VIII INTRODUCTION
européen ? C'est afin d'en chercher le fil conducteur que, grâce aux puissantes relations personnelles qui nous ont déjà tant servi pour nos précédents ouvrages, et au précieux concours d'archivistes français et de nombre d'étrangers, qui voudront bien accepter ici l'hommage de notre profonde gratitude, nous avons pu nous livrer à de longues et minutieuses investigations dans les chancelleries et dans les grandes bibliothèques de presque toute l'Europe. Nous avons, en effet, consulté les Archives de Bruxelles, de Londres, de Munich, de Turin, de Vienne et les Archives des Affaires étrangères de France. Si les graves événements dont la Russie est le théâtre ne nous ont pas permis de nous rendre à Petrograd, les correspondances des agents diplomatiques austro-hongrois, anglais et sarde dans cette importante capitale, nous ont fourni la possibilité de connaître les dessous de la politique russe, insuffisamment compris par les agents français. Après cet immense travail, compliqué encore par toutes les difficultés matérielles inhérentes à la période qui suivait immédiatement la guerre, il nous fut permis de toucher du doigt les embûches d'une politique de duplicité dressée contre une politique d'une bonne foi telle qu'elle alla parfois jusqu'à la candeur. Nous y découvrîmes que, dans la lutte engagée entre le Sultan et son sujet, l'extraordinaire Mehemet Ali, dont le génie créateur fit refleurir la prospérité de l'antique Egypte, ce fut la haine de la France qui cimenta l'union des puissances.
Les vues qui avaient d'abord guidé avec sincérité les Cabinets européens, c'est-à-dire l'intégrité de l'Empire ottoman, la volonté de le soustraire à la protection exclusive de la Russie, dévièrent bi^itôt au souffle des intérêts particuliers et de la tenace rancune de l'Europe envers le gouvernement de juillet, issu d'une révolution qu'elle détestait. Le Czar, lui-même, est dominé à ce point par son emportement contre la France, qui incarne, pour lui, la Révolution, qu'il oublie le but initial des puissances alliées : faire cesser l'inféodation de la Turquie à la Russie créée par le traité d'Unkiar-Skelessi. Il se rapproche de son adversaire naturel, l'Angleterre, dont il escompte la rupture avec la France: « Tout, pouvu qu'une brouille survienne entre l'Angleterre et la France », avait été l'instruction donnée à son ambassadeur extraordinaire à Londres, le baron de Brunow.