CHAPITRE IV
LES DIVERGENCES DE VUES EjSTRE LA FRANCE ET LES PUISSANCES ALLIÉES
Le 28 juillet 1839, la Porte acceptait l'offre des Puissances de se charger de ses intérêts (1). En fdt, celles-ci, en dépit de réserves plus apparentes que réelles, étaient d'accord pour exiger la soumission du Pacha, la restitution de la flotte turque (2) et le principe de l'intégrité de l'Empire ottoman (3). Voici ce qu'elles se disposaient à imposer à Mehemet Ali et c'est sur l'exécution de certains points de ce programme que leur accord avec la France fut ébranlé (4).
La Russie devait en profiter pour se rapprocher de l'Angleterre et essayer de dissoudre notre alliance (5). « L'Empereur aime à prévoir, à
(1) « Les soussignés ont reçu ce matin de leurs gouvernements respectifs des instructions en vertu desquelles ils ont l'honneur d'informer la Sublime Porte que l'accord sur la question de l'Orient est assuré entre les cinq puissances et de l'engager à suspendre toute détermination définitive sans leur concours, en attendant l'effet de l'intérêt qu'elles lui portent » (Note des puissances à la Porte, 27 Juillet 1839).
(2) L'empressement que montrait l'Angleterre à faire rendre immédiatement la flotte turque au Sultan n'avait pas été sans être très agréable à la Porte qui appelait cette puissance « sa meilleure amie » (Pisani à lord Ponsonby, 19 juillet 1839).
(3) Sur ce dernier point on n'avait pas encore obtenu une déclaration officielle de la Russie.
(4) La Russie soulevait les plus graves objections à un centre d'action à Vienne et à l'entrée éventuelle des flottes combinées dans les détroits, preuve que son union avec les quatre autres puissances était précaire.
(5) L'Angleterre avait fait à la Cour de Russie des communications qui laissaient entendre que c'était surtout en elle qu'elle espérait trouver appui et sympathie sur ce point : « Je crains que ces communications isolées, dont lord Palmerston n'avait certainement pas calculé la portée, n'aient agi d'une manière fâcheuse sur le Cabinet russe en lui donnant à penser qu'il n'y avait pas harmonie parfaite entre les gouvernements, intéressés pourtant à surveiller ses vues ambitieuses » (Soult à Sainte -Aulaire 2 août 1839).
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espérer que nous nous brouillerons avec l'Angleterre )i, disait Barante à Soult, le 13 juillet 1839.
Le grand- duc héritier de Russie venait à Londres, où le parti tory, fort hostile à la France, lui faisait un accueil significatif. « A aucune époque, écrivait Barante à Soult je n'ai vu tant de soins à ménager l'Angleterre et à ne s'ofîenser de rien de ce qui vient d'elle... La conséquence naturelle des sentiments hostiles de l'Empereur contre nous est de lui imposer la nécessité d'être obséquieux pour l'Angleterre. » La tactique russe va désorm.ais se dessiner.
Au début d'août, la question de la proclamation éventuelle de l'indépendance et de l'intégrité de l'Empire ottoman laissait encore la Russie hésitante. A cette époque, Barante avait eu avec Nesselrode, un entretien à propos des propositions faites par l'Autriche, la France et l'Angleterre, et les réponses de ce deraier avaient été plutôt fuyantes. « Croyez, avait-il dit, que nous donnerons facilement notre approbation à tout arrangement entre la Turquie et l'Egypte... Notre seule et invariable condition est que rien ne sera fait que par le consentement libre de la Porte.
Baraîsite. — Mais ce qui sera réglé entre la Turquie et l'Egypte n'aura ni valeur, ni stabilité si l'arrangement conclu n'est pas mis sous la garantie de l'Europe.
Nesselrode. — Je doute qu'il convienne à l'Angleterre de voir l'état de l'Orient sous la garantie commune de l'Europe.
Barante. — Nous avons tout motif de croire que l'Angleterre ne se refursera pas à donner cette sanction de stabilité à un arrangement qui lui conviendrait. »
Barante ayant ensuite soulevé la question de l'entrée éventuelle dans la mer de Marmara des escadres alliées en même temps que les troupes russes débarqueraient à Constantinople,larougeur était montée au visage de Nesselrode. « A ce que je vois, s'était-il écrié, ce n'est pas de la Turquie qu'on s'occupe, mais de la Russie. Il est surprenant qu'après avoir montré depuis trois mois tant de loyauté, de conciliation, de confiance, d'imprévoyance même, car nous, n'avons pas fait un préparatif, nous ne soyons pas parvenus à désarmer la méfiance qu'on nous témoigne à Londres et à Paris... C'est à nous qu'on en veut. »
Barante rappela alors combien, depuis neuf ans, les procédés du Tsar avaient blessé la France. « Ne soyons donc pas étonnés, avait-il ajouté, si le gouvernement du Roi peut s'entendre mieux avec les puissances qui ont et veulent avoir de meilleiu-es relations avec lui. D'ailleurs, n'est-il pas simple de craindre que si l'Empire ottoman est encore une fois secouru et préservé par la Russie seule, il en résulte une sorte de suzeraineté ?...
Aussi, n'est-ce pas seulement la France et l'Angleterre qui ont conçu des inquiétudes sur les affaires d'Orient. Vous savez si à Vienne on en est préoccupé, et spécialement depuis qu'on avait remarqué la mort du Sultan comme imminente. »
Nesselrode avait alors répondu : « Quand il s'agit des Dardanelles et de la mer de Marmara, il est évident que nous avons à veiller, non plus aux intérêts de la Turquie, mais à ceux de la Russie. Lorsque nous envoyons des troupes devant Constantinople, et que les flottes française et anglaise sont dans la mer de Marmara, le jeu n'est pas égal. Nos troupes ne menacent pas Marseille et les flottes menacent Odessa et Sébastopol que les Anglais peuvent venir brûler comme ils brûlèrent Copenhague. » Arguments dilatoires dont ne pouvait se contenter Barante et qui démontraient que Nesselrode se préoccupait peu de la question de Syrie, ce qui lui tenait à cœur était le démembrement de l'Empire ottoman, s'il n'osait l'avouer publiquement.
Mais, dans les termes où la Russie était, en ce moment, avec l'Autriche, la désillusion de la première avait dû être vive de voiries projets de son alliée sur une garantie commune concernant l'Empire ottoman, <i Aussi il n'y a plus une autre pensée que la possibilité et presque la vraisemblance d'une intervention stipulée par le traité d'Unkiar Skelessi. Elle n'est pas souhaitée... mais, le cas échéant, elle aura lieu. L'Empereur y risquerait tout. Son honneur lui semble engagé. D'ailleurs, dans cette question, il a le concours et l'appui du sentiment national.
« Conquérir Constantinople, ou prendre de nouvelles provinces à la Turquie, c'est à quoi ne pense pas un homme raisonnable. Exercer sur la Porte une influence plus ou moins grande, s'opposer à ce que l'Angleterre et la France y protègent plus ou moins efficacement leur commerce avec lequel la Russie n'est pas en concurrence, ce sont des questions assez vagues, vides d'intérêts positifs.
« Mais que l'exercice d'un traité se trouve interdit à la Russie par les puissances étrangères, ce serait à l'orgueil national un sensible affront. Ce qui est encore plus grave, c'est la mesure que nous proposons comme contre-poids à l'intervention russe. L'entrée des flottes dans la mer de Marmara, les Dardanelles ouvertes, il y a dans de telles paroles de quoi exciter les hommes les plus opposés à la ligne politique que l'Empereur a suivie. Les Anglais dans la mer Noire, c'est une pensée inadmissible. J'ajouterai, si j'en juge par le langage du Corps Diplomatique^ que les puissances allemandes partagent, sur ce soint, l'opinion des Russes (1). »
(1) Barante à Souit, 3 août 1839.
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Dans une dépêche à Medem, Nesselrode, résumant la tâche des gouvernements, disait : « Tourner leur action vers Gonstantinople, ce serait diriger leurs forces du côté d'où le danger ne vient pas. Là, il ne faut ni agitation diplomatique, ni déploiement de forces militaires ; il ne faut que du repos (1). » En ce qui regardait la question de l'entrée éventuelle des flottes franco-anglaises dans les détroits, Nesselrode confirmait, en tous points, les prévisions de Barante. « Si malheureusement, l'espoir que l'Empereur est en droit de fonder sur la modération du gouvernement français ne se réalisait pas, si l'apparition d'une escadre étrangère dans la mer de Marmara venait aggraver l'état des choses à Constantinople, la marche que la Russie aurait à suivre ne serait pas douteuse. En présence d'une flotte étrangère, le ministre de l'Empereur protesterait formellement contre la violation flagrante de la fermeture des Dardanelles, principe que la Porte a considéré, de tout temps^ comme une règle fondamentale de sa politique et qu'elle s'est engagé envers nous à maintenir invariablement ; il déclarerait qu'il regarde cette violation comme contraire à l'indépendance de la Porte, suspendrait ses fonctions et quitterait immédiatement Constantinople.
Alors il ne resterait plus à l'Empereur qu'à prendre les mesures qu'il jugerait nécessaires pour rétablir la Porte dans son entière indépendance et la mettre à même de remplir ses engagements envers nous, libre de toute contrainte étrangère... En 1833, nous avons protégé la Porte sans braver les puissances de l'Occident ; en 1839, les escadres étrangères, sans protéger la Porte, viendraient insulter la Russie. »
Le Tsar n'avait pas montré une irritation moindre. Et, comme toujours, sa colère se porta sur la France, sur son gouvernement ; aussitôt, il donna l'ordre que des préparatifs de guerre fussent faits. Nous avons vu en quoi ils consistaient (2).
(1) 24 juillet, G août 1839.
(2) La Russie avait fait exprimer à la Porte son déplaisir de voiries escadres francoanglaises si près des Dardanelles et l'avait inclinée à en solliciter l'éloignement. La Porte s'était empressée d'acquiescer. Lord Ponsonby avait alors répondu : « Il me semble que le Mousteshar ne peut éprouver aucune difficulté pour répondre à la mission russe, car il sait que le seul objet des gouvernements français, anglais et autrichien, en plaçant la flotte où elle est, était d'assurer l'indépendance et l'intégrité de l'Empire ottoman. .Je dois croire qu'il sera plutôt agréable qu'autrement à la mission russe d'avoir une parfaite sécurité en constatant la puissance des moyens destinés à assurer le maintien de l'Empire ottoman, dont la Russie se montre si désireuse. C'est pourquoi j'ai l'opinion qu'on ne doit pas changer la flotte de sa station actuelle » (18 août 18.^9) (Record Office, Londres). Cette réponse plut médiocrement à la Porte qui répondit:f La position que ia flotte combinée a prise est propre à exciter des soupçons et à vous compromettre, tandis que la Sublime Porte est sûre que les Russes ne viendront jamais à Constantinople s'ils n'y sont appelés par elle, et qu'elle est résolue de ne les appeler en aucun cas B (19 août 1839). Ponsonby, fort habilement, demandait à la Porte si « l'extrême susceptibilité des sentiments de la Porte en cette matière l'avait conduite à demander
C'était net. Il est vrai que, peu après, pour atténuer cette impression fâcheuse, Soult écrivait à Barante : « Nous n'avons jamais pensé à entrer dans la mer de Marmara que si les Russes pénètrent dans le Bosphore et le principe qui ferme l'un des deux détroits ferme également l'autre ...En aucun cas, nous n'aurions pu admettre qu'une seule puissance s'arrogeât directement ou indirectement le patronage exclusif de l'Empire ottoman. » Et, peu après, Soult revenait encore sur cette question, semblant se défendre de toute pensée d'action unique dans les détroits : « Il importe donc de tenir la main à l'inviolabilité de la clôture des deux détroits. Nul n'en est plus convaincu que le gouvernement du Roi et toute mesure qui aura pour but d'assurer ce résultat, de le mettre dans l'avenir à l'abri de toute incertitude, obtiendra son assentiment et son concours (1). Cette question semblait d'ailleurs avoir été envisagée avec appréhension par le prince de Meternich. Sainte- Aulaire avait, en effet, nettement posé la question à Metternich au commencement de juillet et ce dernier, tout en proclamant de nouveau la nécessité impérieuse de Tintégrité de l'Empire ottoman, avait été des plus énigmatiques, quant au concours de l'Autriche avec les flottes franco- anglaises (2). Metternich pourtant, dans son for intéiieur, ne désapprouvait pas notre action mutuelle dans la mer de Maramara. Il allait jusqu'à dire que « la France serait coupable de ne pas user de ce droit (3) » mais, ajoutait-il, « je ne crois pas à la vraisemblance de l'arrivée des troupes russes à Constantinople et c'est, en ce cas seulement, que la présentation de votre note me paraîtrait utile. J'en redouterais un mauvais effet si elle avait lieu dans toute autre circonstance et j'ai, de plus, un motif personnel pour ne pas répondre aujourd'hui à la demande que vous me faites de m'y associer. C'est le 29 juin que j'ai fait suggérer à l'empereur Nicolas, par le comte de Ficquelmont, l'idée d'inviter les Cours de France^ d'Angleterre et d'Autriche à envoyer leurs flottes devant Constantinople si l'Empire ottoman avait besoin de secours... La réponse ne peut tarder... Dans une telle position, il y aurait mauvais procédé de ma part envers l'empereur Nicolas à ne pas l'attendre (4). « Toutefois, Metternich se déclarait prêt si, pressée par les circonstances, la Porte avait adressé une demande de secours à l'empereur de Russie, à prescrire
la dispersion de la flotte russe dans la mer Noire en même temps qu'elle réclamait celle des flottes combinées » (19 août 1839), (Lord Ponsonby à Pisani, agent anglais servant d'intermédiaire auprès de la Porte). C'était porter au Sultan un coup droit.
(1) Soult à Barante, 27 aoû 1839.
(2) Sainte-Aulaire à Soult, 8 juillet 1839.
(3) Id., 21 juil'et 1839,
(4) Id., 21 juillet 1839.
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au baron Sturmer d'appuyer fortement la démarche de l'amiral Roussin et même à déclarer : « Nous sommes prêts à envoyer aussi des bâtiments à Constantinople, si la Porte nous adresse une demande de secours » (1)
La réponse de l'empereur Nicolas à la lettre de Metternich du 29 juin^ arriva : elle était évasive. Cette situation troublait Metternich qui sentait les puissances en désaccord sur ce point avec la Russie. Peu après, le comte de Ficquelmont était venu de Vienne exprès, où il convint, cette fois, sans réticence « qu'il n'avait eu aucun succès à Saint- Pétersbourg, qu'on y avait péremptoirement refusé le projet d'une négociation commune à Vienne et surtout l'invitation à faire aux escadres française, anglaise et autrichienne d'entrer éventuellement dans la mer de Marmara » (2).
Metternich était fort irrité, et, naturellement, il imputait cet insuccès à la France et aux instructions données à l'amiral Lalande, à la suite de la proposition faite par lui à Pétersbourg d'inviter les escadres franco- austro- anglaises à se réunir à la flotte russe devant Constantinople. Metternich s'adoucissait bientôt en reconnaissant la nécessité du concert à trois avec la France et l'Angleterre et il avait dit : « Les affaires de Turquie ne comportent pas une plus longue attente. Marchons donc en avant, et, j'en ai la confiance, nous serons bientôt rejoints par ceux qui, au départ, resteraient en arrière. » (3) Se posant nettement contre l'opinion russe, il adressait à ses ambassadeurs à l'étranger une note dans laquelle il proclamait que Vienne était « le lieu d'étapes, le foyer où toutes les directions particulières doivent se fondre et se réunir en une seule. (4). » Sainte- Aulaire arguait de cela pour dire que « l'Autriche était maintenant encadrée entre la France et l'Angleterre (5) ». Les événements allaient démentir cette assertion. La désunion prochaine de la France et de l'Angleterre allait rejeter bientôt l'Autriche dans les bras de la Russie. Nos agents, une fois de plus, se montraient optimistes ; selon eux, tout s'arrangerait au mieux. Toutefoi-s, pour calmer l'inquiétude de l'empereur Nicolas au sujet de l'inviolabilité des détroits, Metternich demandait « qu'on fit de la fermeture des détroits aux bâtiments de guerre un article du droit public européen, qu'on plaçât cet article sous la garantie des puissances et qu'on obtînt de la Porte elle-même une renonciation absolue au droit de donner des firmans contraires. Ce devait être, selon
(1) Sainte-Aulaire à Souît, 21 juillet 18S9.
(2) Sainte-Aulaire â Soult, 4 août 1839.
(3) Id.
(4) Id.
(5) Id.
Metternich, un efficace moyen d'apaisement pour toutes les parties. En obtenant cette sécurité pour les provinces méridionales de son Empire, l'Empereur ne regretterait pas les garanties qu'il donnerait, de son côté, contre les projets ambitieux qu'on lui prêtait ». Je juge, disait Barante, que le plan d'une entente commune à Vienne acquiert aujourd'hui de nouveaux avantages et que l'Angleterre, ainsi que nous, s'y attachera d'autant plus fortement.
« Je ne sais s'il faut en dire autant de la Prusse qui, elle aussi, n'a accrédité son ministre à Vienne que pour le cas de l'entente générale des grandes puiss&nces. Mon impression personnelle est, cependant, que la Prusse suivra l'Autriche. Au moins, le comte de Maltzan me disait-il, hier, avec assez de résolution, que si l'empereur Nicolas persistait à vouloir rester seul en Orient, il resterait seul en Europe (1). »
La Prusse adhérait aux propositions autrichiennes pour le cas d'un accord général et laissait timidement entendre que si la Russie restait seule, elle ne la suivrait pas (2). Jusqu'à quel point la Prusse était-elle sincère ? C'est ce que Soult demanda à Sainte- Auîaire. « Vous paraissez croire que Berlin suivra, dans la question d'Orient, l'impulsion de la Cour devienne... Jusqu'à présent, M. Bresson n'a pas pu obtenir de réponse à notre déclaration en faveur de l'indépendance et de l'intégrité de l'Empire ottoman. Si la Russie eût marché franchement avec les autres Cours, la Prusse eût, sans contredit, suivi le mouvement ; mais je doute qu'elle se décide à se séparer de sa puissante voisine. Elle s'abstiendra, je pense ; déjà, elle s'y prépare, en répétant sans cesse qu'elle n'a aucun moyen d'influer sur la solution de la question dont il s'agit, et, qu'en ce qui concerne les affaires d'Orient, il n'y a que quatre grandes puissances (3). »
A peine Ficquelmont était-il arrivé à Vienne, qu'il y fut suivi par l'ambassadeur russe, Tatischefî. Ce dernier allait livrer à Metternich un suprême assaut ; d'ailleurs, d'après certains indices, Ficquelmont lui-même, qui jouissait fort de la confiance de l'empereur Nicolas, avait été chargé de faire une démarche de remontrance auprès de Metternich, afin de l'éloigner de l'Angleterre, ou tout au moins et surtout, de la France ? Quant à Tatischefî, son attitude maussade, souvent cassante, prouvait son dépit intérieur. Il cherchait à intimider Metternich et à amoindrir la France à ses yeux.
La Russie était, à la vérité, profondément inquiète et son amourpropre était en jeu. Barante, qui partageait la croyance générale de la
(1) Sainte-Aulaire à Soult, 4 août 1839.
(2) Id.
(3) Soult à Sainte-Aulaire, 14 août 1839.
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dissolution prochaine de l'Empire ottoman, disait à Soult : « La Russie avait toujours pensé qu'elle jouerait le premier rôle dans les transactions que cette crise rendrait nécessaires... La force des choses et la fausse ligne po'litique suivie par l'Empereur ont amené un résultat précisément contraire. La Russie se présentera la dernière dans la délibération européenne qui, sans doute, réglera la situation de l'Orient.. C'est une profonde blessure d'amour-propre. Nous ne devons pas être surpris si elle est amèrement ressentie, si le Cabinet de Saint-Pétersbourg recule, autant que possible, son adhésion aux résolutions communes, et ne se décide que contraint par les événements. D'ailleurs, une inquiétude réelle, un souci très raisonnable de l'instinct national se mêlent à ce mécompte. Les Russes craignent que, parmi les questions mises en délibération, se présente l'ouverture de la mer Noire aux marines militaires... Mettre une telle chose en problème, c'est toucher au cœur le gouvernement russe, et je disais l'autre jour à Votre Excellence comment le passage accordé par exception, et sans conséquence ultérieure aux flottes française et anglaise n'excitait tant d'irritation que parce qu'il semblait tenir à la question définitive... On faciliterait les négociations en rassurant sur ce point le Cabinet de Saint-Pétersbourg... Il me paraît évident que la mer Noire reste une mer fermée (1). »
C'était justement une raison pour la Russie de chercher à diviser la France et l'Angleterre, cette dernière si susceptible sur cette question. Le Tsar disait à l'ambassadeur anglais, cherchant ainsi à sauver la face : « Vous voyez que nous nous inquiétons peu ; nous ne faisons aucun préparatif. La France tâche à se faire valoir et se donne un mouvement inutile. Elle veut se mettre à la tête de tout. Depuis quelque temps, elle a l'air de vouloir dominer l'Europe. Ce qui était de plus simple, c'était de laisser la Turquie et l'Egypte s'arranger entre elles (2). » Barante disait : « L'Empereur cache mieux que M. de Nesselrode un ressentiment vif contre l'Autriche. Quant à l'Angleterre, il est en dispositions de la ménager et de la caresser plus que jamais (3). »
En outre, maintenant que la Russie s'était associée à la démarche de médiation des puissances, elle semblait inquiète, préoccupée des conséquences, car la négociation pouvait s'agrandir et venir toucher certains points irritants pour la Russie. « Lors même qu'elle n'inquiéterait pas les intérêts nationaux, si elle blessait l'amour-propre de l'Empereur, ce serait un grand embarras pour son ministre (4). »
Notre ambassadeur était convaincu que la Russie faisait clandesti-
(1) Barante à Soult, 10 août 1839.
(2) Id.
(3) Barante à Soult. 17 août 1839.
(4) Id.
nement des préparatifs militaires. C'était exact. Ce qui n'empêchait pas notre ministre des Affaires étrangères de se montrer plein de confiance dans la solidité de notre accord avec l'Angleterre. « Sauf quelques nuances dans la manière d'apprécier la position de Mehemet Ali, la France et l'Angleterre s'entendront toujours parfaitement dans la question d'Orient et le gouvernement du Roi ne néglige rien de ce qui est en son pouvoir pour faire disparaître ce malentendu partiel, dont il ne se dissimule pas les conséquences fâcheuses (1), » Soult méconnaissait ainsi la divergence des intérêts anglo-français en Orient. Remarquons toutefois que son affirmation est contredite par ce qu'il a écrit à Barante, presque au même moment : « A moins de se raidir contre l'évidence, il faut bien reconnaître que Mehemet Ali est maintenant en mesure de prétendre à des stipulations plus favorables. Mais il y a une limite aux avantages qui peuvent lui être faits, et cette limite, aujourd'hui, comme avant la mort de Mahmoud, est celle qui ne pourrait être dépassée sans mettre en péril l'intégrité et l'indépendance de l'Empire ottoman. Ces deux conditions indispensables à la tranquillité de l'Europe, les puissances ont à la fois le droit et le devoir de veiller à ce qu'elles soient respectées et elles ne doivent pas permettre que le Vice-roi, abusant de la détresse où la Porte se trouve réduite par les fautes du dernier Sultan, lui arrache des concessions qui compromettraient d'autres intérêts encore que les intérêts musulmans... Le gouvernement du Roi n'a pas perdu un moment pour prendre une attitude conforme aux considérations que je viens de développer... Je vous envoie, pour que vous les placiez sous les yeux de M. de Nesselrode, les réponses des Cabinets de Londres et de Vienne à notre 'déclaration en faveur de l'intégrité de l'Empire ottoman sous la dynastie actuellement régnante. Ces deux documents, d'une nature pleinement satisfaisante, confirment ce que je vous ai dit au commencement de cette dépêche du parfait accord des trois Cours sur les points essentiels de la question d'Orient (2).» Optimisme que les événements vont se charger d'ébranler.
La flotte égyptienne qui avait d'abord stationné en rade d'Alexandrie (3), rentra presque tout entière dans le port dans la crainte d'une
(1) Soult à Barante, 5 août 1839.
(•2) Id.
(3) Soult avait vivement reproché à l'amiral Roussin, dans cette circonstance, son manque de décision ainsi que celui de l'amiral Lalande. Il entrait dans les vues du gouvernement français, d'une part, d'employer tous les moyens pour prévenir ou faire cesser un conflit entre les forces turques et égyptiennes et, ^ie l'autre, à sauver la
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attaque des flottes anglaise et française. Des officiers turcs se promenaient dans les rues portant l'uniforme de la marine égyptienne. La fusion entre les deux flottes paraissait complète. Cette situation accroissait l'acharnement de Palmerston à concevoir des plans de coercition contre le Pacha. On venait de recevoir dans les diverses chancelleries la communication officielle de la note remise par les ambassadeurs étrangers à la Porte au sujet du conflit entre le Sultan et le Pacha.
Bulwer, chargé d'afi'aires anglais à Parie, et le comte Appony, avaient fait ressortir à Soult l'importance de cette note, en ce qu'elle liait les cinq puissances avec le Sultan pour préserver ses droits et maintenir l'intégrité de son Empire. Bulwer estimait qu'aucun doute ne pouvait plus subsister sur l'esprit général qui se manifestait contre Mehemet Ali et sur la restitution de la flotte ottomane (1). Palmerston faisait alors proposer à Soult que, dans le cas où Mehemet Ali refuserait de restituer la flotte ottomane, les consuls anglais et français quittassent Alexandrie. Le Vice-roi avait pourtant fait observer aux agents anglais que l'union des flottes turque et égyptienne était, en réalité, le coup le plus décisif qui pût être porté aux desseins de la Russie. Tel était aussi l'avis des officiers ottomans qui estimaient, eu outre, que deux ou trois années passées à s'instruire à l'européenne les rendraient beaucoup plus aptes à lutter contre la Russie.
Soult s'était récrié sur le projet de Palmerston ; cette mesure, disait-il, indiquerait à Mehemet Ali un profond désaccord entre les grandes puissances (2) et prolongerait sa résistance. Il désirait que l'Autriche adhérât à Alexandrie à une telle mesure (3), Finalement il avait demandé à réfléchir. Le Cabinet anglais avait alors, non sans dépit, consenti à y surseoir.
La Russie elle-même semblait hésitante, mais pour un autre motif. Si elle voulait sauver Constantinople, elle ne se souciait pas d'engager une guerre en Syrie ou en Asie-Mineure. Le Tsar tenait à ne paraître en Turquie qu'en vertu du traité d'Unkiar Skelessi et n'entendait pas distraire son action ailleurs. Cette attitude était, pensait-il, la seule digne de la Russie en présence de la méfiance qu'on lui avait témoi-
puissance, et des ressources de la Porte, si celle-ci était vaincue, tout ce qu'on aurait pu sauver. « Cette donnée générale aurait dû suffire au commandant de notre escadre pour le déterminer à barrer le passage au capitan Pacha et à le contraindre de renvoyer 3a flotte aux Dardanelles » (Soult à Roussin, 27 juillet 1839).
(1) Bulwer à Palmerston, 23 août 1839.
(2) Lord Granville à Palmerston, 19 août 1839.
Palmerston avait aussi émis l'idée d'une expédition contre Candie ; notre gouvernement avait objecté que cette mesure pouvait provoquer une insurrection de ces Iles.
(3) Lord Granville à Palmerston, 19 août 1839.
gnée (1). Il se bornait à exploiter le désaccord grandissant de la France et de l'Angleterre (2). Ainsi se dessina une politique exclusivement dirigée contre la France. « Les affaires de Perse sont mises en oubli, l'invasion de Kandahar (3) a paru indifférente. Enfin on a cherché en quoi on pourrait venir en aide à l'Angleterre contre nous.»
Le baron de Brunow, diplomate habile et lié avec M^tternich, était désigné pour faire à Londres l'intérim de Pozzo, et Nesselrode accentuait ainsi la portée de ce choix : « Nous profitons du moment où lord Paîmerston est aimable pour nous (4). » On ne pouvait être plus explicite. La France, cependant, semblait aller jusqu'à l'extrême limite des concessions, puisque Soult déclarait à Sainte- Aulaire, le 16 août 1839, que « s'il était un moyen d'amener Mehemet Ali, par la voie des négociations, à se contenter de l'investiture héréditaire du seul pachalik d'Egypte, la France étoit prête à y souscrire. » A. cette heure, la France semblait renoncer à ses anciennes demandes. Mais Souit apportait à cet aveu de nombreuses réticences. Il faisait remarquer que la position de Mehemet Ali dans tout l'Orient était considérable, grâce à ses victoires, à son ascendant, à son habileté et à sa fortune, aux intelligences qu'il avait su se gagner dans toutes les parties de l'Empire ; s'il n'était pas satisfait, il pouvait susciter des mouvements insurrectionnels dont les conséquences pouvaient être un embrasement général (5). Soult estimait, certes, que l'édifice construit par Mehemet Aii ne résisterait sans doute pas entièrement à sa mort. La Porte pourrait alors rentrer en possession de la plupart des provinces perdues. Mais, disait-il, « le bénéfice du temps est donc en faveur de la Porte ; en cédant à l'orage, en subissant des sacrifices qui, d'ailleurs, n'ajouteront pas beaucoup à l'affaiblissement momentané où elle est tombée, en évitant ainsi une crise violente où elle périrait peut-être, elle se donnerait, suivant toute apparence, le droit de compter sur les chances de l'avenir ; elle pourrait espérer de recouvrer plus tard ce qu'elle aurait été forcée d'abandonner (6). »
(1) Barante à Soult, 24 août 1839.
(2) Le 6 août 1839, le Tsar recevait lord Clauricarde et <■ ne lui dissimulait pas son mécontentement de voir le gouvernement français prendre la conduite des négociations pour le règlement de la question d'Orient, dans lequel, selon son opinion, ce gouvernement n'a pas de raison pour prendre une part active » (Lord Clauricarde à Paîmerston, 9 août 1839).
(3) On annonçait, en effet, que les Anglais venaient d'entrer à Kandaliar, et le Sultan de Kaboul avait abdiqué et cédé sa place à un ami de l'Angleterre.
(4) Barante à Soult, 28 août 1839.
(5) Soult à Sainte-Aulaire, 14 août 1839. '
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La France, contre l'opinion des puissances, inclinait pour qu'on fît à Mehemet Ali de plus amples concessions. Soult déclarait qu'il répugnait à l'idée d'employer la force contre le Pacha. « L'opinion publique ne nous permettrait pas de nous associer à une semblable combinaison; lorsque des applaudissements unanimes ont accueilli, il y a trois mois, la demande de crédit nécessaire pour renforcer notre escadre dans les mers du Levant, ces applaudissements partaient de la conviction profonde que nos armements avaient pour effet de protéger à Constantinople même l'indépendance de la Porte... Les Chambres ne verraient pas sans surprise et sans mécontentement un emploi si différent des ressources qu'elles ont accordées au gouvernement du Roi ; il faudrait, pour qu'on s'y résignât, que Mehemet Ali prît une attitude bien agressive, bien directement menaçante pour le Sultan (1). »
Ainsi la France, tout en sauvegardant les formes, prenait nettement position, ce qui excitait les craintes de nos agents, et particulièrement de Sainte- Aulaire : « Des dissentiments malheureusement graves existent entre la France et l'Angleterre quant à l'étendue des concessions territoriales qui devront être faites héréditairement ou viager ement par la Porte à son puissant vassal. Ces dissentiments étaient, depuis longtemps, prévus par l'Autriche et par la Russie... La Russie s'en applaudirait comme d'une cause certaine de rupture entre les nouveaux alliés... Je ne verrais qu'avec une peine extrême le gouvernement du Roi admettre, en principe, que, dans aucun cas, la force ne sera employée pour contraindre Mehemet Ali. Si une telle règle de conduite était adoptée, il ne me resterait aucun espoir que notre négociation pût arriver à bien. » (2)
D'ailleurs, ne venions-nous pas de proclamer, à la face de l'Europe, le principe de l'intégrité et de l'indépendance de l'Empire ottoman ? (3) « S'arrêter devant la rédstance de Mehemet Ali, rendre à la Porte son mandat, en lui laissant le soin de pourvoir, par d'autres moyens, à sa sûreté et à sa dignité, ce serait un rôle indigne de nous (4). »
Pressentant l'avenir, Sainte- Aulaire ajoutait : « La Russie est prête à offrir des secours à celui des deux partis contre lequel nous nous serons mal engagés, assez indifférente, au fond, entre le Sultan et le Vice-roi, elle saura bien trouver des prétextes pour colorer, au besoin, un changement d'attitude conforme à sa politique. Or, cette politique se propose invariablement pour but de conserver en Orient la dictature qui ne peut lui être enlevée que par l'accord et l'action commune des
(1) Soult à Sainte-Aulaire, 14 août 1839.
(2) Sainte-Aulaire à Soult, 25 août 1839.
(3) Id.
(4) Id.
autres puissances de l'Europe. Aussi, l'Empereur emploiera-t-il tous les moyens, toutes les ruses, d'abord pour brouiller la France et l'Angleterre, puis pour séparer l'Autriche des puissances maritimes. Il ne craindra pas de commencer une guerre européenne le jour où il concevrait l'espoir d'atteindre l'un ou l'autre de ces résultats (1). »
Cette vision n'était que trop exacte ; afin 'de nous concilier définitivement l'Autriche contre la Russie, Sainte- Aulaire proposait donc de lui confier l'arbitrage ddifféren du entre la France et l'Angleterre (2). Le caractère essentiellement pacifique de la politique autrichienne, sa crainte que la Russie ne brusquât les événements pour que, au prix même d'une guerre, le traité d'Unkiar Skelessi reçût toute sa valeur, étaient pour nous des garanties sérieuses. A Vienne, les agents russes, nombreux, déterminés, actifs, s'employaient sans relâche à essayer de rapprocher l'Autriche de la Russie (3).
La tâche de la France, encline naturellement à ménager le pacha d'Egypte, s'annonçait fort complexe. Sainte-Aulaire croyait pouvoir surmonter les difficultés en essayant de river l'Autriche à la
(1) Sainte-Aulaire à Soult, 25 août 1839.
(2) Soult espérait alors dissimuler aux autres puissances notre différend avec l'Angleterre au sujet de Mehemet Ali, ou, tout au moins, à en atténuer à leurs yeux l'importance. Espérance chimérique ! Car l'Angleterre, elle, semblait vouloir ébruiter ce différend qui prenait, du reste, un caractère aigu. A Vienne, Sainte-Aulaire avait communiqué à lord Beauvaîe la lettre adressée, le 26 août, par Soult à notre représentant à Londres, et dans laquelle il estimait qu'il n'était pas possible d'ajourner toute négociation jusqu'à la restitution de la flotte, et rappeler les consuls, si Mehemet Ali refusait de la rendre. Lord Beauvaîe, qui considérait cette mesure « comme la base de tout », avait répondu brusquement : « Tout arrangement raisonnable pour les affaires d'Orient suppose qu'on délivrera la Porte de la terreur que lui inspire et des dangers réels que lui fait courir Mehemet Ali. Ce but ne peut être atteint qu'en humiliant l'orgueil et en froissant les intérêts du Pacha. Si la France ne peut, ou ne veut pas concourir à ce but, tout accord devient impossible. Notre bonne volonté commune n'y peut rien » (Sainte- Aulaire à Soult, 7 septembre 1839). Malgré la sécheresse du ton, Sainte-Aulaire ne désespérait pas encore d'une « entente parfaite » entre la France et l'Angleterre, comme étant la condition d'une solution prompte et favorable. «Mais si des considérations d'un ordre supérieur rendent cet accord impossible, il nous reste trop d'intérêts communs avec cette puissance pour qu'elle puisse raisonnablement vouloir rompre avec nous et adopter une ligne d'action en opposition directe avec la nôtre » (Sainte-Aulaire à Soult, 7 septembre 1839). Les lettres que lord Beauvaîe écrivait à Metternich étaient loin d'être conciliantes sur les questions qui divisaient la France et l'Angleterre. Elles laissaient nettement entrevoir un profond désaccord. La situation était la même vis-à-vis de la Russie, car le Cabinet anglais avait mis « le plus grand empressement à laisser voir au Cabinet de Saint-Pétersbourg ses vives inquiétudes par rapport aux vues ambitieuses de Mehemet Ali » (Soult à Bresson, 5 août 1839). Il est au moins surprenant d'entendre notre ministre des Affaires étrangères affirmer que « la France et l'Angleterre s'entendraient toujours parfaitement dans la question d'Orient » (Soult à Bresson, 5 août 1839).
(3) A cette même époque, la proposition de l'amiral Roussin d'amener à Constautinople les pavillons des cinq puissances faisait « jeter les hauts cris » à M. de Boutenieff (l'amiral Roussin à Sainte-Aulaire, 26 août 1839).
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France. Lee événements démontreront que, pour sauvegarder le principe de la légitimité monarchique, Metternich. devait sacrifier les principes essentiels de sa politique européenne. « C'est sur le chancelier d'Autriche que je place mes espérances », écrivait-il le 7 septembre 1839. Il ne craignait pas de dire que Mehemet Ali était pour la France « une fâcheuse cîientèré, qu'elle ne pouvait rien nous valoir ; et en troublant aujourd'hm notre union avec l'Angleterre, elle peut nous faire perdre l'occasion de soustraire la Turquie au protectorat et à l'influence exclusive de la Russie (1). »
Certes, notre sympathie pour le Pacha était une source de difficultés graves, mais l'opinion publique française s'était prononcée et abritait la politique de nos ministres. Que dirait cette opinion si nos sympathies pour Mehemet Àli tiédissaient trop ? L'Europe, cependant, accentuait son attitude peu favorable au Pacha. La Prusse, dont nous connaissons la position flottante, mais, au fond, bien décidée à ménager, avant tout, la Russie déclarait que celle-ci « avait été affligée d'apprendre la demande de l'entrée des Dardanelles adressée par l'Angleterre et la France à la Porte ; elle y avait vu une preuve de m-éfiance que rien, dans ses actes ne pouvait justifier (2) ».
Le représentant prussien à Constantinople n'avait donc pas été autorisé à s'associer à cette demande. En même temps, Werther, tout en se louant hautement de l'accord des puissances à Constantinople pour s'efforcer de pacifier l'Orient (puisque, malgré les divergences secrètes, les puissances semblaient aujourd'hui unies dans leur action à Constantinople,) allait jusqu'à regretter la conduite des amiraux de France et d'Angleterre dans le Levant.Il ne s'expliquait pas la sortie non contrariée de îa flotte turque des Dardanelles et son entrée libre dans le
(1) « Il n'est pas douteux qu'une sorte de ligue ne s'organise contre Mehemet Ali sous l'inspiration de l'Angleterre » (Bresson à Soult, 12 août 1839). A ce moment même, le Cabinet britannique mettait en avant un plan de coercition contre Mehemet Ali, s'il refusait de consentir à la seule concession de l'hérédité de l'Egypte, plan dont notre ministre à Berlin avait confidentiellement connaissance et qui dénonçait le désir de l'Angleterre, d'en an-iver aux pires mesures. La haine contre Mehemet Ali était toujours aussi vivace (Voir à ce sujet Bresson à Soult, 14 août 183S). La France, avec plus de modération se bornait à demander que, si le Pacha se refusait à restituer la flotte ottomane, il devrait dorénavant considérer les escadres alliées comme uniquement chargées de repousser toute tentative dirigée contre le territoire et l'autorité de la Porte (Voir Soult à Bourqueney, 6 août 1839). La France percevait que la destruction totale de la flotte égyptienne entraînerait de graves conséquences, qu'elle exaspérerait Mehemet Ali, et que le Pacha, concluant qu'il n'avait plus rien à ménager, pourrait alors provoquer des troubles dans toute l'Asie-Mineure et faire marcher Ibrahim Pacha sur Constantinople. L'Angleterre louvoyait pour donner le change et attendre ensuite le moment opportun de faire triompher sa politique.
(2) Bresson à Soult, 14 août 1839.
port d'Alexandrie. C'est plus encore peut-être à l'amiral anglais qu'à ramiral Lalande qu'il s'en prenait (1).
La Prusse revenait de sa condescendance dernière envers Mehemet Ali, en apprenant ses exigences sur la Syrie. En somme, sa politique consistait à ménager toutes les puissances, sauf la France. Il était d'ailleurs manifeste que, moins que jamais, les points de vue français et anglais concordaient dans la question d'Egypte. Aussi Palmerston ne prenait d'ailleurs même pas la peine de s'en cacher. Il disait à Bourqueney : « Jô suppose l'Egypte et la Syrie héréditairement investies dans la famille de Mehemet Ali et je me demande comment l'Europe peut se flatter que le moindre incident ne viendra pas briser le dernier et faible lien qui unira ces provinces à l'Empire ottoman ? L'indépendance viendra comme est venue l'hérédité, et savezvous alors ce qu'on dira en Europe quand la Russie reprendra son œuvre de convoitise sur les provinces européennes ? C'est que l'Empire ottoman, démembré par la séparation d'une partie de ses provinces d'Asie, ne vaut plus la peine qu'on risque la guerre pour le maintenir. Voilà l'ordre d'idées dans lequel je me place pour juger cette grande question ; à part cela, je ne crois nullement à l'infaillibilité de mon opinion... et je ne cherche aMcune préoccupation française, ainsi que vous me l'avez lue, exprimée par le maréchal Soult. Je crois si bien à la bonne foi de cette politique que voilà un raisonnement qui le confirmerait pour moi si j'étais tenté d'en douter : la France a besoin d'exercer de l'influence en Egypte ; cela est, cela doit être ; c'est une de ces données qu'il faut accepter dans la politique générale. Eh bien ! vous voulez faire l'Egypte plus forte que nous ne le voulons nous-mêmes ; et cependant, votre influence sur le souverain, quel qu'il soit, d'Alexandrie, croîtrait en raison de sa faiblesse 1 Vous voyez si je cherche une arrière-pensée sous la divergence de nos deux points de vue (2). »
Cette fois, Bourqueney, revenant sur ses précédentes illusions, déclarait à notre gouvernement « qu'il y avait divergence des deux Cabinets sur un point grave (3). » Nous étions loin du temps où Bourqueney déclarait que la question de Syrie ne constituait pas pour l'Angleterre une question sine qiia non.
Notre Corps diplomatique était, certes, composé d'hommes d'une
(1) Bresson à Soult, 17 août 1839.
(2) Bourqueney à Soult 9 août 1839.
(3) Bourqueney à Soult 9 août 1839.
Le gouvernement anglais avait relevé le ton de qualques journaux français, attaquant violemment l'Angleterre en lui reprochant sa partialité pour la Porte. Le Journal des Débats même, qui avait soutenu l'alliance anglaise, avait cîiangé d'opinioa brusquement,
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indéniable valeur, mais portés à s'abuser sur les véritables sentiments des pays où ils se trouvaient, sur la contradiction des intérêts en Orient de l'Angleterre et de la France, sur la profondeur et la ténacité de l'hostilité des grandes Cours continentales, contre la Monarchie de juillet qu'ils appelaient « la monarchie usurpatrice » (1). Quoi qu'il en soit, le gouvernement, le public, et le parti conservateur anglais surtout, s'entendaient pour nous reprocher violemment nos sympathies pour Mehemet Ali. Quand Bourqueney répliquait en rappelant ce que la France avait fait pour assurer la coopération des deux escadres franco-anglaises, pour lier la France, l'Angleterre et l'Autriche par des déclarations individuelles pour le maintien de l'intégrité ottomane sous la dynastie régnante, Palmerston concédait : « Oui, je l'avoue, il y a là quelque chose de très important déjà réalisé pour le maintien de l'équilibre européen, mais il faut arriver à la sanction solennelle de nos déclarations. Appelez, je vous en prie, sans retard, l'attention de votre gouvernement sur cette grave question. Que nos ambassadeurs à Vienne soient chargés formellement d'engager le prince de Metternich à concourir avec nous à un acte dont on déterminera plus tard la forme et qui, en reproduisant la pensée des puissances, relative au maintien de l'Empire ottoman, règle et constate les moyens de l'assurer. Si la Russie veut en être, tant mieux ; si elle refuse, nous le proposerons à la Prusse ; et enfin, si la Prusse n'y accède pas, que tous nos efforts aient pour but de le faire à trois (2). »
Malheureusement, en présence du refus persistant de la Russie à tout concert consacré par des actes officiels sur les affaires d'Orient et à l'admission des escadres franco-anglaises dans la mer de Marmara, l'Autriche restait hésitante.
Le Cabinet de Saint-Pétersbourg avait toutefois fait un pas en avant sous la pression des circonstances et devant la coopération de la France, de l'Angleterre et de l'Autriche. Boutenieff avait consenti, sur l'ordre de Saint-Pétersbourg, à apposer sa signature sur la note collective consacrant l'accord des cinq grandes puissances, ce qui avait causé à Londres une joie au moins exagérée, car cet accord ne visait, bien entendu, que le conflit entre Mehemet Ali et le Sultan (3). C'était et notre gouvernement en jugeait ainsi, une pure concession de forme : « La correspondance de M. de Barante me montre le Cabinet de Saint-
(1) Nous avons retrouvé, dans des- lettres particulières de l'époque, de nombreux témoignages de cet état d'esprit.
(2) Bourqueney à Soult, 15 août 1839.
(3) « La Russie est la seule puissance qui n'ait pas répondu dans une forme directe et officielle à notre déclaration en faveur de l'indépendance et de l'intégrité de l'Empire ottoman » (Soult à Barante, 29 août 1839).
Pétersbourg persistant plus que jamais dans des vues d'isolement, alors même qu'il se croit obligé de faire quelques concessions de forme. Au surplus, pour apprécier la portée véritable de l'acte auquel on veut rattacher de si graves conséquences, il suffit de se rappeler que, parmi les arguments allégués par le gouvernement russe pour repousser l'idée d'une conférence établie à Vienne, figure celui que le siège des négociations serait plus naturellement et plus utilement placé à Constantinople. C'est qu'en effet, la Russie, par l'ascendant notoire que son envoyé exerce sur la Porte, y est bien mieux placée, soit pour entraver, soit pour influencer ces négociations (1). »
La Russie, nous le savons, n'était pas prête à la guerre et la menace d'entrée des flottes franco- anglaises dans les Dardanelles l'avait sans doute impressionnée ; seulement, elle poussait jusqu'à ses dernières limites les conséquences de son adhésion. Elle eût, certes, préféré une négociation directe entre le Sultan et le Vice-roi, qui aurait mené au démembrement progressif de l'Empire ; mais maintenant qu'elle avait adhéré au concert, elle estimait que le Sultan « se trouvait pleinement en mesure d'attendre que ces promesses ne restassent pas sans effet. Or, comment les grandes puissances, disait Nesselrode, répondent- elles à cette juste attente du Sultan si elles ne se déterminent pas à adopter envers l'Egypte une attitude plus prononcée et plus décisive (2) « Notre auguste maître désire que cette transaction ait lieu aux conditions les moins défavorables possibles pour le Sultan, car ce sont les intérêts du souverain que nous devons soutenir de tous nos efforts (3). » De là à préconiser contre le Pacha des mesures de coercition, surtout à Alexandrie, et à se rapprocher de l'Angleterre, il n'y avait qu'un pas : « Ce serait compromettre gravement la dignité des puissances européennes que de reculer devant la résistance que Mehemet Ali tenterait d'opposer aux résolutions des représentants alliés, malgré la publicité que leurs démarches auraient acquise à la face de l'Europe entière (4). » « Si vos collègues se trouvaient en mesure de faire auprès du Vice-roi de nouvelles démarches auxquelles la présence des escadres françaises et anglaises devant Alexandrie prêterait un caractère décisif et péremptoire, l'Empereur vous autoriserait à y donner pleinement votre adhésion la plus franche et la plus cordiale au nom de la Russie (5). »
(1) Soult à Bourqueney, 22 août 1839.
(2) Nesselrode à Medem, 16/28 août 1839.
(3) Nesselrode à Boutenieff, 16/28 août 1839.
Le Sultan venait d'écrire très amicalement au Tsar « qu'il connaissait la bonté et la protection que Sa Majesté Impériale avait apportées à son père et qu'il espérait qu'elles s'étendraient à lui-même » (Lord Clauricarde à Palraerston, 15 août 1839).
(4) Nesselrode à Boutenieff, fin août 1839.
(5) Nesselrode à Boutenieff, fin août 1839.
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Cela ne faisait plus de doute. La Russie s'associait à toute mesure coercitive. Et ce faisant, elle atteignait son double but d'être désagréable à la France et agréable à l'Angleterre. Le gouvernement anglais, accentuant sa politique, peu cordiale à la Francej affichait notre désaccord. Soult le confessait tristement (1) : « Le Cabinet de Londres, dominé par ses préoccupations, ne sait pas assez les dissimuler aux autres Cabinets ; il semble quelquefois chercher en eux des auxiliaires dont la coopération puisse l'aider à nous ramener à sa manière de voir, et les Cours auxquelles il adresse ces confidences, se méprenant sur l'intention qui les lui dicte, y voient le principe d'un relâchement sérieux de l'alliance anglo-française (2). »
Soult, pourtant, ne veut pas se montrer pessimiste : « Je ne crains pas le résultat définitif de ces tentatives. L'Angleterre y résistera comme nous l'avons fait nous-mêmes lorsqu'à d'autres époques, et dans d'autres questions, on a employé à notre égard des artifices semblables. ...Veuillez appeler l'attention de lord Palmerston sur les considérations dans lesquelles je viens d'entrer (3). » Soult oubliait que les temps avaient changé. La France, depuis 1830, excitait la jalousie de l'Angleterre à cause de nos expéditions coloniales, de notre expansion maritime, et en outre, s'était attirée la haine de la Russie. Comment l'Angleterre, n'aurait-elle pas profité d'une telle situation ?
Les tiraillements entre la France et l'Angleterre (4) venaient d'avoir un premier effet. L'Autriche craignant de ne plus trouver un appui suf-
(i) Soult à Boupqueney, 22 aoiit 1839.
(2) Id.
(3) Id.
(4) Deux lettres échangées à Vienne entre lord Beauvale et Sainte-Aulaire sont intéressantes à ce sujet :
« Une lettre du consul autrichien à Alexandrie, disait Sainte-Aulaire, semble indiquer cependant que les représentations civiles ne sont pas restées sans efïet sur le Pacha. 11 ne faut donc pas désespérer de l'avenir.
« Au fait, la situation n'est pas belle, mais je vous trouve trop noir. La déclaiation des quatre puissances sur l'intégrité et l'indépendance reste une bonne pièce au procès. L'intention annoncée à Pétersbourg par l'Angleterre et la France d'envoyer par les Dardanelles ce qu'on enverrait par le Bosphore me semble garantir qu'on n'enverra rieu du tout. Et le traité d'Unkiar Skelessi se trouve ainsi annulé.
« Puis enfin la note collective de Constantinople est un bon commencement dont je me fie à l'Autriche pour nous faire tirer parti.
« Ne nous décourageons donc pas. J'écris à Paris et insiste de mon mieux sur la nécessité de donner satisfaction à la Porte, même aux dépens de Mehemet.
' La situation de celui-ci est fort tendue et peut craquer d'un moment à l'autre. L'attentelui est peut-être plus périlleuse qu'à la Porte. L'important me semble être, puisque la France et l'Angleterre ne peuvent pas marcher ensemble, qu'elles restent ensemble au moin.j en ne marchant pas.
« Donnez-moi toujours de vos a^is que j'apprécie Lien, et croyez, etc. »
Lord Beauvale répondait :
« Des représentations civiles autant qu'on voudra, mais des représentations où
fisant dans T alliance des grandes puissances maritimes et redoutant le courroux éventuel de la Russie, avait donné ordre au commandant de la station autrichienne de s'éloigner des Dardanelles et de se diriger sur Rhodes. Il ressortait, en effet, des communications confidentielles de l'ambassadeur anglais à Pétersbourg que « le gouvernement russe ressentait, au plus haut degré, un mécontentement et une irritation contre le Cabinet autrichien. Tous mes collègues s'accordent avec moi dan» cette opinion... L'Angleterre est redoutée par la Russie plus que ne Test l'Autriche et c'est pourquoi elle est suspectée davantage et que la Russie est plus inclinée à la courtiser (1). »
L'irritation de la Russie contre la France n'était pas moindre. L'Empereur avait fait à lord Clauricarde des réflexions très dures sur la dynastie régnante « qui avait assez à faire pour se soutenir elle-même chez elle, sans se soucier d'adhérer à une sage et consistante ligne de conduite politique (2). « Réflexions bien faites pour encourager contre nous le gouvernement anglais ! Le Tsar, qui s'ingéniait à combler les agents anglais de paroles aimables, renchérissait. Selon lui, c'est parce que le pacha d'Egypte était un sujet révolté que le peuple français le soutenait (3).
En attendant, l'Autriche avait exprimé le désir que les escadres franco- anglaises s'éloignassent aussi des Dardanelles.
Au moment de son départ pour' Johannisb erg, après sa maladie, en septembre 1839, Metternioh avait remis à ce s«jet, au comte de Ficquelmont, une longue note (4), où il était -dit : « La répugnance de l'empereur Nicolas de s'associer à une délibération commune est un fait moraLqui fait prendre à la négociation une autre forme, mais qui ne l'arrête pas.
« La défiance des deux puissances maritimes est mise dans le plus grand jour par la présence des deux flottes devant les Dardanelles. C'est dans ce fait matériel que Mehemet Ali puise toute sa force de résistance. La Porte, de son côté, placée entre trois flottes, qui ne sont nullement occupées de son ennemi, les voit se disputer avec tant de
il n'y a rien derrière, sont une puérilité dans laquelle une grande puissance ne peut pas -donner.
« Vous voyez que je ne suis pas beaucoup plus couleur de rose, aujourd'hui qu'hier. Mais je suis parfaitement de votre avis de .rester ensemble en ne marchant pas. Ce n'est pourtant bon que pour un temps. Dieu veuille qu'à Paris et à Londres on trouve le moyen de marcher ensemble. Pour cela il faudra remplir des obligatic-ns que nous avons contractées envers la Porte et le moyen de le faire en se refusant de toute action, est impossiiîîe à trouver. Je rae demande comment des gens pratiques con^^me ceux qui gouverneut la France aient pu y songer» (Record Office).
(1) Lord Clauricarde à Palnierslon, 17 août 1839.
(2) Lord Clauricarde à Palmerston, 22' août 1639.
(3) Id.
(4) Archives cVEta.l à Vienne.
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jalousie le rôle de protecteurs de l'Empire turc, qu'elle y trouve bien plus le danger de son asser%àsseinent, que le bénéfice d'une protection. Les véritables musulmans à Constantinople se tournent donc involontairement vers la seule force musulmane qu'ils voient encore forte, libre et indépendante ; c'est là le secret de toutes les intrigues que sait si bien mener Mehemet Ali ; il a tellement le sentiment de l'avantage que lui donne une pareille situation, qu'il ne prend plus la peine de cacher ses intrigues ; il les met au grand jour. Si on ajoute à cela celles qui, dans les provinces de la Turquie d'Europe, se rattachent à l'existence de la nouvelle Grèce, on aura le tableau complet de la situation.
Les puissances compromises continueront- elles à donner à l'histoire le spectacle d'un sujet macédonien révolté qui menace, en leur présence et malgré leurs forces, de renverser un empire qu'elles veulent conserver et qu'elles viennent de prendre diplomatiquement sous leur commune protection ? Tel sera cependant le cas si le vice radical de cette situation n'est écarté.
Il faut donc trêve de rancune et de défiance jusqu'après le règlement de l'affaire principale. Chaque puissance pourrait, après, reprendre son rôle de défiante observation selon qu'elle le jugera nécessaire. L'expérience d'un succès remporté en commun et qui, sans un accord, ne serait jamais possible, ne pourrait- elle pas, d'un autre côté, opérer un changement salutaire sur les dispositions réciproques des puissances ? Le fait matériel de la présence des deux flottes devant les Dardanelles devra cesser ; de simples avisos devront y être laissés, pour avertir les flottes de ce qui se passerait à Constantinople, tandis qu'elles iraient prendre position devant Alexandrie ou sur tel point des côtés de la Syrie qui serait jugé être plus avantageux. La Porte reprendrait courage ; la Russie cesserait d'être blessée de cette position de défiance contre elle, et Mehemet Ali y verrait le premier acte sérieux de l'union des puissances contre lui. Cette mesure présenterait- elle le danger que les deux puissances maritimes paraissent redouter ? Croient-elles la Russie assez peu habile pour faire un coup de main sur Constantinople dans un pareil moment ? N'a-t-elle pas prouvé souvent qu'elle savait mieux choisir son temps ? Il y aurait, au contraire, dans le témoignage de confiance donné par le changement de position des flottes, une barrière de plus qui serait opposée aux desseins qu'on lui suppose. Dans tous les cas, cette mesure me paraît être la première condition de la réussite de notre négociation ; il faut la mettre en délibération avec les ambassadeurs des puissances maritimes. »
Metternich préconisait les parages de l'île de Rhodes pour la résidence des flottes, parce qu'ils étaient plus rapprochés de la Syrie, et que tout ce qui pourrait menacer les communications de l'Egypte avec son
armée d'Asie-Mineure montrerait à Mehemet Ali les dangers de cette position trop avancée: «Cela ferait plus d'effet que l'apparition d'une flotte devant Alexandrie, qui n'étant suivie d'aucun résultat, serait un triomphe pour le Pacha (1). »
Selon le comte de Ficquelmont, la grande difficulté d'engager la Russie à faire cause commune avec l'Angleterre provenait de l'aspect menaçant que prenaient envers elle la France et l'Angleterre. Par de longs raisonnements, il démontrait la nécessité de retirer les flottes de l'entrée des Dardanelles (2). « Où auriez-vous voulu qu'elles aillent, lui demanda lord Beauvale ? Elles ne doivent pas apparaître au large d'Alexandrie sans des ordres pour agir. En tout cas, une force navale doit être gardée prête à défendre à Ibrahim de passer en Europe. La flotte anglaise est destinée à exécuter les ordres de la Conférence ; où peut-elle être mieux placée pour communiquer avec l'ambassadeur à Constantinople ? »
Ficquelmont était pris de court. Il demanda que, du moins, l'attitude de la flotte perdît ce caractère de menace et de suspicion envers la Russie qu'elle a inspiré tout d'abord. Mais il développait encore sa pensée. Il estimait que d'agir avec l'Angleterre et l'Autriche, en négligeant la France, tenterait beaucoup l'empereur Nicolas, mais il se demandait si une pareille attitude n'exciterait pas l'amertume de la France, n'amènerait pas des hostilités immédiates qui placeraient entièrement la Porte sous la protection de la Russie pour se défendre contre Ibrahim. Mais Ficquelmont croyait aussi que l'Angleterre, l'Autriche et la France, agissant ensemble, seraient assurées du consentement de la Russie, ou pourraient agir sans elle, et il saisit l'occasion de s'étendre sur le peu de dignité qu'il y aurait à faire montre d'un tel appareil contre une puissance, en fait, si peu à redouter. De ces raisonnements, il conclut qu'il ne serait pas sage de faire quelque chose sans s'être efforcé, de nouveau, d'obtenir le consentement de la France (3).
L'Autriche paraissait donc moins disposée que jamais à coopérer dans les détroits avec les escadres franco- anglaises (4). La Prusse suivait les oscillations de l'Autriche,
A la fin d'août 1839, elle n'avait pas semblé approuver les vues de Palmerston sur la question d'Egypte. Werther disait à lord W. Russell
(1) Le comte de Ficquelmont à Sturmer, septembre 1839,
(2) Lord Beauvale à Palmerston, 8 septembre 1839.
(3) Id.
(4) Lorsque Ficquelmont aborda cette question, son visage paraissait courroucé et nerveusement il s'écria : « Que si la France persistait à maintenir sa flotte dans les Dardanelles, il était inutile de passer outre, car rien ne se ferait à l'amiable tant que nous garderions cette position hostile et offensante pour la Russie » (Sainte-Aulaire à Soult, 12 septeinlrc ICOO).
126 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'europe
«qu'il ^désirait sans doute qu'on accordât le moins possible à Mehemet Ali, mais que les moyens d'exécution lui semblaient bien incertains, et qu'une fois engagés dans la voie où lord Palmerston proposait d'entrer, les cinq puissances ne sauraient plus où elles pourraient s'arrêter (1).
« Arriver à une transaction sans courir les chances d'un conflit, tel est le sentiment qui dirigera, dans la négociation, les Cours de Prusse et d'Autriche... Déjà M. de Werther qui voulait reprendre au Pacha cette moitié de la Syrie qu'il lui avait d'abord octroyée, lui conférerait aujourd'hui volontiers l'hérédité du pachalik, se contentant pour la Porte de la rétrocession des districts d'Adana et des défilés du Taurus (2). » A cette heure, la Prusse, avide de paix, goûtait peu les belliqueuses velléités de Palmerston, et, bientôt, elle approuvait la détermination de l'Autriche de ne pas coopérer, dans les détroits, avec les escadres franco- anglaises. Pourtant, en ce moment, les rapports entre les Cours de Berlin et de Pétersbourg étaient loin d'être excellents. La nation prussienne était signalée comme a^'ant « de l'aversion et de la jalousie pour la Russie (3), » non seulement à cause des questions de race, mais aussi de la politique économique de la Russie qui excluait presque entièrement de son marché les produits de Prusse, ce qui avait occasionné la plus grande détresse et la stagnation du commerce dans les provinces orientales de cette dernière.
Les rapports entre les Cours avaient toujours été cordiaux, mais le roi de Prusse n'avait pas été satisfait du mariage de sa petite-fille avec le duc de Leuchtenberg et s'était montré blessé de certains manques d'égards du Tsar pour lui. Pourtant, ]a Cour de Prusse restait en étroit contact avec la Russie pour les affaires d'Orient.
Le Cabinet de Londres venait de proposer que les négociations fussent portées à Vienne et traitées en commun avec le gouvernement autrichien. Les nouvelles de Vienne étaient bien accueillies à Londres. Bourqueney écrivait à Soult : « On part de ce principe qu'une fois les bases de l'arrangement à intervenir entre le. Sultan et le Vice-roi consenties par les cinq puissances, l'usage de la force ne sera pas nécessaire pour les faire accepter à Mehemet Ali... Relativement à ces bases, on croit l'Autriche plus près que la France du point de vue du Cabinet anglais ; et, comme on sait que des divergences officiellement manifestées entre les deux grandes puissances maritimes, saperaient tous les fondements de l'œuvre de pacification, on se flatte que ces divergences se fondront plus aisément dans le concours des cinq puis- Ci) Bresson à Soult, 4 septembre 1839.
(2) Id.
(3) Sir G. Hamilton à Palmerston 14 août 1839,
sances que dans une négociation directe à deux ou à trois. Enfin, une fois l'arrangement accepté et garanti par les puissances de l'Europe, c'est-à-dire la question pratique réglée, on est sûr de trouver à Paris, et on espère rencontrer à Vienne l'empressement qu'on éprouvera soimême ici à couronner cet acte de paix dans le présent par un acte diplomatique qui assure également l'avenir (1). » Il est vrai que, parfois, Palmerston s'excusait près de notre ambassadeur de la publicité donnée dans certaines Cours d'Europe sur la divergence des deux Cabinets relativement aux bases territoriales de l'arrangement à intervenir entre Mehemet Ali et le Sultan, On sait quoi penser de ces excuses. Un fait cependant attirait l'attention. La Reine, en prorogeant le Parlement anglais, avait fait allusion à l'union de la France et de l'Angleterre et rompu ainsi le silence gardé, depuis deux ans, sur les rapports des deux pays. On en avait conçu à Paris des espérances au moins exagérées, à l'heure même où, dans une dépêche à Sebastiani, qui avait repris son poste à Londres, Soult déclarait que « c'était céder à une bien fâcheuse préoccupation que de prétendre, à tout prix, réduire Mehemet Ali à la possession héréditaire de l'Egypte et que c'était méconnaître étrangement l'empire des faits et les nécessités des situations (2). » Notre gouvernement, pour justifier ses vues, invoquait la crainte de voir Mehemet Ali marcher sur Constantinople, si on ne donnait pas à ses demandes une satisfaction tout au moins partielle (3). Le Cabinet de Paris se montrait donc plein de confiance dans la puissance et la force de résistance du Pacha, tandis que le gouvernement anglais se montrait plus fermement disposé à user envers Mehemet Ali de mesures coercitives. C'était compter beaucoup sur la modération du Pacha à qui il était permis d'attribuer de plus vastes ambitions : « Je ne puis le dissimuler à Votre Excellence ; la disposition du Cabinet anglais à l'emploi de moyens coercitifs contre Mehemet Ali peut bien, de temps à autre,
(1) Bourqueney à ScuU, IS août 1839.
Le gouvernement français acceptait ce choix, tout en faisant remarquer que les conférences de Vienne ne pourraient avoir d'utilité que si la totalité de la question d'Orient y était soulevée, donc si la Russie acceptait cette situation.
(2) Soult à Sebastiani, 2 septembre 1839.
(3) La France estimait que la concession héréditaire de la Syrie à Mehemet Ali ne détruirait pas l'intégrité de l'empire ottoman, et citait volontiers l'exemple de Tripoli. La Régence, après avoir paru, en effet, n'appartenir plus que de nom à l'Empire ottoman, avait été transformée en simple Pachalik, la Porte ayant pour cela saisi l'opportunité d'une guerre civile. « C'est en accordant à Mehemet Ali toutes les satisfactions compatibles avec l'intégrité des droits essentiels du Sultan, c'est en lui faisant une position forte, honorable, assurée que nous nous proposons de calmer et de contenir ce vieillard dont l'ambition, grande sans doute, comme sa puissance et ses talents, n'a pourtant rien d'aventureux, ni d'extravagant et qui n'ira pas se jeter, de gaieté de cœur, dans de nouveaux bouleversements lorsqu'on lui aura concédé, ou à peu près, tout ce qu'il peut désirer raisonnablement » (Soult à Sainte-Aulaire, 21 septembre 1839).
128 LA GRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'europe
céder sur certains points aux représentations de la France, mais elle reparaît toujours, et si elle rencontre, de notre part, une répugnance invincible et absolue à l'emploi d'un moyen de coaction quelconque contre le Vice-roi, je crains qu'on ne se persuade ici qu'il est inutile de continuer une négociation dans laquelle on a ôté d'avance à ses conseils la sanction même éventuelle de la force (1). »
Palmerston n'en assurait pas moins peu après notre représentant à Londres de « l'union et de la solidarité de la France et de l'Angleterre dans tout ce qui touchait à l'entrée éventuelle des escadres francoanglaises dans la mer de Marmara ». La politique de l'Angleterre était troublante ; d'un côté, elle s'unissait à la France ; de l'autre, elle s'en séparait ; mais ce qui était net, c'était son hostilité contre Mehemet Ali^ hostilité qui va la séparer de nous.
Tout, d'ailleurs, poussait l'Angleterre à des mesures de coercition. La Russie venait, par la bouche du comte Nesselrode, de lui donner le plus précieux encouragement. Comme lord Clauricarde insistait auprès de Nesselrode sur la nécessité de soutenir les droits et les intérêts du Sultan, Nesselrode lui avait répondu brusquement : « Vous pouvez être sûr que nous ne vous abandonnerons pas dans une pareille circonstance (2). » « En résumé, j'ai trouvé hier le comte Nesselrode un peu moins pessimiste sur l'issue de la question turco-égyptienne, parce qu'il apparaît plus difficile que jamais de la régler sans quelque acte de démonstration armée, et alors apparaît pour la Russie et l'Angleterre une chance d'agir ensemble à part des désirs et de la politique du gouvernement français (3). »
Ainsi s'affirmaient, au cours de l'année 1839, les symptômes d'un rapprochement russo-anglais contre la France.
La Russie allait s'employer afin de « renforcer la bonne entente » qui existait entre Londres et Pétersbourg. Le Tsar déléguait alors à Londres, en mission spéciale, le baron Brunow (4) ministre à Stuttgard, afin d'exposer les vues de son gouvernement. Il devait aussi parler de la Perse, question délicate entre toutes (5), entre deux nations rivales, sur ce dernier point.
(1) Sebastiani à Soult, 5 septembre 1839.
(2) Lord Clauricarde à Palmerston, 28 août 1839.
(3) Id.
(4) Lord Clauricarde à Palmerston, 27 août 1839.
(5) Les relations entre la Perse et l'Angleterre avaient alors un caractère aigu. En août 1839, les Anglais avaient occupé Caboul, juste un an après avoir forcé le schah à faire lever le siège d'Hérat qu'il n'avait occupée que d'après les instigations delaRussie. Des conférences avaient eu lieu en juin et juillet entre Palmerston et l'ambassadeur
Pendant que Brunow négociait à Londres, Soult affirmait au comte Medem que la France n'entrerait jamais dans la voie des mesures coercitives. « Notre avis, disait-il (1), est donc d'employer par la voie diplomatique tous les arguments de persuasion afin de rendre Mehemet Ali plus traitable, mais à V emploi de la force nous n'y consentirons jamais. ...Il en résulte que si Mehemet Ali persévère dans sa prétention de conserver à titre héréditaire tout ce qu'il possède actuellement, nous pensons qu'il sera d'une politique prudente de le lui concéder et d'arriver ainsi au plus tôt à cette transaction qui doit régler définitivement les rapports entre suzerain et vassal. »
Les vues françaises et anglo-russes s'opposaient donc de plus en plus nettement, bien que lord Ponsonby déclarât dans ses dépêches que la coopération avec la Russie était une impossibilité.
C'est alors que Soult résume ainsi sa politique (2). « Considérant l'acte signé le 28 juillet à Constantinople par les représentants des cinq grandes Cours, comme la proclamation du principe complètement euro-
extraordinaire du Schah à Londres, marquant de la part de Palmerston une grande âpreté (Bresson à Soult, 13 septembre 1839). Ce dernier avait exigé de la Perse d'importantes réparations. Il s'était montré péremptoire ; prenant une carte de l'Asie centrale, il l'avait déployée devant le représentant persan : « Voilà, dit-il, l'Inde et voici la Russie ; entre elles se trouvent la Perse et l'Afghanistan, contrées à travers lesquelles la Russie doit passer, si elle se propose de se porter en avant. Quelle que soit la nature des relations entre l'Angleterre et la Russie, l'Angleterre juge convenable que la Russie soit empêchée d'entrer en contact plus immédiat avec la frontière de l'Inde britannique. Pendant de nombreuses années, aussi longtemps que le gouvernement persan est resté sincèrement attaché à l'Angleterre, le gouvernement anglais a considéré la Perse comme un boulevard fort et suffisant, et a désiré maintenir son indépendance ; et alors la condition de l'Afghanistan était comparativement indifïérente à l'Angleterre. Mais, dans ces derniers temps, depuis que l'influence de la Russie s'est tellement accrue en Perse que la Perse et ses forces sont, en quelque sorte, à la disposition de la Russie, l'indépendance de l'Afghanistan est devenue une nécessité pour la Grande-Bretagne, et elle est déterminée à l'assurer. Car, au point où en sont les choses, si la Perse réussissait à soumettre l'Afghanistan, l'Angleterre ne pourrait voir dans ce résultat qu'un événement qui transporterait la frontière russe de l'Arraxe à l'Indus et c'est un événement dont l'accomplissement ne pourrait être toléré » (Bresson à Soult, 13 septembre 1839). Le représentant du Schah se disposait à se rendre à Pétersbourg dans des conditions qui témoignaient du désir de la Russie de séparer la Grande-Bretagne de la France au prix même de sacrifices en Orient. Car, non seulement la Russie envoyait à Londres le baron Brunow, mais le Tsar redoublait d'attentions pour lord Clauricarde qui était loin de s'y montrer insensible et écrivait à Londres que les déclarations et les prêtes, tations du Tsar ne pouvaient être considérées que comme satisfaisantes (Bresson à Soult, 23 septembre 1839). En vain Bresson écrivait-il qu'à Berlin l'ardeur de lord Palmerston dans ses menaces de coercition contre le Vice-roi était taxée d'imprudence et alarmait le Cabinet de Berlin. Ce dernier, fort impressionné par la volte-face de l'Autriche, n'allait pas hésiter à faire cause commune avec elle et avec la Russie ; et, le 26 septembre 1839, Bresson osait avouer : « Les dispositions ne sont pas plus ici qu'à Vienne favorables à Mehemet Ali. »
(1) Lord Clauricarde à Palmerston, 28 août 1839.
(2) Soult à Sebastiani, 10 septembre 1839.
130 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'europb
péen, de la grande question d'Orient, comme la renonciation formelle de la Russie à la position exceptionnelle où elle s'était jusqu'à présent maintenue, l'Angleterre pense que ce point est maintenant complètement vidé ; qu'il n'y a plus à s'en occuper et que, désormais, tous les moyens d'action, toutes les forces morales et matérielles de l'alliance européenne devaient se diriger exclusivement sur Alexandrie, à l'effet d'obliger le Vice-roi à se soumettre aux conditions qu'elle persiste à regarder comme les seules satisfaisantes.
Le gouvernement du Roi ne reconnaît, je dois le dire, ni les prémisses d'une telle argumentation, ni, par conséquent^ les conclusions qu'on veut en déduire.
Il ne peut, à son grand regret, voir dans l'accession de l'envoyé russe à la note par laquelle ses collègues ont offert leur médiation à la Porte, le consentement du Cabinet de Pétersbourg à faire désormais de ses relations avec la Porte et de l'appui moral ou matériel qu'il pourrait lui accorder dans l'occasion, l'objet d'une délibération commune avec les autres puissances. Bien loin de là, il trouve dans le mécontentement manifesté par le Cabinet russe des rapports qui s'étaient établis entre les autres Cours, dans son refus formel de prendre part, à Vienne, à aucune conférence, dans sa menace de rappeler son ministre de Constantinople au cas où les puissances maritimes feraient entrer leurs escadres dans la mer de Marmara, ce qu'elles n'ont jamais manifesté l'intention de faire qu'à titre de compensation de l'entrée éventuelle des forces russes dans le Bosphore, il y trouve, dis- je, la preuve la plus évidente que le Cabinet de Pétersbourg persiste plus que jamais dans ses prétentions exclusives et dans les errem.ents de son invariable politique.
De la part de ce Cabinet, ce ne serait pas entrer dans une voie nouvelle que de s'entendre avec les autres gouvernements sur la conduite à tenir envers le Pacha d'Egypte. Jamais il n'a prétendu, — cela eût été trop absurde, — se réserver cette branche de la question orientale. Tout au contraire, pour donner une couleur spécieuse au système par lequel il s'attribuait à l'égard de la Porte une action indépendante et isolée, il a toujours affecté de dire que, quant à l'action à exercer sur l'Egypte, il lui paraissait raisonnable de l'abandonner aux puissances qui, par leur situation morale et topographique, avaient plus que lui les moyens d'influer sur ce pays. Il est donc clair que si ces puissances l'appelaient à délibérer avec elles sur ce qu'il déclare ressortir plus spécialement de leur compétence particulière et s'il consentait à s'y prêter, ce ne serait pas, à beaucoup près, ime concession qu'il leur ferait. Une telle démarche n'aurait ce caractère que s'il s'engageait par réciprocité à se concerter avec ses alliés sur toutes les dispositions qu'il pourrait prendre
pour venir, dans un cas donné, au secoure de la Porte ; et cet engagement, je réponds qu'il ne le prendra pas.
• Cependant, le Cabinet de Londres, cédant à l'illusion que je viens de signaler, propose en ce moment, je l'ai déjà dit, de diriger contre le vice-roi d'Egypte tous les eiïorts de la politique. Il veut qu€ ia Conférence de Vienn3, ou plutôt, — car la Russie n'admet pas cette Conférenca — les représentants des puissances dans la capitale de l'Autriche, soient autorisés à délibérer sur les conditions à prescrire à Mehemet Ali et à arrêter en quelque sorte à la majorité des voix, les mesures coercitives qui seront jugées nécessaires pour les lui faire adopter. Il veut que les ambassadeurs puissent, en conséquence, envoyer directement aux amiraux des instructions auxquelles ceux-ci obéiraient sans en référer à leurs Cours ; et, au nombre des mesures que pouvaient prescrire les circonstances, il indique des moyens aussi extrêmes que le blocus des ports égyptiens et l'occupation de l'île de Candie ».
Soult examinait ensuite les trois points proposés par le Cabinet de Londres : le maintien des considérations rigoureuses à imposer à Mehemet Ali, le recours aux voies coercitives pour décider sa prompte soumission ; enfin le renvoi à Vienne des négociations qui doivent avoir lieu à ce sujet. Si on avait pu, disait-il, établir à Vienne un véritable concert, le gouvernement du Roi s'empresserait d'accréditer un plénipotentiaire auprès de cette Conférence, mais la Russie montrait à ce concert une véritable répugnance: «On est averti d'avajice que si elle se prête à discuter à Vienne des projets des autres gouvernements, elle ne se croira pas pour cela engagée à discuter les siens avec eux. ...Nous convient-il d'accepter de réclamer des conditions si inégales et qui, loin de rendre européenne la question d'Orient, traceraient, pour ainsi dire, une ligne de séparation entre la part réservée à la Russie et celle dont elle ne peut s'attribuer le monopole ? Nous ne le pensons pas. »
Quant au plan de coercition à imposer à Mehemet Ali, Soult revenait sur ce qu'il avait si souvent dit. Il redoutait une avance d'Ibrahim Pacha en Asie- Mineure et une marche sur Constantinople, d'où il pourrait résulter les plus graves éventualités, sans même parler des insurrections qu'elles pourraient déterminer partout. « Peut-on alors s'étonner de nous voir reculer devant des déterminations qui révèlent de pareilles éventualités ?... Il est très vrai que nous éprouvons une extrême répugnance pour l'emploi de la force dans l'œuvre de conciliation que noufe avons entreprise. Cette répugnance, j'en ai assez indiqué les raisons pour qu'on ne puisse pas l'imputer à des prétentions particulières en faveur du pacha d'Egypte et, sans vouloir me prononcer d'une manière absolue sur les chances diverses qui peuvent se présenter, je n'entrevois guère, je l'avoue, que le cas d'un danger flagrant et direct pour l'exis-
132 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'europe
tence même de la Porte qui pût nous rallier, sous ce rapport, aux vues du gouvernement anglais (1). » Parmi ces raisons, la France invoquait,, on le sait, la crainte que Mehemet Ali ne voulût pousser les choses à fond (2). « Mais alors, disait Soult, qu'on lui offre des conditions plus modérées, des conditions qui, en restreignant dans une proportion raisonnable ses possessions territoriales, et, sans le réduire à une insignifiance relative, lui donnent sur ce qu'il conserve des titres plus positifs et mieux garantis (3). »
Soult redoutait que si les puissances se décidaient à exercer des mesures coercitives contre Mehemet Ali, la Russie, profitant de ce qu'elles seraient ainsi occupées, « ne se chargeât de Constantinople qui était plus à la'portée de ses moyens d'action », et n'y exerçât une prépondérance absolue. Cette crainte était peu fondée si on pense que la Russie se serait retrouvée aussitôt après en face de l'Angleterre et de l'Autriche qui auraient, non moins que la France, difficilement admis cette occupation. Quoi qu'il en soit, l'hypothèse pouvait être émise « que la France et l'Angleterre se rapprochent que, se mettant d'accord au moyen de concessions mutuelles sur ce qui n'était, encore une fois, qu'un incident secondaire, elles réunissent tous leurs moyens d'influence pour se diriger ensemble vers un but bien autrement important ; qu'elles se présentent unies aux autres Cours et cette occasion peut encore se retrouver (4). » Dès maintenant, les dés sont jetés ; la sympathie de la France pour Mehemet Ali va lui aliéner définitivement l'Angleterre, où l'opinion se montrait nettement défavorable à notre politique. Une lettre que le chargé d'affaires anglais à Paris adressait à Palmerston le 30 août 1839, en fait foi. Bulwer considérait Soult comme timide, et il formulait la même opinion sur son conseiller Desages qui possédait une grande influence. Son jugement sur Louis-Philippe ne manque pas non plus d'une certaine sagacité. « Une politique aussi timide est en dernier lieu soumise au Roi, dont la maxime fondamentale, en matière de politique étrangère, est d^ éviter toute mesure de caractère énergique qui pourrait compromettre le gouvernement et la nation française vis-à-vis des autres puissances. » La perspicacité de Bulwer allait bientôt le démontrer. En même temps, Bulwer écrivait à Palmerston ; « Le maréchal Soult a confessé que le pacha d'Egypte ne pourrait conserver ni les districts d'Adana et de Marask, ni l'île de Candie... Mais quant à obtenir qu'il
(1) Soult à Sebastiani, 10 septembre 1839.
(2) Le Vice-roi venait d'annoncer aux consuls anglais et français à Alexandrie qu'au moment où les deux escadres apparaîtraient en vue de cette ville il donnerait aussitôt l'ordre à lurahim de faire avancer son armée (Le colonel Campbell à Palmerston, 16 août 1839). Les craintes de la France semblaient donc justifiées sur ce point.
(3) Soult à Sebastiani, 10 septembre 1839.
rende la Syrie, c'est une autre question (1)... Je crois que le gouvernement de Sa Majesté peut difficilement espérer que le Cabinet français se persuadera, sous l'empire de certaines circonstances, d'employer des mesures coercitives contre Mehemet Ali (2). » Peu après, dans un entretien de Bulwer avec le Roi, celui-ci renchérissait encore sur les paroles de son ministre, mais en termes fort maladroits : «Je désire la paix, rien que la paix,je ne vois aucun autre moyen de la préserver que de terminer cette affaire le plus tôt possible et pendant que nous avons îe pouvoir de le faire rapidement et sûrement ; je crains que, pour assurer la future stabilité de l'Empire turc, vous ne le laissiez périr en ce moment (3). » Etait-il bien opportun de laisser ainsi transpirer ses pensées secrètes. On commençait à savoir un peu partout — et les événements de l'année 1840 allaient le démontrer — que le Roi ne pouvait pas faire la guerre, par crainte de la révolution. Cette situation ne pouvait, certes, qu'enhardir nos adversaires, il est à peine besoin de le démontrer. Et « le Roi persistait à croire que rien, dans la voie de la force, n'était praticable, ni expédient, que cela ne servirait qu'à désespérer Mehemet Ali, qu'il s'évertuerait à rallier tous les musulmans par la conquête de Constantinople et marcherait droit, comme il l'avait déclaré, sur cette capitale (4). »
Louis- Philippe paraissait même renoncer maintenant à la garde des détroits, par crainte d'une collision avec la Russie (5), et de même que Soult, il avait exprimé ces sentiments au comte Medem et au comte Appony, représentants de l'Autriche et de la Russie, et cela même en un moment où un discours du Tsar à propos de Borodino avait fort blessé l'orgueil national. La célébration de l'anniversaire de la bataille de Borodino avait pris toutes les apparences d'une manifestation contre la France. Un monument commémoratif avait été érigé, et son inauguration fixée au 26 août (style russe). Le Tsar avait d'abord tenu à donner, à cette occasion, une preuve marquée de ses sentiments envers l'Autriche, non seulement pour la remercier de s'être étroitement unie à lui depuis 1830, mais encore pour rappeler l'époque où, à la fin de la période napoléonienne, tous les alliés, dans une commune aversion, avaient combattu contre Napoléon. L'archiduc Albert, qui s'était rendu en Russie, avait été nommé colonel propriétaire du régiment de uhlans du duc de Nassau et, par une prévenance significative, il avait trouvé son costume tout préparé. L'ambassadeur d'Autriche, ému des incidents qui avaient marqué l'anniversaire de Borodino, adressait, le
(1) Bulwer à Palmerston, 16 septembre 1839.
(3) Id.
(4) Id.
(5) Id,
134 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'europe
12 /24 septembre, à son gouvernement \m. rapport qui nous paraît mériter d'être également reproduit (1) ;
« Mon Prince,
« J'ai l'honneur de transmettre à Votre Altesse deux feuilles du Journal de Saint-Pétersbourg, qui achèvent de donner des nouvelles du séjour de l'Empereur au camp de Borodino jusqu'au moment du départ de Sa Majesté pour Moscou.
« Ce qui s'est passé dans ce camp prête à plus d'une observation. Les penchants et les sentiments de l'Empereur y éclatent dans tout leur jour, et la position relative de la Russie par rapport à l'Europe, à son esprit, ses tendances et ses besoins, se trouve dessinée par là à traits fortement marqués. Le caractère, les passions et l'esprit de l'Empereur sont l'image exacte de la Russie, et représentent le degré de développement intellectuel et moral où elle est parvenue, ainsi que le fond de sa nature primitive indigène que des dehors empruntés à une civilisation étrangère recouvrent, mais ne sauraient ni cacher ni détruire. Ce spectacle militaire et le langage qui y a été tenu, contrastent étrangement et jurent avec Vœiivre de paix dont VEurope est occupée, et marquent,à eux seuls combien on est ici étranger à V ordre élevé des raisons qui font sentir généralement la nécessité de cette œuvre, et qui seules peuvent la faire accomplir. Cet enseignement, on peut le croire, ne sera pas perdu pour l'Europe. Des représentations aingi caractérisées de la seule force matérielle doivent lui sembler une anomalie, si elle n'y voit pas une intention de menace et d'intimidation. L'effet du moment, dans tous les cas, n'en saurait être que mauvais, et on l'aurait évité, si l'on eût eu le sentiment du bien général.
« M. l'ambassadeur de France a cru devoir expédier un courrier à son gouvernement, rien que pour lui envoyer l'ordre du jour du 26 août (2),^
(1) Archives d^Etat à Vienne.
(2) Okdre du jour aux Armées Enfants !
Vous avez devant les yeux le monument qui té-moigne des hauts faits de vos compagnons ! Ici, à cette même place, il y a vingt-sept ans qu'un ennemi présomptueux a imaginé qu'il pouvait vaincre l'armée russe combattant pour la foi et pour la Patrie! Dieu a puni l'inconsidéré. De Moscou au Niémen ont été dispersés les ossements des téméraires envahisseurs. Et nous sommes entrés dans Paris !
Aujourd'hui, le temps est arrivé de glorifier une si grande action. Que la mémoire de l'immortel Alexandre l*^' soit éternelle pour nous. Sa ferme volonté a sauvé la Russie. Gloire éternelle à nos compagnons tombés par une mort héroïque ! Et que leurs exploits nous servent d'exemple jusqu'à la postérité la plus reculée. Oui, vous serez à jamais l'espoir et le soutien de votre Empereur et de notre Mère commune : la Russie !
De la propre main de Sa Majesté au camp près le village de Borodino.
Nicolas.
26 août 1839.
l'opinion publique de son pays lui en a fait un devoir, et le gouvernement du roi Louis-Philippe, quelque sage qu'il veuille être, ne pourra pas empêcher ses éclats et ses emportements. Il y a pour cette opinion si chatouilleuse sur le point d'honneur militaire, quelque chose de singulièrement irritant dans la circonstance, que la bataille de Borodino soit représentée comme ayant été gagnée par les Russes ; le monde entier sait le contraire, et on dira que la volonté qui règne en Russie entend faire plier devant elle jusqu'à la vérité historique elle-même. L'ordre du jour de Borodino le prouve, et ce qui le prouve encore, c'est une histoire de la campagne de 1812 écrite par le général russe Danilewsky, qui lui a valu des récompenses et des honneurs de la part de l'Empereur, et dont il dit lui-même qu'elle ne peut pas être traduite, attendu qu'elle n'est faite que pour la Russie ! Ici même l'opinion, dans les rangs élevés de la société, se prononce contre la manière dont la bataille de Borodino a été représentée.
a Votre Altesse recevra d'amples détails sur l'armée qui avait été réunie au camp de Borodino par Monseigneur l'Archiduc Albert et par les officiers généraux de sa suite. D'autres étrangers qui l'ont vue, nommément des officiers prussiens, rendent témoignage de l'état exemplaire de la troupe, et de son instruction fort avancée. Cet état des armées russes que l'on tend à perfectionner toujours davantage, mérite sans doute une sérieuse attention. L'Empereur a accordé de grandes récompenses aux chefs militaires, nommément au ministre de la Guerre, comte Czernischefî, qui a reçu une dotation en Pologne de 38.000 roubles de rente, et à laquelle un majorât se trouve attaché,
« Il est un autre point de vue sous lequel le camp et le spectacle de Borodino peuvent être envisagés, point de vue tout à fait intérieur, et vus de cette manière, il se présente des raisons plausibles et particulières à la Russie pour les justifier ; ils peuvent servir à fortifier le pouvoir et à s^assurer V obéissance du pays ; mais, si on n'eût eu que ce but, il aurait fallu leur donner le caractère d'une affaire purement domestique, et éviter toute publicité au dehors.
« Veuillez agréer, mon Prince, l'hommage de mon plus profond respect.
« Kaisersfeld. »
Il n'y avait pas à s'y tromper. Le Tsar avait voulu officiellement et systématiquement blesser la France ; il avait fait une démonstration belliqueuse qui la visait. Si dans nos hommes d'Etat subsistaient encore quelques illusions, elles devaient s'évanouir par ces faits.
D'ailleurs, dans un entretien avec Barante, Nesselrode se plaignait de la suspicion dont la Russie était l'objet de la part de la France :
136 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'europe
« Nous avons prouvé, disait-il, notre loyauté en 1833, pourquoi supposer que nous n'agirions pas avec le même désintéressement ? (1)
Barante. — Si chacun agit de son côté, il n'y a donc plus de concert, ni de détermination commune, ou bien est-ce à dire que la Russie distribuera à chaque puissance le rôle qu'elle doit jouer ? Vous êtes limitrophes de la Turquie, vous pouvez amener rapidement des troupes à Gonstantinople ; ainsi votre part dans une telle action doit être grande, cela est reconnu. ...La position géographique crée des intérêts spéciaux et des moyens d'action plus efficaces. Mais elle ne confère pas de droits. Vous rappelez souvent que nos rapports avec l'Espagne ou la Belgique nous y donnent une influence naturelle, que vous reconnaissez sans plainte et sans envie. Toutefois, en 1823, si la France avait voulu envahir l'Espagne sans s'être préalablement assurée de l'assentiment de l'Europe ; si, en 1832, nous avions assiégé Anvers par notre seule volonté, auriez-vous trouvé cela tout simple et irrépréhensible ? Régler des intérêts communs par voie de négociations, d'engagements et de traités, n'offense pas plus les puissances étrangères qu'établir une législation dans un pays n'offense un peuple. D'ailleurs l'Angleterre a, en tout ceci, agi exactement comme la France ; elle a fait les mêmes démarches, et vous conviendrez que vous les avoir annoncées et communiquées est, de notre part, une preuve d'égards.Cependant envers l'Angleterre nulle irritation, nuls reproches de sa méfiance, et même par une sorte de feinte ignorance, vous avez communiqué à Londres une lettre adressée au comte de Medem, comme s'il s'agissait de la France seulement. En définitif, aujourd'hui comme il y a deux mois, la question n'est pas autre que celle-ci : La Russie croit-elle que la défense de Gonstantinople la regarde seule et ne soit pas un objet à déterminer et à régler en commun ?
— Je n'ai rien à dire contre.
— Cela signifie-t-il que la Russie est disposée à entrer en délibération sur les mesures à prendre pour porter secours à Gonstantinople s'il en est besoin ?
— Je n'y fais aucune objection.
— Et je puis l'écrire ainsi ?
-- Sans doute.
— Mais, s'il y a délibération sur ce sujet, où sera-t-elle ?
— Ici, à Vienne, à Paris, on peut très bien convenir de ce qui serait à faire.
— Oui, mais des conversations et des correspondances doivent tou-
(1) Barante à Soult, 14 septembre 1839
jours se terminer par une stipulation. Où sera-t-elle arrêtée et signée ? Est-ce à Constantinople ?
— M. de Bouténieff n'a point le pouvoir d'appeler ni un soldat ni un vaisseau à Constantinople, c'est-à-dire que, sur son avis, ni escadre, ni armée ne doivent pas se mettre en mouvement ; mais a-t-il pouvoir de stipuler que son gouvernement agira de concert avec les autres puissances, et de quelle manière il agira ?
— Non, il n'a pas ce pouvoir (1). »
La Russie, à la vérité, éludait d'accepter une véritable et positive négociation. Fait digne de remarque et qui prouve combien le peuple français, si émotif, jugeait ce qu'il y avait de bluff dans la cérémonie de Borodino, c'est que nos journaux en firent à peine mention, et l'opinion publique parut ne pas s'en soucier (2).
Par contre, V Observateur autrichien, journal officiel viennois, avait reproduit, tout au long, l'ordre du jour de Borodino ! C'est que la moitié au moins de l'armée, dont l'empereur Nicolas célébrait le complet anéantissement, appartenait à des puissances qu'il n'avait certainement pas l'intention d'offenser. En outre, il parlait en présence de son gendre, dont le père, après avoir pris une part glorieuse à la bataille de La Moskowa avait plus d'une fois repoussé les attaques de l'armée russe. 11 fallait donc que l'empereur Nicolas fut en proie à une bien vive agitation pour ne pas comprendre à quel point était extraordinaire son chant de victoire. Dans son excitation,il s'était peut-être imaginé faire un acte agréable à l'Autriche au lendemain du jour où, dans les circulaires qu'il envoyait à ses missions à l'étranger, l'empereur Nicolas affectait ostensiblement de parler de « son union intime avec l'Autriche (3) ».
Pendant que l'Europe s'agitait ainsi, que faisait le pacha d'Egypte ? Quel rôle se préparait-il à tenir ? C'est vers lui que nos regards doivent se tourner.
(1) Barante à Soult, 14 septembre 1839.
(2) Il était apparu depuis, et Meyendorfl l'avait confié à notre agent à Berlin, que l'empereur de Russie avait surtout voulu viser Napoléon. « C'est lui qu'on présentait en 1812 et en 1814, cômrne l'ennemi de la nationalité et de la religion, de l'existence de la Russie ; c'est ce souvenir que l'empereur Nicolas a réveillé, il faut se bien pénétrer qu'il s'adresse à des peuples dans la mémoire desquels ces événements sont, en quelque sorte, sanctifiés » (Meyendorff, agent russe à Berlin, à Bresson, 27 septembre 1839).
(3) Bourgoing, agent français à Munich, à Soult, 16 août 1839.