CHAPITRE PREMIER
l'europe a la veille de la crise d'orient de 1840
La question d'Orient, posée sous tous les régimes qui s'étaient succédé en France depuis un siècle, surgit plus aiguë sous la monarchie de juillet. A peine reconnu par les puissances, à peine remis des secousses les plus violentes, ce gouvernement se retrouve en face de l'obsédante question d'Orient.
Mehemet Ali, l'ancien marchand de tabac, à Kavala, homme extraordinaire, dont la fortune ne fut pas moins extraordinaire, était, en fait, depuis 1805, maître absolu de l'Egypte. Un firman du 9 juillet l'avait, en efîet, confirmé dans la dignité de Vice-roi que lui avaient attribuée les scheiks. Dès cette époque, il fut soutenu par la France qui voyait dans l'Egypte, où Bonaparte avait essayé de prendre pied, non beulement un élément pour renforcer notre influence en Orient, en Palestine et en Syrie, mais encore un moyen de contrebalancer l'in-
^ fluence anglaise qui cherchait à s'implanter en Egypte, véritable route
ca. des Indes, plus facile et plus directe que le long détour par le cap
*g^Me Bonne-Espérance.
dei' Quand Mehemet Ali se trouve aux prises avec des compétiteurs,
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particulièrement l'Elfy, ceux-ci sont soutenus par les agents anglais qui menacent l'amiral turc, alors à Alexandrie, d'une invasion en Egypte, si cette province continuait à rester l'apanage de Mehemet Ali (.1). Nos agents en Egypte et à Alexandrie s'élèvent alors contre les agissements anglais, et cette défense des intérêts du Vice-roi ne se démentira pas jusqu'à la crise de 1840. Notre ambassadeur à Constantinople est le ferme soutien de Mehemet Ali auprès de la Porte. Les tentatives de l'Elfy pour renverser le Pacha échouent.
En 1807, les Anglais font une descente à Alexandrie dont ils s'emparent le 17 mars, mais qu'ils sont forcés d'évacuer après les lourdes défaites de Rosette et d'Hamadet, le 14 septembre de la même année, ils évacuent Alexandrie. La France, en cette occasion, avait encore puissamment aidé Mehemet Ali ; nos agents prodiguaient leurs conseils et leurs plans de défense. Mehemet Ali doit ensuite faire face à une guerre contr&les Wahabites. Malgré des intrigues de toute sorte, où se reconnaissait la main de la Porte, inquiète de la puissance du Vice-roi;i celui-ci en sort victorieusement. La popularité qu'il acquiert dans tout l'Empire n'est pas sans exciter son ambition grandissante, qui sera bientôt illimitée, après ses conquêtes en Arabie, dans le Sennaar, dans le Kordofan. Son pouvoir s'étend sur de vastes territoires qu'il va chercher activement à coloniser. Il introduit en Egypte la culture du coton, mesure qui fut, on le sait, l'un des facteurs primordiaux de son développeînent. Il appelle de France pour l'organisation de ses divers services une pléiade d'hommes éminentset nous envoie, pour recevoir l'éducation française, de jeunes musulmans qui rapportèrent en Egypte le goût de notre culture et nous ménagèrent deprécieuses sympathies. Le désastre de Navarin vient porter une grave atteinte au prestige de la Porte, plus encore, certes, qu'à celui du Vice-Roi qui avait dû obéir aux ordres du chef de l'Islamisme, et ne perd pas cependant la foi en son étoile. Et il convient de reconnaître que son attitude fut aussi correcte à l'égard des Grecs qu'elle l'avait été jadis à l'égard des Anglais, après leurs revers en Egypte, au début du siècle, quand il leur rendait sans condition les prisonniers faits par lui.
Après les événements de Grèce, alors que tant d'autres pachas s'ingéniaient à exercer contre les Grecs des représailles sanglantes, à l'heure où le pacha d'Acre faisait détruire l'église du Mont Carmel, où le gouverneur de Chypre menaçait de mort et faisait exécuter tant de Grecs, ceux-ci trouvaient en Egypte, asile et protection (2). Un grand nombre de familles grecques s'y rendirent, pleines de confiance dans
(i) Clôt-Bey, Aperçu général sur V Egypte.
(2) Id, ,
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les promesses deMehemet Ali, qui ne les démentit point..Mais siMehemet Ali avait subi en Grèce des revers maritimes, son armée s'était pourtant signalée enMorée et à Candie. Il en avait conçu de l'orgueil et de nouvelles ambitions. Sa gloire actuelle ne le contentait pas ; il rêvait de l'accroître, d'agrandir les limites d'une domination déjà si étendue. Il voulait, en fondant une dynastie, que son nom passât, auréolé de gloire, à la postérité, par ses enfants, maîtres de l'Egypte.
Quel merveilleux exemple de la puissance de la volonté que de voir cet homme, qui n'avait su lire qu'à 45 ans, se former au point de comprendre les questions les plus complexes, aborder avec les Européens les problèmes les plus difficiles, se plaire dans leur société, et s'intéresser à toutes les questions qu'ils agitaient.. Accueillant aux étrangers, à F encontre de tant de pachas et de chefs musulmans, il respecte tous les cultes et s'efforce de couvrir les chrétiens de sa protection, jusqu'à leur donner me me des grades élevés dans son administration. Mais que de luttes il eut à soutenir contre son entourage qu'animaient de vieilles préventions anti- européennes et qui se montrait jaloux des faveurs accordées à des étrangers ! Ces hostilités se brisent devant les résolutions du Pacha. Il tenait le pouvoir d'une main ferme : n Par la seule autorité de son nom, écrivait Cochelet, notre agent en Egypte, à Souîte, le 16 décembre 1839, il se fait obéir' aveuglement depuis les confins de l'Ethiopie et du golfe Persique jusqu'à la chaîne du Taurus (1). » Plus franc, plus loyal que la plupart de ses compatriotes dont la dissimulation est un caractère de race, sa vivacité et sa sensibilité l'empêchaient souvent de déguiser sa pensée. Sourie politicien, ii cherchait à ménager toutes les puissances européennes, dont il croyait avoir besoin, et nous verrons fréquemment, au cours de cette étude, combien, quoique marquant, en toute occasion, une grande affection pour la France, il redoutait î'A^ngleterre. Nos agents, dans leurs rapporte avec le Pacha, le trouvaient ouvert, parfois familier, leur témoignant de la confiance, recherchant leurs conseils (2). II était, en outre, géné-
(1; Aff. étr.f^. Lgypic, iy:i9.
(2) Parmi ]es Français qui étaient alors à son service, nous citerons le colonel Varin, directeur de l'Ecole de cavalerie, Bruneau, sous-directeur de l'Ecole d'.artillerie, d'Armagnac, chef d'escadrons du régiment de cuirassiers, Mary, chef d'état-major de l'armée d'Arabie, le commandant Haragly, chef de la comptabilité du ministère de la Guerre. Dans les autres services du gouvernement égyptien, on remarquait Monget, ingénieur des Ponts-et-Chaussées, Henry, directeur des Constructions maritimes, Houssard, capitaine de vaisseau, Kœnig, directeur de l'Ecole des Princes, Em-Bey, directeur des Fabriques de produits chimiques, Linant, ingénieur en chef pour les travaux de canalisation, Lambert, sous-directeur de l'Ecole Polytechnique, le D^ Clôt-Bey, fondateur de l'Ecole de médecine, inspecteur général du service médical, le D"^ Perron, directeur de l'Ecole de médecine vétérinaire, Haraont, directeur des Haras, Prince, directeur de l'Ecole de médecine vétérinaire, Ghédulan, médecin en chef de l'armée d'Arabie,
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reux, parfois à l'excès, non seulement pour ses enfants, mais encore pour ses employés. Sa physionomie fme, au regard scrutateur, frappait au premier abord non moins que son extérieur tout à la fois empreint de noblesse et d'une certaine bonté.
S'il n'avait pas l'intelligence supérieure qui fait accomplir de très grandes entreprises, il avait néanmoins une perspicacité aiguë et souvent une habileté réelle. L'ambition et la fierté jouaient un grand rôle dans son attitude. Il possédait le sang-froid et le courage plus que le génie de la stratégie.
Si on pouvait le blâmer de vouloir accroître son empire, on doit reconnaître qu'il l'administrait singulièrement mieux que la Porte. Le budget de l'Egypte pour 1838 établissait, qu'après avoir fait face à tout ce qui était dû jusqu'à la fin de l'année, il restait encore im excédent de 72.522 bourses (la bourse valait environ 130 francs), sans compter les approvisionnements, munitions, habillements militaires existants dans les magasins du gouvernement pour une valeur de 324. 107 bourses (1). Le pouvoir restait, il est vrai, tyrannique et les produits du travail étaient souvent mal distribués. C'était une des lacunes graves de l'administration de Mehemet Ali et qu'il convient de signaler à côté de tant d'améliorations manifestes.il faudrait une étude entière pour exposer les moyens qu'il employait pour développer la prospérité économique de l'Egypte. Pourtant l'importance de la question agricole mérite qu'on s'y arrête. En dehors des cultures telles que, blé, orge, fèves, lentilles, safranum, du trèfle qui servait de nourriture à de nombreux bestiaux, îa culture du coton avait pris, surtout depuis 1820, une considérable extension, grâce à notre compatriote, Jumel, et constituait pour l'Egypte une richesse inappréciable (2). La culture du riz prenait aussi dans la Basse-Egypte une grande importance, surtout aux environs de Damiette et de Rosette. Enfin, la culture du chanvre, du lin et du ver à soie était une source de richesse.
L'industrie occupa aussi tous les soins du Pacha. Depuis l'avènement du Vice-roi, nombre de fabriques avaient été créées : filatures et fabriques de toiles de coton, de toiles de lin, corderies, manufactures de drap, dont celle de Boulac, conçue encore par des Français, n'était pas
Bonfort administrateur des immenses propriétés d'Ibrahim Pacha, l'ingénieur de Cerisy, créateur de l'arsenal d'Alexandrie ; enfin Besson-Bey, vice-amiral de la marine égyptienne et Jumel qui avait enrichi l'Egypte de la culture du coton. Ibrahim Pacha n'avait, à son service, qu'un seul Anglais, employé comme jardinier dans son palais du Caire. L'armée d'Egypte ne comptait pas d'officiers anglais. {Aff. étr.,fs. Egypte, 1839),
(1) Cocheîet, Consul général de France en Egypte à Soulfc, 16 décemljre 1839.
(2) V. à ce sujet Clôt-Bey, Aperçu général sur VEgypte et Histoire de l'Egypte, par Mengin.
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la moins importante ; fabriques de bonnets, de sucre, de poudres, de salpêtres, de produits chimiques, enfin une remarquable fabrique d'armes portatives très appréciée du duc de Raguse: «Ce qui ne peut être assez louange, c'est une manufacture d'armes portatives d'où sortent les produits les plus parfaits. Il y en a trois en Egj^pte. J'ai visité avec le plus grand soin celles de la citadelle ; les armes que l'on y fabrique ont toutes la perfection de celles provenant de nos manufactures : c'est le modèle français ; on prend les mêraes précautions que chez nous pour assurer la qualité des armes ; on a adopté la même division du travail ; le même contrôle est établi. Tout est fait à la pièce et en entreprise, et d'après un tarif. Enfin cette manufacture est aussi belle, aussi bonne et aussi économiquement conduite que les meilleuree que nous ayons en France (1). »
Certes, l'installation de toutes ces fabriques avait rencontré des détracteurs, qui prétendaient que l'Egypte devait se renfermer dans sa sphère agricole et profiter surtout de la fécondité de son sol ; que, pour la marche de ses usines, l'Egs^^pte serait toujours plus ou moins tributaire de l'Europe et qu'enfin le peuple égyptien n'avait peut-être pas toutes les qualités voulues pour une vaste organisation industrielle. Dans ces critiques était une part de vérité ; mais l'idée de Mehemet Alij en donnant à l'Egypte cette impulsion industrielle, était surtout de la plîcer dans une situation particulière en regard du reste de l'Empire ottoman et de montrer à l'Europe qu'elle était vraiment digne de la condition indépendante qu'elle revendiquait. Le capitaine de Beaufort d'Hautpouî, qui avait passé de nombreuses années en Egypte, disait en substance, le .31 mai 1839, dans un rapport au gouvernement français : « Un Etat solide a été fondé là où l'on ne voyait autrefois que tyrannie, révolte, guerre civile, anarchie perpétuelle... Les Européens sont respectés ; on peut voyager partout avec la plus grande sécurité. Enfin, la volonté absolue du Vice-roi a abaissé les barrières jusque-là insurmontables qui séparaient les musulmans des chrétiens (2), »
Il y avait enfin, en Egypte, une foule de petites industries florissantes dont la poterie, la verrerie et la bijouterie.
Mehemet Ali avait enfin., créé avec l'appui efficace d'un de nos compatriotes. Sève (Soliman Pacha), major général de l'armée ég^yptiennej une armée de cent mille hommes de troupes régulières, ce qui n'avait pas été une tâche facile. Il avait, en outre, à sa solde environ douze mille Bédouins des déserts voisins de l'Egypte. Le soldat ég3'ptien était sobre, patient, docile, assez dur à la fatigue et très brave. Le soldat
(1) Clôt-Bey, Aperçu général sur l' Egypte.
(2) Aff. étr. fs. Egypte.
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syrien lui était inférieur. Toutefois la solde n'était pas payée avec régularité : officiers et soldats avaient recours aux usuriers qui les exploitaient effrontément.
La flotte se composait de sept vaisseaux, dont quelques-uns de cent canons, sept frégates et une quinzaine de bâtiments de différentes grandeurs dont les équipages étaient nombreux et bien exercés. Quelques français y avaient des grades importants (1).
Le commerce général de l'Egypte avec l'Europe s'élevait, en 1836, de 90 à 100 millions de francs. La France y participait en quatrième ligne, primée par l'Autriche, la Turquie et l'Angleterre. Le mouvement du port d'Alexandrie s'élevait à près de 300.000 tonnes. Si la France n'était pas en tête au point de vue commercial, ses comptoirs à Alexandrie étaient pourtant les plus nombreux. On en comptait alors treize, contre sept anglais, neuf autrichiens, huis toscans, deux sardes; la Prusse n'y en comptait alors qu'un seul. Ainsi que nous le verrons par la suite, elle cherchait surtout à refaire sa puissance militaire et à prendre la direction de l'Allemagne. La question coloniale la laissait presque indifférente. Au Caire, c'est l'Autriche qui dominait par ses établissements commerciaux (2). Les efforts de cette puissance, plus rapprochée du Levant, que les autres, étaient déjà importants en vue d'y prendre une situation prépondérante, non seulement au point de vue économique, mais aussi catholique. Enfin Mehemet Ali s'était intéressé à la question des écoles. Il ne s'était pas borné à envoyer de jeunes musulmans en France et en Italie pour parfaire leurs études, mais encore un Français, Jomard, s'était spécialement occupé, surtout à partir de 1826, de l'instruction des indigènes et avait obtenu d'appréciables résultats, intéressant l'armée, la marine, l'agriculture, les sciences naturelles et l'architecture. Il avait ainsi contribuée répandre en Egypte la langae et l'influence française. En 1827, fut créée l'Ecole de médecine d'Abouzabel. 11 faut toutefois reconnaître, qu'au début, les familles musulmanes se montrèrent peu favorables à l'instruction de leurs enfants et aux habitudes nouvelles qui en découlaient ; elles craignaient de voir ainsi disparaître les anciennes coutumes et de rompre avec un traditionalime dont elles étaient jalouses. Peu à peu elles se laissèrent gagner par l'attrait de la culture française. Vers 1840, il y avait en Egypte neuf mille élèves.
Ce qui justifie cette observation du capitaine d'Hautpoul dans le rapport précité, que si l'Egypte et la Syrie retombaient aux mains de la Porte, ce serait de nouveau le chaos, mais qu'une main de
(1) V. le rapport du capitaine d'Hautpoul déjà cité (Aff. étr, fs. Egypte, 1839).
(2) "Voir Neuf années à Consiantinople, par le D^ Braver.
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fer était encore nécessaire. Cet officier considérait aussi qu'avec le fils de Mehemet Ali, Ibrahim Pacha, les progrès deviendraient chaque jour plus sensibles et que nous pourrions trouver en lui un puissant allié (1). Celui-ci avait, à la vérité, une volonté ferme, l'imagination vive, l'esprit fm, le jugement prompt et droit, L'Egypte et la Syrie n'avaient, d'ailleurs jamais été que de faible ressource pour la Porte, leur rapport consistait en un mince tribut souvent refusé ; elle n'y avait jamais exercé qu'une autorité nominale et avait dû sans cesse y envoyer des flottes et des armées pour soumettre les indigènes révoltés ou les pachas rebelles.
On a pu juger, par ce qui précède, combien la France s'était intéressée à l'Egypte et comprendre nos légitimes préoccupations d'y maintenir notre influence et de la soustraire aux efforts combinés de l'Angleterra et de l'Autriche, nos rivales. « Mehemet Ali, écrivait justement Cochelet à Soult le 16 décembre 1839, est le pîiis grand obstacle aux projets ambitieux de l'Angleterre du côté du golfe Persique et de la chaîne du Taurus. C'est pourquoi cette puissance cherche à l'affaiblir, c'est pourquoi nous devons le protéger (2). »
Et pourtant, dans un accès de franchise, l'ambassadeur d'Angleterre à Vienne, lord Beauvale, écrivait, au mois de novembre 1839, au colonel Hodges, agent anglais en Egypte, quo •« la prospérité commerciale de l'Egypte se répercutait sur l'Angleterre et que, pour ces raisons, le maintien du système que Mehemet Ali avait créé dans ce pays était pour l'Angleterre de la plus grande importance (3). « Peu après, Palmerston, qui avait' eu connaissance de ces lignes, craignant qu'elles ne reçussent un sens trop étendu, se hâtait d'écrire à Hodges : « L'ambassadeur de Sa Majesté britannique à Vienne établit que la Grande- Bretagne est favorable à un accroissem.ent de puissance de Mehemet Ali en Afrique, mais le gouvernement de Sa Majesté ne souhaite voir aucun accroissement de puissance de Mehemet Ali en Afrique si. par «puissance », on entend un accroissement territorial, parce qu'un tel accroissement ne peut être fait que par une expansion en Abyssinie, que le gouvernement de Sa Majesté ne voudrait pas voir soumise à un conquérant mahométan, ou par un accroissement sur le territoire de Tripoli qui appartient à la Porte (4). »
Cette question préoccupait Palmerston : un affaiblissement progressif de la puissance du Pacha aurait diminué ou même écarté sa crainte de l'influence française en Egypte et d'un démembrement de la Turquie.
(1) Aff. étr. fs. Egypte, 1839. '
(2) Id.
(3) Record Office, Londres.
(4) Lord Palmerston à Hodges, 28 novembre 1839 {Record Office, Londres).
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Pourtant certains agents anglais ne manquaient pas de rendre justice à Mehemet Ali, tel le colonel Hodges qui, à la fin de décembre 1839, venant de prendre possession de son poste de consul général en Egypte, ; rapportait à lord Palmerston sa première entrevue avec le Pacha : ; « Je l'ai complimenté sur les magnifiques édifices construits à Alexandrie, à quoi il me répondit : « Qu'il avait fait de son mieux pour la renaissance de ce pays et pour mériter l'estime de l'Europe. » Je l'ai alors assuré que ce labeur était profondément apprécié par les Euro-' péens. — « Je ne sais pas si j'ai été apprécié jusqu'ici, me répondit-il, mais plaise à Dieu que je le sois dans l'avenir (1). »
L'Angleterre voyait surtout dans notre influence en Egypte un obstacle à la continuité de l'influence anglaise jusqu'aux Indes, objectif de sa politique qu'avait contrariée la conquête de l'Algérie, d'où une profonde rancune contre a France.
Le 16 juillet 1830, lord Aberdeen adressait à lord Heytesbury, représentant anglais en Russie, une copie des dépêches qu'il avait reçues de l'ambassadeur anglais à Paris et des ministres anglais à Berlin et à Madrid. Il lui demandait avec la plus vive insistance de garder pom* lui seul le texte de ces dépêches et de ne faire part ni à ses collègues, ni aux ministres du Cabinet russe des dispositions que paraissait entretenir la Cour d'Espagne à l'égard des dernières mesures du gouvernement français relativement à l'expédition d'Alger (2).
Le 4 août 1830, au lendemain même de la chute de la monarchie légitime, lord Heytesbury rendait compte à Aberdeen d'un entretien qu'il avait eu à ce sujet avec le prince Lieven. Celui-ci estimait que la possession d'Alger serait de peu d'avantage pour la France et ne diminuerait en rien la suprématie de l'Angleterre sur mer. a Cependant, ajoutat-il, la Russie n'a pas plus que l'Angleterre le désir de voir la France prendre la suprématie maritime dans la Méditerranée et elle se joindrait à l'Angleterre pour prévenir un tel état de choses, mais elle ne croit pas que la possession d'Alger soit suffisante pour lui accorder cette suprématie (3). »
Le prince Lieven ne croyait pas que l'intention de la France fût d'agrandir son domaine colonial. L'avènement de Louis- Philippe avait déjà modifié à notre égard les dispositions de la Russie qui, pendant la Restauration, se montrait fervente adepte de nos projets sur Alger. Nesselrode écrivait, en effet, le 28 mars 1830 à Pozzo (4) : « Dès le prin-
(1) Le colonel Hodges à Palmerston, 19 décembre 1339 {Record Office, Londres).
(2) Record Office, Londres.
(3) Id.
(4) Archives d'Etat russes.
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cipe, nous avions promis de seconder les démarches que ferait à Constantinople ie Cabinet des Tuileries pour engager la Porte à appuyer de son autorité les vues du pacha d'Egypte relatives à la destruction des régences barbaresques. Mais telles paraissent être, d'un côté malheureusement, l'indifférence du grand Seigneur à ce projet salutaire ; de l'autre, la lenteur des préparatifs de Mehemet Ali et la nature des difficultés qu'il aura à vaincre que, sans la noble détermination prise par le Roi de châtier, les armes à la main, les insultes trop longtemps impunies d'un gouvernement barbare et de faire d'Alger un exemple qui annonce aux autres pirates de la Côte d'Afrique le sort que l'Europe chrétienne doit nécessairement leur faire subir, s'ils renouvelaient leurs déprédations, nous aurions probablement à déplorer encore, pendant des années, et le honteux retour de leurs excès et l'absence d'une force répressive capable d'y mettre un terme. Tous les vœux de l'Empereur accompagnent le Roi dans cette glorieuse entreprise. La chrétienté lui devra un bienfait, la civilisation une profonde reconnaissance, le commerce de la Méditerranée une nouvelle vie, car c'est la destruction définitive de la piraterie, c'est l'abolition absolue de l'esclavage des chrétiens, c'est la suppression du tribut payé par les puissances chrétiennes à la régence que se proposele Roi, d'après- les dernières communications de son ambassadeur. ...L'Europe entière ne peut qu'en souhaiter le prompt accomplissement. » Le Tsar, comme preuve ostensible de son intérêt pour l'expédition, attachait au quartier général de l'armée française îe colonel Philosophofî, aide-de-camp du grand-duc Michel, afin que « l'uniforme russe soit aperçu avec l'uniforme français (1) ». La plupart des puissances partageaient alors l'opinion de Nesseirode. Le coup de vent de juillet avait dissipé toutes ces sympathies.
Quant à l'Autriche, notre prépondérance en Egypte l'inquiétait d'autant plus qu'en dehors même des nombreux établissements commerciaux qu'elle y avait déjà et de l'importance de son commerce maritime avec Alexandrie, elle avait conçu l'espoir d'asseoir en Orient, et dans le Levant, sa prépondérance catholique, de même que la Russie visait à y établir, et spécialement aux Lieux Saints, l'influence orthodoxe. Autant de raisons pour que l'Angleterre, l'Autriche et la Russie prissent ombrage des sympathies dont la France jouissait à la Cour de Mehemet Ali. On observait donc attentivement en Europe les difficultés sans cesse croissantes qui existaient entre la Porte et son ambitieux vassal. En 1822, la Porte avait déjà dû lui abandonner le gouvernement de l'île de Crète pour payer son concours contre la Grèce en fermentation ; le pacha d'Egypte, en sus, réclama la Syrie qu'il
(1) Nesseirode à Pozzo, 5 avril 1830 (Archivée d'Etat ru$$e$).
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considérait, avec raison, comme le complément naturel de l'Egypte et la compensation de la presqu'île de Morée que la Porte lui avait promise, et ne lui avait pas donnée. Prenant prétexte de difficultés avec le Pacha de Saint-Jean d'Acre, Mehemet Ali se jette sur la Syrie, dont son fils, Ibrahim, s'empare. Infligeant un terrible désastre à l'armée ottomane à Koniah, il s'avance sur Constantinople. Le Sultan, mesurant le danger, sollicite alors le concours de la Russie.
Depuis ces événements, les rapports entre la Porte et le Vice-roi restaient des plus tendus. Le Sultan aspirant à rentrer en possession de la Syrie et conservant une haine orientale à Mehemet Ali qui, fort de ses succès précédents, réclamait maintenant de nouveaux avantages dont le principal était l'hérédité dans sa famille du gouvernement de la Syrie et de l'Egj^pte.
La Porte, d'ailleurs, ne cessait de fomenter des troubles dans le Liban et, pour complaire à l'Angleteire, elle venait de supprimer, en Egypte, les monopoles anciennement établis. Ceux-ci étaient une grave entrave pour le commerce britannique qui voulait avoir, dans les parages des Indes, son entière liberté d'action. La Porte ne tarda pas, d'ailleurs, à se repentir de cette mesure et de son récent traité de commerce avec l'Angleterre, a Le dommage que celui-ci cause, momentanément du moins, au Trésor impérial, par suite de l'abolition des monopoles, est certain. On donne maintenant des éloges à la prudence de M. de Boutenieff qui a. conseillé à son gouvernement d'attendre les résultats de ce traité, avant d'y donner son adhésion. « Ainsi parlait le correspondant à Constantinople de la Gazette (VAugsbourg, au commencement d'avril 1839.
Les rapports entre Constantinople et Alexandrie s'envenimaient (1).
(1) Dès le mois de lévrier 1839, une lettre particulière de Constantinople à Boghos Bey, ministre des Affaires étrangères de Mehemet Ali, signale qu'on fortifie les Dardanelles où 8.000 hommes viennent d'arriver. Le Corps diplomatique des grandes puissances demande au Divan des explications sur tous ces armements. Celui-ci enA'oie des renforts au Taurus. L'armée du Kurdistan était en voie de réorganisation. Une sorte de fanatisme musulman animait les hautes sphères ottomanes, à tel point que les officiers prussiens, dégofités des humOiations qu'on leur fait subir, donnent leur démission. Mais peu après, l'ambassadeur de Russie, désireux de donner à la Prusse une preuve nouvelle de sympathie, obtient leur réintégration et satisfaction des insultes qu'ils ont reçues {A^. étr. fs. Egypte, février et mars 1839). La demande de l'envoyé du sultan à Berlin portait exclusivement sur trois officiers d'état-major, dont deux d'infanterie et un de cavalerie. Ils devaient former pour l'armée turque un rcgimeni normal, composé de toutes les armes. On écrivait de Berlin à la Quotidienne en février 1839 que, le seul officier qui s'était présenté à cette date était un ancien officier de cavalerie, le lieutenant-colonel d'Eisenhart. Ainsi s'affirmait, même à Constantinople, par cette requête russe en faveur de la Prusse, l'intimité russo-prussienne, à laquelle la Révolution de juillet 1830 avait donné une éclatante consécration et qui devait peser pendant tant de générations sur l'Europe et, spécialement, sur la Frauce.
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« La haine du Sultan contre Mehemet Aîi augmente toujours, et elle a déjà atteint un degré qui donne lieu de douter que le Sultan reste plus longtemps fidèle au système des puissances (1). «
Le Sultan ne cherchait qu'une occasion de revenir sur le traité de Kutayé et de reprendre en Egypte la souveraineté que les événements lui avaient fait perdre en partie. Telle était l'opinion de Bouteniefî, ambassadeur russe à Gonstantinople. Il exposait que « la situation préeente ne donnait aucune sécurité et qu'elle était toujours près d'amener une rupture entre la Porte et l'Egypte (2). » Certes, les rapports de l'ambassadeur russe étaient sujets à caution, car on sait à quel point, surtout depuis le traité d'Unkiar Skelessi, la Russie se montrait chatouiHeuse d'ans ses rapports avec l'Egypte, et désireuse de ménager la Porte ; mais, en cette cii^constance, Bouteniefî disait vrai. Ce n'était d'ailleurs pas seulement l'attitude de Mehemet Ali qui inquiétait la Russie ; celle des représentants anglais à Constantinople ne la préoccupait pas moins. Lord Ponsonby confondait dans la même animosité la France et Mehemet Ali. Hautain, cassant, violent, soutenant âpreraent les intérêts anglais, il dépassait parfois les instructions de lord Paîmerston, si peu favorable lui-même à la France.
(1) Correspondance de Constantinople {Débats du 9 mars 1839).
(2) Âff. étr. fs. Russie. Barante à Mole, 31 janvier 1839.
Notre ambassadeur à Constantinople estimait, à cette époque, que la guerreétait probable et que si elle éclatait, il serait très difficile d'empêcher l'armée égyptienne d'arriver jusque-là. L'armée turque de Diarbékir était nombreuse, mais désorganisée ; elle avait ruiné par son séjour prolongé le pays qu'elle occupait et c dès qu'elle fera un pas en avant pour en sortir, écrivait l'amiraî Roussin le 16 janvier 1839, elle aura contre elle les populations qu'elle contient à peine par sa masse d (Aff. étr. fs. Turquie). Elle n'avait, en outre, ni artillerie, ni cavalerie. L'amiral Roussin ajoutait quelques jours après s qu'à aucune époque, il n'avait vu la Porte si alarmée et si découragée ». (Aff. étr. fs. Turquie, 24 janvier 1839) : « Menacés parle pacha d'Egypte, dont nous ne pouvons nous dissimuler la supériorité, placés entre la Piussie, notre ennemie naturelle et l'Angleterre, notre alliée (mais notre alliée dangereuse qui ne se servira de nou.'^ que pour ses propres intérêts auxquels elle a toujours tout sacrifié), voilà l'extrémité à laquelle nous sommes arrivés. Nous n'avons d'espoir que dans la France; donnez-nous des conseils, dites-nous si on peut faire quelque chose et si tout n'est pas perdu, f Ainsi parlait-en janvier 1839 Nourri Effendi à Roussin (Aff. étr. fs. Turquie). Roussin avait déclaré à Kosrew qu'une réconciliation avec Mehemet Ali était le seul moyen de sauver la Turquie et qu'aucun sacrifice n'était trop grand pour parvenir à ce but. " L'immense majorité des Turcs influents ici pense qu'on doit à loul prix se rallier !\îehemet Ali... Je crois être sûr que la Légation de Russie elle-même a conseillé au Sultan un rapprochement avec Mehemet Ali. » Roussin à Mole, 24 jan- Yier i&'d'-J [Aff. étr. fs. Turquie). M?Lis le i)S.viï dn sérail était pour la guerre, encouragé par des officiers anglais ainsi que par le capitan Pacha et, par suite, les hauts dignitaires qui entouraient le Sultan osaient à peine soutenir une opinion contraire. La s'tuation se compliquait d'ailleurs du traité de commerce signé par la Porte, le 16 août 1838, avec la France et l'Angleterre, et sur les conséquences duquel les avis à Constantinople étaient fort partagés. Un certain nombre de puissances avaient refusé d'adhérer à cet acte et on s'accordait généralement à reconnaître que l'Egypte en tirerait bien plus de profit que la Porte.
12 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'eUROPE
« Le caractère et les façons de faire de lord Ponsonby semblaient à Nesselrode mettre dans un péril continuel le repos de l'Orient (1). » Notre ambassadeur à Constantinople jugeait de même la situation. Il était préoccupé « d'avoir à préserver sans cesse un statu guo sans lendemain et ne pouvait s'accoutumer à l'insouciance apparente et à l'étoorderie de l'ambassadeur d'Angleterre (2) ». Etait-ce seulement de l'étourderie qu'il y avait chez le représentant anglais ? Nous aurons trop souvent l'occasion, au cours de cette étude, de cons'tater sa volonté arrêtée de dénigrer la France auprès de la Porte, de lui faire opposition partout en Orient et de saper l'influence d'une puissance que, malgré l'entente de 1830, il considérait comme la rivale de l'Angleterre sur tous les points du globe.
Mais ce sentiment n'était pas particulier à lord Ponsonby, représehsentant, en réalité, de celui de Palmerston.
Sauf en quelques occasions, nous verrons, pendant tout le cours de cette période, le ministre anglais des Affaires étrangères faire cause commune avec les pires adversaires de la France.
On eût pu croire que, en conséquence de ses principes et de ses doctrines, la France pût compter sur les whigs plus que sur les héritiers de Pitt et de Castlereagh. C'était cependant lord Aberdeen qui avait témoigné, depuis 1830, à la France des sentiments plutôt favorables, tandis que Palmerston, du parti whig, nous était foncièrement hostile.
Dans cette crise d'Orient, il semble que la grande intelligence du ministre anglais se soit surtout appliquée à nous contrecarrer, non seulement en Orient, mais presque sur tous les points du globe: « Se passer du concours du gouvernement français autant de fois qu'il le pouvait, s'efforcer de l'humilier, de lui nuire, telle a été l'unique pensée, la grande et invariable affaire de lord Palmerston. On risquerait de ne rien comprendre à l'histoire récente de la France et de l'Angleterre, si Ton ne voyait pas à quel degré, abtstraction faite de toute autre circonstance, les deux nations avaient chance de s'entendre ou de se brouiller, suivant que lord Palmerston ou lord Aberdeen résidait au Foreign Office. »
Ce jugement de d'Haussonville (3) se trouvera confirmé par les faits. Quand on veut pénétrer les facteurs de la crise d'Orient, c'est de ce point de vue qu'il faut les regarder. Palmerston, aveuglé par sa haine, devait nous susciter les pires entraves et nous enlever notre seul appui depuis 1830. Cette situation est l'explication et l'excuse de la faiblesse
(1) Aff. ter. /s. Russie. Barante à Mole, 31 janvier 1839.
<2) Id.
(â) Histoire de la politique extérieure du gouvernement français (1830-1848).
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dont fit preuve, dans cette grave rencontre, le gouvernement de Louis- Philippe, débordé par les événements.
Une expédition anglaise venait de s'emparer d'Aden après cinq jours d'un combat acharné. Les Anglais étaient bien décidés à ne céder à personne cette clef de la mer Rouge ; ils visaient, pour les mêmes raisons, à la conquête de l'Arabie et de î'Abyssinie. Les intrigues anglaises n'échappaient pas à la perspicacité de Mehemet Ali. A la fin de l'année 1838, il s'était rendu à Doseros, sur le fleuve bleu, portant des cadeaux aux princes africains, comptant s'en faire des clients (1). Ici encore l'influence égyptienne et l'influence anglaise se heurtaient. D'ailleurs,- au moment où les monopoles allaient disparaître, il fallait songer aux ressources du Trésor et il fallait aussi engager les princes des Etats confinant à l'Egypte à venir trafiquer sur les rives du Nil, sans avoir à craindre les monopoles. Le voyage de Mehemet Ali était donc habile pour dissiper, au point de vue commercial, les appréhensions de tous ces princes ; notre consul général à Alexandrie, Cochelet, qui avait acquis sur lui une grande influence, l'y avait engagé : si l'Egypte ne pouvait plus se procurer des recettes suffisantes, l'influence anglaise n'en serait- elle pas rapidement accrue ? (2)
La Cour de Russie, quoique mal disposée pour la France, se montrait préoccupée de la rivalité de l'Angleterre et de la France en Orient et de l'action de Ponsonby à Constantinople. Elle s'efforçait d'obtenir de Metternich qu'il décidât Palmerston à rappeler lord Ponsonby : « Le comte de Nesselrode, écrivait Barante à notre gouvernement, le 31 janvier 1839, en a entretenu M. de Ficquelmont et il a écrit à Vienne pour tenter si quelques avertissements donnés par le prince de Metternich ne pourraient pas décider le gouvernement britannique à changer son ambassadeur, regardé comme si dangereux pour le repos de l'Europe. Ce sujet revient souvent dans nos entretiens avec le comte de Nesselrode (3). » Si l'Angleterre devenait prépondérante à Constantinople, c'en était fait de l'influence que le traité d'Unkiar Skelessi avait donnée à îa Russie ! La rivahté séculaire de r.A ngleterre et de la Russie en Orient prendrait alors une forme aiguë. Aussi, malgré les intrigues et les progrès, inquiétants pour elle, des Anglais en Perse et en Afghanistan, la Russie voulait ménager l'Angleterre. C'était bien la politique à double face qui est dans le caractère des Russes. Ce jeu ne pouvait tromper personne. En fait, il ressortait clairement des documents soumis au Parlement anglais, et dont notre agent à Berlin avait eu connais-
(1) Cochelet à Mole, 16 février 1839 (Aff. étr. /s. Egypte).
(2) V. correspondance d'Alexandrie en date du 22 décembre 1838 au Journal le Sud de Marseille,
(3) Aff. étr. fs. Russie, 1839.
14 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'eUROPE
sance par lord W. Russelï, que la Russie, malgré toutes les dénégations de Nesselrode, ne se détournait pas de son but qui était de chercher à anéantir en Perse l'influence anglaise. Les témoignages ne manquent pas sur ce point (1).
Mais elle affectait de temporiser. « L'Empereur redouble de ménagements, écrivait Barante le 31 janvier 1839, non seulement il a donné explication et presque satisfaction pour tous les griefs relatifs à la Perse, mais on évite timidement tout ce qui pourrait renouveler lea méfiances de l'Angleterre. On va jusqu'à refuser les passeports à des voyageurs qui, par curiosité ou intérêt commercial, voudraient traverser Kaboul. Le général Perofsi<;y, gouverneur d'Orenbourg, qui se trouve en ce moment à Pétersbourg, reçoit pour instruction de ne tenter aucun progrès sur la côte orientale de la mer Caspienne, de ménager lea Turcomans et de ne songer à aucun projet sur Khiva (3). » Notre agent à Berlin avait pu connaître les lettres récemment échangées entre lord Palmerston et Nesselrode. Celui-ci s'efforçait de rassurer l'Angleterre en lui démontrant l'impossibilité de l'exécution des plans qu'on prêtait à la Russie contre les possessions anglaises dans l'Inde. Ce qui n'empêchait d'ailleurs pas la Russie de pousser les Persans vers Hérat. Lés agents anglais qui revenaient de Perse, et notamment le colonel Cameron, en rapportaient Tintime conviction de l'hostilité de la Russie à l'égard de l'Angleterre. Tout dépendait, en effet, de l'assistance ou de l'opposition de la Perse à ses projets. Or, celle-ci, prétendaient les Anglais, nourrissait alors une haine profonde contre la Russie, à tel point que les populations entières se soulèveraient à l'approche d'une armée russe (3). Ces assertions étaient pourtant sujettes à caution dans la bouche d'agents anglais.
L'ambassadeur du Shah à Londres, Hussein Pacha, s'était arrêté, dans le courant du mois de février 1839, à Vienne, le gouvernem.ent anglais s'étant refusé à le recevoir jusqu'à ce que la Perse ait adhéré à toutes les demandes du Cabinet britannique, dont la principale était l'abandon complet de toutes les forteresses du territoire d' Hérat pré-
Ci) V. dép. de Mac Neill, envoyée par Bresson à MontebelJo, 24 avril 1839,
(2) Aff. étr. fs. Russie, 1839.
(3) Aff. étr. fs. Prusse, Bresson à Mole, 11 janvier 1839.
Les gouvernements danois et suédois craignaient un conflit éventuel de la Russe' et de l'Angleterre, qui pourrait avoir sa répercussion dans leur propre pays, et cela d'iutant plus que l'Angleterre, voulant prouver à la Russie qu'elle était prête à entrejen campagne, elle demandait à ces gouvernements quelle serait leur attitude en ca.'de guerre russo-anglaise. Ils protestaient alors invariablement de leur neutralité. La ussie, depuis l'annexion de la Finlande, était fort impopulaire en Suède où le maria- de la grande-duchesse Marie avec le duc de Leuchtenberg avait produit une pénil impression {Aff. étr. fs. Prusse, 11 janvier 1839).
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cédemment occupées par le Shah (1). Or voici le langage que Hussein Pacha tenait à Metternich : « Il y a deux grandes puissances avec lesquelles la Perse se trouve plus ou moins en contact direct ; la Russie et la puissance anglaise aux Indes. La première a plus de moyens militaires que la seconde, par contre l'Angleterre a plus d'argent que la Russie. Les deux puissances peuvent ainsi faire à la Perse du bien et du mal, et, pour éviter avant tout le mal, le Shah veut se maintenir envers elles dans des relations de bonne amitié et hors de tout conflit. Si, par contre, il se trouve menacé d'un côté, il ira chercher do l'autre les secours dont il aura besoin. Ce n'est pas là ce qu'il désire, mais ce à quoi on peut le forcer, car il n'est pas plus ami de l'une que de l'autre de ces puissances. Il désire se maintenir avec elles sur une ligne d'amitié égale. Ce qu'il aime, avant tout, c'est son indépendance et le maintien de bons rapports avec l'étranger (2). »
En communiquant ces réflexions au chargé d'affaires autrichien à Londres, le prince de Metternich y joignait un long mémorandum par lequel Hussein Khan cherchait à justifier la conduite de sa Cour, notamment lors de l'expédition du Shah contre Hérat. Palmerston, auquel ce mémorandum avait été transmis, n'avait pas accepté de le recevoir jusqu'à ce que le Shah ait adhéré aux demandes anglaises (3).
On voit que, en réalité, la politique de la Perse consistait à tenir la balance égale entre les Russes et les Anglais, quoique inclinant à entretenir des rapports très cordiaux avec ces derniers.
Arrivé à Paris dans le courant d'avril 1839, Hussein Pacha s'empressait d'écrire à lord Granville au sujet d'une lettre du Shah à la reine Victoria : « Sa Majesté manifeste combien elle s'estimera heureuse d'accroître une mutuelle amitié et, pour cela, elle agréera favorablement toutes les revendications qui touchent aux intérêts réciproques de la Perse et de l'Angleterre. Notre ministre des Affaires étrangères joint aussi à cette lettre une autre lettre, selon la volonté de mon auguste souverain, pour aplanir les difficultés qui pourraient exister. J'ai bon espoir que.. .j'aurai la joie d'être l'intermédiaire qui renouera les relations amicales entre deux grands peuples (4). » Quoi qu'il en soit, il devait en coûter à la Russie qui, dans cette question du Turkestan devait s'effacer devant l'Angleterre (l'entente entre les trois grandes Cours du Nord
(1) A ce moment, d'ailleurs, l'Angleterre mettait tout en œuvre pour susciter en Afghanistan mille difficultés aux Persans, en faisant même abstraction de la question purement militaire.
(2) Le prince de Metternich à Hummelauer, Chargé d'Affaires d'Autriche à Londres, 24 février 1839 (Record Office, Londres).
(3) Lord Palmerston à Hummelauer, 4 avril 1839 (Record Office, Londies).
(4) Lord Granville à Lord Palmerston, 25 avril 1839 (Record Office, Londres).
16 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'eUROPE
étant parfaite), de faire ces sacrifices d'amour- propre. Sans compter ceux d'ordre économique, car son commerce avec l'Asie prenait chaque jour de l'extension et ses produits étaient expédiés dans les contrées les plus lointaines, voisines de l'Inde britannique, ainsi qu'en Perse orientale (1),
Nesselrode, malgré ces concessions, convenait que « les rapports avec l'Angleterre continuaient à être épineux et difficiles (2) ». La Russie s'était refusée jusqu'ici à régler d'un commun accord avec les grandes puissances les relations turco-égyptiennes. Craignant qu'on empiétât sur ses droits et sur les concessions obtenues lors du traité d'Unkiar Skelessi, il semblait maintenant que, par un revirement inattendu, elle se fit à l'idée d'une conférence ou d'un congrès pour régler la question d'Orient. Nesselrode ne voulait pas d'une discussion publique ; il redoutait « le feu des journaux et l'influence des passions nationales (3) ». Ces mots visaient la France que les agents russes, depuis l'avènement de Louis- Philippe, manquaient rarement une occasion d'attaquer, et son désir était qu'on pût traiter cette importante question par correspondance d'abord et ne la divulguer qu'au moment opportun.
Le comte Orlofî, l'habile négociateur du traité d'Unkiar Skelessi, l'orgueil de la diplomatie russe, allait se rendre à Vienne, et on se demandait avec curiosité, et non sans anxiété, s'il n'était pas chargé d'aborder avec Metternich les affaires de Turquie. L'heure était critique: en France, les débats sur l'Adresse rendaient attentive l'Europe qui, depuis 1830, suivait âprement les travaux de nos Chambres, et dévoilaient les difficultés avec lesquelles, au début de l'année 1839, le ministère français était aux prises.
A Berlin, on estimait que, si le ministère était renversé par une de ces coalitions fréquentes depuis 1830, la nouvelle administration aurait « à se faire absoudre par l'Europe des moyens et du succès et qu'il ne fallait pas qu'elle gardât d'illusions à cet égard (4) ». Comme un coup de foudre survint la nouvelle de la chute du ministère. Chaque crise ministérielle avait suscité des appréhensions. L'avènement de partis extrêmes ne serait-il pas une menace de guerre ? Le comte Mole, président du Conseil, inspirait confiance aux nations par suite de l'exécution rigoureuse de la convention sur l'occupation d'Ancône et de l'adhésion de la France aux actes de la conférence de Londres,' mais il avait presque toujours gouverné sans trop s'appuyer sur les Chambres. Ce
(1) Gazette d'Augsbourg, début d'avril 1839.
(2) Aff. étr. fs. Russie, 31 janvier 1839.
(4) Bresson à Mole, 19 janvier 1839 {Aff. eu. fs. Prusse),
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Bont les incertitudes et les luttes des partis en France qui cimentaient l'union des puissances (1).
Un agent bavarois, de Bray, ministre à Vienne, écrivait dès 1831 : « Les agitations auxquelles le gouvernement français est presque constamment livré, les principes qu'il manifeste, les discours que ses ministres se permettent pour flatter l'opinion dominante ne peuvent que blesser et inquiéter les autres Cabinets... On est donc forcé d'être toujours sur le qui- vive, quoique le gouvernement s'excuse sur la nécessité de se populariser par de tels propos. Ainsi, pour ménager ses intérêts personnels, il compromet ceux de son système... L'affaire de Pologne terminée donnera une grande consistance à l'alliance des trois grandes Cours continentales. » Peu après, le même agent signalait en teinte noire l'inquiétude constante de la diplomatie allemande et bavaroise sur la situation en France (2) : « C'est de la France que
(1) Le Journal des Débats, organe ministériel, venait, à la flu de février 1839, do donner une éclatante confirmation aux témoignages diplomatiques que certains espi'its superficiels en France ont considéré comme négligeables pour l'histoire de cette époque. Ces documents sont précieux pour en représenter l'esprit et les tendances. L'appréciation du Journal des Débats mérite d'être notée. Elle justifiait toutes Jes craintes de l'étranger : « Le malheur de notre pays et de notre époque, écrivait-il, c'est que chacun se croit assez fort pour lutter avec la royauté. Aujourd'hui, tout homme qui a passé aux affaires, ne fût-ce que trois jours, tout homme qui est entré aux Tuileries par un succès de tribune ou par le plus mince service rendu à l'Etat, ou à un parti, 66 croit en droit, du jour où il n'est plus ministre, de faire échec à la royauté. Ce n'est pas tout. A côté des hommes qui ont été ministres, il y a ceux qui veulent le devenir. Auprès de ceux qui ont rendu de véritables services au pays, il y a ceux qui n'ont jamais été bons à rien, mais qui se sont rendus importants en se remuant beaucoup auprès de ces grandeurs déchues,... gens funestes au pays parce qu'ils enlèvent aux hommes véritablement éminents toute indépendance et toute dignité. Eh bien ! il faut que la royauté compte aussi avec ces hommes-là... Ils se posent fièrement devant elle... ils se dressent pour lutter contre sa prérogative... ils remplissent de bruit, d'intrigues, de passions mesquines, de menées perfides, de propos imbéciles, de menaces insensées toute la sphère où s'agitent de grandes et légitimes ambitions... qu'ils s'appliquent à rapetisser sans cesse, afin de pouvoir être aperçus derrière leurs timides protecteurs. Voilà la véritable faiblesse des royautés nouvelles, de celles qu'on a vu naître au sein d'une insurrection populaire, de celles dont chacun peut se dire : c'est moi qui l'ai faite. Après huit ans de règne,il y a nécessairement beaucoup d'hommes qui ont été ministres, beaucoup qui ne le sont plus, quelques-uns qui ne peuvent plus l'être. Comment les satisfaire tous à la fois ! Jadis il y avait le conseil privé, l'hérédité de la pairie, les grandes charges de Cour, les ambassades de famille... Aujourd'hui, il n'y a plus rien que redevenir ministre pour se consoler d'avoir cessé de l'être. »
Berryer expliquait clairement les craintes de l'Europe depuis 1830, lorsqu'il disait le 16 janvier 1839, à la Chambre des députés : « Ce fut un terrible événement que ïa révolution de juillet. Ce n'était pas seulement une commotion intérieure, ce n'était pas seulement un trône tombé, une branche aînée envoyée en exil, une branche cadette appelée au trône, c'était plus que tout cela, c'était tout un autre ordre politique, tout un système politique, toute une législation politique, triomphants de principes dififérentSjde législation contraire et de systèmes opposés. Voilà ce que c'était que la révolution de juillet. Son retentissement en Europe fut immense, il devait Vêtre. »
(2) De Bray au roi de Bavière, 28 août et 3 septembre 1831 (Archives d'Etat à Munich).
18 • LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'EUROPE
partent tous les ébranlements de l'Europe, foyer inépuisable d'ambitions particulières innombrables, qui, toutes, tendent à se satisfaire en imposant leurs prétentions et leurs désirs au gouvernement qui est moins le modérateur que l'instrument des passions diverses qui s'agitent autour de lui. » Les Archives bavaroises, prussiennes, russes, autrichiennes abondent en documents de ce genre.
Gn sait que l'Adresse proposée par les Chambres, au début de 1839, contenait un blâme formel à l'adresse du ministère et à la Couronne même que l'on accusait de tendances inconstitutionnelles (1). Il faut convenir, qu'à cette heure, la monarchie de juillet indiquait les tendances au pouvoir personnel qui avaient précipité la ruine de Charles X ; tendances qui pouvaient être inquiétantes à l'intérieur, mais conforme» aux vues de l'Europe monarchique. Bresson écrivait à Mole le 19 janvier 1839 : « Les majorités successives obtenues par le ministère ont été accueillies avec joie ; tous les vœux se portent de ce côté, on réprouve le principe et les éléments de la coalition (2). » Et, le 29 janvier, il renchérissait encore en des termes qui ne laissaient aucun doute sur les vives sympathies du Cabinet prussien pour le système de Moîé (3) : « Je n'ai pas encore observé en Allemagne, disait-il, de sentiment aussi unanime et aussi uniforme que celui qu'avaient éveillé les débats sur l'Adresse de notre Chambre des députés. Je n'entends, assurément pas, convertir les puissances étrangères en juges irrévocables de nos conflits politiques et des question^ qui nous divisent. Mais nous sommes bien forcés, dans nos relations avec elles, de tenir compte de leurs impressions et de leurs sentiments et, comme je dois au gouvernement du Roi la vérité tout entière, sans me préoccuper du plus ou moins d'inconvénients qu'il y aurait pour moi-même à l'exprimer sans déguisement, je ne puis laisser ignorer à l'administration qui succède à celle que présidait M. le comte Mole que ce ministre emporte tous les regrets du gouvernement prussien, que sa réputation de loyauté, d'habileté, a grandi dans ces dernières circonstances et que son nom était, de notre part, aux yeux des
(1) Les journaux de Londres commentaient fiévreusement l'Adresse. Le Courrier anglais, organe du ministère, disait : « Dans le cas même où l'Adresse serait rejetée, un résultat très important aura, du moins, été obtenu : le roi ne sera plus considéré par les puissances du Nord comme une sorte d'Ecole, pouvant réprimer, à son gré, les instincts révolutionnaires du peuple français. M. de Talleyrand, dans les dernières années de sa vie, s'était efforcé de démontrer au roi de Prusse et à M. de Metternich .qu'ils n'avaient rien à craindre de la Chambre des députés de France, attendu que Louis-Philippe avait le talent et la fermeté nécessaires pour la dominer. Cette opinion s'était accréditée jusqu'à un certain point, mais ce qui se passe aujourd'hui prouve qu'on aurait tort de s'y abandonner' aveuglément. »
(2) Aff. étr, h. Prusse.
(3) Id.
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hommes d'Etat qui dirigent ici les affaires, un gage et une garantie de plus des bonnes relations que l'on désire entretenir avec le gouvernement du Roi. Pendant le cours des trois années qui ont précédé, le gouvernement de Sa Majesté le roi de Prusse nous a suffisamment prouvé ses dispositions franchement amicales. »
Bresson disait vrai : nous étions forcés de tenir compte des impression» et des sentiments des puissances étrangères.
Depuis 1830, notre politique était trop souvent guidée par la crainte d'une coalition étrangère, crainte qui paralysait les résolutions du Roi et de ses ministres, sauf peut-être de Thiers qui, jeune, ardent, ambitieux, manifestait une indépendance de vues et une ténacité qui lui valaient la popularité de la gauche. Mais où Bresson se trompait, c'est lorsqu'il croyait aux dispositions « franchement amicales » du roi de Prusse, et affirmait (10 février 1839) (1) : « de tous les Cabinets, celui de Prusse était le plus animé envers nous de dispositions sincères ». Quelques mois après, il reconnaissait son erreur, La Prusse ne semblait avide de repos que pour refaire ses forces et se préparer à la guerre : la faute, lourde de conséquences, que commirent les gouvernements successifs de la Restauration et de la Monarchie de juillet fut de n'avoir pas percé à jour ce jeu. La Prusse se souvenait toujours d'Iéna. Des documents étrangers, nous en apporteront de multiples preuves.
La démission de Mole produisit en Europe, et surtout à Berlin, une émotion d'autant plus vive qu'on en redoutait, en Allemagne, l'influence sur les affaires de Belgique, particulièrement critiques au commencement de 1839,
Au mois de février, le ministre d'Angleterre à Bruxelles écrivait à lord W. Russell que le parti de la guerre à Bruxelles ne parlait de rien moins que de tenter une invasion dans les provinces occidentales prussiennes, dans l'espoir, d'ailleurs problématique, de soulever contre le Cabinet de Berlin les populations catholiques mécontentes des vexations qu'on leur faisait subir (2), D'autre part, lord Palmerston ne cachait pas à lord Granville que le danger apparaissait si réel en Belgique que deux sur trois des ministres du Cabinet jugèrent nécessaire de renvoyer
(1) Aff. étr. /«. Prusse.
(2) Bresson à Mole, 5 février 1839 {Aff. étr. fs. Prusse).
20 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'europe
leurs familles de Bruxelles avant la réunion des Chambres (1), Les effets de la grande sagesse qu'avait montré le gouvernement français dans les épineuses affaires belges, risquaient d'être anéantis si la crise niinistérielle française déchaînait une recrudescence d'agitation chez les plus exaltés de F extrême-gauche où s'accroissait le parti de la guerre. Terminer les affaires de Belgique, qui pouvaient encore mettre le feu à l'Europe, telle était la « constante préoccupation » (2) du roi de Prusse. « Le moment est venu pour les Belges de s'arrêter, disait-il, ils sont sur cette dernière limite et n'ont plu^ beaucoup à faire pour la franchir. » Le roi Frédéric- Guillaume faisait appeler sous les drapeaux la réserve de guerre du corps d'armée des provinces rhénanes et sa brigade d'artillerie était portée au complet (3). Ces préoccupations s'aggravèrent en
(1) Sir H. Seymour à lord Palmerston, 26 février 1839 {Record Office, Londres).
Le Journal allemand de Francfort publiait une correspondance de la Prusse rhénane, datée du 3 février : « On attend, disait-elle, la publication prochaine d'un mémoire du gouvernement qui exposera le motif et le but des mesures militaires qui, en ce moment, sont en voie d'exécution. On croit généralement que ces mesures se borneront à protéger le territoire de la monarchie contre les attaques auxquelles pourrait aisément donner lieu l'effervescence d'une partie de la population d'un Etat voisin. Les troupes seront, en conséquence, échelonnées le long de la frontière et formeront, avec les troupes hollandaises et l'armée d'observation française un demi-cercle qui isolera la Belgique du côté de la terre, tandis qu'une escadre anglaise viendra peutêtre bloquer l'Escaut. » Quelques jours après, le même journal insistait : « Bien que les dernières nouvelles de Paris éloignent toute crainte sérieuse, on a cependant quelques inquiétudes pour le 26 mars prochain, jour où les Chambres doivent s'assembler. Les armements que notre gouvernement a cru devoir faire mystérieusement, ont eu lieu dans la prévision d'une modification antiministérielle dans la Chambre des députés de France. L'Autriche et la Russie, d'accord avec la Prusse, font aussi des préparatifs pour n'être pas pris au dépourvu dans le cas où une guerre viendrait à éclater. On croit quG le parti de la résistance en Belgique sera bientôt mis. à la raison » [Correspondance de Berlin du 16 février). La Gazette d'Aiigsbourg {Correspondance de Cologne du 15 février), prétendait que l'artillerie du corps d'armée du Rhin et de Westphalje venait d'être mobilisée et que toutes les troupes avaient reçu l'ordre de marcher au premier signal. Le Journal allemand de Francfort confirmait ces renseignements {Correspondance du Bas-Rhin des 20 février et 12 mars), annonçant que trente mille hommes complètement équipés étaient sur le point de se mettre en marche de Magdebourg sur la Westphalie : « Ce n'est pas seulement la Belgique, mais aussi la France, disait-il dans son état d'agitation, qui exigent des précautions de la part de la Confédération germanique et de la Russie ; la Prusse est surtout appelée à remplir ce devoir dans toute sa partie. » Dans le feu des luttes religieuses, en Prusse rhénane, l'appel de ces réserves donna lieu à des désordres assez sérieux. A quelques lieues de Wesel, le commandant prussien avait été accueilli aux cris de : Vice l'archevêque de Cologne *, On sait l'attitude du gouvernement prussien à l'égard de ce prélat, intransigeant dans la question des mariages mixtes {Correspondance de la rive droite de la Meuse, en date du 28 février adressée au Temps). La Gazette officielle de Hanovre annonçait, d'autre part, à la fin de février 1839, que quatre-vingt mille Russes se concentraient sur Kalisch pour appuyer les mouvements inilitaires de la Prusse sur le Rhin.
(2) Bresson à Mole {Aff. étr., fs. Prusse 10 février 1839.
(S) Sir Hamilton-Seymour écrivait de Bruxelles à lord Palmerston le 26 février 1839 : « L'accroissement de la force militaire dans les provinces rhénanes a eu le bon effet de
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Prusse à la nouvelle des résultats des élections françaises : l'opposition gagnait quarante- cinq sièges. Non seulement on craignait qu'ils n'eussent pour effet de surexciter l'ardeur du parti de la résistance en Belgique, mais que de nouvelles complications ne surgissent en France. « L'Europe est en alarmes, écrivait Bresson le 12 mars 1839, et ces alarmes lui viennent de nous. Le calme rétabli, nous aurons à regagner ce que nous avons perdu. Ce genre de travail a souvent été repris depuis neuf ans (1). » Depuis neuf ans, en effet, à chaque changement ministériel, à chaque attaque violente de l'extrême- gauche, l'Europe se tenait anxieuse, la main sur la garde de l'épée.
Le ministère français venait de démissionnera la suite des brillants succès de l'opposition. « M. Thiers, écrivait le 8 mars 1839, lord Granville à lord Palmerston (2), s'est allié lui-même si étroitement avec M. Odilon Barrot à la Chambre des députés, et, dans la préparation de la dernière élection, qu'il ne sera pas disposé à prendre une charge à moins que M. Odilon Barrot n'obtienne une satisfaction, soit qu'il fasse partie du nouveau Conseil, soit que lui-même n'appuie ses prétentions à la présidence de la Chambre des députes. » Devant les compétitions qui retardaient la constitution du ministère, lord Granville écrivait encore : « Il est très désirable que cette crise ministérielle ne se prolonge pas. Cet état incertain des affaires commence à créer un certain malaise dans l'esprit public. Les rapports de police sur les ouvriers sans travail, et leur dessein de prendre le prétexte de leur détresse pour créer des motifs de trouble, ont causé quelque appréljiension aux Tuileries et je sais que le Roi est très impatient de voir se former un ministère responsable (3). » Les journaux anglais semontraient émus. Le iS^anc^arrf posait ainsi la question : « Le Roi doit-il se soumettre à une politique intérieure et extérieure qui peut amener une guerre au dehors, ou l'anarchie, ou le triomphe de l' ultradémocratie au dedans ? Le Roi doit-il exposer sa politique conservatrice des huit dernières années à être entièrement renversée ? Doit-il la livrer à une ruine, non seulement possible, ou même probable, mais encore positive et certaine ? S'il en était ainsi, toutes nos prédictions ne tarderaient pas à se réaliser entièrement, et, non seulement la France, mais l'Europe et le monde seraient englobés dans la catastrophe. D'un autre côté, si le Roi ne se soumet pas, qu'y
produire un changement dans le sentiment public de ces districts ; la nécessité de pourvoir au logement d'une aussi grande quantité de soldats ayant considérablement atténué la sympathie qui avait d'abord été exprimée pour la cause belge » {Record Office, Londres) .
(1) Bresson à Mole (Aff. étr. fs. Prusse).
(2) Record Office, Londres).
(3) Lord Granville à lord Palmerston, 25 mars 1&39 (Record Office, Londres).
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a-t-il à faire ? Veut-il se présenter devant les Chambres, le 4 avril, sans conseillers légaux, constitutionnels, ou de bonne foi ? Non, il ne le peut pas I Peut-il former un ministère, entre la droite et les doctrinaires et avoir, par ce moyen, une majorité dans la Chambre actuelle plus grande qu'il ne l'aurait avec le ministère du comte Mole ? Cela serait à peine possible. Le fait est que la France est, en ce moment, dans une situation telle qu'on ne peut réellement raisonner ni sur le passé, ni sur les précédents, ni sur l'expérience, ni sur ce qui a été fait, ni sur ce qu'on n'a jamais tenté de faire dans aucun autre pays de monarchie constitutionnelle ? On peut dire, en Un mot, que tout est possible, mais que rier; n'est certain. »
C'est surtout en Russie que la retraite de Mole avait produit une vive sensation. Dans un long entretien avec Barante, au cours du mois de février, l'Empereur Nicolas parla avec la volubilité et l'agitation qui lui étaient coutumières lorsqu'il traitait des affaires de France : « Ce qui se passe chez vous doit vous affliger, lui dit-il (1). Je suis sûr que vous regrettez M. Mole, et, moi aussi, je le regrette. Les relations avec les personnes ont leur importance et tout changement commence à les rendre moins faciles et moins confiantes. » Passant aux affaires de Belgique, le Tsar s'emporta en invectives contre le roi Léopold, et conclut : « J'espère la conservation de la paix, mais vous voyez quels risques elle court ; que tout a été remis en question. On me reproche sans cesse de ne pas croire que tout est fini, que le danger est passé, qu'il faut être en pleine sécurité. On peut voir maintenant si c'est moi qui ai tort. » C'est sur le terrain de l'Orient que Nicolas, maître de lui, montrait sa profonde compétence. Son entretien avec Barante est un complet exposé de la question. «Les affaires du Levant resteront dans une situation précaire et toujours menaçante tant que la Turquie et l'Egypte seront en présence. L'ouverture de la succession d'un homme de 72 ans est un cas assez probable pour qu'on y pense. UEgypte, les Anglais la veulent ; ils en ont besoin pour la nouvelle communication qu'ils veulent ouvrir avec les Indes. Ils s'établissent dans le golfe Persique et dans la mer Rouge. Vous vous brouillerez avec eux pour V Egypte.
— L'Egypte, répliqua Barante, peut rester utile à eux et à nous. Chacun en tirera un avantage plus ou moins grand. Notre rivalité commerciale avec l'Angleterre est devenue moins vive. Le commerce intérieur de la France est de jour en jour plus actif ; les consommations augmentent rapidement. L'industrie et les capitaux trouvent là un emploi plus assuré. Notre navigation marchande est loin de s'accroître, notre commerce extérieur ne fait pas de grands progrès, et pourtant le
(1) Barante à Mole, 13 février 1839 {A§. étr. fs. Russie).
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développement de notre prospérité est surprenant. Ainsi, la jalousie contre les Anglais n'est plus parmi nos négociants une opinion aussi exigeante qu'autrefois.
— C'est justement votre prospérité intérieure qui chagrine les Anglais. Ils s'en irriteront comme de celle de l'Allemagne. Ils ont besoin de consommateurs au dehors ; leur consommation intérieure ne peut suifire à assurer la subsistance de leurs ouvriers. Il leur faut des débouchés ; c'est là une loi de l'eur politique (1). » Tout cela était dit, comme toujours, avec un sentiment de malveillance visible à l'égard de la France.
— « Je voyais, ajoutait Barante, en rapportant cet entretien à Mole, le désir et l'espoir que nous nous brouillerions avec l'Angleterre, mais pas une pensée de rapprochement avec nous (2). » Barante jugeait bien en disant que la Russie avait peu de pensée de rapprochement avec nous. Nous savons, hélas ! pourquoi, et, en fait, l'animosité du Tsar pour nous ne désarmait pas et on pouvait, dès maintenant, entrevoir dans ses avances à l'Angleterre, avec laquelle la rivalité était pourtant si grande, tant dans l'Yran qu'en Orient, le désir de la séparer de la France, but poursuivi, au fond, par le Tsar, depuis la révolution de juillet, et auquel il allait parvenir quelques mois après.
« Il peut paraître dur, disait Barante, au Cabinet de Pétersbourg, de voir l'influence anglaise s'établir presque exclusivement en Perse et de se voir amené à la favoriser lui-même. Mais je crois que M. le marquis de Clauricarde avait raison de croire au langage de M. de Nesselrode. Son intervention en Perse sera, sans doute, peu zélée, mais néanmoins il se mettra en règle avec les Anglais de telle sorte que la Russie ne puisse être soupçonnée d'avoir conseillé, ou même permis au Shah quelque coup de tête contre l'Angleterre. D'ailleurs, il dépendait, dit-on, des Anglais de faire, même sans grande dépense, une révolution en Perse. Il leur suffirait de susciter comme prétendant un des parents du Shah qui trouverait facilement un fort parti (3). »
Mais, en Russie, un sentiment dominait tout : la peur de la France révolutionnaire mettant de nouveau le feu à l'Europe. « Les bruits les plus absurdes circulent et trouvent créance... La vivacité des paroles de l'Empereur, les conversations trop multipliées qu'il a tenues ont fort contribué à propager ces alarmes (4). »
Gomment l'aristocratie aurait- elle gardé quelque réserve dans ses
(1) Barante à Mole, 13 février 1839 (Aff. étr. fs. Russie).
(2) Id.
(3) Id., 18 février 1839, id.
(4) Id„ & mars 1839, id.
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sentiments quand le Tsar s'oubliait parfois au point de parler de la France en des.termes rien moins que diplomatiques ? Le 26 janvier 1839, notre ministre des Affaires étrangères, sensible aux condoléances que la Cour de Russie adressait à Louis-Philippe, à l'occasion de la mort de la princesse de Wurtemberg, se demandait s'il fallait y voir un changement dans les dispositions de la Cour de Russie, et écrivait à Barante (1) : « La démarche que vient de faire la Cour de Russie doit- elle être considérée comme l'indice du désir qu'elle aurait de se replacer à notre égard dans les rapports ordinaires ? Ce n'est pas nous, s'il en était ainsi, qui nous obstinerions à persister dans une attitude dont nous n'avons jamais surpris le but et l'avantage ; c'est assez vous dire que si la Cour impériale croyait devoir, à la prochaine occasion, nous adresser une de ces notifications dont je parlais tout à l'heure, nous y répondrions selon la coutume. Il y a plus : une fois assurés des intentions de cette Cour, nous n'hésiterions pas, si la première occasion d'une intervention pareille se présentait de notre côté, à en prendre nous-mêmes l'initiative. » Courte illusion ! Les événements d'Orient allaient bientôt nous mettre en face d'une Russie immuablement hostile.
Notre alliée, l'Angleterre, n'était pas moins inquiétante. Les journaux conservateurs ne tenaient guère le langage que l'on en devait attendre : « Rien n'est plus déplorable, écrivait à la fin de mars le Standard, que la situation actuelle des affaires en France. Il ne reste plus de la monarchie que le nom, et l'ex- journaliste républicain Thiers, est, sous tous les rapports, le dictateur de la France. Il est appuyé par une majorité de la Chambre des députés dont la violence augmente chaque jour. M. Thiers a, en outre, pour lui, les trois quarts des journaux de Paris et des départements, les deux tiers de la garde nationale et le plus grand nombre des hommes poHtiques qui ont servi Louis- Philippe depuis la révolution de juillet. Mais M. Thiers, pour agrandir sa puissance et enlever au Roi jusqu'au dernier semblant d'autorité, ne veut ni former un ministère, ni souffrir que d'autres en forment un ; enfin, il refuse même d'accepter le poste d'ambassadeur. Tout cela signifie que l'on veut en finir avec la monarchie, en la dépouillant du moins de ses attributions de puissance et de dignité, et forcer Louis- Philippe, non seulement à accepter les bases du programme développé par M. Thiers, mais, en outre, à se précipiter dans une guerre avec les puissances du Nord et à marcher, malgré lui, à la tête delà démocratie. »
Thiers, on le voit, servait de cible à nos voisins d'outre-Manche. L'Europe le considérait comme l'homme de la guerre, ayant pour objectif les frontières du Rhin. On peut avancer que le passage de
(1) A^. étr. fs. Russie).
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Thiers au ministère dressa devant la France tous les gouvernements, qui ne commencèrent à respirer qu'après sa chute (1).
A Berlin, plus que partout ailleurs, était ressentie l'anxiété de notre crise ministérielle. Bresson analyse cet état d'esprit : « La nouvelle de la retraite du ministre français, est arrivée ici hier matin par dépêche télégraphique. Quoique prévue, elle a produit une sensation profonde. Dès le principe des discussions qui ont mis en question l'existence de l'administration présidée par le comte Mole, il était de mon devoir de faire connaître au gouvernement du Roi les impressions qui se manifestaient autour de moi, et je l'ai rempli. Ces manifestations honorables pour le chef du Cabinet du 15 avril se sont renouvelées en cette dernière circonstance (2). » Cette crise tombait mal : le Cabinet de Berlin apprenait avec satisfaction que nous avions exécuté la convention sur l'occupation d'Ancône, et avions donné notre adhésion aux actes de la Conférence de Londres. Bresson soutenait que le Cabinet de Berlin ne « voulait que la paix (3) ». Cette affirmation était exacte. Panser ses blessures, refaire ses forces, préparer l'avenir, créer une armée solide, en vue des revanches futures, tel était, pour de longues années encore, le but essentiel du Cabinet prussien. Toute autre considération lui cédait le pas. Notre crise ministérielle et les nuages menaçants du côté de l'Orient, suscitaient à Berlin de vives alarmes. Bresson ne le cacha, certes, pas : « Je me borne, ajoute-t-il dans une autre dépêche du 20 mars, à combattre des inquiétudes exagérées et des incertitudes sur l'avenir qui énervent, dans le présent, notre action et notre influence. Plus d'une fois déjà, j'ai signalé le dommage que nous causent au dehors ces oscillations fréquentes ; au sein de l'immutabilité et de l'uniformité, on n'y comprend pas assez que ces vicissitudes d'hommes politiques tiennent à la nature de nos institutions et l'on devrait moins se forma-
(1) Il doit être noté, au milieu de cette hostilité générale, qu'à Rome, on voyait en France des symptômes de réveil religieux et moral. Le célèbre Louis Cabat venait de se retirer à Rome et d'entrer au noviciat des Franciscains. Plusieurs jeunes gens français étaient aussi entrés au noviciat des Dominicains de Viterbe et, parmi eux, Lacordaire, et on écrivait de Rome, au début d'avril, au Journal général de France: « C'est la France qui nous envoie des sœurs de charité pour soigner nos malades et des religieuses pour élever nos jeunes filles... On se demande si, sous l'apparence des crises politiques qui préoccupent et agitent vos hommes d'Etat et d'affaires, il ne s'accomplit pas silencieusement, mais progressivement, au sein de la nation française, un travail de reconstruction religieuse et morale dont il importe de tenir un peu plus sérieusement compte. Ce réveil des idées religieuses en France peut acquérir, un jour, une importance immense, dans la politique européenne. » En effet, un grand mouvement moral se faisait en France, sous l'impulsion des Ozanam, des Montalembert, des Lacordaire.
(2) Bresson à Mole, 14 mars 1839 {Aff. étr. fs. Prusse).
(3) Aff. ter. f$. Prusse. Bresson à Mole, 14 mars 1839.
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User de rencontrer en France ce qu'on a vu si souvent, sans étonnement, s'accomplir en Angleterre (1). »
Bresson s'essayait à calmer les appréhensions, à assurer que le nouveau ministère s'appliquait, non seulement à entretenir les meilleurs rapports avec les puissances, mais encore à se montrer conciliant dans les affaires de Belgique, où les débats agités de la Chambre des représentants provoquaient une attention qui n'excluait pas celle qu'attirait notre crise ministérielle (2).
Nos représentants en supportaient les conséquences, si l'on en croit Bresson : « Ce sont des jours de pénibles épreuves pour les ministres du Roi près les Cours étrangères et qui les obligent à s'effacer presque entièrement. (3) ». Situation pénible à la vérité. Leurs instructions variaient suivant les vues de nos gouvernements successifs qui, unanimement, par exemple, les assuraient que le calme était réel, l'agitation apparente, tandis que les gouvernements auprès desquels ils étaient accrédités voyaient toujours en France la menace révolutionnaire, les trônes chancelants, traitaient nos représentants avec une suspicion blessante : « Notre considératicçi et notre influence, disait-il le 8 avril, qui s'affermissaient, ont été de nouveau atteintes ; la méfiance et la surveillance s'y sont substituées (4). » Mais comme les gouvernements étrangers étaient intéressés au maintien du trône de Louis-Philippe, ils modifièrent leur attitude à l'égard de nos représentants, sauf l'empereur de Russie, irréductible dans la manifestation de ses sentiments, « On ne reconnaît de compatible, écrivait Bresson le 8 avril 1839, aved la paix et l'avenir de l'Europe que la durée de la dynastie et le triomphe de sa politique... Non seulement, on ne triomphe pas de nos embarras, on ne cherche pas à y ajouter, on nous aiderait même dans une complication extérieure à les alléger, à en sortir. Il n'est sorte de ménagements, de prévenances, d'attentions qui ne nous fussent prodigués ici par le Roi et par ses ministres (5). »
On sait ce qu'il fallait penser de ces prévenances et quel fond on devait établir sur l'amitié de la Prusse ! La correspondance des agents bava-
(1) Aff. étr. fs. Prusse. Bresson à Mole, 20 mars 1839.
(2) Des voyageurs venant d'Allemagne venaient alors de confirmer la nouvelle donnée par le Mercure de Franconie sur la marche d'une armée de trente mille hommes de Magdebourg vers la Westphalie. Le Mercure franconien (fin mars 1839) en profitait pour revenir sur la situation intérieure de la France : « Ce n'est pas la Belgique seule mais aussi la France qui, dans ses déchirements, exige toute la prévoyance de la Confédération,et c'est la Prusse qui, la première, a mission de Vexercer. » Bresson ajoutait peu après qu3 l'on redoutait fort en Prusse « notre ambition universelle d'agrandissement ». {A^, étr. fs. Prusse, Bresson à Mole, 24 mars 1839).
(3) Bresson à Mole {Aff. étr. fs. Prusse).
(4) Bresson à Montebello.
(5) Aff. étr. fs. Prusse.
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rois le démontrerait au plus crédule. Si la Prusse voulait la paix à tout prix, pour panser les blessures de la guerre du Premier Empire, sa haine, pour être latente, n'en était pas moins vivace. Les événements de 1840 allaient le démontrer et désillusionner Bresson qui avait écrit, le 24 avril 1839 : « La conclusion de l'afîaire hoUando-belge ouvre à nos relations avec l'Allemagne une ère nouvelle.- Elles vont reprendre un cours naturel ; elles ne seront plus entravés sans cesse par la méfiance, la susceptibilité et l'inquiétude, et un rapprochement de jour en jour plus intime s'opérera facilement avec la Prusse aussitôt que nous serons sortis de nos embarras parlementaires et ministériels. Puisse ce but être bientôt atteint (1) ! » Quelques mois plus tard, Bresson, ouvrant enfin les yeux, change de ton : « La duplicité et la malveillance avaient veillé pendant tout le temps à notre porte. »
Reconnaissons que, dans les circonstances présentes, une erreur d'optique était explicable. L'avènement de la Monarchie de juillet avait jeté le trouble dans les esprits et dans les consciences. En ce désarroi, trop souvent l'intérêt était pris pour guide. Le correspondant à Paris du Messager de Gand peint assez exactement l'état social en 1831. « Dans cette agitation violente qui ébranle l'Europe, une foule d'idées opposées circulent, se croisent et, dans cette multitude de voix parlant à la fois, tout ce que l'on comprend, c'est que beaucoup d'hommes aspirent à changer de situation. Depuis qu'un lieutenant d'artillerie est devenu empereur, tout le monde aspire à être un grand personnage (2). »
Situation bien propice pour resserrer les rapports des souverains des grandes Cours qui donnent l'impulsion aux Cours secondaires. Telle était la situation de la France au regard de l'Europe quand s'ouvrira la crise provoquée par la question d'Orient. Il était nécessaire de la préciser pour éclairer les négociations qui vont s'engager, en démêler les intrigues, les embûches qui devaient mettre en échec la politique naturelle de la France.
(1) Aff. étr. fs, Prusse. Bresson au duc de Montebello.
(2) Messager de Gand, 3 janvier 1831.