‹ La Crise de l'ApprentissageChapitre 16 sur 25 · II · texte numérisé non relu

II

Les professions pour lesquelles l'apprentissage est indispensable sont celles qui comportent un certain tour de main qui ne s'acquiert qu'à la longue, en même temps que le maniement de toute une série d'outils et, en plus une variété de connaissances techniques, appuyées sur quelques notions scientifiques ou artistiques, notamment sur le dessin. Ces professions sont de celles dont on dit qu’elles sont un art ou un métier. Il faut un apprentissage pour faire un ébéniste, un serrurier, un forgeron, un ajusteur, même un charpentier ou un tailleur de pierre. Presque toutes les professions du bâtiment exigent un apprentissage. À plus forte raison, en est-1l ainsi des industries d'art. On ne conçoit pas un ciseleur, un bijoutier sans apprentissage.

Mais beaucoup d’autres professions ont un caractère plus accessible; tout en étant basées sur des données scientifiques, elles s'exercent par le concours de forces dociles accomplissant des mouvements d'ensemble sous la direction d'un tiers, ou simplement en conformité de règles données, qu'il suffit d'avoir observées et répétées un certain nombre de fois pour être capable de remplir sa fonction.

C'est ce qui se produit dans l'industrie textile, dans la filature de coton ou de laine, par exemple, où l'ouvrier adulte est obligé d’avoir, à côté de lui, un jeune

garçon ou une Jeune fille pour rattacher les fils.

C’est que l’on voit aussi dans la construction, où le

maçon ne peut se passer d'un aide.

Et M. Isaac conclut :

« Envoyer à l’école professionnelle, pendant plusieurs heures par jour, ces auxiliaires du travail, c'est forcément faire cesser le travail lui-même. Aussi s’est-on demandé si les auteurs du projet n'avaient pas pensé faire le jeu

des partisans de la journée de huit heures. »

L'Union des Syndicats Patronaux des Industries Textiles de France s'est, elle aussi, prononcée contre le projet, dans un vœu émis à l'assemblée générale de ses adhérents, le 20 Mars 1606. Dans des considérants qui précèdent le texte du vœu, l'Union s'appuie sur les difficultés que l'application du projet rencontrerait dans les usines textiles.

Ses dispositions produiraient un effet contraire à celui qu'en attendent ses auteurs, en rendant impossible, dans Ja majorité des établissements, le maintien du personnel au-dessous de 18 ans. Dans la plupart des industries textiles où la mission de l’ouvrier consiste surtout à surveiller et à diriger les machines, l'atelier est la meilleure et la seule école d'apprentissage et les cours professionnels n'auraient aucun résultat pratique.

S'il est désirable de développer les connaissances techniques des directeurs, contremaîtres et ouvriers de certaines spécialités, pour lesquelles des notions théoriques sont utiles, les Chambres de Commerce et les Chambres syndicales ont beaucoup fait dans cette voie et j'initiative individuelle a rendu d'immenses services. À

un point de vue plus général, l'Union Textile considère

qu'en matière d'enseignement professionnel, l'action de l'Etat doit se borner à subventionner les œuvres d’init'ative individuelle. |

Voici d’ailleurs le texte du vœu :

« Que le Parlement repousse tout projet introduisant obligatoirement en France l’enseignement technique et, notamment, celui qui a été déposé à la Chambre, à la date du 13 Juillet 1005, et dont les dispositions sont incompatibles avec les nécessités industrielles textiles.

» Qu'il intervienne, par voie de subventions, pour encourager les œuvres si considérables réalisées en matière d'enseignement professionnel, par l'initiative individuelle et, notamment: par les Chambres de Commerce

et les Chambres Syndicales ». (1)

Un autre moyen préconisé pour améliorer l’apprentissage, est la formation des ouvriers dans des écoles spéciales dont l'enseignement serait à la fois théorique et pratique.

L'enfant sortant de ces écoles serait à même d'entrer immédiatement dans un atelier et d'y rendre des services. Imposer à des ouvriers l'obligation de

former des apprentis, c’est leur faire perdre une partie

(1) Ces vœux ont été confirmés dans les réunions de 1907, 1008, 1000.

de leur temps et compromettre leur salaire. À supposer même que cela fut possible, l'enseignement ne pourra être profitable, qu'à la condition d'être fait de bonne volonté; or, beaucoup d'ouvriers, craignant la concurrence future des apprentis, ne se prêtent pas à les former.

Ces idées sont celles qui ont inspiré la création des écoles spéciales de la Ville de Paris. Elles n'ont pas donné les résultats que l'on en attendait.

« Les élèves, dit M. Alfassa (1), connaissent la théorie du métier, mais en ignorent la pratique effective parce qu'on leur a appris à faire bien, sans se préoccuper du temps qu'iis emploient, n de la matière gâchée. Aussi lorsque, quittant l’école, ils entrent à l'atelier, les patrons sen montrent très peu satisfaits! ils leur reprochent de ne pas savoir produire, de n'être pas des ouvriers; les camarades ne les voient pas non plus d’un bon œil. Ces jeunes gens s’en croient, ils se jugent d'essence supérieure parce que, sortant d’une école et porteurs d'un diplôme, ils sont arrogants et nullement disposés à écouter les conseils des contremaîtres ou des vieux praticiens aux côtés de qui ils travaillent ou qu'ils aident dans leur besogne ».

Ces observations sont confirmées par les statistiques des emplois occupés par les anciens élèves de ces écoles

spéciales.

(1) Alfassa : la crise de l'apprentissage, Conférence faite au Musée social. Paris 10905.

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