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et à meilleur marché que leurs concurrents, les industriels ont étudié les moyens de remplacer l'homme par la machine. C'est la tendance de notre époque, c'est le but qu'ont atteint ces prodigieuses inventions qui cnt rendu l'industrie si prospère.
Quel est le sort de l’ouvrier devant ce progrès? Son habileté professionnelle, ses aptitudes ne lui servent plus de rien. La machine remplace ses mains; elle fait un travail plus régulier, plus précis et plus grand que l'ouvrier le plus adroit et le plus actif. Les machines ne sont pas difficiles à conduire: en quelques jours, l'ouvrier le moins intelligent est initié. Tout son travail consiste à surveiller, à graisser de temps en teinps les organes du métier et à recevoir les produits terminés. Souvent, 1l peut conduire plusieurs machines à la fois.
Il en est ainsi, par exemple, dans l'industrie de la laine, que nous avons prise comme base de notre étude. Au peignage, l’ouvrier surveille deux ou trois machines; le travail s’accomplit presque seul. Le ruban de laine, une fois introduit dans la peigneuse, est conduit successivement à travers plusieurs peignes, qui en extraient la blousse sans que l’ouvrier ait à intervenir.
Au tissage, les progrès sont plus rands encore. Longtemps, le tisserand n’a pu conduire qu'un métier; il était nécessaire qu'il remplace dans la navette la cannette épuisée. Aujourd’hui, le métier à tisser américain s’en charge. Il enfile la trame nouvelle dans l'œil
de la navette et il effectue ces opérations sans ralentir sa
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inarche, sans s'arrêter, aussi longtemps qu'il est approvisionné et qu'un défaut ne met pas en action le casse trame, ni le casse chaîne. Un ouvrier suffit à la szrveillance de 16 métiers semblables (1).
La machine n’a pas eu seulement pour effet d'exiger moins de capacités pour l'exercice d’un métier, elle a encore accentué la division du travail. Depuis longtemps déjà, on a reconnu la nécessité de s'adresser à un grand nombre de bras, pour obtenir un travail rapide et mieux fait. Adam Smith, dans une page restée célèbre, décrit les opérations successives que nécessite la fabrication d’une aiguille et le nombre de mains qu’elle exige. La machine a supprimé ces opérations, et un seul ouvrier suffit maintenant à conduire le métier qui fabrique les aiguilles. Mais cette suppression n’est qu'apparente, la division du travail est encore poussée plus loin aujourd'hui qu'autrefois, malgré les progrès du machinisme (2). Qu'on prenne, pour s'en rendre compte, la liste des ouvriers d’un peignage de laines et qu’on la compare
à celle des professions de l’industrie du peignage d'au-
(1) Devant les modifications rapides c'es industries, les perfectionnements sans cesse apportés aux méthodes de travail, l’ouvrier hésite devant un travail long et dispendieux de 5 ou 6 années qui peut le conduire à un chômage. Pour beaucoup d'industries, l’apprentissage a été un capital perdu, l’ouvrier bien en possession de son métier s'étant trouvé parfois devant un métier disparu.
(2) La raison de ce phénomène se trouve dans l'intensité et l'augmentation énorme de la production.
trefois. Là où n'existait qu'un ouvrier, il y en dix maintenant qui, chacun, ont une fonction déterminée, qui chacun sont spécialisés à la surveillance d’une machine particulière. On relève, dans l'industrie du peignage, jusqu’à près de quarante professions différentes ! Mais aucune de ces professions — sauf celle de trieur et de peigreron — n'exige d'apprentissage. Attaché au service du lavage, par exemple, l’ouvrier aura la surveillance de deux ou trois bacs et, du matin au soir, il veillera à sa machine; il n'aura pas à s’enquérir d'autre chose.
L'invention des métiers renvideurs a suscité la création d’une profession nouvelle à côté de celle de fleur, celle d’ouvrier rattacheur, dont la fonction est de rattacher les fils qui se brisent pendant la course du métier.
On pourrait multiplier les exemples. Un fait se dégage, c'est que l’ouvrier, se spécialisant de plus en plus, par suite des nécessités de l’industrie, dans un emploi simple
et facile, n’a plus besoin de capacité particulière.
La masse ouvrière tend, à se diviser en deux sections : d'une part, les manœuvres, spécialisés dans la surveillance d’une machine et dont la profession n'exige aucune capacité particulière; d'autre part, les ouvrieïs qui ont à connaître ces machines, leur fonctionnement et les moyens de remédier aux accidents qui peuvent en provoquer l'arrêt. Pour ceux-ci, l'apprentissage reste nécessaire.
Il reste encore nécessaire pour cette nombreuse classe
d'ouvriers qui sont occupés aux travaux qui nécessite une manifestation d'intelligence ou du discernement et que la machine ne pourra jamais remplacer. Dans l'industrie de la laine, c'est le cas par exemple des ouvriers trieurs. La machine ne pourra jamais classer la laine suivant sa finesse et son toucher.
Mais là où une capacité spéciale est exigée, les conditions du travail ne sont pas toujours favorables à l'apprentissage. La petite industrie tend à disparaître et à être remplacée par la grande (1).
Autrefois, les industries à façon étaient nombreuses il y en a de moins en moins aujourd'hui. L’industriel restait industriel : tous les jours en contact avec son personnel, 1l veillait lui-même à la formation des apprents, 1l les intruisait lui-même et se tenait au courant de
leurs progrès.
(1) Ce mouvement, qui s'était fort accusé à la fin du siècle dernier, semble actueliement subir un ralentissement. Une enquête faite récerument à Toulouse, a montré que, dans les petits métirs, le nombre des patrons avait augmenté d’une façon considérable dans ces dix dernières années. Nous étions 120, il y a dix ans, dit la corporation des boulangers; à ne tenir compte que de l’augmentation ce la population, nous devrions être 120 ou 130. Or, nous sommes plus de 200.
Nous étions, il y a dix ans, 20 peintres en bâtiment à Toulouse. Ces vieilles maisons se sont maintenues: o ou 10 autres sont venues s’y joindre. (Article ce M. Henry Joly dans le « Journal des lébats » du 8 octobre 1c09). Une ligue de la petite propriété est constitué récemment, Elle à entrepris une enquête à ce sujet, mais les résultats n’en ont pas éncore été publiés.
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Aujourd'hui, l'industriel est presque toujours en même temps un commerçant : 1l achète la matière première et vend ses produits manufacturés. Absorbé par les exigences commerciales de son métier, il n’a plus affaire qu'à son directeur qui, lui-même, s'en rapporte aux chefs d'atelier ou aux contremaîtres. L’apprenti qui entre dans une grande usine ne peut connaître son métier, qu'à la condition de tomber sur un ouvrier bienveillant. S'il n'est pas assez heureux pour avoir comme maître un tel ouvrier, 1l court grand risque de ne rien apprendre.
Néanmoins, certaines industries s'opposent, par leur objet, à un développement trop considérable, c'est le cas de celles qui s'occupent des travaux d'art. La machine ne peut suppléer à l’homme; des ouvriers compétents sont nécessaires. L'on ne peut connaître le métier sans apprentissage.
Cependant, là aussi, une crise s’est produite, indépendante du progrès de l’industrie. Quelles en sont les
causes? C'est l'objet du chapitre II:
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Les faits d'ordre social
Les mœurs de notre époque ne sont pas favorables à l'apprentissage. Les habitudes des patrons, les exigences des parents de l'apprenti et la conduite de l'enfant
nuisent à son développement.
Certains ouvriers et certains groupements ouvriers sont hostiles à l'apprentissage. Enfin, la multiplication des lois protectrices de l'enfant n'est pas la moindre
cause de la crise.
« Le sentiment du devoir, dit M. Hubert Valleroux (1), est fort diminué, on pourrait presque dire qu'il est éteint en trop de lieux, parmi les classes laborieuses. Ni le patron qui engage les apprentis n'entend son devoir de patron, n1 souvent les parents des apprentis ne savent remplir leur devoir de chefs de famille. »
Le patron voit dans l'embauchage des apprentis un
moyen de se procurer de la main-d'œuvre à bon compte.
(1) Dictionnaire d'Economie Politique de Léon Say et Chailley. V° Apprentissage.
Tant que durera l’apprentissage la main-d'œuvre ne lui coûtera rien. Il pourra ainsi diminuer ses frais généraux,
réduire son prix de revient et lutter plus efficacement contre la concurrence de ses voisins plus consciencieux.
Aussi embauchera-t-1l un grand nombre d’apprentis (1); 11 les occupera comme manœuvres; 1l leur fera faire une besogne d'hommes de peine. |
L'enfant se voit imposer des courses nombreuses. Tant qu'élles ne lui demandent pas plus de deux heures par jour, elles ne peuvent que lui être favorables, car elles lui assurent un certain exercice. Mais ce cas est exceptionnel et c’est souvent cinq ou six heures de courses qui lui sont imposées.
L'apprenti est appelé à faire les corvées de ménage, il devient un petit domestique, va aux provisions, nettoie l'atelier, ou bien on l’emploie continuellement à la même besogne; on le met à même d'accomplir un travail facile et fragmentaire, mais rémunérateur pour le patron (2).
C'est ce qu'on appelle la spécialisation de l'apprenti. Ce sont les minervistes, chez les imprimeurs, c’est-à-dire, les enfants chargés d’actionner la presse au pied, qui pédalent du matin au soir, sans arrêt, pour entasser le
plus grand nombre possible d'exemplaires d'un même
(1) Il n’est pas rare ce trouver, dans certains ateliers, huit ou neuf apprentis pour un ouvrier.
(2) Voir le rapport de M. Astier J. O., Doc. Parl. Chambre, annexe n° 3084, P. 242.
tirage et qui, pendant toute la durée de leur apprentissage, une fois qu'ils sont en mesure de le faire, n'apprensent plus autre chose. C’est le cas d’apprentis mécaniciens, qui, après un an d'apprentissage, sont toujours employés à percer le même trou au bout de la même tige. C'est encore ke ca de cet apprenti bijoutier qui, pendant
trois ans, ne fit que façonner des têtes de boutons.
Ces points sont confirmés par l'enquête du Conseil Supérieur du Travail. Le cinquième des Chambres de Commerce et 30 % des syndicats patronaux reconnaissent que l'apprenti n'est pas employé à des besognes utiles. Près des trois quarts des syndicats ouvriers constatent le même fait.
Les patrons ont une excuse dans les exigences des parents et dans la conduite des enfants. Obligés de payer un salaire aux apprentis, ils veulent en avoir la compensation et ils tâchent de tirer de cette main-d'œuvre le
maximum de profit.
La plupart des parents exigent, en effet, et dès le premier Jour, une rémunération. La triste condition dans laquelle ils se trouvent les y pousse le plus souvent: ils cherchent à occuper leurs enfants à des travaux qui ne demandent aucune préparation, mais qui sont aussitôt
rémunérés.
Voici, dit M. Gréard, dans un mémoire adressé au Préfet de la Seine en 1872, voici un jeune garçon qui
aura bientôt treize ans. Il est incapable de prendre ui-
même un parti et ses parents sont, généralement, plus incapables d'éclairer son choix. On :e décide néanmoins car il le faut pour vivre; mais quel motif détermine cette décision ?
Une offre banale, l’appât d’un gain immédiat, des relations de voisinage, l'exemple d’un camarade de classe, des goûts mal définis, superficiels, etc, tout, excepté le plus souvent les considérations sérieuses de position, d'instruction suffisante, d'aptitude réelle et de
santé dont dépend l'avenir de l'enfant.
Les parents voient dans l'apprentissage, s'il entraîne pour leur fils ou leur fille le départ de la maison paternelle, une bouche de moins à nourrir. Ils ne s'inquiètent
pas autrement de la science ou de la moralité du patron.
91 l'enfant doit continuer à vivre chez eux, ils veulent y trouver un moyen de ne plus manquer du nécessaire ou d'augmenter leur bien-être. Dès que cesse le temps de l’école, 1ls désirent que leur enfant apporte à la famille
son contingent de salaire.
Quelques semaines d'apprentissage suffisent aujourd'hui pour pouvoir conduire les machines qui, presque partout, ont remplacé le travail manuel. Les parents préfèrent, bien souvent, pour leurs enfants, un salaire immédiat, même médiocre ou infime, à la problématique haute paye dont, plus tard, ils ne toucheraient, pensentils, la moindre parcelle. Et ces jeunes gens deviennent
dès lors et pour toute leur vie, d'autres machines plus
compliquées, mais moins souples et moins maniables que celles qu'ils conduisent (1).
A côté de cette tendance, il faut noter celle des parents dont les enfants ont fait de bonnes études primaires. Ils croient vite que leurs fils ou leurs filles sont d'une intelligence supérieure. Leur ambition est de faire d'eux des employés ou des fonctionnaires. Ils les écartent de l'atelier, car ils trouvent le travail manuel dégradant. Ils ne savent pas qu'ils risquent d’en faire des déclassés et des malheureux. Ils ignorent l'encombrement qui existe dans toutes les places. Pour un empio1-libre, il y a vingt demandes et ce n’est pas toujours le plus méritant qui l'emporte!
Ainsi, le discrédit jeté sur le travail manuel écarte de plus en plus les enfants intelligents de ces professions d'artisans, plus rémunératrices pourtant et qui les ren-
draient nlus heureux.
On trouve aussi une des causes de la crise de l’appientissage dans la conduite des enfants. Bon nombre de jeunes gens préfèrent à l'atelier et au travail pénible qu'il entraîne, les petits métiers de la rue, ou bien les emplois de garçon de magasin ou de groom d'hôtel. La belle livrée qu'ils devront porter, les courses à bicy-
clette sont un puissant appat. Bouger! ne pas rester du
(1) Rapport à ia Chambre de Commerce de Lyon, 18 juin 1008, sur le projet de loi relatif à l’enseignement technique, par M. Isaac, Président.
matin au soir à la même place, quelle tentation! Ils y Succombent. Au reste, s'ils entrent dans un atelier, ils consentiront difficilement à y rester un long temps: ii
leur faudra du changement et ils quitteront facilement leur patron.
Les jeunes gens n’ont plus le même esprit de dicipline qu’autrefois. Ils montrent beaucoup d'indépendance et n'acceptent que difficilement les remontrances de celui qui les instruit. Ils n'ont pas la soumission et le respect qu'avaient leurs aînés pour le maître ou les ouvriers. Aussi sont-plus difficiles à conduire et l'on éprouve, de la part des ouvriers, une certaine résistance.
L’ouvrier est devenu plus égoïste; il ne voit souvent dans l’apprenti qu'un futur concurrent. Cet enfant vif, aux yeux intelligents, qui suit attentivement ses moindres gestes, qui cherche à comprendre le pourquoi et le comment des choses, lui fait peur. Il se rend compte que certaines professions sont encombrées déjà et que si on forme un plus grand nombre d’apprentis, il se produira ultérieurement un envahissement ayant pour conséquence, une baisse de salaire et le chômage pour beaucoup. :
Il s’en suit qu’il est moins bien disposé envers l'enfant et qu'il ne se prête pas à lui montrer les secrets du métier.
Dans les ateliers où l’on travaille aux pièces, l’ouvrier ne consent pas à distraire de son temps pour instruire
l'apprenti. Toute perte de temps entraine une diminution
te
de production et, par suite, une diminution de salaire. M. Astier cite, dans le rapport dont nous avons déjà eu l'occasion de parler, un cas particulièrement caractéristique et douloureux signalé à la Société de Protection des apprentis :
Un mécanicien de précision, qui avait chez lui depuis de longues années un ouvrier, habile d’ailleurs, avait embauché le fils de celui-ci comme apprenti; pensant qu'il ne pourrait jamais être mieux instruit que par son père, il l'avait placé à l’établi de celui-ci. Au bout d'un an, il fut obligé de retirer l'enfant et de le placer chez un confrère, parce qu'il n’avait rien appris; son père, pour ne pas diminuer sa production, ne s’en était pas
occupé une seule fois.
Certains syndicats ouvriers sont hostiles à l'apprentissage. Les inspecteurs, dans leur rapport adressé en 1008 à la Commission supérieure du travail, ex signalent des exemples.
Les ouvriers maçons et manœuvres de Nantes ont signé avec les entrepreneurs de maçonnerie un compromis dont l'effet est d'éliminer les jeunes enfants des travaux de cette entreprise.
L'intervention des syndicats ouvriers s'est fait aussi sentir dans les départements du Doubs et du Jura. À la suite de ces interventions, motivées par des considérations d'ordre économique, le nombre des apprentis a été réduit dans les fabriques de boîtes de montres, dans les
ateliers de gravure et de guillochage de Besançon, ainsi
que dans les diamanteries de Saint-Claude, en vue de limiter le nombre des ouvriers appartenant à ces
professions.
Il en est de même chez les trieurs de laines. Le Syndicat des trieurs de Roubaix-Tourcoing, pour rendre la main-d'œuvre plus rare, donne comme mot d'ordre à ses membres, de se refuser à former des apprentis. Seuls, les fils de trieurs ou les enfants appartenant à des
familles de trieurs peuvent apprendre la profession.
Le Syndicat des Fabricants de tapis de Tourcoing signale dans sa réponse à l'enquête textile une tendance analogue. « Jusqu'ici, 1l était admis que le tireur (aide tisserand) pouvait apprendre avec le tisserand, se tenant à côté de lui aux moments où sa présence derrière le métier n'était pas nécessaire. Depuis quelque temps, le Syndicat ouvrier émet la prétention de ne plus former d’apprentis, et relègue systématiquement le tireur derrière le métier, de façon à empêcher son apprentissage. Cette obstruction, de la part des tisserands, condamne les tireurs à rester jusqu'à 18 ans, dans l'ignorance complète de la fabrication! » (1)
Ainsi donc patrons, parents, apprentis, ouvriers peuvent, jusqu'à un certain point, se reconnaître coupables.
Mais ils ne sont pas les seuls et la loi qui réglemente si
(1) Enquête parlementaire sur l'état de l'Industrie Textile, 20-20. 420:
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minutieusement l'emploi des enfants dans l'industrie, est aussi, pour une large part, cause de la crise.
L'étude de ce point va faire l'objet du chapitresuivant.