense, nous décider à sortir de notre isolement (1). »
Mais les projets transactionnels du baron de Bulow avaient été singulièrement contrariés par ce que Metternich écrivait à Neumann : « La Syrie est perdue, irrévocablement perdue ; ne laissons aucune illusion à la France ; c'est de l'Egypte, de l'Egypte seule qu'il s'agit aujourd'bui ; que Mehemet Ali se soumette sans retard, ou la question d'Egypte est soulevée. » ... Ce même courrier apportait enfin la nouvelle que le Cabinet autrichien avait refusé d'adhérer à la dépêche de lord Palmerston à lord Ponsonby relativement à la déchéance du Viceroi ; le Cabinet autrichien posait, en principe, que la soumission absolue du Vice-roi devait précéder tout conseil des puissances alliées à. la Porte, pour l'engager à maintenir le Vice-roi en possession du pachalik héréditaire de l'Egypte (2).
Ce qu'apprenant Bulow s'était écrié : « Les événements ont été trop vite ; ma mission a échoué en Syrie avant de commencer à Londres (3). » Les événements militaires ne se précipitaient pas comme l'aurait cru l'Angleterre. Sir R. Stopford envisageait la nécessité de faire hiverner à Malte la plus grande partie de la flotte. Le nouveau commandant général des troupes débarquées, à son arrivée sur le théâtre de la guerre, annonçait qu'il aurait à réorganiser la masse informe de Turcs et de montagnards. Saint- Jean d'Acre n'avait pas été attaqué et Ibrahim se préparait à une action. Il semblait donc que les espérances prématurées de lord Palmerston étant déçues, il dût se montrer plus conciliant sur la question des territoires syriens. Son récent langage ne l'indiquait point, toutefois il assurait : « que l'intention des quatre puissances n'est pas que Mehemet Ali soit dépossédé de l'Egypte. Elles engagent la Porte à révoquer la déchéance prononcée. En droit, elles ne peuvent davantage. Mehemet Ali n'est qu'un pacha révolté, mais nous savons l'intérêt que la France attache à la conservation de son existence en Egypte. Nous espérons donc qu'il se soumettra sans arriére-pensée ni restriction, et qu'il accédera à toutes les conditions du traité, notamment à celles de Vartide 5 de Vacte séparé ; mais si, aveuglé encore sous l'impulsion des mauvais conseUs qu'il a reçus, il refusait de rentrer dans les limites assignées, nous serions bien forcés de l'y contraindre. Nous ne pourrions pas consentir à ce qu'il restât en armes, menaçant sans cesse la Syrie et prêt à saisir la première circonstance favorable pour y pousser ses soldats. Les troupes turques, secon-
(1) Guizot à Bourqueney, 4 novembre 1840.
(2) Bourqueney à Guizot, 13 novembre 1840.
(3) Id.
LBS ÉVÉNEMENTS DE FRANCE ET l'UNITÉ ALLEMANDE 429
dées par les vaisseaux des alliés, entreraient donc en Egypte, et la disposition des habitants est telle que Mehemet Ali serait vraisemblablement bientôt renversé.
Si ce cas extrême arrivait, la France ne ferait pas la guerre. Je connais le caractère français : vous êtes fiers, vous êtes vifs ; cependant vous avez trop d'esprit pour ne pas entendre la raison. Où serait le motif de la guerre ? Quel manifeste pourriez- vous rédiger ? Il ne s'agit, pour notre part, que d'assister ime puissance amie de la France dans une lutte qui a pour but de faire rentrer dans le devoir un de ses gouverneurs, et de rendre à son Empire cette intégrité que vous aviez réclamée. J'admets que vous ayez intérêt à ce que l'Egypte ne soit pas sous l'influence de l'Angleterre ; mais nous pouvons aussi demander qu'elle ne soit pas sous une influence qui nous soit contraire. Je ne vois pas comment la France serait lésée si l'Egypte était replacée sous l'administration directe de la Porte, administration plus modérée et plus avantageuse au pays...
« La France ne pourrait aller au secours de Mehemet Ali. Elle ne ferait, par conséquent, que saisir un prétexte de revenir sur les traités de 1815 et de rentrer dans la carrière des conquêtes. Or, sur ce terrain, l'Europe ne la craint point. Nous reconnaissons la bravoure et les talents de la marine française ; mais, à mérite égal, la supériorité numérique nous assurerait la domination de la mer. Sur le Rhin, les Allemands se défendraient avec union et fermeté, et vous trouveriez chez eux la même résistance à une injuste agression qu'elle la trouverait chez vous (1). »
Ainsi, à la fin de novembre, Palmerston restait bien sur le terrain où il s'était sans cesse placé, nettement intransigeant en ce qui concernait la Syrie. Dans une lettre particulière (2), Palmerston s'exprimait d'ailleurs ainsi : « Je crois que nous serons dispensés de laisser à Mehemet Ali une partie quelconque de la Syrie. 11 s'affaiblit de plus en plus et il sera forcé de l'évacuer tout entière. M. de Metternich est de cet avis... Le duc de Wellington s'est également prononcé récemment avec force contre toute occupation d'une partie de la Syrie, et surtout de la forteresse, par Mehemet Ali, M. de Metternich n'est point le seul dont le succès ait enflé le courage. »
La prise d'Acre vint susciter l'enthousiasme britannique (3). Si Mehe-
(1) Aff. étr. fs. Angleterre, 28 novembre 1840. Conversation avec Palmerston d'un ami de M. Guizot qui en transmet des fragments à ce derniar (Lettre particulière).
(2) Bresson à Guizot, 30 novembre 1840.
(3) Nesselrode félicita Meysenhug de la part prise par l'archiduc Frédéric à cet événement. L'archiduc avait planté de sa main l'étendard du Sultan sur les remparts (Meysenbug à Metternich, le 12/24 novembre 1840). Le Tsar, pour ce haut fait, loi conféra l'ordre de Saint-André. L'agent russe à Constantinople, en rapportant la dâ»
430 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'europe
met Ali ne se soumettait pas maintenant aux conditions indiquées par les puissances, peut-être pourrait-on en profiter pour le déposséder de l'Egypte.
Le langage de Palmerston vis-à-vis de Bourqueney à la fin de novembre 1840, manquait de précision : c'était un adversaire tien subtil, en vérité, et pour qui les concessions arrachées à la France comptaient peu. « Au fond, écrivait Bourqueney à Guizot, Palmerston croit à la soumission de Mehemet Ali, mais si celui-ci ne se soumet pas, il voudrait avoir réservé sa liberté d'action. Tant qu'il ne le fera ici que par des paroles, je ne suis pas inquiet ; ma seule sollicitude se porte sur quelque démarche ordonnée de Londres sur le théâtre même des événements (1). » Le baron de Buîow et le prince Esterhazy eux-mcmes démêlèrent mal la pensée du ministre anglais. Il est permis aujourd'hui d'avancer que le vœu secret de Palmerston était la complète élimination de Mehemet Ali de l'Orient, car le même coup aurait en même temps frappé le Pacha et la France.
En Russie également, ces événements ne pouvaient qu'affermir encore la politique hostile à la France. Le chargé d'Afi'aires d'Autriche et le ministre de Prusse s'efforçaient en vain de démontrer à Nesselrode la nécessité que les alliés adoptassent quelque mesure qui permît à la France d'être partie dans le règlement final de la question turco-égyptienne. « Le comte de Nesselrode, disait le chargé d'Affaires autrichien, a eu quelque difficulté à expliquer les raisons pour lesquelles il n'adopte ipas les suggestions de leurs Cabinets. Les deux parties sont donc mécontentes. L'échec de ces tentatives est attribuable aux impressions reçues par le comte de Nesselrode sur les sentiments du gouvernement de S. M. britannique et sur le vif désir de l'Empereur que la Grande-Bretagne et la Russie foT'ment une forte alliance, considérant que leurs moyens combinés de coercition seraient suffisants, sans l'assistance de l'Au-
route égyptienne, émettait l'opinioa qu'il était possible maintenant de ne pas donner l'Egypte à Mehemet au titre héréditaire. « Toute sa descendance, disait-il, n'était composée... que d'idiots et de monstres, et la France ayant obtenu une fois la garantie de l'Europe pour la succession de la famille du Pacha, continuera, sous l'égide de cette garantie, à exercer en Egypte une influence indue... » Meysenbug à Metternich, 16/ 28 novembre 1840). «La prise de Saint- Jean d'Acre a ajouté encore au sentiment d'admiration avec lequel le public de Saint-Pétersbourg poursuivait les opérations que la marine anglaise a conduites avec autant de hardiesse que d'énergie sur les côtes de Syrie. On met en regard de cet immense déploiement de forces la faiblesse de la France, paralysée dans son action par le jeu des factions qui la déchirent et les conclusions qu'on tire de ce rapprochement expliquent, en partie, pourquoi le Cabinet impérial a adopté l'opinion que la France passera sous les fourches caudines plutôt que (Poser faire la guerre aux puissances continentales réunies à V Angleterre » (Meysenbug à Metternich, 21 novemi)re 1840).
(1) Bourqueney à Guizot, 29 novembre 1840.
LES ÉVÉNEMENTS DE FRANCE ET l'uNITÉ ALLEMANDE 431
triche et de la Prusse pour mettre à effet la convention de juillet (1). » Au commencement de novembre 1840, un courrier russe traversait Berlin, portant à Brunow pleine approbation quant à son refus de s'associer aux représentants de l'Autriche et de la Prusse pour une ouverture à la France, basée sur les premières idées suggérées par Metternich. Nesselrode établissait que l'initiative d'une proposition de rapprochement ne pouvait plus venir de la conférence, mais de la France, parce qu'elle avait armé. Nesselrode se défendait d'ailleurs de vouloir la guerre et affirmait que rien n'était plus éloigné des intentions de l'Empereur (2).
De toute évidence, l'Angleterre agissait sur le Czar dont les sentiments personnels facilitaient la tâche. Toutefois, l'avènement du nouveau ministère avait produit à Pétersbourg une impression de détente. Le discours de Guizot à la Chambre des Pairs, dans la discussion de l'Adresse, était une affirmation solennelle de ses dispositions pacifiques. ;( Moins que jamais, nous prétendons fermer à la France la voie d'un rapprochement avec les quatre autres Cours. Du moment que le nouveau Cabinet s'annonce comme un ministère de paix, l'honneur et la dignité des puissances cessent par là même d'être en cause et, dès lors, elles n'ont plus de motifs de se refuser à lui faciliter la tâche de réconciliation qu'il entreprend. M. Guizot en trouvera la preuve dans la promesse qu'elles viennent d'adresser à Mehemet Ali d'intercéder auprès de la Porte pour lui faire rendre le gouvernement de l'Egypte, et s'il renonce aux territoires que la convention replace sous l'autorité du Sultan (3). » .,.« Aussi, est-ce avec un vif sentiment de satisfaction que nous venons d'apprendre que le ministère français s'était décidé à user de son influence à Alexandrie pour engager Mehemet Ali à se soumettre aux conditions du traité... Tout nous autorise donc à croire qu'une solution définitive de la question orientale fera cesser l'état de crise où elle tient
(1) Blomfield à Palmerston, 17 novembre 1840.
La presse anglaise continuait d'ailleurs sa campagne contre la France et le nouveau ministère. Tels le Morning Chronicle et le Times, qui affectaient de s'alarmer de la contir-uation des armements. Guizot, disaient-ils, ne devait pas ignorer que toute l'Europe demanderait immédiatement raison de l'attitude menaçante conservée par la France : que les Cabinets exigeraient des explications dont le résultat nécessaire serait ou la suspension de tous les préparatifs belliqueux, ou la guerre immédiate (Début de décembre 1840).
Une brochure publiée à Carlsruhe démontrait « la nécessité d'adopter des mesures concena'les pour la défense du Haut-Rhin allemand contre les menaces de la France, » Le journal de Francfort rassurait l'auteur en disant que l'organisation militaire avait été portée au plus haut point de perfection « Les conférences militaires qui venaient d'avoir lieu dans la capitale de l'Autriche pouvaient rassurer les esprits les plas alarmistes. »
(2) Bresson à Guizot, 2 novembre 1840.
(3) Nesselrode à PaJilen, 25 novembre 1840.
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encore le monde, et en permettant à la France de se replacer sur la même ligne que les autres Cabinets, mettra fin à un isolement qu'aucun d'eux n'a voulu créer autour d'elle (1). »
Pour la première fois, depuis les premiers mois de 1839, l'Empereur avait parlé à Barante des affaires de France^, marquant sa satisfaction de la composition du Cabinet Soult, du langage pacifique des premier» discours ministériels, de la majorité obtenue à la Chambre : « Il faut espérer, disait-il, que ce ministère durera... Je ne comprendrai jamais que ces perpétuels changements ne soient pas un grand mal... Du moins, pour la politique extérieure ; vous conviendrez qu'il serait difficile de supposer que le même système est toujours suivi, quand il emploie des hommes si différents de caractère et d'opinions (2). » Cela ne disait pas que la Russie eût changé de politique ; mais une détente était manifeste. Puis pour ce pays, aux prises avec de graves embarras financiers, la crainte de la guerre était le commencement de la sagesse. Aussi Barante ne se faisait pas d'illusion quant aux motifs de cette apparente modération. Le rapprochement de la Russie et de l'Angleterre sur la question d'Orient était pour l'instant complet. La Russie avait un impérieux besoin de développer son commerce. L'Angleterre lui achetait de» denrées alimentaires : « Vendre aux étrangers qui viennent les chercher, les denrées du sol, tel est le seul axiome du commerce russe... Ainsi se brouiller avec l'Angleterre qui achète à elle seule beaucoup plus que le reste de l'Europe, est ime idée qui n'est pas admissible dans la politique russe... L'orgueil de l'Empereur s'est entièrement porté vers les affaire» d'Europe... Etre le protecteur des intérêts monarchiques, le chef de la ligue qui les préserve et pourrait les défendre, voilà ce qui préoccupe son imagination bien plus que conquérir et dominer l'Orient (3). »
Barante à qui Nesselrode, sur un ton un peu vif, reprochait nos armements, arguait de l'isolement de la France et de la situation en Orient. Puis il avait montré que lord Ponsonby régnait, en réalité, à Gonstantinople, réflexion habile et qui ne laissait pas de faire réfléchir : a Si quelque chose est démontré, c'est que la Porte ne peut subsister que sous le patronage européen. Qui exercera ce patronage ? Comment
(1) Nesselrode à Pahlen, 25 novembre 1840.
(2) Barante à Guizot, l»' décembre 1840.
(3) Id., 30 décembre 1840.
Le gouvernement russe venait de faire à Amsterdam on emprunt de 25 millions de roubles argent à 86 1 /2 0/0. On estimait que cette somme, suffisante pour parer aux besoins pressants, serait trop modique pour rétablir d'une manière stable, l'équilibre du budget, rompu depuis plusieurs années. Le Tsar avouait qu'il avait vécu jusqu'ici dans l'illusion, aujourd'hui perdue, que les finances étaient florissantes. Le Trésor devait aux établissements de crédit une somme de 100 millions de roubles argent environ. On cherchait à créer des ressources nouvelles (V. pour tout cela, Meysenbug à Meiteroich, 17/29 décembre 1840).
LES ÉVÉNEMENTS DE FRANCE ET l'UNITÉ ALLEMANDE 433
s'arrangera-t-on pour qu'il ne soit pas exclusivement affecté à une seule puissance ? Ces difficultés que vous ne vouliez pas voir, aujourd'hui se présentent. Il faudra les régler. Aussi nous attendrons. Il est difficile de supposer qu'on songe à s'en occuper sans la France . .
— Ainsi, vous attendrez que les puissances signent avec vous des stipulations relatives aux affaires de l'Orient ?
— Nous ne proposons rien ; nous verrons si l'on nous fera quelque proposition.
— Mais enfin, ce que j'ai dit est le résumé de la situation, telle que la voit votre Cabinet.
— D'autres Cabinets en jugeront peut-être de même. Il a souvent été dit à Vienne et à Berlin qu'on n'arriverait pas à un résultat définitif pour l'Orient, s'il n'était point réglé de concert par les cinq puissances. M. de Metternich a constamment exprimé cette opinion... Et comme Pétersbourg est le lieu du monde où il serait le plus inutile de parler de cela, je puis très bien demander un congé (1). »
L'allusion faite par Barante à l'attitude de la Prusse et de l'Autriche n'était pas moins habile. Toutefois, remarquait Barante (2) : « Il faut aussi se rappeler quelle répugnance a toujours montrée la Russie à voir l'Empire ottoman placé sous la garantie commune des puissances. Elle ne veut pas être enchaînée dans son action, se réservant de ne rien tenter qu'en circonstance opportune. Toutefois, elle ne se refusera point à ce qui sera voulu sérieusement par l'Angleterre, l'Autriche et la Prusse. Jamais le Cabinet de Pétersbourg n'a admis la pensée de s'isoler. »
Néanmoins la France, dans son désir impérieux de paix, avait fait aux puissances des avances précises en vue d'un concert commun. Les preuves en étaient multipliées : « Vous voudrez bien assurer M, le comte Nesselrode que le Cabinet impérial rencontrera toujours le gouverne-
(i) Barante à Guizot, 30 décembre 1840.
« La Russie a été jouée par les événements de Syrie ; tout s'est accompli sans elle et il est de fait que son influence est éclipsée à Constantinople par l'Angleterre et l'Autriche. Si des froids calculs présidaient à sa politique, il serait' à craindre qu'elle ne tendit la main à la France ; mais puisque les passions de la volonté qui la dirige sont connues, on peut admettre que l'empereur Nicolas trouvait des compensations à ses mécomptes d'Orient dans l'humiliation de Louis-Philippe » (Le marquis Pallavicini, agent sarde à Munich, à son gouvernement, 6 décembre 1840).
(2) Barante à Guizot, 30 décembre 1840,
Cela n'empêchait certes pas le Tsar d'être, par moments, repris de ses accès de cette gallophobie qu'il ne devait, au fond, jamais abandonner. « M'étant trouvé, il y a quelques jours, à une grande soirée musicale, j'ai eu l'honneur d'y avoir une longue conversation avec S. M, l'Empereur,,. Il fit allusion aux débats parlementaires entre Guizot et Thiers, et qualifia de pitoyable le scandale de pareilles récriminations dont la publicité présentait le spectacle aussi affligeant que dégradant pour la dignité d'un gouvernement » (Le comte Rossi, ministre sarde en Russie, au ministre des Affaires étrangères sarde, 10/22 décembre 1840).
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ment du Roi dans des vues de paix. » Et Guizot, qui écrivait ces lignes, le 31 décembre 1840 (1), insistait encore sur le point spécial où la France pouvait rentrer dans le concert des puissances. « Le règlement des rapports du Sultan et du Pacha est ime question intérieure et accidentelle pour l'Empire ottoman. Cette question vidée, reste la question extérieure et permanente ; celle des rapports de l'Empire ottoman et de l'Europe... Celle-là ne saurait être efficacement et définitivement réglée sans notre concours et nous serons toujours prêts à y concourir. C'est là une grande porte par laquelle nous pouvons entrer dans les affaires d'Orient et on se montre à Londres fort disposé à nous l'ouvrir, »
Enfin, avec une hauteur de vues incontestable, Guizot élevait la voix en faveur des chrétiens de Syrie : « Les gouvernements ont besoin de donner l'exemple du respect, d'un intérêt réel et actif pour les grandes croyances morales des peuples et pour tout ce qui s'y rattache... Nous sommes toujours les plus influents en Syrie. Les derniers événements n'ont pas détruit la vieille préférence que nous portent les catholiques orientaux. Nous la cultiverons sur les lieux mêmes. »
En Orient, sur le terrain religieux, la France se heurtait à la fois à l'Angleterre et à la Russie, cette dernière visant au protectorat des Lieux Saints. Déjà, le 18 mars 1691, le patriarche de Jérusalem, Dosiphée, écrivait au Tsar : « C'est le moment ; prenez d'abord l'Ukraine, puis exigez la Moldavie et la Valachie et après Jérusalem... Vous n'avez pas d'intérêt à laisser Jérusalem entre les mains des Turcs ; ce serait une mauvaise paix (2). »
Dans l'entourage impérial, ces idées rencontraient beaucoup de faveur. Pendant la grande guerre, les agents russes ne manifestaientils pas le désir que la France se démît ,en faveur de la Russie, de ses droits séculaires sur les Lieux Saints, comme corollaire de la convention qui lui abandonnait Constantinople ? C'était l'ardent souhait de l'Église orthodoxe russe.
Metternich ne cachait pas que le nouveau Cabinet français lui inspirait confiance et il appréciait la sagesse du roi Louis- Philippe en prenant le parti de la paix : « La France conservatrice, désire la conservation de la paix, non seulement parce qu'elle sert ses intérêts, mais parce que !a guerre les compromettrait de la manière la plus évidente (3). »
Metternich basait ses calculs sur l'hypothèse que le Sultan rapporterait le décret de déchéance qui frappait Mehemet Ali. Toutefois comme cette rétractation ne pourrait être que conditionnelle, c'est-à-dire subor-
(1) Cité par Solovibff, Histoire de la Russie. {2) Metternich à Appony, 8 novembre 1840.
LES ÉVÉKBMENTS DE FRANCE ET l'uNITÉ ALLEMANDE 435
donnée à l'acte de soumission, « il serait désirable que Mehemet Ali formulât lui-même la demande de ce que, en accord avec les conseils que les puissances se sont déclarées disposées à prêter au Sultan, il est encore en mesure d'obtenir et qu'il le fît dans la forme d'un recours à la grâce souveraine... En suivant ce mode, la position du gouvernement français se trouverait allégée... Personne ne songe à attaquer la France ; toute l'Europe, par contre, se défendi^a si elle est attaquée. En doutet-on en France ? Je ne le crois pas... Ce qui existe en France, ce sont deux partis dont l'un est trop sage pour empoigner une arme à double tranchant, et dont l'autre serait prêt à la saisir dans l'intention de bouleverser son propre pays. L'homme qui n'a pas reculé devant le moyen dangereux de soulever les esprits, a fait preuve d'une bien grande légèreté... C'est le jugement le plus doux qu'il soit possible à l'observateur impartial des aberrations humaines d'émettre sur cet homme (1). »
En envisageant pour Mehemet Ali le renvoi en possession de l'Egypte, Metternich disait à Sainte- Aulaire : « La part de Mehemet Ali en Syrie serait celle que lui ferait la fortune ; quant à l'Egypte, il n'y serait pas attaqué et il fallait manœuvrer de telle sorte que le gouvernement eût en France le mérite de l'avoir sauvé (2). » Metternich n'eût sans doute pas été fâché que Mehemet Ali obtînt quelques places en Syrie, et notamment Saint- Jean d'Acre, de manière que cette province, restituée à la Porte, ne tombât pas sous l'influence exclusive de l'Angleterre ; mais on sait aussi combien il tenait à ménager cette dernière, : <c Assurez M. Guizot que nous agirons d'accord avec l'Angleterre, avait dit Metternich à Sainte-Aulaire (3) ; mais, m' expliquant dès aujourd'hui, pour le compte de l'Autriche, je vous déclare qu'elle s^abstiendra de toute attaque contre l'Egypte et qu'elle s'en abstiendra par égard pour la France. ...Une grande raison milite en faveur de Mehemet Ali, et cette raison se peut déduire de l'esprit du traité du 15 juillet. Ce traité a été signé pour assurer la conservation de l'Empire ottoman. Toute guerre en Europe aurait pour inévitable conséquence la ruine de cet Empire ; sa conservation exige, au contraire, l'accord bienveillant envers lui de toutes les grandes puissances en Europe. Or, la France ayant déclaré avoir un intérêt à la conservation de Mehemet Ali en Egypte, la ruine du Vice-roi ne pourrait être consommée sans laisser de profonds ressentiments qu'il est d'une bonne politique et d'un intérêt général de prévenir, »
Il était indéniable que Metternich cherchait sincèrement à satisfaire
(1) Metternich à Appony, 8 novembre 1840.
(2) Sainte-Aulaire à Guizot, i" décembre 1840.
(3) Id.
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les desiderata de la France dans la mesure du possible (1) ; mais, pris entre deux alternatives, l'accord avec les Cours du Nord et l'Angleterre, finissait toujours par l'emporter. Il écrivait confidentiellement à Appony : « A-t-on cru que la puissance de Mehemet Ali était ce qu'elle est, en réalité, c'est-à-dire fort peu de chose ? Nous ne l'avons jamais mis en doute, mais en a-t-il été de même en France ? Certes non ! (2) » Il était, hélas, certain que les événements donnaient, à cet égard, une fois de plus raison à la perspicacité de l'Autriche et de l'Angleterre.
Appony sur l'ordre de Metternich, conseillait à Guizot une attitude énergique à l'égard « des factions qui déchiraient sa patrie » ; Guizot, en adoptant cette attitude, avait produit la plus heureuse impression; en Russie on en attribuait l'honneur à Metternich : « Les lumières, mon Prince, que vous lui avez fournies sur l'effet que les folles provocations de la France ont produit à l'étranger paraissent au Cabinet de Saint- Pétersbourg éminemment propres à dissiper les illusions auxquelles les Français sont si enclins à se livrer par rapport à ce qui se passe en dehors de leurs frontières. Le ministère Guizot, au reste, a déjà commencé à montrer des vues plus justes et des dispositions plus sages. L'Empereur est prêt à les accueillir. S. M. I. s'est peut-être montrée moins portée que ses alliés à faire des avances à la France, c'est que cette réserve lui était imjosée par sa crainte que des concessions gratuites ne pussent nuire dans l'avenir à la considération et à l'autorité dont doivent jouir les puissances conservatrices. Si cependant la France change de ton et renonce à l'attitude menaçante qu'elle avait prise, l'Empereur, de son côté, s'éloignera de cette raideur de formes dont V. A parle dans ses dépêches et qui, dans toutes leurs phases, ne peut que nuire à l'heureuse conclusion des affaires (3). »
L'avènement du ministère Soult avait été dans les vœux de la Prusse, dont les armements n'étaient pas niables : prohibition de l'exportation des fourrages de la Bavière rhénane, rappel des semestriers des troupes de Bavière, livraison anticipée de chevaux de remonte aux régiments de cavalerie tadoise. Le général Grollmann avait reçu l'ordre de partir pour Vienne pour s'y concerter d'abord avec cette Cour, puis avec les principaux États allemands sur les mesures défensives à
(1) Les chargés d'Affaires de Prusse et d'Autriche à Londres avaient obtenu de Palmerston qu'aucun commencement d'acte relatif à l'Egypte n'aurait lieu, du fait de l'Angleterre, sans leur avoir été préalablement soumis : « La question d'Egypte me semble ainsi placée à l'abri des seuls incidents qui poiuraient prématurément l'engager dans une voie opposée aux vues des Cabinets de Vienne et de Berlin, vues essentiellement favorables, sous ce rapport, aux intentions du gouvernement du Roi » (Bourqueney à Guizot, 1" décembre Î840).
(2) 8 novembre 1840.
(3) Meysenbug à Metternich, 20 novembre /2 décembre 1840.
LES ÉVÉNEMENTS DE FRANCE ET l' UNITÉ ALLEMANDE 437
prendre en cas d'agression de la France : « L'Allemagne, au premier signal d'une guerre présenterait un ensemble complet. Son organisation est plus forte et plus homogène qu'elle ne l'a jamais été... Ne comptons au début sur aucune diversion en notre faveur. Les populations éprouvent pour nos institutions et notre domination moins de penchant qu'on ne le suppose en France (1). »
Nous nous faisions toujours, en effet, illusion à cet égard.
Ces mesures étaient prises avec d'autant plus d'enthousiasme que la loi sur les fortifications de Paris avait produit en Europe une vive impression ; on estimait que la force de la France en était doublée. Le général Kanits disait à Bresson (2) : « Quand vous n'auriez d'autre obligation à lord Palmerston et à son traité de Londres que d'avoir pris cette grande mesure de sûreté nationale, vous seriez tenu de leur élever une statue. »
Au sujet du rapprochement de plusieurs corps prussiens des provinces rhénanes, le préfet de la Moselle écrivait : « Du résumé de l'ensemble de ce que j'ai reçu aujourd'hui, il résulte pour moi la conviction que la Prusse sort de cette impassibilité superbe (plus apparente que réelle) dans laquelle elle avait affecté de se renfermer jusqu'ici... La police des provinces rhénanes est plias active et plus inquiète que jamais ; tous les actes, les discours mêmes sont l'objet d'une surveillance redoublée (3). » La Kriegsreserve et la Landwehr de la première classe avaient reçu l'ordre de se tenir prêtes à marcher au premier signal. Les jeunes soldats bavarois rejoignaient leurs corps (4). Les gouvernements de l'Allemagne méridionale venaient de consulter le Cabinet de Berlin sur l'opportunité de préparatifs militaires, et celui-ci avait répondu qu'en présence des armements de la France, « il estimait que la prudence prescrivait aux membres de la Confédération germanique, sinon de mettre précisément leurs contingents sous les armes, du moins de disposer de telle sorte leurs ressources militaires qu'ils soient prêts à tout événement... (5) » Toutefois, le Cabinet de Berlin pensait que « l'espoir df conserver la paix était fort loin d'avoir disparu, et que les quatre Cours signataires ne cessaient de poursuivre ce but désirable dans la conférence de Londres (6). »
(1) Bresson à Guizot, 6 et 7 novembre 1840.
(3) Le préfet de la Moselle au ministre de l'Intérieur, 7-8-10 novembre 1840.
(4) Id.
(5) Bresson à Guizot, 8 novembre 1840,
(6) Id.
Le roi de Bavière et l'Autriche montraient plus do sang-froid que la Prusse. En fait, l'Allemagne entière ne demandait qu'à être rassurée ; mais le grand duc de Bade^et le Wurtemberg étaient moins optimistes. Une partie de la population bavaroise rhé-
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La mission du général Grollmann était, en somme, considérée comme la suite naturelle de la circulaire prussienne. Il avait été accompagné par le colonel de Radovitz (1). Quant au gouvernement de Bade, il s'efforçait d'ent^raver l'exportation des denrées alimentaires vers Kehl et Strasbourg (2). D'autre part, le général autrichien Hesse venait d'être chargé d'examiner l'état actuel de l'armée bavaroise et les autres préparatifs militaires — en vue de la possibilité d'une guerre. : « Il semble résulter de tous les renseignements que j'ai reçus qu'une parfaite union d'opinions existe entre l'Autriche, la Prusse et les autres États allemands quant à l'opportunité et à la nécessité de placer leurs États respectifs sur un pied très fort de préparation défensive pour toute future guerre... Ces mesures tendent à garantir l'équilibre de l'Europe et sont calculées pour favoriser le mieux les intérêts de l'Angleterre qui sont doubk^nent intéressés dans la force et l'indépendance de l'unité de l'Allemagne (3). »
Ce serait méconnaître la vérité que d'avancer que la Prusse désirait la guerre, mais il fallait compter avec sa crainte que l'intransigeance de lord Palmerston n'amenât, par répercussion, celle de la Russie : K Vous ne pouvez vous imaginer, disait à Bresson lord W. Russell, à quel point lord Palmerston est décidé à exécuter le traité. Il l'exécutera coûte que coûte. Il a la conviction que ce qui se passe en Syrie se reproduira en Egypte et que Mehemet Ali en sera chassé par une insurrection. Si j'étais ministre de France, j'essaierais pendant qu'il en est encore temps, de sauver ce Pacha d'une ruine complète, non par la guerre, mais par la négociation (4)... » « Entre le Cabinet de Londres et celui de Saint-Pétersbourg, le plus parfait accord est établi. Que la France sans alliés, mise partout en état de suspicion, ne rencontrant
nane nous était certainement moins hostile que d'autres États secondaires {V. Bourgoing à Guizot, 3 et 7 novembre 1840 et un rapport du préfet du Bas-Rhin au ministre de l'Intérieur, 10 novembre 1840). On approvisionnait néanmoins Landau et la garnison de cette place avait été renforcée. Certains souhaitaient que la « Confédération germanique, comme grande puissance, fit une démonstration écrite vis-à-vis de la France pour se plaindre de ses armements ». Mais ce projet avait été ajourné (Le baron O'SuUivan à Lebeau, 30 novembre 1840).
(1) Nesselrode applaudissait devant Meysenbug à la mission Grollmann: « Je n'ai pu, disait ce dernier, qu'abonder dans le sens du comte en ce qui concerne la haute importance de l'union qui s'est montrée, à cette occasion, dans un joiu" si éclatant, au sein de la Confédération, union forle et puissante, parce qu'elle repose sur un sentiment national qui a absorbé tous les intérêts particuliers, union d'autant plus admirable Qu'elle forme le contraste le plus frappant avec les déchirements intérieurs auxquels est livré le pays voisin » (Meysenbug à Metternich, 2/14 décembre 1840).
(2) Le préfet du Bas- Rhin au ministre de l'Intérieur, 14 novembre 1840.
(3) Lord Erskine à Palmerston, 9 décembre 1840.
(4) BressoB à Guizot, 24 novembre 1840.
LES ÉVÉNEMENTS DE FRANCE ET l'UNITÉ ALLEMANDE 439
d'équité nulle part, ne cesse pas de se préparer à l'éventualité d'une grande lutte (1). »
La nouvelle de la prise de Saint- Jean d'Acre vint justifier les appréhensions de Bresson, et la conviction, si souvent exprimée par les puissances alliées, que Mehemet Ali était incapable de résister à l'Europe. Aussi quels cris de triomphe ! » On prend en pitié à Berlin cette puissance égyptienne qui, en quelques semaines, s'est écroulée devant quelques boulets et quelques bombes (2). « Bresson tirait des événements cette conclusion que la crise actuelle nous avait montré l'insuffisance de notre organisation militaire en regard de celle des autres puissances (3). Il avait fallu remettre en état nos places fortes, augmenter notre matériel, « tandis que sur toute la surface de l'Allemagne, tout s'est trouvé prêt et en parfaite condition sans qu'il fût nécessaire de dépenser un sou, ou de remuer un homme... L'urgence d'établir un système militaire permanent sur une base plus large vient de nous être démontré jusqu'à la dernière évidence. En Prusse, au premier signal, en moins de six semaines, l'armée tout entière, y compris la Landwehr, serait sur pied. »
Pareilles réflexions furent faites avant les guerres de 1870 et de 1914. On sait, hélas, avec quelle insouciance elles furent accueillies, et le terrible réveil que préparait cet optimisme béat (4) !
En attendant, la situation de Mehemet Ali empirait rapidement, et à la fin d'octobre 1840, son étoile ne jetait plus que de vacillantes lueurs. Les prisons de Constantinople regorgeaient de ses partisans. La haine que lord Ponsonby lui avait vouée restait implacable, il disait à Reschid : « Votre cause est gagnée... Vous craignez que la France ne vous fasse la guerre ? De quel côté peut-elle vous atteindre ?... La France se gardera bien d'attaquer... Le ministre Thiers ne tardera pas à tom-
(1) Bresson à Guizot, 24 novembre 1840.
(2) id„ 26 et 30 novembre 1840.
(3) Id.
(4) La Belgique avait fait, on le sait, une déclaration formelle de neutralité, en cas de guerre européenne et le discours du trône avait parlé d'une « nemralUé jorie s, mais le baron de Werther, tout en convenant de l'utilité de mesures de défense de la frontière méridionale belge, restait d'une susceptibilité extrême et significative sur les mesures de défense éventuelle que la Belgique voulait prendre au nord et à l'est. En revanche, toute la presse française, le Siècle même, avait applaudi aux paroles du roi des Belges. Les craintes ne semblaient plus permises à la Belgique du côté français (V. pour tout cela, le général Willmar à Lebeau, 18/23 novembre 1S40), et Lebeau au général Willmar, ministre belge à Berlin, le 27 novembre 1840).
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ber. Il faudra... dès que la Syrie sera tombée, attaquer l'Egypte. Soyez Bûr que le Sultan aura l'Egypte aussi facilement que nous avons eu la Syrie (1). »
Lord Ponsonby déjà était entré en négociations sur la libre navigation de l'Euplirate,et sur les points militaires que l'Angleterre pourrait, occuper sur ses rives, et son zèle excessif et sa nervosité se heurtaient à l'opposition des autorités ottomanes.
L'arrivée de deux bâtiments de guerre français dans le port d'Alexandrie ranima l'espoir au Caire, espoir bientôt déçu lorsqu'on apprit que notre flotte avait appareillé pour les côtes de France (2). « Tout le monde, à cette heure, est convaincu que s'il reste au Vice-roi une chance de conserver ou d'obtenir quelque chose au delà de l'Egypte seule, cette chance n'existe qu'à la double condition de se déclarer immédiatement prêt à accepter tout ce qui lui serait offert, et de renoncer à toute résistance fondée sur l'espoir de concessions plus amples. Cette conviction, le gouvernement du Roi la partage. Je ne dis pas que Mehemet AlV tve puisse pas, pour un temps assez long peut-être, prolonger sa lutte en Syrie ; mais le sentiment général, mais mon propre sentiment est que, dans cette voie, le temps ne peut, en définitive, que tourner contre lui et amener des complications nouvelles dont l'effet pourrait aller jusqu'à l'atteindre au siège de sa puissance. »
Ainsi parlait Guizot dans une dépêche à Cochelet, le 9 novembre 1840, Et Guizot accentuait encore sa pensée : « Quant à la France, elle ne veut pas, elle ne fera pas la guerre pour permettre à Mehemet Ali d'alimenter la lutte dans cette contrée. (3) »
Cruel revirement pour Mehemet Ali ! La France, son ferme soutien jusqu'ici, lui faisait maintenant comprendre qu'elle ne sacrifierait plus rien à sa cause.
La prise de Tripoli et de Latakieh par les Anglo-Turcs enleva bientôt à Mehemet Ali de nouveaux atouts. Sept vaisseaux anglais s'étaient présentés, le 26 octobre, devant Saint- Jean d'Acre ; notre gouvernement refusait de garantir un emprunt que Mehemet Ali voulait négocier. Il ne jugeait pas non plus opportun de lui envoyer un amiral, car il estimait que la flotte du Pacha ne devait pas sortir. Devant tant de déboires, Mehemet Ali, après une correspondance pé-
(1) Aff. étr. fs. Egypte, 28 octobre 1840. Lettre particulière de Constantinople à l'agent d'Ibrahim Pacha.
(2) L'intérêt de la France pour l'Egypte se conçoit quand on lit le rapport de notre consul au Caire siu" les écoles musulmanes à cette époque. Presque tous les directeur! étaient Français ou avaient étudié en France. Beaucoup de ces écoles étaient modeléfli sur celles de la France {Aif. étr. fs. Egypte, octobre 1840).
(3) Guizot à Cochelet, 9 et 17 novembre 1840.
LES ÉVÉNEMENTS DE FRANCE ET l'UNITÉ ALLEMANDE 441
nible entre son ministre des Affaires étrangères et le commodore Napierj se décida enfin, sur les objurgations de son entourage et sur des bruits alarmants, à accepter l'hérédité de l'Egypte seule, à rendre la flotte ottomane et à évacuer la Syrie. Pourtant, le commandant français Gallice assurait que la réorganisation des forteresses d'Alexandrie s'était poursuivie d'une manière satisfaisante et que Mehemet AJi était déjà plus en mesure de résister. L'armée touchait irrégulièrement sa solde. Le prix des denrées était fort élevé et le nombre des mécontents accru (1). Enfin le blocus récent avait causé au commerce un préjudice considérable. L'Egypte aurait pu être défendue par une armée de soixante- quinze à quatre- vingt cinq mille hommes, « Mais disait Gallice (2), on a supprimé la circulation de la monnaie turque qui est, en grande partie, entre les mains des pauvres et des soldats qui sont généralement mariés. On a ramassé de force tous les domestiques mâles qui sont fort nombreux ici pour les incorporer dans l'armée... Si les Anglais sont maîtres du littoral syrien, ce n'est pas parce qu'ils ont remporté de grandes victoires, mais parce qu'il a manqué au pacha quelques hommes assez instruits sur la guerre pour tirer un bon parti des moyens de toute espèce qu'il avait mis à la disposition de ses généraux ; il disait, il y a quelques jours : « Il m'a manqué quelques hommes pour administrer à l'intérieur et faire la guerre. »
Mais qui dira les efforts des Anglais pour circonvenir le Pacha, et quel effet avait produit la chute de Thiers ! La corruption aussi avait joué son rôle dans le succès des anglais, car l'armée de Mehemet Ali renfermait de nombreux traîtres (3).
Toutefois, le 15 décembre, Palmerston écrivait aux lords de l'Amirauté (4) : « Il est nécessaire que Sir R. Stopford ne perde pas de temps pour faire connaître à Mehemet Ali que sa demande tendant à ce que les quatre puissances lui garantissent la concession de l'hérédité, si cette concession lui était faite par le Sultan, ne pouvait être exaucée.
En premier lieu, cette demande est incompatible avec les principes qui guident la conduite de la Grande-Bretagne, qui ne saurait garantir à un sujet une faveur d'ordre administratif faite à lui par son souverain, et incompatible également avec le but principal que les puissances ont eu en vue en concluant le traité du 15 juillet, qui était de soutenir l'indépendance et l'autorité du Sultan. Il est évident qu'une telle interférence des cinq puissances dans les affaires intérieures de l'Empire turc serait en contradiction avec cette indépendance.
(1) Aff. étr. fs. Egypte, 10 décembre 1840.
(2) Gallice au ministre de la Guerre, 24 décembre 1840.
(3) Aff. étr. fs. Egypte, 7 et 8 uécembre 1840.
(4) Record Office, Londres.
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Pour cette raison, ni les quatre puissances^ ni particulièrement la Grande-Bretagne ne donneront la garantie demandée par Mehemet Ali.
Ce que les quatre puissances pourront faire sera de recommander à la Porte de faire la concession spécifiée dans la communication que Sir R. Stopford a eu ordre de transmettre à Mehemet Ali (1). »
Cochelet avait fait remarquer à Mehemet Ali qu'il était au moins singulier que « le commodore Napier vînt, sans autorisation préalable de toutes les puissances, ou sans ordre de la Porte, lui proposer l'hérédité de l'Egypte, lorsque c'était la France qui, par une note du 8 octobre adressée à toutes les Cours, avait nettement déclaré qu'elle ne consentirait pas à la mise à exécution de l'acte de déchéance prononcé à Constantinople ; qu'ainsi donc Mehemet Ali, par la précipitation qu'il mettait à accepter de la main de ceux qui venaient de le déposséder de la Syrie et qui avaient même sollicité sa déchéance, les avantages que la France seule et la première entre toutes les puissances, s'était engagée hautement à lui assurer, se plaçait vis-à-vis de nous, surtout après la lettre écrite par lui au Roi, dans ime position fausse, peu digne et peu honorable, qu'il était à craindre que le gouvernement du Roi, tout en lui sachant gré de sa modération pour empêcher un conflit entre lui et les grandes puissances, ne le blâmât d'avoir si tôt désespéré de son appui, lorsqu'il travaillait à lui faire obtenir, par les négociations, plus que ce qu'il venait d'accepter (2). »
C'était, pour la France, une nouvelle blessure d'amour-propre. L'intervention de l'Europe sembla, en vérité, précipiter la déchéance de la Porte en montrant son état de faiblesse et de décomposition.
La France voyait donc l'Angleterre jouer le rôle de médiatricg et olTrir l'Egypte à Mehemet Ali, au grand désappointement de lord Ponsonby (3).
(1) Record Office.
Le gouvernement russe considérait une démarche faite à Alexandrie par un officier anglais « comme étant de nature à empêcher la France de s'immiscer dans les transactions en cours et à ajourner ainsi sa chance d'admission dans les négociations » (Blomfleld à Palmerston, i" décembre 1840). Mais le baron Brunow s'était récrié contre la seule possibilité de l'insertion dans l'acte de la garantie européenne de l'hérédité de l'Egypte. Il se plaçait sur le terrain de l'indépendance et de la souveraineté de la Porte. Ponsonby avait reçu les mêmes instructions que les lords de l'Amirauté, et devait en donner connaissance à la Porte {Record Office). Le Tzar avait fort goûté les paroles de Brunow : n La déposition d'un vassal révolté cause plus de plaisir à l'Empereur que les conséquences politiques de l'acte du commodore Napier peuvent en donner à tous ceux qui, comme l' Empereur ,désirent la paix de l'Europe » (Lord Clauricarde à Palmerston, 29 décembre 1840.
(2) Cochelet à Guizot, 27 novembre 1840.
(3) La ancien secrétaire de Ponsonby, Houry, rapportait « qu'il lui avait plusieurs fois entendu dire que l'Angleterre ne pouvait établir une communication sûre et rapide avec ses possessions de l'Inde que par VEgypte gouvernée par Mehemet Ali. Un chemin
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Le 29 novembre, Guizot annonçait télégraphiquement à Cocheîet que le Pacha devait accepter les offres de Stopford et de Napier. Le principe de la paix à tout prix prévalait à Paris. Et pourtant, les sympathies pour nous demeuraient vives en Syrie (1).
Si, tyrannique, déréglé dans ses mœurs, intempérant, Ibrahim Pacha était détesté, « les Anglais étaient tellement à l'index dans le Liban que les montagnards ne. voulaient même pas avouer que des protestants leur eussent donné des fusils. Ils disaient que c'était l'Autriche qui les avait fournis. » Cocheîet, auteur de ces lignes, ajoutait non sans raison, que si nos bâtiments de guerre s'étaient présentés sur les côtes avec quelques milliers d'hommes de débarquement, une réaction s'opérerait en faveur de Mehemet Ali, car c'était son fils et non lui qu'on détestait.
Le 11 décembre, Mehemet adressait au grand Vizir son acceptation des conditions posées par Napier. C'était enfin, pouvait-on croire, la conclusion. Il fallait peu connaître le caractère de îord Ponsonby et de lord Palmerston. L'ambassadeur, en apprenant la convention Napier, était entré dans une violente colère et avait dit à la Porte : « Je vous ai envoyé par mon interprète, M. Pisani, un modèle de protestation contre le traité conclu par le commodore Napier ; ce traité, je l'ai considéré comme non avenu, car il n'avait pas l'autorisation de le conclure, d'autant plus qu'il considère Mehemet Ali comme une puissance, tandis que le traité du 15 juillet le traite comme un vassal rebelle ; par conséquent, il aurait dû faire sa soumission au Sultan, et c'était à S. H. à lui accorder le pardon. Expédiez des ordres à l'amiral Stopford ; moi-même je les confirmerai, pour qu'il attaque sans retard et qu'il s'empare d'Alexan-
de fer traversant la Syrie et reliant le golfe Persique à la Méditerranée présente, d'après lui, des difficultés insurmontables dans son exécution et dans sa durée. Ces difficultés jointes à la nécessité où serait l'Angleterre d'entretenir dans presque toute l'étendue du railway des forces militaires imposantes pour le protéger contre les attaques de tribus hostiles, ont fait préférer la voie de l'isthme de Suez n (Âff. étr. fs. Egypte, 10 novembre 1840). Mais il semblai-t que, chez lord Ponsonby, la passion dominât encore l'intérêt.
(1) La Sentinelle de la Marine écrivait à la fin d'octobre : « Les populations du Liban ont vainement attendu les effets de la protection efficace promise par la France ; lasses d'attendre, ne pouvant plus satisfaire aux exigences toujours croissantes de l'émir Béchir, leur prince, qui les pressurait depuis trois mois sans aucune pitié, elles ont accueilli favorablement les proclamations du commodore Napier. Pour des gens qui se meurent, toute planche de salut est bonne... Sourdes à la voix des missionnaires, jadis, si influents sur elles, elles n'écoutèrent plus que le cri de la faim et de leur extrême misère et elles accordèrent leurs sympathies à la propagande anglaise. A la cuite d'un mouvement d'insurrection qui a eu lieu dans les journées des 26, 27 et 28 chez les Maronites, le fils aîné de leur prince, l'émir Béchir, a été fait prisonnier par le chef de la révolte et transporté immédiatement à bord de la Princesse Charlotte. II est probable que cet événement, dont les conséquences ne peuvent manquer d'être fatales à la cause de Mehemet Aii, déterminera l'Emir à faire sa (soumission. »
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drie. Je vous ai communiqué toute la correspondance que j'entretiens avec des personnes qui se trouvent auprès de Mehemet Ali ; elles sont disposées à l'enlever et à le remettre à l'escadre anglaise qui fera feu sur Alexandrie ; ne lui accordez pas même l'Egypte viagèrement(l). »
D'un autre côté, les instructions adressées à lord Ponsonby lui prescrivaient de se joindre à ses collègues d'Autriche, de Prusse et de Russie pour engager la Porte à accueillir la convention Napier. Ce fut alors autour de Mehemet Ali de s'indigner : « Je ne mé laisserai pas imposer des lois honteuses, s'était-il écrié, je ne m'abaisserai pas davantage, je préfère mourir les armes à la main (2). »
Ses familiers entretenaient ces dispositions et murmuraient de ce qu'il eût fait, sans combattre, autant de concessions. Le Pacha parlait maintenant de laisser Ibrahim libre de. rester en Syrie ou d'en revenir, si on voulait pousser trop loin l'humiliation. Mais, encore une fois considérons que l'Europe entière se dressait contre Mehemet Ali. Déjà même il avait été contraint de faire certains avantages commerciaux à l'Angleterre, et cela, au détriment des Français (3).
La nouvelle de la signature de la convention Napier produisit à Londres quelque soulagement, car on y redoutait les coups de tête de Napier, parti fort mécontent de Beyrouth, d'où l'amiral Stopford l'avait éloigné, le trouvant trop enflammé contre Ibrahim Pacha (4). On apprenait aussi qu'il avait enlevé la convention sans ordre de Stopford et de son plein gré, et sur les données des dépêches de Palmerston à Larking et à Ponsonby (5). « Eh bien ! tout est fini, avait dit Palmerston à Bourqueney, vous avez lu la convention ; c'est aujourd'hui une affaire réglée. » Sans manifester, à mon tour aucun déplaisir (6) du dénouement que m'annonçait lord Palmerston, j'ai profité de son aveu sur la conduite aventureuse du commodore Napier pour faire ressortir la légèreté, l'imprudence même avec laquelle de si grands événements avaient été livrés au caprice d'agents subalternes. La guerre et la paix sans instructions ! Un commodore qu'on éloigne de Beyrouth pour ne pas escarmoucher à la tête des montagnards, et qu'on envoie à Alexandrie, au foyer de tous les incidents les plus compromettants pour la paix du monde ! Ce même commodore qui, avec ses canons chargés, rédige im ultimatum sur les seules données d'une dépêche qu'il lit dans
(1) Aff. étr. fs. Egypte, 18 décembre 1840. Lettre particulière de Constantiople à l'agent d'Ibrahim
(2) Cochelet à Guizot, 26 décembre 1840.
(3) Id.
(4) Bourqueney à Guizot, 12 décembre 1840.
(5) Id.
(6) Id., 15 décembre 1840.
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un Journal... J'ai terminé ainsi ma conversation. Le prince Esterhazy et le baron de Bulow sentent, plus qu'ils ne le disent, combien de fois la politique de leurs Cours s'est trouvée fatalement enchaînée à des incidents, à des volontés qu'elles ne contrôlaient pas. »
Et lord Palmerston reprenait ses coutumières récriminations sur les armements de la France. Peu après, en apprenant que la Porte refusait de retirer le décret de déchéance de Mehemet Ali et avait nommé Zacharia Pacha au pachalik d'Egypte, il s'écria avec humeur : « Nous eiii avons fait assez en faveur de la Porte, pour qu'elle écoute nos conseils (1). »
Guizot faisait savoir au baron de Bourqueney et à nos agents diplomatiques que la France,n' ayant pas approuvé la convention du 15 juillet^ ne pouvait « lui rendre hommage et la garantir maintenant... »« Nous garderons donc, disait-il dans cette dépêche, en ce qui touche les rapports du Sultan et du Pacha, notre position séparée et étrangère aux suites du traité comme au traité même. C'est pour nous un devoir de conséquence rigoureuse et de simple dignité (2). » Et, au sujet de l'isolement de la France par rapport au concert européen : « Pour que notre attitude puisse changer, il faut que notre situation en Europe change et qu'une issue convenable nous soit ofîerte pour sortir de l'isolement dans lequel nous sommes placés. Je vous ai indiqué tout à l'heure quelle pourrait être cette issue. Régler les relations de l'Empire ottoman avec l'Europe sur des bases qui mettent réellement l'indépendance de cet Empire à l'abri de toute atteinte en la constituant dans une sorte de neutralité conservatrice, c'est là le but auquel la France n'a cessé d'aspirer ; elle sera toujours disposée à discuter et à accueillir les combinaisons qui pourraient faire atteindre ce but. » A l'heure où la Syrie rentrait sous la domination de la Porte, la France demandait, en outre, pour les populations chrétiennes du Liban des garanties. On voit combien, depuis la chute de Thiers, la France se relâchait de ses exigences premières. Notre amour-propre avait souffert, mais nous avions sauvegardé la paix.
Malgré nos concessions, la presse anglaise presque entière nous restait hostile. Tel le Post de Londres : « La politique du gouvernement anglais devrait servir de modèle à toutes les autres puissances. L'Angleterre ne vise qu'à la conquête de la liberté commerciale ; elle fait la guerre aux préjugés nationaux ; elle respecte les droits des autres nations... L'Angleterre est humanitaire ». L'organe anglais terminait en accusant la France, moins les hommes qui suivent la bannière de
(1) Bourqueney à Guizot, 15 décembre 1840.
(2) Guizot à Bourqueney, 18 décembre 1840.
MM. Soult et Guizot, de vouloir la guerre et la conquête (début de décembre 1840).
Or, au moment même où cet organe faisait ces réflexions, une communication fort curieuse faite à l'Institut de France, par Tucker, historien des finances de la Compagnie des Indes, représentait la situation des Indiens comme déplorable : « Leur position n'est plus tenable. Ils sont comprimés par un pouvoir supérieur, comme une balle de coton, réduite au quart de son volume, par l'action de la presse hydraulique. »
Quant au Chronide, il faut, au sujet du plan de l'Angleterre, retenir un nouvel aveu (milieu de décembre 1840) : « On regarde comme satisfaisantes les nouvelles de Caboul, et l'adhésion de Mehemet Ali aux conditions du traité assure notre route de terre aux Indes. »
Comme on le pense, la question des fortifications de Paris fournissait un thème quotidien à nos voisins ', avec ironie le Times déclarait : « Ce n'est pas là notre affaire ; si la France veut dépenser son argent mal à propos, elle en a le droit ; si elle se fie plutôt à une enceinte fortifiée qu'à la bravoui'e de ses habitants, personne n'y doit trouver à redire » (fin décembre 1840).
La presse allemande se mettait à l'unisson. Tel le Journal français de Francfort : « La France n'est plus une puissance indépendante ; elle doit se ranger à l'opinion des autres puissances ou être isolée et mise au ban des nations (1). »
La Gazette Universelle de Leipzick (2) : « Les affaires intérieures de la France et leur explosion qui menace continuellement l'étranger, ne sauraient rester pour l'Europe, surtout pour l'Allemagne, une garantie contre un danger permanent... L'Allemagne menacée par des démonstrations belliqueuses continuera ses mesures de précaution et opposera toute la force de son système militaire aux provocations de la France. On demandera ensuite à celle-ci quelles sont ses véritables intentions à l'égard des peuples européens. »
La presse allemande envisageait, en outre, l'hypothèse — bien invraisemblable alors — d'une alliance franco-russe... L'esprit de nationalisme qui se développait en Prusse avait eu pour effet de favoriser l'absolutisme. Une lettre d'Heidelberg, reproduite dans la presse belge (3), en témoignait. « Les déceptions continuelles que la France fait éprouver aux peuples soulevés et par lesquelles elle semble renoncer au rôle qui lui est échu dans les affaires du monde, ont cruellement découragé ceux qui mettaient leur espoir dans le caractère de cette nation. Le spectacle
(1) Milieu de décembre 1840.
(2) Fin décembre 1840.
(3) Id.
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lamentable qu'elle vient de donner dans les affaires d'Orient a mis le comble à la mesure, et depuis lors on n'entend plus qu'un concert discordant de haines et de malédictions. Le gouvernement prussien exploite habilement ces dispositions pour les faire tourner au profit de V absolutisme. ...Il est vraiment étrange que les hommes qui, depuis 1815 sont tombés de déception en déception, qui ont, en grand nombre, expié leur amour de la liberté dans les cachots de Kœnigsberg et de Magdebourg, répètent, avec une incroyable facilité,ce rôle de dupes.Ii suffit qu'onl eur ait montré un fantôme d'ennemi extérieur à combattre pour qu'ils se fassent les agents bénévoles des plus cruels ennemis de la véritable indépendance allemande, pour qu'ils cessent à l'instant toute lutte intérieure, afin d'aller à la frontière, car, à les entendre, il ne s'agirait de rien moins que d'une invasion prochaine des armées françaises dans les provinces rhénanes ; la France n'aurait d'autre pensée que de venir frapper au cœur la nationalité allemande. ...On ne se souvient pas, depuis 1815, d'avoir vu notre pays dans des dispositions aussi belliqueuses, sans en excepter même l'époque de 1830, »
Bresson, témoin vigilant de cet état de choses, ne cessait d'insister sur la nécessité des fortifications de Paris: « Je suis arrivé à cette conclusion : que la France dont les ressources se concentrent et reçoivent le mouvement dans Paris, dès qu'elle sera couverte de ce côté trop accessible, se présentera aux puissances étrangères sous un tout autre aspect. Ses autres moyens défensifs ou agressifs se groupent d'eux-mêmes autour de ce point central.. .Que l'accomplissement de ce grand et patriotique projet soit la compensation du traité de Londres... (1) » Le baron d'Arnim, agent prussien à Paris, avait eu un long entretien avec Guizot et lui avait donné lecture d'une dépêche de Werther. Il y rappelait les efforts tentés par la presse radicale en France pour fomenter en Allemagne une propagande révolutionnaire (2), ft efforts qui, loin
(1) Bresson à Guizot, 6 décembre 1840.
(2) Le général Willmar, agent belge à Berlin, avait su, indirectement, qu'on restait toujours, à Berlin, fort mal disposé, en dépit d'apparences bienveillantes, pour la cause belge. « Même le traité du 19 avril n'est pas un baptême suffisant pour nous laver de la tache originelle d'être un gouvernement issu de la révolution. C'est la consécration du temps qui est nécessaire à cet effet » <Willmar à Lebeau, 9 décembre 1840). Là n'était pas le seul motif de la réserve de la Prusse, il faut y voir aussi la crainte qpie la Belgique n'inclinât vers la France, gênant ainsi l'expansion future de la Prusse. La Russie aussi se refusait à entretenir des rapports directs avec la Belgique à cause de la présence de quelques officiers polonais dans l'armée belge, ce qui ne laissait pas d'influer sur les sentiments de BerUn où on oubliait les démarches officieuses du roi des Belges pour la cause de la paix. — Il est vrai que peu après le prince de Prusse lui même parlait, en termes favorables, à Willmar, des armements supplémentaires que la Belgique avait dû faire ("Willmar à Lebeau, 30 décembre 1840), en présence de la situation européenne, mais n'était-ce pas une pure façade f
448 LA CRISE d'orient de 1839 a 1841 et l'europe
d'obtenir le succès qu'on s'en était promis, ont produit sur l'esprit des populations allemandes un effet tout contraire et ont réveillé le sentiment de la nationalité germanique avec ses méfiances à notre égard (1). »
Werther avait beau assurer, en se plaignant de nos armements, que personne n'avait contre la France d'intentions hostiles, Guizot répliquait que notre situation en Europe nous obligeait à maintenir ces armements. « Au surplus, ajoutait-il, j'ai peine à comprendre que l'Allemagne s'en alarme. En 1831 et 1832, lorsque nous n'avions pas, à beaucoup près, soixante-dix mille hommes en Afrique, nos forces s'élevaient à quatre cent quarante mille hommes. On ne s'en alarmait pas alors, on ne doit pas s'en étonner aujourd'hui (2). ».... « Nous voulons donc la paix, déclarait Guizot dans une lettre à Bresson, en lui rapportant cet entretien ; ni en Orient, ni en Occident, nous n'avons en vue aucun but d'extension territoriale ou d'intérêt spécial qui puisse la compromettre (3). Mais l'état actuel des affaires en Europe nous prescrit une attitude d'observation et d'attente sur laquelle nous devons régler les proportions de nos forces. Nous nous tiendrons tranquilles, fort tranquilles, mais dans une tranquillité prévoyante et qui calme notre pays, en lui donnant, je le répète, satisfaction pour sa dignité, sécurité pour ses intérêts (4). »
En attendant, le colonel Radowitz poursuivait sa mission près des Cours secondaires allemandes. Il s'agissait d'un plan concerté d'opérations ; la destination et le commandement de divers corps de l'armée fédérale, en cas d'agression de la France, paraissaient avoir été conve-
(1) Guizot à Bresson, 13 décembre 1840.
Bresson avait fait remarquer à Werther que la presse allemande nous criblait d'injores, qu'alors que, depuis deux mois, la Marseillaise était défendue sur nos théâtres, dans les théâtres allemands on représentait des pièces anti- françaises, 'loutefois le gouvernement prussien s'était montré sensible aux mesures prises pour prévenir toute manifestation agressive à l'occasion de la translation des cendres de Napoléon : « Votre gouvernement recueillera les fruits de la sagesse qu'il a déployée pour mener à bonne fln cette grande et difficile cérémonie » (Lettre de Werther à Bresson, fin décembre 1840). « Les correspondants des journaux allemands se sont accordés à déclarer que ces traditions sont, dès à présent, trop anciennes pour remuer les passions populaires » (Bourgoing à Guizot, 22 décembre 1840).
(2) Guizot à d'Arnim, 13 décembre 1840.
Metternich avait écrit au comte Apony une lettre conçue dans le même esprit que celle de Werther.
(3) Devant l'inquiétude générale provoquée par nos armements, Guizot accentuait encore ses tendances pacifiques, attitude qui incitait peut-être les puissances à ne rien céder du terrain sur lequel elles s'étaient placées. On ne devait, disait-il à Granville, avoir aucune appréhension que la France cherchât à déclarer la guerre (Lord Granville à Palmerston, 21 décembre 1840), Les rois de Wurtemberg et de Hollande avaient aussi autorisé leurs missions à la Diète germanique à s'associer aux démarches des Cours de Vienne et de Berlin pour engager la Confédération à demander à la France de s'expliquer sur ses armements (Meysenbug à Mettermch, 17 décembre 1840).
(4) Guizot à Bresson, 13 décembre 1840.
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nus. C'était la reprise des projets débattus en 1831, à Berlin, entre le général de Clam et le ministère de la Guerre prussien. Il n'y avait encore de certain que la construction, au printemps de 1841, des forteresses de Rastadt et d'Ulm (1). On devait aussi reprendre la question relative à la construction de la tête de pont sur la rive droite du Rhin, vis-à-vis de la Rheinshantz. Le grand duc de Bade avait déjà cédé au roi de Bavière la souveraineté de quelques centaines de mètres carrés nécessaires à cette construction (2). Il s'agissait aussi de fortifier, dans la Forêt Noire, les abords des pays de Bade et de Wurtemberg. Enfin une commission établie à Carlsruhe devait étudier un plan de répartition des forces et des premiers mouvements à opérer, en cas d'attaque subite. La préparation militaire de la Prusse apparaissait alors être très supérieure à celle de la France. La Bavière avait plus à faire que les autres puissances confédérées pour se préparer à une lutte éventuelle.
Bientôt on se rasséréna ; mais il devait rester de cette aventure la volonté en Allemagne de perfectionner toutes les organisations militaires. La décision de construire la tête de pont vis-à-vis de Gemersheim permettait à la Confédération de rassembler rapidement cinq cent mille hommes (3).
Ce qui n'empêchait pas Werther d'afficher, peut-être sincèrement, devant Bresso'n, les dispositions les plus pacifiques : « Ces puissances (la Prusse et l'Autriche) n'attaqueront jamais la France, si elle ne prend pas l'initiative....; le Cabinet anglais a dû voir qu'il y avait à compter avec nous ; maintenant, on s'occupe des moyens de faire cesser l'isolement de la France ; on en discute la forme (4). »
Il est de fait que les conséquences du traité de Londres n'avaient pas procuré au Cabinet de Berlin une satisfaction sans mélangea Les Cabinets de Berlin et de Vienne se targuaient d'avoir parlé haut et ferme pour maintenir Palmerston dans des dispositions conciliantes, et ils annonçaient qu'ils agiraient de même à Constantinople. Ils semblaient revenus de leurs craintes des armements français. Dans le courant de décembre, Metternich se plaisait à dire, devant plusieurs ministres étrangers que « c'était uniquement par déférence pour la France que lep quatre Cours signataires du traité du 15 juillet proposaient encore à Mehemet Ali de lui laisser l'Egypte héréditaire. On parla alors du Viceroi et on rendit à ses œuvres et à son génie plus de justice peut-être qu'on ne le fait à Paris aujourd'hui (5). »
(1) Bresson à Guizot, 17 décembre 1840,
(2) Bourgoing à Guizot, 4 décembre 1840, (3, Id., 12 décembre 1840.
(4) Werther à Bresson, 23 décembre 1840.
(5) Le baron O'Sullivan à Lebeau, 8 décembre 1840.
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Metternich s'était aussi déclaré satisfait des discussions de notre Chambre et du courage déployé par Guizot. Le 30 décembre 1840, il adressait cette lettre à Sainte- Aulaire : « Le sujet rebelle s'est soumis en demandant 1b grâce du souverain. Le Sultan l'accordera en pardonnant au Pacha, et il poussera la générosité jusqu'à accorder à ses descendants l'hérédité dans le pachalik. Ce sera le Sultan qui aura fait et qui fera tout cela, et non les quatre puissances. Ce qui aura eu lieu entre le Sultan et les Cours, ce sera un échange de procédés pour le secours prêté par ces dernières, le Sultan cédera à leurs sollicitations, et il accordera la réinstallation de Mehemet Ali dans le pachalik, et y ajoutera l'hérédité pour sa descendance.
C'est ainsi que les Cours croiront avoir servi et assuré l'indépendance du trône et l'intégrité de l'Empire ottoman.
Ce qui reste à faire, c'est de dissoudre le centre d'entente établi à Londres...
Que devient l'isolement de la France ? Le Sultan aura fini son affaire ; Mehemet Ali sera pacha héréditaire de l'Egypte, l'affaire entre les parties se sera arrangée dans la forme d'une question intérieure de l'Empire ottoman.
La France voudra-t-elle s'isoler de ces résultats ? Où est la quadruple coalition ? Contre qui et contre quoi armera-t-on la paix ? Ne serait-ce pas contre le maintien de la paix elle-même ?
Les directions du Cabinet français sont arrivées à Alexandrie en même temps que le message de Stopford. M. Cochelet a conseillé à Mehemet Ali de se soumettre, en même temps que l'amiral le lui a demandé au nom des quatre Cours. Cinq Cours ont marché dans la même direction. Où est l'isolement ? »
Cette lettre indiquait de la part de l'Autriche un sérieux pas en avant dans la voie de la conciliation.