‹ La Crise de l'ApprentissageChapitre 8 sur 25 · CAP IE RER · texte numérisé non relu

CAP IE RER

Les faits d'ordre économique

Pour bien comprendre la crise de l'apprentissage, 1l faut étudier particulièrement une industrie dont les conditions de vie se sont modifiées depuis un siècle. Des résultats de cette étude, l'observateur pourra déduire, au point de vue spécial qui nous occupe, un ensemble

de faits qu'il retrouvera presque certainement ailleurs.

Ti pourra établir ainsi un système. Et s'il vérifie ses observations primitives dans des industries similaires, 1l

pourra conclure à la vérité de sa théorie.

Examinons donc une industrie particulière, celle de la laine, par exemple; et voyons quelle conclusion nous pourrons tirer de l’ensemble des observations qu’elles nous offrira.

On sait que la laine vient en grande partie des pays d'outre-mer et, notamment, de la République-Argentine et de l'Australie. Ces pays vastes, aux plaines étendues, remplissent mieux que tous autres, les conditions nécessaires à l'élevage des moutons. On arrive à multiplier le nombre de têtes et beaucoup seraient étonnés d'apprendre que le recensement des moutons en Australie, a donné, l’année dernière, 110000.000 de têtes. La laine est coupée à dos du mouton et expédiée, de l’intérieur, vers les villes de la côte, où elle est mise en vente. Tout l'art de l'acheteur consiste à estimer, d’après la vue de la laine brute, le rendement qu’elle donnera en laine lavée et en laine peignée. Les acheteurs européens, qui tous les ans, vont dans ces pays, doivent faire un apprentissage long et difficile. Ce n’est qu'une longue pratique qui pourra leur donner cette facilité d'estimation, qui permet de juger du rendement, à un pour cent près, par la simple inspection du lot.

La laine achetée est expédiée par bateau en France; auparavant elle a été emballée dans des sacs en toiles

de jute et les balles ainsi formées ont été comprimées à

l'aide d’un cercle de fer, pour qu'elles occupent moins de olace à bord.

La laine arrive à Dunkerque : elle est expédiée, par chemins de fer ou quelquefois par bélandres, dans les peignages de Roubaix, Tourcoing et Reims. La première manutention du Peignage est le triage. Il consiste à ouvrir les balles, à classer la laine suivant sa finesse, suivant la longueur de la mèche, suivant son toucher. Ce travail requiert une habileté professionnelle spéciale; l'apprentissage du métier de trieur est long et difficile. Pour reconnaître une qualité d’une autre, il faut une grande expérience qui ne s’acquiert que par un long travail. La laine diffère de qualité suivant la place qu'elle occupe sur le corps du mouton. Ainsi, la laine coupée sur le dos n’est pas la même que celle coupée sur le ventre, ou coupée sur la tête, le cou ou les pattes; la laine d'un agneau n’est pas la même que celle d’une brebis; enfin, la question de provenance est aussi importante : suivant la nourriture et le climat, la laine est plus fine ou plus rude. Il importe donc que l'apprenti trieur se rende compte de ces différences pour classer la laine.

La laine triée est lavée. Elle est, en effe!, sale, chargée de suint et d’impuretés de toutes sortes. On la fait donc passer successivement dans plusieurs bains savonneux qu’agitent continuellement de grandes fourches mues mécaniquement. La laine lavée est aspirée dans de grands tuyaux qui la conduisent au séchoir. Du séchoir, des

brouetteurs de laine la transportent à la carde.

Le lavage a bien débarrassé la laine de son suint et de la terre qu'elle contenait, mais 1l y reste des chardons et de la bourre. Les cardes ont pour mission d'enlever ces produits et de transformer la laine en rubans. Toutes ces opérations se font mécaniquement.

La laine cardée est transportée aux peigneuses qui enlèvent la blousse : c’est cette partie de la laine trop courte pour pouvoir être filée et qu'arrêtent les peignes au passage du ruban.

La laine peignée est expédiée à la filature. Là, on lui fait subir une préparation, qui a pour but de diviser le ruban de peigné en plusieurs rubans de moindre grosseur. Cette laine préparée passe dans les métiers renvideurs ou continus qui la transforment en fils. Souvent la laine est retordue : on joint deux bouts ensemble pour donner au fil plus de solidité ou pour lui donner un dessin qui se reproduira dans le tissu.

Les cannettes ou les bobines sont mises en caisses et expédiées au fabricant. Le tissage comprend plusieurs opérations successives dont les principales sont le bobinage, l’ourdissage, le pliage et montage de la chaîne, le parage, la préparation de la trame, le remettage, le montage du métier ou son armure.

Le tissu est prêt; souvent, on le teint. Les opérations de teinture sont multiples. Le tissu est vendu à un négociant en gros, qui le vend lui-même à un nésociant en demi-gros ou en détail. Enfin, le tailleur ou la couturière

a la pièce : on en fait une robe ou un habit Et cette

dernière manutention comporte encore l'emploi de coupeurs, de tailleurs qui se serviront de machines à coudre. La livraison au domicile du client se fera soit à bicyclette, soit même en automobile.

On peut estimer qu'un vêtement, avant d'être porté, a passé, à différents états, dans des milliers de mains différentes, qui, toutes, ont concouru, plus ou moins directcment, à sa confection.

Comparons, à cet exposé, l'industrie des tissus de laine, 1l y a une centaine d’années.

On ne pensait guère alors à chercher la matière première hors d Europe. Les plus belles laines venaient d'Allemagne et surtout d'Espagne. Lorsque Louis XVI obtint de ce dernier pays les moutons mérinos, qui devaient servir à fonder le fameux troupeau de Rambouillet, 1l pensait que cette race atteindrait un développement assez grand pour satisfaire aux besoins de la consommation française.

Les industriels d'alors s’approvisionnaient dans les foires qui se tenaient périodiquement, et où les éleveurs venaient écouler leurs laines. Ils faisaient filer à façon et l’on filait alors à la quenouille et au rouet. Il n'était pas rare de voir des femmes et des filles ce tonne maison filer la laine qui devait servir à l'étoffe dont leurs vêtements seraient faits. Le peignage était peu pratiqué : il se faisait à la main, à l’aide de peignes d’une forme spéciale.

C'est vers cette époque que lacquart inventa son mé-

tier. L'on sait que le principal argument, mis en avant par les tisserands, qui voulaient briser la nouvelle machine, est qu'elle allait supprimer l'emploi d'un grand nombre de bras et qu'aucun apprentissage ne serait

. . A L4 ts plus désormais nécessaire pour connaître le métier. -

Les conditions de l’industrie ont changé aujourd’hui, la mécanique a fait d'énormes progrès. La division du travail, qui s’est de plus en plus généralisée, a entrainé l'ouvrier à une spécialisation de son activité de plus en plus grande. Les petits métiers tendent à disparaître et

à faire place à la grande industrie (1).

Le machinisme s’est développé sous l'influence sur-

tout de la concurrence. Pour arriver à produire plus vite

(1) Une des causes principales du développement de ‘la grande industrie est le développement qu'ont pris, au siècle dernier, les moyens de transports. L’exposé que nous avons fait de l’industrie lainière montre combien la facilité et la rapidité des moyens de transports ont aidé aux progrès de cette industrie.

Sur un chiffre total de 5.642.311 ouvriers, employés dans l’industrie en 1901, 320.243 étaient employés par l'industrie des transports : chemins &e fer, tramways et navigation maritime, soit environ 6 % ! La plupart des emplois que donne l’industrie des transports n’exige pas d’apprentissage. Ils requièrent une force musculaire grande (transport des marchandises), ou une bonne instruction élémentaire (collecteur de billet ou contrôleur). M. Gide, dans son « Traité d'Economie Politique » (1902) dit:que 8o % des chevaux-vapeur employés dans le monde sont employés par l’industrie des transports.

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