‹ La crise d'Orient de 1839 à 1841 et l'EuropeChapitre 6 sur 27 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

l'attitude des puissances dans les premières négociations

La Gazette d'Augsbourg, en avril 1839, expose clairement les lignes essentielles de la question égyptienne. « La solution de la crise dans l'Orient approche de plus en plus et c'est la position première de Mehemet Ali qui la rend nécessaire, soit que le premier coup vienne de l'Angleterre ou de la Turquie contre Mehemet Ali, soit qu'il vienne de Mehemet Ali contre la Porte ottomane. Les nouvelles données par les journaux de Constantinople annoncent tantôt la guerre et tantôt permettent d'espérer un délai ; mais la lutte entre Mehemet Ali et la Porte n'est qu'un incident de la grande lutte qui se déroule en Orient et qui n'est pas le plus important. Depuis que les Indes sont menacées du côté nord-ouest, l'Angleterre est intéressée à s'assurer la route la plus courte aux Indes par l'Egypte, La conquête de l'Egypte est pour cela indispensable à moins que Mehemet Ali ne se soumette. Ce dernier n'est qu'un obstacle à la réussite des projets de l'Angleterre, obstacle qui doit être écarté à tout prix. De là le traité de commerce de l'Angleterre avec la Porte auquel il faut toujours revenir, parce qu'il est devenu le point capital de la lutte. L'Angleterre agit dans la supposition que Mehemet Ali est encore le vassal de la Porte ottomane et menace de l'attaquer s'il ne se soumet pas à ses volontés ; mais Mehemet Ali, depuis quinze ans, a une indépendance de fait, ne veut pas se laisser traiter aussi cavalièrement et, par cette raison, il faut qu'il en appelle aux armes. Ainsi, c'est là qu'il attaquera. L'ordre que le consul général anglais, M. Campbell, lui a intimé d'évacuer l'Yémen ainsi que l'Arabie et de retirer préalablement son armée dans le voisinage de Bassorah, n'est qu'une suite nécessaire du projet qui a amené l'occupation d'Aden. Si Mehemet Ali est assez faible pour céder à cette injonction, on le forcerait de consentir à l'établissement d'étapes

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à travers l'Egypte. Mehemet le sait bien ; c'est pourquoi il refusera de se soumettre et il a, dit-on, déjà fait une réponse qui équivaut à une provocation. Mehemet Ali agit en pleine connaissance de cause. »

11 était évident que l'Angleterre cherchait à s'assurer la route la plus courte vers les Indes par l'Egypte, et que la main mise sur celle-ci était indispensable à cet eiïet. Dès 1807, l'Angleterre avait cherché à conquérir l'Egypte que la France venait de quitter. Elle avait pris Alexandrie, mais bientôt son redoutable adversaire, Napoléon, la força de faire face à d'autres occupations. A la chute d,u ministère whig, l'Egypte fut abandonnée. Maintenant l'occasion s'offrait propice pour entraver à son profit l'action de la France en Egypte et dans la Méditerranée. Politique qui va dominer dans tout le cours de la crise turcoégyptienne et qui envenimera les rapports au point que notre alliance fut sur le point d'être rompue.

Libre passage dans la Méditerranée, en Egypte, en Syrie et en Mésopotamie, tel sera l'objectif de la politique anglaise que nous allons voir à l'œuvre, en constatant, à quatre-vingts ans de distance, que cette politique n'a pas varié (1). Certes, la France tenait à protéger Mehemet

(1) « Etudions, disait Saint-Marc Girardin, la ligne de bataille de l'Angleterre Depuis quelques années, elle cherche à la changer, ou plutôt à la concentrer. Autrefois, cette ligne tourna-it l'Afrique, touchait au cap de Bonne Espérance et, de là, allait aboutir à la presqu'île de l'Inde. Cette ligne était toute maritime, et quand l'Angleterre visait à la domination des mers, elle était la meilleure. Aujourd'hui, l'Angleterre ayant pour rivale la Russie, qui la menace en Orient par le Nord, elle a senti le besoin de resserrer cette ligne et de la rendre plus continentale. Son plan d'opérations s'étend de Londres d'où elle observe le nord de l'Europe, à Gibraltar, d'où elle regarde l'Espagne ; de Gibraltar à Malte, qui lui sert de guérite au milieu de la Méditerranée pour surveiller à la fois l'Italie méridionale, la Grèce, l'Egypte et Constantinople ; de Malte, eUe essaie, en ce moment, de percer l'Egypte et d'aller toucher à la mer Rouge, vers l'entrée de laquelle elle vient de s'emparer de la ville d'Aden, ou d'atteindre à l'Euphrate à travers la Syrie ; d'ouvrir le vieux fleuve à ses vaisseaux à vapeur pour toucher au golfe Persique, où elle vient de s'emparer de Kharecs ; s'efforçant ainsi, soit ea perçant l'Egypte, soit en perçant la Syrie de joindre son empire indien à la Méditerranée, et de raccourcir ainsi la distance, établissant de Londres à Calcutta une suite da postes fortifiés qui coupent par le milieu l'Europe méridionale et l'Asie occidentale ; et, dans l'Inde enfin, s'avançant du midi vers le nord-ouest, s'ouvrant l' Indus, s'alliant avec le roi de Lahore, se préparant à envahir l'Afghanistan, ordonnant au shah de Perse de lever le siège d'Hérat et se présentant, en front de bataille, sur les frontières orientales de la Perse, non contre la Perse elle-même, mais contre la Russie dont elle sent les coups à travers la Perse et les tribus vagabondes de l'est et du sud de la mer Caspienne.Ce qui manque à cette ligne d'opérations, c'est la contiguité ; elle a trop de vides. Il est vrai qu'à l'aide de sa marine et de l'océan qui lui sert de route de ronde, l'Angleterre peut toujours tenir, unis l'un à l'autre, ces postes attachés, mais la distance diminue cet avantage. » Débats, 17 mai et 23 mai 1839.

Mais alors notre presse qui prévoyait fort bien les événements, entamait une discussion sur le point de. savoir si dans une lutte éventuelle, ou tout au moins dans un désaccord profond entre l'Angleterre et la Russie qui poussait aussi chaque jour son influence en Turkestan et en Perse, nous devions nous placer du côté russe ou du côté des Anglais, Nos sphères officielles, une grande partie de la presse gouvernementale et

AH, et nous avions toutes raisons pour adopter cette attitude ; mais nos ministres s'efforçaient à maintenir et le concert anglo-français et le concert européen.

Quelques jours après la publication de la note ci- dessus et au moment où les affaires d'Egypte allaient prendre une tournure grave, lo'rd Granville écrivait à lord Palmerston : « J'ai eu l'occasion, la nuit dernière, de m'entretenir avec plusieurs membres du Cabinet, et, entre autres, avec M. Duchatel, ministre de l'Intérieur, et avec le général Schneider, ministre de la Guerre. Tous les deux semblent fortement impressionnés de la gravité du danger qui menace la paix de l'Europe si l'armée turque envahit la Syrie. Ils ont exprimé le désir instant que, dans ces circonstances critiques, le concert le plus cordial existât entre la France et le gouvernement britannique. Ils ne doutent pas que le gouvernement français ne fasse tous ses efforts pour arm.er une formidable flotte destinée à être envoyée dans le Levant, et ils espèrent qu'elle coopérera avec les forces navales de la Grande-Bretagne (1). » En vain, le gouvernement français renouvellera fréquemment des assurances. Et pendant ce temps, les affaires allaient s'aggravant, la rivalité entre le Sultan et Mehemet Ali devenait plus aiguë. Dès le 4 avril 1839, notre consul général à Alexandrie, Cochelet, écrit à notre ministre des Affaires étrangères que l'agent autrichien vient d'apprendre que le Sultan allait engager les hostilités contre Mehemet Ali en Sjnrie (2).

libérale militaient pour que nous nous posions en adversaires de la Russie. Elles se basaient surtout sur la crainte de l'autocratie russe et des idées absolutistes et anti-libérales du Tsar : « Si l'Angleterre est vaincue, c'en est fait de l'indépendance de l'Europe ; il n'y a plus d'équilibre, car il n'y a plus d'égalité de puissance. Si la Russie sort victorieuse de sa lutte contre l'Angleterre, comme elle est sortie, en 1813, de sa lutte contre la France, sa prépondérance en Europe est désormais décidée. Or, dès ce jour aussi, il faut dire adieu à la liberté politique des divers états de l'Europe, car l'indépendance nationale protège et garantit la liberté politique » Saint-Marc Girardin dans Les Débats, 17 mai 1839,

Si la Russie n'avait pas été aveuglée par son hostilité pour le gouvernement de juillet, combien tout eût été plus aisé. Nous n'avions pas en Orient d'intérêts si divergents de ceux de la Russie ; nous aurions pu facilement y établir une balance des forces, malgré l'hostilité russe contre le catholicisme, qui se faisait sentir aux Lieux Saints. Une entente eût été facile et aurait paralysé les intrigues de l'Angleterre qui va se dresser en Orient et nous y combattre âprement. C'était encore un des fruits de la chute du gouvernement légitime. Des orateurs éminents du Parlement français le signaleront en démontrant combien eût été souhaitable pour toute notre politique extérieure une entente avec la Russie.

(1) Lord Granville à Palmerston, 24 mai 1839 {Record Office, Londres).

(2) « Le plus distingué des diplomates turcs, Reschid Pacha, aujourd'hui ambassadeur à Londres, répondant, il y a deux mois, à quelqu'un qui s'étonnait de l'intérêt qu'il prenait à la question belge, disait spirituellement que la question d'Orient était aussi à Bruxelles, et il avait raison. La question d'Orient, en Europe, est partout où il y a une chance de guerre et, en Asie, partout où il y a un dérangement quelconque dans l'état de possession des royaumes et des pachaliks d'Orient » (Saint-Marc Girardin, dans les Débats du 23 mai 1839).

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Informé aussitôt, ce dernier répond qu'il ne sera pas l'agresseur, maiB que si on l'attaque, il ne fera pas comme en 1833 et poussera en avant. Mehemet Ali était-il aussi rassuré qu'il le disait ? Il ne manquait certes pas de sujets d'inquiétude. Son armée, insuffisamment payée (1), montrerait-elle le même esprit qu'autrefois ? En outre, depuis un an, les population ssyriennes avaient été travaillées par l'insurrection. Quelle serait leur attitude ? L'Egypte elle-même était dans un état financier précaire ; nombre de fonctionnaires n'avaient pas été payés depuis un an. Que diraient-ils ? (2) Il convient de ne pas oublier, qu'en Egypte, les affaires reposaient sur la tête de deux vieillards, Mehemet Ali et son ministre des Affaires étrangères, Boghos Bey. Un article paru dans le Constitutionnel du 3 mars, signalait cette situation. Notre consul général, Cochelet, qui avait appelé sur cet article l'attention de notre gouvernement, en soulignant l'exactitude des informations qu'il contenait quant aux passages relatifs aux vues de l'Angleterre sur l'Egypte, ajoutait : « Il faut donc se hâter, lorsqu'il en est encore temps, d'arracher l'Egypte à une ruine complète et d'empêcher que le désespoir ne la force à se jeter dans les bras d'une puissance étrangère qui en ferait la plus belle et la plus riche de ses colonies (3). » Notre gouvernement ne partageait pas absolument ces vues. Il espérait encore que la Porte renoncerait à entreprendre les hostilités. La Porte était d'ailleurs elle-même fort inquiète: Reschid Bey avait écrit de Londres au Sultan pour l'engager à contracter une alliance offensive et défensive avec l'Angleterre (4). « La majorité (à Constantinople) a compris le danger qu'une telle démarche entraînerait, en sonnant, pour ainsi dire, l'heure où le débat entre la Russie et l'Angleterre se videra à Constantinople (5). » Nourri Effendi et Kiami Bey avaient exposé au premier drogman de notre ambassade à Constantinople la situation critique de l'Empire et les craintes qu'ils avaient du côté de Mehemet Ali et demandé conseil au baron Roussin sur leur attitude éventuelle. Mais Roussin avait répondu d'une façon dilatoire, attendant des instructions à cet effet. Puis les deux hommes d'Etat ottomans étaient revenus à la charge: « Je leur ai répété que je ne do^utais pas que toutes les grandes puissances, mais surtout la France, l'Angleterre et l'Autriche continuent d'être d'accord pour retenir le pacha d'Egypte dans la limite de ses devoirs (6). » Roussin déclarait toutefois avoir l'impression que le parti de la prudence avait prévalu, ce en

(1) On lui devait une année de solde et deux années en Arabie.

(2) Voir Cochelet au duc de Montebello, 4 avril 1839.

(3) Id.

(4) Roussin à Mole, 15 mars 1839.

(5) Id.

(6) Roussin à Montebello, 26 mars, et 6 avril 1839.

en quoi il se trompait. Mais il se trompait aussi étrangement lorsqu'il affirmait que lord Ponsonby avait perdu tout crédit auprès du Sultan (1). Tout en étant, certes, très favorablement disposé à l'égard de Mehemet Ali, il faut rendre dès maintenant cette justice au gouvernement français qu'il ne lui ménageait pas les avertissements : « Ai- je besoin de vous dire, écrivait le 15 avril 1839 (2), notre ministre des Afîaires étrangères, que, quelque disposés que nous soyons à servir, dans une certaine mesure, les intérêts de Mehemet Ali, nous n'accepterons jamais ni qu'il nous renferme à cet égard dans le cadre d'une sommation, ni qu'il prétende subordonner à ses intérêts ceux de la politique européenne et de la paix. En définitive. Monsieur, j'aime à penser que le Pacha se maintiendra fidèle à la promesse qu'il nous a faite à plusieurs reprises de s'abstenir de toute hostilité, de toute agression contre la Porte. S'il se refusait à vous réitérer cette promesse dans des termes assez formels pour dissiper tout soupçon, vous lui rappellerez la déclaration que vous lui fîtes, le 15 août dernier, au nom du gouvernemient du Roi. Il n'y a rien de changé dans nos résolutions éventuelles qui, vous le savez, sont entièrement d'accord avec celles de nos alliés. »

L'armée turque qui se trouvait à Malatia n'était plus qu'à quatre jours de marche d'Alep et forte de cinquante mille hommes. En Anatolie, les Turcs avaient soixante mille hommes. De son côté, Ibrahim en rassemblait quatre-vingt mille en Syrie. Les fortifications de Kulek Boghey étaient formidables et de nombreux indices semblaient assurer qu'en cas d'attaque turque, Ibrahim aurait l'avantage. Malgré ces pronostics, Ibrahim n'était pas sans inquiétude. Il avait fait de nombreuses concessions aux Druses du Hauram, ce qui n'était peutêtre pas très habile, ces populations qui ne reconnaissent que la force pouvant y voir un indice de faiblesse et exiger plus encore. En outre, les dispositions de l'Emir Béchir étaient douteuses. A cette époque, celles de l'Angleterre étaient énigmatiques. Non contents de s'être approprié Aden, les Anglais convoitaient encore Mascate (3). N'en

(1) Roussin à Montebello, 26 mars et 6 avril 1839,

Roussin reconnaissait d'ailleurs lui-même, peu après, qu'on ne pouvait avoir aucune conflance dans la sincérité de la Porte : « Le mystère et l'intrigue souterraine sont le vrai génie du gouvernement turc » (Roussin à Montebello, 1 mai 1839).

(2) Montebello à Cocheîet, 15 avril 1839.

(3) « Un Anglais qui revient d'Aden m'a assuré, écrivait Lefèvre, enseigne de vaisseau, à Cochelot, le 12 avril, que son gouvernement réclame une indemnité pour les frais de l'expédition qui a été chargée de prendre cette ville. Une nouvelle expédition se prépare pour appuyer ces prétentions. Il paraît aussi que la possession de la principale position commerciale de l'Arabie ne suffit pas aux Anglais et qu'ils convoi teM encore la ville de Mascate, à l'entrée du golfe Persique » {A^. étr. fs. Egypte).

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profiteraient-ils pas pour soulever les populations de toutes ces régions contre l'autorité, d'ailleurs ébranlée, de la Porte ?

A Vienne, comme à Londres, on s'inquiète. Le 8 avril, l'agent autrichien à Londres communiquait à lord Palmerston une lettre du prince de Metternich à laquelle il ajoutait ce post-scriptiim ironique « açec les aimables aff air s de France, d'un côté, Une tious manquerait qu'' une sottise turque pour rendre la complication complète et uniçerselle (1) ». Cen est assez pour fixer les esprits sur les sentiments de la cour d'Autriche.

« Mon cher Hummelauer, écrivait Metternich le 28 mars (2), le passage d'un courrier de lord Ponsonby par Vienne me procure le moyen de vous prier de rendre mylord Palmerston attentif aux nouvelles preuves de soulèvement moral du Divan contre Mehemet Ali, et de son désir d'en venir aux mains avec lui en Syrie. Tout dans ce plan est faux, et n'est pas provoqué par un sentiment de force, mais par de l'irritation qui toujours est l'apanage de la faiblesse.

J'ai prié M. Milbanke de passer chez moi et de bien vouloir se charger de rendre compte à son Cabinet de la lecture que je lui ai fait faire d'un rapport de notre înternonce et d'une dépêche de M. de Boutenieff à M. l'ambassadeur de Russie près notre Cour. Parmi ces pièces, c'est la dépêche de M. de Boutenieff qui offre le plus d'intérêt, car c'est le premier acteur qui ait été appelé à entrer en scène.

« Je prends sur moi de vous autoriser à donner confidentiellement connaissance au principal secrétaire d'Etat de cette dépêche. Le rapport de M. de Sturraer en est le reflet, et je préfère les originaux aux copies.

« Je ne perdrai pas un moment pour faire passer par courrier à l'Internonce l'ordre de joindre son langage à celui de son collègue de Russie, en y ajoutant que telle est non seulement la pensée de notre Cour, mais que l'Empereur désire que le Sultan ne mette pas en doute i

« 10 Que Sa Majesté Impériale, dans un parfait accord avec ses alliés, saura continuer à maintenir le pacha d'Egypte dans une ligne de respect pour la foi jurée, et que, s'il devait se permettre de la violer, il aurait contre lui l'Europe tout. entière ;

« 2° Que la paix de l'Empire ottoman étant ainsi mise parfaitement à couvert et l'appui de l'Europe étant assuré à Sa Hautesse dans les limites sus-indiquées, l'Autriche, pour sa part, se regarderait comme dégagée de tout égard envers la Porte, si c'était elle qui commit la faute de devenir l'agresseur.

« Le rapport de M. de Boutenieff renferme la preuve que les instruc-

(1) Hummelauer à Palmerston {Record Office, Londres).

(2) Id.

tions que possède cet envoyé sont conçues dans un même sens et que ses explications envers lé Divan sont conformes à cet esprit de saine politique. Ce que nous regarderons comme fort désirable, ce serait que lord Ponsonby reçût de son côté des directions analogues et qui, je n'en forme pas le doute, doivent entrer dans les vues du Cabinet britannique. Si lord Ponsonby devait vouloir concerter ses démarches avec l' Internonce et ses autres collègues, la chose publique ne pourrait qu'y gagner.

« J'aurai soin de vous faire passer incessamment la direction que j'adresserai à M. de Sturmer et je m'en rapporte, du reste, au compte que M. Milbanke ne manquera certainement de rendre au principal secrétaire d'Etat, de l'entretien que je viens d'avoir avec lui. »

Le rapport de Bouteniefî, agent russe à Constantinople, à Tatischeff, agent russe à Vienne, n'était pas moins formel. Consulté par Nouri Efîendi et la Porte sur l'effet que produirait « sur la Cour impériale son amie et alliée (1) », les mouvements des troupes ottomanes vers la Syrie, au cas où un conflit en résulterait et si la responsabilité en retomberait sur le Sultan, Bouteniefî avait répondu « avec une entière franchise ». « En conséquence, disait-il, j'ai chargé notre premier interprète d'annoncer à Nouri Effendi, et au capitan Pacha, que n'ayant pas, et ne pouvant pas avoir des instructions de mon gouvernement sur une question aussi grave, d'où dépendait peut-être la paix de l'Europe, je ne manquerai pas de porter ces déclarations des ministres ottomans à la connaissance de la Cour impériale, qu'en attendant, je ne pouvais émettre qu'une opinion simplement personnelle, et que, pour complaire au désir qui m'avait été exprimé de la connaître, je n'hésitais point à soumettre à l'appréciation de Leurs Excellences les observations suivantes :

« 1° Que sans me permettre de juger de l'opportunité et du mérite stratégique du plan d'opération proposé par Hafîz Pacha, il me semblait difficile, sinon impossible, d'admettre que Mehemet Ali ait choisi pour attaquer l'armée ottomane un moment où il se trouvait engagé dans une expédition qui le mettait dans l'impossibilité de diriger les opérations de son fils, et que d'ailleurs les derniers rapports consulaires du Caire, d'Alexandrie ne fournissaient pas le moindre indice de ce genre ;

« 2° Qu'indépendamro.ent de ces considérations, on ne saurait guère supposer que Mehemet Ali songeât réellement à com.mencer aujourd'hui ses hostilités après avoir reculé tout dernièrement encore devant les déclarations formelles de toutes les puissances de s'opposer à ses projets d'indépendance, car il ne peut pas douter de rencontrer aujourd'hui le même accord entre les Cabinets pour l'en empêcher ;

(1) Hummelauer à Palraerston, 8 avril 1839 {Record Office, Londres).

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« 3° Que le rapprochement des troupes ottomanes des frontières de

la Syrie pourrait faire naître, bien que contrairement aux intentions de

Sa Hautesse, une collision, dont les suites seraient incalculables, mais

'dont l'effet immédiat serait la proclamation de l'indépendance de Mehe-

met Ali ;

« 4° Pour ce qui est enfin de la question de savoir sur qui pèserait la responsabilité d'un premier conflit, cela dépendra entièrement du parti que prendra la Porte. Tant qu'elle persévère dans l'attitude pacifique qu'elle a maintenue jusqu'ici, elle peut compter sur l'appui et la sollicitude des puissances, mais la question serait jugée différemment si la Porte autorisait des opérations militaires qui lui donneraient l'air de provoquer des hostilités ;

« 50 Quant aux sacrifices et aux fardeaux que le statu quo impose à la Turquie, ils sont grands sans doute, mais ils seraient certainement bien légers, lorsqu'on les comparerait aux éventualités d'une guerre qui pommait devenir générale et mettre en péril l'existence même de l'Empire ottoman ;

« 6° Finalement, que ce statu quo dont Sa Hautesse paraît si désireuse de sortir, n'est pas l'ouvrage de la Russie qui, au contraire, n'a rien épargné pour l'empêcher ; mais une fois établi, par la volonté du Sultan, les puissances y ont vu la seule garantie possible de la conservation de la paix en Orient qui est dans l'intérêt général, et sont toutes décidées à la maintenir ;

« 70 Quant à la demande, si les communications de la Porte pourraient être faites aux représentants des autres grandes puissances, j'engageai les ministres ottomans à s'en expliquer avec eux, avec une entière franchise, puisque tous les Cabinets étaient également intéressés au maintien de la paix. »

« Telles sont, Monsieur l'ambassadeur, les réflexions que j'ai cru devoir exposer comme mon opinion individuelle à l'appréciation des ministres ottomans. Je désire ardemment que mes conseils soient écoutés et suivis, mais mon espoir est loin d'être une certitude, et des informations indirectes qui nous parviennent du camp d'Hafiz Pacha s'accordent toutes à annoncer la crise comme imminente (1). »

Ce langage était net, mais le gouvernement russe ne se croyait pas le pouvoir d'arrêter les événements. La situation était exposée dans une lettre de l'ambassadeur anglais à Constantinople. Il signalait que le Sultan avait envoyé la lettre suivante au grand Conseil, il y avait plusieurs semaines déjà : « Hafiz Pacha m'annonce que mon armée est

(1) Bouteniefï à Tatischeff, 13 mars l'î39 {Record Office, Londres et Archives d'Etat à Vienne).

capable de défaire l'armée égyptienne en Syrie. Le capitan Pacha m'affirme que ma flotte est assez forte pour détruire la flotte égyptienne. Il vous reste à être courageux et à faire votre devoir. » Le grand Conseil répondit : « Que les ministres de Sa Hautesse feraient toute chose, en leur pouvoir, pour agir conformément au désir de leur maître (1). »

L'agent britannique signale aussi les indications qu'il a recueillies sur les tendances d'Hafiz Pacha à se rapprocher de la Russie, « encouragé par les flatteries que lui prodiguaient les officiers prussiens, et que ces officiers sont accusés d'être les instruments de la Russie. » Lord Ponsonby se réservait, quant à cette supposition, n'ayant pas les éléments pour affirmer sa véracité.

L'entente russo-prussienne ne datait pas de la révolution de 1830, elle s'était déjà affirmée en Orient. «Quant au capitan Pacha, disait lord Ponsonby, il a été notoirement un très chaud ami des Russes (2). » Le capitan entretenait également des rapports cordiaux avec des officiers anglais tout en donnant au ministre russe la promesse de ne pas en employer dans la marine du Sultan. « Le capitan Pacha, disait lord Ponsonby, doit être parfaitement informé des remontrances formelles adressées à la Sublime Porte par la mission russe contre l'adoption par la Porte de mesures calculées pour amener les hostilités avec le pacha d'Egypte. Pourquoi le Pacha a-t-il excité le Sultan à la guerre contre Mehemet Ali et, en même temps, s'est-il engagé lui-même envers M. de Bouteniefî de ne pas employer d'officiers anglais ? Vous avez été informé que M. de Bouteniefî avait proposé au ministre du Sultan un projet d'arrangement pour l'établissement d'une paix entre Sa Majesté impériale et le Pacha sur les bases d'une reddition de la Syrie à Sa Majesté et l'établissement du droit d'hérédité de la famille de Mehemet Ali au gouvernement de l'Egypte. Si ce projet doit être exécuté loyalement et avec persuasion, alors les procédés de la Russie peuvent être pris pour base. Si cet arrangement est imposé à Mehemet Ali, et si la Russie doit prendre part à la coercition, cela peut expliquer la conduite du capitan Pacha et le montrer comme un des agents secrets auxquels la Russie peut avoir recours pour obtenir le résultat qu'il est avantageux pour elle de paraître avoir travaillé à empêcher (3). «

Le 18 mars, un rapport de Nouri Efîendi à lord Ponsonby signalait « qu'un corps considérable de troupes égyptiennes, sous le commande-

(1) Lord Palmerston à lord Granville, 17 avril 1839 {Record Office, Londres),

II n'est pas un diplomate étranger qui ne considérât alors comme très osée l'affirmation du Sultan.

(2) Ponsonby à Palmerston, 7 mars 1839 (Record Office, Londres).

(3) Lord Ponsonby à lord Palmerston, 7 mars 1839 {Record Office, Londres).

ment de Hourschid Pacha était arrivé à Adana, et que le corps d'armée d'Alep recevait tous les jours des renforts. La distance d'Adana au camp d'Hafiz Pacha, ajoutait Nouri, est d'environ soixante lieues. Cet état de choses donne beaucoup à penser à Hafiz Pacha, qui a été conseillé par les officiers prussiens employés clans son armée, de lever le camp et d'aller occuper certaines positions militaires situées entre remplacement du camp et Adana. Cette mesure est jugée nécessaire par les dits officiers ...La Porte se trouve dans le cas de prendre en cette circonstance l'avis de Son Excellence lord Ponsonby (1). » Ponsonby avait répondu « qu'il prenait trop l'intérêt de la Sublime Porte pour se hasarder à parler d'une question militaire, étant très ignorant de cet art. Mais il profite de cette occasion pour redire ce qu'il a souvent dit et demander à la Sublime Porte de mûrir plus longuement ses décisions et de n'agii' qu'avec prudence et précautions (2). »

Ponsonby donnait à lord Palmerston, sur ce rapport, le renseignement d'un musulman qu'il avait gagné : Hafiz Pacha et les officiers prussiens avaient objurgué la Porte de marcher contre les Egyptiens, l'occasion étant favorable pour les chasser de Syrie. Les Russes, informés de ces incitations, et fidèles à leur tactique, avaient renouvelé leurs offres de concours. « On fait fonds, sur l'aide de la Russie en cas de défaite (3). » « Une opinion prévaut chez beaucoup de gens, ajoutait enfin Ponsonbj^, que les Russes et les agents prussiens ont poussé les Turcs à la guerre contre les Egyptiens (4). »

Les agents prussiens n'agissaient pas sans ordre; toutefois, il est incontestable que la Prusse souhaitait sm^tout a paix en Europe. Avancer que ses agents poussaient la Porte à la guerre était exagéré ; mais,, dans leur désir de mettre leur politique d'accord avec celle de la Russie (5), ils avaient — c'était, du moins, le sentiment du musulman en

(1) Lord Ponsonbv à Paîmerston, 18 mars 1839 {Record Office, Londres).

(2) Id.

(3) Id., 19 mars 1839.

(4) Id.

(5) Non seulement en Pologne et en Orient, mais partout où elle en trouvait l'occasion, la Prusse inclinai't sa politique dans le sens de celle de la Russie. A la suite de l'admission du général polonais Skrynecki dans l'armée belge, la Russie et l'Autriche avaient rompu leurs relations diplomatiques avec la Belgique ; la Prusse fit de même. Le fait, sans importance en lui-même, témoignait de l'extrême susceptibilité des puissances centrales. Sur l'invitation réitérée des agents anglais à Berlin dans cette affaire qu'ils regrettaient, le baron de Werther répondait que cette question « se réglerait à Vienne et que la Prusse suivrait une ligne de conduite identique à celle du Cabinet autrichien » (Lord W. Russell à Paîmerston, 22 mai 1839 {Record Office, Londres). La condescendance excessive de la Prusse pour l'Autriche dans cette question surprenait lord W. Russell, Ministre anglaisa Berlin, qui écrivait le 22 mai 1839 à Paîmerston : « Vous serez sans doute étonné de cette complète abdication de pouvoir et de volonté de la part d'un Etat indépendant, mais c'est ainsi qu'est le gouvernement prussien.

question — fait entrevoir le secours de la Russie, en cas de défaite ottomane. Mais, la Russie, si elle suivait en secret une politique tortueuse, gardait officiellement à l'égard des grandes puissances une attitude correcte. Lord Ponsonby lui-même avouait à lord Palmerston, le 6 avril 1839, que « Bouteniefî s'efforçait sincèrement de prévenir la guerre (1)». « Les Russes, écrivait, de son côté, le 19 mars, à lord Ponsonby le baron Sturmer, agent autrichien à Constantinople, loin de rester en arrière, ont adressé à la Porte les plus vives représentations. M. de Boutenieff m'a lu un travail qu'il a fait remettre à Nouri Efîendi et qui, j'en suis sûr, mérite votre approbation, si vous le connaissez. Je pourrais, si vous étiez curieux de voir cette pièce, vous lire un extrait que j'ai fait faire pour mon gouvernement (2). » Quant au prince de Metternich il paraissait inquiet et priait le chargé d'affaires anglais à Vienne « d'appeler la plus grande attention du gouvernement anglais sur la nécessité de mettre fin aux ardeurs belliqueuses du Sultan par les remontrances réunies de toutes les grandes puissances ». Ajoutant (( qu'il était sur le point d'envoyer un messager à Constantinople porteur d'instructions au baron Sturmer pour qu'il signifiât au Sultan et à ses ministres, dans les termes les plus positifs, que l'Autriche ne resterait pas spectatrice passive si les événements d'Orient prenaient un caractère menaçant pour la paix de l'Europe (3). »

Toutes les puissances semblaient s'unir pour essayer d'arrêter l'incendie. L'Angleterre dévoilait clairement le fond de sa pensée. Le 11 mai 1839, lord Palmerston écrivait au colonel Campbell, pour lui envoyer copie d'une dépêche adressée à l'ambassadeur anglais à Constantinople au sujet des opérations militaires de Mehemet Ali en Arabie et dans le golfe Persique. « Vous verrez, disait Palmerston, que lord

I;'apathie et l'indécision deviennent chaque jour plus apparentes et plus alarmantes. Néanmoins le pays est plein de ressources et de vigueur, et capable de déployer un grand effort, si les circonstances l'exigeaient, -i [Record Office, Londres). Si la Prusse abdiquait ainsi devant l'Autriche, c'est qu'elle avait encore besoin de se recueillir. L'espoir d'un relèvement complet lui faisait supporter des blessures d'amour-propre, mais sa haine pour l'Autriche n'en était pas amoindrie. Témoin cette lettre du ministre de Bavière à Berlin au roi de Bavière, le 29 octobre 1830 : « Les manières hautaines et le ton tranchant du ministre président de la Diète n'en imposeront, j'espère, à personne. Cela fait tout au plus rire et hausser les épaules. Le ministère prussien trouve tout à fait inconvenant que le baron de Miinch ait osé prendre un ton si insolent vis-à-vis du baron de Lerchenfeld. Celui-ci saura, sans doute, remettre M. de Munch à sa place. Nous ne vivons plus heureusement dans le temps où un ministre d'Autriche, comme fit M. de Lehrbach sous l'électeur Charles-Théodore, osait impunément se donner des airs de commander chez nous. L'Allemagne peut se passer de l'Autriche. Elle ne saurait exister sans la Bavière » [Archives d'Etat à Munich),

(1) Record Office, Londres.

(2) Lord Ponsonby à lord Palmerston, 20 mars 1839 [Record Office, Londres).

(3) Milbanke à lord Palmerston, 2.8 mars 1839 (Record Office, Londres).

40 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'europe

Ponsonby est chargé de vous communiquer le résultat de ses communications à la Porte et j'ai lieu d'espérer que, dans le cas d'une réponse de la Porte autorisant une telle démarche de votre part, vous notifierez à Mehemet Ali que le gouvernement britannique ne permettra pas qu'il établisse sa puissance militaire et navale sur les rives du golfe Persique et que, s'il persévérait dans un tel projet, ri devrait s'attendre à en être empêché par les forces britanniques (1). »

Telle était déjà la susceptibilité de l'Angleterre à l'égard de toute puissance, même de second ordre, comme celle de Mehemet Ali, qui tendrait à occuper le golfe Persique. Aussi cherchait- elle à éveiller sur les projets du Pacha les défiances de la Porte : « Votre Excellence aura à lui démontrer, écrivait Palmerston à Ponsonby (2), le danger qui peut surgir à Bagdad de l'établissement de la puissance militaire et navale de Mehemet Ali sur le golfe Persique. Votre Excellence précisera que le gouvernement britannique se préparait à informer Mehemet Ali qu'il ne permettrait pas cela et que s'il persévérait dans un tel projet, il pourrait s'attendre à ce que les forces britanniques le dépossédassentdes stations navales qu'il s'efforce d'établir sur le golfe Persique. » Quiconque ferait obstacle à l'Angleterre sur la route de Constantinople et des Indes serait considéré comme ennemi.

Voilà pourquoi, désireuse de parer aux conséquences du traité d'Unkiar Skelessi, l'Angleterre avait proposé à la Porte un traité qui l'unirait à elle pour agir contre Mehemet Ali, si celui-ci, ou son successeur, proclamait son indépendance ou commençait quelque agression...

Cette proposition, véritable contre-partie du traité d'Unkiar Skelessi, n'avait pas séduit la Porte. Elle en avait qualifié les termes de conception « (f eoctraordinaire rudesse (3) ». Et Nouri Efîendi disait à Ponsonby « Ce traité est plutôt nuisible gu'' utile à la Porte, nous dei>ons prendre le temps de Vétiidier (4). »

Ce que. la Porte demandait, c'était « la destruction de Mehemet Alir> et c'est pourquoi, ajoutait Nouri, « la Porte ne devait conclure aucnu traité (5) ». Lord Ponsonby était revenu à la charge : « Je n'ai pas manqué, écrivait-il à Palmerston le 22 avril (6), d'exposer à Nouri le

(1) Record Office, Londres.

(2) 11 mai 1839 {Record Office, Londres).

(3) Lord Ponsonby à Palmerston, 6 avril 1839 {Record Office, Londres).

(4) Id., 22 avril 1839 {Record Office, Londres).

(5) Id.

(6) Id.

Le projet de traité anglo-turc était ainsi conçu :

« Traduction de la Minute d'un traité destiné à être conclu entre la S. Porte et le Gouv' de S. M. B« contre les projets insensés d'indépendance du Pacha d'Egypte,

danger qu'il court en essayant d'empêcher une alliance précieuse entre l'Angleterre et la Turquie. Il prit ce que je lui disais comme une allusion à la Russie et un avertissement à lui-même pour qu'il ne se rangeât pas avec ceux qui, pour des motifs intéressés, s'opposaient à une telle alliance, parce qu'elle pouvait être désagréable à la Russie. Il me semble que l'opposition à cet avantageux traité vient principalement du capitan Pacha et de Nouri Efïendi qu'on soupçonne être l'un et l'autre alliés de la Russie. »

L'Angleterre prenait donc nettement position en face de la Russie et cherchait, sinon à atténuer les avantages que celle-ci retirait du traité d'Unkiar Skelessi, tout au moins à les contrebalancer à son profit par des dispositions analogues et à empêcher les Russes d'agir seuls à Constantinople par la force des armes.

Les renseignements que le colonel Campbell, cependant peu bienveillant pour Mehemet Ali, transmettait à Londres à la date du 4 mai 1839, indiquaient que ce dernier, contrairement aux accusations dirigées contre lui, ne se souciait guère d'être l'agresseur : « Le comte Medem, écrivait ensuite le 7 mai, le colonel Campbell (1), a l'ordre d'intimer à Mehemet Ali l'injonction de rappeler Ibrahim Pacha de Syrie et de faire évacuer Damas i*3t les troupes égyptiennes, sans aucun délai. Il est évident, d'après les rapports reçus par l'Empereur, de Constantinople et des officiers prussiens au service du Sultan, que les mouvements offensifs de l'armée égyptienne ont été la seule cause de l'avance des troupes turques, Mehemet Ali doit, le premier, retirer ses troupes et alors l'Empereur déterminera le Sultan à retirer ses troupes de Syrie... »

Là encore se retrouve la main de la Prusse. Suivons son action jusqu'à des temps plus proches et rappelons ce rôle de protecteur que

(N. B. Cette traduction est faite sur une traduction turque envoyée de Londres par Regchid Pacha).

Attendu la possibilité que le Pasha d'Egypte qui se considère comme indépendant manque à l'accomplissement de quelqu'un de ses devoirs auxquels il est obligé en sa qualité de sujet ; attendu qu'il est à présumer que. par suite du décès du Pasha ou de quelqu'autre événement, quelqu'un de ses fils ou quelque membre de la famille du Pasha ou quelqu'un autre se rende capable de désobéissance à la résolution et à la volonté de Sa Hautesse, il a été jugé à propos de convenir des articles suivans :

Art. 1. — Le Sultan étant le souverain de l'Egypte, de la Syrie, et Dépendances, Sa Hautesse permet à la flotte anglaise d'arrêter les batimens de guerre et de commerce du Pasha, et comme il est probable que le Pasha se servira de batimens marchands des Puissances Amies qui resteront neutres pour prendre et envoyer des munitions de guerre et de bouche, la fjotte du Sultan visitera, d'après le droit clair et .évident de S. M., les batimens ci-dessus désignés, et, s'il le faut, elle en saisira les chargemens.

Abt. II. — Les flottes ottomanes et anglaises se réuniront pour agir de concert sur les côtes d'Egypte et de Syrie.

Art. III. — Le présent traité sera en vigueur l'espace de années.

(i) 7 mai 1839 {Record Office, Londres).

42 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'europe

Guillaume II affichait envers la Turquie. Devant l'intimité qui régnait^ en 1840, entre Berlin et Saint-Pétersbourg, peut-être n'est-ce pas s'aventurer que d'y reconnaître, en puissance, les futures ambitions orientales de la Prusse.

Et Campbell ajoutait : « Le comte Nesselrode semble avoir fondé sa dépêche sur une fausse donnée en assurant que Mehemet Ali était l'agresseur, et cette assertion paraît être faite pour l'unique motif de fournir un prétexte de justifier les effets qu'on pourrait tirer du traité d'Unkiar Skelessi. Bien loin que Mehemet Ali soit l'agresseur, les dépêches que j'ai reçues il y a quelques mois de lord Ponsonby, du baron Sturmer et de l'amiral Roussin, signalent les préparatifs hostiles du Sultan et son intention d'attaquer la Syrie, de mêm,e que les efforts de différents ambassadeurs pour détourner le Sultan d'une démarche menaçante. En vérité, j'ai la persuasion que la résolution du Sultan d'envahir la Syrie était basée sur sa croj'-ance, qu'à l'apparition de l'armée turque, toute la Syrie se lèverait en sa faveur. ...je puis vous assurer qu'il n'est jamais entré dans la pensée de Mehemet Ali d'être l'agresseur, ni de passer la frontière de Syrie, ni d'attaquer les troupes du Sultan, et je me siiis affermi dans cette opinion, non seulement à cause des déclarations positives de Mehemet Ali, mais aussi par l'opinion des consuls généraux des grandes puissances, y compris le comte Medem lui-m?me. ...Je ne crois pas que Mehemet Ali accédera aux injonctions de la Russie, ou de rappeler Ibrahim Pacha, ou de retirer ses troupes de Syrie. Dans ce dernier cas, il n'aurait aucune garantie que, après sa retraite, les troupes du Sultan n'entreraient pas en Syrie et détruiraient peut-être tous les ouvrages élevés par Ibrahim Pacha sur les frontières du Taurus ; et si les circonstances les favorisaient, elles pourraient, en outre, réaliser une avance. Je ne mets point en doute que les officiers prussiens au service du Sultan n'aient été placés là que pour assurer les intérêts russes (1). »

La vérité est que la Porte supportait mal la perte de la Syrie et l'occupation de cette province par les troupes de Mehemet Ali qui pouvait ainsi menacer dii'ectement ses autres possessions asiatiques. Autant de causes de rancune de la Porte contre le Pacha. « Que faut-il faire, écrivait Nouri Effendi à lord Ponsonby, lorsqu'il ne reste plus aucune sécurité de la part d'un homme dévoré par l'ambition et l'avidité et qui a conçu des projets perfides ? Tant que cet état de choses durera la sûreté et la tranquillité mutuelles ne sauraient exister, et je suis dans le cas d'entretenir à grands frais une armée et un camp impérial (2). »

L'Angleterre et la Turquie ne pouvaient que se rencontrer sur ce

(1) Campbell à Palmerston, 7 mai 1839 [Record Office, Londres).

(2) Lord Ponsonby à Palmerston, l^r mai 1839 (Record Office, Londres).

point (1). L'intérêt de l'Angleterre à la conservation de l'intégrité ottomane est résumé par lord Chatam : « Je ne prends pas la peine de discuter a^ec quiconque ne voit pas que V indépendance de V Empire ottoman est pour V Angleterre une question de vie ou de mort. « Ce qui, d'ailleurs, n'empêcha pas l'Angleterre de porter atteinte à ce principe, en Arabie et dans le golfe Persique, et les Débats ne manquaient pas de faire allusion « aux inquiétudes de la Porte sur la sûreté du patronage hritannique,yi et aussi sur son désir « d^ échapper au joug de la Russie (2)-». En 1838,1a flotte anglaise etlaflott« turque s'étaient réunies dans l'Archipel et avaient mêlé leurs équipages. La Turquie alléguait à la Russie que la réunion des deux flottes avait surtout pour but d'intimider le Vice-roi d'Egypte, « La plus grande haine, en effet, de la Turquie, c'est l'Egypte, la Russie n'est que la seconde (3) ». Boutenieff, ambassadeur russe à Constantinople, appréciait d'une façon concise la situation : « La Russie, disait-il, 7i'a pas de milieu à prendre entre deux rôles, être le premier ami ou le premier ennemi de la Porte (4). » Et les Débats, en rapportant ces paroles, ajoutaient (5) : « Ainsi la Porte ottomane hésitait

(1) A la fin de juin 1839, le Morning Chronide, organe du ministère anglais, insistait pour que la Syrie lût arrachée à Mehemet Ali. Toutefois, il semblait escompter la possibilité d'une communauté de vues complète entre la France, l'Angleterre et l'Autrislie dans la question d'Orient. Il convient de rappeler que depuis 1830, l'Autriche n'était plus avec nous. Aussi la Quotidienne répliquait : Le Morning Chronide n'a-t-il pas remarqué que, dans toutes les notes éiïianées du Cabinet russe, l'A-utriche et la Prusse sont toujours cit-ées avec affectation comme alliées de la Russie... Le manifeste du Sultan que nous avons donné hier, n'est-il pas adressé simultanément aux représentants de l'Autriche et de la Russie. Il est donc évident qu'en Orient, comme partout ailleurs, les trois puissances du Nord font cause commune et que, par conséquent, l'Autriche n'agira pas avec la France et l'Angleterre contre les intérêts delà Russie... La Morning Chronide, qui ne doute pas de la supériorité des armes d'Ibrahim, ne doit-il pas penser que si les hostilités sont commencées, l'armée du Sultan a déjà pu être défaite sur les bords de l'Euphrate ? Les secours de la Russie ont pu être réclamés ; par conséquent, tout ce que l'Angleterre voudrait éviter, en faisant avec les autres puissances une démonstration contre l'Egypte, a pu être accompli. La flotte anglaise est toujours à Malte ; les Chambres françaises n'ont pas encore voté les crédits nécessaires pour l'augmentation de notre flotte ; par conséquent, toute démonstration contre Alexandrie serait tardive. Nous croyons donc que le Morning Chronide ne dit pas tout ce qu'il sait, ou bien que son gouvernement ne lui a rien appris... L'Angleterre n'est pas prise au dépourvu dans la question ; elle a fomenté la guerre, elle en profitera aussi. Quant à la France, son rôle est celui qu'elle a toujours joué depuis neuf ans. On lui permettra d'armer ses flottes, de dépenser ses raillions «t ses millions dépensés seront pour elle le résultat d^une vaine parade en Orient ».

(2) Débats du 8 Juin 1839.

(3) Id.

(4) Un agent autrichien signalait alors à l'Internonce à Constantinople l'attitude pleine d'ambiguitéde Nouri Efi'erdi dans ses entretiens avec lui sur les affaires d'Egypte: « Il m'était impossible, disait-il, de découvrir ce qui se passait dans l'esprit du ministre turc ; il avait l'air d'un homme qui ne veut point s'ouvrir » (Lord Palmerston à lord Granville, 5 juillet 1839, Record Office, Londres).

(5) Débats du 8 juin 1839

44 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'europe

et allant d'une idée à l'autre et du patronage anglais au patronage russe, l'Angleterre menaçant, en apparence, l'Egypte pour plaire aux passions de Constantinople, et, menaçant, en efïet, la Russie parce que c'est sa véritable ennemie, mais ne poussant pas la- menace jusqu'à l'action, la Russie attentive et circonspecte, décidée à ne rien perdre du pouvoir qu'elle tient du traité d'Unkiar Skelessi, mais consentant à ne rien gagner pour le moment et à attendre l'avenir, telle est l'attitude des trois puissances qui sont le plus engagées dans le débat. Ajoutons que si l'on étudie l'attitude de la Russie, soit en Turquie, soit en Perse, tout indique qu'elle n'est pas pressée d'agir et qu'elle aime mieux attendre. »

En France, au milieu des dissensions intestines qui paralysaient notre activité au dehors, une commune opinion uni.ssait les partis, et la presse déclarait unanimement qu'on ne devait pas sacrifier l'Egypte aux haines de Constantinople et aux jalousies de Bombay, tout en reconnaissant qu'il ne fallait pas laisser périr l'Empire ottoman, car ce serait créer une situation redoutable. La Presse souhaitait également que, malgré les grandes difficultés du moment, la France ne s'écartât pas du concert des puissances où elle devait, à tout prix, maintenir son autorité et son prestige. Cette note domine dans les journaux. Le Siècle disait, le 14 juin : « En aucun cas, nous ne pouvons nous réduire (en cas de guerre en Orient) au rôle de spectateur, au rôle du Danemark, du Portugal, de Naples. Et qu'arriverait-il, si la France demeurait inactive et isolée ? Il n'y a point à se le dissimuler ; la question d'Orient est pour nous une question vitale ; notre avenir de dignité nationale, de fortune commerciale et de position européenne y est engagé et dépend de la manière dont cette question sera résolue... Que serons- nous dans cette Méditerranée le jour où l'Angleterre, qui a déjà Gibraltar, Malte et Corfou, aurait pris possession d'Alexandrie ? Que serions-nous le jour où la Russie ajouterait la Turquie à un empire d'une grandeur déjà si inquiétante pour l'Europe, où elle arriverait à toucher la Grèce et les provinces illyriennes naguère françaises ? Que devient, dans l'un et l'autre cas, notre commerce du Levant ? Que deviennent nos ports du Midi et notre colonie d'Alger ? Que devient, en un mot, notre influence en Orient et dans le monde ? »

« Sous la Restauration, écrivaient les Débats (1), c'est avec nous et par nous qu'en Orient la Grèce a été constituée. On n'a pas osé faire un nouvel état sans nous. Nous espérons qu'on n'osera pas non plus en défaire un sans nous. »

La situation n'était pas aisée, nous devions concilier le maintien de

(1) 17 juin 1839.

rÉtat ottoman avec nos sympathies pour l'Egypte, et notre désir d'y opposer notre influence à l'influence anglaise. Elle exigeait de notre diplomatie une rare pruder^ce, et, de la sagesse de tous, la paix à l'intérieur. La première condition eût pu se réaliser, nous ne manquions pas d'hommes habiles pour représenter la France ; mais nous étions loin de la paix intérieure qui fait la force des gouvernements et que ne connut pas la Monarchie de juillet pour le plus grand préjudice de nos intérêts extérieurs.

Il est nécessaire, avant que de traiter la question si controversée de la querelle turco- égyptienne, d'en exposer les causes, sinon lointaines, du moins immédiates. A cet effet, un rapport, dont un extrait fut cité plus haut, fait au gouvernement français, en 1839, par le capitaine de Beaufort d'Hautpoul est précieux. Son auteur avait passé près de trois années en Orient où il constata qu'avec la sécurité, le commerce renaissait en Syrie, que des plaines immenses, incultes depuis de longues années, avaient été rendues à l'agriculture, des villages entiers reconstruits, que si des lacunes énormes subsistaient encore, d'immenses progrès avaient été faits. Il dépeignait le soldat égyptien sobre, patient, docile, assez dur à la fatigue et très brave, capable de grandes choses chaque fois qu'il serait bien commandé. L'armée égyptienne se composait alors de près de cent mille hommes de troupes régulières, plus douze mille Bédouins des déserts voisins de l'Egypte et quelques bandes d'Albanais et de Turcs irréguliers. Mais la solde était mal payée et la troupe avait souvent recours aux usuriers, source de cruelles déconvenues. En dépit de ces lacunes, le résultat obtenu par Mehemet Ali n'en était pas moins remarquable. Un Français de haute intelligence, Sève, avait fortement contribué à cette création et formé l'armée non sans des peines infinies. Devant l'essor pris par l'Egypte et les progrès réalisés en Syrie par l'initiative de Mehemet Ali, initiative où la Porte était étrangère, n'ayant jamais exercé qu'une autorité nominale, on comprend que, seuls, le parti-pris et la haine pouvaient souhaiter que celle-ci prît ces provinces où il y avait encore tant à faire. « Nous devons donc protéger Mehemet Ali, concluait le capitaine d'Hautpoul, il sera pour nous un bras étendu vers l'Asie. Il a, ainsi que son fils, plus de sympathie pour la France que pour toute autre puissance. ...Nos expéditions de Morée et d'Alger ont produit le meilleur effet, mais il faut que l'on puisse se fier à nous. Il faut qu'Ibrahim Pacha soit certain qu'on le soutiendra quand le

46 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'europe

moment de succédera son père sera venu(l). » Avec beaucoup de sens, le capitaine d'Hautpoul préconisait, ainsi que tant d^orateurs de notre Chambre des députés, une entente franco-russe, autrement avantageuse pour nous en Orient que l'entente ou la soi-disant entente franco- anglaise. c( L'Angleterre, disait-il, sera-t-elle jamais pour nous une alliée franche et utile ? (2) Que de sacrifices n'avons-nous pas déjà faits pour conserver son alliance ? La Russie, au contraire, nous abandonnerait sans peine la domination de l'Occident. Tout milite en faveur d'une alliance franco-russe. ?>os intérêts n-e sont pas divergents comme ceux de l'Angleterre. Est-ce que la chute de Constantinople prise par les Russes serait un malheur pour nous ?»

Le capitaine d'Hautpoul disait vrai. Mais l'abîme creusé entre la Russie et la France, depuis 1830, rendait une telle politique impossible.

Déjà le gouvernement russe prenait à l'égard de Mehemet Ali un ton comminatoire. Nesseîrode faisait savoir au comte iMedem, son représentant en Egypte, qu'il considérait l'attitude du Sultan et les armements de la Porte comme provoqués par Mehemet Ali, et faisait signifier au Pacha qu'il devait faire opérer un mouvement rétrograde à son armée (3). Mehem.et Ali avait reçu cette communication <<■ avec une grande modération » (4), disant qu'il désirait sincèrement la paix. Il avait ajouté que si les Turcs repassaient l'Euplii^ate, il ferait rétrograder les siennes jusqu'à Alep ; que s'ils allaient reprendre leurs positions à Malatia, il enjoindrait à Ibrahim Pacha de se retirer à Damas, et qu'enfin, si Hafiz Pacha se retirait avec son armée au-delà de Malatia, il rappellerait Ibrahim Pacha en Egypte (5).

A Constantinople, on usait de duplicité. L'amiral Roussin, notre ambassadeur, écrivait à Cochelet que la Porte, interpellée catégoriquement par le premier drogman sur ce qu'elle savait du théâtre de la guerre, avait répondu par l'assertion formelle que "l'armée turque, non seulement n'avait pas eu l'ordre d'attaquer, mais qu'il lui avait été défendu d'atteindre îa frontière (6). » Malgré ces assurances, la Porte poursuivait ses préparatifs de guerre. Roussin multipliait aussi ses efforts pour arrêter la Porte : « Si, comme le bruit public l'assure, écrivait-il à son premier drogman, la guerre avait commencé en Syrie par le fait de la Porte, soit que son armée eût franchi la frontière pour attaquer ou pour se faire attaquer, il y aurait, d'une part, déshonneur pour

(1) Aff. étr. fs. Egypte 31 mai 1839.

(2) Id.

(3) Id., 7 mai 1839.

(4) Id., 15 mai 1839.

(5) Id.

(6) Aff. ter. fs. Egypte, 24 mai 1839.

le gouvernement turc ainsi que pour son ministre qui m'aurait trompé odieusement, et déception pour l'ambassadeur de France qui aurait le juste droit de s'en plaindre et de s'en indigner (1). » Roussin paraissait enfin avoir compris le rôle de lord Ponsonby : « Il a témoigné que l'Angleterre et la France conseillaient la paix, mais que le Sultan était chez lui le maître de faire ce qui lui plaît, et si la circonstance se présente de châtier Mehemet Ali, son sujet rebelle, il y aurait folie à ne pas le faire (2).» En attendant, le Stamboul venait de partir pour Trébizonde, chargé d'armes et de munitions. La cavalerie turque s'emparait d'Ourout sur les terres égyptiennes et la cavalerie égyptienne s'était retirée sur Antab, d'où les Turcs n'étaient éloignés que de cinq heures. Partout, les troupes turques cherchaient à soulever les populations, déclarant que, dans tout village qui ne se soumettrait pas, tout le monde serait passé au 111 de l'épée (3). Ces nouvelles firent la traînée de poudre en Europe. Notre ministre des Affaires étrangères, envisageant de sangfroid la situation, écrivait à Cocheîet, par l'entremise du capitaine Caillée, envoyé en Syrie pour observer les événements : « Il serait assurément injuste de ne pas reconnaître que, depuis l'an dernier, les provocations sont surtout parties de Constantinople et que Mehemet Ali a rempli assez fidèlement, au contraire, la promesse qu'il nous avait faite. Mais ce qu'avant tout la France veut, ce que veut l'Europe entière, c'est que l'Empire ottoman demeure intact sous le sceptre de Sa Hautesse, C'est que Constantinople ne soit pas menacé. C'est que, dès lors, l'Asie- Mineure ne redevienne pas le théâtre d'une guerre entre les armées égyptienne et turque. C'est, en un mot, que les hostilités, si elles ont commencé, s'arrêtent et que Mehemet Ali^ ainsi que la Porte, s'en remettent au gouvernement du Roi et à ses alliés du soin de rétablir la paix sur des bases équitables et solides. Vous demanderez donc positivement au Pacha, si la guerre a éclaté, de la suspendre et si son armée a franchi les limites du territoire que l'arrangement de Kutayé lui a assignées, de l'y faire rentrer et de la replacer dans une attitude exclusivement défensive. La supériorité d'esprit habituelle du Vice-roi le ramènera promptement sans doute à reconnaître que, malgré des apparences contraires, son véritable intérêt consiste bien plus à respecter ce que j'appellerai une nécessité européenne qu'à la braver. Cette nécessité est telle et si nécessairement sentie qu'il se flatterait en vain de voir les grandes puissances, qui sont d'accord sur le but, se diviser sur les moyens (4). »

(1) Roussin à Soult, 23 mai 1839.

(2) Id.

(3) Aff. éir. fs. Egypte, 26 mai 1839.

(4) Id.

48 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'europe

Les instructions données à Caillée ne s'inspiraient que de ces sentiments pacifiques, a Son langage, lui disait notre gouvernement, devra être constamment celui de la paix (1). »

Si la guerre était commencée, il tâcherait d'obtenir un armistice indéfini et qu'on invoquât l'arbitrage de la France et des alliés.

On ne pouvait certes pas soutenir que le gouvernement français ne faisait pas preuve de la plus grande conciliation, d'une conciliation peut-être même excessive, lorsqu'on savait tout le prix que nous attachions à la question d'Egypte.

De son côté, Mehemet Ali disait aux consuls d'Autriche et de Russie (2) : « Si l'armée ottomane m'attaque, je la poursuivrai, mais je me bornerai à occuper les districts de Diarbékir et d'Orfa, voilà la seule promesse que je puisse faire. Le désir d'obtenir un jour l'hérédité pour ma famille existe toujours chez moi. Je n'y renoncerai jamais et je devrai me prévaloir d'une agression inconsidérée de la Porte pour me faire accorder, par la suite, cette concession. Comment pourrais-je laisser échapper une occasion si favorable de l'acquérir ? Ce n'est pas dans l'intention de garder ces provinces que je m'fen suis emparé, je vous le jure, mais simplement dans le but de m'en servir comme d'un instrument favorable pour obtenir mon hérédité. Celle-ci obtenue, je les rendrai. Quant à mon indépendance, je n'y songe plus, car, tout bien considéré, ma position de vassal de la Porte me suffit. Je ne m'arrêterai à aucun sacrifice d'argent pour atteindre le but désiré. »

Le 4 juin 1839, le Vice-roi faisait inviter les consuls de France, d'Autriche, d'Angleterre et de Russie à se réunir chez lui. Tout en manifestant les dispositions les plus modérées, il ne cachait pas que les lettres qu'il avait reçues de Constantinople étaient toutes à la guerre. Les conseils ne lui manquaient pas pour l'engager à profiter des circonstances afin de frapper un coup décisif. Par certaines indiscrétions voulues, on avait représenté à Mehemet Ali l'état de l'armée turque comme déplorable, souffrant du manque de ravitaillement et réduite à moins d'une demi-ration ; cinq cents soldats turcs et un officier avaient déjà déserté et gagné le camp égyptien (3). Mehemet Ali avait communiqué aux consuls généraux des lettres qu'il avait reçues d'Alep et annonçant

(1) Aff. éir. fs. Egypte, 28 mai 1839.

(2) Aff. éir. /s. Egypte, mai 1839.

(3) Lord Granville à Palmerston, 15 juin 1839 [Record Office, Londres),

que les troupes du Sultan avaient franchi le territoire syrien, puis il leur dit (1) : « Je suis d'avis de faire évacuer plusieurs villages de la province d'Antab à l'effet d'empêcher une collision et de laisser une distance convenable entre nos troupes et celles du Sultan, mais j'autoriserai mon fils, dans le cas où les villages que j'aurai fait abandonner par mes soldats, seraient occupés par ceux du Grand Seigneur, à les en déloger et à commencer les hostilités. Je ferai, de plus, avancer le gros de l'armée vers la frontière pour éviter que l'apparition des troupes turques sur mon territoire ne donne l'alarme à la population et ne l'encourage, soit à une révolte, soit à des désordres quelconques. »

Mehemet Ali, impressionné par l'avance des troupes turques, avait donné aux consuls l'impression très nette que, si les circonstances l'y obligeaient, c'est avec un vif plaisir qu'il se mesurerait avec Hafîz Pacha. L'occasion était tentante dans l'état de désorganisation de l'armée ottomane et vu la quasi- certitude du succès pour la sienne (2). Après d'assez longs pourparlers, où se trahissait le désir de Mehemet Ali d'en venir aux mains, il déclara qu'il écrirait à son fils :

1° De se mettre sans retard en rapports avec Hafîz Pacha à l'effet de le prévenir de ce qui venait d'avoir lieu au village d'Ourout et de l'engager à ne point donner lieu à un conflit en permettant à ses troupes de pénétrer sur son territoire et d'occuper des villages syriens ;

2° Que le généralissime avait à diriger une partie de ses forces vers Antab, afin de mettre cette ville dans un état de défense convenable, et que ce n'est que lorsque les redoutes qui se trouvent à quelque distance de cette place seraient attaquées par les troupes du Sultan, qu'il eut à envisager les hostilités comme commencées ;

3° Que, dans ce cas seulement, Ibrahim Pacha était autorisé à avancer en personne avec toutes ses forces et à combattre l'armée du G. S. (3). >'

Cochelet , signalait, d'autre part, à notre gouvernement, le peu de fondement des griefs invoqués par la Porte contre le Vice-roi.

(1) Le colonel Campbell à Ponsonby, 5 juin 1839,

(2) Le prince de Metternich, de son côté, prévoyait la défaite du Sultan en cas d'agression du Pacha. « Le Sultan, écrivait-il au prince Esterhazy, son agent à Londres, peut sans doute se livrer à des illusions sur les ressources dont dispose son ambitieux et intelligent vassal ; il n'en est pas de même de nous. Ce n'est pas, en effet, à des illusions que nous nous laissons aller, lorsqu'il s'agit de l'évaluation des forces du Sultan et de celles de Mehemet Ali, et c'est parce que nous ne pouvons nous en faire, à cet égard, aucune, que nous prenons à tâche de faire sa part an présent comme kVavenir et que nous conseillons à S. H. de s'arrêter de préférence à une juste évaluation des. chances qui peuvent se trouver à sa disposition, afin de pouvoir régler Vavenir dans le présent, plutôt que de compromettre l'un et l'autre, ce qui aurait indubitablement lieu, si, au lieu de suivre les conseils de la sagesse, la Porte, avec les moyens militaires insuffisanf.s dont elle dispose, se compromettait avec son dangereux adversaire » !«' juin 1839, {Record Office, Londres).

(3) Le col nel Campbell à Ponsonby, 5 juin 1839 {Record Office, Londres).

50 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'europe

En présence de ces graves événements, l'attitude des puissances européennes était celle-ci : la Russie demeurait d'autant plus hostile à la France que les perturbations ministérielles, les troubles qu'elles entraînaient donnaient créance aux pronostics pessimistes sur la probabilité d'une révolution, qu'elle espérait, au fond. « Plus d'une fois, écrivait Barante îe 31 mars 1839, j'ai eu à rassurer des Français établis en Russie qui venaient, désolés, chercher à l'ambassade consolation et sécurité. C'est peut-être parmi les officiers et les militaires que se sont le plus répandues de telles idées. Ils se croient destinés à une guerre prochaine. Les souvenirs se sont réveillés : l'amour-propre national, la jactance militaire ont reparu (1). »

En outre, le Tsar considérait que « la Pologne et la France sont deux idées, inséparablement liées (2) ». Il nous rendait, en effet, responsables de la fermentation permanente de la Pologne ; sa haine croissait pour ce malheureux pays ; nous n'aurons que trop d'occasions de le constater. Situation bien faite pour rapprocher la Russie des puissances centrales, « D'ailleurs, ajoutait Barante, les puissances principales ont le sentiment de leurs forces qui sont réelles et tenues, surtout ici, en facile disponibilité. L'Europe d'aujourd'hui ne ressemble pas à l'Europe de 1792. Les armées sont nombreuses, exercées, animées par des traditions encore vives. Partout, elles ont un caractère national et les souverains, quelque absolus qu'ils soient, ont appris à se mettre en communauté avec l'esprit du pays. Hunitè allemande rHa -pas cessé d'exister ; elle est aussi intime que lorsqu'elle s'est formée pour la délivrance (3). Elle défendrait avec le même zèle sa prospérité intérieure et le bien-être dont elle jouit depuis vingt-cinq ans... La Russie entrera avec complaisance dans tous les projets d'arrangements destinés à assurer l'état de paix, à prévenir les cas fortuits qui pourraient la mettre en péril ; elle écoutera volontiers les propositions relatives aux affaires

(1) Barante à Montebello {A-ff. étr. fs. Russie).

(2) Jd., 31 mars 1839 {A^. étr. fs. Russie).

(3) Ces appréciations de Barante sur l'impulsion que les événements de France avaient donnée, depuis 1807, à l'unité allemande, reiiforcent celles que nous donnions dans notre ouvrage sur La Révolution de juillet 1830 et F Europe. La responsabilité du régime napoléonien dans la formation de cette unité apparaît lumineusement par la consultation des archives étrangères. De Bray, ministre de Bavière à Vienne, écrivait le 30 octobre Î830 au roi de Bavière, en lui rapportant son entretien avec l'empereur d'Autriche : « Je dis à l'Empereur qu'avant que j'eusse eu le bonheur de vous voir, Sire, à Straubing, le 18 octobre, jour célèbre où fut brisé dans les plaines de Leipzick le joug honteux que Napoléon avait imposé à l'Allemagne, Votre Majesté avait, en peu de mots, proclamé ses vœus et sa politique : « Que dans ces temps si troublés, avaitelle dit, en présence d'un peuple immense, tous les Allemands soient unis presque comme les pierres de cet édifice. » 11 n'y a rien à ajouter à une telle profession de foi » (Archives d'Etat à Munich). La Révolution de 1830, par l'émotion énorme

d'Espagne, peut-être même aux affaires d'Orient. Mais son influence s'exercera à diminuer ou anéantir la nôtre. Elle cherchera à faire que tout se règle indépendamment de nous, sans pourtant prétendre à nous exclure et en restant prête à se mieux entendre avec nous, si cela devient nécessaire ou utile à son intérêt (1). » L'Empereur, dans un de ses mouvements d'humeur, avait fait adresser à Mehemet Ali, par le comte Medem, la note comminatoire à laquelle il est fait allusion ci-dessus et qui renfermait tant d'exagération (2).

Mais la Russie aurait-elle vu d'un bon oeil éclater un conflit en Orient ? Lord Ponsonby le soutenait dans sa correspondance, mais notre ambassadeur à Pétersbourg était d'un avis contraire. D'abord, la situation financière et intérieure de la Russie eût été un gros obstacle, mais, en outre, elle semblait redouter fort une entente complète en Orient entre la France et l'Angleterre. « La Russie se trouverait réduite à une très petite part d'influence et tout serait arrangé dans un esprit de précaution contre elle (3). » Aussi, dans l'esprit d'aversion que nous avait voué la Russie, devait- elle mettre tout en œuvre pour détacher de nous l'Angleterre, visée, trop vite atteinte, de l'empereur Nicolas dont le plan était de tourner toute l'Europe contre la France pour la réduire à merci. C'est donc avec un sens profond de la situation, qu'au mois d'avril 1839, Ficquelmont, agent autrichien à Saint-Pétersbourg, écrivait à Metter-

qu'elle avait produite en Allemagne, avait soudé plus solidement encore la Prusse et les Etats secondaires ; on comprit vite en Europe, sans que la France parût s'en inquiéter, cette communauté de vues et d'action dont le premier effet fut, peu après, la conclusion du Zollverein. On en trouve encore la preuve dans ces lignes adressées le 6 février 1832 par Luxbourg, agent bavarois à Berlin, au roi de Bavière : « Nos conférences avec les plénipotentiaires prussiens sur l'union commerciale projetée seront reprises, très incessamment L'Allemagne entière, lorsqu'elle verra son commerce, son industrie et ses produits dégagés de toute entrave, rendra grâce à Votre Majesté, au roi de Prusse et à celui de Wurtemberg... Sans la volonté ferme et l'union entre ces trois augustes têtes couronnées, il n'y a point de salut pour l'Allemagne » (Archives d'Etat à Munich). Quelques mois après, à la suite des conférences militaires entre les Etats de confédération germanique, Luxbourg écrivait encore (28 décembre 1832)... « Sous ce rapport, notre politique nationale a fait, dans ces derniers temps, d'immenses progrès... On sait maintenant que la grandeur et l'indépendance de l'Allemagne dépendent entière raent d'elle-même... Il s'agit de choisir la route qui conduit le plus sûrement à cet ensemble, à cette identité d'intérêts si nécessaire pour opposer aux puissances étrangères une barrière insurmontable, former une unité indivisible » (Archives d'Etat à Munich) .

(1) Nos agents en Russie signalaient alors îe soin que prenaient le Tsar et son entourage d'agir par tous les moyens sur la presse française par des agents français ou étrangers afin de l'inciter à une attitude modératrice,et calmer son irritation contre la Russie.

(2) Medem était d'ailleurs sorti fort satisfait de son entrevue avec Mehemet Ali. Le pacha avait renouvelé ses assurances pacifiques : « Si les grandes puissances consentaient à lui garantir la paix, il retirerait une partie de ses troupes de la Syrie et les mettrait sur le pied de paix » (Dépêche du comte Medem à Nesseirode, en date du 3/15 mai 1839, Record Office, Londres).

(3) Barante à Montebello, 6 mai 1839.

52 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'europe

nich : « Une guerre telle que Vempereur Nicolas la rêve, celle qui plaît à son courage et excite le plus vivement ses passions, c^est une guerre de principes contre la France. Or, cette guerre est impossible, tant que Valliance de la France et de V Angleterre subsiste ; il faut donc les séparer et attirer à soi V Angleterre. Tel est le but instinctif, non moins que le calcul raisonné de l'empereur Nicolas, dans sa conduite avec l'Angleterre (1). » Si la Russie arrivait à détacher de nous l'Angleterre, elle n'irait pas jusqu'à la guerre, dans la situation difficile où elle était à l'intérieur, mais elle aurait alors dominé et humilié profondément la France.

Pour sauver la face, Nesseîrode multipliait ses assurances à Barante. Il affectait de rejeter la plupart des difficultés sur la politique anglaise^ sur Ponsonby, sur Palmerston. Il semblait pleinement d'accord avec nous dans ses conversations. Ce qui n'empêchait pas l'attention de la Cour de se porter sur nos difficultés intérieures, à tel point que le Tsar disait : « Je ne sais pas en quelles relations je serai avec la France dans un mois d'ici (2). » Comment alors pouvait-on escompter un sincère rapprochement entre la France et la Russie ? Il n'aurait jamais pu être qu'éminemment superficiel. Barante, dans sa correspondance généralement empreinte de tant de jugement, ne cessait d'insister auprès de notre gouvernement pour qu'il agit ouvertement à l'égard des puissances étrangères. « AJors, disait-il, nous devons infailliblement réussir à nous donner une grande considération, à inspirer la confiance, à effacer la trace des dissentiments-politiques, conséquemment à relâcher les liens de cette alliance formée contre nous, il y a cinquante ans, alliance qui, vaincue, victorieuse et même pacifique, n'a jamais cessé de subsister... Alors nous aurons à choisir nos alliés et nous ne serons point, comme aujourd'hui, unis tant bien que mal avec l'Angleterre par nécessité et par opinion, sans pouvoir espérer un autre avantage que le maintien de la paix (3). » Vues excellentes à la vérité, mais d'une réalisation douteuse tant que subsisterait l'agitation intérieure. Justement les menées de Barbes avaient eu pour résultat la constitution du Cabinet Soult qui souleva l'inquiétude générale et, particulièrement de la Russie, qui y voyait l'œuvre des sociétés secrètes (4).

(1) Archives d'Etal à Vienne.

(2) Barante à Montebello, 14 mai 1839 {Aff. étr. fs. Russie).

(3) Barante à fouit, 25 mai 1839 {Aff. étr. fs. Russie).

(4) L'action des sociétés secrètes en France faisait l'objet de rapports des agents occultes qu'entretenaient les diplomates étrangers. Dès 1830,1a copie d'une lettre d'un professeur d'un collège français au chambellan du duc de Saxe-Meiningen était transmise à Metternich par Appony. « Dans la seule France, disait-il, où la société des carbonari agit depuis quinze ans, elle dépensait tous les ans une somme de deux millions pour en venir à ses fins... Depuis plusieurs années, mais surtout depuis 1829, la Société

Et pour la Russie de Nicolas pr, le mot de « société secrète » était un épouvantail. ^

Quoi qu'il en soit, au cas d'un conflit entre le Sultan et Mehemet Ali, la Russie appliquerait- elle le traité d'Unkiar Skelessi à un état de choses auquel les clauses du traité n'avaient pas trait, puisqu'il était purement défensiî et stipulait pour le cas d'une agression contre la Porte, et non pour celui où le Sultan serait lui-même l'agresseur ? «L'envoyé russe à Constantinople avait lui-même plusieurs fois fait allusion à cette distinction pour contenir l'ardeur répressive du Sultan en l'effrayant sur l'isolement auquel il pourrait se trouver livré (1). » Question grave, car de sa solution pouvaient dépendre la paix ou la guerre générale. Question d'autant plus délicate à aborder pour la France qu'elle n'avait jamais cessé de protester contre le traité d'Unkiar Skelessi, rédigé avec tant d'habileté qu'on pouvait l'appliquer à tous les cas et selon les besoins de la cause. Il suffisait de se reporter à l'article secret.

Ce qui était de nature à rassurer la France, c'est que toutes les puissances semblaient d'accord pour protéger le trône du Sultan, l'Autriche en tête, car Metternich venait de charger l'Internonce d'appeler l'attention de la Porte sur la convenance d'un arrangement qui accorderait au lils de Mehemet Ali l'hérédité du gouvernement de l'Egypte. Metternich voulait, avant tout, sans attendre, rassurer Mehemet Ali 8ur le sort futur de sa famille. Or, c'est en Egypte que le Vice-roi avait fait les plus grands travaux ; c'est à ce pays surtout qu'il voudrait attacher son nom plus sûrement qu'à ses autres possessions. Metternich estimait donc que l'on pourrait amener Mehemet Ali à se contenter de l'investiture de la Vice-royauté d'Egypte donnée, dès aujourd'hui, à Ibrahim qui, après la mort de son père, renoncerait à la Syrie et aux autres pachaliks. Et comme Sainte-Aulaire faisait remarquer à Metternich que si le traité de Kutayé avait été violé, un autre pouvait l'être également, Metternich reprit : « A chaque jour suffit sa tâche. J'ai toujours éprouvé que, dans les grandes et difficiles affaires, il fallait surtout se préoccuper du point de départ et ne plus hésiter à se mettre en route quand on était sûr de bien commencer. Ici le point de départ sera excellent et c'est le Sultan qui s'adresse lui-même à toutes les puissances

s'était affiliée presque tous les chefs des nombreuses fabriques qui sont dans Paris et dans ses environs. » Après avoir montré l'action de cette Société dans la révolution de juillet, le professeur ajoutait : « L'Europe entière est minée ; l'Allemagne éclate successivement ou, plutôt, prélude à un grand éclat par des séditions de populace,visiblement intriguées, sous les prétextes les plus variés, les plus vagues et souvent tout opposés à la politique et ce, à l'effet de produire une agitation générale, d'essayer les dispositions de vos troupes de vos classes moyennes et le degré de fermeté de vos gouvernements » (Appony à Metternich, 9 octobre 1830, Archives d'Etat à Vienne).

(1) Sonlt à Barante, 29 mai 1839 (Aff. étr. fs. Russie).

54 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'europe

pour solliciter, en termes identiques, leur intervention et savoir si les puissances sont également d'accord pour répondre à son appel (1). » L'esprit dans lequel était conçue la politique de Metternich était donc en accord avec celui de la France, d'autant plus qu'à la fm de mai 1839, l'ambassadeur ottoman à Vienne était venu implorer le concours de l'Autriche pour protéger le Sultan. Il s'était adressé à elle « comme à sa meilleure amie » et il protestait « de Vaveugle docilité de son maître (2) r>.

La Porte avait dû tenter cette démarche d'autant plus volontiers, que le gouvernement anglais avait nettement désavoué le langage et les plans belliqueux de lord Ponsonby à Constantinople. L'ambassadeur, ennemi juré de Mehemet Ali, avait donc cherché à exciter quotidiennement la Porte à provoquer la guerre. Mais le Cabinet anglais, redoutant les conséquences de cette politique aventureuse, avait fait machine en arrière et prescrit à son agent un langage pacifique (3). « Le prince de Metternich croyait donc reconnaître partout des dispositions conciliantes qui, habilement mises en œuvre, pouvaient amener une transaction amicale et durable (4). »

Mêmes dispositions de la part de la Prusse. Nous savons pour quels motifs elle tenait à la paix. C'était là un élément sérieux dans le conflit nouveau qui venait de naître. Notre ministre de la Guerre voyait clairement son jeu lorsqu'il écrivait à Soult, le 7 juin 1839 : « Dans toutes les circonstances, le gouvernement prussien agit avec beaucoup d'ordre et d'économie et, en même temps, avec beaucoup de circonspection et d'égards vis-à-vis de la France. Il est évident qu'il nous respecte, s'il ne nous aime pas, et qu'il redoute toujours nos agitations politiques (5). » Paroles à méditer pour quelques-uns de nos célèbres écrivains trop portés à exalter la Prusse! Toutefois, les vues du gouvernement prussien s'accordaient avec celles du gouvernement du Roi : « Empêcher ou arrêter la guerre, prévenir les hostilités, si elles n'ont pas commencé, les faire cesser dans le cas où elles auraient éclaté, ne tolérer dans aucun cas le renversement du trône du Sultan ni le démembrement de l'Empire (6). » « M. de Werther, écrivait Bresson le 7 juin 1839, ne voit d'autre moyen de conjurer les dangers de la crise qui nous menace que l'accord absolu et l'action commune des cinq grandes puissances. Toutefois, si des dissidences devaient percer, si des nuances devaient se mon-

(1) Saints-Aulaire à Montebello, 18 mai 1839 (Aff. étr. fs. Autriche).

(2) Id.

(3) Lord Palmerston disait à notre agent à Londres : « La question est grave, mais soyons unis et nous en resterons maîtres » {Aff. étr. fs. Angleterre, 24 mai 1839).

(4) Aff. étr. fs. Autriche, 18 mai 1839.

(5) Aff. étr. fs, Prusse.

(6) Id., Bresson à Soult, 7 juin 1839.

trer, ma conviction est que la Prusse se rangerait du côté de V Autriche et s^ attacherait à sa politique. Le ministre de Prusse à Constantinople est muni des instructions permanentes de s'entendre avec F Internonce, de recommander avec lui le maintien de la paix, et le consul prussien en Egypte, simple négociant, insuffisamment qualifié, d'adhérer aux déclarations et aux démarches du consul général d'Autriche.» Ces doubles instructions vont être renforcées (1).

L'accord de la Prusse et de l'Autriche ne modifiait d'ailleurs rien de leur antipathie réciproque. La note était de conserver une façade de correction. De même que Metternich, Werther louangeait la Russie, la loyauté de l'empereur Nicolas, tout en lui assignant des bornes (2). 11 était bien persuadé que, plutôt que de laisser Constantinople tomber au pouvoir de Mehemet Ali, Nicolas I^^ risquerait une guerre générale. Les choses n'en étaient pas encore à ce point. Werther apercevait, comme le prince de Metternich, dans la proposition de concession de l'hérédité au fils de Mehemet Ali « un principe de transaction (3) », La Porte, exaspérée contre Mehemet Ali, accepterait- elle cette transaction et l'Angleterre, si hostile au Vice-roi, n'y mettraitelle pas de nombreux obstacles ?

Maîgré tant de vœux, d'assurances, la paix devenait chaque jour plus problématique. Les nouvelles se succédaient franchement mauvaises. Cinq escadrons de cavalerie turque avaient attaqué le corps de ca"valerie arabe à El-Béchir : quatorze villages de Syrie avaient été occupés p ar les troupes de Hafiz Pacha et l'insurrection commençait. La responsabilité de la Porte (4) était avouée par les agents russes eux-mêmes.

(1) Âff. Ht. fs. Prusse.

(2) Il est certain que la Russie, en conflit aigu avec l'v^ngleterre, pour la Perse et l'Afghanistan, n'aurait pas engagé un autre conflit à la légère, si elle ne s'était pas sentie soutenue, bien que Bresson déclarât que « la Russie n'était complétée comme puissance européenne que par la possession de Constantinople... et comme puissance asiatique que par celle de la vallée de l'Euphrate » {Aff. éir. fs. Prusse, 1 juin 1839). La Russie n'était pas en mesure de soulever une aussi grosse question et, cependant, quelques Allemands sincères avouaient qu'on ne pouvait avoir qu'une demi-confiance dans l'empereur Nicolas. Le prince de Wittgenstein, connaisseur d'hommes et de choses,disait au ministre de Bavière à Berlin : « S'il se trouvait en Europe un second souverain comme l'empereur Nicolas, nous aurions la guerre demain » {AQ. étr. fs. Prusse, 1 juin 1839).

(3) A-ff. étr. fs. Prusse, 7 juin 1839.

(4) Palmerston, dès le début des hostilités, avait été explicite : « II y a chez nous, disait-il à Bourqueney, à la fin de mai 1839, comme en France une certaine opinion favorable au développement de la puissance égyptienne. Cette opinion, le gouvernement anglais ne la partage pas, mais c'est une des difficultés nombreuses qu'il rencontre sur sa route dans les affaires d'Orient... Nous ne nous sommes jamais portés garants des arrangements de Kutaye, nous n'avons jamais, par un acte quelconque, oblitéré la qualité de vassal dans le vainqueur et de souverain dans le vaincu... » (Bourqueney au duc de

Le comte Medem, premier secrétaire de l'ambassade de Russie à Paris^ informait lord Granville que son frère, consul de Russie à Alexandrie, lui écrivait que si les hostilités s'ouvraient, ce serait la faute du Sultan « car rien ne pouvait être plus satisfaisant que les assurances que lui avait données Mehemet Ali sur sa détermination d'éviter, si possible, une collision entre les troupes turques et égyptiennes et sur son empressement à donner l'ordre d'opérer la retraite des troupes égyptiennes et de rappeler Ibrahim Pacha de la Syrie si l'armée turque se retire de la frontière syrienne (1). » Lord Ponsonby, dans un accès de franchise,, rendait compte à Palmerston d'une conversation qu'il avait eue avec Nouri Efîendi et le capitan Pacha (2). Il leur avait vivement reproché la mauvaise politique de la Porte qui avait repoussé le traité récemment proposé par l'Angleterre à Reschid Pacha et qui, dans l'opinion de l'ambassadeur, aurait pu éviter la: guerre. C'était la preuve évidente que la Porte la désirait. Elle invoquait de graves griefs contre Mehemet Ali, peu fondés si nous nous en rapportons aux agents russes euxmêmes. On doit reconnaître que les froissements entre la Porte et Mehemet Ali furent permanents, Mehemet Ali ayant trop souvent manifesté des visées d'indépendance complète. Ponsonby déclarait sans ambages : « Je savais que cette guerre avait été décidée par la Porte, mais je jugeai à propos de le constater et je dis qu'en jugeant d'après ce que Leurs Excellences m'avaient déclaré, la Porte avait résolu la guerre (3). » « Nouri Efîendi conclut que si la Porte ne pouvait se libérer elle-même des dangers et des difficultés créés par Mehemet Ali, elle ferait un traité avec le gouvernement anglais selon les vues du gouvernement de Sa Majesté. Je ne place aucune confiance dans une telle déclaration, mais mon devoir est de rapporter tout ce qui a été dit pouvant attirer l'attention (4). »

Ainsi l'ambassadeur d'Angleterre reconnaît, en cette circonstance, la duplicité de la Porte. Quant à l'ambassadeur russe à Constantinople, il n'était pas moins net : « Les assurances du pacha d'Egypte sont telle-

Dalmatie, Aff. étr. fs. Angleterre, 25 mai 1839). Dès maintenant, lord Palmerston ne dissimulait pas le danger russe. « Si les événement, se développent en Orient, dans le sens de la politique russe, lord Palmerston pense que nous devons pousser le Cabinet autrichien à y prendre une part active • si nous ne pouvons compter que sur le secours de sa diplomatie, il faut l'obtenir de suite, et plus la France et l'Angleterre montreront d'union et d'activité en se plaçant sur le terrain de l'indépendance et de l'intégrité de l'Empire oltoman, plus elles auront de chance d'entraîner l'Autriche dans la sphère de leur politique » (Bourqueney à Soult, 27 mai 1839, A-ff. étr. fs. Angleterre).

(1) Lord Granville à lord Palmerston, 17 juin 1839 {Record Office, Londres).

(2) Record Office, Londres.

(3) Lord Ponsonby à lord Palmerston, 22 mai 1839. (4), Id.

ment positives qu'il n'est pas permis d'élever des doutes sur leur sincérité sans suspecter la bonne foi de Mehemet Ali. » Ainsi s'exprimait-il le 12/24 avril dans ime lettre à Medem (1). Boutenieff aussi préconisait comme premier pas, l'évacuation de la Syrie par Mehemet Ali. Nous verrons ultérieurement que la Russie elle-même n'était pas sans visées sur" la Syrie, envisageant une sorte de protectorat religieux. Il ressortait des rapports de voyageurs et d'agents consulaires anglais qu'un succès éventuel des troupes du Sultan marquerait en Syrie le signal d'une révolte (2). Lord Ponsonby écrivait à Palmerston : «Le Sultan dit qu'il aimerait mieux mourir, ou être le vassal de la Russie, que de renoncer à vaincre un sujet rebelle (3). » Dans sa correspondance, Ponsonby attaquait violemment le Vice-roi et la Russie, mais comment s'élever contre les déclarations si nettes faites par ce dernier à nos agents et à Medem ?

Les suspicions de l'Angleterre contre la Russie grandissaient, et Palmerston communiquait à Granville une dépêche de Nesselrode qui préconisait franchement une entente entre les grandes paissances. « Il faudrait, disait le chancelier russe, déclarer au pacha d'Egypte de la manière la plus formelle que tant qu'il se bornerait à la défense des territoires qui lui ont été assignés par l'arrangement de Kutayé, tant qu'il se contenterait de repousser l'agression des Turcs, sans franchir le Taurus, tant qu'il n'étendrait pas ses opérations militaires au delà des districts de Diarbékir et d'Orfa, ainsi qu'il en a donné aux consuls alliés la promesse formelle, la Grande-Bretagne, d'accord avec les autres puissances de l'Europe, resterait témoin impassible de la lutte qui s'est engagée en Syrie ; mais que dès qu'il prendrait l'offensive, dès qu'il étendrait le théâtre de la guerre au-delà des défilés du Taurus pour le

(1) Record Office, Londres.

Même note de la part du colonel Campbell, agent anglais en Egypte, peu suspect d'amitié pour Mehemet Ali : « La conduite emportée du Sultan, écrit-il le 28 mai 1839, {Record Office) en agissant contrairement aux conseils des ambassadeurs à Constantinople, n'aura pas seulement épuisé ses ressources, mais aura considérablement affaibli son influence morale en Turquie, tandis qu'au contraire la conduite prudente et modérée d'Ibrahim Pacha a accru son influence dans l'opinion de l'Empire turc... Il faut rendre cette justice à Mehemet Ali qu'il a écouté avec beaucoup de bonne grâce tous les pacifiques conseils que nous lui avons donnés et, sur tous ces points, il y a eu parfait accord et franchise entre mes collègues et moi-même. »

Le 5 juin, Campbell ajoutait : « En fait, les grandes causes de plainte de la Porte remontent à la paix de Kutayé et proviennent aussi de la semi-indépendance et de la position anormale de Mehemet Ali » (Record Office, Londres):

A Berlin, la note était identique. « Le droit ne cesse pas d'être contre Mehemet Ali, disait Werther à Bresson au début de juillet (Aff. éir. fs. Prusse), mais il sauve habilement les apparences. Il se conduit avec prudence et semble ne se guider que par les yeux des grandes Cours. Sujet rebelle, il se rend presque intéressant. »

(2) Voir Moore, agent anglais à Beyrouth, à Palmerston, 9 mai 1839.

(3) 20 mai 1839.

58 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'europe

porter au centre de l'Asie-Mineure, l'Angleterre considérerait un pareil acte d'hostilité comme s'il était dirigé contre elle-même et agirait, dès lors, comme si elle était en guerre ouverte avec, le pacha d'Egypte. Qu'elle se regarderait de même en état de guerre avec lui s'il essayait de faire sortir sa flotte pour engager avec le Sultan une lutte sur mer, l'intention formelle de l'Angleterre étant de renfermer le combat dans les bornes de la Syrie et de ne pas permettre, sous aucun prétexte, qu'il puisse dépasser ces bornes irrévocablement fixées par l'intérêt général de l'Europe, qui veut que la paix de l'Orient soit promptement établie et que la lutte actuelle, quelles que soient les chances de la guerre, ne puisse d'aucune manière mettre en péril la tranquillité de l'Empire ottoman (1). »

Cette proposition avait éveillé la susceptibilité du Cabinet de Londres. Il déclarait que la Russie semblait décidée à. laisser le Pacha se débrouiller avec la Turquie et « lui permettre d'affaiblir celle-ci par la dispersion des armées du Sultan et par l'occupation d'une plus grande étendue de ses provinces (2) ». ...Mais, ajoutait Palmerston, les intérêts de la France, de l'Autriche et de l'Angleterre sont si identiques, si diamétralement opposés à ceux de la Russie qu'il est absolument impossible que ces trois puissances ne s'accordent pas dans une commune action pour maintenir leurs communs intérêts, »

Que l'affaiblissement de la Turquie fût dans le plan de la Russie n'était certes pas douteux ; tous ses actes l'indiquaient, mais le Cabinet de Saint-Pétersbourg n'était pas seul en cause. N'avait-iî pas dit son désir de « s'expliquer franchement avec V Angleterre «. De même son intention de s'unir aux autres puissances dans un but de conciliation. L'hostilité de Ponsonby contre la Russie et les reproches de Palmerston n'étaient donc pas entièrement fondés. L'Angleterre ne laissait-elle pas aussi entrevoir ses propres visées ? Palmerston écrivait,, le 28 juin, à lord Beauvale, ambassadeur à Vienne : « Les grandes puissances peuvent exercer une intervention justifiée dans des affaires de contestation entre un souverain et son sujet, parce que ce conflit menace d'amener un grave et imminent danger sur les intérêts profonds des puissances européennes et sur la paix générale de l'Europe. Ces intérêts et cette paix demandent le maintien de l'Empire turc qui est le but essentiel auquel on doit tendre, et il ne peut être atteint que si on impose une fin aux chances de collision entre le Sultan et Mehemet Ali. Mais aussi longtemps que Mehemet Ali occupera la 'èyvie, ce danger existera. Le gouvernement de Sa Majesté estime qu'on doit le redouter tant que

(1) 3 juin 1839.

(2) Lord Palmerston à Granville, 29 juin 1839.

Mehemet Ali n'aura pas remis la Syrie sous l'autorité du Sultan et se sera retiré en Egypte, interposant ainsi le désert entre ses troupes et l'armée du Sultan. Mais Mehemet Ali n'y consentira pas sans que quelque compensation équivalente lui soit accordée, et ce pourrait être la succession héréditaire dans, sa famille du pachalik d'Egypte, en assurant cette hérédité de la même façon qu'on avait fait pour le pacha de Scutari, le Pacha continuant à être le vassal de la Porte, payant un tribut raisonnable et fournissant un contingent d'hommes (1). «

L'évacuation de la Syrie par Mehemet Ali, tel était le but de l'Angleterre en attendant un jour plus ou moii^s proche où elle pourrait obtenir que l'Egypte fût retirée à sa famille (2). Voilà les vues que nous allons voir s'affirmer au cours des événements (3), ce qui n'empêchait pas le gouvernement anglais d'affirmer, en toute occasion, son désir d'entente

(1) Lord Paîmerston à lord Beauvale, 28 juin 1839.

(2) Notre agent à Londres résume une «onversation qu'il eut dans îe courant de juin 1839 avec lord Paîmerston : « Il s'est montré personnellement très favorable à l'arrangement qui constituerait l'hérédité dans la famille de Mehemet Ali, mais il a ajouté que, dans cette hypothèse, le retour de la Syrie sous la domination du Sultan lui paraîtrait une condition sans laquelle nous n'atteignons pas le but que nous nous proposons : celui de séparer les combattants et de rétablir la paix de l'Orient sur une base solide et durable » (Bourqueney à Somt). Notre gouvernement se refusait a envisager cette hypothèse : « A Berlin, on semble admettre que le Sultan pourrait se contenter d'une partie seulement de cette province » (Soult à Bourqueney).

(3) Mais l'Angleterre avait également fait montre d'autres susceptibilités à l'égard de Mehemet Ali. D'après les rapports envoyés au Caire, au colonel Campbell, par le gouverneur de Bombay, l'autorité de Mehemet Ali s'étendait alors sur le golfe Persique et en Arabie. Le sheik des Wahabites Taysul avait été capturé et envoyé au Caire. La suprématie de Mehemet Ali s'était étendue sur tout le Nedjed. Un tribut devait lui être payé par l'île de Bahrein. Mehemet Ali avait dit à Campbell que l'expédition du Nedjed aurait pour objet de contenir les Wahabites afin de protéger La Mecque et Médine et de procurer le nombre de chameaux nécessaires pour les opérations de l'armée dans le Hedjaz... Peu de mois suffiraient pour obtenir ce résultat et alors les troupes commandées par Kourschid Pacha évacueraient le territoire.

Le firman que le Pacha avait reçu peu d'années auparavant de la Porte pour la soumission du Nedjed n'avait pas été rapporté. Mais Campbell émettait des doutes sur les intentions réelles de Mehemet Ali. Il estimait que, derrière l'apparente soumission des Wahabites devait, dans la pensée du vice-roi, se dissimuler un autre objectif, celui de la possession du Nedjed et des tribus avoisinantes en vue de marcher, sur Bagdad, en cas de guerre avec la Porte, et d'envelopper ainsi le flanc gauche de son armée, L'Angleterre était d'autant plus alarmée de cette situation qu'une lettre reçue de Bagdad au début de juin parle lieutenant-colonel Schiel, agent anglaisa Erzeroum, l'informait « qu'il y régnait un sentiment hostile envers le gouvernement. Il était provoqué par la peur d'une inondation du Tigre, qui paraissait menaçante, et aussi par l'adrainistration de cette ville, conséquence du mépris que professent les habitants pour le Pacha actuel par suite de sa faiblesse d'esprit et de son manque d'énergie... L'opinion publique se désafïectionnait du gouvernement du Sultan au point que l'approche des troupes égyptiennes était regardée, non seulement sans regret, mais encore avec satisfaction parles habitants de Bagdad » (Le colonel Schiel à Paîmerston, 6 juin 1839).

Une pareille situation n'avait pas été sans éveiller les susceptibilités anglaises. Pouvait-on ignorer que l'Angleterre avait les mêmes visées sur le golfe Persique et le Nedjed? Aussi, ainsi que nous l'avons dit, le 11 mai 1839, lord Paîmerston écrivait à

60 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'europe

avec la France (1). On avait, à Londres, exprimé une vive satisfaction de la réponse faite par le maréchal Soult, le 13 juin, à la Chambre

lord Ponsonby : « Votre Excellence aura à démontrer à la Porte le danger qui peut surgir à Bagdad de l'établissement de la puissance militaire et navale de Mehemet Ali sur le golfe Persique. Elle précisera que le gouvernement britannique se prépare à informer Mehemet Ali qu'il ne permettrait pas cela et que, s'il persévérait dans un tel projet, il pouvait s'attendre à ce que les forces britanniques le dépossédassent des stations navales qu'il s^efforce d'établir sur le golfe Persique. » Et, à la même époque, Palmerston, dans sa précipitation, écrivait à Campbell : « Vous verrez que lord Ponsonby est chargé de vous communiquer le résultat de sa question à la Porte, et j'ai lieu d'espérer que, dans le cas d'une réponse de la Porte autorisant une telle démarche de votre part, cous notifierez à Mehemet Ali que le gouvernement anglais ne permettra pas qu'il établisse sa puissance militaire et navale sur les rives du golfe Peré sique. » C'était catégorique, mais cette politique anglaise dénotait une fermeté de vues que nous constaterons dans toute sa politique coloniale au xix® siècle et pré parait sa main mise lente et progressive sur toutes ces régions.

(1) Le Conseil des ministres anglais préconisait l'envoi immédiat d'escadres francoanglaises sur les côtes de Syrie. Les amiraux sommeraient les gouvernements turc et égyptien de s'arrêter, et ils prendraient, en commun, diverses mesures propres à les y amener. Puis, les deux gouvernements prendraient à Constantinople et à Alexandrie l'initiative d'une négociation sur la double base de la constitution de l'hérédité dans la famille de Mehemet Ali et de l'évacuation de la Syrie par les troupes égyptiennes, mais il fallait, pour cela, la coopération sans réserve de l'Autriche ; « un seul doute à Vienne dans cette union, estimait le Conseil anglais, et nous n'y aurons plus que des paroles » (Bourqueney à Soult, 17 juin 1839). Le Conseil anglais avait envisagé la question du passage des Dardanelles, au cas d'occupation de Constantinople par les Russes. Ces divers projets répondaient, en principe, sauf quelques divergences de formes, aux vues de la France. Palmerston ayant pris connaissance des instructions du gouvernement français déclarait à Bourqueney : « Nous nous entendons sur tout, notre accord est complet. Principe, but, moyen d'exécution, tout est plein de raison, de simplicité et de clairvoyance. Ce n'est pas la communication d'un gouvernement à un autre gouvernement ; on dirait plutôt qu'elle a lieu entre collègues, entre membres du même Cabinet » (Bourqueney à Soult, 20 juin 1839). Restait, il est vrai, la question des compensations territoriales à accorder à Mehemet Ali. Avec habileté, Palmerston éludait ce point, insistant sur l'accord étroit entre les deux gouvernements. Il était alors à remarquer qua la situation financière du gouvernement anglais était alors assez précaire. L'argent était rare, la banque avait élevé sensiblement le taux de son escompte ; une panique était à craindre. Autant de facteurs de circonspection pour l'Angleterre. Palmerston acceptait aussi, le cas échéant, le choix de Vienne — selon le désir exprimé par la France — comme centre des pourparlers.

Il y voyait deux avantages fort appréciables que lui avait fait ressortir notre agent : donner au Cabinet de Vienne une preuve de confiance et obliger la Russie à s'unir aux grandes puissances. Le représentant autrichien à Londres « ne tarissait pas sur la confiance qu'inspirait, en ce moment, à Vienne, la politique du gouvernement du Roi « (Bourqueney à Soult, 27 juin 1839).

De son côté, Ponsonby, bien à contre cœur, sans doute, déléguait un agent, Pisani, auprès du capitan Pacha, pour essayer de prévenir une collision entre le Pacha et la France « en l'engageant à être calme et à attendre » (Lord Ponsonby à lord Palmerston, 24 juin 1839). Peu après, Pisani, écrivait à Ponsonby :

Dardanelles, le 20 juin 1839, My Lord,

J'ai l'honneur d'informer Votre Excellence que je suis arrivé ici hier matin.

Le capitaine Pacha se propose de faire voile avec toute la flotte samedi pour Rhodes. Le Pacha trouve que les Français n'ont aucun droit de l'empêcher de suivre les ordres de son souverain. Et il dit qu'il a des ordres positifs de venir en contact avec la flotte

des pairs, à l'interpellation de M. de Dreux-Brézé qui avait signalé le peu de concordance des intérêts anglais et français sur presque tous les points du globe et spécialement en Orient. « Le maréchal Soult, écrivait lord Palmerston à lord Granville, le 18 juin 1839, a, dans sa réponse, placé cette alliance sous ses vrais motifs, et montré qu'elle était aussi honorable aux deux nations qu'avantageuse au réel intérêt du reste de l'Europe et que, en dépit de tous les efforts des hommes intéressés à briser cette alliance, ses fondements sont profondément établis sur la sympathie nationale et la communauté des intérêts sur toutes les importantes questions qui occupent les Cabinets européens.»

Parler de la communauté d'intérêts de la France et de l'Angleterre semblait une ironie ; la vérité était que dans le monde entier, et surtout en Orient, les intérêts anglo-françaisse heurtaient. La rivalité anglo- française était permanente en Algérie où le consul anglais, S* John, saisissait toutes les occasions de nous nuire.

Or, comme les intérêts russes et anglais s'opposaient également, quel parti eût pu en tirer la France si notre politique intérieure ne nous avait pas aliéné la Russie ? C'est ce que démontraient à la tribune ou dans les journaux les esprits clairvoyants. La France n'avait cessé, d'autre part, de chercher à contenir la Porte : « Malgré que je susse que mes conseils avaient déplu, je n'ai pas cessé de les continuer chaque fois que l'occasion s'en est présentée... Je n'ai jamais trompé la Porte sur l'impuissance de ses ressources, sur l'infériorité absolue ou relative de son armée et de sa marine, sur le danger auquel elle exposerait l'Empire dans une nouvelle lutte contre le pacha d'Egypte... La réaction contre nous existe ; nos conseils pacifiques ont déplu au parti qui domine. »... « Votre Excellence a dû voir, depuis longtemps, dans ma correspondance, que j'ai perdu toute confiance dans mon collègue anglais et dans les vues de son gouvernement. J'ai ici des motifs immédiats qui justifient mes soupçons, et l'offre que lord Ponsonby a faite, à notre insu, d'employer les troupes de l'Inde poiu" empêcher l'invasion du territoire de Bassorah par les troupes égyptiennes (1) ».

égyptienne. Qu'il espère que cette année-ci les Anglais demeureront neutres, et qu'ils ne s'opposeront pas aux vœux du Sultan, et que si c'était le cas, que lui (Ahmet Pacha) se dévouerait corps et bien pour complaire aux moindres désirs des Anglais. Que si les Français étaient seuls dans leur démarche actuelle, que cela ne l'empêchera pas de suivre ses plans ; mais que si les Anglais étaient entendus avec les Français qu'en ce cas il se verrait forcé, bien malgré lui, de se soumettre à leur volonté.

(Signé) : Et. Pisani.

(1) Roussin à SouH, 14 et 16 juin 1839.

Mais Boutenieiï venait de faire la déclaration formelle que si la Porte acceptait cette intervention de l'Angleterre, la Russie la considérerait comme une hostilité et en demanderait l'explication. 11 n'en avait pas fallu davantage pour mettre fin à -la négociation (Roussin à Soult, 22 juin 1839). Lord Ponsonby avait alors été invité à reporter dans la Méditerranée les offres de service de son gouvernement contre le pacha d'Egypte.

62 LA CRISE d"orient DE 1839 A 1841 ET l'europe

La Porte avait répondu aux pressantes exhortations du gouvernement français et de l'ambassadeur de France par une note assez arrogante par laquelle elle réclamait de Mehemet Ali l'abandon d'Adana, Alep, Damas, Leyde, Jérusalem et Naplouze, en réduisant ses forces actuelles à ce qu'il est permis à un sujet d'en avoir. Elle signalait les nombreux actes de désobéissance de Mehemet Ali : « Le gouvernement de Sa Hautesse, disait- elle, se conformera aux vues de la Cour de France, si elle consent à s'' occuper d'arranger ce différend sans que la guerre éclate, comme le désire Sa Hautesse et de manière à ménager la dignité de la Porte, c'est-à-dire d'amener la rétrocession des villes ci-dessus nommées et la réduction des forces de Mehemet Ali à une quantité suffisante pour un sujet (1). » Roussin n'avait rien répondu à cette note qui « ne méritait que de la pitié et du mépris (2) ».

Roussin ne niait pourtant pas la légitimité de certains griefs du Sultan contre Mehemet Ali, mais comment nos conseils pouvaient-ils être écoutés quand « plus que jamais, l'ambassade d'Angleterre parlait un langage opposé au nôtre (3) » ?

Quoi qu'il en soit, malgré la politique tortueuse de lord Ponsonby à Constantinopîe (4), le colonel Campbell écrivait à Palro.erston, le

(1) Roussin à Soult, 24 et 25 juin 1839.

(2) Id.

(3) Id.

(4) Il paraissait certain que l'ambassadeur d'Angleterre, tout en s'en défendant, avait poussé à la guerre le Sultan. Les instructions de son gouvernement ne répondaient pas toujours à ses vues personnelles qu'il voulait faire prévaloir. Sur ce point, les preuves abondent. « L'infmence fâcheuse ezercée par l'attitude qu'a prise l'ambassadeur anglais (à Constantinopîe) est d'autant plus à regretter que cette attitude est certainement peu conforme aux instructions de sa Cour. Si iord Ponsonby n'avait pas à Londres quelques-uns de ces appuis que les ministres anglais se croient obligés de ménager à tout prix, il aurait certainement été rappelé depuis longtemps » (Soult à Barante, 28 juin 1839). Palmerston lui-même avait clairement laissé entendre à Bourqueney que lord Ponsonby faisait souvent une politique personnelle, qu'il avait toujours rêvé l'apparition de la flotte anglaise dans le Bosphore « comme un coup de théâtre qui arrangerait les affaires d'Orient à l'amiable » (Bourqueney à Soult, 5 juillet 1839). Palmerston avouait donc que si les instructions données à Ponsonby lui prescrivaient formellement de contenir les penchants guerriers de la Porte, « l'opinion personnelle de Ponsonby avait toujours été hostile au maintien du statu quo de Kutayé d. « Lord Ponsonby, ajoutait-il, raisonne sur la mort du Sultan comme sur un fait réalisé, il s'emporte contre la politique du statu quo qui, selon lui, a perdu l'Orient depuis 1832. Il dit qu'il n'y a pas un moment à perdre pour réparer ces fautes... Constantinopîe aux Russes et il ne reste pas une seule puissance de premier ordre en Europe, l'Angleterre exceptée, si elle veut entrer dans un honteux marché avec le Cabinet de Saint- Pétersbourg. » De là à demander la fermeture des détroits, il n'y avait qu'un pas. C'était, au fond, toute la pensée du Cabinet anglais et Palmerston, en veine de confidences, apprenait à Bourqueney qu'en 1835, « il avait dit au duc de Wellington que l'Orient était appelé à jouer un grand rôle dans les affaires de l'Europe et qu'il tenait à connaître son opinion sur les deux systèmes qui se présentaient à la politique anglaise : ouvrir la mer de Marmara à nos flottes et conséquemment à celles des autres

16 juin 1839 : « Aucun doute ne peut plus subsister sur l'agression d'Hafiz Pacha en Syrie, et, d'après les derni.ères nouvelles de Syrie, pas un seul soldat de l'armée d'Ibrahim Pacha n^est entré sur le territoire du Sultan ou rCa commis la moindre agression. » C'était un aveu à retenir. Ibrahim Pacha et Mehemet Ali étaient, on le sait, pleins d'ambition ; ils visaient, dans un avenir plus ou moins rapproché, à l'indépendance de leurs possessions, ou tout au moins à celle de l'Egypte, mais on ne pouvait vraiment, en ces circonstances, leur reprocher d'être les agresseurs. A ce moment même, Ibrahim Pacha adressait à Hafiz Pacha une lettre conçue dans les termes les plus modérés (1). La France, dans ces graves conjonctures, n'était pas restée inactive. Le maréchal Soult avait envoyé un de ses aides-de-camp, le capitaine Caillée, à Mehemet Ali pour lui demander de cesser les hostilités dans le cas où elles auraient été engagées, ou de retirer son armée en Syrie, si elle en avait franchi les limites. Cette démarche de pure correction n'impliquait nullement que le gouvernement de juillet se rangeât aux côtés de Mehemet Ali, ainsi que cherchaient à l'insinuer certaines grandes puissances, notamment la Russie. Le capitaine Caillée était arrivé, le 13 juin, à Alexandrie, porteur des instructions du maréchal Soult. Celui-ci affirmait « que les cinq grandes puissances avaient résolu de

puissances, ou îa fermer à toutes, y compris les nôtres. Le duc répondit sans hésitalion : la fermer, nous sommes, dans ces parages, trop loin de nos ressources, et la Russie touche aux siennes. Ce mot, continua Palmerston, m'a frappé comme plein de sens et de raison » (Bourquenej'' à Soult, 12 juillet 1839).

(1) Lettre de S. A. Ibrahim Pascha adressée à S. E. Hafiz Pacha en date du 27 Rebiel-ewel, 8 juin 1839.

D'après les dépêches adressées de la part des grandes Puissances à leurs Consuls généraux résidant à Alexandrie, je suis persuadé qu' Elles n'approuvent pas la guerre, et que S. A. notre magnanime Maître est du même sentiment. Malgré cela, 1° Soliman Pacha de Marach a envoyé un corps de cavalerie, et il a attaqué le nôtre qui se trouvait à Boulanik ; 2° Vous avez envoyé un corps de Kurdes Mistin Bey à Pagass dans le but de soulever la population ; 3° Idadji Orner Oglon a été envoyé à Kurd Dag dans le même but ; 4^ Vous avez attaqué sur notre territoire avec la cavalerie régulière et irrégulière, nos Hanadis ; 5° Vous avez distribué des armes aux habitants des villages de la province d'Antab, et Soliman Pacha est entré dans cette ville, et il s'y trouve encore. Hier aussi V. E. avec un corps de cavalerie régulière a fait une excursion jusqu'à l'approche de notre camp, et elle a fait jouer s-on artillerie contre notre avantgarde Hanadj.

Jusqu'à présent, j'ai souffert tout cela sans aucun mouvement hostile de ma part, persuadé comme je le suis, que les hostilités sont contraires à la volonté sublime de notre auguste Maître, comme aux principes et aux intentions des grandes Puissances européennes.

Si V. E. attribue mon inaction à la crainte. Elle se trompe !

Venez, mais venez ouvertement sur le champ de bataille. V. E. n'aura probablement pas oublié qu'Elle a à faire à des hommes sans peur ! Enfin, je prends la liberté de vous écrire et de vous envoyer le colonel d'artillerie Mouhammed Bey pour avoir une réponse franche de Votre Excellence (Record Office Londres).

64 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'europe

maintenir l'intégrité de l'Empire ottoman ; elles exigent que des mesures soient prises par le Pacha comme étant nécessaires à l'Europe et qu'il sera plus avantageux pour lui de s'y conformer que de s'y opposer (1). » Mehemet Ali avait alors consenti à remettre à Caillée, pour Ibrahim Pacha, une lettre du ton le plus modéré (2).

Le maréchal Soult, visitant lord Gran ville, « se réjouissait de constater que les vues des deux gouvernements étaient entièrement conformes, non seulement sur les mesures à prendre pour prévenir ou suspendre les hostilités entre la Turquie et l'Egypte, mais aussi sur les arrangements futurs établissant, sur des bases permanentes, les relations entre le Sultan et Mehemet Ali (3) ».

Ce qui frappait surtout le maréchal Soult, c'est que « le prince de Metternich lui-même n'avait pas caché son empressement à ce que la

(1) Campbell à Palmerston, 16 juin 1839.

(2) Lettre de S. A.le Vice-Roi, à S. A. Ibrahim Pasha en date du 5 Rehi-el-Akhir, 1255.

16 juin 1839.

Le porteur de cette lettre est M. Caillée, A. D. C. de S. E. le maréchal Soult. Arrivé ici avant-hier il m'a informé qu'il est chargé de vous voir, tandis qu'un autre A. D. C. comme lui va à Constantinople pour se rendre de là auprès de Hafiz Pacha. Cet officier annonce que sa mission, ainsi que celle de l'aide-de-camp qui se rend auprès de Hafiz Pacha, a pour objet d'empêcher la guerre qui paraît imminente, et il ajoute que les grandes Puissances arrangeront cette affaire.

En conséquence si jusqu'à l'arrivée de M. Caillée vous n'avez pas encore fait sortir de la frontière les troupes turques entrées dans nos limites, cet officier vous fera rester où vous êtes, et après avoir été auprès de Hafiz Pacha, vu l'aide-de-camp expédié vers lui, et reconnu ce qu'il aura fait, il reviendra vous en rendre compte.

Si à son retour il vous dit que l'armée ottomane s'est arrêtée où elle est et que les troupes turques entrées dans nos limites vont être retirées, vous ne ferez, de votre côté, aucun mouvement,et vous vous arrêterez où vous êtes. Mais si après le retour de M.Caillée, avec cette assurance, Hafiz Pacha ne s'arrête pas, s'il continue les mêmes mouvements qu'auparavant, et ne fait pas sortir ses troupes de notre frontière, vous marcherez contre lui et le combattrez.

Dans le cas enfin où à l'arrivée de cet officier vous auriez déjà chassé les troupes turques entrées dans nos limites, et où vous auriez marché en avant, vous devrez encore vous arrêter là où vous serez et attendre que l'arrangement que prendront les grandes Puissances soit connu et vous ait été notifié par moi.

Je vous annonce aussi que, pour faire cesser l'inquiétude que causera l'avis de la sortie de la flotte de Constantinople, je vais envoyer ma flotte sur les côtes de Syrie ; à cet effet une portion est sortie aujourd'hui et le reste sortira demain (Record Office- Londres).

(3) Lord Granville à Palmerston, 22 juin 1839.

Toutefois, le maréchal Soult ne cachait pas qu'il différait d'opinion avec le gouvernement anglais sur le point spécial de la rétrocession de la Syrie entière à la domination du Sultan. 11 faisait remarquer que, d'après les premiers renseignements reçus, les vues de la Cour de Berlin étaient loin d'être aussi intransigeantes, car elle maintenait à Ibrahim Pacha les pachaliks d'Acre et de Damas. La France faisait encore preuve d'une bien grande condescendance, car, disait Granville, « le maréchal Soult m'a donné à entendre que son hésitation à accéder à la proposition de V. S. venait de son doute sur la possibilité d'obtenir l'acquiescement de Mehemet Ali, plutôt que d'une objection contre l'arrangement même » (Lord Granville à lord Palmerston, 2 juillet 1839).

flotte autrichienne pût se joindre aux flottes française et anglaise et il avait aussi fait allusion à l'effet que produirait l'union de ces trois flottes devant Constantinople (1) ».

L'Autriche n'était pas, en effet, la puissance la moins effrayée au sujet des événements d'Orient: «L'Autriche compte sur le concours de toutes les grandes puissances et regarde particulièrement comme identiques, dans cette question, les intérêts de la France et de l'Autriche... Les deux Cabinets de Paris et de Vienne pourront, avec confiance, s'appuyer l'un sur l'autre (2). »

Metternich était-il sincère ? Le doute naît quand on se rappelle que, pour une entente de principes, il avait sacrifié à la Russie les intérêts primordiaux de l'Autriche. A Sainte-Aulaire, demandant au chancelier quelle ligne de conduite il se proposait de suivre, celui-ci rappelle le projet cité plus haut en l'appuyant de cette observation stupéfiante: « Si des troupes sont nécessaires en Asie-Mineure, la Russie y pourvoira. » Ne peut-on voir ici une preuve certaine de l'entente entre Vienne et Pétersbourg ? Mais en dehors même des froissements que suscitait la question d'Orient et sur lesquels Metternich, depuis 1830, fermait les yeux, le traité de commerce qu'il avait signé avec l'Angleterre, en 1838, avait éveillé les susceptibilités de la Russie. Mais la Russie et l'Autriche finissaient toujours par s'entendre contre la France quand s'agitait le spectre révolutionnaire (3) !

Sainte-Aulaire lisait clairement dans ce double jeu : « Quoi qu'il arrive en Orient, l'Autriche ne se séparera jamais de la Russie au début. Je n'aperçois aucune chance pour qu'elle s'oppose résolument à l'occupation momentanée de Constantinople par les Russes, mais elle s'emploiera de son mieux pour l'ahréger et elle n'en souffrira pas la prolongation indéfinie (4). » Metternich, plus préoccupé du danger russe qu'il ne voulait le laisser paraître (5), préconisait la nécessité

(1) Lord Granvilîe à lord Palmerston, 22 juin 1839.

(2) Sainte-Aulaire à Soult, 3 juin 1839.

(3) Metternich s'évertuait pour faire de Vienne le centre des négociations : « Vienne, disait-il, est un point tellement central que les réponses peuvent y parvenir, pour ainsi dire, en même temps » (Soult à Barante, 18 juin 1839). La France acceptait qu'on se réunît à Vienne afin « d'y chercher les bases d'un arrangement qui remplacerait le statu quo actuel par un état de choses plus satisfaisant tout à la fois pour le Pacha et pour la Porte. » Le !«'' juillet, Barante écrivait à Soult : « M. de Metternich veut placer l'Autriche comme arbitre et se mettre à la tête de cette grande affaire. »

Lord Beauvale s'était, d'autre part, efforcé de persuader à Metternich qu'il était de l'intérêt de l'Autriche de rassembler une force de dix mille hommes à Trieste, prêts à être embarqués pour l'Orient. Metternich aurait trouvé cette proposition prématurée, mais Beauvale comptait bien y revenir.

(4) Sainte-Aulaire à Soult, 3 juin 1839.

(5) C'était bien l'opinion de lord Ponsonby : a Mon impression, disait-il, est que le prince de Metternich ne permettra pas à la Russie d'établir son autorité ici, que la

d'une action commune, tout en laissant entrevoir le fond de sa pensée : « les puissances ne sauraient s'imposer la tâche de soutenir Mehemet Ali. C'est, au contraire, au monarque ottoman qu'elles devront leur appui ; et le sens éminemment politique du vieux pacha lui défendra^ sans aucun doute, dans le cas d'un premier succès prononcé de ses armes, d'étendre celui-ci, même sous la form.e de menace, jusqu'à la conquête du trône de Constantinople (1) ». Metternich, poussé par Sainte- Aulaire, lui confiait que « des ordres étaient déjà donnés pour préparer une frégate que monterait l'archiduc Charles et qui montrerait, au besoin, le pavillon autrichien devant Constantinople (2) ».

C'est ce que, avec tant de satisfaction, le maréchal Soult avait laissé entendre à lord Granville. Mais ce concours maritime ne suffisait pas encore à l'ambassadeur anglais à Vienne : « Je ne l'en tiens pas quitte à si bon marché, avait-il dit, je conçois aussi qu'il lui serait plus commode de borner son action à occuper la Servie et les autres provinces limitrophes de l'Autriche, mais il faut, en outre, qu'il prépare à Trieste un corps de dix mille hommes pour être transporté où besoin serait et pour y manœuvrer avec nous (3). » En somme, les vues de Metternich se ramenaient aux points suivants : « Intégrité de l'Empire ottoman, concession de l'hérédité de l'Egypte à Mehemet Ali qui abandonnerait la Syrie, concours prêté à Mehemet Ali pour développer la prospérité de l'Egypte et assurer la stabilité de son gouvernement. Sainte-Aulaire faisait remarquer à Metternich « qu'une garantie pourrait être libellée de telle sorte qu'elle embrassât l'intégrité du territoire ottoman en Europe et en Asie et impliquât pour toutes les puissances signataires l'engagement de ne faire, pour leur compte, aucune conquête et de rester dans les limites que fixait le statu guo actuel (4) ». Enfin, dans la pensée de Metternich, les négociations devaient naturellement avoir lieu à Vienne.

A Berlin, Werther pensait également que Vienne serait le lieu le plus approprié pour la réunion d'une conférence. Mais, moins intransigeant que Metternich ou Palmerston, il consentait, le cas échéant, à laisser au Sultan quelques districts de la Syrie (5), ceux tout au moins qui ne lui ouvriraient pas les « avenues principales de Constantinople ».

situation de la Hongrie et de l'Autriche le forcerait à résister par les armes aux progrès de la Russie » (Lord Ponsonby à lord Palmerston, 23 avril 1839).

(1) Metternich à Appony, 14 juin 1839.

(2) Sainte-Aulaire à Soult, 14 Juin 1839.

(4) Sainte-Aulaire à Soult, 14 juin 1839.

(5) La largeur de vues du Cabinet de Berlin était appréciée à Paris : « Je n'hésite pas à dire que, de toutes les opinions, jusqu'à présent exprimées sur les bases à donner à cet arrangement, celle de Berlin me paraît, au premier abord, la plus raisonnable. Elle

Les nouvelles de Constantinople avaient ému la Russie, malgré le calme apparent qu'on y affectait. Barante sentait que la détermination d'intervenir activement et d'envoyer encore une fois des troupes à Constantinople, paraissait fort grave à l'Empereur et plus encore à se» conseillers, d'autant plus que le traité d'Unkiar Skelessi n'obligeait pai la Russie à intervenir si la Porte était l'agresseur.

Le 18 juin 1839, Nesselrode écrivait à Medem, son agent à Paris, que le but des puissances unies « devait être de faire en sorte que la lutte entre la Porte et l'Egypte n'acquît pas un tel caractère de gravité qu'elle pût jamais mettre en péril la capitale de l'Empire ottoman ; que, pour éviter une pareille catastrophe, il faudrait être en mesure d'empêcher que la flotte du Pacha ne puisse sortir des ports ; ne pas tolérer que l'armée égyptienne, si elle avait des succès décisifs, comme en 1833, s'avançât, comme alors, au centre de l'Asie-Mineure jusqu'aux portes de Constantinople ; qu'en conséquence, pour permettre d'avance de justes limites à l'action du pacha d'Egypte, limites clairement définies, qu'il ne lui soit pas possible de franchir impunément, il faudrait lui déclarer, de la manière la plus formelle, que les puissances se regarderaient comme en état de guerre avec lui, s'il essayait de faire sortir sa flotte, pour engager avec le Sultan une lutte sur mer, l'entente formelle des Cours alliés étant de renfermer le combat dans les bornes de la Syrie et de ne permettre, sous aucun prétexte, qu'il pût dépasser ces bornes irrévocablement fixées par l'intérêt général de l'Europe qui veut que la paix de l'Orient soit promptement rétablie et que la lutte actuelle, quelles que soient les chances de la guerre, ne puisse, d'aucune manière, mettre en péril la tranquillité de l'Empire ottoman...

« Avant tout, ajoutait le chancelier, il nous faut maîtriser les faits, c'est-à-dire empêcher que la lutte ne devienne menaçante pour le repos de l'Europe entière. Pour le moment, notre prévoyance doit se borner

le ferait reposer sur l'investiture iiéréditaire de l'Egypte et d'une partie de la Syrie dans la famille du Vice-roi, moyennant la retrocesssion à la Porte du surplus du territoire syrien. » (Soult à Barante, 28 juin 1839). La Prusse, à cette heure, se serait peut être entièrement désintéressée sans son intimité avec la Russie et les liens forcés qui l'unissaient encore à l'Autriche, liens qui se distendaient chaque jour (Voir plus haut, (Dépêche de Luxbourgj. Mais Palraerston combattait vivement cette opinion que, d'ailleurs, le Cabinet russe semblait partager. II faisait observer que si un jour la Russie et le Pacha d'Egypte devaient s'unir contre la Porte, la jonction des armées égyptiennes et russes s'opérerait facilement et que toute l'Àsie-Mineure et Constantinople seraient alors menacés (Lord Palmerston à lord W. Russell, 9 juillet 1839). L'Angleterre avait été froissée de ces suggestions russes à une heure où, malgré la grande prudence du gouvernement russe en Asie centrale, elle avait appris que de nombreux généraux et gouverneurs de provinces russes regrettaient cette modération apparente, disant que la vocation de la Russie était en Asie et qu'elle y devait centraliser toutes ses forces (Bresson à Soult, 18 juillet 1839).

68 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'europe

au plus pressé, c'est-à-dire empêcher que la politique passionnée du Sultan ne puisse nous entraîner dans une complication qui soit de nature à amener la chance d'un conflit européen... C'est dans cette vue qu'il nous a semblé indispensable de nous expliquer sans réserve avec les Cours alliées, en faisant simultanément auprès d'elles la démarche dont je viens de vous indiquer le but et le plan. »

Dès maintenant, Barante comprenait que ce n'était qu'à contrecœur, et sous l'empire des circonstances, que le Tsar voyait toutes les puissances intervenir dans la question d'Orient où, d'après le traité d'Unkiar Skeîessi, il s'était réservé une sorte d'arbitrage. Or, la question semblant devenir européenne, notre ambassadeur redoutait qne la Russie ne cherchât à détacher V Angleterre de la France (1). crainte qui devait très tôt se réaliser en dépit de la rivalité aiguë de l'Angleterre et de la Russie en Perse et au Turkestan. Nos agents remarquaient aussi que dans sa correspondance avec les Cours étrangères et les agents russes à l'étranger, le Cabinet russe paraissait « compter la France pour peu de chose ; il s'inquiétait beaucoup de ce que voudra, de ce que fera l'Angleterre (2) », Il semblait considérer la France comme « une puissance secondaire (3) ». D'où cette conclusion trop optimiste de Sainte-Aulaire : « Il y a grand sujet de vous féliciter, Monsieur le maréchal, d'avoir, sans hésiter, lié notre partie avec l'Angleterre et prévenu ainsi la manœuvre de la Russie (4). »

Barante, était plus perspicace : « Déjà, plus d'une fois, j'ai eu l'occasion de dire que le danger n'était point de se voir former contre nous une coalition guerroyante, mais une coalition pacifique unie pour diminuer notre influence et se proposant de nous laisser un petit rôle dans les affaires de l'Europe (5). » C'est exactement ce qui allait se produire. Les grandes puissances européennes — et nous ne pouvons, hélas, en excepter, à cette heure, le gouvernement anglais qui s'était pourtant rangé à nos côtés aux heures sombres de 1830, ne voyaient pas d^un mauvais œil une humiliation de la France. Voilà le point de vue auquel il faut se placer quand on veut apprécier cette période. Depuis 1830, chaque occasion de faire subir à la France une humiliation était saisie avec empressement, surtout par les trois Cours du Nord. Toutefois, Barante ne semblait pas se rendre compte à quel degré la Russie nous était, au fond, hostile. Faisant allusion au prochain anniversaire de Borodino, il disait : « Rien ne peut faire supposer que l'Empereur

(1) Barante à Soult, 8 juin 1839.

(2) Sainte-Aulaire à Soult, 29 juin 1839,

(3) Id.

(4) Id.

(5) Barante à Soult; 8 juin i839.

compte sur la revue de Borodino, fixée à ranniversaire de la bataille, pour raviver les rancunes et les opinions contre la France. Du moins, ce ne sera qu'une occasion de satisfaire ses sentiments et non point de préparer l'accomplissement d'aucun projet (1). »

Quelques mois plus tard, l'ambassadeur d'Autriche à Saint-Pétersbourg, écrivait à Metternich (2) : « L'ambassadeur de France a cru devoir expédier un courrier à son gouvernement, rien que pour lui envoyer l'ordre du jour du 26 août ; l'opinion publique de son pays lui en a fait un devoir, et le gouvernement du roi Louis-Philippe, quelque sage qu'il veuille être, ne pourra pas empêcher ses éclats et ses emportements. Il y a pour cette nation si chatouilleuse sur le point d'honneur militaire quelque chose de singulièrement irritant dans la circonstance que la bataille de Borodino soit représentée comme ayant été gagnée par les Russes ; le 'monde entier sait le contraire et on dira que la volonté qui règne en Russie entend faire plier devant elle jusqu'à la vérité historique elle-même. L'ordre du jour de Borodino le prouve et ce qui le prouve eDcore, c'est une histoire de la campagne de 1812 écrite par le général russe, Danilewski, qui lui a valu des récompenses et des honneurs de la part de l'Empereur, et dont il dit lui-même qu'elle ne peut pas être traduite, attendu qu'elle n'est faite que pour la Russie ! » Non, la rancune du Tsar n'avait pas désarmé ! Nos agents diplomariques et consulaires, dans leur attachement aa nouveau régime, ne voyaient pas ou ne voulaient pas voir la vérité sur les sentiments francophobes de la Russie et de la Prusse.

(1) Barante à Soult, 8 juin 1839 <2) 12/24 septembre 1839,

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