CHAPITRE III
DISCUSSIONS DANS LES CHAMBRES FRANÇAISES. — LE DÉSASTRE TURC DE NEZIB. — SES CONSÉQUENCES INTERNATIONALES
Au mois de juin 1839, toutes les puissances se trouvaient d'accord pour agir à Constantinople en vue de limiter l'incendie ou, mieux encore, de l'éteindre. A Paris, le ministère Soult, constitué dans les circonstances difficiles que l'on sait, avait pris le parti de demander aux Chambres un crédit de dix millions pour pourvoir aux mesures que la situation de l'Orient pouvait rendre nécessaires. Le rapporteur, Jouffroy, exposait (1) : « L'insuffisance de nos forces dans le Levant est d'une évidence palpable. Les événements du Mexique et de Buenos-Ayres ont considérablement réduit cette année la part de la Méditerranée dans nos armements maritimes. Notre escadre dans l'Archipel a souffert de cette réduction, et l'on est tenté d'accuser la prudence du gouvernement quand on voit qu'au moment même où les mouvements de l'armée turque sur l'Euphrate menaçaient la paix du monde, la France n'avait dans le Levant que trois vaisseaux et quelques bâtiments légers. Depuis, cette escadre areçu des renforts, d'autres vont suivre et, sous peu, l'équilibre rompu à son détriment, sera rétabli... L'escadre anglaise compte aujourd'hui dans le Levant neuf vaisseaux, et des renseignements dignes de foi autorisent à croire qu'elle sera considérablement augmentée. La France, qui n'a pas la surface du globe à surveiller, comme l'Angleterre, doit se montrer son égale dans la Méditerranée... Le crédit demandé a pour objet d'y pourvoir... Votre Commission, facilement déterminée sur le projet de loi en lui-même, a cru qu'elle devait aller plus loin et qu'il lui appartenait de pénétrer dans la cause même de la question menaçante qui en a motivé la présentation. Elle a pensé qu'elle ne pouvait se rendre un compte trop exact de l'histoire de la situation présente,
(1) Séance du 24 juin, Chambre des députés.
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des éventualités possibles de cette grande affaire, de la politique suivie par la France dans les phases qu'elle a parcourues et de celles que sa dignité et ses intérêts lui prescrivent d'adopter dans les suites qu'elle peut avoir. Il importe, en effet, que le pays se préoccupe plus qu'il ne Ta fait jusqu'ici de ses affaires extérieures, et pour que cette préoccupation lui vienne, il faut d'abord qu'il s'en saisisse. »
Le rapporteur insistait sur ce point que « ce qui rendait tout mouvement dans cette partie du monde si redoutable, c'est qu'elle ne devienne pour quelque puissance une occasion de développement et n'amène ainsi la destruction de cet équilibre de l'Europe qui fait de cette partie du monde, une famille d'états, souche des natione. Or, à ce danger, sans lequel la question d'Orient ne serait qu'une question ordinaire, nous ne voyons qu'un préservatif, c'est que la politique de l'Europe pose en principe que, quoi qu'il arrive en Orient, elle n'admet pas qu'il puisse en résulter pour personne une occasion d'agrandissement ».
Jouffroy démontrait également que l'Orient contenait deux positions uniques sur la surface du globe: «les vases du commerce de l'Europe et de l'Asie », Constantinople et l'Egypte, « Ces positions, continuait le rapporteur, ne doivent pas tomber entre les mains de quelques-unes des puissances de l'Europe et doivent demeurer la propriété de puissances distinctes et indépendantes, avec lesquelles il soit loisible à tout îe monde de traiter et de commercer. »
Le rapporteur déclarait donc que si une politique contraire venait à prévaloir « c'en serait fait pour longtemps de cette paix féconde dont nous jouissons depuis un quart de siècle ». Mais combien était téméraire cette affirmation : « Et, en effet, si on ne peut pas dire que le temps des agrandissements territoriaux par la force soit passé en Europe, du moins on peut dire que celui où les puissances pourraient s'y livrer impunément l'est à jamais. »
Jouffroy n'était pas le seul à négliger la rancune prussienne se fortifiant aux « anniversaires » des années 1807 à 1813. Combien d'Allemands proclamèrent et proclament encore aujourd'hui que c'est Napoléon qui a fait l'Allemagne !
Tout en déclarant la nécessité de conserver et affermir ce qui existait en Orient, c'est-à-dire l'Empire ottoman et l'Egypte, Jouffroy se demandait à quoi tenait la faiblesse de ces deux parties de l'Orient, et il n'hésitait pas à en rejeter la faute sur les arrangements de Kutayé et d'Unkiar Skelessi.
La faiblesse ottomane avait encore d'autres causes ; d'abord l'organisation islamique elle-même, la corruption grandissante, le népotisme le plus éhonté. L'Empire ottoman n'était plus qu'un édifice cre-
vassé, chancelant, près de s'écrouler, les deux actes diplomatiques de Kutaie et d'Unkiar Skelessi semblaient devoir l'achever. « Le premier, disait Joufîroy, laisse les deux parties mécontentes, l'une de ce qu'elle a cédé, l'autre de ce qu'elle n'a pas obtenu ; il n'est qu'une trêve imposée par l'Europe, une suspension d'armes qui ne terminera rien et qui, tenant l'Egypte et la Porte sous la menace perpétuelle d'une nouvelle guerre, engendre pour chacun tous les inconvénients d'une situation précaire que le premier événement peut bouleverser. L'arrangement de Kutayé rend la situation de l'Orient précaire ; le traité d'LInkiar Skelessi la rend périlleuse pour l'Europe. Il stipule l'intervention russe en cas de guerre, il fait de la Russie l'auxiliaire naturel et convenu de la Porte. Que la guerre éclate donc entre la Porte et l'Egypte, la Russie peut intervenir, ses escadres reparaître devant Constantinople ; au moment où je vous parle, elles sont peut-être à l'entrée du Bosphore, attendant le premier coup de canon sur l'Euphrate. Voilà le péril de la situation de l'Orient pour l'Europe ; il est dans l'intervention russe ; il est dans le traité d'Unkiar Skelessi qui la prévoit et la stipule.
On a lieu de s'étonner que, depuis six ans que cette situation dure, la France, l'Autriche et l'Angleterre n'aient rien fait pour la changer. Gela seul, au besoin, indiquerait la mollesse et l'incertitude des résolutions et de la politique de ces puissances et combien celle que nous indiquons a manqué jusqu'ici d'un représentant énergique et décidé. »
On ne voit pas sans étonnement Joufîroy mentionner l'Autriche, où, pour Metternich, le principe de la légitimité prévalait et, malgré son amertume intime de voir la question d'Orient s'embrouiller, ce dernier lui sacrifiait ses préférences pour les principes que proclamait Nicolas 1er.
« L'Europe, disait enfin le rapporteur, ne peut pas supporter indéfiniment la situation de l'Orient. Elle doit travailler à la rendre moins dangereuse et plus stable et, pour cela, elle a deux choses à faire : régler d'une manière définitive la situation respective du Sultan et du pacha d'Egypte ; substituer au protectorat exclusif de la Russie à Constantinople celui de toutes les grandes puissances européennes plus intéressées que la Russie à l'intégrité de l'Empire ottoman, et plus capables qu'elle de la garantir d'une manière qui ne laisse aucune crainte au Sultan, aucune espérance à ses ennemis. »
Ce devait être l'œuvre du traité des détroits de 1841 ; mais, auparavant, que d'événements angoissants pour la France! « Il est un point, concluait le rapporteur de la loi, sur lequel tout le monde sera d'accord et qui ne saurait varier. C'est qu'il faut que la France joue un rôle digne d'elle dans les affaires d'Orient. Il ne faut, à aucun prix, que le
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règlement de ces grands intérêts la fasse tomber du rang qu'elle occupe
en Europe.
Elle ne supporterait pas cette humiliation, et le contre-coup intérieur pourrait en être périlleux. Que le Cabinet songe donc à cette affaire, qu'il la regarde comme une des plus grandes qui lui seraient confiées, parce qu'elle est xme des plus importantes qu'ait la France. »
Ce langage ferme supposait une France forte au-dedans, respectée à l'extérieur. Peu de jours après, la discussion delà question s'engagea à la Chambre des députés et donna lieu à des débats marqués par des interventions éminentes, telle celle du duc de Valmy.
Les arguments de celui-ci tiraient leur valeur de la situation où se trouvait alors la France, et loin de nous est la pensée d'exposer les vues du duc de Valmy comme s' appliquant à une politique permanente. Le jeu des alUances est soumis à celui des événements ; rien n'est immuable que les grands principes qui sont à la base de ces alliances. Nous n'oublierons jamais que, pour défendre ces principes, l'Angleterre s'est trouvée, dans le drame mondial, aux côtés de la France.
Quelle était, en 1839, la nature de nos relations ? L'Angleterre, à la vérité, nous avait, en 1830, préservés d'une guerre générale, mais,. Bollicitée par ses propres intérêts, elle s'était écartée de nous et si l'alliance subsistait nominalement, elle était devenue au moins précaire.
C'est ce que démontrait le duc de Valmy : « Par le traité de Kutayé, l'ambassadeur de France a placé sous sa garantie un premier partage de l'Empire ottoman. Prenez la carte, jetez un coup d'oeil sur les provinces livrées à Mehemet Ali, et dites vous-même si le démembrement de l'Empire ottoman n'est pas consommé. Avant la conquête de la Syrie, le Vice-roi d'Egypte n'était encore qu'un pacha révolté ; aujourd'hui c'est un souverain dont la souveraineté nominale est peutêtre douteuse, mais dont la souveraineté de fait est incontestable. » Ces paroles n'étaient que trop vraies, d'autant plus que, grâce à l'assistance française qui s'était toujours étendue sur Mehemet Ali, le pacha d'Egypte obtenait en même temps que les territoires conquis, le titre qu'il ambitionnait le plus, celui de chef suprême des caravanes et pèlerinages de La Mecque. La France avait, certes, eu raison de protéger Mehemet Ali pour le soustraire à l'influence anglaise et conserver notre prestige en Egypte, mais était-il alors bien opportun de toujours parler de l'intégrité de l'Empire ottoman, comme nous l'avions «ans cesse fait depuis lors, lorsque nous avions contri,bué à lui donner les premiers coups de sape. Le duc de Valmy rappelait alors la note que la Porte adressait à lord Ponsonby à la fm de 1835. a La Sublime Porte, disait cette note, étant amenée par les nécessités les plus impé-
rieuses à entretenir des forces en Asie, à faire camper une armée turque en face de l'armée égyptienne, il est impossible de ne pas prévoir une explosion. Sa Hautesse instruite des préparatifs incessants qui ont pour objet d'employer contre elle-même les habitants de ses propres domaines, ne saurait se résigner à une patience sans fm et faire taire toutes les exigences de la dignité de sa couronne. Une telle situation ne peut être supportée par aucun monarque. »
Le feu couvait donc sous la cendre et l'explosion de 1839 était imminente.
Le duc de Valmy, au sujet du traité d'Unkiar Skelessi, rappelle la aérie de notes intervenues entre la Porte et l'Angleterre sur la question suivante: Dans le cas où une puissance serait en guerre avec la Russie et où cette puissance ne serait pas en guerre avec la Porte, le Divan ouvrirait-il les détroits aux vaisseaux de guerre russes, sans les ouvrir à cette puissance, ou les fermerait- il à toutes deux ? La Porte, embarrassée, avait, à plusieurs reprises, fait des réponses dilatoires ; puis, elle finit par consulter l'ambassadeur de Russie qui dicta au Divan la réponse suivante : « La Sublime Porte est persuadée qu'elle a donné au gouvernement britannique toutes les explications qu'il était en droit de réclamer ; cependant, puisqu'il insiste, elle n'hésite pas à déclarer que si une guerre éclatait entre la Russie et l'Angleterre, le principe que les détroits sont fermés resterait invariable et que, par conséquent, on ne permettrait à aucun bâtiment de guerre de les passer... tant que la nécessité de la précaution établie par le traité du 8 juillet n'existerait pas. » Or, quelle était cette précaution ? Un secours réciproque qui se définit dans l'article additionnel du traité en un secours d'hommes et d'argent de la part de la Russie et dans la fermetm^e des Dardanelles de la part de la Porte.
Il semblait résulter de ce texte que le détroit des Dardanelles serait fermé par la Porte à toute puissance qui serait en guerre avec la Russie, mais que le détroit du Bosphore, dont il n'est pas question, pourrait être ©uvert à la Russie, et lai permettrait de venir défendre elle-même le passage des Dardanelles, et, par le fait même, la Porte. Lord Ponsonby le comprit ainsi et, le 29 décembre, il déclara à la Porte « qu'il ne pouvait plus douter que le traité du 8 juillet ne fût interprété dans un sens favorable à la Russie et que l' ambiguïté affectée du langage de la Porte était pour lui la preuve qu'elle avait violé les principes des traitésconclus avec l'Angleterre. » Enfin, lord Ponsonby, résumant ses négociations, écrivait le 20 janvier 1835, au duc de Wellington : « Les réponses que j'ai reçues de la Porte ont été dictées par la Russie. Je n'ai pu obtenir les réponses catégoriques que j'avais été chargé de réclamer, mais j'ai acquis la certitude que le traité du 8 juillet n'est pas un traité
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d'alliance défensive, mais d'alliance offensive contre l'Angleterre, que le traité du 8 juillet viole les engagements contractés par la Porte dans le traité de 1809. »
Il faut ici tenir compte du caractère qu'on connaît à lord Ponsonby. Pourtant les termes dilatoires de la réponse russe étaient un mot.if de préoccupation, et on sait, d'ailleurs, que le 12 octobre 1833, notre chargé d'afl'aires avait déclaré que la France agirait comme si le traité n'existait pas...
Il résulte de ces documents apportés à la tribune française par le duc de Valmy, qu'à la suite des traités de Kutayé et d'Unkiar Skelessi, la politique française aurait dû s'incliner vers une entente avec la Russie, non seulement pour la contenir, mais, dans le cas présent, pour lui faire accepter la situation spéciale faite à notre protégé, Mehemet Ali (1), ou bien, selon l'opinion de l'amiral Roussin, fallait-il chercher à opérer le rapprochement complet de tous les éléments musulmans.
« Ainsi, remarquait le duc de Valmy, la situation de la France en Orient est paradoxale et doit nous mener à de graves complications diplomatiques. Nous proclamons la nécessité absolue du maintien de l'Empire ottoman, et, d'autre part, les relations les plus intimes nous ont associés à la cause de Mehemet Ali, de telle sorte que nous sommes également intéressés à la fortune de l'Empire ottoman et à celle de l'Egypte, devenue sa dangereuse rivale. Il en résulte que nous divisons les éléments de l'Empire musulman qu'il faudrait réunir, que nous détruisons à Alexandrie ce que nous faisons à Constantinople, que nous mécontentons le Sultan et le Vice-roi en voulant les épargner tous les deux et que nous n'avons de crédit ni sur l'un, ni sur l'autre. » Comment s'étonner que les puissances étrangères ne comprissent rien à notre attitude et que la Turquie n'ait placé en nous qu'une confiance limitée ?
Le duc de Valmy examinait ensuite l'attitude de l'Angleterre. Il rappelait qu'en 1833, elle n'avait pas voulu courir les chances d'une guerre devant le refus formel de la France de s'y associer. En 1833, la France était dans l'incapacité d'entreprendre une guerre qui aurait eu pour effet de liguer toute l'Europe contre elle, mettant ainsi la dy-
(1) Les agents tusses de sens rassis reconnaissaient aussi l'utilité primordiale d'une alliance franco-russe. Dans une conversation qu'il eut avec Bresson, notre agent à Berlin, à la fin de juin 1839, le comte Orlofï exprimait son regret que « dans une question si propre à les rapprocher, la France et la Russie ne fussent pas en position d'établir un concert particulier et rien n'indiquait dans son langage qu'il n'en rejetât pas la faute sur son souverain. Je pouvais deviner, rapportait Bresson à Soult, qu'à ses yeux, ce grand problème ne serait soluble un jour que par l'alliance de ces deux puissances et que tout ce qui se tentait aujourd'hui n'était que le produit du malaise de leur désaccord » (26 juin 1839).
nastie en péril. Déjà, à cette époque, l'Angleterre avait cherché à entamer des négociations avec la Russie et il eût été vain de se dissimuler que son but secret était de les reprendre : « Rappelez- vous, disait Valmy, le voyage récent du prince impérial de Russie à Londres et les paroles graves que lord Melbourne lui a adressées sur l'alliance des Cours de Londres et de Pétersbourg. J'insiste sur les paroles de lord Melbourne, parce qu'en Angleterre le premier ministre a des relations confidentielles avec tous les ambassadeurs et que son langage contraste singulièrement avec celui qu'il dictait, il y a cinq ans, à l'ambassadeur anglais en Turquie. Et remarquez bien, Messieurs, que je ne parle pas d'une alliance sincère entre la Russie et l'Angleterre, mais d'une réciprocité de concessions qu'une crainte réciproque leur inspire. »
Ces tendances de la Russie et de l'Angleterre à s'unir vont se préciser dans un sens nettement hostile à la France, qu'il s'agira d'isoler. Valmy avait raison de dire : « U union de la France et de V Angleterre n'est pas ce qu'elle était en 1834. » L'Angleterre venait de s'emparer d'Aden, position merveilleuse sur la mer Rouge et convoitait d'autres postes ; elle visait à l'occupation de Suez et, en cas de victoire du Sultan sur le Pacha, ne pourrait-elle l'obtenir, comme prix du concours prêté à la Porte ? Dans les griefs invoqués par l'Angleterre contre Mehemet Ali, le premier est le refus de celui-ci de laisser passer sur son territoire un corps de troupes anglaises destiné à l'occupation de Suez. Le duc de Valmy rappelait alors nos négociations de 1829 avec la Russie au sujet du partage de l'Empire ottoman (1), pourparlers rompus après la révolution de juillet, et notre nécessité de nous allier alors à l'Angleterre. « Mais, dans ce cas, disait-il, il fallait adopter la politique de conservation et la défendre avec énergie ; c'était une nécessité périlleuse, sans doute, dans l'Etat de l'Empire ottoman affaibli et ruiné, mais nécessité que les intérêts et la dignité de la France nous obligent d'accepter, » Nous pouvions aller protéger officiellement la Turquie ; nous nous sommes laissés devancer par la Russie, à la suite des imprudences du traité de Kutayé. « De son côté, disait le duc de Valmy, l'Angleterre, fatiguée de tant d'impuissance, a cessé d'agir franchement de concert avec nous. Elle a songé à prendre sa part du statu guo, c'est l'Egypte qu'elle convoite et que le Sultan est appelé aujourd'hui à conquérir pour elle.
Or, on pouvait se demander ce que ferait la flotte que voulait armer le gouvernement français ? Ne provoquerait- elle pas la guerre ? « J'ai dit plus haut la déclaration que nous avons faite à la Russie, précisait Valmy, d'agir en Orient comme si le traité n'existait pas et je dois
(1) Voir notre ouvrage sur La Révolution de juillet 1830 et VEurope.
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rappeler que la Russie nous a rappelé que l'empereur Nicolas, résolu de remplir fidèlement les obligations du traité du 8 juillet, agirait comme si notre déclaration n'existait pas. Ce défi, Messieurs, n'est-ce pas la guerre, si les Russes entrent à Constantinople sous les yeux d'une escadre française ? »
On ne pouvait pourtant supposer que les puissances désirassent vraiment la guerre ; la Russie elle-même, dans l'opinion de Valmy, voulait le statu quo ; n'avait-elle pas à consolider encore sa propre domination chez elle, avec une situation financière embarrassée ? « La position que la Russie a prise à Constantinople par le traité d'Unkiar Skelessi, suffit à son ambition ; assise aux portes de cette capitale comme on est au chevet d'un mourant, elle est là pour dicter ses dernières volontés et les faire exécuter ; elle est là pour partager à l'avance les dépouilles du Sultan. ...Elle est là, enfin, et cette pensée a été énoncée il y a plus d'un siècle par un grand vizir au prince Eugène d'Autriche et au grand pensionnaire de Witt, elle est là pour ensevelir graduellement la nationalité musulmane sous des traités de protection. «
Au milieu de ces intrigues russo-anglaises, quel est, disait'en terminant Valmy, le plan de la France ? « Je l'avoue, ri end ans le langage du ministère ne me fait croire qu'il ait adopté une politique qui le mette en mesure de régler sérieusement le statu quo dans lequel s'engloutit l'Empire ottoman et l'équilibre de l'Europe. »
La Chambre, presque unanimement, applaudit Valmy. Il avait bien posé le dilemne dans lequel se débattait le gouvernement français, qui voulait continuer à faire appliquer le traité de 1833 et, en même temps, protéger la Porte. L'Angleterre avait ce même but, mais elle était hostile à Mehemet Ali. La Russie s'était posée en protectrice de la Porte ; si elle acceptait contrainte et forcée, de voir Mehemet Ali en Egypte, elle l'aurait vu du plus mauvais œil, certes, en Asie-Mineure. Il y avait donc, à cet égard, complet antagonisme entre la politique française et la politique russe. Cet antagonisme et l' ambiguïté de notre politique devaient fatalement finir par unir l'Angleterre et la Russie contre Mehemet Ali et contre nous-mêmes (1).
(1) La presse française avait commenté, en l'approuvant, le discours du duc de Valmy. c Celui-ci, disait la Quotidienne, a approuvé le plan de la Restaurati-on parce qu'alors le gouvernement était en mesure, par ses alliances, de s'assurer, au cas où l'Empire turc se serait affaissé sur lui-même, des compensations de territoire qui n'ont rien de problématiques. Maintenant, il dit au gouvernement : « puisque vous ne pouvez pas, dans les circonstances données, profiter pour la France d'événements qu'oo est autorisé à prévoir et auxquels il aurait été nécessaire de se préparer, soj-ez ferme dans la politique de conservation et ne permettez pas que l'Empire ottoman succombe, car vous perdriez en proportion de ce que gagneraient les autres puissances » (3 juillet 1839).
Le Journal des Débats, pourtant ministériel, disait que le gouvernement était occupé
Lamartine avait succédé à la tribune au duc de Valmy et avait suscité un vif mouvement d'attention : « Je me serais rallié, disait-il, au système turc si je n'avais pas vu de mes yeux, touché de mes mains, ce corps inerte et sans vie qu'on appelle l'Empire ottoman. Sans doute, il il y a dans ce système de grands avantages, et c'en est un grand pour les nations eui^opéennes que d'avoir un boulevard contre l'ambition moscovite. Mais la Turquie, comme empire devant servir à une grande politique, n'existe plus. A qui la faute de cette décadence si grande et si complète de ce grand Empire ? La faute, elle appartient à la constitution même de ce pays. L'histoire nous montre que, lorsqu'un pays a été puissant par l'unité de sa foi, par l'élan de ses principes religieux et que ces mobiles viennent à s'épuiser, sa puissance s'épuise avec eux. La nation ottomane était toute puissante lorsqu'elle était soutenue par le fanatisme ; aujourd'hui, elle périt avec son fanatisme. » Lamartine se déclarait aussi contre le statu quo ; il estimait que l'empire de Mehemet Ali ne résisterait certainement pas à la mort du Vice-roi, aucun de ses enfants et petits- enfants n'ayant sou envergure. Quant à la possibilité de la constitution d'un empire arabe, il n'y croyait pas davantage, étant donné les rivalités et les divergences qui divisaient les population» de la Syrie, de l'Ethiopie et de l'Arabie, et qui se manifestaient en toute occasion.
Après la mort de Mehemet Ali, ses successeurs pourraient-ils dominer la situation ? C'était peu probable. Lamartine donc, portait sur l'avenir un regard prophétique. « La Russie, disait-il n'offrait pas un danger sérieux pour l'Occident. Citons ses paroles : « Cet empire russe qui a grandi en moins d'un siècle, n'est pas aussi uni, aussi consolidé qu'on pourrait le croire. Il a pris un accroissement disproportionné avec ses forces (1) et un grand homme de l'antiquité a dit que le temps n'épar-
au dedans à combattre rinsut-rection républicaine. Or cet organe expliquait jadis ainsi l'affaiblissement de notre puissance en Orient sous l'empire de la Convention et du Directoire : « Nous faisions alors notre grande révolution. » Il en résultait bien, quoique les Débais contestassent une partie des arguments du duc de Valmy, que les révolutions avaient toujours nui à l'influence française dans une mesure plus ou moins grande.
(1) Dans une lettre adressée en mai 1830 au prince de Metternich, le comte Ficquelmont, ambassadeur d'Autriche à Saint-Pétersbourg, reproduisait une partie des arguments de Lamartine sur la faiblesse et le manque de cohésion de la Russie. Il signalait « que l'Empereur a tenu la corde trop raide, qu'il n'a d'autre idée que de gouverner par la force, que de métamorphoser ses sujets germains en russes, ses catholiques en grecs ; il a excité de sérieux mécontentements ; les lourdes pertes annuelles d'hommes dans la région du Caucase ont dêpopularisé la guerre ; Vembarras des finances est extrême et aggravé encore par les extravagances de la Cour », et, comme exemple, le comte Ficquelm.ont mentionne « la hâte dispendieuse avec laquelle le palais d'hiver a été reconstruit ». L'ambassadeur d'Autriche représentait ces faits « comme affectant sérieusement la position de S, M, I. ». Ficquelmont avait, du reste, signalé aussi, dans d'autres dé-
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giiait pas ce à quoi il n'avait pas pris part. Ce n'est donc pas vers l'Occident que penche le colosse russe, c'est vers l'Orient... Les peuples, comme les fleuves, prennent leur pente du côté où ils trouvent le moins d'obstacles. » Tout, en effet, portait la Russie vers l'Orient, ses moeurs, ses traditions, sa religion. Ne la trouverons-nous pas, soixante ans après^ cherchant même à déborder l'Extrême-Orient ? La Russie, pense Lamartine, doit pencher vers le Bosphore et Constantinople. « Ce serait un grand malheur si cela se faisait contrairement à la volonté des autres puissances, mais, si cette rénovation sociale, cette régénération religieuse qui sortirait nécessairement d'un pareil fait ne s'opérait que de l'aveu de l'Europe et avec des conïpensations territoriales, bien loin d'être un malheur, ce serait un grand bienfait pour l'humanité. » Et, avec la prescience des événements que verrait le siècle suivant, Lamartine ajoutait : « La dislocation de l'Empire ottoman est inévitable ; un jour, vous le verrez disparaître du sol et, ce jom^-là, des populations vierges, les populations grecques, arméniennes, surgiront et formeront une nation nouvelle qui offrira à l'Europe les chances d'un équilibre nouveau. L'Angleterre, seule, en murmurera. Je comprends, à cet égard, la pensée de l'Angleterre qui, préoccupée exclusivement de ses intérêts dans les Indes, reporte là toute sa pensée et sacrifierait l'Europe pour rentrer dans ses privilèges. »
Lamartine, examinant alors l'esprit qui devait présider à l'alliance franco-anglaise, pensait que le principal motif de cette alliance consistait en ce qu'il s'agissait de deux puissances révolutionnaires, entendant ce mot dans son acception légitime. Mais Lamartine, de même que Vaîmy, ne faisait, à cette heure, pas grand fond sur l'alliance francoanglaise : « Pour les intérêts maritimes, la France et l'Angleterre sont rivales ; pour les questions continentales, l'Angleterre n'est ni notre amie, ni notre ennemie ; elle est ce que les circonstances la font. » C'était exact. Les faits l'avaient prouvé en Algérie, en Espagne ; ils allaient le démontrer en Orient et dans le Pacifique. « De ces considérations, concluait l'orateur, voici ce qui découle : que la France ne doit être ni
pêches, « la faiblesse de la Russie sur sa frontière orientale et son incapacité d'avancer à quelque distance, même en Perse, encore moins de porter ses opérations au delà ». Ce tableau, si exact, était fort peu flatteur, certes pour l'Empire des Tsars, et, en commentant ces dépêches le 8 mai 1839, lord Beauvale ajoutait, en écrivant à Palmerston : « Le fait le plus remarquable, peut-être, de tout cela, c'est que le comte Ficquelmont récrive, ce qui cause beaucoup de surprise au chancelier d'Etat. Cependant ses dépêches sont bien accueillies et leur exactitude admise. » « D'ailleurs, ajoutait Beauvale, M. de Tatischefï parle, entre amis, de manière à laisser entendre que sa Cour est bien telle que la dépeint M. de Ficquelmont. » Ainsi, l'ambassadeur russe à Vienne lui-même confiait à ses intimes qu'on ne pouvait méconnaître la faiblesse intérieure de la Russie 1 Nous verrons ci-dessous que, quelques années plus tard, Bismarck formulait la même opinion.
russe, ni anglaise, qu'elle doit être, avant tout, française et européenne, qu'elle doit tendre, non par le statu quo, mais par des actes diplomatiques et militaires, si cela est nécessaire, à s'interposer entre la Russie et l'Angleterre et à être prête à faire triompher son intérêt si un jour le partage, dont on a eu l'imprudence de parler, venait à s'opérer. »
Lamartine, se laissant ensuite emporter par sa thèse, voyait déjà la France prenant pied sur quelque rivage de l'Empire ottoman, sans songer que l'Angleterre, unie à la Russie, aurait tout mis en œuvre pour nous en empêcher ou pour nous chasser de notre position.
La Monarchie de juillet ayant l'Europe entière contre elle, aurait-elle pu tenter cette prise de possession, alors que notre timide intervention en Italie avait soulevé l'émotion de tous ? Villemain, ministre de l'Instruction publique, ne le croyait pas, et combattit un tel point de vue.
Redoutant les complications qui pouvaient surgir du partage de l'Empire ottoman, il déclarait ce que déclareront tous les gouvernements (sauf pourtant la Russie) qu'il valait mieux maintenir le statu quo afin de ne pas étendre l'incendie menaçant ; il préférait localiser le conflit et s'en remettre à l'avenir du soin de trancher le nœud gordien. Cette politique de Villemain nous semble la seule compatible avec l'existence de la Monarchie de juillet. Qu'en serait-il advenu avec des projets de partage en Orient ? C'eût été accroître le mouvement révolutionnaire et l'agitation intérieure ? Le gouvernement français le comprenant, il n'aurait pu tenir devant toute autre politique.
A Villemain avait succédé, à la tribune, Tocqueville. Lui aussi, avec sa grande autorité, devait reconnaître que « l'Angleterre était l'ennemie naturelle, actuelle, nécessaire de ce même Mehemet Ali, parce que l'intérêt anglais était que la Tiu-quie continuât d'exister, et que l'Egypte ne soit pas une tête de puissance. »
Affirmation des plus judicieuses. « Quant à la France, elle doit désirer nécessairement que l'Egypte soit assez forte pour ne pas tomber dans les mains d'une autre puissance, dans celles de l'Angleterre, par exemple... La France n'a pas d'allié naturel. Elle ne peut en avoir, car, pour en avoir, elle devrait abandonner un des grands intérêts qui doivent la préoccuper )>. Néanmoins, Tocqueville n'était pas d'avis que la France ne dût pas agir, loin de là. Il revenait alors à l'opinion de Lamartine et préconisait une sorte de nouvel Ancône : « Si la Russie se croit le droit de débarquer une armée sur un point quelconque de l'Empire ottoman, faites-en autant et saisissez-vous d'une position importante qu'il me serait facile de nommer. Croyez- vous qu'une pareille conduite amenât la guerre ? Pour mon compte, je ne le crois pas. Je crois que si vous faisiez seulement entendre la menace, en termes fermes et décisifs, mais avec l'intention réelle de l'exécuter, si cela devenait
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nécessaire, je dis que cette menace, avec ce caractère, suffirait, et la Russie, avant de s'engager dans une guerre contre la France et peutêtre contre l'Angleterre, y regarderait à deux fois... »
Opinion discutable ! Nous savons l'agitation qu'avait provoquée, en Europe, l'expédition française en Italie, La France ne pouvait espérer conserver une semblable occupation dans l'Empire ottoman sans être exposée aux récriminations de l'Angleterre, de la Russie et de l'Autriche et à l'hostilité de la Prusse.
L'éloquence serrée de Guizot rappela, en faveur du maintien de l'Empire ottoman « la politique éternelle de notre pays, celle d'Henri IV, de Richelieu, de Louis XÏV, de Napoléon », et il ne considérait pas cette politique comme incompatible avec la situation actuelle de l'Egypte que la France devait maintenir à tout prix. Moins conformes aux réalités, nous apparaissent son raisonnement et ses vues quant à l'Autriche et à l'Angleterre, Il déclarait que « l'Italie pesait à l'Autriche et gênait la liberté de ses mouvements, qu'elle n'avait plus la plénitude du droit de paix et de droit de guerre en Europe. »
L'Autriche^n'était-elle pas, en ce moment, à la tête de la coalition européenne contre la France de 1830 ? N'était-elle pas entièrement asservie aux décisions russes ? Qu'elle ne désirât pas la guerre, cela n'était pas douteux, les circonstances étaient faites pour la lui interdire, surtout sa situation financière, toujours précaire, depuis les guerres napoléoniennes ; mais toute extension de la France en Orient aurait inquiété l'Europe et consolidé contre nous l'alliance russo-autrichienne.
Guizot ne se trompait pas moins quand il affirmait que « l'intérêt permanent de la Grande-Bretagne était que la Russie ne dominât pas en Europe. Il y aurait donc quelque faiblesse de la part de l'Angleterre à écouter quelques intérêts commerciaux momentanés et à ne pas tourner, comme nous, tous ses efforts, vers la consolidation et le développement d'Etats indépendants qui deviendront une barrière contre les envahissements de la Russie. » L'Angleterre, il faut le dire, ne suivait que sa politique traditionnelle : empêcher l'extension de l'influence française en Orient, l'en évincer, lui susciter toutes les difficultés possibles. Cette politique unissait l'Angleterre, non seulement à l'Autriche, mais encore à la Russie, non point, certes, que cette dernière n'eût pas accepté la constitution d'un empire autonome en Egypte, mais son hostilité contre la Monarchie de juillet l'inclinait vers la politique autrichienne et anglaise dans cette même Egypte et finira par l'y associer en 1840. Même erreur de Guizot sur la politique de la Russie : « L'empereur Nicolas, disait-il, ne peut être accusé de vouloir porter atteinte à un empire existant. »
Assertion démentie formellement parles événements de 1854, de 1878,
et même par ceux de 1914 où, comme on le sait, le Tsar avait nettement réclamé Gonstantinople « la clé de sa maison ».
Guizot, plus sagement, invitait la France à avoir des flottes « prêtes à tout événement » : « Je suis partisan de la politique pacifique, disait-il, je crois que c'est la seule qui convienne aujourd'hui à la France, mais, à Dieu ne plaise, que je la veuille égoïste, à Dieu ne plaise, que tous les grands intérêts du pays soient sacrifiés à une politique pusillanime, soit au dedans, soit au dehors ; ce serait un affaiblissement matériel et un déni moral. »
Quelques mois après, devant la coalition de l'Europe, Guizot préconisait la politique de la paix à tout prix, aucune autre attitude ne pouvant être prise sans une coupable témérité.
Berryer, avec l'autorité de son talent et de sa personne, intervint dans la discussion pour remarquer que, tout en proclamant urbi et orhi la nécessité du maintien de l'Empire ottoman, les traités intervenus depuis vingt ans avaient contribué à son démembrement. « On n'a pas fait autre chose que de consacrer, de cimenter des actes successifs qui ont décomposé, démantelé, affaibli et conduit presqu'à mort l'Empire ottoman...
Un temps viendra, sans doute, où il ne sera plus possible de soustraire la Turquie à la Russie. Cette époque, il faut la reculer par tous nos efforts. ...Vous maintenez la Turquie dépouillée de ses forces, de son autorité religieuse ; vous lui dites de continuer à vivre en l'étouffant sous les conditions d'un traité onéreux, et ce n'est, après tout, qu'un cadavre que vous voulez couvrir de votre protection. » Ces pronostics, énoncés peut-être imprudemment, soulevèrent les protestations d'Odilon Barrot (1).
Mais Berryer posait nettement l'alternative à laquelle il fallait donner une solution : « Soyez à Gonstantinople, disait-il, avec le grand Seigneur, pour maintenir l'Empire ottoman et le préserver de la ruine, ou soyez à Alexandrie, avec le Pacha, pour assurer sa puissance, à laquelle manque la consécration du temps, et lorsque vous serez assis sur l'une de ces deux portes de l'Orient, vous pourrez alors faire des conditions et tenir un langage ferme et prépondérant... Que notre politique se prononce hautement pour l'un ou l'autre des intérêts en présence, qu'elle
(1) n A-t-on pu, sans une profonde, affliction, entendre se reproduire à cette tribune la pensée d'un partage en Orient ? Cette pensée est impolitique ; elle est immorale... C'est de l'intervention russe, de l'intervention active, armée, du protectorat exclusif de la Russie dans les affaires intérieures de l'Empire ottoman qu'il s'agit ; voilà le mal, le mal qu'il faut attaquer... Empêcher l'intervention armée de la Russie dans les affaires d'Orient i Je ne sais pas si vous avez le sentiment de toute la portée de la mission que vous aurez à remplir... Plus la Turquie serait faible, plus elle serait affaiblie, plus nous lui devrions secours et assistance. » Ainsi parlait Barrot.
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protège ouvertement la Turquie ou l'Egypte, ce ne sera pas dix millions que je voterai alors ; ce sera cinquante millions, s'il le faut. »
C'était la mise en demeure de prendre un parti immédiat. Si ce conseil eût été suivi, peut-être les mécomptes de 1840 eussent-ils été épargnés à la France.
Joufîroy clôtura ainsi la discussion : « Ce qui existe, déclarait-il, c'est une politique indécise d'une part, c'est le protectorat exclusif de la Russie, de l'autre. Eh bien ! la politique que nous conseillons, c'est de substituer le protectorat européen, ou, au moins, le protectorat occidental, au protectorat de la Russie... »
Tel sera, deux années plus tard, et après bien de cruelles traverses, la situation que sanctionnera un traité formel. Puisque le partage de l'Empire ottoman n'était point possible à ce moment, substituer une action collective à une action isolée, était le meilleur parti. Ce sera l'honneur de Guizot d'avoir atteint ce résultat à travers maintes complications, où la dignité même de la France était engagée. Certes, nous avions conçu de plus vastes projets : contribuer à établir une nouvelle domination en Egypte et en Syrie et y asseoir, par là même, notre influence. Notre faute fut de ne pas comprendre que, pour de tels desseins il eût fallu une France plus forte et moins suspecte à l'Europe que la France de la Monarchie de juillet. Par 287 voix contre 26, le crédit de dix millions demandé pour augmenter le nombre de nos bâtiments armés dans la Méditerranée, fut voté.
La grande majorité de ce vote fit impression sur le Corps diplomatique à Paris. « Aucune voix discordante ne s'est fait entendre et l'empressement même est manifeste d'augmenter le crédit demandé dans une large mesure pour permettre au gouvernement français de prendre une attitude imposante dans les affaires d''Orient (1). »
Pendant qu'on discutait en Occident, que se passait-il en Orient ? Une copie de l'instruction donnée à Hafîz Pacha par son gouvernement et trouvée au quartier général turc de Nézib, ne laissait plus de doute Sur les plans agressifs de la Porte, qui redoutait que Mehemet Ali ne proclamât son indépendance pendant l'été de 1839 (2). Sur tous les
(1) Lord Granville à Palmerston, 5 juillet 1839.
(2) Voici un passage de ces instructions : « Pour le bon succès de cette entreprise, il faut établir des lois rigoureuses dans ce règlement. Il sera promis des grades de Seraskier à tous les Fériks Pachas, s'ils ne trahissent et n'intriguent pas ; mais s'ils manquent à leurs devoirs, ils seront immédiatement renvoyés du service. Les Druses qui se trouvent
points, l'armée turque apparaissait hostile, obligeant le général en chef de l'armée égyptienne à se porter en avant. Un bataillon égyptien s'était laissé faire prisonnier à Antab par l'armée turque, sur l'ofîre de paiement des soldes arriérées. Les deux armées se rencontrèrent à Nézib (1), où l'armée turque essuya le plus complet désastre qu'elle eût connu depuis soixante-dix ans. Elle avait perdu quinze mille fusils, cent quarante-six canons, les deux tiers de son effectif. « Ce fut une action qu'on ne peut, en fait, appeler une bataille, toute l'armée turque ayant fui dès que la canonnade se fit entendre (2). » Hafiz Pacha, dans sa tactique imprudente, avait négligé les conseils des officiers prussiens qui l'entouraient (3). Le Sultan payait cher sa témérité. Les pronostics de Mehemet Ali et de plusieurs membres du Corps diplomatique à Constantinople ne se vérifiaient que trop : l'infériorité de l'armée ottomane, affaiblie par la désertion, le manque de cohésion et d'organisation, le défaut de tactique était patent. La nouvelle du désastre de Nézib provoqua dans toute l'Europe une émotion intense, de même, qu'en Orient, la victoire d'Ibrahim. Les populations de Syrie, peu favorables aux Egyptiens, attendaient l'issue de la lutte pour se prononcer, et avaient massacré un grand nombre de fuyards de l'armée ottomane. Un si grand succès exalta l'armée égyptienne ; si Ibrahim poursuivait sa marche en avant, tout tomberait devant lui ; les Egyptiens étaient entourés d'un prestige inouï. Cette victoire marquerait- elle l'effondrement de l'Empire turc ? Pourrait-on arriver à arrêter Ibrahim ? Le gouvernement français avait aussitôt dépêché en Egypte le pre-
dans l'armée égyptienne, les chefs des peuplades et les peuples qui sont sous la domination de Mehemet Ali, doivent être encouragés par des promesses pour embrasser notre parti. Il faut donc seconder leurs intentions et leur accorder tout ce qu'ils désirent et, pour mieux réussir dans cette entreprise, il est nécessaire qu'Hafiz Pacha porte avec lui sept ou huit mille bourses pour distribuer là où il le jugera convenable et utile. Dans l'armée de Mehemet Ali Pacha, il y a beaucoup d'employés européens par le moyen desquels on pourra connaître tous ses plans et projets. Il est nécessaire, pour être bien informé, d'envoyer auprès d'eux des espions afin que le succès de la guerre qui va s'ouvrir l'été prochain ne laisse aucun doute » (Aff. étr. fs. Egypte, juin 1839).
(1) Le capitaine Caillée était arrivé trop tard pour remplir sa mission.
(2) Lord Beauvale à Palmerston, 17 juillet 1839.
(3) L'un d'entre eux avait raconté que si l'armée d'Hafiz Pacha avait seulement tenu un peu de temps, la position était si avantageuse et l'attaque d'Ibrahim si téméraire que l'armée égyptienne eut été perdue (Bresson à Souît, 26 juillet 1839). Cela donnait une idée de ce qu'était l'armée ottomane ! Toutefois, l'armée égyptienne commit aussi des fautes, car un rapport publié quelques mois après dans la Gazette d'Augsbourg par un officier prussien au service de la Porte établissait que l'on avait compté, dans l'armée égyptienne, plusieurs milliers de déserteurs, ce qui tendait à expliquer pourquoi elle n'avait pas poursuivi sa marche en avant. Le même officier relatait qu'Ibrahim n'avait demandé que deux corvettes pour transporter en Egypte les prisonniers (Lord Russel à Palmerston, 6 novembre 1839).
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mier secrétaire de notre ambassade à Constantinople, de Larde, afin de modérer le Pacha dans son succès. Mehemet Ali avait répondu sans hésitation qu'il était persuadé qu'Ibrahim exécuterait les ordres contenus dans la lettre dont Caillée était porteur : « Vous me demandez, disait le Pacha, que mes troupes ne s'avancent pas au-delà de l'Euphrate, ou repassent ce fleuve ; je ne puis donner d'ordres à mon fils à cet égard. Le capitaine Caillée l'aura sans doute rejoint en deçà de l'Euphrate et il s'arrêtera aussitôt ; s'il ne le rencontrait qu'au delà du fleuve, il s'arrêtera également, mais ne fera pas un mouvement rétrograde. Pourquoi ? Ces populations m'accuseraient de faiblesse et pourraient agir contre moi. »
Mehemet Ali ne dissimulait pas qu'Ibrahim Pacha avait dû prendre momentanément des dispositions pour occuper Orfa et le pachalik de Diarbékir, tant que les questions qui décideraient du sort de l'Egypte n'auraient pas été réglées : celle de l'hérédité pour l'Egypte, l'Arabie et la Syrie, puis celle des limites naturelles, c'est-à-dire l'Euphrate, et, par conséquent, l'enclave qui se trouvait en deçà du fleuve.
De Larde et Cochelet, effrayés des prétentions de Mehemet Ali, lui démontraient qu'il devait se borner à occuper jusqu'à l'Euphrate, c'està-dire le territoire qu'il désirait obtenir. La présence de ses troupes dans le Diarbékir ne ferait-elle pas éclater des soulèvements et amener une guerre eui'opéenne ? Mehemet Ali répondit évasivement. Toutefois, ayant appris que l'Angleterre craignait une entreprise de sa part sur Bagdad (c'était toujours la grande crainte anglaise), il donnait l'assurance qu'il n'avait jamais eu l'intention de faire occuper cette ville, ni Bassorah, par ses troupes, ni de s'emparer de ces lieux.
Les craintes n'en restaient pas moins vives dans les chancelleries. Le maréchal Soult avait lu à lord Granville la note qu'il se proposait d'adresser à la Porte pour demander que la flotte française pût passer les Dardanelles au cas où l'armée égyptienne approcherait de Constantinople : « Son Excellence espère fermement que le gouvernement anglais donnera à lord Ponsonby des instructions identiques pour l'admission de la flotte britannique dans les Dardanelles et que ces deux notes seront présentées en même temps (1). « Le prince de Metternich se montrait désireux de voir la flotte autrichienne coopérer avec les flottes française et anglaise dans la Méditerranée (2). Palmerston,
(1) Lord Granville à Palmerston, 8 juillet 1839,
(2) Le 21 juin, Metternich avait écrit au comte de Ficquelmont, Il annonçait (malgré la crainte visible qu'il avait des Russes) la présence du pavillon autrichien dans la flotte combinée anglo-française, et cela » sans trop de timidité » (Sainte-Aulaire à Soult, 27 juin 1839).
tout en approuvant cette combinaison, laissait percer son désir de ménager la Turquie. C'est ce qui ressort d'une lettre privée qu'il adressait à Granville, au début de juillet 1839 : «le ton de la communication du gouvernement français envers le gouvernement ottoman était trop dur et trop blessant, et il serait meilleur pour le progrès de notre objectif commun que le langage tenu à la Porte fût plus conciliant. » Soult avait aussitôt déféré à cette demande et écrit à l'amiral Roussin de se concerter avec Ponsonby avant de présenter sa note au Reiss Efîendi, et d'en adoucir la forme (1).
L'escadre anglaise, composée de sept vaisseaux, deux frégates, une corvette, deux bricks et un bateau à vapeur, avait quitté Malte le 2 juillet, se dirigeant vers l'Egypte. Les nouvelles de Russie étaient, d'autre part, satisfaisantes. Le Tsar acquiesçait pleinement aux mesures des puissances pour protéger et maintenir l'intégrité et l'indépendance de l'Empire ottoman. Ribeaupierre, agent russe, après une visite à Postdam, venait de quitter Berlin; le roi de Prusse lui avait parlé, à trois reprises différentes, de la prof onde satisfaction que lui causaient les vues modérées de la Russie (2). « Le baron de Werther, écrivait à Palmerston le ministre anglais à Berlin, m'a exprimé sa satisfaction sur le langage tenu par la Russie et a conclu en disant que cette question serait placée par toutes les parties entre les mains du gouvernement britannique. La Prusse ne prendra pas d'autre parti que celui de conseiller le maintien de la paix (3). »
(1) Lord Granville à Palmerston, 12 juillet 1839.
(2) Lord W, Russell à Palmerston, 3 juillet 1839.
Lord Beauvale, ambassadeur anglais à Vienne, écrivait, de son côté ; « La Russiej en ce moment, poursuit franchement la même conduite que nous à l'égard de l'Empire turc. Toutefois, le prince de Metternich remarque qu'une éventualité a échappé à Saint- Pétersbourg, c'est celle où toutes les précautions ne suffiraient pas à préserver "Constantinople d'une attaque, auquel cas, le prince, adoptant nos vues à cet égard, a proposé que les armements français et anglais seraient unis à ceux de la Russie, l'Autriche joignant sa flotte à nos puissantes escadres » (Lord Beauvale à lord Palmerston, 30 juin 1839). Quoi qu'il en soit, par une dépêche en date du 13 juillet, Palmerston chargeait Beauvale de remercier chaleureusement Metternich de l'ordre donné à l'escadre autrichienne ayant à son bord un archiduc, de se joindre à l'escadre anglaise et de se placer sous les ordres de Sir R. Stopford. Palmerston, après certaines réticences, se ralliait aussi à l'idée émise par le Cabinet de Paris de voir les escadres russes coopérer avec les autres en Syrie (Bourqueney à Soult, 18 juillet 1839). En même temps, Palmerston prévenait les lords de l'Amirauté que lord Ponsonby et l'amiral Roussin avaient reçu des ordres pour oiïrir l'aide militaire franco-anglaise au Sultan, à Constantinople même si besoin en était (13 juillet 1839). Mais Palmerston, bien qu'inclinant déjà, nous l'avons vu, à ne pas repousser les avances russes, spécifiait pourtant que « si les amiraux, ambassadeurs et ministres d'Angleterre,de France et d'Autriche s'accordaient sur quelque moyen d'action, le désaccord des amiraux et ministres russes ne devrait pas empêcher ce qui apparaît devoir être nécessaire ou urgent d'être fait » (15 juillet 1839, Record Office), Palmerston maintenait donc encore, officiellement du moins, l'accord franco-anglais.
(3) Lord W. Russell à Palmerston, 3 juillet 1839.
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Ainsi se dessinait la tendance des puissances à acquiescer à la politique anglaise, qui en retirait une singulière force ; mais certains points des dépêches lues par Ribeaupierre à lord W. Russell et communiqués par celui-ci à Palmerston, avaient suscité, chez le ministre, certaines critiques. Le gouvernement russe, pour affaiblir encore l'Empire ottoman — tout en paraissant le soutenir — proposait, en cas de succès marqués de Mehemet Ali, de laisser les Egyptiens en possession d'Orfa et de Diarbékir ; Palmerston avait protesté contre cette manière de voir ; à aucun prix, le gouvernement anglais ne pouvait admettre que l'accès du golfe Persique fût fermé, ou même entravé par un adversaire de la Porte. Dans l'intérêt anglais, ces parages devaient être libres: « Diarbékir est la clef centrale de l' Asie-Mineure et quiconque possédera militairement ce poste commandera à toute la contrée. Une armée turque à Diarbékir est également bien placée pour défendre l'approche de Constantinople contre un ennemi s'avançant d'Alep à travers le Taurus. Mais si ce poste était pris aux Turcs et donné aux Egyptiens, ces derniers auraient, pour attaquer, tous les moyens que les premiers ont maintenant pour se défendre. Bagdad tomberait immédiatement ; toute communication entre elle et Constantinople serait coupée, et si jamais il arrivait que la Russie et Mehemet Ali coopèrent contre le Sultan, les forces russes de Gumri, jointes aux troupes de Mehemet Ali à Diarbékir, balayeraient toute l'étendue de l' Asie-Mineure (1).»
Palmerston, après avoir prié lord Clauricarde de remercier le gouvernement russe pour ses communications et « apprécié la confiance témoignée au Cabinet britannique par le Cabinet russe » (2), lui déclarait : « Mehemet Ali ne maintiendrait pas son autorité en Syrie sans des forces considérables, et le Sultan serait nécessairement obligé d'avoir des forces égales à Diarbékir et dans tout le voisinage. Chaque parti soupçonnerait l'autre d'augmenter secrètement ses forces et, probablement, leur mutuelle suspicion serait également fondée. En très peu de temps, les deux armées se trouveraient de nouveau en présence et la pacification devrait être entreprise de nouveau. C'est pourquoi, le seul arrangement qui pourrait assurer la paix future serait l'évacuation de la Syrie par Mehemet Ali et le retour de ses autorités civiles et militaire» en Egypte. De cette façon, le désert s'interposerait entre les deux parties et les chances d'un conflit européen seraient presqu'entièrement prévenues. Mais Mehemet Ali demanderait justement quelque avantage compensant une telle concession, et le gouvernement britannique pense que ce pourrait être le paôhalik d'Egypte, héréditaire dans sa
(1) Lord Palmerston à îord W. Russell, 9 juillet 1839.
(2) 9 juillet 1839,
famille... Si le gouvernement russe voulait entrer dans ces vues générales, il n'y a pas de doute que l'expression d'une telle opinion émanant de lui, porterait avec elle tout le poids que lui donne sa position en cette question. Si les cinq puissances arrivent à une commune conclusion, il est raisonnable de supposer que les avertissements de leurs représentants à Constantinople et à Alexandrie préviendraient les résistances qui pourraient être opposées des deux côtés, et un tel arrangement serait le plus sûr moyen de maintenir la paix de l'Europe (1). »
On voit combien cette question de Syrie occupait le gouvernement anglais.
L'imminence de la mort du Sultan compliquait singulièrement les choses. « Quel effet produira cette mort, se demandait lord Palmerston ? Il semble qu'elle amènerait, au premier moment, une cessation de» hostilités, car les deux armées attendront naturellement pour voir ce qui surviendra à Constantinople et quelle sera la politique du nouveau souverain (2). » Aussi Palmerston réclamait-il une déclaration solennelle des cinq puissances en faveur de l'indépendance et de l'intégrité de l'Empire ottoman.
Le 30 juin, six jours après la vataille de Nézib, l'Europe apprenait la mort du Sultan. Quelles conjonctures pourraient amener l'avènement au trône d'un prince de 17 ans ? (3) L'Autriche si rapprochée
(1) Lord Palmerston à lord Clauricarde, 9 juillet 1839.
(2) Lord Palmerston à lord Beauvale, 13 juillet 1839.
(8) Il n'y avait pas à se le dissimuler, la mort éventuelle du Sultan suscitait toute l'attention de Mehemet Ali, qui redoutait une insurrection à Constantinople. Il ne cachait pas à Cochelet, notre agent au Caire, que si les Russes occupaient le Bosphore, il marcherait avec toute son armée sur l'Anatolie et la capitale, et se poserait en défenseur de l'Islamisme. Mais cette attitude ne provoquerait-elle pas aussitôt un soulèvement aux Indes et en Algérie ?
Pourtant, l'un des premiers actes du nouveau Sultan était assez rassurant. Sur son ordre, le ministre des Affaires étrangères ottoman avait réuni les représentants des puissances et leur avait fait part du désir formel du Sultan de mettre fin aux hostilités avec le pacha d'Egypte. Il lui avait donc fait offrir l'hérédité de l'Egypte à la condition qu'il renonçât à la Syrie. Dans sa lettre à Mehemet Ali, le grand Vizir disait : (5 juillet 1839, Record Office, Londres) « Nous espérons que sous les auspices du très majestueux Sultan régnant, notre Seigneur, les populations de toutes les parties de l'Empire jouiront de la plus grande tranquillité ; mais il est clair que la réalisation de cet espoir dépend de l'union, parmi les Musulmans. C'est pourquoi il faut, d'après la prudence et la sagesse qui vous caractérisent, et conformément aux ordres de S. H., que le passé soit enseveli dans l'oubli et que votre Excellence retire ses armées et mette désormais ses soins à maintenir cette union. » Il était assez habile, de la part du Sultant, d'invoquer l'union des musulmans et bien entendu, dans sa pensée intime, cette union était contre les chrétiens, au nom de la solidarité des intérêts islamiques. Mehemet Ali était déjà si fortement engagé dans une autre voie que cette thèse ne devait pas beaucoup le toucher.
Quoi qu'il en soit, le principe de l'hérédité de l'Egypte pour Mehemet Ali, à l'exclusion de la Syrie, était celui de l'Autriche et de l'Angleterre qui devaient se trouver
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de l'Orient, dont elle recevait toutes les répercussions, n'était pas la moins inquiète. Autant qu'à l'Angleterre une déclaration officielle et collective relative à l'intégrité et à l'indépendance de l'Empire ottoman lui semblait nécessaire (1). La France et l'Angleterre, pour parer au danger russe, venaient de faire remettre une note à la Porte demandant formellement que, dans le cas où les Russes seraient appelés à Constantinople, le passage des Dardanelles fût aussi ouvert aux escadres franco-anglaises (2). Là encore, l'Angleterre semblait soucieuse de ménager plus la Porte que la France. Elle se plaignait que la note de la France fût conçue en termes moins courtois que celle de l'Angleterre et qu'elle pourrait blesser « l'orgueil susceptible du Sultan (3) ». Aussi insistait -t- elle pour obtenir quelques modifications. En dehors de ces questions de forme, le Cabinet français était pleinement d'accord avec le gouvernement britannique sur la question fondamentale de la proclamation de l'intégrité et de l'indépendance de l'Empire ottoman (4).
d'accord pour le soutenir : « Mehemet Ali ne peut réclamer aucune faveur nouvelle des cinq puissances du fait d'une bataille livrée malgré les déclarations formelles et réitérées de ces puissances » (Palmerston à Granville, 30 juillet 1839).
(1) On sait que l'Autriche demandait que Vienne fût le centre des pourparlers. La Prusse n'y faisait pas d'objections ; l'Angleterre y refusait son agrément et la Russie ne se souciait pas d'une conférence qui aurait donné une réelle prépondérance à l'Autriche et posé entière la question ottomane. L'Autriche, qui sentait cette objection; avait eu soin de ne pas prononcer le nom de Congrès, ni de Conférence. Metternich suivait sa coutumière politique à double face et parlait maintenant « d'une réunion diplomatique ». C'était jouer sur les mots (V. Sainte-Aulaire à SovJt, 20 juillet 1839).
Pour le choix de Vienne, c'est encore la France qui avait montré le plus d'empressement.
(2) Metternich, sondé sur celte question, avait éludé une réponse catégorique, afin de ménager la Russie ; mais il avait affirmé qu'il n'admettrait jamais le patronage exclusif d'une seule puissance sur l'Empire ottoman (Soult à Bresson, 17 juillet 1839). En somme, à travers ses artifices, le prince de Metternich n'avait qu'un désir : complaire à Pétersbourg ! La Prusse adoptait un système identique, elle ne voulait pas s'écarter du Cabinet de Vienne, mais elle continuait à porter ses regards vers la Russie : « Je disais à M. de Werther : du moins le ministre de Prusse agira, à cet égard, comme rinternonce. Il n'a même pas voulu s'engager jusque-là. II s'attacherait sans doute ici, de préférence, à l'idée de M. de Metternich, de nous faire inviter par le Cabinet de Saint- Pétersbourg à entrer par les Dardanelles, en même temps que l'escadre russe par le Bosphore. Je suppose que l'apparition du pavillon autrichien dans la mer de Marmara est à ce prix. Mais en vertu de quel droit, à quel titre, l'empereur Nicolas prendrait-il sur lui de nous faire cette invitation ? En vertu du traité d'Unkiar Skelessi, contre lequel nous avons protesté ? » (Bresson à Soult, 26 juillet 1839).
(3) Soult à Barante ,12 juillet 1839.
(4) Le Cabinet impérial de Russie se déciderait, sans doute, à faire contre mauvaise fortune bon cœur, mais, à l'heure actuelle, ses vœux se portaient vers un accord direct entre le Sultan et le Pacha, afin d'éviter que l'intégrité de l'Empire ottoman se trouvât placée sous la garantie commune des puissances : a La marche du Cabinet russe va être dirigée vers ce résultat, non pas avec une façon évidente, mais avec une volonté per-
« Le gouvernement du Roi croit que les Cabinets feraient quelque chose d'important pour le rétablissement de la paix en constatant, dans des documents écrits qu'ils se communiqueraient réciproquement, et qui nécessairement ne tarderaient pas à avoir une publicité plus ou moins complète, l'exposé des intentions que je viens de rappeler (1). »
Le 22 juillet, Palmerston répondait à Bourqueney : « J'ai à vous ■exprimer la grande satisfaction avec laquelle le gouvernement de Sa Majesté a reçu cette communication et je ne perds pas un instant pour vous autoriser à assurer votre gouvernement que le Cabinet britannique, comme celui de France, désire également le maintien de l'intégrité et de l'indépendance de l'Empire ottoman sous sa dynastie actuelle. Il est prêt à user de son influence et de tous ses moyens d'action à l'effet de maintenir cet élément essentiel de l'équilibre européen. » a II n'est pas douteux, ajoutait-il quelques jours après (2), que la parfaite union de la France et de l'Angleterre affermira l'Autriche dans la voie où elle-même s'engagea la première.
La Prusse marchera avec l'Autriche et il est impossible que l'Autriche refuse de concourir aux vues adoptées par les autres puissances (3).» Le Cabinet de Paris en jugeait de même : un concert des puissances était nécessaire « pour contenir la Russie et l'habituer à traiter en commun les affaires orientales (4) ». (Soult à Bourqueney, 26 fuillet 1839).
Mais le désaccord entre le gouvernement français et les autres puissances apparaissait, compliquant gravement la situation. Soult écrivait à Bourquenej'-, le 26 juillet, que si les consuls à Alexandrie devaient montrer leur parfait accord pour « faire sentir au Mce-roi que quels
sonnelle, mais par voie de délai, en ne répondant point, ou en répondant incomplètement » (Barante à Soult, 27 Juillet 1839).
L'Angleterre demandait,- en outre, nettement l'application d'un autre principe : la fermeture des détroits entre la Méditerranée et la mer Noire aux vaisseaux de guerre pendant que la Turquie serait en paix. » Le maréchal Soult a exprimé sa parfaite entente avec nous sur cette question, déclarait lord Granvillé (Lettre à Palmerston du 19 juillet 1839), et il a souligné l'expression de « cas exceptionnel », qu'il a employée, en me parlant de l'avantage de manifester en ce moment l'unanimité des grandes puissances européennes sur les affaires de Turquie et d'Egypte par la jonction de l'escadre russe avec celles combinées de France, d'Angleterre et d'Autriche, me montrant ainsi qu'il était contraire à l'ouverture des détroits de Constantinople au passage des vaisseaux de guerre. »
(1) Soult à Barante, 17 juillet 1839.
(2) 30 juillet, Lettre à Granville.
(3) Id.
(4) La Porte nourrissait le même désir. Dans le courant de juillet, Noury Effendi avait convoqué ensemble les envoyés des cinq puissances à Constantinople et leur avait communiqué un plan de règlement pour les difficultés existant entre le Sultan et le Pacha. Ce plan était le même que celui de lord Palmerston : « Ces nouvelles semblent avoir causé beaucoup de plaisir à Nesseirode » (Lord Clauricarde à Palmerston, 27 juillet 1889).
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que soient les avantages qu'il venait d'obtenir, il risquerait de les compromettre en voulant les pousser trop loin et que, s'il prétendait, dans quelque forme ou sous quelque prétexte que ce fût, arracher au Sultan des conditions incompatibles avec sa dignité et la sûreté de son trône, l'Europe entière interviendrait pour s'y opposer... Il y aurait cependant de l'affectation à paraître croire qu'après le succès que vient de lui procurer la folle conduite de la Porte, le pacha n'a rien à attendre de plus, que ce qu'il était en droit de demander auparavant. Si le Vice-roi acquerrait la conviction qu'il ne doit rien espérer de l'équité des puissances, il se révolterait contre leurs représentations impérieuses et son irritation pourrait amener, d'un moment à l'autre, des conséquences, dont la seule possibilité est de nature à effrayer tout esprit prévoyant. » Ainsi la France réclamait, dès maintenant^ pour Mehemet Ali, autre chose que l'hérédité de l'Egypte. Le gouvernement avait à tenir compte de l'opinion publique qui était nettement sympathic^ue au Pacha ; notre politique antérieure nous poussait aussi dans cette voie qui allait nous aliéner les autres Cabinets et les unir contre nous. Ils laissaient clairement entendre qu'ils ne souffriraient pas que Mehemet Ali eût plus que l'hérédité de l'Egypte: « Les résultats de la bataille de Nézib ne peuvent diminuer la force des considérations politiques qui ont conduit les puissances à penser que l'évacuation de la SjTie par Mehemet Ali est indispensable pour la sécurité de l'Empire ottoman et le maintien de la paix de l'Europe (1). » « Si la possession de la Syrie devait avoir pour but de rendre Mehemet Ali dangereusement fort au regard du sultan Mahmoud, souverain énergique et expérimenté, il serait encore plus redoutable en présence d'un souverain mineur, accablé par la défaite et la dispersion de son armée, ainsi que par la défection de sa flotte (2). »
Nous nous engagions donc dans une voie où nous allions nous trouver seuls (3). D'ailleurs, nous avions cherché à établir une sorte d'équilibre de pouvoirs entre le Sultan et Mehemet Ali, ce qui soulevait les
(1) Lord Palmerston à lord Beauvale, 26 juillet 1839.
(2) Id., 1" août 1839.
(3) Nos agents en Europe avaient dû se défendre contre les insinuations notamment de l'Autriche, qui reprochait à la France sa partialité pour Mehemet Ali, oubliant que la France avait menacé le Pacha lorsqu'il avait voulu troubler la paix, s'était ensuite efforcée d'arrêter les hostilités, et s'était enfin associée à la demande autrichienne sur le maintien de l'intégrité de l'Empire ottoman. On oubliait aussi, qu'en 1827, nous iivionSj aux applaudissements de l'Europe, pris des mesures pour mettre un terme à la guerre qui, depuis dix ans, désolait la Grèce. A l'accusation portée contre la France de prendre parti pour le Pacha, Soult répondait : « Je conçois la préoccupa tion qui engage M. de Metternich à nous recommander, avec tant d'insistance , de ménager la dignité et la suprématie de la Porte ; mais un homme d'État d'une aussi haute intelligence et d'une expérience aussi consommée, ne peut penser que, dans la vaine espérance de rétablir, par l'artifice des mots.ce qu'a détruit ou altéré la force
protestations des autres Cours : « Nous regardons le Sultan comme le souverain et Mehemet Ali comme le vassal, les droits de Mehemet Ali sont viagers, tandis que ceux de la Porte sont permanents... Plus les Cabinets sauront ménager les susceptibilités ottomanes, mieux ils se feront comprendre par le Divan, et plus ils prendront soin d'élever la position du Sultan, plus ils faciliteront l'entente avec Mehemet Ali... Le premier besoin pour le gouvernement ottoman sera de ne point avoir à maintenir une armée nombreuse en Asie-Mineure pour sm^veiller celle que, dans des intentions mêmes pacifiques, Mehemet Ali serait toujours obligé d'entretenir en Syrie pour y retenir dans l'obéissance les populations si fortement remuées (1). » A cela, Soult objectait : « Tenir un même langage à deux adversaires, dont l'un vient de violer des engagements contractés en quelque sorte sous la garantie de l'Europe, tandis que l'autre s'est si soigneusement abstenu, dans ces derniers temps, de la moindre apparence de provocation, ce n'est certainement pas montrer qu'on les place sur la même ligne (2). )>
L'Angleterre envisageait même, en cas de refus de Mehemet Ali, de céder la Syrie, Candie et l'Arabie à la Porte (3), la possibilité de mesures coercitives contre lui. Une telle extrémité devait- elle effrayer le Pacha ? « On peut à peine supposer qu'un homme aussi prévoyant et sagace que Mehemet Ali, accoutumé à calculer les chances, à peser les moyens respectifs, à esquiver les moindres risques, pourrait se persuader qu'il est capable de tenir tête, tout seul, aux cinq puissances et à la Porte unies et qu'il préférera à l'inévitable ruine d'une telle lutte, jouir des avantages que les cinq puissances veulent lui assurer (4). »
-des choses, il soit à propos de pousser les ménagements jusqu'au point où ils ôteraient à l'action de la politique toute force et toute p-nssance » (Soult à Sainte-Aulaire. 30 juillet 1839).
Mais, suivons de nouveau la tactique russe : « Nesselrode a discuté avec moi la possibilité que la France désirât de meilleures conditions que celles offertes au Pacha d'Egypte, et particulièrement la conservation par lui de Saint-Jean d'Acre ; mais il dit que les conditions précises et finales qui seront imposées dépendent du gouvernement de Sa Majesté » (Lord Clauricarde à Palmerston, 27 juillet 1839).
La Russie, tout en déclarant qu'une petite partie de la Syrie pourrait être laissée au Pacha, ne refuserait donc pas son assentiment à ce que la plus grande part lui fût retirée. Nous verrons ci-dessous que la Russie elle-même avait, à cause des lieux saints, des visées sur la Palestine. Il n'était pas pour lui déplaire de voir l'Empire ottoman s'effriter dans ces parages.
(1) Metternich à Appony. 11 et 13 juillet 1839.
(2) Soult à Sainte-Aulaire, 13 juillet 1839.
(3) Ce qui prouvait bien, dans cette question de Syrie, le parti pris de l'Angleterre, c'est que le colonel Campbell avouait, le 27 juillet, à Palmerston que si « la Porte obtenait maintenant la possession de la Syrie sur les mêmes bases qu'avant son occupation par Mehemet Ali, ce pays serait, pendant de nombreuses années, livré à l'anarchie et à la misère ; tout le commerce européen serait rendu impossible... Je garantirais bien moi-même, ajoutait-il, la véracité de cette opinion » {Record Office).
(k) Lord Palmerston à Beauvale, 1^' août 1839.
94 Lk CRISE d'orient de 1839 a 1841 et l'europe
Palmeraton passait à la menace ; « Si Mehemet Ali résistait, un peu de réflexion suffirait à lui montrer quels larges moyens de coercition possèdent les cinq puissances, La flotte de Mehemet Ali, ses communications avec la Syrie, son commerce maritime , ses trésors sont tous à la merci des escadres combinées. Cent de ses bâtiments de commerce, sous le pavillon égyptien, naviguent dans la Méditerranée ; ils sont presque tous la propriété personnelle du Pacha, car il monopolise le commerce de l'Egypte et de ses productions. Tous, ils seraient ou bloqués dans Alexandrie, ou capturés par les alliés (1). »
On voit combien notre agent à Londres se trompait lorsqu'il disait que l'Angleterre ne faisait pas de la rétrocession de la Syrie une condition sine qua non (2). Palmerston, infligeait un démenti cruel à ses précédentes appréciations : « Plus je réfléchis à cette question d'Orient, disait-il, plus j'arrive à cette conclusion que la France et l'Angleterre ne peuvent que vouloir identiquement la même chose : la sécurité, la force de l'Empire ottoman. Eh bien ! cet objet, nous ne l'obtiendrons qu'en séparant le Sultan de son vassal par le désert ; que Mehemet Ali reste maître de son Egypte, qu'il y obtienne l'hérédité, qui a fait le but constant de ses efforts, mais qu'il n'y ait plus de collision possible et pas de voisinage entre ces deux puissances rivales » C'était clair ! (30 juillet 1839).
Nesselrode, bien qu'avec certaines réticences, semblait maintenant se rallier aux vues de l'Angleterre et se prononçait pour la rétrocession de la Syrie au Sultan, moyennant l'hérédité de l'Egypte pour la famille de Mehemet Ali (3). Il préconisait aussi une action commune, et Ficquelmont, sur le point de quitter Saint-Pétersbourg, disait à Barante : « Je vais m'en aller content et l'esprit en repos ; tout est en bon train dans cette grande affaire qui pouvait être si funeste à l'Europe. Le point capital, le fait auquel doivent se rattacher tous les autres, c'est qu'il soit entendu et reconnu que les questions d'Orient seront trai-tées en commun (4). »
Barante pénétrait bien la politique ruse lorsqu'il écrivait, le 13 juillet, à Soult : « Le Cabinet de Vienne s'est montré habile dans tout ceci et a bien su s'y prendre pour agir sur la Russie dont les dispositions intimes lui étaient mieux connues qu'elles ne le sont à Paris. En présentant ces vues à Pétersbourg, après les avoir communiquées à la France et à ^l'Angleterre, il pouvait blesser quelque peu l'orgueil de l'Empereur, mais il laissait, par là, entrevoir, sans pourtant en faire une menace, la
(1) Lord Palmerston à lord Beauvaîe, !•' août 1839.
(2) Bourqueney à Soult, 27 juillet 1839.
(3) Nesselrode à Medem, 13 juillet 1839.
(4) Barante à Soult, 13 juillet 1839.
possibilité d'une délibération dont la Russie ne ferait point partie. En même temps, M. de Ficquelmont palliait de son mieux ce que ce procédé pouvait avoir d'irritant, en expliquant que le prince de Metternich aurait dû aller au plus pressé, s'adresser aux deux puissances qui, en ce moment, semblaient portées à agir ; que, d'ailleurs, les embarras qu'elles trouvaient dans leur forme de gouvernement exigeaient des ménagements et le soin de ne pas cabrer d'avance l'opinion publique en faisant arriver l'initiative des deux Cours de Vienne et de Saint- Pétersbourg..., Bonnes ou mauvaises, ces excuses ont été bien reçues. Cet abandon complet d'une prétention si hautement proclamée du principe de la politique russe, cet aveu que la question turque était, non pas russe, mais européenne, se sont accom.plis de la façon la plus facile, la plus calme, la plus simple... L'amour-propre national n'a pas fait entendre une réclamation. »
D'autre part, Ficquelm'ont, au fait de la politique russe, disait : « La Russie craint plus qu'elle ne désire d'envoyer des troupes à Constantinople et pense que, même si elle les envoyait, cette circonstance ne lui donnerait ni plus de force, ni plus d'influence dans les négociations (1). »
La Russie pouvait-elle, sans crainte, envisager une guerre ? Les rapports des agents étrangers dans les principales capitales de l'Europe établissent que, malgré son immense étendue, la Russie n'était pas formée, que ce grand corps se mouvait difficilement (2).
(1) Bavante à Soiilt, 13 juillet 1889.
<2) Le 28 avril 1831, Luxbourg, agent bavarois à Berlin, écrivait au roi de Bavière : « Ce qu'il y a de plus sûr est que le crédit politique du Cabinet de Saint-Pétersbourg, sa grandeur morale surtout et l'idée qu'on s'était formée, depuis 1814, de sa puissance n>ilitaire, ont reçu, en dernier lieu, de cruels échecs. ...Environné de flatteurs et d'officiers de Cour, l'empereur Nicolas a été induit en erreur par des rapports faux et mensongers. Mais où trouver de fidèles serviteurs, des hommes intègres, dans un pays où la vérité n'a aucun moyen de pénétrer jusqu'au trône? y {Archives d' Etat à Munich) . Qui mieux que les Allemands connaissait l'état de la Russie ? Un de nos meilleurs agents diplomatiques, Bourgoing, l'appréciait ainsi : « J'ai vu par moi-même l'armée russe pendant la campagne de 1828 qui tenait toute l'Europe attentive ; elle faillit échouer par défaut de forces suffisantes, et cependant alors, la garde impériale avait été mandée de Pétersbourg et avait dû traverser l'Europe du nord au midi pour arriver à Varna s (Bourgoing à Soult, 16 août 1839). La Russie n'avait-elle pas, en 1839, à surveiller la Pologne, la Perse, la Géorgie, l'Afghanistan? Ne se vantait-elle pas constamment de surveiller l'Occident et la France révolutionnaire, et les populations du Caucase ne lui donnaient-elles pas aussi les plus vives préoccupations ? Tout récemment, il lui avait fallu un corps de plus de dix mille hommes, non pour soumettre les Lesghis, mais pour les refouler dans leurs gorges sauvages. Et il y en avait bien d'autres de la sorte. Le Caucase allait être pour la Russie un véritable gouffre d'hommes. Sur de nombreux points de l'Orient, son attention devait donc être des plus soutenue, sans même parler de l'Occident : « II y a trois jours qu'à laparade, l'empereur de Russie a dit à l'ambassadeur d'Autriche que très prochainement, une communication serait faite aux grandes puissances pour faire connaître ses intentions trop
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La Prusse elle-même, qui avait accepté l'idée d'une rétrocession seulement partielle de la Syrie par Mehemet Ali, faisait maintenant machine en arrière devant les volontés des autres Cours. ; « Tâchez donc d'obtenir qu'à Paris on ne considère pas autant Mehemet Ali comme puissance et qu'on ne voie en lui qu'un sujet rebelle. » Ainsi parlait Werther à Bresson, le 24 juillet 1839. Peu après, dans une lettre que ce ministre adressait à Bocquelberg, son agent à Vienne, il lui disait : « Nous aimons à penser que les Cabinets sont d'accord sur les avantages du centre d'entente à établir et qu'ils adopteront pour leurs délibérations la forme dont M. le prince de Metternich a si bien montré la nécessité (1). »
La Prusse suivait de près les affaires de France, cet éternel sujet de crainte des puissances sous la Monarchie de juillet qui la rapprochait du Cabinet russe. On lui mandait que le parti républicain devenait chaque jour plus dangereux et plus entreprenant (2) ; l'action des sociétés secrètes l'effrayait. Certaines feuilles allemandes faisaient montre d'acrimonie envers la France ; « Les feuilles allemandes les plus libérales ne manquent jamais une occasion de déverser le blâme sur notre état social ; mais dans l'attaque qui vient de partir de la tribune de Carlsruhe, V absurdité le dispute à V insolence. A propos du renouvellement du bail des jeux de Baden-Baden, un député a dit : « Tandis que dans un grand pays voisin qui ne se distingue pas par sa moralité, on a aboli la loterie et les jeux, nous voyons se perpétuer chez nous le privilège d'une banque de jeux (3). » Dans le grand-duché de Bade, on attaquait à la tribune les institutions françaises. Et c'est dans un tel moment que paraissait en France une brochure assez maladroite, intitulée Idées napoléoniennes ^ « La prétention de présenter le règne de Napoléon comme l'épopée d'une ère de prospérité et de liberté réelles heurta le bon sens germanique et réveilla de vieilles antipathies (4). » Nous savons l'irritation que provoquait en Allemagne le nom seul de Napoléon.
méconnues, et qu'il voulait qu'on ne lui imputât plus la prétention de régler les affaires de Turquie sans le concours de l'Europe » (Barante à Soult, 14 juillet 1839).
Cependant, un oukase de l'empereur Nicolas, en date du 20 juillet, daté de l'île de Yelaguine, ordonnait la levée d'un contingent extraordinaire de deux cent soixantequinze mille hommes, et on écrivait de Saint-Pétersbourg 3M Commerce à la date du 1er août : « L'élévation du chiffre proportionnel des recrues semble indiquer que l'attitude actuelle de la Russie n'est rien moins que rassurante pour le maintien du statu quo pacifique dans le monde. » Mais la Russie se prévalait du traité d'Unkiar Skelessi, excellent paravent pour couvrir le mauvais effet produit par des préparatifs militaires importants.
(1) 27 juillet 1839.
(2) Bresson à Soult, 31 juillet 1839.
(3) Bourgoing à Soult, 25 juillet 1839.
(4) Bourgoing à Soult, 16 août 1839.
Les souvenirs de 1807 à 1813 pesaient encore et pèseront peutêtre éternellement contre la France (1). Terrible responsabilité pour celui qui a préparé l'unité allemande ! Dans les pays d'outre- Rhin, le nom de Napoléon sonne comme un cliquetis d'armes. Il signifie : Sus à la France.
L'empereur de Russie était, disait-on, opposé à ce qu'on négociât à Vienne, ce qui serait blesser le Sultan. Il préférait que l'affaire se suivît et se traitât à Constantinople entre le Divan et les représentants alliés C'était toujours ta politique de ménagements pour la Porte. La Russie manifestait aussi, après avoir longtemps fait attendre sa réponse, la plus vive répugnance à envoyer une escadre dans la Méditerranée pour coopérer avec les escadres française, et anglaise, et développait artificieusement les « raisons de confiance envers les gouvernements anglais et français qui la décideraient à ne pas y obtempérer (2) ». Bresson qualifiait cette conduite de « calcul bien habile, peut-être bien perfide (3) ». Ce qui démontrait les calculs russes, c'est que le ministre du Tsar à Berlin distinguait entre l'engagement de ne pas s'approprier aucune partie de V Empire ottoman et celui de maintenir son intégrité: « L'Empereur souscrit sans hésiter le premier, mais le second peut entraîner bien loin... Les obligations qu'une clause pareille imposerait à la Russie qui touche au territoire ottoman par tant de points et qui pourrait être sommée, le cas échéant, fréquemment, de la mettre à exécution, sont de nature à appeler de longues et mûres réflexions de sa part, avant de se lier absolument (4). »
Equivoque, ambiguité, tels étaient les moyens russes. « Ceux qui connaissent les Russes sont persuadés que s'ils étaient encouragés par là pensée qu'on les laissera faire, ils ne manqueraient pas de prendre de nouveau l'avantage qui s'offre à eux ; mais que, par contre, s'ils étaient certains que des forces suffisantes les attendraient à l'entrée du Bosphore, ils ne s'exposeraient pas à une lutte si évidemment dangereuse pour eux, qu'ils auraient recours aux négociations et que, de cette façon, tout se passerait paisiblament (5). »
(1) Déjà, dès 1832, au lendemain « des trois glorieuses » les démarches faites par le gouvernement français auprès des Cours secondaires allemandes au sujet des déclarations de Francfort, avaient soulevé les protestations des Etats allemands et spécialement de la Bavière : «Xe gouvernement français' se rappelle que Louis XIV a divisé V Allemagne pour V affaiblir à son profit, et, Bonaparte, pour V asservir à son sceptre, et il essaie d'entrer dans la même route... Il ne faut pas lui permettre de se méprendre un moment sur la ligne de conduite que la fédération tiendrait si la propagande et la licence dç.la presse parvenaient à exciter des troubles sérieux dans quelque partie de l'Allemagne » (De Bray, agent bavarois à Vienne, au roi de Bavière, 8 mai 1832).
(2) Bresson à Soult, 31 juillet 1839..
(3) M, 2 août 1839,
(4) Id.
(5) Bourgoing à Soult, 3 août 1839.
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On sut que le feld-maréchal de Wittgensteiu, le plus populaire de tous les officiers généraux russes, avait été envoyé dans le Midi. A Odessa, il avait passé la revue de quinze mille hommes qu'il avait excités au combat (1).
Soudain éclata une nouvelle presque incroyable. Le capitan Pacha,, commandant des forces navales turques, s'était déclaré, avec sa flotte, en état d'insurrection contre la Porte, alléguant que le gouvernement ottoman était vendu à la Russie.
Il s'était d'abord dirigé sur Rhodes,puis avait mis le cap sur Alexandrie afin de placer sa flotte sous la protection de Mehemet Ali, ce qu'il effectua le 14 juillet (2). Essayant d'entraîner à son tour Hafiz Pacha, il lui envoya un officier Tartare pour l'engager à marcher, avec son armée, sur Gonstantinople où il renverserait le gouvernement. Que pourrait alors la Porte avec les deux chefs de terre et de mer contre elle ? Notre ambas-
(1) Lettre d'Odessa à )a Quotidienne, du 20 juin 1839.
(2) Le capitaine Walker avait adressé à ce sujet, à lord Ponsonby, ce rapport (4 août 1839, Record Office, Londres) : « J'ai l'honneur de voas faire connaître la conduite extraordinaire du capitan Pacha ainsi que les manœuvres de la flotte turque, depuis son départ des Dardanelles jusqu'à son arrivée à Alexandrie. Le 4 juillet au noatin, le capitan Pacha reçut la notification officielle de la mort du Sultan Mahmoud et de l'accession au trône de son fils. A cette occasion, les bâtiments hissèrent leurs pavillons et tirèrent des salves comme salut royal et, dans l'après-midi, la flotte levait l'ancre et sortait des Dardanelles. Comme nous, avions été longtemps destinés à aller sur les côtes de Syrie, tout faisait supposer que c'était notre destination, jusqu'à notre arrivée à Rysaka Bey, quand le capitan Pacha m'informa que le Sultan avait été emprisonné et quatre officiers de sa maison décapités, que c'était l'œuvre du parti russe qui a pris le gouvernement, et qu'il avait écarté la flotte dans la crainte qu'elle ne tombât aux mains de la Russie et avait l'intention de croiser en dehors des Dardanelles et était prêt à agir avec la France et l'Angleterre. Il m'a informé ensuite qu'il avait communiqué tout cela à l'amiral français qui avait hautement approuvé ses plans et que le capitan Pacha avait l'intention de s'avancer vers Rhodes. Dans la matinée du 13, le capitan Pacha me dit qu'il avait reçu une lettre de Mehemet Ali qui offrait de mettre la flotte égyptienne sous son commandement, mais qu'avant de le faire, il désirait vivement se consulter avec lui sur les meilleures démarches à prendre pour le bien de l'Empire turc et qu'il convenait d'aller à Alexandrie dans ce but... Le 13, le capitan Pacha alla à terre pour voir Mehemet Ali, et, le 17, il me proposa de croiser avec les flottes unies. J'ai refusé, donnant comme raison que je n'étais pas autorisé par le gouvernement britannique à servir sous les ordres de Mehemet Ali, et je l'ai informé de mon intention de revenir à Gonstantinople. Il m'a demandé s'il ne m'était pas possible de demeurer et sur ma réponse négative, il a paru très blessé. Voilà, Monseigneur, selon mes souvenirs, tout ce qui concerne cette extraordinaire affaire. »
Quelques mois après, à la suite d'insinuations malveillantes adressées à la Porte par l'Angleterre et l'interprète de l'ex-capitan Pacha sur la conduite de l'amiral LaJande, en cette circonstance, Pontois adressait à Reschid Pacha cette lettre (31 décembre 1839, {Record, Office Londres:) :
sadeur à Constantinople, le baron Roussin, vit la gravité de la situation et renouvelait à lord Ponsonby, son désir formel de s'unir à lui dans « une parfaite intelligence pour se concerter, disait-il, sur toutes les mesures que nous pouvions avoir à prendre et sur les conseils à
Le 31 décembee 1839 Monsieur le Ministre,
Lorsque votre secrétaire particulier est venu, il y a quelques jours, me communiquer de votre part, la déclaration faite par l'interprète de l'ex-capitan Pacha relativement à l'entrevue du vice-amiral Osman Bey avec le contre-amiral Lalande, je l'ai chargé de vous dire que j'attendrais pour répondre, une communication officielle, et me bornais, pour le moment, à vous prier de consulter les documents qui doivent exister à cet égard à la Porte. Mais ayant appris depuis que Votre Excellence avait cru devoir, par des motifs que je ne chercherai pas à approfondir, donner connaissance de cette pièce au Corps diplomatique, je ne puis me dispenser de lui adresser, dès à présent, et en me réservant de revenir plus tard sur ce sujet, quelques observations sommaires. Elles ont pour but, non de défendre M. l'amiral Lalande contre des inculpations qui ne peuvent l'atteindre, et auxquelles d'ailleurs il n'a pas à répondre, mais simplement de rappeler à Votre Excellence quelques détails qu'Elle semble ignorer ou avoir perdu de vue.
Si vous aviez, Monsieur le Ministre, pris la peine de vous faire rendre un compte exact et approfondi de ce qui s'est passé dans l'occasion dont il s'agit, vous auriez vu que c'est par le rapport même de i'amiral Lalande, expédié à M. le baron Roussin par le bateau à vapeur français, le Papin, el immédiatement communiqué par cet ambassadeur aux représentants des grandes Cours ainsi qu'à la Porte, que celle-ci a eu la première connaissance des projets du capitan Pacha, et a été mise en mesure de faire ce qui pouvait dépendre d'elle pour en prévenir l'exécution ou en neutraliser l'eiïet.
Vous auriez reconnu, j'espère, qu'en donnant au capitan Pacha le conseil de se rendra à Rhodes au lieu de Candie, pour ne pas livrer là fMie à Mehemet Ali, et en s'empressant de porter à la connaissance de l'ambassade du Roi, pour l'information de la Porte tout ce qui venait de se passer, et les confidences qu'il avait reçues, l'amiral Lalande a fait tout ce que sa position et les circonstances lui permettaient de faire, et ce qu'on était en droit d'attendre du commemdant des forces navales d'une puissance amie et alliée de la Turquie.
Vous vous seriez peut-être enfin épargné la peine de communiquer au Corps diplomatique une déclaration qui ne révcle, quant aux faits, rien qui ne soit déjà connu de tout le monde, rien que l'amiral Lalande n'ait lui-même appris le premier à la Porte au mois de juillet dernier. Quant à la prétendue approbation et aux prétendus encouragements donnés par cet amiral aux projets de défection d'A^hmed Pacha, Votre Excellence me permettra de croire qu'aux yeux de tout homme impartial, un rapport rédigé au moment même où les faits venaient de s'accomplir, adressé par un officier général à l'ambassadeur de son gouvernement et destiné à lui rendre un compte fidèle et circonstancié de tout ce qui lui importait de connaître, mérite plus de crédit qu'une déclaration faite de mémoire quatre ou cinq mois après l'événement et inspirée peutêtre à son auteur par le désir de se donner quelque importance, ou l'espoir de rentrer en grâce en flattant d'injustes préventions.
Si vous en jugiez autrement, Monsieur le Ministre, et trouviez dans la déclaration dont il s'agit, matière à accusation contre la loyauté et l'honneur de M . le contre-amiral Lalande, je vous serais obligé d'en faire l'objet d'une communication officielle destinée à être transmise à rnon gouvernement ; la réponse ne se fera pas longtemps attendre.
J'ai l'honneur de vous annoncer que je donne copie de la présente lettre à MM. les «présentants des grandes Cours, et je profite de cette occasion, etc., etc.
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donner au gouvernement de Sa Hautesse dans cette circonstance (1). » La trahison du capitan Pacha n'avait pas surpris les Cours étrangères, mais cet acte aggravait les difficultés de l'œuvre de restauration et de conservation qu'elles voulaient entreprendre. Toutes étaient d'accord sur ce point. Une dépêche du ministre russe à Constantinople (12/23 juillet 1839) était particulièrement violente : « Il est indispensable, déclarait Bouteniefî, que la flotte turque, livrée aux Egyptiens par la trahison infâme du capitan Pacha rebelle, soit restituée à son légitime souverain. »
Sur ces entrefaites, le Sultan avait envoyé à Mehemet Ali un homme de confiance qui avait été très bien reçu ; mais tout en protestant de son dévouement au jeune Sultan, le Pacha avait trouvé insuffisantes les propositions de Kosrew Pacha sur l'hérédité de l'Egypte; et il annonçait l'intention quelque peu téméraire de se rendre lui-même à Constantinople. Ibrahim avait reçu l'ordre de se retirer derrière l'Euphrate et d'y rester maître de Bir et de Marasch. La position de Mehemet Ali était des plus fortes : il avait soixante bâtiments de guerre, en y comprenant la flotte turque, et comme il comptait de nombreux partisans dans l'Empire, une guerre de fanatisme lui eût été aisée. En plus de ses demandes territoriales, il exigeait l'éloignement de Khosrew Pacha, son ennemi personnel.
Cochelet croyait que nos intérêts dans le Levant nous prescrivaient d'appuyer Mehemet Ali et écrivait à Soult : « Le Pacha l'a compris lorsqu'il me disait, il y a quelques jours, que nous aurions maintenant la première influence à Constantinople, ... mais les exigences de la politique européenne nous empêcheraient de jouer le rôle qui nous semble destiné au milieu des événements graves qui se prépa-
(1) 7 juillet 1839, Record Office, Londres.
Le maréchal Soult manifestait son mécontentement contre l'amiral Lalande, qui aurait dû s'opposer :avec plus d'énergie à la remise traîtresse de la flotte turque à Mehemet Ali (Lord Granville à lord Palmerston, 29 juillet 1839). Quant au gouvernement anglais, il émettait déjà l'idée d'un blocus d'Alexandrie pour forcer Mehemet Ali à restituer la flotte ottomane, et il préconisait plusieurs autres mesures non moins graves, telles que la capture ou la destruction de la flotte égyptienne. Le gouvernement français, estimant que ces mesures pouvaient pousser Mehemet Ali à bout, avait conçu un contre-projet et il avait demandé que, dans l'éventualité d'un refus du Vice-roi de livrer la flotte, il devrait considérer les escadres combinées comme celles du Sultan luimême, agissant exclusivement et uniquement dans le but de repousser toute agression dirigée contre la Porte (Soult à Bresson, 7 août 1839). L'amiral Duperré, notre ministre de la Marine, ne jugeait pas prudent que les flottes anglaise et française occupassent une position distante des Dardanelles, à moins qu'elles ne fussent assurées que la flotte russe n'entrerait pas dans le Bosphore. Il demandait que des mesures fussent prises pour empêcher la flotte égyptienne ou la flotte turque, sous les ordres du capitan Pacha, de franchir les Dardanelles avec des intentions hostiles à la Porte (Lord Granville à Palmerston, 2 août 1839).
rent. Puissions-nous, au moins, ne pas compromettre la position qu'ils peuvent nous donner en nous montrant trop sévères à l'égard de Mehemet Ali qu'il est de notre intérêt de ne pas abandonner dans la nouvelle lutte qu'il parait vouloir engager (i). »
Notre agent au Caire, pénétré de ces sentiments, exécutait les ordres du gouvernement et les dépassait peut-être dans des entretiens avec le Vice-roi par des paroles qui pouvaient être interprétées comme des encouragements. On voulut même y voir la raison de la longue résistance du Pacha. Les consuls d'Angleterre, de France d'Autriche et de Russie avaient eu, dans le courant de juillet, une entrevue avec Mehemet Ali qu'ils avaient incité aux concessions, le renvoi de la flotte turque devant en être la première. Mais Mehemet Ali entendait faire de ce renvoi la condition sine qua non de l'acceptation de ses conditions qui étaient : l'éloignement de Khosrew (2), l'hérédité de l'Egypte, de la Syrie et de Candie. Il se basait sur ce que le précédent Sultan lui avait fait faire jadis, par l'entremise de Sarim Efïendi, des propositions bien plus avantageuses, puisqu'il lui avait offert, en plus de l'hérédité de l'Egypte, celle du layalik de Saida et du sandjak de Tripoli.
Mehemet Ali avait recherché l'appui de seize pachas turcs, en leur rappelant se3 services, son rôle si actif dans les affaires de Grèce, son concours constant pour tous les intérêts islamiques dans la soumission des Wahabites et de l'Arabie (3), et le manque de reconnaissance de la Porte. Le ton de ces lettres était des plus catégoriques.
Le gouvernement français chargeait Cochelet d'affirmer près de Mehemet Ali notre accord avec l'Autriche et l'Angleterre au sujet de l'intégrité et de l'indépendance de l'Empire ottoman : « Vous ne pouvez trop le redire à Mehemet Ali ; s'il est un point sur lequel règne un accord absolu entre les gouvernements européens, c'est la volonté bien arrêtée de ne tolérer ni le renversement du trône du Sultan, ni le démembrement de son Empire. Toutes les communications échangées, depuis deux mois, entre les Cabinets, partent de cette base et, en même temps, je puis vous annoncer confidentiellement que nous travaillons à la faire consacrer par un échange de notes diplomatiques où les grandes Cours exprimeraient leur ferme détermination d'employer tous les moyens d'action et d'influence à maintenir les éléments essentiels de l'équilibre politique, ces précieuses garanties de la tranquillité du monde. Il pourrait arriver,
(1) Cochelet à Soult, 16 juillet 1839.
(2) Mehemet Ali reprochait à Khosrew, entre autres griefs, d'avoir récemment écrit aux amiraux pour les engager à se saisir du capitan Pacha. 11 déclarait que les officiers de la marine turque avaient tous agi volontairement et n'avaient aucune confiance en Khosrew (Voir A^. étr., 4 août 1839).
(3) Aff. étr., 26 juillet et 4 août 1839.
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sans doute, que la forme que nous proposons, bien qu'approuvée d'avance par l'Angleterre et l'Autriche, ne fût pas adoptée. Mais tenez pour certain que le dissentiment ne porterait pas sur le principe (1). »
Soult cherchait évidemment à justifier son gouvernement du reproche de partialité en faveur de Mehemet Ali qu'on lui adressait. Certes, les instructions données primitivement à l'amiral Lalande étaient plus douces que celles de l'amiral Stopford (2), mais nous récla-
(1) Soult à Cochelet, 17 juillet 1839.
(2) D'après ces instrnctioDs signifiées aux Lords commissaires de l'Amirauté par Palmerston le 5 août 1839, pour l'amiral commandant l'escadre de la Méditerranée, « Sir Robert Stopford devait se rendre immédiatement à Alexandrie et prendre position devant le port, de façon à empêcher la flotte égyptienne d'y entrer, si elle était en dehors, ou d'en sortir, si elle était à l'intérieur. Sir Robert Stopford signifiera à Mehemet .\li que le gouvernement britannique, qui est l'allié du Sultan et qui est déterminé à soutenir l'indépendance et l'intégrité de l'Em-pire ottoman, lui ordonne de demander à Mehemet Ali la restitution immédiate de la flotte turque afin qu'il puisse la renvoyer sans délai à Constantinople. Si une aide était nécessaire pour mettre cette flotte en mouvement, Sir R. Stopford réquisitionnera le nombre de mains nécessaires pour amener cette flotte soit à Rhodes, soit dans tout autre port turc, donnant la garantie formelle que les officiers turcs ou les hommes qui voudraient ensuite retourner en Egypte seraient renvoyés aussitôt que les bâtiments auraient touché leur destination.
Si Mehemet Ali refusait d'exécuter cette demande, Sir R. Stopford aurait recours à d'autres mesures de coercition dans l'étendue de son pouvoir et appropriées au dessein d'amener Mehemet Ali à se soumettre. Dans ce cas, Sir R. Stopford commencerait par les mesures les plus douces, pour en venir, en dernier ressort, à la prise de possession de la flotte égj^p tienne, s'il était incapable d'obtenir le consentement du Pacha sans recourir à cette extrémité. Si cela devait s'exécuter, Sir R. Stopford enverrait les bâtiments à Constantinople pour que le Sultan les garde.
La capture de la flotte égyptienne ne devra cependant pas inciter Sir R. Stopford à renoncer à la reddition de la flotte turque. Sir R. Stopford continuerait à user des mesures de coercition pour obtenir ce résultat, et il serait autorisé à retenir tous les bâtiments marchands faisant voile sous pavillon égyptien » {Record Office, Londres). Ces premières instructions étaient, on le voit, des plus sévères, mais lord Palmerston ayant appris ultérieurement que la flotte turque ne s'était pas rendue dans le port d'Alexandrie, mais qu'elle était à l'ancre au dehors avec la flotte égyptienne, avait un peu atténué la rigueur des instructions précédentes. « 11 apparaît, disait-il, que les officiers turcs ont été amenés à se diriger vers Alexandrie par la fausse notion qui leur a été inculquée par le capitan Pacha que si la flotte retournait à Constantinople, elle serait livrée au gouvernement russe. C'esi pourquoi Sir R. Stopford n'exigera pas seulement que Mehemet Aii libère la flotj^e turque, mais si cela est en son pouvoir, il entrera aussi en communication avec les officiers de la flotte turque et leur démontrera la fausseté du prétexte qui les a portés à faillir à leur dcA^oir envers leur souverain, et il usera de tous les arguments pour les décider à rentrer dans le devoir. ...Sir R. Stopford évitera tout engagement avec les flottes égyptienne et turque, sauf au cas où sa propre défense l'exigerait, car le but du gouvernement britannique est de préserver la flotte ottomane et non de la détruire... Sir R. Stopford, comprenant par ces instructions, que le désir du gouvernement de Sa Majesté est la restitution de la flotte turque au Sultan, mais non d'user de force envers cette flotte, à moins qu'elle ne fasse montre d'kostilité contre son souverain, agira à sa discrétion, suivant les circonstances, pour servir les vues du gouvernement de Sa Majesté... Si Sir R. Stopford, à son arrivée à Alexandrie, trouvait ^a flotte turque en dehors du port et sous les ordres de ses propres officiers, et indépendante de la volonté de Mehemet Ali, il n'y aurait aucune raison pour qu'il commît quelque
mions néanmoins de Mehemet Ali des « rétrocessions territoriales ».Sur ce point, les vues du gouvernement français n'étaient pas alors absolument explicites, mais il apparaissait qu'il n'était pas aussi intransigean-t que les autres puissances sur une rétrocession totale de la Syrie (1). Cette attitude devait être la cause de toutes les difficultés qui vont suivre. L'Europe ne comprenait pas ou voulait ne pas comprendre que vu nos relations anciennes avec l'Egypte et nos sympathies pour le Pacha, la France ne pouvait adopter avec celui-ci le même ton que les autres Cours. Le Vice-roi le savait et en tirait avantage. Ce devait être le pivot de sa résistance et une des raisons de sa perte.
Toutefois, le gouvernement du Roi restait, sur d'autres points, en accord avec les grandes Cours. Soult venait de faire envoyer à Mehemet Ali la copie des déclarations échangées entre les Cours de Londres et de Paris et dont le Cabinet autrichien avait eu l'initiative : « Dites bien à Mehemet Ali que, quelle que soit la sévérité de notre langage, elle est encore fort au-dessous du degré de mécontentement que sa persistance, dans des prétentions incompatibles avec l'intérêt général, inspirerait aux autres Cabinets, déjà trop portés à se défier de son initiative. Dites-lui que si, en cette occasion, comme en beaucoup d'autres, la France est la première à lui faire entendre des conseils que, peut-être, il trouvera rigoureux, c'est précisément parce que la bienveillance dont nous sommes animés à son égard nous fait voir avec un vif regret les voies dangereuses où il commence à entrer, et parce que nous ne voudrions pas qu'il s'y engageât au point de compromettre ses grandes et belles destinées (2)... Je n'hésite pas à dire que les propositions d'accommodement contenus dans la lettre du nouveau grand Vizir me paraissent parfaitement propres à devenir tout au moins la base d'une négociation sérieuse (3). » Le gouvernement français comptait donc obtenir davantage. C'était un nouvel et évident encouragement pour Mehemet Ali. Remarquons toutefois que le secret
acte d'hostilité contre les vaisseaux égyptiens, et il considérerait alors comme annulée la partie des instructions qui lui enjoignent, dans une éventualité particulière, de prendre possession de la flotte égyptienne » (7 août 1839, Record Office, Londres). Ces instructions sont la démonstration de l'hostilité de l'Angleterre contre le Vice-rci. Finalement, les instructions données à Lals?nde et lues le 12 août par Soult à Granville avaient été tracées dans l'esprit de celles reçues par l'amiral Stopford.
(1) L'Autriche n'était pas moins catégorique que l'Angleterre. « Nous sommes convaincus que plus les portions de l'Empire ottoman qui seront placées sous le gouvernement héréditaire de Mehemet Ali et de sa descendance seront étendues, et moins il sera possible d'atteindre le but que l'on se propose. Nous désirerions ainsi que la concession de l'hérédité fût bornée au seul pachalik d'Egypte » (Metternich à Appony, 1 août 1839),
(2) Soult à Cochelet, 27 juillet 1839.
(3) Id.
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désir du Pacha avait toujours été de s'entendre directement avec la Porte. Il estimait qu'il aurait pu ainsi obtenir, sinon le maximum des concessions demandées, tout au moins davantage que ne lui aurait valu l'intervention des puissances. A Vienne, on avait su, en effet, par, certains rapports de la police autrichienne, que le Sultan était prêt à faire les plus larges concessions au Pacha, concessions forcées puisqu'il était sans forces de terre et de mer. « La Porte était descendue au dernier degré de la vie d'un Etat (1). »
Le 30 juillet 1839, en accusant réception de sa lettre à Mehemet Ali, Kosrew Pacha lui annonçait que le départ du ministre ottoman de la Justice était décidé afin qu'il pût discuter avec lui (2), c'est alors que la Porte reçut la note signée des ambassadeurs des cinq puissances, offrant leur concours pour le règlement de la question d'Orient. Metternich avait fort appuyé ce projet. C'était une aubaine dont la Porte ne devait pas manquer de profiter (3). Dans ces conditions, la Porte ne crut pas devoir refuser le concours des puissances, « ne fût-ce que par déférence pour les sentiments d'amitié qui l'ont dicté (4) «. Mehemet Ali en avait ressenti un mécontentement d'autant plus vif que le jeune Sultan avait dit à Kouffig Bey, agent de Mehemet Ali, au moment de son départ, qu'il pouvait l'assurer que la Porte lui aurait accordé l'hérédité des pays qu'il gouverne, si les puissances étrangères ne s'étaient pas chargées elles-mêmes de régler cette question (5).
Une grande partie des espérances de Mehemet Ali était anéantie.
(1) Metternich à Appony, 7 août 1839.
(2) Le 15 août 1839, lord Clauricarde, agent anglais en Russie, confirmait aussi à Palmerston que, d'après les informations reçues à la Cour russe, le Divan était résolu à accorder à Mehemet Ali et à sa famille le gouvernement héréditaire de l'Egypte, de là Syrie et de Candie, quand arriva de Vienne la recommandation de résister à toute négociation directe et de remettre les intérêts du Sultan entre les mains des puissances européennes, ce qui suspendit la détermination primitive de la Porte (Record Office.. Londres). L'un des agents de Mehemet Ali lui avait aussi écrit de Consiantinople, le 28 juillet 1839, dans le même sens.
(3) A l'exception de la France, les grandes puissances n'étaient pas favoral-Ies à un arrangement direct entre le Sultan et le Pacha. Elles redoutaient trop que le premier n'en fût la vic'àme ; « Dans l'opinion de Metternich, il s'agit moins de trouver le point qui satisfera le Sultan, ou Mehemet ou même tous les deux, que de trouver celui où les cinq grandes puissances se rencontreront et consentiront à garantir une conclusion quelconque » (Sainte-Aulaire à Roussin, 17 juillet 1839). C'était, en efïet, l'expression du désir de laplupart des grandes Cours.
(4) Khosrew Pacha à Mehemet Ali, 30 juillet 1839 {Aff. étr. fs. Egypte).
(5) Cochelet à Soult, 6 août 1839.