Le cinquième des Chambres de Commerce et
des Syndicats Patronaux reconnaissent que l'apprenti
(1) Conseil supérieur du Travail. Session 1902. Apprentissage. Rapport de M. Briat. Paris, 1902.
n'est pas employé à des travaux utiles; près des 3/4 des syndicats ouvriers constatent le même fat.
5. Le nombre des apprentis varie beaucoup suivant les professions. Pour 537 réponses, il y a un apprenti pour dix ouvriers au moins; pour 284, deux apprentis sur dix ouvriers; pour 114, trois apprentis; pour 88, quatre où cinq apprentis sur dix ouvriers.
6. Dans les professions qui ne forment plus d’apprentis, les ouvriers se recrutent parmi les auxiliaires, c’est-àdire parmi ceux qui ont été embauchés comme aides.
7. La suppression de l'apprentissage, dans un certain nombre d'industries, leur a été défavorable et a amené leur décadence. Cette opinion est exprimée à l’unanimité, moins 6 institutions.
8. Sur 1283 avis émanant de 150 professions différentes, les neuf dixièmes constatent que, dans leurs professions, le contrat d'apprentissage est purement verbal. Donc, le contrat écrit n'est en usage que dans un petit
nombre de professions, soit ‘une quinzaine environ. (1)
L'enquête sur l'apprentissage dans l'imprimerie et dans l’ameublement a donné des résultats moins négatifs. Il ne faut pas oublier que ces deux industries sont plus difficiles et requièrent, de la part des ouvriers qu'elles emploient, une capacité plus grande.
567 imprimeurs, soit 74 %, ont reconnu qu'il existait,
{1) Rapport de M. Briat, p. VII.
— 40 en —
dans leur maison, un contrat pour chaque apprenti. Le contrat écrit d'apprentissage est, toutefois, extrêmement rare; sur 450 imprimeurs qui ont spécifié la forme du contrat, 41 seulement ont déclaré qu'il était écrit. La durée de l’apprentissage est assez variable; le plus souvent, elle est de 3 ans. On trouve assez fréquemment des durées descendant jusqu'à 2 ans ou s’élevant Jjusqu'à 5 ans. Au-delà de ces limites, il n’y a que des cas exceptionnels.
Parmi les compositeurs typographes, on compte un apprenti par cinq ouvriers; cette proportion s’abaisse de 1 pour 7 dans la Seine; elle est de 1 pour 5 dans les grandes villes ; elle s'élève à 1 pour 3 dans les localités de moins de 5.000 habitants.
En ce qui concerne les ateliers de lithographie, la proportion est à peine de 1 apprenti pour 10 ouvriers dans le département de la Seine; en province, où les petites maisons sont plus nombreuses, on compte 1 apprenti pour 4 ouvriers. D'une manière générale, moins les établissements occupent d'ouvriers, plus la preportion des apprentis, par rapport aux ouvriers, est élevée.
D'après les trois quarts des imprimeurs, le contrat d'apprentissage serait généralement exécuté jusqu’au bout. Toutefois, dans le département de la Seine, tes avis se partagent par moitié, de sorte que les contrats d'apprentissage sembleraient moins fidèlement exécutés à Paris qu'en province.
Dans l’ameublement, le contrat est moins fréquent
204 patrons sur 680, soit 43 %, ont signalé l'existence d’un contrat d'apprentissage. Dans le département de Ja Seine, cette proportion s'élève à 44 pour 100. Sur ces patrons, 265, soit go %, ont déclaré avoir un contrat verbal; 20, dont 10 dans le département de la Seint, ont déclaré avoir un contrat écrit.
Si l’on considère les apprentis, on constate l'existence d'un contrat d'apprentissage écrit ou verbal pour 693 apprentis sur 026 atteints par l'enquête, soit 75 % (82 % dans le département de la Seine), Ce contrat était d’ailleurs verbal dans 80 % des cas (05 % dans le département de la Seine). En 1847-1848, un peu plus de 87 % des apprentis étaient liés à leur patron par un contrat qui était verbal dans 77 % des cas. La diminution du nombre des contrats d'apprentissage semble donc avoir porté principalement sur le contrat écrit.
97 % des apprentis ne sont m logés, ni nourris. Dans l'enquête de 1847-1848, cette proportion n'était que de 44 %!
La durée de l'apprentissage la plus fréquemment mentionnée est de trois ans; une durée de moins d’un an l’est exceptionnellement dans la Seine; on indique le plus souvent des durées comprises entre trois et cinq ans.
Parmi les ébénistes, on compte un apprenti pour 10 ouvriers; chez les sculpteurs mouluriers, la proportion est d'un apprenti pour 7 ouvriers; chez les tapissiers, un
apprenti pour O ouvriers; dans les autres professions, un
apprenti pour 13 ouvriers. Dans l’ensemble, la proportion est de 10,9 %.
On peut constater dans l’ameublement le même fait que dans l'imprimerie : moins l'établissement est important, plus grand est le nombre d’apprentis par rapport
aux ouvriers.
Un peu moins de la moitié des chefs d’établisse-
ments signalent que le contrat est généralement exécuté jusqu'à la fin de l'apprentissage. Parmi ceux qui ont exprimé un avis contraire, 6o % ont estimé qu'il était
cependant exécuté par au moins la moitié des apprentis.
Les réponses aux questionnaires de l'enquête parlementaire sur l’industrie textile de 1004 constatent une décadence de l'apprentissage.
Si, dans cette industrie, l'apprentissage, tel qu'il est crganisé par la loi de 1851, n'existe pas à proprement parler, 1l n'en est pas moins nécessaire, surtout dans les. industries de luxe. C'est le cas, par exemple, des industries de la dentelle, de la broderie, du tulle et de la solerle.
Or, ces industries, d’après le rapport de l’Union des Syndicats patronaux des Industries textiles, subissent
à l'heure actuelle une véritable crise. (1)
(1) Procès-verbaux de la Commission chargée de procéder à: une enquête sur l’état de l’industrie textile et la condition des ouvriers tisseurs. Ch. des Députés. Sess. 1904. N° 1022. 1° vol.
L'apprentissage, dit la Chambre de Commerce de Roubaix, se fait difficilement. (1)
Dans la filature de lin, d’après la Chambre de Commerce de Lille, les patrons qui, cependant, en ont grand besoin ont de la peine à recruter des apprentis. (2)
On ne forme plus d’apprentis déclarent les fabricants de tapis de Tourcoing. (3) Ce fait est confirmé
par le Juge de Paix de la même ville. (4)
La Chambre Syndicale de la fabrique Lyonnaise dit que l'apprentissage se fait de plus en plus rare chez les ouvriers travaillant les étoffes riches sur les métiers à bras. Cette pénurie d’ouvriers sera un danger pour la fabrique de-Lyon, et on se préoccupe de cette éventualité. (5)
I] ne se fait plus guère d’apprentis que dans les familles des tisseurs et leur nombre diminue de jour en jour, selon la Chambre de (Commerce de Saint- Etienne (6). Et le Conseil des Prud'hommes de cette ville confirme le fait dans ces termes : «En dehors des fils et filles de chefs d'ateliers et d'ouvriers compagnons, il ne se fait plus, depuis quelques années que très peu
d'apprentis.. Cette diffculté de recrutement du person-
hide 2 VO pe:
{2} Ibid. p. 250.
{3) Ibid. p. 426.
(4) Ibid. p. 410.
{s) 3° vol., p. 43.
(GRIDId SD 222;
nel ouvrier constitue un très sérieux danger pour la fabrique des tissus de Saint-Etienne. »
Cette situation ne préoccupe pas moins la Chambre Syndicale des Travailleurs de l'Industrie Textile et celle des Chefs d'ateliers tisseurs, qui y voient, comme conséquence probable, la disparition prochaine de l’industrie rubannière (1).
Le Conseil des Prud'hommes de Rouen et la Chambre de Commerce d’Elbeuf constatent une diminution du nombre des apprentis. (2)
D’après l’Inspecteur du Travail d'Epinal, l’apprentissage disparaît dans l'industrie dentellière de Mirecourt. L'apprentissage professionnel de l’industrie de la broderie à la main est en décroissance à Fontenoy-le- Château (3).
La Chambre de Commerce de Reims constate la disparition progressive des apprentis dans l'industrie textile. (4)
Décadence également de l'apprentissage dans les
fabriques de tulles et de dentelles, à Caudry.
Cette décadence est constatée par la Commission Supérieure du Travail, dans les rapports qu’elle adresse
annuellement au Président de la République. La diminu-
(Wide ol (2) Ibid. 4° vol., passim.
(3) Ibid. pp. 314-315.
(4) Ibid, p. 502.
tion du nombre des jeunes ouvriers croît avec rapidité, surtout dans la moyenne et la petite industrie, celle dans laquelle il semble pourtant que l'apprentissage soit particulièrement nécessaire. Là où s'exerce le contrôle des inspecteurs, on emploie de moins en moins les ouvriers mineurs de 18 ans. Dans certaines industries qui les employaient encore, on les congédie et on les remplace par des hommes faits. De jeunes apprentis, devenus adultes, r'ont pas été remplacés par d’autres apprentis, (1) Il en résulte que la capacité diminue et.que l’ouvrier qui est à mème de pouvoir rendre des services, parce qu'il est compétent, se fait de plus en plus rare.
Leurs intérêts immédiats les incitant à exclure les apprentis, dit le rapport de l'inspecteur divisionnaire de Paris (2), les patrons ne reculent pas devant cette mesure, tout en en prévoyant les effets. Pour ne citer qu'une industrie, toutes nos grandes maisons d’emballage ont été dans la nécessité de renvoyer les enfants. Or, si la fabrication des caisses s'apprend facilement, il r'en est pas de même de l'emballage proprement dit, qui nécessite un apprentissage assez long, surtout lorsqu'il s’agit d'objets d’art ou d'objets fragiles, devant courir les risques d’un long voyage sur terre et sur mer.
D'après l'inspecteur divisionnaire de Dijon, les petits
ateliers de mécanique, de bourrellerie, de maréchalerie et
(1) Rapport de 1005 (2) Rapport de 1906. J. O. annexes p. (658).
charronnerie, serrurerie, etc... qui étaient considérés comme de véritables pépinières d’apprentis, n'en forment plus et excluent les enfants. Les inspecteurs sont unanimes à signaler cet état de choses, qui ne tend rien moins qu'à Ja faillite de l'apprentissage (1).
Les petits patrons, dans la circonscription de l'inspecteur divisionnaire de Nancy, les petits patrons serruriers, mécaniciens, menuisiers, ont à peu près cessé de faire des apprentis.
L'inspecteur divisionnaire de Nantes note que l'atelier d'entretien du service des Ponts et Chaussées, à Saint- Nazaire, qui occupait normalement 4 à 5 apprentis, les
a congédiés (2).
Enfin, la crise de l’apprentissage a été constatée par le Congrès National du Commerce et de l'Industrie, qui s'est réuni à Paris en Avril 1000.
En 1gO7, un congrès national mixte du bâtiment et des industries qui s’y rattachent, avait été organisé à Paris par le Parti du Travail, Union des Syndicats ouvriers indépendants. Une commission permanente, mixte également, issue de ce congrès, fut saisie, en 1908, de différents rapports concernant la crise de l’apprentissage. La Commission décida la réunion d’un congrès, et
elle envoya, à tous les groupements syndicaux, un
(bide np 660:
{2) Rapport de 1907, passim.
questionnaire ayant pour but une consultation nationale de tous les intéressés à ce grave problème.
Une des questions portait sur l’état actuel de l'apprentissage. La plupart des réponses en constatent la diminution : qu’il s'agisse de l'ébénisterie, de l’armurerie, du tissage, de la métallurgie, de la peinture, vitrerie, serrurerie, menuiserie, etc patrons et ouvriers déplorent la crise. Là, on ne forme plus d’apprentis, ici ils sont trop spécialisés et n’apprennent à faire qu’un seul objet.
L'Union amicale des peintres en bâtiment de Paris s'en plaint particulièrement. Les ouvriers ne savent plus le secret pour faire les teintes; 1ls oublient jusqu'au nom des couleurs. Les uns sont spécialisés pour les plafonds, les autres, pour autre chose. Mais aucun apprenti n'apprend les règles générales du métier, qui font le
bon ouvrier.
Certains chefs d'ateliers sont réduits à ne plus embaucher d'ouvriers français, parce qu'ils sont insuffisamment formés, et recrutent leur personnel parmi les belges
ou les allemands.
L’Etranger, dit le rapport de la Fédération des Industriels et des Commerçants français, nous envoie de nombreux ouvriers instruits et capables et nous sommes obligés, à regret, de les prendre, au détriment de nos nationaux, afin de ne pas rester inférieurs à la production étrangère.
Certains armuriers ne font plus d’apprentis : lorsqu'ils
ont besoin d'ouvriers, ils s'adressent à la Belgique (1). L'on ne fait presque plus d’apprentis aujourd'hui, c'après le Syndicat des Entrepreneurs du Bâtiment et des professions annexes du département de Meurthe-et- Moselle, « usages et conditions abandonnés; à l'avenir, pénurie ou manque total de jeunes ouvriers capables! » Et dans un rapport présenté par la Société pour le développement de l'apprentissage, son Président, M. Pradillon, s'exprime ainsi: «S'il est vrai quil existe encore des ateliers patronaux où les apprentis apprennent à travailler, il n’est que trop réel que l’apprenti perd son temps dans la plupart des ateliers. »
Quelle conclusion tirer de toutes ces enquêtes ?
C'est qu'il y a décadence de l'instruction professionnelle de l’ouvrier français; c'est que cette décadence peut entraîner la ruine de beaucoup d'industries.
À quoi tient donc cette crise de l'apprentissage? C’est ce que nous allons examiner maintenant dans notre
seconde partie.
(1) Lettre du Président de la Chambre Syndicale de l’Industiie et du Commerce des armes, munitions et articles de chasse, 10, rue Blanche, Paris, du 14 nov. 1008.
Cf. Rapport de M. Astier, député, J. O. Doc. Parl. 1906. Sess. ord., n° 3084, p. 254. La plus grande maison d’expédition parisienne fait faire tous ses travaux délicats à Leipzig, prétendant ne pas trouver en France les ouvriers nécessaires.