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CHAPITRE XIÏ

LES POURPARLERS ENTRE LES PUISSANCES ALLIEES EN VUE DE LA RENTRÉE DE LA FRANCE DANS LE CONCERT EUROPEEN

Les événements dont TOrient avait été le théâtre furent l'objet, à la fin de novembre et au commencement de décembre 1840, d'une longue discussion à la Chambre des Députés. Nous n'en donnerons ici que l'analyse, la plupart des orateurs ayant remonté le cours des négociations depuis 1833, afin d'exposer pleinement la situation actuelle. Il importe aussi de faire observer que si la marche générale des événements guidait leur argumentation, ils ignoraient forcément tous ces menus faits, toutes ces conversations dont le faisceau eut une si grande influence sur l'ensemJjle de cette crise, et que recueillirent nos patientes investigations.

Toute cette documentation infirme, par exemple, rallégation du maréchal Soult « qu'il n'y avait nulle part projet ou intention d'insulter notre pays ».

« Ministre de la Guerre, disait le président du Conseil, je sais que la France doit maintenir une paix armée, concentrer des forces et ne pas déchaîner des passions, se montrer puissante et non protectrice, prête contre tous les événements, mais équitable et sincère dans l'appréciation des actes. Et si, à ce prix, nous pouvons, avec votre concours, et en nous appuyant sur l'opinion réfléchie du pays, épargner à la France des sacrifices qu'elle ne doit faire que pour un grand devoir, un grand but, je ne serai pas mécontent de moi-même. »

Thiers prit alors la parole et, violemment, attaqua le Cabinet : «Lorsque nous sommes arrivés, mes collègues et moi, nous avons trouvé mon pas im traité signé, non pas un ultimatum signifié à la France, nous avons trouvé la France séparée du reste de l'Europe, les puissances qui, d'abord, avaient semblé être de son avis, ralliées autour de l'Angieterre, la

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France seule en face de l'Angleterre, et celle-ci croyant qu'elle nous ferait céder... Le traité a été signé. Quand il a été signé, mes collègues et moi nous avons voulu une résolution sérieuse, l'armement jusqu'au bout, non pas pour accepter le traité du 15 juillet, mais pour négocier, pour en obtenir la modification ; nous avons associé le vice-roi d'Egypte à notre politique... Mes collègues et moi, nous nous sommes retirés le jour où nous n'avons pu pousser jusqu'à son terme naturel et nécessaire la grande résolution que nous avions prise le 15 juillet, non pas de faire la guerre à l'Europe, mais d'exiger, dans un langage qui ne l'aurait pas offensée, la modification du traité ou, — ^et je l'avoue, le mot est grave à prononcer, — ou de déclarer la guerre. »

Thiers mettait ensuite le doigt sur la plaie : « Pourquoi le Cabinet du 29 octobre a-t-il remplacé celui du 1®^ mars ? Parce que le Cabinet du 1®^ mars pensait qu'en certains cas, il faudrait faire la guerre. Pourquoi le Cabinet du 29 octobre est-il venu ? Pour contredire cette politique... Le Cabinet du 29 octobre est venu avec une paix certaine... L'Europe le sent ; ce qu'on appelle le Cabinet de la paix a succédé à ce qu'on appelle le Cabinet de la guerre. »

Thiers affirmait — ' il y avait dans cette affirmation une part de vérité — nous avons cité des documents qui fortifient cette thèse — : « Vous avez perdu toute l'influence que vous pouviez avoir dans la Méditerranée. Il y a trois puissances qui ne nous pardonnent pas d'être une révolution, non pas qu'elles aient encore les préjugés qui ont fait signer la convention de Pillnitz, mais elles voient dans cette révolution, celle-ci l'insurrection possible de l'Italie, celle-là l'insurrection de Pologne, une troisième, la meilleure de toutes, la mieux intentionnée pour la France, la perte des provinces rhénanes et la demande d'une constitution. »

Comment Thiers, si perspicace, pouvait-il s'illusionner de la sorte ? C'était, il est vrai, une sorte d'aveuglement contagieux dans les milieux politiques français ; on croyait à la sympathie de la Prusse, Nous savons quel fut le réveil. Les documents cités à la fin de cet ouvrage démontreront que la haine latente de la Prusse pour la France depuis 1807, n'attendait qu'une occasion de se satisfaire.

« Les puissances, ajoutait Thiers, cette fois bon psychologue, détestent dans cette révolution un danger moral qui les menace tous les jours. Elles nous en veulent parce que nous sommes une révolution. Ces puissances ont été heureuses de saisir l'occasion d'être toutes contre nous. Si mon pays ne veut que sauver son territoire, il n'y a pas de danger peut-être dans la conduite qu'il tient, mais s'il a la prétention de se mCler aux grandes questions de l'Europe, en se conduisant comme on l'a fait pour lui, il faut qu'il y renonce pour longtemps ; il faut qu'il

proportionne son énergie à ses prétentions, non pas à l'énergie qu'il a, mais à l'énergie qu'on lui suppose. «

Guizot vint alors défendre la politique du ministère et montrer le danger immense du recours à la guerre : « Oui, la question est résolue sous le Cabinet actuel, en ce sens qu'il veut la paix... Il y croit et c'est sa prévoyance... Vous êtes tombés parce que vous poussiez à la guerre ; nous sommes arrivés au pouvoir parce que nous espérions maintenir la France en paix... Vous étiez un Cabinet de gens d'esprit et de cœur qui ont cru que la dignité, l'intérêt, l'influence de la France voulaient que la guerre sortît de cette situation et qu'il fallait qu'elle s'y préparât aujourd'hui pour être prête au printemps. Eh bien ! je crois que vous vous trompez. Je crois que l'intérêt et l'honneur de la France ne lui commandent pas la guerre dans la situation actuelle, que la guerre ne doit pas en sortir, que c'est la paix, au contraire, qui doit en sortir, et que si la guerre en sort, ce sera notre faute, la vôtre d'abord et la faute de ceux qui ont marché avec vous. » Guizot faisait ensuite allusion à deux lettres qu'il avait écrites au duc de Broglie, le 23 septembre et le 13 octobre 1840, commentant ainsi la situation : « La question de Syrie n'est pas un cas de guerre légitime. Je tiens cela pour évident... La France qui n'a pas fait la guerre pour affranchir la Pologne de la Russie, l'Italie de l'Autriche, ne peut raisonnablement la faire pour que la Syrie soit aux mains du Pacha et non pas du Sultan. »

Thiers répondit à ce discours avec une extrême virulence : « C'est im mot terrible à prononcer que celui de la guerre et un homme qui a traversé les affaires de son pays, qui pourrait encore y être appelé, mais qui est loin de le désirer, n'eut jamais été porté à dire ce mot terrible de guerre, si la situation n'eût été des plus graves. L'Europe avait cru (ce en quoi Thiers jugeait fort bien) que, quoi que nous disions, nous laisserions exécuter le traité jusqu'au bout. Le ministre anglais avait dit que la France, après avoir montré de la mauvaise humeur, se tairait et céderait [Cris : Non ! Ce n'est pas possible). (Nous savons que c'était l'expression même de la vérité). Quand je vois mon pays aussi humilié je ne puis contenir le sentiment qui m'oppresse et je m'écrie ; « Quoi qu'il arrive, sachons être toujours ce qu'ont été nos pères et faisons que la France ne descende pas du rang qu'elle a occupé en Europe. »

Carné qui succéda à la tribune à Guizot, considérait l'alliance de la Russie et de l'Angleterre « comme un fait estimé tellement impossible qu'on regardait comme une témérité de l'apporter même comme une hypothèse, il y a dix-huit mois, à la tribune ». Mais, selon l'orateur, la politique d'isolement répondait seule à la situation actuelle de la France, en attendant .les éventualités prochaines. L'orateur déplorait aussi l'affaiblissement de l'influence française en Europe : « Lorsque

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je compare Tinfluence de la France à l'augmentation de force acquise par les grandes puissances maritimes et continentales : la Russie ayant écrasé depuis dix ans la Pologne, la Prusse, l'Autriche ; l'Angleterre ayant achevé la conquête du monde, jalonnant aujourd'hui ses forces de la Chine à la Nouvelle-Zélande; lorsque je compare l'influence morale et politique de la France à celle d'une nation que j'ai le droit d'appeler de second ordre, quand je dis que, depuis dix ans, la Prusse a plus gagné que nous, car elle a conquis à son système de douanes dix millions d'Allemands et le roi de Prusse, dans une circonstance nouvelle, a pu s'appeler le chef de la patrie allemande, c'est là une solution dont la France a besoin de sortir et pour cela elle ne doit pas engager l'avenir. »

Tocqueville vint à son tour constater la rupture de l'alliance anglaise « mariage de raison )>. Mais, à ses yeux, c'est la Russie qui, dans les affaires d'Orient, avait perdu un terrain immense au bénéfice de l'Angleterre et qui aujourd'hui se montrait justement inquiète. « Notre alliance est libre, elle nous appartient, nous pouvons la donner à qui nous voulons. » Tocqueville n'avait pas été le seul à regretter, depuis 1830, la perte de l'alliance russe presque effective en 1829, mais quand on a pu, grâce aux documents qu'on a bien voulu nous communiquer en Europe, scruter le fonds de la pensée russe à notre égard, on se tromperait singulièrement en imaginant que la Russie aurait accepté de se lier à nous. Le Tsar détestait la Monarchie de juillet. Aurait-il jamais consenti à s'unir à elle ?

Le discours de Lamartine, qui produisit sur la Chambre une profonde impression, avait surtout roulé sur le péril que les idées avancées de Textrême-gauche, et les agitations dont le pays était le théâtre, noua faisaient courir devant une Europe en garde.Lamartine insistait,lui aus&i^ sur « le sentiment qu'avaient les puissances étrangères de n'avoir pas insulté la France... et que derrière ce mouvement, ces armements, ces agitations, il n'y avait pas encore la France, mais un parti qui disparaissait sous les réprobations des hommes de guerre et des hommes de paix, parce qu'il les mécontentait et les inquiétait tous les deux. »

Ce parti, on ne sait que trop son action néfaste.

Lamartine se prononçait ensuite énergiquement contre le principe de l'isolement, car « c'était accepter la guerre et la honte par dessus...- La France isolée, ce ne serait pas longtemps la paix... L'Europe s'apercevra bientôt qu'un traité où manque la signature de la France est un traité provisoire, un traité sans cesse menacé... l'Europe sentira le besoin de faire des concessions à la France... Vous serez entendus, n'en doutez pas, ou vous resterez dans une attitude qui fera hésiter ou reculer l'Europe... » De toute sa puissance oratoire, Lamartine st^matisait ensuite les excitations révolutionnaires ; a Quand nous

sommes témoin de ce qui se passe depuis dix ans, quand vous entendez et votre presse et votre tribune pousser un éternel gémissement sur l'abaissement du pays, sur l'humiliation du gouvernement, sur ce système qui tend à tout amoindrir, pour ne pas dire tout avilir... quand les gouvernements étrangers voient le désordre matériel et moral qui remue et agite nos capitales, croyez- vous qu'ils soient bien désireux de déserter de leurs institutions dans les vôtres ? Je ne parle d'aucune partie de cette Chambre, mais je m'adresse à cet esprit turbulent qui agite, qui terrifie sans cesse le pays sur ses institutions et sa dignité et je dis que ces hommes sont les ennemis les plus pervers de la liberté et de l'influence des idées libérales dans le monde... Nous nous appelons révolution, dites-vous ? Oui, nous nous appelons ré¥0lution ; mais la France, avant tout, s'appelle nation, humanité, civilisation, et s'il y a pitis d'éloquence, je suis forcé de le reconnaître, s'il y a plus d'action, de mouvement, de popularité, de résolutions dans la guerre, permettez-moi de le dire, il y a cent fois plus de vrai patriotisme dans la paix. « Lamartine regagna son banc au milieu d'applaudissements.

Rémusat prit sa place à la tribune. Dès le début, il supplia le gouvernement de se montrer énergique, « La politique qui a triomphé, c'est la politique qui a menacé pendant trois mois l'Europe, qui s'est arrêtée le quatrième. Ainsi s'est réalisée cette prédiction que je n'ose redire, que la France ferait du bruit, mais qu'elle ne ferait que du bruit... N'accueillez qu'avec défiance cette espérance ; l'alliance anglo-russe est formée, mais il y a entre la Russie et l'Angleterre des intérêts si opposés, des points de contact si nombreux, un antagonisme si connu qu'il est impossible que cette alliance dure longtemps... N'accueillez pas ces espérances trop aisément... Rappelez seulement ce grand fait : c^esi que la quadruple alliance est refaite, c'est que vous êtes seuls en présence de cette alliance. C'est pour cela que nous avons conseillé à notre pays une politique digne et ferme, qui ne perdait aucune des chances de paix, qui n'excluait pas la guerre de ses prévisions, qui marchait sur la possibilité d'une guerre, sans la désirer, mais sans la craindre. ...Mettez vos idées conservatrices sous la protection du patriotisme. Vous voulez faire prospérer cette jeune monarchie que nous aimons tous. C'est dans son intérêt que je vous demande de la présenter forte et brillante aux yeux du monde. «

Cette thèse, belle en principe, Guizot pouvait-il l'appliquer intégralement dans notre état d'isolement ?

L'Adresse fut votée à quatre-vingt-six voix de majorité. Le paragraphe ainsi conçu, relatif à l'Orient, semblait bien indiquer que les deux tiers de la Chaiftbre souhaitaient ardemment la paix et conti-

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nuaient la politique de Guizot : « Sire, la France s'est vivemeat émue des événements qui viennent de s'accomplir en Orient. V. M. a dû armer. Ces armements seront maintenus. Des crédits extraordinaires ont été ouverts pour y faire face ; nous en apprécierons l'emploi... La France, à l'état de paix armée et pleine du sentiment de sa force, veillera au maintien de l'équilibre européen et ne souffrira pas qu'il y soit porté atteinte ; elle le doit au rang qu'elle occupe parmi les nations et le repos du monde n'y est pas moins intéressé que sa propre dignité. Si la défense de ses droits ou de son influence le demande, parlez. Sire, les Français se lèveraient à votre voix. Le pays tout entier n'hésiterait devant aucun sacrifice. Le concours national vous est assuré. »

Revenons maintenant aux événements. L'acte du commodore Napier avait été un véritable coup de théâtre. Comment il fut jugé à Constantinople ? La lettre du Chargé d'Affaires sarde à son gouvernement, le 8 décembre, l'indique très exactement (1) : «L'impression que la nouvelle de la soumission de Mehemet Ali aux propositions qui lui ont été adressées par le commodore Napier a produit ici ne paraît pas, autant qu'on peut le juger dans ces premiers moments, tout à fait favorable à la conduite que le commodore Napier a cru pouvoir tenir dans cette circonstance. En effet, la condition offerte au Pacha, au nom des alliés, de conserver l'administration héréditaire de l'Egypte, tandis que la Porte n'a pas encore révoqué le décret de déchéance, est l'acte qu'elle ne saurait approuver et qui indique, en même temps, le peu de cas que le Cabinet anglais semble faire du gouvernement turc. Aussi il me revient que Reschid Pacha en aurait exprimé son mécontentement et que lord Ponsonby, qui s'est toujours opposé à toute concession, aurait désapprouvé hautement la conduite du commodore Napier, en la qualifiant d'un coup de tête de cet officier qui n'aurait pas eu, d'après son opinion, les pouvoirs nécessaires pour proposer un accommodement à Mehemet Ali. On a cependant tout lieu de croire qu'il a agi d'après les ordres de l'amiral Stopford, auquel, sans doute, le Cabinet britannique aurait donné directement des instructions éventuelles et de nature à favoriser la solution de la question (2). »

Pour Reschid Pacha, il parlait simplement de la folie du commodore Napier « qui s'arrogeait im droit qui n'appartenait qu'au Sultan ; qui était allé au devant des désirs de Mehemet Ali en lui donnant les moyens de faire revenir ses troupes de Syrie et de sauver son fils, qui, enfin, enlevait aux Turcs l'occasion de réduire Mehemet Ali à se rendre à discrétion, en demandant seulement la vie sauve. »

(1) Archives (TEtat à Turin.

(2) Id.

D'autre part, l'agent sarde à Constantinople relatait, à la date du 23 décembre, les très graves divergences de vues qui s'étaient produites entre lord Ponsonby et le chargé d'Affaires russe en Turquie : « On croit savoir que le premier aurait émis l'avis que la Porte devait se refuser à tout arrangement qui pourrait assurer au Pacha l'administration héréditaire de l'Egypte, tandis que M. Titow se serait exprimé d'une manière tout à fait opposée et de nature à permettre de supposer que le Cabinet de Saint-Pétersbourg désirerait que la question fût résolue moyennant quelques concessions de la part de la Porte, et, par conséquent, aurait engagé celle-ci à une adhésion que la Russie semblerait envisager comme nécessaire (1). »

Le 30 décembre 1840, le comte Nesselrode laissait entendre à lord Clauricarde qu'il serait à souhaiter que Mehemet Ali reçût le gouvernement héréditaire de l'Egypte et qu'il regrettait qu'on n'en eût pas donné le conseil au Sultan de le lui concéder, parce que, sinon, la France pourrait alors intervenir et qu'alors la question ne ferait que commencer au lieu d'être résolue. » Blunt, consul anglais à Salonique, partageait l'opinion de lord Ponsonby : « Je suis heureux d'assurer V. S. que tous les dires du Consul français en faveur de Mehemet Ali et d'Ibrahim Pacha sont accueillis ironiquement par les Turcs qui me demandent s'il y a quelque vérité dans ces assertions (2). »

(1) Archives d'Etat à Turin.

(2) Blunt à Ponsonby, 3 décembre 1840.

Ce n'était pas seulement en Egypte que l'Angleterre se posait en antagoniste de la France. Le projet d'union commerciale entre la Belgique et la France avait rencontré l'opposition de l'Angleterre et de la Prusse : « Le gouvernement de S. M. a la pleine persuasion qu'un arrangement qu'il considère comme plein des pires conséquences pour le pays,et qui serait vu sous le même jour par trois des autres puissances parties au traité par lequel la Belgique a été séparée de la Hollande,ne recevra jamais l'approbation du Cabinet belge. Elles regarderont cette question comme étant d'une importance telle qu'il est nécessaire que leur sentiment à cet égard soit clairement compris. L'union commerciale de deux Etats d'inégale puissance aurait pour effet inévitable de donner au plus puissant des deux une influence prépondérante sur l'autre » (Sir H. Seymour à Lebeau, ministre des Affaires étrangères belge, 25 décembre 1840). ...« Le comte Dietrichstein et le baron d'Arnim m'oiit exprimé la difficulté de motiver cette remontrance. Le ministre prussien est probablement sensible à l'application qui pourrait être faite d'un principe général à l'égard d'une union commerciale entre deux puissances inégales en force et qui aurait une tendance à placer le plus faible sous l'influence d'une plus grande et je suppose que le ministre d'Autriche se dérobe à une déclaration qui impliquerait l'aveu de l'influence souveraine de la Prusse sur les plus petits États de la Confédération » (Sir H. Seymour à lord Palmerston, l*' janvier 1841). Lebeau avait ainsi répondu : « Je n'ai pas besoin d'assurer V. Exe. que, dans la recherche bien naturelle de nouveaux avantages pour son commerce et son industrie, compensation nécessaire des dommages et des charges que lui a imposées le traité du 19 avril 1839, la Belgique ne perdra jamais de vue les devoirs politiques qui résultent pour elle des traités ; le gouvernement du Roi sera, au contraire, toujours jaloux de préserver l'indépendance nationale et la neutralité garantie au pays et tout ce qui pourrait leur porter atteinte » (Lebeau à Seymour, 31 décembre 1840). Granville fut chsirgé de pro-

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Toutefois Pontois constatait un certain revirement dans l'opinion turque à notre égard. ^ Les tendances de l'opinion populaire qui, déjà semble oublier les mécomptes de notre politique, qui se réjouit de ceux des Russes, semblent indiquer que bientôt on nous saura gré d'avoir fait conserver l'Egypte à Mehemet Ali (1). » Le Pacha, en effet, avait à Constantinople un parti imposant de Musulmans, qui voyaient en lui le rempart de l'Islam contre l'Europe ; quelle grave erreur,selon ceux-ci,, c'eût été de déposséder complètement le Vice-roi (2). Pontois résume ainsi ses observations : « Il ne faut pas que les Turcs, dont l'esprit ne reçoit que les impressions des faits, s'habituent à voir leurs affaires réglées sans le concours de la France, dont le nom est encore si puissant en Orient ; ils finiraient par ne plus en tenir compte et ne plus croire, pour ainsi dire, à son existence. Il faut, sous peine de perdre notre influence dans ce pays que tant de souvenirs, de liens et d'intérêts rattachent à notre politique, que nous reprenions au plus tôt la part qui nous revient dans la direction de ses affaires. Une foule de questions de la plus haute importance vont s'élever dans lesquelles il est de toute nécessité que nous fassions entendre notre voix, telles que les affaires de la Serbie où l'Autriche paraît vouloir prendre la haute main... la lutte d'influence qui se prépare entre l'Angleterre et la Russie, enfin l'organisation de la Syi'ie. »

Ponsonby n'hésitait pas à remonter le courant populaire et intriguait près de la Porte pour qu'elle ne sanctionnât pas la convention Napier. « La Sublime Porte a formellement déclaré que la convention était nulle et non avenue. J'ai écrit des lettres officielles à l'amiral Stopford (dont inclus les copies) afin de lui faire connaître la déclaration de la Porte et l'empêcher, autant que c'est en mon pouvoir, de prendre part à l'exécution de cette convention. Aucun gouvernement n'aurait toléré qu'un individu s'arrogeât le droit de traiter pour lui avec une autre

tester auprès de Guizot contre les projets d'union commerciale franco-belge. Mais, avec plus d'énergie que d'ordinaire, celui-ci avait déclaré « qu'il n'accepterait pas qu'aucune autre puissance s'arrogeât le droit de s'interposer dans la question d'une telle union commerciale et qu'il niait qu'elle pût être en désaccord avec les traités de 1831 et 1839 ». Il avait même ajouté que la neutralité de la Suisse était l'une des dispositions des traités de 1815, mais que des tentatives avaient été laites pour placer ce pays dans l'union prussienne » (Lord Granville à Palmerston, 25 décembre 1840). La presse allemande faisait sur ce point cborus avec la presse anglaise. Dans les instructions données par le roi Louis de Bavière à son représentant à Berlin (16 février 1840), figurent ces lignes significatives : « Le royaume de Belgique étant constitué maintenant et reconnu par toutes les puissances, il est important de le détacher de plus en plus de son alliance intime avec la France. Sous ce rapport, je verrai avec plaisir et de préférence se réaliser un traité de commerce avec la Belgique » {Archives d'Etat à Munich).

(1) Pontois à Guizot, 27 décembre 1840.

(2) Id.

puissance existant soit de droit, soit de fait, sous la forme d'une puissance rebelle. L'ambassadeur de S. M. n'est nullement autorisé à reconnaître l'acte d'un individu dépourvu de pouvoirs de traiter et les ministres d'Autriche, de Russie et de Prusse sont dans le même cas que moi. ...Non seulement la Porte rejette la convention, mais elle est indignée qu'un tel arrangement eût pu être cru possible» (1). Ainsi parlait Ponsonby. Et peu après, il ajoutait : « Inclus copie d'une dépêche que j'ai envoyée au commodore Napier ; c'est un exposé officiel du fait que la Porte a formellement protesté contre une convention signée : Charles Napier, commodore et Boghos Bey, et datée du steamer Medra, à Alexandrie, le 27 novembre 1840. J'ai-dit, en outre, que les quatre puissances alliées s'accordent avec la Porte pour déclarer cette convention nulle et non avenue et que le commodore Napier n'avait nul pouvoir de la faire. J'espère que vous jugerez utile d'exercer votre autorité pour empêcher que les conditions de cette convention soient mises à exécution, et pour les arrêter s'il y a déjà un commencement d'exécution (2). )) Ponsonby, infatigable dans son œuvre, multipliait ses communications aux consuls anglais à Alexandrie et à Beyrouth. Stopford agissait, pendant ce temps, prés de Mehemet Ali et lui faisait promettre, au nom du gouvernement anglais que, s'il faisait au Sultan sa soumission immédiate et remettait au capitaine Fanshawe, son envoyé, engagement écrit de restituer sans délai la flutte turque ; s'il retirait immédiatement ses troupes de la Syrie, d'Adana, de Candie et de l'Arabie et des villes saintes, les cinq puissances demanderaient au Sultan de restaurer Mehemet Ali dans le pachalik d'Egypte. »

Après bien des pourparlers et des hésitations, le Pacha remit au capitaine une lettre pour le grand Vizir (3): <( Celle-ci, écrivait Fanshawe, me semble être un engagement sur tous les points requis, sans aucune stipulation spéciale sur l'Egypte et quoique les termes de soumission présentent un peu d'équivoque, ils me semblent conformes aux vues

(1) Lord Ponsomby à lord Palmerston, 8 décembre 1840.

(2) Ponsonby à Stopford, 7 décembre 1840.

(3) Lettre non datée (12 décembre ?) de Mehe met-Ali au Grand Vizir.

i Le commodore Napier m'a prévenu par une lettre du 22 nov. que les grandes puis- «ances alliées avaient demandé à la S. Porte qu'elle m'octroyât le gouvernement héréditaire de l'Egypte sous la condition que je tiendrais la flotte ottomane prête à être restituée et que je ferais retirer mes troupes de la Syrie.Ces conditions ont été acceptées, etu ne convention a été conclue et signée avec la perspective, pour ma part, que la faveur de S. H. se répandrait sur moi. J'avais déjà écrit à mon fils de se replier sur. Egypte avec se.s troupes, les employés civils et le matériel réunis à Damas, et un exprès avait été expédié en Syrie sur un bateau anglais par le commodore.

Maintenant Sir Robert Stopford me fait connaître par une lettre du 6 décembre, datée devant Chypre, qu'il a reçu une dépêche officielle de lord Palmerston avec de» instructions en vertu desquelles il m'invite à faire ma soumission à la S, Porte, en res-

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de lord Palmerston et à ses instructions. Je puis sans hésiter m'en faire le porteur.

« Je suis retourné au palais avec M. Larking et j'ai fait observer à Mehemet Ali que les expressions de sa lettre au grand Vizir relativement à la flotte ne tenaient pas la promesse qu'il m'avait faite, et que je ne voyais aucun préparatif pour le départ de la flotte et que moi, ou quelqu'un d'autre pourrait bien venir pour lui réclamer l'accomplissement de sa promesse. Mehemet m'a dit qu'il avait déjà donné des ordres, et il m'a répété vivement que la flotte serait prête à quitter le port cinq jours après l'arrivée de l'officier chargé par le Sultan d'en prendre possession. Au sujet de Candie, j'ai proposé de porter une lettre au Pacha de cette île lui enjoignant de se soumettre aux autorités turques, et Mehemet Ali y a consenti et ordonné qu'on écrivît cette lettre. Si le Sultan ne donne pas à Mehemet Ali le gouvernement de l'Egypte, celui-ci est décidé à combattre pour l'obtenir. Quand la lettre au pacha de Candie fut prête, on me la remit avec celle au grand Vizir, ainsi que celle à vous adressée, que vous trouverez incluse, le tout scellé en sceau volant que j'ai reçu des mains de Mehemet Ali.

« Selon le désir de Mehemet Ali, Boghos Bey a demandé à m'entretenir sur certains sujets : 1° le Pacha désire qu'il lui soit permis d'envoyer quelques vaisseaux à Gaza ou à El Arish pour recevoir les malades, les blessés, les femmes et les enfants de l'armée d'Ibrahim pour es transporter en Egypte ; il dit que le traité Napier comprend ce sujet. J'ai consenti à m' entendre pour ce sujet avec le doyen des officiers de nos vaisseaux afin qu'il laisse passer librement les vaisseaux destinés strictement à ce passage ;

2° Que, dans le cas où quelques-uns de nos vaisseaux de guerre entreraient dans le port, ils seraient soumis rigoureusement à la quarantaine réglementaire. Je lui ai répondu que nous avions toujours fait ainsi, lui rappelant la quarantaine que vous aviez vous-même subie au mois d'août, et que nos consuls veillaient à ce que tous les capitaines s'y soumettent (1). »

tituant la flotte ottomane, et en évacuant la Syrie, Adana, Candie, l'Arabie et les villei saintes.

J'ai pris des dispositions pour que la flotte ottomane soit remise à telle personne qu'il plaira à S. H. d'ordonner.

Les troupes à Candie, en Arabie et dans les villes saintes sont prêtes à se retirer aussitôt que l'ordre de mon souverain me sera parvenu.

Quant à la Syrie et Adana, j'ai appris par une lettre d'Ibrahim Pacha, datée des derniers jours du Ramadan, qu'il avait dû quitter Damas le 3 ou 4 de Charrôt avec toute l'armée pour rentrer en Egypte.

La Syrie est par conséquent évacuée. J'espère que V. A intercédera auprès de S. H. pour appeler ses faveurs sur le plus ancien et le plus fidèle de ses serviteurs. »

(1) Faushawe à Stopford, 12 décembre 1840.

Le capitaine Fanshawe avait alors quitté Alexandrie et s'était rendu à Gonstantinople, afin de porter au grand Vizir la lettre de Mehemet Ali. Peu après, Reschid Pacha écrivait à lord Ponsonby :

S. Porte, 27 déc, 1840.

« Monsieur l'Ambassadeur,

« Je me suis empressé de mettre sous les yeux du Sultan le Protocole de la Conférence du 20 de ce mois (1), et j'ai l'ordre d'informer V. E. que S. M. I. voulant constater par un nouvel acte ses sentiments de modération, est disposée à accepter la soumission de Mehemet Ali, et qu'elle n'attend que l'accomplissement des obligations qui lui sont imposées par le Mémorandum de la conférence de Londres du 14 novembre, pour considérer cette soumission comme accomplie, et pour confirmer Mehemet Ali dans le pachalik de l'Egypte.

« Dans le but de hâter cet accomplissement et de mieux prouver ainsi son désir de s'associer, autant qu'il est en son pouvoir, aux vues de ses augustes alliés, le Sultan a décidé que Gaver Pacha (l'amiral Walker) et Magloum Bey se rendront incessamment en Egypte en qualité de ses commissaires, pour recevoir la flotte ottomane et pour s'assurer de l'évacuation par les troupes de Mehemet Ali des lieux désignés dans le Mémorandum du 14 novembre.

« J'ai l'ordre de prier, en même temps, V. Exe. de vouloir bien inviter M. l'amiral de S. M. britannique à assister, aux termes du paragraphe 4 de l'acte séparé de la convention du 15 juillet, à la remise qui sera faite de la flotte entre les mains desdits commissaires.

« Le ministre des Affaires étrangères,

« Reschid (2). »

On remarquera que, dans cette lettre, il n'était pas question de la concession héréditaire de l'Egypte et nul doute que cette omission ne fût due aux intrigues de lord Ponsonby. Cela ressort du moins de ce qu'écrivait le chargé d'Affaires sarde à Constantinople (3) : « Le résultat des conférences qui eurent lieu ces jours-ci entre le ministre des Affaires étrangères de la S. Porte et les représentants des quatre Cabinets alliés

(1) Entre la Porte et les représentants des Cours alliées.

(2) Des rapports du capitaine Stewart et du général Michell (10 janvier 1841) établissaient que la Syrie était sur le point d'être évacuée entièrement peir les troupes égyptiennes et que les principaux points occupés par les forces turques étaient Acre, Jérusalem, les défilés de Djenni, Jafïa et Remla {Record Office, Londres).

(3) Archives d'Etat à Turin.

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paraît être de nature à espérer que la question d'Orient approche d'une solution pacifique. D'après ce qu'il me revient^ la divergence d'opinion qui s'était manifestée d'abord entre l'ambassadeur d'Angleterre et le chargé d'Affaires russe a cessé grâce au langage ferme tenu en cette circonstance par l'Internonce d'Autriche. M. de Sturmer aurait dit, m'assure-t-on, que le Cabinet de Vienne qui a pris une part active à la question ne pourrait pas maintenant approuver une détermination de la part de la Porte, dont les conséquences devraient nécessairement prolonger l'état actuel des choses et cette opinion ayant été appuyée par le ministre de Prusse, il a été décidé d'un commun accord que la soumission de Mehemet Ali serait acceptée. Le Sultan cependant, en révoquant le décret de déchéance, n'accordera, pour le moment, au Pacha que l'administration de l'Egypte et dès que la restitution de la flotte ottomane aura été effectuée et suivie de l'évacuation de toute la Syrie par les troupes égyptiennes, les puissances alliées s'engagent à interposer leurs bons offices auprès du Sultan pour que l'hérédité de l'Egypte lui soit accordée. »

L'échec que venait d'essuyer la France devait être réparé au plus tôt, sous peine de voir s'effondrer définitivement notre séculaire influence à Constantinople, et cela au profit de l'Angleterre et surtout de la Russie toute prête à recueillir un tel héritage. L'Autriche et la Prusse s'efforçaient visiblement de nous ouvrir la voie vers un arrangement honorable.

Le 3 janvier 1841, le prince de Metternich chargeait lord Beauvale de dire à Palmerston de la façon la plus expresse que « dans le cas où la Porte hésiterait à accéder à la recommandation des puissances alliées de conférer à Mehemet Ali le gouvernement héréditaire de l'Egypte, la Cour de Vienne n'admettrait pas que les alliés puissent être compromis par une telle hésitation (1). » Pour le prince, il n'était nul doute que la Porte ne cédât si les alliés parlaient franchement. Mêmes instructions au prince Esterhazy. « Après la soumission de Mehemet Ali, il n'existerait plus aucun motif d'attaquer Ibrahim Pacha et la seule question qui pourrait se présenter serait le mode d'évacuation de la Syrie par les troupes de ce dernier. Toute attaque contre lui ou toute insiurection suscitée en Egypte seraient désavouées par l'Autriche (2).» Mais, dans son désir de paix et de conciliation, l'Autriche allait même jusqu'à déclarer que « si les représentants des puissances ne voulaient pas agir en commun, l'Internonce aura l'instruction de dire au Divan la détermination de l'Autriche. Les ministres de Prusse et de Russie agiront pro-

(1) Lord Beauvale à lord Palmerston, 3 et 17 janvier 1841.

(2) Id,

bablement avec l' Internonce ; j'espère que lord Ponsonby fera de même, insinuait Metternich (1). »

Palmerston répliqua à la lettre où lord Beauvale relatait sa conversation avec Metternich par une dépêche aigre et hautaine dont un passage attira particulièrement l'attention de Beauvale. Lord Palmerston disait, en effet, que « l'Autriche avait des intérêts qui, en cas de rupture, se trouveraient si menacés par la France qu'on peut croire qu'elle ne serait pas inaccessible à cette crainte, qu'ainsi l'Angleterre avait dû composer sur une accession plus complète et plus décidée de la Russir. » Ainsi Palmerston jouait nettement vis-à-vis de l'Autriche du rapprochement avec la Russie qui ne devait pas être sans l'effrayer vivement. Il sautait aux yeux que l'Angleterre et la Russie éprouvaient^ en ce moment, un sentiment de blâme et de mécontentement à l'égard de l'Autriche. « « Il en résultait entre les Cabinets de Londres et de Saint-Pétersbourg une certaine intelligence particulière et de mutuels ménagements, beaucoup plus marqués et obséquieux de la part de la Russie, mais apercevahles aussi de la part de TAngleterre. » Ainsi parlait Barante le 23 février 1841.

L'Autriche prenait position de la manière la moins équivoque. « Ne tentez pas la fortune, avait dit Esterhazy à Palmerston, n'augmentez pas votre jeu avec votre gain (2). » Brunow s'était joint à Esterhazy pour obtenir que lord Palmerston prescrivît à lord Ponsonby d'essayer d'arrêter la Porte dans la voie funeste où elle s'engageait. Lord Palmerston objecta qu'il «ne pouvait officiellement et directement combattre im acte qui n'était même peut-être pas destiné à voir le jour ou qui pouvait recevoir, dans l'application, des modifications qui en atténueraient gravement le caractère, » Après Brunow et Esterhazy, ce fut le tour de Bourqueney dont l'entretien avec Palmerston vaut d'être rapporté dans ses parties essentielles (3).

...Lord Palmerston : « L'hérédité d'un pouvoir délégué est bien illogique. Après Mehemet Ali, Ibrahim Pacha, soit encore ; Mais après Ibrahim ? Un monstre qui décime les populations soumises à sa domination I... »

...Comme je ne pouvais m'empêcher d'exprimer vivement mes craintes de l'effet que produirait sur mon gouvernement un changement aussi subit de politique sur une question que nous avions le droit de croire résolue, lord Palmerston m'a interrompu :

— • <r Je n'ai rien modifié à mes premières institutions ; seulement je

(i) Lord Beauvale à lord Palmerston, 3 et 17 janvier 1841.

(2) Bourqueney à Guizot, 7 janvier 1841,

(3) Id.

464 LA CRISE d'orient de 1839 a 1841 et l'europe

vous exprime avec confiance les doutes qui s'élèvent dans mon esprit sur l'utilité actuelle d'une concession calculée, en effet, pour des circonstances qui ne sont plus. »

— « Vous le savez, Mylord, il y a une qualité que ne vous contestent même pas vos ennemis, c'est celle de la consistance. Vous vous êtes lié à deux ou trois reprises sur la question de l'hérédité, par votre lettre du 17 octobre, à lord Ponsonby, par vos instructions à l'amiral Stopford, par la convention Napier. De ces trois documents, deux ont été communiqués par vous au gouvernement de France. Jamais, pour ma part, je n'admettrai qu'en face de pareils engagements, la question égyptienne, au moment de la solution définitive, subisse une modification aussi inattendue de vous-même et de vos alliés. »

— « Mais la France n'a aucun intérêt engagé dans les rapports de Mehemet Ali avec la Porte ; mais nous ne pouvons lui reconnaître le droit de les discuter dans une situation propre et isolée du reste de l'Europe. »

— « Laissons là le droit et l'intérêt, ai- je répondu; ne prenons que les faits. Avez-vous ou n'avez-vous pas communiqué officiellement à Paris vos instructions du 17 octobre à lord Ponsonby ? Avez-vous ou n'avez-vous pas initié le gouvernement du Roi à la détermination arrêtée entre vous et vos alliés, de faire suivre la soumission du Vice-roi de la concession de l'hérédité du pachalik d'Egypte ?Le Vice-roi s'est soumis ; le pachalik d'Egypte doit être héréditaire. Nous sommes restés sur ce terrain, nous, et nous vous y croyons encore (1). »

L'Autriche démontrait clairement les dangers qu'offrait l'isolement de la France. « L'isolement d'une grande puissance est une situation dangereuse en elle-même pour le corps social tout entier, à commencer par l'état qui s'isole... M. Guizot désire qu'une porte soit ouverte à la France pour qu'elle puisse sortir de son isolement. L'intérêt général viendra ici en aide au Cabinet français, lequel, du reste, ne me parait point avoir besoin de ce secours pour reprendre dans le conseil des -puissances le rang que lui assure la position de grande puissance. Une grande puissance n'est jamais hors d'une affaire politique, qu'elle soit pour, contre, ou indifférente à celle en instance... Ce qui, à cet égard, est vrai pour la France est également applicable à toute grande puissance et équivaut à dire qu'une puissance de premier ordre ne saurait — si même elle en avait l'intention — rester étrangère à une affaire d'intérêt majeur... Une autre conséquence de cette position assurément anormale, c'est celle que des théories ont été rédigées en des termes dépourvus de toute application véritablement pratique. ...Pour me faire comprendre, je

(1) Bourqueney à Guizot, 7 janvier 1841,

puis me borner à citer les trois doctrines de la non intervention, des garanties à prendre et de la paix armée... La non intervention équivaut à une intervention très décisive ; les garanties à prendre, au lieu d'être conservatrices sont destructives ; enfin la paix armée n'est déjà plus la paix, sans être encore la guerre avouée. Les positions qu'indiquent ces phrases suffisent à elles seules pour intervertir les rapports internationaux les plus ordinaires, lesquels ne connaissent que deux bases : la réciprocité et la confiance (1). »

Telles étaient les paroles prononcées par le chancelier autrichien.

Metternich précisait : « Naguère, l'Allemagne n'était occupée que des œuvres de la paix et c'est, pour ainsi dire, en sursaut qu'elle a été réveillée par des cris de mauvais augure et qui ne lui rappellent que trop des souvenirs que vingt-cinq années de paix n'ont pas encore effacés de la mémoire des peuples. La surprise qu'a éprouvée le grand corps politique limitrophe de la France a dû être d'autant plus générale qu'aucune <îause de perturbation n'est connue et que le jeu des ambitions personnelles dans le royaume voisin n'affecte guère une grande nation absoment étrangère à des débats pareils (2). »

Ces paroles ne sont-elles pas la confirmation textuelle de tout ce que nous avons avancé dans nos précédents ouvrages et dit antérieurement dans ce même volume.

Metternich fulminait alors contre la presse, ce qu'il n'avait d'ailleurs •cessé de faire depuis 1830... : « Un mal affreux, c'est la presse et les ravages qu'elle exerce en France et ce n'est pas aux frontières politiques du royaume que s'arrêtent les effets délétères. Ces vérités, les hommes qui veulent le bien, et qui savent où il faut le chercher, ne doivent pas se les cacher. Le mal politique qu'elle produit à l'étranger, c'est, d'une part, de donner à ses lecteurs une opinion de l'autorité en France qui leur fait peidre toute confiance dans sa force ; et, de l'autre, de créer une surexcitation dans les sentiments les plus nobles de nationalité. Que le Cabinet français s'applique à tirer une ligne entre la politique qu'il voudra poursuivre et celle que ses prédécesseurs ont suivie avec si peu de succès. Ce n'est pas en se trompant sur les réalités qu'il est possible de faire de la saine politique ; à l'éi^reuve, ce seront toujours les réalités qui l'emporteront sur les œuvres de l'imagination (3). »

Dans cette dépêche domine la crainte de la contagion plus grande des principes révolutionnaires en Europe et, sans doute, dans les possessions autrichiennes du nord de l'Italie et le désir de la rentrée de

(1) Metternich à Appony, 4 janvier 1841.

(2) Id.

(3) Id.

466 LA GRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'europe

la France dans le concert européen... : « Tout réveil d'inquiétude en France aurait son contre coup en Allemagne et se traduirait, pour les grandes puissances en préparatifs onéreux, en sacrifices nouveaux », disait Neumann à Palmerston (1), qui soutenait que sa raison repoussait la concession actuelle de l'hérédité à Mehemet Ali, ajoutant toutefois que ses dernières lettres à lord Ponsonby n'infirmaient pas ses anciennes instructions et que le Cabinet anglais ne se séparerait pas de ses alliés (2). En somme, Palmerston restait indécis entre les objurgations vindicatives de lord Ponsonby et les instances des alliés. Pour ta France, Guizot définit ainsi son attitude : « Quant aux embarras que l'on rencontre en cherchant comment on peut amener la France à sortir de l'isolement dans lequel elle a dû se placer, je ne m'en étonne point. Il n'y a qu'un moyen de les surmonter, c'est d'aborder franchement les questions qu'il faut résoudre. Si on veut régler efîec- -tivement et avec des garanties réelles pour l'intégrité ottomane et la paix européenne les relations de la Porte avec l'Europe, nous sommes prêts, pour notre compte, à accueillir les propositions raisonnables qui pourraient nous être adressées dans ce sens. Mais nous persistons absolument à ne point prendre d'initiative et à attendre des ouvertures dont je sais que les Cabinets signataires du traité du 15 juillet et lord Palmerston lui-même reconnaissent la convenance (3). »

Le baron de Bulow venait, d'accord avec les plénipotentiaires russes, autrichiens et français, de rédiger un projet de note ainsi conçu: « Le 15 octobre, les quatre puissances se sont placées sur le terrain de la concession héréditaire du pachalik d'Egypte à Mehemet Ali pour prix de sa soumission au Sultan.

Le 14 novembre, l'Angleterre a consacré ce principe dans les instructions à l'amiral Stopîord et les quatre puissances l'ont revêtu de leur adhésion dans le mémorandum qui porte la même date. La convention Napier, intervenue sans pouvoirs, a fourni une nouvelle occasion au Cabinet anglais de constater sa persévérance dans la ligne où il s'était engagé. L'intervention régulière du l'Anxiral Stopford a amené la soumission complète de Mehemet Ali ; il ne reste plus aux quatre puissances qu'à assurer au Vice-roi la compensation qui lui a été promise de bonne foi et qui doit être accordée de même. Je m'attends à des discussions de forme, mais je crois que le fonds l'emportera. S'il en était autrement, un germe bien sérieux de division se serait introduit dans l'alliance des quatre Cours (4). »

(1) Bourqueney à Guizot, 11 janvier 1841.

(2) Id.

(3) Guizot à Bourqueney, 12 janvier 1841. <4) Boiu-queney à Guizot, 25 janvier 1841.

La situation restait tendue, car dans le discours du trône de la fin de janvier, le nom de la France était omis, ce qui produisit une fâcheuse impression à Paris. La reine Victoria avait évidemment subi l'impulsion de Palmerston, mais dans tous les partis, sauf dans une fraction du parti conservateur, on avait exprimé le regret du refroidissement des relations avec la France, et Bourqueney escomptait favorablement ce sentiment: « Ce sont des sentiments, je le sais, et je ne confonds pas les sentiments avec les affaires, mais ils s'entr' aident et lorsque les premiers arrivent à revêtir une forme aussi solennelle de discussion, leur influence, tôt ou tard, doit finir par passer dans les actes (1). »

En présence de l'insistance des Cours alliées, et particulièrement de l'Autriche, près de Palmerston, tant pour la question de l'hérédité de l'Egypte que pour la rentrée de la France dans le concert européen, Bourqueney écrivait : « Le moment est décisif ; je me suis demandé, dans une circonstance aussi délicate, si je devais tenter auprès de lord Palmerston une démarche isolée, au risque de l'enhardir par des inquiétudes ou de l'aigrir par des soupçons. J'ai préféré rester inébranlable sur le terrain de la confiance, dans la foi des paroles données. J'ai dit à tout le monde, j'ai crié autant que j'ai pu : « Le gouvernement du Roi ne doute pas, mais il n'admet pas la possibilité d'un doute (2). »

Chékib Bey, en remettant à Palmerston la copie de la dépêche qui accompagnait le projet de note turque, avait jugé opportun de réserver la note elle-même qui refusait l'Egypte héréditaire à Mehemet Ali. C'était un gros point de gagné.

Lord Ponsonby avait transmis à Palmerston le compte rendu de la conférence tenue à Constantinople, le 20 décembre. Le mauvais vouloir de Ponsonby s'y était affirmé une fois de plus. L' Internonce et le ministre de Prusse avaient insisté pour que la Porte accordât l'Egypte héréditaire à Mehemet Ali à la suite de sa lettre et, dès que les conditions en auraient été remplies. Ponsonby s'était ainsi exprimé : « La question me semble dépendre du fait de la soumission de Mehemet Ali, et le Sultan me parait seul juge dans une semblable question ; il a seul le droit de se prononcer. Si la S. Porte nous fait connaître que le Sultan agrée la soumission de Mehemet Ali, qu'il en est satisfait, les ordres de mon gouvernement me prescrivent de conseiller, dans ce cas, à la S. Porte, d'accorder à Mehemet Ali le gouvernement héréditaire de l'Egypte. Jusque-là, jusqu'à ce que la Porte nous fasse connaître la décision du Sultan, je dois m' abstenir de tout conseil, de toute opinion (3). »

(1) Bourqueney à Guizot, 27 janvier 1841.

(2) Bourqueney à Guizot, 18 janvier 1841.

(3) Record Office, Londres.

468 LA CRISE d'orient de 1839 a 1841 et l'europe

Et le ministre des Affaires étrangères ottoman répondait : « Je crois que Mehemet Ali doit d'abord exécuter les conditions qui lui sont imposées ; quant à l'hérédité, c'est une autre question sur laquelle je ne suis pas préparé à m'expliquer. »

Lord Ponsonby : « Je déclare que, dans mon opinion, Mehemet Ali n'a aucun droit aujourd'hui, que le Sultan est le maître de prendre le parti qu'il croira convenable et que nous ne pouvons que lui prêter nos conseils. »

Cette discussion n'eut d'autre résultat que de provoquer de l'Internonce l'expression du regret que la Porte ne se conformât pas avec promptitude au vœu exprimé par les Cours alliées dans le Mémorandum du 14 novembre (1). Palmerston avait approuvé, en principe, le refus de Ponsonby de s'associer à la demande de l' Internonce et du ministre de Prusse : « Je crois cependant, ajoutait-il, que vous auriez dû dire à la Conférence que, par suite de vos instructions, vous deviez donner à la Porte le conseil que je vous prescrivais (l'investiture de la ténure héréditaire de l'Egypte) dans ma lettre du 15 octobre; qu'une telle décision ne devait pas être mise à exécution immédiatement, mais différée jusqu'à ce que la bonne foi de Mehemet Ali et sa soumission aient été prouvées par des faits (2),

Il était visible que lord Ponsonby, malgré les avie opposés des alliés, hésitait chaque jour davantage à solliciter la Porte pour que Mehemet Ali obtînt le gouvernement héréditaire de l'Egypte. D'ailleurs la note de la Porte et les objections reitérées de Ponsonby contre lo concession de l'hérédité de l'Egypte avaient ébranlé Palmerston. « Cette nouvelle disposition de son esprit inquiète vivement les envoyés des Cours alliées (3). » Et Guizot, qui écrivait ces lignes, ajoutait : « Voici quels sont les divers points qu'il importe de régler quant à l'Orient : 1° la clôture des Détroits ; 2° la consécration du principe que l'Angleterre, l'Autriche, la Russie et la Prusse ont admis par leurs notes des 23, 24, 26 juillet et 16 août 1839, en réponse à la note de la France du 17 juillet précédent, c'est-à-dire la reconnaissance du statu quo de l'Empire ottoman dans son indépendance et son intégrité ; 3° des garanties qu'on peut obtenir de la Porte pour les populations chré-

(1) Record Office, Londres.

(2) Palmerston à Ponsonby, 26 janvier 1841.

(3) « 11 n'y a pas le moindre doute, Sire, que la conduite de lord Ponsonby est la suite des instructions secrètes qu'il a de lord Palmerston. On ne doute plus que lord Palmerston veut détruire toute la création de Mehemet Ali en Egypte. Le prince de Metternich qui, dans ces derniers temps, prétendait que lord Palmerston est de bonne foi et que ce n'est que lord Ponsonby qui, homme exagéré, poursuit sa propre marche, commence, à ce que je sais des personnes de sa plus iniime confiance, à voir que Mylord joue un double jeu » (Le baron de Lerchenfeld au roi de Bavière, 1? janvier 1841).

tiennes de la Syrie, non seulement dans leurs propres intérêts, mais dans un intérêt général, car si la Syrie retombe dans l'anarchie, la Porte et l'Europe peuvent retomber, à leur tour, dans l'embarras ; 4° certaines stipulations en faveur de Jérusalem. Cette idée s'est élevée et commence à préoccuper assez vivement les esprits chrétiens. Je ne sais ce qui est possible, ni dans quelle limite, ni dans quelle forme l'intervention européenne serait en mesure de procurer à Jérusalem un peu de sécurité et de dignité, mais les gouvernements qui se plaignent avec raison de l'affaibUssement des croyances des peuples devraient bien, quand l'occasion s'en présente, donner euxmêmes à ces croyances quelque marque d'adhésion et d'intérêt. Que l'Europe et la politique de l'Europe reprennent la figure chrétienne ; personne ne peut mesurer aujourd'hui ce que l'ordre et le pouvoir ont à y gagner (1). »

De la part d'un gouvernement qui ne passait certes pas pour clérical, cette déclaration était piquante. « Vous pouvez compter sur l'assentiment sincère du Cabinet de Vienne et sur sa coopération dans une certaine mesure sur la plupart des points de votre politique. Il souhaite sincèrement améliorer le sort des chrétiens de Syrie et il sent ce que des dispositions favorables à Jérusalem auraient de dignité et d'utilité morale pour les gouvernements qui les obtiendraient de la Porte. Désirant d'ailleurs, pour des raisons de politique générale, que la France reprenne sa place dans le concert européen, il y attache plus de prix pour cette question spéciale, puisque la France et l'Autriche sont les seules puissances catholiques et qu'elles se prêteront un mutuel appui contre la prédominance du rite grec qui aurait naturellement un autre patron (2). »

Metternich estimait que le premier et le second point de la suggestion française pourraient être traités à Londres. Quant aux garanties à obtenir de la Porte en faveur des populations chrétiennes, cette question pourrait plutôt être traitée à Constantinople.il redoutait fort l'intervention de la Russie à Jérusalem en faveur des Grecs schismatiques et « en ce cas, l'oppression du catholicisme ne tarderait pas, disait-il, à être accomplie ». Metternich proposait donc « qu'un commissaire ottoman

(1) Guizot à Sainte-Aulaire, 13 janvier 1841.

(2) Sainte-Aulaire à Guizot, 23 janvier 1841.

Il ne s'agissait pas seulement du rite grec. Au début de décembre 1841, le ministre de Bavière à Vienne avait su par Metternich que « la prédilection des Anglais se prononçait pour les Druses, en mettant tous les torts sur les Maronites. Cela provient des échecs que les Anglais ont essuyés chez les Maronites en tentant d'introduire dans le Liban leurs bibles et leurs établissements reHqieua, contre lesquels ceux-ci montraient toujours uue grande répugnance... On suppose un concert qui doit avoir existé avec les Anglais pour la brusque levée de boucliers contre les Maronites » (Le baron de Lerchenfeld au roi de Bavière, 2 décembre 1841).

470 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'europe

indépendant des pachas et placé dans le ressort et sous la direction immédiate du grand Muphti, autorité dont la tolérance n'a jamais été suspectée, pourrait être établi à Jérusalem. » Il disait aussi qu'il serait peut-être expédient « de concéder Vémir Béchirat héréditairement à une famille maronite catholique et d'accorder à ces nouveaux grands princes et au patriarche d'Antioche des immimités plus grandes que précédemment. Un commissaire du Muphti, auprès duquel les consuls des puissances chrétiennes seraient accrédités, pourrait être établi à BejTouth comme à Jérusalem, et, dans un cas comme dans l'autre, il n'y aurait à demander à la Porte aucune innovation de principes, car le Hatti Shérii de Gulhané satisfait à toutes les exigences raisonnables, «M. de Metternich, qui a déjà sondé le terrain à Constantinople, y a trouvé des dispositions favorables... C'est sur la parfaite entente de la France et de l'Autriche que M. de Metternich fonde ses espérances de succès. Protectrices naturelles du catholicisme, elles sont naturellement appelées à agir de concert et à se prêter un appui mutuel (1). »

Ne pouvait-on pas d'ailleurs, pour obtenir ces concessions, s'appuyer sur les principes libéraux du Hatti Shérif de Gulhané ? En effet, à la fin de janvier 1841, r Internonce d'Autriche à Constantinople adressait à la Sublime Porte une note significative : « Il est une vérité, disait-il, que je me plais à reconnaître et à proclamer, c'est que, de tous temps, la Sublime Porte s'est montrée tolérante envers les croyances étrangères et assez sage pour s'interdire toute ingérence directe dans les questions religieuses des différentes nations qui vivent sous sa domination. La S. Porte ne saurait méconnaître le vif intérêt que l'Europe entière porte à des populations professant la même croyance qu'elle. Le ministre ottoman est d'ailleurs trop éclairé pour ne pas sentir qu'en s'appliquant à améliorer le sort de ces populations, qu'en leur assurant par des garanties réelles une protection efficace et permanente, elïe fera plus que de satisfaire au vœu de l'Europe ; elle trë^vaillera surtout dans son propre intérêt, en attachant de plus en plus au sol qu'elles fécondent de leurs sueurs, des populations industrieuses et dont la fidélité n'a jamais été en défaut. Ces considérations s'appliquent surtout aux chrétiens habitant la Syrie. La S. Porte comprendra aisément que jamais occasion plus opportune ne s'est présentée pour elle de faire éclater des sentiments de tolérance et de justice envers cette partie de ses sujets. En effet, que pourrait-elle faire de plus agréable à l'Europe, au moment où avec l'aide et l'assistance des puissances chrétiennes, Sa Hautesse rentre en possession de la Syrie, que de répandre ses faveurs et ses bienfaits sur leurs coreligionnaires dans cette partie de ses États (2). »

(1) Sainte-Aulaire à Guizot, 28 janvier 1841.

(2) Record Office, Londres.

« Mais l'Angleterre, d'une susceptibilité extrême sur ces questions, s'était émue à l'envoi de cette note et avait chargé Ponsonby de faire à la Porte une communication analogue. Mais au lieu de demander à la Porte (ainsi que le faisait l'Internonce à la fin de sa note) de ne pas traiter les chrétiens moins bien que ne le faisait Mehemet Ali, Votre Excellence demandera à la Porte qu'elle les traite mieux que ne le faisait le Pacha. Vous direz que l'intérêt que ressent notre gouvernement s'étend à tous les chrétiens, quelle que soit la dénomination qu'on leur donne (1). » Ainsi les rivalités d'influence politique se ravivaient entre les puissances au sujet des chrétiens de Syrie. Il était aisé d'en apercevoir les conséquences.

Pour obtenir des garanties en faveur des chrétiens et tout spécialement dans la question de Jérusalem, l'adhésion de la Russie était nécessaire, étant donné l'état actuel des relations turco-russes. Or, Mej^senbug apprenait que le comte de Nesselrode, en parlant à un membre du Corps diplomatique de l'idée émise par la France de faire de Jérusalem une ville libre, « avait péremptoirement déclaré que nous avions bien assez d'wwe Cracovie et qu'il ne fallait pas y ajouter une Cracovie religieuse. » Le comte Orlofî exprimait un sentiment identique. Nesselrode avait aussi combattu l'idée de l'envoi à Jérusalem d'un commissaire sultanique et des délégués des puissances chrétiennes pour veiller aux intérêts des Lieux Saints et des pèlerins, parce que les consuls avaient le devoir de protéger les intérêts religieux de leurs ressortissants et que c'était notamment la fonction du consul russe à Jaffa. Ces aveux en disaient long sur les susceptibilités russes à cet égard (2). Quant à la Prusse, elle proposait de « faire représenter à Jérusalem les différentes Confessions chrétiennes )\ Mais, disait le représentant autrichien en Russie, appuyé en cela par Nesselrode, « ce serait transporter le funeste spectacle des déchirements intérieurs du christianisme sur le sol même où l'unité de l'Église a été scellée du sang le plus pur et le plus précieux (3). »

Dans le courant d'avril 1841, la Russie répondait à la proposition de la Prusse par de longues considérations. Elle découvrait les plus grosses difficultés dans la mise en pratique des idées du Roi. Elle désirait que les privilèges anciens accordés sous différents règnes aux pèlerins chrétiens soient, non seulement maintenus, mais encore élargis et cpi'un agent turc, ayant sa résidence permanente à Jérusalem, fût chargé de veiller à l'exécution rigoureuse des firmans de la Porte. Nesselrode ma-

(1) Lord Palmerston à lord Ponsonby, 2 mars 1841.

(2) Meysenbug à Metternich, 11 février 1841.

(3) Id., 1 mars 1841.

472 LA CRISE DECRIENT DE 1839 A 1841 ET l'EUROPE

nif estait, en outre, l'intention de lui demander d'ouvrir des Église» russes en Terre Sainte sous la protection du consulat russe de Jafîa. Ainsi que le faisait fort justement remarquer Meysenbug, lorsqu'on connaissait le peu d'indépendance du pouvoir de l'Église russe « depuis V époque où Pierre le Grand jeta sa lourde épée sur la table où étaient réunis les évèques russes », le projet russe avait pour but de permettre à cette puissance de se créer un moyen d'influence directe (1). Le représentant sarde à Constantinople y signalait d'ailleurs en ces termes l'extension de l'influence de l'Autriche : « En attendant, l'Autriche semble acquérir, depuis quelque temps, une certaine influence dans le Divan, bien inférieure, à dire vrai, à celle qu'y exerce lord Ponsonby, mais de nature cependant, le cas échéant, à pouvoir s'opposer aux desseins soit de l'une ou de l'autre puissance (2). » La Porte,un peu effrayée de l'action presque tyrannique de lord Ponsonby, semblait chercher un autre point d'appui près d'une puissance plus désintéressée et moins violente.

Dans une conférence au château de Broadland entre Palmerston, Brunow et Ester hazy, celui-ci avait insisté sur l'examen des moyens de faire rentrer la France dans le concert européen, et qui avaient été suggérés par Metternich. Un protocole réduit au principe de la clôture des détroits paraissait maigre. De son côté, Palmerston montrait une extrême répugnance à admettre les moyens de protection pour le» populations chrétiennes de Syrie. Quand on connaissait les vues de l'Angleterre en Syrie, cette attitude n'avait pas lieu de surprendre. Enfin Brunow avait montré les répugnances de sa Cour pour un acte général qui consacrerait, sous la protection des cinq puissances, l'indépendance et l'intégrité de l'Empire ottoman, et Palmerston l'avait appuyé, bien que cette mesure dût certes rentrer au fond dans la politique anglaise. « Ainsi, des sentiments, des vœux conciliants, une grande intelligence de la nécessité d'effacer les derniers dissentiments par une réconciliation d'un caractère patent et saisissable ; mais aucun moyen pratique qui réunisse ou paraisse encore de nature à réunir les cinq volontés qu'il s'agit de concilier (3). »

Sous l'impulsion du mécontentement des autres Cours, Palmerston écrivait de nouveau à lord Ponsonby, le 29 janvier :

« Chekib Effendi est venu aujourd'hui pour me demander mon avis sur ce qu'il devait écrire à Reschid Pacha au sujet de la question de la concession de la tenure héréditaire de l'Egypte à Mehemet Ali, grâce qu'il sait que la Porte n'est pas pressée d'accorder.

(1) Meysenbug à Metternich, 8/20 avril 1841.

(2) 8 décembre 1840.

(3) Bourqueney à Guizot, 7 janvier 1841.

c Je comprends la force de ses objections contre une telle faveur, et il serait meilleur pour le Sultan et ses sujets égyptiens que le Sultan se réservât la même liberté dans le choix du futur gouverneur de l'Egypte qu'il exerce pour toutes les autres provinces de son Empire. Mais les Sultan, ai- je dit, doit surtout se contenter de ce qui est pratique : que Mehemet Ali a fait sa soumission dans l'espérance d'obtenir latenure héréditaire de l'Egypte ; que si on la lui refusait maintenant cela pouvait faire naître une révolte nouvelle qui pouvait amener la séparation de l'Egypte de l'Empire turc. Le Sultan manque de moyens militaires et navals pour assurer son autorité et serait obligé de recourir à se» alliés. Mais les mesures adoptées dans le traité de juillet se bornent à l'expulsion des Egyptiens de la Syrie, de l'Arabie et de Candie, rejetant les forces de Mehemet Ali en Egypte. Si le Sultan demandait l'assistance des Alliés pour attaquer Mehemet Ah, une seconde conférence serait nécessaire.

« J'ai dit à Chekib que les quatre puissances refuseraient une telle assistance et le Sultan serait alors obligé d'accorder avec mauvaise grâce à Mehemet Ali ce dont il pourrait maintenant se faire un mérite en l'accordant spontanément.

« J'ai reconnu, comme le gouvernement autrichien, que ce serait un grand sacrifice, mais que Chekib devait le demander à son gouvernement en considération de la force matérielle et morale que le Sultan a gagnée dans ces derniers mois, et de ce que Mehemet Ali a perdu. Ce dernier ne pourra jamais devenir dangereux pour le Sultan si celui-ci organise son armée, sa marine et ses finances. J'ai rappelé à Chekib que le Sultan avait recouvré la Syrie, l'Arabie, l'île de Candie qui sont au point de vue financier, militaire, naval et religieux de la plus haute importance ; l'accomplissement loyal de la stipulation du traité de juillet en ce qui concerne l'application des lois de l'Empire à l'Egypte donneront autorité et sécurité au Sultan. Chekib Pacha, pressé par moi, m'a promis d'écrire en ce sens à Reschid Pacha et il ne doute pas que le Sultan ne se rende au conseil de ses alliés. »

Les conseils de lord Palmerston devenaient d'autant plus opportuns qu'il venait d'apprendre que le pavillon du Sultan flottait sur l'escadre turque dans le port d'Alexandrie et qu'il avait été salué par toute l'artillerie du port. On annonçait, en outre, le rappel de l'armée égyptienne de Syrie et la soumission de Mehemet Ali au Sultan : « J'espère que la question d'Orient touche à une heureuse solution «, écrivait l'amiral Stopford, le 14 janvier 1841 (1).

Le 30 janvier, les plénipotentiaires des quatre Cours et Palmerston

(1) Record Office, Londres.

474 LA CRISE d'orient be 1839 a 1841 et l'europe

annonçaient à Chekib Bey « qu'on n'avait tardé si longtemps à lui répondre que dans l'espoir que les instructions réitérées des quatre Cours à leurs représentants à Constantinople auraient amené le gouvernement ottoman, dans l'intervalle, à terminer la question égyptienne par la concession de l'hérédité à Mehemet Ali, que les nouvelles officielles de Constantinople jusqu'à la date du 27 décembre n'ayant pas réalisé l'attente des quatre puissances, elles renouvellent sans retard à ki S. Porte, par l'organe de Chekib Bey, leurs conseils inébranlablement fondés sur les instructions du 15 octobre et sur celles du 14 novembre. Elles déclarent enfin la concession de l'hérédité consacrée par le traité du 15 juillet même (1). »

« Sans vouloir exagérer ce que la démarche du 30 janvier implique de déférence pour notre propre politique, je crois n'exprimer qu'une impression générale en ajoutant que tout le monde se doute qu'elle n'eût pas eu lieu sans nous. »

Telle était l'appréciation de Bourqueney, assez fondée d'ailleurs. « La question des rapports du Sultan et du Pacha est réglée, la conférence s'attend à une communication directe de la Porte pour l'informer que le but du traité du 15 juillet est atteint. C'est là que se place, dans la prévision des puissances, la démarche qui sera faite envers la France pour l'inviter à rentrer dans le concert européen (2). »

Ce fut pour Mehemet Ali et Boghos Bey une cruelle déception quand ils surent que le mot héréditaire ne se trouvait pas dans la lettre de Reschid à lord Ponsonby. L'Angleterre se dérobait donc aux promesses faites au Pacha, notamment dans la lettre de Palmerston à Ponsonby à la date du 10 octobre. C'était en vain que Mehemet Ali avait cherché, par ses concessions, à gagner la bienveillance de l'Angleterre : « Je pense, déclarait le commodore Napier, chargé par Sir R. Stopford de notifier à Mehemet Ali et à Boghos Bey les instructions anglaises et de s'assurer de leur exécution et qui avait recueilli de leur bouche les instructions ci-dessus rapportées, que Mehemet Ali s'est bien comporté; lui et Boghos Bey sont bien disposés pour l'Angleterre. Si lord Palmerston peut obtenir pour lui l'hérédité, il n'aura pas à le regretter (3). » Boghos Bey avait d'ailleurs adressé à Napier la lettre suivante :

(1) Bourqueney à Guizot, 31 janvier — 2 février 1841.

(2-) Id.

(3) Napier à Sir R. Stopford, 11 janvier 1841.

Alexandrie 10 janv. 1841 (1),

« Monsieur le Commodore,

«La lettre que j'ai l'honneur de vous adresser aura pour objet de résumer, d'après le désir que vous en avez exprimé, les paroles que vous avez entendues de la bouche même du Vice-roi mon Maître dans votre entretien de hier soir.

« Le retard apporté à l'évacuation de la Syrie est indépendant de la volonté de Son Altesse. En conséquence de la convention conclue avec vous le 27 novembre dernier, Hamil Bey avait été envoyé en Syrie pour porter à Ibrahim Pacha les ordres du Vice-roi ; vous connaissez, Monsieur le Commodore, les raisons qui ont empêché cet officier supérieur de remplir sa mission, et vous savez de quelle nature ont été les obstacles qui se sont opposés à ce que les dépêches de S. A. parvinssent à le^r destination.

« Le Vice-roi désirant toutefois vous donner une nouvelle preuve de son empressement à remplir les engagements est disposé à faire partir aujourd'hui même un bateau à vapeur pour porter de nouveau en Syrie Hamil Bey, qui sera chargé conjointement avec l'officier anglais désigné par vous, de transmettre les ordres au général en chef de l'armée égyptienne ; aussitôt que Ibrahim Pacha en aura pris connaissance, il effectuera l'évacuation de la Syrie en dirigeant vers Kaiffa, si cela lui est possible, les femmes, les enfants et les malades et en se mettant luimcme en marche vers l'Egypte, dans le cas où il ne serait pas déjà même en route avec son armée pour opérer sa retraite dans cette direction. Au moment où le retour de Hamil Bey nous aura fait connaître les dispositions prises par Ibrahim Pacha en exécution des ordres de S. A. et lorsque nous aurons acquis la certitude que les malades, femmes et enfants appartenant à l'armée égyptienne ont pu se rendre à Kaiffa, S. A. enverra dans cette échelle des transports destinés à assurer leïir retour en Egypte.

« Pour ce qui concerne la flotte ottomane, je ne puis que confirmer ce que j'ai précédemment eu l'honneur de vous écrire^ Monsieur le Commodore ; elle est prête à prendre la mer (2).

(1) Record Office, Londres.

(2) L'amiral anglais Walker avait aussitôt arboré son pavillon sur le vaisseau turc Mdhmoudie, « Et pourtant, disait Cochelet (Lettre à Guizot en date du 13 janvier 1841). Mehemet Ali avait instamment demandé à mettre un amiral français à la tête de le flotte turco-égyptienne. » Et Cochelet observait : « La Russie ne pourra pas ne pas voiavec beaucoup d'ombrage les avantages que les Anglais viennent de remporter » (Idem), A tout prendre, Mehemet Ali n'était peut-être pas fâché de se voir réduit au gouvernement héréditaire de l'Egypte ; l'Arabie et la Syrie constituaient pour lui deux gouffres qui épuisaient ses finances, de même l'entretien de ses troupes et de la marine. La ré»

476 LA CRISE d'orient de 1839 a 1841 et l'europe

« Telle est la substance des termes dans lesquels le Vice-roi s'est exprimé avec vous, Monsieur le Commodore ; S. A. en vous donnant ainsi un nouveau témoignage de sa déférence aux décisions des puissances alliées a, la conviction qu'elles hâteront l'exécution du traité du 18 juillet en obtenant en sa faveur le gouvernement héréditaire de l'Egypte et qu'elles manifesteront leur intention d'assurer la pacification de l'Orient, en la fondant sur des bases à jamais durables. »

(Signé) : Boghos Youssef.

Les succès obtenus par l'Angleterre avaient eu leur répercussion jusqu'en Tunisie. Sir Thomas Reade, agent anglais à Tunis, déclarait qu'il « avait été deux fois au palais du Bey où il fut l'objet d'attentions particulières. Je vais, disait-il, essayer d'en profiter et pense être bientôt en état de dire que l'influence britannique sera ici placée sur un pied plus puissant qu'elle ne l'était auparavant, grâce à la manière glorieuse dont la question d'Orient a été menée et terminée sous notre direction (1). »

Cette affaire, en effet, ne rehaussait pas le prestige de la France en Orient où la force et le succès ont toujours raison (2).

Les efforts persistants de l'Autriche venaient pourtant d'obtenir un premier résultat. Le 10 février 1841, Guizot annonçait à Sainte- Aulaire qu'en grande partie, grâce à l'influence autrichienne, la Porte donnait

duction de son armée lui permettrait de développer la prospérité de l'Egypte. C'est d'ailleurs ce qui ressortait des instructions données le 22 février 1841 par notre gouvernement au comte Philippe de Rohan-Chabot, envoyé en mission à Alexandrie. « La France se félicite, disait Guizot, d'avoir pu, par son langage et ses démarches dans ces derniers temps, contribuer à dissiper les incertitudes que les adversaires de Mehemet Ali étaient parvenus à susciter sur ce point. » Guizot démontrait aussi combien l'allégement des charges du Pacha allait lui faciliter sa tâche.

(1) Sir Thomas Reade à Palmerston, 23 décembre 1840.

(2) Une étude de Puysègur, ancien représentant du Tarn, montrait à l'évidence que, depuis le commencement du siècle, et surtout depuis la fin de l'Empire, l'influence française avait été en s' affaiblissant dans le Levant. Vingt-cinq ans de guerre avaient livré à l'Angleterre la plus grande partie du commerce que nous y faisions. L'Autriche était devenue maîtresse de l'Adriatique. Nous n'avions plus d'influence en Italie. Toutefois, notre rôle dans la guerre de l'indépendance grecque nous gagna l'admiration des chrétiens d'Orient. La révolution de juillet vint nous faire perdre, là encore, un terrain considérable. Et c'est à cette heure que le gouvernement français écrit, en 1832, à son ambassadeur à Constantinople, cette phrase stupéfiante : « Les intérêts de la France et de l'Angleterre sont identiques en Orient.» ....« Dès ce moment, la politique du monde entre dans une phase nouvelle. Le contre-poids de la France cesse de se laire sentir ; l'équilibre modérateur est rompu. »

Surviennent alors les événements d'Egypte, de Syrie, d'Arabie, de l'Euphrate relatés en leur place.

Ces plans de l'Angleterre n'étaient pas nouveaux. Au commencement du xix^ siècle, le colonel Taylor (Voir Lettres politiques, commerciales et littéraires sur V Inde, Londres), donnait ainsi son opinion au ministre anglais Dundos : « Pendant 300 ans, les puissances livales se sont disputées dans le grand océan les avantages du commerce et de la civi-

son consentement à l'hérédité de l'Egypte dans la famille de Mehemet Ali, par un firman du 13 janvier, et la concession à ce dernier, sans hérédité, des provinces de Kordofan, Nubie, Darfour et Sennaar. Le firman du Sultan était donc antérieur de vingt jours à la note remise à Reschid Pacha, le 30 janvier, par les plénipotentiaires des quatre Cours à Londres.

La déconvenue de lord Ponsonby se révéla en des termes plus mesurés que de coutume. « Le soussigné, déclarait-il à Reschid Pacha par une note du 15 février (1), doit faire remarquer un paragraphe dans la note officielle qu'il a eu l'honneur de recevoir de la S. Porte, parce qu'il ne définit pas exactement les circonstances qu'il vise. Il dit, en effet : « La S. Porte, ainsi qu'il est connu à V. Exe, a agi dès le commencement de la question égyptienne d'après l'avis et les conseils des quatre augustes Cours ses amies et alliées. »

Le fait est que le firman qui contient les conditions par lesquelles S. M. I. le Sultan concède le gouvernement héréditaire de l'Egypte à Mehemet Ali, n'a pas été préiparé avec les avis et conseils des quatre Cours amies et alliées du Sultan, mais que ce firman a été préparé et achevé par le gouvernement ottoman en dehors du soussigné que la Sublime Porte reconnaît comme étant l'ambassadeur de S. M. britannique, dans ce pays. S. E. le ministre ottoman des Affaires étrangères notifia au soussigné l'intention de S. E. de communiquer au soussigné un plan que S. E. aveiit en vue pour le règlement de la question égyptienne ; mais V, E. n'avait fait aucune communication au soussigné. Les documents mentionnés dans la note officielle ne furent remis au drogman de l'ambassade britannique que lorsque la mesure eût été décidée. Le soussigné décline toute responsabilité quant aux mesures détaillées dans le firman contenant les conditions. »

Ce n'était pas un secret qu'à Constantinople, Sturmer et lord Ponsonby vivaient dans les plus mauvais termes et, bien que, disait Sainte- Aulaire, « le langage de M. de Metternich, fût d'ordinaire laudatif pour lord Palmerston, j'ai cependant remarqué dans plusieurs dépêches qu'il m'a lues des phrases qui impliquent une accusation de complicité entre le Cabinet de Londres et son représentant auprès de la Porte (2). »

lisation ; mais désormais les États doivent détourner leur attention de l'Altlantique pour la porter sur l'océan Indien et Pacilique, sur la Méditerranée, sur le Nil, sur les golfes d'Arabie et de Perse ;... de nouvelles combinaisons commerciales hostiles à l'égard des intérêts établis de la Grande-Bre tagne sont plus formidables et plus dangereux que l'affermissement de la République française... // faut que les Français soient chassés de l'Egypte et le gouvernement mahométan rétabli. »

(1) Record Office, Londres.

(2) Sainte Aulaire à Guizot, 22 février 1841,

478 LA CRISE d'orient de 1839 a 1841 et l'europe

Toutefois, un point très important restait en discussion : suivant quel mode se transmettrait le pouvoir délégué héréditairement par la Porte à la famille de Mehemet Ali ? Par ordre de primogéniture, à titre de Séniorat, ou par une investiture donnée à chaque mutation par le Sultan ? « M. de Métternich convient que lord Ponsonby pèse encore dans le mauvais côté de la balance (1). » On ap-prenait, en effet, que le Sultan, tout en accordant à Mehemet Ali l'hérédité de l'Egypte, avait demandé, vivement pressé par lord Ponsonby, à rester maître de choisir parmi les descendants mâles de Mehemet Ali qui bon lui semblerait. Mais un autre point avait été vivement combattu par Ponsonby qui montrait vraiment dans toute cette affaire un incroyable acharnement.

Le 4 février 1841, le ministre ottoman des Affaires étrangères avait convoqué les plénipotentiaires des puissances alliées et leur avait donné connaissance du projet des conditions annexées à la concession faite à Mehemet Ali de l'Egypte héréditaire. Les plénipotentiaires de Russie, de Prusse et d'Autriche l'avaient accepté entièrement, mais Ponsonby s'était vivement élevé contre la clause relative au tribut. Il déclarait que la mesure du tribut et, en conséquence, l'abandon à Mehemet Ali de la perception des revenus de l'Egypte, ce qui lui permettrait de maintenir les établissements civils, militaires et navals de cette province, était en contradiction formelle avec la loi de l'Empire, « Le succès des armes du Sultan a enlevé à Mehemet Ali le pouvoir du sabre, pouvoir qu'il avait créé par lui-même en abusant des revenus de l'Egypte qui étaient placés entre ses mains. Il est maintenant question de les replacer entre ses mains ! Il peut infliger tout châtiment qu'il lui plaît, augmenter les contributions, même quand ces contributions sont impossibles. Est-ce que cela est conforme aux instructions de lord Palmerston qui visent à protéger les biens du peuple égyptien ? — / rgent est puissance ! C'est particulièreme'ht une puissance dans ces contrées. Il a été l'instrument par lequel Mehemet Ali s'est élevé lui-m^me à une hauteur qui a coûté tant de peines et de sang... Je refuse de donner mon approbation à cette mesure (2). »

On voit que, contrairement à l'opinion de ses collègues, lord Ponsonby voulait mettre Mehemet Ali entièrement désarmé dans les mains du Sultan, réduire le Vice-roi à une quantité négligeable.

Métternich tenait toujours activement son rôle de conciliateur : « A l'en croire, disait Sainte-Aulaire à Guizot, des communications ont déjà eu lieu entre le prince Esterhazy et M. de Bourqueney et elles s'acheminent vers une heureuse issue. Il répète

(1) Sainte-Aulaire à Guizot, 22 février 1841.

(2) Ponsonby à Palmerston, 4 février 1841.

volontiers que le prince Esterhazy est on ne peut mieux placé pour mener à bien son rôle de conciliateur et il vous engage fortement à prescrire à M. de Bourqueney de s'adresser en toute confiance à l'ambassadeur d'Autriche comme à l'homme du monde qui désire avec le plus de passion arriver à une solution satisfaisante pour la France (1). » « Il se défend d'avoir contribué, en signant le traité du 15 juillet, à rompre l'alliance anglo-française qui, depuis 1830,. avait assuré l'équilibre européen. Il prétend que tout est venu des empiétements de l'influence française sur la Méditerranée ; c'est la prise de Constantine qui a réellement rompu cette alliance, dit Son Altesse, car, depuis lors, l'Angleterre a compris que la colonie d'Afrique pouvait être utile à la France et elle a cherché à rétablir l'équilibre en empêchant le développement de la puissance égyptienne sous la protection française (2). »

Si Metternich s'employait avec tant d'ardeur à faire rentrer la France dans le concert européen, c'est que l'intérêt direct de l'Autriche était en jeu : « La situation centrale de la France rend son isolement une menace pour la paix générale (3). » Un politique aussi fm, aussi avisé et aussi informé que Metternich ne se lançait pas à la légère dans une pareille négociation.

La Prusse, on le sait, inclinait vers la politique de l'Autriche, « La question du rapprochement avec la France devient l'objet principal de la préoccupation de M. de Werther. L'on cherche, m'a-t-il dit, les moyens de nous satisfaire. L'idée à laquelle on semble donner la préférence est de nous faire adresser par la Porte l'invitation de joindre notre garantie de l'arrangement conclu entre elle et son vassal à celle de la signature du traité du 15 juillet (4) »... « Dans toute question de politique générale, le Cabinet de Berlin, avant de parier et d'agir, a eu soin, depuis dix ans, de se mettre invariablement d'accord avec celui de Vienne, ou, pour mieux dire, de s'inspirer de son esprit et de sa manière de voir... M. de Metternich s'est acquis cette assistance et cette condescendance dans les affaires européennes par l'abandon de l'influence première dans les affaires d'Allemagne... La position que nous avons prise tient l'Europe entière en échec... On a la conscience d'expier un tort dont on s'est rendu coupable et de nous devoir une réparation. On cherche une issue honorable... On est gêné, mal à l'aise. On sera plus attentif à l'avenir...; les embarras sont pesants. Très certainement la leçon profitera à la Prusse et à l'Autriche. Je compte sur des rapports plus faciles,

(1) Sainte-Aulaire à Guizot, 22 février 1841.

(2) Le baron O'Sullivan de Grass à Lebeau, 3 janvier 1841, ( ) Id., 13 janvier 1841.

(4) Werther à Bresson, 3 janvier 1841.

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plus coulants, moins parsemés de petites exceptions et de distinction» blessantes dans les petites choses (1).«

En attendant que la leçon profite à la Prusse, selon l'expression du trop optimiste Bresson, la presse allemande voulait nous la donner à nous-mêmes et en termes peu modérés. Et non pas seulement les grandes feuilles, mais encore les plus petits journaux, tels le Journal de Landau, la Gazette d' Elberfeld. Les articles des journaux français étaient commentés arbitrairement, souvent même dénaturés ; le principe des nationalités devenait pour l'Allemagne une sorte d'Evangile. Des prédications, des avances, des séductions de même nature étaient adressées, à la Suisse et à la Belgique. Des journaux bavarois faisaient campagne pour l'annexion de l'Alsace à l'Allemagne. Telle, la Gazette Universelle d'Augsbourg, du 14 février 1841 (2). Le préfet du Bas- Rhin estimait, d'autre part, que « la Bavière rhénane ne ferait pas de démonstrations pour nous, quand même nous serions à sa porte avec cent mille hommes, mais qu'elle recevrait, d'un autre côté, l'occupation française sans haine contre nous et sans chercher à secouer le joug, car si elle est sans vives sympathies pour nous, elle est aussi sans nationalité allemande (3), »

En dépit de telles provocations, l'esprit pratique des Germains voyait avec soulagement s'éloigner les chances d'une guerre que les finances allemandes étaient hors d'état de supporter. « Il faudrait que la lutte fût courte pour qu'elle ne dépassât pas les moyens de la Prusse (4). » Il faut dire que si la France n'avait pas à se louer de la Prusse, ses alliés, de leur côté, ne semblaient pas particulièrement satisfaits de son attitude, si l'on en croit Bresson : « Je n'en veux d'autres preuves que le discours que me tenait hier lord W. Russell. Il me disait que de tous les alliés, la Prusse était le plus désagréable et le moins sûr, qu'on ne savait plus avec elle sur quoi se reposer, qu'elle changeait de sentiments et qu'elle échappait sans cesse (5). »

(1) Bresson à Otlizot, 6 janvier 1841.

(2) Ce journal allemand citait les paroles du professeur Reuss dans sa préface aux poésies de Daniel Hirtz : « Pour nous, il n'y a qu'un même peuple sur les deux rives du Rhin ; la guerre et le commerce peuvent le diviser et le séparer par des barrières et des lignes de douane, mais ils ne peuvent séparer les coeiu-s ; ... notre ennemi mortel est celui qui porte une main criminelle sur notre nationalité. Celui qui observe d'un œil attentif, non seulement l'extérieur, mais aussi l'intérieur de Strasbourg et visite avec chagrin peut-être, mais du moins sans mauvaise intention, cette cité rhéno-française, pourra remarquer beaucoup d'usages qui ont traversé le fleuve et beaucoup d'autres liens encore qui n'ont besoin que d'être renoués pour raffermir ce que la tourmente des temps a momentanément séparé... >

(3) Lettre du 29 décembre 1840.

(4) Bresson à Guizot, 11 janvier 1841.

(5) Id.

Une partie de ces réflexions si justes n'auraient-elles pp^ pu être reproduites dans mille autres circonstances depuis 1840, ei ne dépeignaientelles pas le véritable esprit prussien ? D'ailleurs, nos mesures militaires et surtout les fortifications de Paris excitaient toutes les ires, tous les sarcasmes en Russie, en Angleterre (1), en Autriche (2), en Prusse.

Le Journal de Francfort veut qu'on se garde : « En présence des fortifications de Paris, nous devrons mettre nos régiments au complet. L'Autriche, bien loin d'aspirer à une suprématie politique, a laissé à la Prusse l'initiative de cette mesure, et cette dernière puissance a envoyé un plénipotentiaire auprès des différentes Cours allemandes pour hâter les armements fixés par la convention fédérative... A-t-on vu qu'un seul de ces gouvernements se soit refusé à cette mesure ? Est-ce que les États dont se composait autrefois la confédération du Rhin n'ont pas été les premiers à donner leur entière adhésion à cette mesure ? Est-il question d'opinions personnelles lorsqu'il s'agit de la patrie ? Les passions peuvent-elles encore faire entendre leur voix quand le patriotisme parle ? Existe-t-il des intérêts de parti, quand la patrie ne forme qu'un seul parti ? Voilà le signe auquel on reconnaît la nationalité allemande ! (3) »

Et encore : « Il n'y a plus aucune raison maintenant pour le gouvernement français de continuer ses armements, L'Egypte a été accordée à Mehemet Ali à titre d'hérédité. Il n'y a donc plus de casus belli à attendre. Mais si, pour flatter les passions,on continue et même on augmente les armements, si l'on fournit des baïonnettes aux passions, espère-t-on plus tard pouvoir opposer des arguments aux baïonnettes ?... Certes, c'est un fait bien déplorable de voir qu'au milieu des dispositions les plus pacifiques du siècle, après tant de marques de confiance que l'Europe a données à la France, Von entoure Paris d'une muraille chinoise. Nous désirons sincèrement que les bonnes intentions

(1) Le Sun, prenait le ton d'ironie : « Les Français vont se livrer à des dépenses énormes, vont se donner beaucoup de peine et s'imposer de grands sacrifices afin d'éviter d'être traités comme ils ont traité les autres nations au temps de Napoléon... Paris va être fortifié de peur que la France ne devienne ce qu'avait fait des autres nations ce Napoléon si fort admiré » (Début de février 1841).

(2) « On considère à Vienne le vote des fortifications de Paris comme très fâcheux ; on croit qu'il relève les chances de M. Thiers, que l'on regarde comme le ministre de Parie fortifié ; qu'il donne une arme aux factions anarchiques contre le pouvoir royal, enfin qu'il enhardira les esprits guerriers, rassurés sur Paris et ne craignant plus, en dépassant les frontières, d'amener l'étranger dans la capitale. Cette manière d'envisager la question est générale en Allemagne » (Le baron O'Sullivan de Grass, ministre de Belgique, à Lebeau, ministre des Affaires étrangères, 17 février 1841).

(3) Début février 1841.

^^82 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'europe

du gouvernement français puissent triompher des passions auxquelles on a mis maintenant une arme à la main (1). »

Le Courrier de la Haute- Allemagne le prend sur un ton de commisération et parle de la France comme d'une malade : « Le récent essor pris par la nationalité allemande n'a détruit qu'en partie les illusions de la presse française. On s'obstine encore à nous considérer comme des barbares qui ne demandent qu'à imiter la civilisation française et qui doivent s'estimer heureux de céder à une autre nation, enviée pour sa liberté, nos plus belles provinces, si l'on nous permettait, en revanche, de faire dans le reste de notre patrie des expériences politiques à la manière française... Voilà la cause de la majeure partie des fausses interprétations données aux traités de 1815 par la presse française. On persistait à s'imaginer que les peuples de l'Europe continentale étaient animés des plus merveilleuses sympathies pour la France... Si la presse française croit que le développement politique de la France est un objet de jalousie pour l'Europe, elle oublie le développement de sa propre influence. Elle s'est servie depuis nombre d'années de cette influence pour rabaisser tous les actes publics de son pays... Le jugement le moins rigoureux qu'on puisse porter sur Pétat de la France, c'est qu'il est lamentable et digne de compassion... Que la presse française ne se fasse pas d'illusions ; la France a lavé son linge sale devant les étrangers, ou plutôt ce sont les partis qui ont étalé aux yeux de l'étranger le triste spectacle de leurs déchirements. L'impression produite par ces faits a été diamétralement opposée à celle que la presse française comptait produire (2). »

Toutes ces diatribes, ces conseils, ces récriminations, ne tendaient, en somme, qu'à un but unique : le désarmement de la France. Quelques journaux allemands le disent en clair langage.

La Gazette d'Elberfeld : « Si la majorité avait des sentiments pacifiques, les députés devraient se lever et s'écrier : « Point de déficit, point de guerre, mais des lois pour l'éducation du peuple et la prospérité du commerce. On ébranle le trône et on fortifie la capitale. Tout cela ne donne pas de motifs de sécurité à l'Allemagne (3). »

Et la Gazette des Postes de Francfort, journal officiel de la Diète germanique (4) : « L'alliance des idées entre la France et l'Angleterre a disparu devant la question d'Orient, mais si cette question a divisé la France et l'Angleterre, elle a rapproché l'Autriche, l'Allemagne et l'Angleterre, les anciens appuis de l'équilibre politique européen.

(1) 9 février 1841.

(2) Février 1841.

(3) Id.

(4) Id.

« L'Angleterre et l'Allemagne n'ont pas d'intérêts divisés en Orient. L'Angleterre n'a rien à redouter de l'Allemagne relativement à ses possessions dans les Indes Orientales. Il importe à l'Allemagne que Constantinople ne soit plus transplanté à Alexandrie, et que son influence sur la Turquie par l'Autriche ne soit pas brisée. C'est cette circonstance qui a rapproché l'Angleterre de l'Autriche et de l'Allemagne et on a vu une puissance appartenant au mouvement se faire conservatrice par principe. »

Et la Gazette d'Aiigsbourg (fm février 1841) : « La France si formidable <;ommence donc à avoir peur. Le pays qui a si longtemps menacé la sûreté des autres pays, manifeste maintenant des craintes pour la sienne. Et non seulement il avoue cette crainte, mais il déclare même devant tout le monde qu'il ne voit plus comme jusqu'ici dans le courage de ses armées, dans l'unité compacte de sa population, dans les sympathies politiques de l'Europe sa plus sûre garantie et l'efîroi de ses ennemis, mais que maintenant, pour se tranquilliser, il sent la nécessité de s'entourer de remparts et de murs. M. Guizot a aussi dit qu'il fallait fortifier Paris pour fortifier, en même temps, le pays... Il y a déjà longtemps que des observateurs attentifs ont dit que l'esprit national français était dans un état de transformation. ...Sans nous laisser endormir dans une sécurité dangereuse, nous devons cependant comprendre que nous n'avons plus affaire à la France de l'ancien régime, à la France de Louis XIV, de la République et de l'Empire. »

Ces citations dispensent de commentaires, surtout si nous leur donnons pour conclusion la réflexion de la Gazette d^Augsbourg « qu'on n'avait plus affaire à la France de Louis XIV, de la République et de l'Empire. »

L'émoi causé par les fortifications semble enfin desiller les yeux de Bresson : « Depuis quelques jours, il ne m'est pas possible de me méprendre sur le jugement que porte le gouvernement prussien des fortifications de Paris et sur l'inquiétude qu'elles lui inspirent... Les dissentiments qui se sont un moment manifestés entre la commission et le ministère ont éveillé l'espoir que le projet échouerait, espérance que soutient encore la correspondance de M. d'Arnim. La joie a éclaté de toutes parts (1). » ...« Cette grande mesure est la juste réponse à ce traité du 15 juillet inspiré par la jalousie envers la France et par la complaisance mutuelle des quatre Cours (2). »

Le préfet du Bas Rhin disait qu'à Berlin on considérait Paris « comme un repaire d'où le radicalisme, avide de conquêtes, s'élan-

(1) Bresson à Guizot, 17 et 22 janvier 1341.

(2) Id,

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oera avec d'autant plus d'ardeur et de confiance sur les provinces rhénanes (1). « Au moins dans ce toile général pouvions-nous trouver la preuve que les mesures envisagées par la France n'étaient pas négligeables pour nos voisins. Le prince Albert de Prusse disait naïvement à Bresson : « Si la loi eût été rejetée, c'eût été bien bon pour nous. » (2) Il n'était plus douteux maintenant que le vote de cette loi avait fait réfléchir les puissances alliées. D'où leur désir de se rapprocher de la France et la concession faite à Mehemet Ali. Werther avait d'ailleurs fait à Bresson cet aveu significatif « qu'il paraissait bien établi à Londres que lord Ponsonby luttait à Constantinople contre les instructions et les ordres mêmes de son gouvernement, M. de Bulow écrivait qu'on s'occupait de le débrider et de combiner les bases d'un arrangement général. Le commun et sincère désir de l'Europe était de faciliter sa tâche à l'administration du Roi et d'assurer sa durée. C'était la politique hautement avouée du Cabinet de Berlin (3). »

Il apparaissait, en outre, de plus en plus que les seuls points convenus entre les États et la Confédération étaient les fortifications d'Ulm et de Rastadt et la mise en état disponible des contingents pour le printemps de 1841 ; mais en conservant à toutes ces mesures un caractère défensif. La préparation militaire de certains États de la Confédération laissait à désirer. Ainsi en Saxe, à Weimar et à Gotha. Le général Willmar, ministre de Belgique à Berlin, accrédité aussi à Dresde, jugeait, au début de février 1841, que « l'armée de la Saxe royale pouvait être considérée comme trop faible. » Selon lui, la force réellement sur pied ne pourrait dépasser six à sept mille hommes (4). Au cours d'un voyage en Saxe, il constatait, en outre, que « l'esprit allemand s'était animé là comme dans le reste de l'Allemagne » (5). A Gotha, même constatation. Il remarquait, en outre, que dans nombre de Cours secondaires allemandes, « les principes de légitimité restaient très absolus (6). » Cela était en corrélation avec leur aversion pour la monarchie de juillet. Certes, les luttes entre catholiques et protestants et l'hostilité témoignée aux catholiques par le gouvernement prussien dans les dernières années du règne de Frédéric- Guillaume III avaient redonné à l'Autriche des adhérents; mais «le nouveau roi de Prusse s'était hâté d'arrêter les progrès de ce partage ; en se mettant à la tête des idées progressives, il avait voulu mettre la religion hors de cause et y substituer la vieille division

(1) Lettre du 30 janvier 1841.

(2) Bresson à Guizot, 1 février 1841,

(3) Id-

(4) Willmar à Lebeau, 8 et 9 février 1841.

(6) Id., 26 février 1841.

entre les libéraux et les absolutistes, ce qui laisserait l'Autriche toute seule (1). »

Quand arriva à Berlin la nouvelle de la promulgation du firman qui conférait à Mehemet Ali la possession héréditaire de l'Egypte, « Werther ne faisait plus un secret des inquiétudes que les dispositions mauvaises de lord Ponsonby et les dispositions équivoques de lord Palmerston lui avaient causées pendant plusieurs semaines. Il avait fallu leur arracher, en quelque sorte, cette concession qu'ils retardèrent par mille obstacles dans l'espoir que quelque mouvement insurrectionnel en Egypte consommerait la ruine de Mehemet Ali. Lord W. Russell avait lui-même révélé cette pensée de son Cabinet : « Sans la faute que le comme dore Napier a commise, disait-il à Bresson, le pouvoir de Mehemet Ali, abhorré en Egypte, eût été aussi facilement anéanti qu'en Syrie ; il ne s'y soutient plus que par cette convention qui le couvre... (2). C'est à M. de Metternich que M. de Werther rapporte tout l'honneur du succès obtenu à Constantinople... contre les sourdes menées de lord Ponsonby... Il y avait dans la manière de M. de Werther du soulagement d'être délivré d'une partie de ses alliances, et de la joie de rentrer ayec la France dans des relations naturelles (3). »

La Prusse fut délivrée d'un grand poids quand elle vit la paix assurée, mais ce fut par un sentiment d'égoïsme pur ; ne s'était-elle pas unie à presque toute l'Europe contre la France ? Assez hypocritement, maintenant que le danger était écarté, elle protestait de ses bons sentiments à notre égard, protestations auxquelles nos agents, encore trop confiants, se laissaient prendre.

Le préfet du Bas- Rhin, plus perspicace, signalait au ministre de l'Intérieur, dans un rapport du 15 février, que « les Français n'étaient plus accueillis en Prusse avec les mêmes égards qu'autrefois. Les fonctionnaires publics y étaient d'une réserve extrême et d'une discrétion extraordinaire pour tout ce qui était relatif à l'opinion et à la politique du gouvernement. »

Guizot ne cachait plus sa perplexité à Bresson : « Maintenant que va-t-on faire ? Le désir de nous faire sortir de notre isolement est visible ; on le souhaite dans un intérêt pacifique et dans un intérêt financier. Comment s'y prendra-t-on ? Nous n'avons, pour notre compte, aucune proposition à faire. Nous sommes seuls, nous sommes en paix et nous attendons. Nous restons étrangers, avant comme après, au traité du 15 juillet, c'est-à-dire au règlement des rapports entre le Sultan et

(1) Le baron O'Sullivan de Grass à Lebeau, 11 avril 1841.

(2) Bresson à Guizot, 29 janvier 1841.

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le Pacha 1 Nous acceptons le fait accompli ; nous ne saurions le sanctionner, puisque nous avons refusé de concourir à son accomplissement.. Mais, au delà de ce fait spécial, dans les affaires d'Orient qui sont d'un intérêt général pour l'Europe, la France est disposée à reprendre la place qui lui appartient et à rentrer, sur des ouvertures convenables, dans le concert européen (1). »

En Russie, l'opinion semblait aussi s'être apaisée. Bourgoing avait eu connaissance d'une dépêche de Nesselrode adressée au ministre de Russie en Bavière (2). Le chancelier russe informait Séverine que Nicolas I^'" concevait beaucoup moins d'inquiétudes sur l'état des choses en France, qu'il avait confiance dans la majorité parlementaire, qu'il conservait le ferme espoir que la paix ne serait point troublée ; mais il ajoutait toutefois que « s'il en arrivait autrement, il userait de toutes les forces que la Providence a mises dans ses mains pour défendre l'Allemagne attaquée (3). »

Le marquis Pallavicini, ministre sarde à Munich, confirmait alors ce renseignement (4). Nesselrode s'entretenant avec le marquis de Clauricarde, à la fin de l'année 1840, lui avait, à plusieurs reprises, demandé ce que ferait l'Angleterre dans le cas d'une agression de la France contre les Etats secondaires allemands. Le marquis de Clauricarde avait répondu que la Grande-Bretagne ne ferait jamais une guerre de principes,, qu'elle voulait conserver sa liberté d'action entière, pour pouvoir déterminer, suivant les circonstances, sa marche politique dans chaque cas donné. L'idée émise par le roi de Prusse de perpétuer l'union existant entre les puissances signataires de l'acte du 15 juillet par un traité d^ alliance défensive contre la France, obtenait la faveur de la Cour de Russie, mais était peu goûtée par l'Autriche qui craignait que cette

(1) Lettre à Bresson, 5 février 1841,

(2) Bowgoing à Guizot, 6 janvier 1841.

(3) Le gouvernement russe avait maintes raisons à cette heure de désirer la paix ; le mécontentement croissait en Pologne et dans les provinces allemandes. Des arrestations sensationnelles étaient opérées, parmi lesquelles celle du comte Oginsky, qui avait été envoyé à Saint-Pétersbourg et incarcéré dans la forteresse. Puis, devant l'état si précaire des finances, le ministre des Finances russe venait de décider l'Empereur à faire une réduction de cinquante mille hommes dans l'armée permanente. De mauvaises nouvelles parvenant du Caucase, une expédition était préparée pour le printemps, sous le commandement des généraux Golovine et Auress, et un mouvement combiné de quarante mille hommes d'un côté et de vingt mille de l'autre avait été préparé. Tant de motifs étaient bien faits pour que l'empereur de Russie se montrât moins intransigeant dans la question d'Orient. (Lord Clauricarde à Palmerston, 9 mars 1841, Record Office). - Toutefois, il ne faudrait pas en conclure que les sentiments des cercles officiels rus&ss fussent modifiés. La comtesse de Nesselrode, rentrant de Paris à Pétersbourg, s'était arrêtée à Berlin dans le courant de mars 1841 et y avait ■violemment dénigré la France. Selon elle, aucune administration ne pouvait être stable au milieu de l'agitation des esprits.

(4) Lettre au comte délia Margarita,

alliance ne finît pas diviser l'Europe en deux camps ennemis et n'amenât la rupture qu'on voulait éviter (1).

La légère détente, après tant d'affronts, de l'attitude russe à l'égard de la France avait porté certains esprits optimistes à envisager un rapprochement franco-russe. Cette hypothèse seule jetait la crainte en Allemagne. La presse s'en faisait l'écho. La presse anglaise affectait de ne la pas redouter. Le Times disait : « Nous ne le craignons pas en ce moment, car il affaiblirait les liens existants entre cette puissance d'une part, l'Autriche, la Prusse et la Grande-Bretagne, de l'autre. » Le Glohe, journal ministériel du soir, tenait le même langage. La vérité est que le Tsar, après des velléités belliqueuses, paraissait vouloir la paix pour toutes les raisons que nous savons — et dont la moindre n'était certes pas la situation intérieure précaire de l'Empire (2) et les expéditions asiatiques (3).

« Croyez-vous donc, déclarait lord Clauricarde à Barante, que je ne voie pas comment, parmi tout ce qui environne l'Empereur, l'opinion est favorable à la France ? Paris est pour eux le centre de la civilisation. Ils parlent votre langue... La conduite du gouvernement russe. ne s'ex-

(1) Meysenbug à Metternich, 8/20 janvier 1841.

(2) Outre les difficultés intérieures, les luttes religieuses prenaient un caractère particulier d'acuité, o Maintenant et depuis qu'on a fini avec les Grecs unis, on commence à attaquer les catholiques. On fait pétitionner les communes et quelques signatures obtenues n'importe comment.ni par qui, suffisent pour provoquer et justifier l'incorporation de toute la commune à l'Église ultramontaine, sous le prétexte spécieux que ces provinces n'avaient passé à la religion catholique que par les anciennes conquêtes des Polonais, mais qu'en les convertissant de nouveau au culte grec, on ne faisait, en réalité, que les rendre à la religion primitive de leurs ancêtres... On travaille, en même temps, régulièrement à l'extinction des couvents et des monastères, en laissant éteindre les communautés faute de novices. Le candidat au noviciat est tenu de pétitionner l'Empereur, pour son admission qu'il ne peut obtenir que sur un ordre exprès du souverain. Mais la pétition s'égare toujours dans l'innombrable filiation des bureaux qu'elle doit parcourir avant d'arriver au trône » (Le comte Rossi, ministre sarde en Russie, au comte délia Margarita, 16/28 janvier 1841).

La disette qui régna, dans les gouvernements du centre, eut une réaction funeste sur le commerce et l'industrie russes : les banqueroutes se succédaient à Moscou. La pénurie du numéraire aggravait cet état de choses. Le blé qui avait pu être introduit en Russie jusqu'à la clôtiu-e de la navigation avait à peine suffi pour l'approvisionnement de la capitale. Autant de conditions peu favorables à un conflit international. Aussi le chargé d' Affaires d'Autriche, qui rapportait ces détails à Metternich, ajoutait judicieusement : « La détresse des finances, l'état précaire et inquiétant des populations du centre désolées par la famine, et la réaction fâcheuse que cette calamité a exercée sur toute la situation commerciale et industrielle du pays, ont appelé fortement l'attention du gouvernement sur l'intérieur de l'Empire où tant de besoins pressants réclament sa sollicitude » (Meysenbug à Metternich, 48/20 janvier 1841).

(3) La situation dans le Caucase restait précaire ; les levées de troupes extraordinaires et les lourdes pertes qu'elles essuyaient excitaient un mécontentement général. « Nous entendons souvent les Russes comparer maintenant leurs propres revers aux brillan-ts succès des armées britanniques en Asie » (Le consul anglais, à Odessa, àPal- Btterston, 9 mars 1841. Record Office).

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plique que par la passion de l'Empereur. J'ai eu souvent à lui répéter que l'Angleterre tenait à vivre en bonne intelligence avec la France, que la paix de l'Europe dépendait de cette harmonie. Jamais il n'a entendu ces paroles sans que son visage éprouvât une contraction. Maintenant, ce n'est pas la guerre qu'il désire, du moins pour son compte et sur le continent, car ses finances le mettraient hors d'état d'y prendre partj mais il voudrait une guerre maritime entre nous (1). »

Barante n'avait pas pris ces paroles à la lettre : « Il me paraît si peu vraisemblable, disait-il, que nous ayons, dans les circonstances actuelles, à changer le caractère de nos relations avec la Russie que nous serions vraiment dupes d'y faire le moindre sacrifice (2). » ... L'Empereur se rend compte des faux calculs de sa politique passionnée. Il se voit conduit au résultat que son gouvernement a longtemps redouté le plus : Constantinople est sous la domination anglaise et la Russie est hors de jeu en Asie, »

Il n'était pas douteux que le Tsar conservait contre la Monarchie de juillet une haine passionnée et que notre humiliation lui avait causé une joie indicible. Dans ses conversations avec lord Glauricarde, le Tsar revenait encore « sur son désir de fortifier les positions politiques du moment par un traité d'alliance entre les puissances signataires de Vacte de juillet » (3).

Rossi estimait toutefois que la politique du Tsar était loin d'être généralement approuvée à Pétersbourg. « Je l'ai entendu blâmer vivement, disait-il, par des personnes de l'entourage immédiat de l'Empereur. On a demandé comment la Russie peut se livrer ainsi à la puissance qui lui a donné le plus de preuves de jalousie et de mauvais vouloir et cela au moment même où l'ambassadeur de cette puissance règne en sultan à Constantinople et où la flotte ottomane se trouve sous le commandement d'un capitaine de la marine anglaise. On considère que, de fait, il n'existe plus de Dardanelles pour l'Angleterre, car elle est maîtresse absolue de Constantinople et de la mer Noire, où, en cas de mésintelligence, elle peut susciter beaucoup d'embarras à la Russie en agissant simultanément sur les peuplades, du Caucase et de la Circassie (4). »

Le Tsar restait irréductible sur tout ce qui pouvait altérer les relations anglo-russes : discours officiels, propos publics ou même privés. Sir Robert Peel avait dit à l'ouverture du Parlement anglais qu'il se-

(1) Barante à Guizot, 13 janvier 1841.

(2) Id.

(3) Meysenbug à Metternich, 7 mars 1841.

(4) Le comte Rossi au comte délia Margarita, 8/20 janvier 1841,

rait difficile à l'Angleterre de trouver une alliance plus avantageuse que celle de la France. Sur quoi, le Tsar manda lord Clauricarde pour le questionner sur ce qu'il avait fait à Sir R. Peel pour qu'il se prononçât de la sorte (1).

Lord Clauricarde avait été chargé de sonder le Cabinet impérial sur le projet d'ouvrir des négociations entre les grandes puissances pour y traiter les questions que pouvait encore soulever l'état de l'Empire ottoman. Nesselrode s'était empressé de répondre que tout était terminé, qu'il ne voyait pas qu'il y eût rien à faire. Puis, avec une sorte d'embarras, il avait ajouté, ou plutôt donné à entendre que la Russie n'avait pas fait de concessions à l'Angleterre pour que l'Angleterre fît des concessions à la France... Mais, disait lord Clauricarde, il ne s'agit pas de concessions à la France ; le traité du 15 juillet avait eu son effet, il n'y avait plus à y revenir ; mais il restait d'autres affaires où la France avait un intérêt manifeste et qui ne pouvaient se traiter sans elle.

« A cela il n'y avait nulle réponse à faire, à moins de dire explicitement que l'Empereur avait eu pour intention principale de brouiller la France avec l'Angleterre et l'isoler. Qu'ainsi, par là, il y aurait un grand mécompte si la situation respective des grandes puissances et leurs mutuels rapports se rétablissaient comme auparavant. Or, c'est ce que le Cabinet impérial ne peut ni articuler, ni avouer. Aussi cet échange de paroles entre M. de Clauricarde et M. de Nesselrode a-t-il eu un caractère très vague (2). »

L'agent anglais en Russie avait ajouté qu'un arrangement qui placerait l'intégrité et l'indépendance de l'Empire ottoman sous la commune garantie des puissances rencontrerait une grande résistance à Pétersbourg (3). Déclaration logique avec la politique russe depuis dix ans.

De son côté, Guizot précisait à Bourqueney les motifs de l'attitude que sa dignité imposait à la France. « Nous n'avons, pour notre compte, aucune proposition à faire, aucune initiative à prendre. Nous attendons que les puissances signataires du 15 juillet nous invitent à délibérer en commun avec elles, soit sur les principes qui doivent présider aux relations de l'Europe avec la Porte, soit sur les divers points qui, indépendamment des relations du Sultan et du Pacha, peuvent être encore à régler dans les affaires d'Orient.

Il doit être bien entendu que nous ne saurions, dans aucun cas, adhérer au traité du 15 juillet ni le sanctionner. Nous pouvons le considérer comme un fait accompli ; mais nous ne lui donnerons point, après l'exé-

(1) Meysenbug à Metternich, 11 février 1841.

(2) "Barante à Guizot, 8 février 1841.

(3) Id,

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cution, une adhésion que nous n'avons pas cru devoir lui donner lors de sa conclusion.

Nous comptons également, qu'en nous invitant à rentrer dans les conseils de l'Europe, on ne nous parlera ni de désarmement, ni d'aucune condition attachée à ce retour. Nous souhaitons sincèrement l'affermissement de la paix. Nous pensons que les intérêts supérieurs des gouvernements et des peuples conseillent aux grands États de l'Europe la bonne intelligence et le concert. Mais nous ne ferons rien qui porte la moindre atteinte à l'indépendance et à la dignité de la France et de son gouvernement. Telles sont les réserves que le Roi m'ordonne de vous indiquer comme instructions premières dans la négociation confidentielle qui paraîrt sur le point de s'ouvrir (1). »

Nous savons les vues de Guizot sur la manière de régler la question d'Orient; sa conclusion était donc : « Peut-être aussi serait-il possible de placer dans l'acte qui pourra résulter de cette négociation quelques stipulations sur le libre passage, soit par l'isthme, soit par le cours de l'Euphrate de tout le commerce européen ? Sans doute, l'acte dont on s'occupera tirera sa principale et réelle importance du fait même de sa conclusion et du rétablissement de la bonne intelligence entre tous les grands États, mais en lui reconnaissant surtout ce caractère, nous serions disposés à recueillir ce qui lui donnerait, en outre, sur des questions d'ailleurs importantes, une valeur additionnelle et spéciale. La négociation est grave et délicate. La dignité de la France et la sécurité de l'Europe y sont intéressées (2). »

Mais où Guizot s'abusait singulièrement, c'est quand il supposait que l'Angleterre se rallierait à un projet concernant l'Euphrate. A la fin d'octobre 1840, le Morning Chronicle, journal semi-officiel anglais, publiait une correspondance de Constantinople où se lisait : « Le capitaine Lynch a parfaitement réussi dans son expédition de l'Euphrate, Les obstacles qui gênaient la navigation ont été si bien aplanis qu'aujourd'hui les bateaux à vapeur font en cinq jours le trajet de Bassorah à Bagdad. L'état des affaires en Syrie oblige à suspendre, pour le moment, la navigation sur le Haut Euphrate. Une fois la question d'Orient résolue, la ligne de bateaux à vapeur sera prolongée jusqu'à Belus. Le capitaine a exploré toute la ligne entre Bagdad et Samsoun sur les bords de la mer Noire. Il pense qu'elle serait la meilleure voie de com-

(1) Guizot à Bourqueney, 13 février 1841.

Nesselrode lui-même, dans un accès de franchise, avait confié à Meysenbug que « s'il était à la place de M. Guizot, il ne ferait rien du tout ; quant à présent, étant resté étranger au traité du 15 juillet, je resterais aussi en dehors de la clôture de la question ; je ne vois pas ce que la France y perdrait « (Meysenbug à Metternich, 25 janvier 1841).

(2) Guizot à Bourqueney, 13 février 1841.

munication entre Bagdad et la capitale, et comme elle passe par le centre de r Asie-Mineure, elle offrirait d'immenses avantages au commerce anglais et nous mettrait en relations avec les tribus chrétiennes du Tigre Supérieur et du Kurdistan que nous ne connaissons encore qu'imparfaitement. Quand la route de l'Euphrate à Bombay sera complétée par sa jonction avec la ligne des bateaux à vapeur autrichiens, on pourra se rendre de Bombay en Angleterre en trente-cinq ou trente-six jours. »

La Quotidienne émettait à ce sujet ces réflexions : « Ainsi, la route commerciale des Indes est bien l'immense avantage que doit trouver le Cabinet anglais dans l'exécution du traité de Londres. Le projet de substituer la route de l'Euphrate à celle du cap de Bonne Espérance existait avant l'adoption de la route de la mer Rouge... Les officiers de la Compagnie des Indes n'avaient cessé de se livrer à de nouvelles explorations et la dernière entreprise du capitaine Lynch semble avoir complètement réussi... D'après le projet que trace le correspondant du Morning Chronide, la nouvelle route éviterait tout à fait la France. ...Le grand projet mûri par la Prusse et l'Autriche, pour lier le Danube au Rhin par des chemins de fer qui correspondraient avec ceux de la Belgique, gagnerait immédiatement à la mise en pratique du projet de l'Angleterre (1). »

Le moment était favorable pour les agents anglais à l'étranger de reprendre la campagne sur nos armements : « Tout le monde se demande pourquoi le gouvernement français ne semble pas désireux de mettre à profit le présent état des événements politiques pour combiner avec les autres puissances d'Europe quelque arrangement de paix afin d'assurer la tranquillité générale. S.M.bavaroise est fermement décidée à demeurer dans les sentiments que je vous ai exprimés plus haut et fera tout ce

(1) Quotidienne, l«r novembre 1840.

La susceptibilité extrême de l'Angleterre sur les points qui concernaient l'Empire ottoman s'exerçait spécialement sur ceux qui visaient la Méditerranée. Le bruit s' étant répandu que le bey de Tunis préparait une expédition contre Tripoli, le consul anglais à Tunis s'était aussitôt enquis auprès de celui-ci qui démentit cette nouvelle (Sir Thomas Reade à Palmerston, 15 mars 1841).

A la même époque, un article du Journal de Malte engageait Mehemet Ali à réclamer le protectorat anglais. Les intérêts Anglais étaient servis à cette heure même par des questions de famille, car la fille du commodore Napier se fiançait au neveu de l'émir Béchir.

A ce moment, la mésintelligence s'était mise entre le shérif de Moka et la Compagnie anglaise des Jndes. Le pavillon anglais fut amené et les bâtiments de guerre anglais repartirent pour Aden. Les Anglais étaient en quête de prétextes pour s'emparer des ports de la mer Rouge et de l'Yémen. On conçoit donc leur désir que l'Arabie fût placée BOUS le gouvernement immédiat de la Porte, qui la protégeait mal.

Enfin Pontois signalait (27 mars 1841) les desseins secrets de l'Angleterre sur la Crète.

LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'eUROPE

qui est en son pouvoir pour vous les prouver quand l'occasion s'en présentera. S. M. a déclaré qu'elle lèverait et qu'elle entretiendrait une armée de cent miUe hommes si l'indépendance de l'Allemagne était menacée (1). »

(1) Lord Erskine à Palmerston, 22 février 1841.

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