TRAVAIL DES METAUX
Argenture, bronzage, dorure des raétaui (ateliers d'). — BaUages d'or eu feuilles (ateliers de). — Découpage des mélaux (ateliers de). — Énfaillage des métaux (ateliers de). — Estam|)age (ateliers d'). — Étain et plomb en feuilles, capsules, etc. (fab. d). — ('lalvanisaiion (ateliers de). — Nickelage (ateliers de). — Perf orage de tôles (ateliers de). — Planage de tôles (ateliers de). — Plomb laminé et tuyaux en plomb (fab. de). — Polissage des métaux (ateliers de). — Repoussage des métaux (ateliers dp). — Tourneurs en métaux. — Zinc (ateliers d'étirage et repoussage du).
FABRICATION d'oUETS ET OLVRAGES SPECIAUX BU METAL
Acier embouti ^ acier estampé Jab. d'articles en). — Agrafes (fab. d*). — Aiguilles (îah. d'). — Arme* blanches (ateliers de montage d'). — Balances^ bascules (fab. de). — Boites métalliques (fab. de) . — Cuivrerie et garnitun-s pour harnacbement et lanternes (fab. de). — Éclairage (fab. d'appareils d'). — Epingles (fab. d'). — Fers à cheval (fab. de). — Formes de chapeaux en zinc (fab. de). — Lampes de sûreté pour mines (fab. de). — Limes (fab. de). — Lits, meubles en fer (fab. de). — Monnaies (fab. de). — Outils divers {hh. d'). — Parapluies (fab. de montures de). — Peignes métalliques (fab. de). — Plombs de chasse (fab. de). — Quincaillerie (fab. d'articles de). — Serrurerie de bâtiment et d'ameublement (fab. de). — Bessorts (fab. de). — Robinetterie (ateliers de). — Scies (fab. de). — Toilrs mélalliques-treillaffes (fab. de). — Tubes soudés (fab. de). — Tuyaux et articles en métal étiré (fab. de).
Tautre par une faible distance. La première, que nous désignerons par la lettre A, étant au centre, dans l'un des faubourgs d'une grande ville, la deuxième, désignée par la lettre B, est à moins d'une heure de chemin de fer vers le sud-ouest, dans une ville de 15,000 habitants; et la troisième, désignée par la lettre C, vers le nord-est, à une demi-heure, dans une ville qui compte une population à peu près égale.
Toutes les trois sont à proximité, on pourrait dire au miUeu de houillères qui leur fournissent le combustible; toutes les trois appartiennent à des sociétés d'actionnaires; elles ont pour raison sociale : la première. Compagnie des Forges^ Fonderies et Aciéries de A,,.; la deuxième. Société anonyme des Aciéries et Forges de B.,.; la troisième, Société des Forges et Aciéries de la marine et des chemins de fer à C... A toutes les trois enfin s'applique et convient parfaitement la définition donnée par Roland, dès les premiers jours de la grande industrie, et précédemment rappelée : « Un vaste laboratoire, un immense atelier où les machines en grand sont communément mues par l'eau (ici une correction à faire : la vapeur a remplacé l'eau) ; une grosse forge, une forge d'ancres, une refonderie de fer, l'ensemble des martinets et des grands travaux sur cuivre, des fileries de fer, etc., sont des usines^ qu'on distingue encore par la nature de l'objet particulier qu'on y exploite, comme un laminoir, le lieu où l'on fore le canon, etc. »
Oui vraiment, cette définition s'applique bien à nos trois usines, sauf encore que leur activité la déborde et la dépasse, comme la puissance de la très grande industrie d'aujourd'hui, engendrée de la grande industrie d'alors, déborde et dépasse l'idée que l'on en pouvait concevoir aux alentours de 1780. On devrait employer le singulier et non le pluriel, on devrait dire : une grosse forge, une forge d'ancres, une fonderie de fer, des fileries de fer, un laminoir, le lieu où l'on fore le
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canon sont une usine; ce qui signifierait que l'usine est à la fois et tout ensemble tout cela : le lieu où Ton fore le canon, un ou plutôt des laminoirs, des fileries de fer, une fonderie de fer, une forge d'ancres, une grosse forge; une agglomération de vastes laboratoires, d'immenses ateliers, où, sous Faction des machines en très grand (il en est une, à Fusine C, dédit mille chevaux de force), communément mues par la vapeur, on fond, on forge, on forme le fer et Tacier, on les durcit et on les assouplit, on les plie et on les dresse à cent autres usages inconnus il y a cenl ans, on les façonne et on les trempe pour la conquête soit pacifique, soit belliqueuse, industrielle ou militaire, de la terre et de la mer. Tout cela, forges, fonderies et aciéries, les trois usines que nous allons décrire le sont donc, et Tune d'elles, l'usine B, possède en outre un haut-fourneau.
Dans ces entreprises colossales où s'exécutent tant de travaux, comment le travail est-il organisé? et d'abord, sur cet espace considérable, et cependant restreint, où tant de travaux sont menés de front, comment le travail est-il divisé ?
Vers le temps où Roland s'essayait à deviner l'industrie moderne et à définir « l'usine » , jusqu'au commencement du dixneuvième siècle et au delà, on produisait le fer ou l'acier brut en traitant directement le minerai dans les bas foyers, foyers catalans, etc. (1). Le métal était ensuite mis à la forme utile
(1) Sur le8 procédés de fabrication, et pour les explicatious techniques, Toyez: A. Ledebcr, professeur de métallurgie à l'écolt; dt^s mines de Freiberg, Le Fer et tÀciet\ leurs emplois Jans Vinduttrie^ manuel a l'usage des constructeurs et des mécaniciens, traduit de l'allemand par Th. Seligm^inn ; Paris, i vol. in-16; Krttsch, 1896; — (». OsLEi', La Construction, chapitres relatifs aux fers et aux aciers, 1 vol. in-4', Georges Fanchon ; — Urbain Le Verrieb, Im Métallurgie, dans la bibliothèque (les Sciences et de T Industrie \ 1 vol. in-S", 1902; Société française des éditions d'art Voici ce que M. Le Verrier dit du ba^-foyer :
« Le Uas'foyer^ très employé dans nos usines jusqu'à la fin du dix-neuvième ticcle, ne différait guère du four primitif (qui n'était sans doute qu'une cavité 4Tt usée dans h? sol, remplie de bois uu de charbon dont on activait la combustion
par des marteaux ou martinets. De là Texpression de r£wc/clopédie méthodique : « Tensemble des martinets ». — « Peutêtre, note à ce propos un homme des plus compétents, les procédés électriques nous ramèneront-ils un jour à la production directe. « En attendant, la production de ce métal (fer et acier) demande généralement trois opérations successives : r production de la fonte, en partant du minerai, par le bautfourneau ; 2* production du fer ou de l'acier brut, par les fours à puddier, fours Martin ou convertisseurs Bessemerel Thomas ; 3* mise à la forme voulue, par les laminoirs, presses ou pilons.
De ces trois opérations, la première est la production de la fonte. Dès que la pointe du ringard a é ventre le haut-fourneau, de ce corps énorme qui dévore indifféremment, aux souffles alternés et excitants d'un air brûlant et d'un air froid, houille, minerai, castine, scories minérales, et qui les reud pour ainsi dire distillés en une abondante coulée de lave, liquide et rouge comme le vin qui s'échappe d'un fût mis en perce, et plus rouge encore, incandescente, avec des grésillements, des brasillements et des jaillissements d'étincelles, aveuglante de chaleur et de couleur, par un mélange singulier toute rouge et toute blanche, liquide et rigide aussi, feu et fer, eau de feu et de fer, la fonte s'est élancée dans un étroit chenal de sable pareil à ceux par où les enfants, sur les plages, s ingénient à faire passer la mer ; elle s'est répandue
avec des soufflets à maÎD placés sur le bord) que par des dimensioos un peu plot grandes, une combustion plus stable et Temploi de soufflerie mécanique. Sa cavité en forme de bassin, destinée à recevoir le combustible, est creusée dans un massif de maçonnerie assez élevé pour faciliter le travail; sur l'un des côtés, oà se plane l'ouvrier, se trouve une plate-forme où l'on peut tirer les matières qui ont été élaborées dans le foyer : les autres côtés sont entourés de murettes, à traversiez quelles passent les tuyères soufflantes. Après avoir rempli \e foyer de charbon allumé, on charge au-dessus le minerai ou le métal; lorsque la matière est fusible, elle se liquéfie sous le feu des tuyères et tombe au fond du bassin; elle y prend la place du charbon, dont il ne reste qu'une couche plus ou moins épaisse audessus » (p. 7 et 8).
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en des séries de rigoles creusées côte à côte et semblables aux corbeilles où les boulangers disposent la pâte pour faire le pain ; elle a rempli de son flot bouillant, elle a inondé de sa nappe argentée et vermeille, qui s'y est condensée, solidifiée, visiblement méialUfiéCy ces alignements de petits parcs qu'on serait tenté de croire un petit jeu, mais qui sont un grand ouvrage des hommes.
La voilà maintenant, grise encore^ et baveuse, et terreuse, telle qu'elle est sortie du haut-fourneau, à l'état brut, en barres longues et minces, ensautnonsy en gueuseis, en riblonSy — ce sont les termes consacrés, — prête à subir les transformations des deuxième et troisième degrés : production du fer ou de l'acier et mise à la forme utile.
L'usine A n'a point de haut-fourneau ; elle ne traite donc pas le minerai ; elle ne fait pas sa fonte, elle la reçoit toute faite ; mais elle fait et façonne l'acier et le fer. Ces deux dernières opérations, la production du fer ou de l'acier et la mise à la forme utile, exigent encore une dizaine de manipulations, représentent encore une dizaine de fabrications différentes, et par conséquent entraînent la création et l'entretien d'une dizaine de services ou ateliers différents :
A. — Aciérie et Fonderie : Production de l'acier brut en lingots ou en pièces moulées ;
B. — Puddlage : Production du fer brut ;
C. — Tôleries : Atelier pour la transformation du fer ou de Tacier bruts en tôles diverses, blindages, etc. ;
D. — Forges : Atelier pour la transformation du fer ou de Tacier bruts en pièces diverses, mises à la forme voulue par les pilons, presses ou autres engins semblables ;
E. — Laminage : Atelier transformant le fer ou l'acier en barres étirées par laminage en cannelures;
F. — Bandages : Atelier transformant le fer ou l'acier en frettes ou cercles pour roues, pour canons, etc. ;
G. — Ajustage : Atelier terminant à froid par tournage ou rabo-
taçe les pièces diverses, arbres, canons ou autres, préparées par les services des tôleries, des forgées et du laminage ;
H. — Blindage : Atelier affecté au finissage des plaques préparées par les tôleries et les forges ;
K — Entretien : Service comprenant tout le personnel affecté à Tcntretien, aux réparations et à la construction des outils nécessaires pour la fabrication.
Tout à Theure, c'était de la fonte qui coulait du haut-fourneau ; c'est à présent de Tacier qui coule du convertisseur. La poche, pleine de métal liquide, se promène autour de la fosse de coulée et se vide dans les lingotières ou dans les moules, selon que Ton veut obtenir des lingots ou des pièces moulées. Les ouvriers se tiennent des deux côtés, effacés comme les servants d'une pièce, éclairés d'une clarté violente, illuminés, empourprés de cette pourpre qui passe, éclaboussés aussi parfois de particules que projette et fait voler à vingt mètres cette matière éclatant en un effort qui la déchire, portée à sa plus haute intensité de vie, et forcée à réaliser le miracle de la transmutation. Ils sont là, rendus sans doute quelque peu indifférents par l'habitude, étonnés quand même et émus au fond, soit de la puissance de l'œuvre, soit de la beauté du spectacle, attentifs, muets, presque religieux dans le rayonnement de la fournaise ouverte, qui leur souffle au visage une température de douze cents à quinze cents degrés ; qui vient de cuire la fonte pour la refondre en acier; et qui, dans le même instant, les baigne de sueur et les dessèche.
Jour et nuit, une équipe est là, douze heures durant, de six heures du matin à six heures du soir, relevée par une autre équipe de six heures du soir à six heures du matin (l) ; de jour une semaine et, la semaine suivante, de nuit; ayant à sa tête son contremaître de fabrication ou chef-fondeur
(1) De cef douze beuref de présence, il faut évIdeQmeQt déduire le tempf ^M repti.
qui ne la quitte pas, comme elle et avec elle tantôt de jour et tantôt de nuit, chargé de surveiller dans tout Tatelier la marche des fours, la succession des coulées, etc., etc. Sous ses ordres, pour chaque four en marche, un fondeur chargé de la conduite du four; un aide-fondeur; un leveur de porte; un chef-gazier ; un aide; un grésilleur; des manœuvres qui font le chargement. En outre, pour Tensemble des fours, et après les fondeurs, les couleurs, ceux qui opèrent la coulée : un chefcouleur, deux aides-couleurs; des manœuvres encore, puis d'autres manœuvres employés au démoulage; les maçons, les quenouilleurs , les peseurs, les machinistes, les décrasseurs. Mais ce n'est pas tout, et chaque équipe active a en quelque sorte sa section d'administration, comme, dans Fusine prise en son unité, chaque service actif a en quelque sorte ses services auxiliaires d'intendance, de santé, et du train (l). Cette section administrative est « de jour >» et se compose : P de pointeurs^ qui tiennent la comptabilité de Tatelier et la remettent au chef-comptable de Fusine pour rétablissement des prix de revient ; 2* de déchargeurs de lingots; ^^ d'appareilleurs ou chargeurs de lingots à livrer aux autres services.
Si a Taciérie « travaille jour et nuit à deux équipes qui se relèvent de douze en douze heures, « la fonderie » ne travaille que de jour et à une seule équipe, dont la besogne consiste à préparer les moules en terre dans lesquels on doit verser le métal liquide pour lui donner la forme demandée. Elle comprend, aux ordres d'un contremaître, de^ fondeurs qui veillent aux cubilots, des mouleurs proprement dits, des aides-mouleurs et des manœuvres; des ébarbeurs ; des mélangeurs de terres; des modeleurs pour établir les modèles en bois, les « gabarits » , avec un chef -modeleur, qu'il faut choisir très
(1) Bureau des études. — Comptabilité. — Laboratoire. — Magasin. — Caisse de secourt. — Service de traosporu ; ce qui porte à une quinzaine le nombre total def divert •ervicoa de l*usine. — Nous y reviendront.
expérimenté dans la connaissance des bois et la lecture des dessins.
Mais Tusine A... ne produit pas seulement Tacier ; elle produit encore le fer, par le puddlage ou brassage de la fonte. tt Brassage n est le mot vraiment expressif, aussi juste que pittoresque. Ici, devant le four à puddier, qui est une sorte de fourneau à réverbère, d'aspect assez primitif et, à Textérieur, sans celte majesté compliquée de la mécanique moderne, des ouvriers, robustes entre les plus robustes, se postent, nus jusqu'à la ceinture. Le col du a convertisseur » ne se débouche pour cracher son jet enflammé qu'à Theure ou qu'aux heures de la coulée : au contraire, la gueule du four à puddier est incessamment béante, et, comme celle de Cerbère, on dirait qu'elle attire les hommes. Si lointaine, d'ailleurs, que soit cette allusion mythologique, elle n'est point déplacée en ce lieu, car ou la race des cyclopes « brasseurs de fer « a complètement disparu, ou bien en voici les derniers survivants.
Armé du rabot ou de Vaspadelle, — le « rabot » est un ringard de 2 m. 50 de longueur, et lourd en proportion, terminé par un crochet; V « aspadelle, » un autre ringard, du même poids et de la même taille, terminé par une palette, — empoignant de ses fortes mains ce long et lourd outil, chacun de ces géants nus s'approche à son tour, présente à cette espèce de cratère artificiel en ignition sa poitrine et sa face, y plonge son levier qui, en créant le fer, lui aussi va remuer le monde, et, à chaque mouvement de ses bras qu'il lance en avant, il semble qu'il les enfonce dans la gorge d'un monstre pour y aller chercher quelque chose d'invisible encore, mais qu'on sent déjà formidable. Du crochet de son rabot ou de la palette de son aspadelle, il fait donc son métier de puddleur, il brasse la fonte, il la retourne sur la sole du four; il la pétrit, la coupe, la roule en boules.
Après quelques minutes de cette agitation, qui est de
LA METALLORGIE 257
Taction, en plein brasier, le ringard est rouge : Thoinine alors le retire, et le couche dans une bâche remplie d'eau où il vient comme s'éteindre en fumant, avec un sifflement ou un chuchotement. L'outil est las, mais l'ouvrier n'a pas le temps de l'être : il prend un autre rabot ou une autre aspadelle, et il recommence, et il continue, tant que son camarade ne lui dit pas : « à moi » , bien des minutes encore, et tant que le moment n'est pas venu de saisir dans la pince d'une grosse tenaille-écrevisse les balles de métal chauFFé à blanc et de les porter au cinglage.
Le puddlage, ainsi que l'aciérie, se fait à Tusine, par deux équipes, de composition identique, une de jour, une de nuit. L'une et l'autre de ces deux équipes comprend : un contremaitre ; un peseur ; des mailres-puddleurs ; des aides-puddleurs ; des troisièmes ou routeurs de boules; des marieleurs ou c//i- {/leurs ; des lamineurs ; et des machinistes. Ainsi qu'à l'aciérie, le service actif se double d'un service auxiliaire, constamment de jour, et qui comprend des routeurs de fonte, pesant et préparant les charges pour chaque four ; des casseurs et classeurs de fer; un pointeur pour la comptabilité de l'atelier.
A côté, à la suite de l'aciérie et de la fonderie, la tôlerie. I3ne grue happe, au sortir du four, le lingot de métal réchauffé, et l'apporte sur la table du laminoir. La machine s'ébranle ; la masse menée et ramenée entre des cyhndres qui tournent en sens contraire, s'aplatit, s'étire, s'élargit. Auparavant, il n'y a qu'un instant encore, c'était un bloc, un cube, un tronc, haut d'une trentaine à une cinquantaine de centimètres ; c'est désormais une tôle épaisse de quelques millimètres à peine, large d'un mètre, longue de plusieurs mètres, qui se développe comme une étoffe, comme une toile d'acier, comme un drap garance, d'un rouge vif, plus que vif, brutal et sanglant.
Ainsi que les cardeurs et les épingleuses nettoient leur laine
Î58 I/OBGANISATION DU TRAVAIL
OU leur tissu, en arrachant les impuretés qui les déparent, ainsi des ouvriers, chaque fois que, dans son va-et-vient, le jeu des cylindres fait passer et repasser la plaque devant eux, la nettoient du bout d'un balai qu'ils trempent préalablement dans une cuve afin d'éviter qu'il prenne feu au contact du métal en feu; ou bien, dissimulés derrière les montants, s'abritant derrière les colonnes du laminoir, mais près de la tôle rouge feu, rouge sang, près de ce feu de fer à le toucher presque, ils jettent dessus des paquets de bruyère mouillée : tout aussitôt la plaque suinte et chuinte, une flambée monte, une fusée part et retombe alentour en une cascade de flammèches, dans une atmosphère que ne réussit guère à attiédir, — c'est-à-dire à rafraichir, — les courants d'air qu'on laisse se croiser par des portes pareilles à des brèches, et comme si l'on eût abattu aux quatre murs un pan pour respirer, des quatre coins de l'immense atelier.
De même que l'aciérie et le puddlage, la tôlerie travaille à deux équipes, de jour et de nuit. L'équipe comprend : un contremaître; des chauffeurs et des aides-chauffeurs; des leveurs de portes ; des chefs-lamineurs; des seconds lamineurs ; des r aura peur s; des manœuvres pour la plaque; des serreurs de vis; des machinistes; des rouleursde charbon. En dehors de ces deux équipes qui alternent de jour et de nuit, la tôlerie occupe, mais de jour seulement, un personnel auxiliaire nombreux, — et qui n'est pas purement auxiliaire, ou ne l'est pas tout entier, mais dont une partie a la charge de travaux préparatoires ou complémentaires, — composé de : deux souschefs de service; de chefs-cisailleurs, d'aides-cisailleurs, et de manœuvres-cisailleurs ; de traceurs; de peseurs; de chargeurs ; deréparenrs; de recuiseurs ; et, comme partout, de pointeurs pour la comptabilité. — Ajoutons tout de suite, en intervertissant Tordre dans lequel nous avons rangé les dix ateliers de l'usine A, que le cinquième, l'atelier du laminage proprement
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dit, OÙ Ton transforme le fer ou Tacier en barres par laminage en cannelures, se subdivise, pour ce qui est de l'organisation du travail et de la répartition des ouvriers, à peu prés de la même façon que la tôlerie, où Ton transforme le fer ou Tacier par laminage entre cylijidres lisses.
L'atelier qui porte sur notre liste le n* 4, la forge, est le royaume des mastodontes, où régnent les marteaux-pilons gigantesques et les presses moins imposantes, mais peut-être plus puissantes encore : marteaux de trente, de soixante, de cent tonnes; presses de plusieurs centaines et, parfois, de plusieurs milliers de tonnes (1). Domestiqués et asservis à rhomme qu'il leur serait facile de broyer d'un seul coup, les monstrueux engins obéissent en quelque sorte au doigt, et il semble qu'un enfant les manœuvrerait. La pièce à forger une fois placée sur la base qui sert d'enclume, le forgeron présente à l'énorme marteau qelle des faces ou celui des points de la pièce où il faut qu'il vienne frapper; la masse s'abat, un poing de 60,000 ou de 100,000 kilos frappe de haut, si fort que le sol en tremble et en ahane sourdement, si juste que la main la plus sûre n'y saurait mettre plus de précision, ni la plus fine plus de délicatesse.
(1) L'usine A possède un marteau-pilon de soixante tonnes; les usines B et G ont des pilons de cent tonnes. L'usine G a des presses de 2,500 tonnes et au delà (plus de ^,500,000 kilos).
• Aujourd'hui, écrit M. Le Verrier, on remplace souvent le pilon par la presse. En comprimant l'eau avec des pompes k haute pression dans un réservoir où se meut un lar{;e piston, on peut exercer un effort pour ainsi dire illimité. Si, par exemple, Teau est comprimée à 100 atmosphères, chaque centimètre carré de surface du piston supporte un effort de 100 kilogrammes; un piston de 50 centimètres de diamètre transmettra, dans ces conditions, un effort total de 800 tonnes.
• Les grandes presses à forge sont munies de jeux de pompes qui peuvent élever la pression de l'eau jusqu'à 400 atmosphères, et l'effort sur le piston peut s'élever à 4,000 tonnes. Les plus grosses masses s'écrasent sous ce poids formidable. La presse n'agit pas par chocs brusques comme le pilon ; elle avance lentement et sans bruit, mais avec une force irrésistible; son action, au lieu de s'épuiser en un instant comme celle du pilon, est continue et ininterrompue, de sorte qu'en somme le travail avance plus vite. » — La Métallurgie^ p. 201.
Le forgeron est comme l'àme ou Tespril de ce corps qu'il conduit, qui sans lui irait à Taveugle et tomberait n'importe où, qui par lui tombe là où il est utile qu'il tombe, et par lui, forge, forme, crée au lieu d'écraser. Tout naturellement, c'est lui qui est à la tête de Téquipe; il y a autant d'équipes, — forgerons et aides-forgerons, — qu'il y a de pilons ou de presses, et généralement les équipes sont doubles, pour un travail continuel dejouretdenuit. Au-dessus de ces forgerons et aides-forgerons répartis en équipes dont chacune a sa presse ou son marteau-pilon, est un chef -forger on qui, lui, commande à toute la batterie des marteaux-pilons et des presses. La forge emploie, en outre, constamment de jour avec le chef-forgeron, un chef-gabarieur ; des traceurs ; àe^forgeurs à mains ; des fra/^ peurs; des outilleurs; et le sous-officier comptable, le pointeur.
Mais un lingot d'acier, tout chaud amené du four voisin sous le marteau-pilon, a été aplati, arrondi, de quelques touches irrésistibles : il a l'air maintenant d'une meule à repasser qui flamboierait. Or, voici que l'on ajoute et que Ton ajuste au marteau une grosse pointe, un cône très court et très aigu; puis, cela fait, qu'on précipite de tout son poids et de toute sa force la masse, avec l'espèce de diamant métallique dont on l'a armée, droit sur le centre de la meule. Bientôt, un trou y est creusé. On accroche la meule à la griffe d'une grue qui la transporte et l'emboîte sur un axe, le premier d'une série de trois ou quatre de calibre différent et croissant. Le disque tourne, tourne, comme un soleil de feu d'artifice à une vitesse qui s'accélère, et chaque tour le distend, l'évide et l'élargit. On voit, dans un éblouissement, le cercle se dessiner et se parfaire, d'axe en axe, jusqu'au dernier, où l'ouvrier qui préside à l'opération prend un grand compas et le mesure pour s'assurer s'il a atteint le diamètre convenu. S'il l'a atteint, on le retire, et le lingot est changé en bandage de roue pour chemijis de fer. L'atelier des ban-^
LA METALLURGIE t61
darjes, à Tusine A, travaille à une seule équipe de jour, qui comprend des chauffeurs et aides-chauffeurs; des marteleurs ; des lamineurs; des compasseurs ; des manœuvres; des machi^ ntstes; un pointeur, etc.
Une des opérations principales de l'aciérie, c'est la trempe, et le proverbe n'a pas tort qui dit que la trempe fait Tacier. Du fer porté à une haute température, puis refroidi brusquement par immersion dans Teau, n'acquiert aucune qualité nouvelle. L'acier, porté aussi à une haute température, si on le laissait refroidir naturellement, ne serait pas altéré non plus et demeurerait le même acier. Mais, lorsque, au lieu de le laisser refroidir peu à peu, on le plonge, tout rouge encore jusqu'au blanc, dans de l'eau froide, il devient aussitôt très dur et très cassant, d'autant plus dur que l'acier était plus chaud et que l'eau était plus froide. C'est de l'acier complet à présent, brillant et susceptible de recevoir le plus beau poli, Ton dirait volontiers le poli « à huit reflets » des obus et Je poli glacé des lames. Il a même parfois, et pour certains ouvrages, le défaut d'être trop dur et trop cassant. On le soumet alors au re uit; on le réchauffe à une température inférieure à celle de la trempe, et, en le laissant refroidir lentement, on ressoude en quelque manière ses molécules, on l'empêche de s'égrener, et on lui rend ainsi de l'élasticité et de la plasticité.
;Sous assistâmes, dans l'atelier de cémentation (1) de l'usine
(1) •« Pour fabriquer des aciers etarlemenl au de{»ré de carburation voulu, on emploie le procédé de cémentation. On prend des Iiarres de fer pur cl on lui incorpore une certaine quantité de carbone en les cbauffant lonp,temps au milieu d'une masse de charbon de bois en poudre. Au rouge cerise, les deux corps se combinent ensemble t-t le carbone pénètre peu à peu jusqu'à une certaine profondeur dans la barre. Il s'y introduit et y chemine progressivement, bien que le métal reste solide...
« Cette opération se fait dans de grandes caisses où les barres de f^r plates sont empilées avec des liut alternatifs de charbons en grains. Ces caisses sont pincées suç de» banquettes recouvertes d'une sorte de hotte. Après avoir chargé les caisses, on ferme les portes du four, on les lute avec soin, et on chauffe au moyen
Î62 l'organisation DU TRAVAIL
C, à la trempe d'une plaque pour tourelle de cuirassé. On la 6t glisser, longtemps chauffée, puis progressivement refroidie, au-dessous d'un jeu de robinets; et l'eau, pleuvant doucement, comme en caresse, vint corriger, amender, achever l'œuvre du feu, la rendre plus malléable ou plus maniable, sans la rendre moins résistante... Un peu plus loin, dans une autre partie de l'atelier, on était en train de tremper des canons de 155 millimètres. Eux, comme il faut qu'ils soient très durs, un homme, au visage couvert d'un masque, les cueille, si rouges qu'on les croirait saignants, à la gueule du four, et, tout entiers, tout d'un coup, le palan qui les enlève les dépose dans une cuve où ils disparaissent de la culasse à la bouche. Pour les longues pièces de marine, les vrais Longs Toms, qui n'en finissent pas et qui pèsent plus de 40,000 kilos, la cuve est verticale; c'est un puits profond au moins du double de leur longueur; elles y descendent majestueusement, comme dans la gloire empourprée d'une apothéose de la force, s'y engloutissent, et n'en remontent que blanchies et bleuies de l'incorruptible éclat, durcies encore, dures à jamais de la dureté infrangible de l'acier.
Mais non, il n'y a pas d'acier si dur qui soit infrangible ou impénétrable à l'acier, et voici peut-être le plus grand miracle. Jusqu'ici l'homme, pour produire le métal, le traduire en sa forme et le conduire à sa fin, a eu la collaboration surhumaine, quasi divine ou infernale, du feu. Le feu est venu à son aide, pour amollir, fondre, dissocier, réassocier le
d'un foyer placé entre les banquettes. On maintient le four chaud plusieurs jours, car il faut lonf^temps pour que la cémentation se fasse sentir jusqu'à une certaine profondeur. L'opération est naturellement d*autant plus lon(;ue qu'on veut avoir un acîer plus carburé. A la fin, on laisse refroidir lentement, on ouvre les caisses, puis on casse les barres et on examine leur {^rain, c'est-à-dire l'aspect de la cassure, pour les assortir et les classer en caté{;orie8 suivant leur deç^é de dureté. • — Urbain Le Ybrrier, la Métallurgie, p. 167.
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fer et Tacier. Maintenant c'est Tacier seul, à froid, qui va rogner, entamer, scier, couper Tacier sans le moindre bruit ni le moindre grincement. Je me rappelle un armurier de Tolède qui prenait une pièce de deux sous et tranquillement, sur le seuil de sa boutique, pour Témerveillement des passants, la perçait d'un coup de poignard. Mais ici, c'est bien autre chose que le bon poignard de Tolède! La roue dentée, mue par un pouvoir supérieur, entre dans le bloc d'acier et le tranche, avec la même facilité que le couteau entre et tranche dans le beurre ou dans le savon. Les copeaux d'acier volent autour de la machine à raboter, moins légers, mais tout aussi minces que les copeaux de sapin, et s'enroulent comme eux en tortillons. L'ajusteur travaille l'acier comme le menuisier travaille le bois; il y felit des coupes et des asssemblages. A l'usine A, les ateliers de Yajustage et du blindage sont, eux aussi, à deux équipes de jour et de nuit, et dans chacune d'elles il y a, sous les ordres d'un contremaître, àe^ tourneur s , des raboteurs, des fraiseurs , des perceurs et des manœuvres.
C'est le dernier service actif de l'usine, ou l'avant-dernier, si l'on compte comme actif le service de Ventretien, Normalement, ce service n'est que de jour; point de service de nuit; mais survienne une réparation urgente, et tout de suite il se dédouble en service de jour et service de nuit. Il comporte d'ailleurs toutes les subdivisions possibles de façon à parera tout événement; toutes les catégories ou spécialités s'y retrouvent et s'y rencontrent : contremaîtres; pointeurs pour la comptabilité ; chef -chaudronnier, chaudronniers; chefforgeron, forgerons ; frappeurs ; chef -maçon, maçons; chef-électricien, aides^électriciens ; chef s-chauffeurs de chaudières , chauf^ feurs; chefs- a liment eur s, alimenteurs; chefs-machinistes, machi^ nisies ; chefs-monteurs, etc.
Les bureaux auxiliaires sont au nombre de six, à savoir :
1" Bureau des études;
^" Comptabilité;
3" Laboratoire;
4» Magasin;
o" Caisse de secours;
^^ Transports;
Le bureau des études est chargé de préparer les plans et devis des constructions nouvelles, et de pourvoir aux modifications ou réparations qu'exige si fréquemment Toutilliige compliqué d'une usine. Outre le chef de bureau, qui est le chef du service, il se compose surtout de dessina^ ieurs,
A la comptabilité, un chef-comptable et autant à' aides qu'il en est besoin. Ce sont eux qui réunissent, centralisent et totalisent tous les renseignements transmis par les o pointeurs » des divers services; qui les groupent pour établir les feuilles de paie et les revients; et qui font parvenir les revients bruts au bureau de l'administrateur délégué, pour arrêter la comptabilité générale de l'entreprise.
Le service du laboratoire est de la plus haute importance : c'est un service fondamental dans les aciéries qui produisent les nouveaux métaux avec nickel, chrome, tungstène, molybdène, etc. Car il y a acier et acier; et il est trop simple de croire que l'acier est toujours le même acier : deux grains d'acier ne se ressemblent pas plus que deux gouttes d'eau; ils peuvent, au contraire, différer grandement. Il suffit à qui veut s'en convaincre d'en regarder deux échantillons au microscope, et l'on en regarderait dix qu'on en trouverait de dix types... Le laboratoire de l'usine A se subdivise en laboratoire chimique, pour l'étude et le dosage des corps dont sont constitués les aciers, pour l'examen et la détermination de leur composition chimique ; et en laboratoire physique, pour l'examen, à l'aide du microscope, de l'état physique des
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aciers. A ce service sont employés un chef de laboratoire, des aides, et des gamins ou apprentis.
Le magasin occupe un chef -magasinier, également chargé de tout ce qui concerne les blessés (malgré les précautions, les accidents sont malheureusement presque quotidiens dans les grandes usines métallurgiques, — nous aurons plus tard à le constater) ; un sous-chef-magasinier, à qui incombe le soin de faire les commandes nécessaires à Tentretien et de les distribuer dans les ateliers; ce chef et ce sous-chef assistés de plusieurs aides.
La caisse de secours, à T usine A, n'est point, à proprement parler, un service d'usine; les ouvriers en ont seuls l'administration ; seuls, ils y nomment leurs délégués ; ils font leurs affaires eux-mêmes et eux seuls ; la Compagnie n'intervient que par ses dons et tout au plus, officieusement, quand on le lui demande, par un conseil.
Le service des transports est confié à un entrepreneur, ayant à sa disposition le personnel et le matériel suffisant pour effectuer toutes les manutentions en dehors des ateliers . chargements de wagons, déchargements, etc..
Si la comparaison de l'organisation du travail avec l'organisation militaire est permise pour la métallurgie comme pour les mines, telles sont les troupes ou telles sont les armes, tels sont les cadres de sous-officiers, tel est le corps d'officiers de l'armée métallurgique. Et l'on peut hardiment, pour la métallurgie, user de cette comparaison qui se présente à l'esprit dès que l'on se trouve en face d'une force disciplinée et hiérarchisée, organisée; car, quelle force plus disciplinée, plus hiérarchisée, plus organisée que l'armée? et, dans l'industrie, quelle discipline, quelle hiérarchie, quelle organisation du travail plus forte que dans la métallurgie? Chaque service, actif et auxiliaire, relève d'un chef de service: soit, à l'usine A, quinze chefs de service, qui relèvent du directeur-
technique ou ingénieur-directeur^ sont en relations continuelles avec lui, et avec lui traitent toutes les questions intéressant la marche de tous les services. Mais, chaque jour, Tinçénieurdirecteur lui-même va conférer de ces questions, notamment des marchés et des commandes, avec Y administrateur^élégué, qui représente et en qui s'incarne la Compagnie : o en qur s'incarne » est le mot vrai, puisqu'il est le patron en chair et en os, la personne et le nom de ce patronat impersonnel et anonyme.
L'usine B possède, ce que n'a pas l'usine A, un haut-four^ neau; elle a, de plus, une tréfilerie. Ce haut-fourneau, construit il y a quelque vingt ans, est le seul qui à cette heure reste en activité dans le département. De là une nouvelle catégorie ou plutôt de nouvelles catégories, de nouvelles spécialités d'ouvriers. La loi du haut-fourneau étant de ne s'éteindre jamais, ces ouvriers forment des équipes de jour et de nuit dont chacune comprend : des fondeurs et des aideS' fondeurs ; des peseurs ; des chargeurs; des routeurs ; des leveurs et empileurs ; des outilleurs; et des manœuvres,
La tréfilerie n'est pas ce qu'il y a de moins étrange dans le travail du fer, dans ce théâtre merveilleux, tout plein de changements à vue, où la puissance de l'industrie atteinte» ne sait quoi de magique, et, mariant les couleurs, variant les formes, se jouant des dimensions, séparant et combinant de nouveau les éléments constitutifs des corps, renversant ou redressant les données de la nature, réalise l'illusion et matérialise l'impossible. Cette barre qui s'engage, longue d'un mètre peut-être et large de huit à dix centimètres, dans la
LA METALLURGIE 26r
première cannelure du laminoir, guidée par des hommes qu'on a eu la précaution de revêtir de jambières de métal, sort bientôt de la dernière, longue d'une trentaine, d'unequarantaine de mètres ou davantage, pas plus grosse que le petit doigt; elle se tord en anneaux, se plie, se replie, court à terre, comme un serpent de feu; c'est le plus mobile, le plufr agile, le plus reptile des reptiles; et il faut être perpétuellement sur le qui-vive pour l'éviter, sauter d'un côté, puis de l'autre, selon qu'il ondule d'un côté ou de l'autre, ne pas se laisser prendre, en ses lacets, en ses nœuds, car, de quelque point qu'il effleure, il blesse; son contact même est une morsure, et sa morsure est une brûlure. Une seconde de distraction ou de retard peut être fatale, et l'on nous a cité le cas d'un de ces ouvriers qui, ayant manqué son élan, a eu le pied entortillé, encerclé et coupé net. 11 faut donc, à la tréfilerie, une mobilité, une agilité, une « reptilité » presque égales à celles de ce fil qui zigzague en une traînée de feu ; aussi la règle ou l'habitude est-elle de n'y mettre que de trèsjeunes gens.
Ce travail donne la machine ou le fil ébauché. Mais, le laminoir n'étant pas un instrument assez délicat pour en réduire l'épaisseur au-dessous de 6 à 7 millimètres de diamètre, si l'on veut faire de la « machine >» un fil fin, on Télire à travers des filières, c'est-à-dire à travers des plaques d'acier dur percées de trous. Le fil, enroulé sur une bobine, est aminci à la lime par une de ses extrémités, et engagé dan& la filière, — comme naguère la barre dans le laminoir, — saisi avec une pince, fixé à une autre bobine à laquelle on imprime une rotation et sur laquelle il vient s'enrouler au fur et à mesure que la première se déroule (l). Ainsi, à froid, — en suivant la filière, — et après un grand nombre de passages
(1) Voyez Urbain Le Verrier, la Métallurgie, p. 198-200.
t68 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
par des trous de plus en plus étroits, la « machine » devient le fil fin, et le câble un fil télégraphique ou une corde de piano.
L'atelier de la irëfilerie emploie : des chauffeurs du train-machine et leurs aides-chauffeurs ; un lamineur; des dégrossis- ^eurs; des doubleurs; des dJméleurs; des porteurs et tourni" queurs; des empileurs de machine; des tréfileurs ; des recuis eurs et décapeurs ; des ircmpeurs et galvaniseurs ; un tonnelier; des outilleui^s ; des magasiniers et manœuvres.
Au demeurant, Torfjanisation du travail est à peu près la même à Tusine B qu'à Tusine A ; la distribution en ateliers est la même, sauf quelques spécialités encore, que Tusine B a admises et que n'a pas l'usine A. Cette usine B se compose, en somme, de quatorze ateliers différents, savoir :
1" Haut- fourneau ;
â*» Puddlaf^e;
3** Aciéries Martin;
4" Moulcrie d'acier;
50 Tréfilerie dWicr;
6« Aciérie à creusets avec fours de cémentation;
7** Laminoirs avec marteaux de ressuage et martinets;
8* Fabrique d'outils industriels et d'agriculture;
9* Fabrique de ressorts pour carrosserie et chemins de fer;
10* Fabrique d'essieux pour carrosserie;
11*» Fabrique d'enclumes;
12"* Grosses forges;
13" Atelier de montage-finissage;
14» Ateliers d'entretien, moulerie do fonte, et machines à vapeur.
Le personnel dirigeant et sous-dirigeant comprend : un directeur^ huit ingénieurs chefs de service ; des sous-ingénieurs; des contremaîtres et des surveillants, répartis comme il suit entre les ateliers :
1 ingénieur pour : V le baut-foumeau, avec 1 contremaître et 1 su i*\'ei liant ;2« le puddlage, avec 1 contremaître et 1 surveillant.
LA METALLURGIE 26^
Personnel ouvrier du haut-fourneau, — (Voir plus haut,) Personnel ouvrier du ptiddlage. — Puddieurs. — Aides-pudd leurs.
— Troisièmes aides. — Ginçleurs. — Pilonniers. — Traîneurs et balayeurs. — Casseurs. — Kouleurs de houilles et de crasses; manœuvres. — Rouleui*s de fonte.
l ingénieur pour : 3* les aciéries Martin, avec 3 contremaitres et 2 chefs d'équipe; 4<» la moulerie d'acier, avec 1 sous -ingénieur, 1 contremaître et 4 chefs d'équipe.
Personnel ouvrier des aciéries Martin. — Fondeurs. — Aides- fondeurs. — Chauffeurs. — Aides-chauffeurs. — Chargeurs et rouleurs.
— Aides-chargeurs. — Gaziers. — Couleurs. — Aides-couleurs. — Pocheurs. — Peseurs, marqueurs et ébarbeurs. — Troisièmes aides et manœuvres. — Outilleurs. — Maçons.
Personnel ouvrier de la moulerie d'acier. — Mouleurs. — Ébarbeurs. — Sableurs et manœuvres. — Outilleurs.
1 ingénieur pour : B" la tréfilerie, avec 1 contremaître, 1 surveillant, 1 chef d'équipe.
Personnel ouvrier de la trrfilerie. — (Voir plus haut.)
l ingénieur pour ; 6" aciérie à creusets, avec 1 sous-injjénieur et 1 surveillant; 7" les laminoirs, marteaux de ressuage et martinets, avec 2 contremaîtres, 2 surveillants et 1 chef d'équipe.
Personnel ouvrier de C aciérie à creusets. — Fondeurs. — Arracheurs. — Démouleurs. — Gaziers. — Peseurs de charges. — Pocheurs et manœuvres. — Chauffeurs à la cémentation. — Cémenteurs.
Personnel ouvrier des laminoirs^ étirage et ressuage. — Lamineurs.
— Dégrossisseurs. — Presseurs. — Leveurs de barres et releveurs. — Scieurs. — Dresseurs. — Chauffeurs. — Aides-chauffeurs. — Marteleurs. — Aides-marteleurs. — Pilonniers. — Étireurs. — Burineui-s d'acier. — Magasiniers et casseurs. — Rouleurs de houille et manœuvres. — Tourneurs de cylindres. — Outilleurs.
1 ingénieur pour : 8" les outils, avec 2 contremaîtres; 9" les ressorts, avec 1 contremaître et 3 chefs d'équipe.
Personnel ouvrier de la marteilerie et outils, — Forgeurs. — Frappeurs. — Chauffeurs. — Marteleurs. — Etireurs. — Pilonniers.
— Cintreurs. — Meuleurs et limeurs. — Magasiniers et manœuvres.
Personnel ouvrier des ressorts. — Cisailleurs. — Pointeur et perceurs. — Lamineurs. — Découpeurs. — Forgeurs. — Frappeurs. — Limeurs. — Chauffeurs. — (Mntreurs. — Recuiseurs.
— Ajusteurs. — Trempeurs. — Meuleurs et arrondisseurs. — Mon-
JS70 J/OllOANISATION DU TRAVAIL
leurs. — Outilleurs. — Emballeurs et manœuvres, — Nettoyeurs.
1 in(]fénieur pour : lO les essieux de carrosserie, avec 1 contremaître; 11* les enclumes, avec 1 contremaître; 12» les grosses forges, -avec 1 sous-ingénieur, 1 contremaître, l surveillant et 2 chefs d'équipe.
Personnel ouvrier des essîeux de carrosserie. — Chauffeurs. — Aides-chauffeurs. — Marteleurs. — Pilonniers. — Paqueteurs. — Matriceurs. — Forgeurs et enviroleurs. — Frappeurs. — Tourneurs et aléseurs. — Perceurs. — Mculeurs. — Raboteurs et mortaiseurs. — Ajusteurs. — Magasiniers et manœuvres.
Personnel ouvrier des enclumes. — Forgeurs. — Frappeurs. — Limeurs. — Perceurs. — Trempeurs. — Manœuvres.
Personnel ouvrier des grosses forges. — Chauffeurs. — Aideschauffeurs. — Marteleurs. — A ides-marte leurs. — Pilonniers. — Leveurs de porte. — Lamineur de bandages. — Mandrineurs de ban- -dages. — Burineurs d'ébauches de bandages. — Forgeurs. — Frappeurs. — Cisailleui*s. — Dresseurs. — Traceurs. — Vérificateurs. — Outilleurs. — Rouleurs de houille et manœuvres.
1 ingénieur pour : 13« le montage-finissage, avec 2 contremaîtres, J surveillant et 3 chefs d'équipe.
Personnel ouvrier du montage-finissage, — Forgeurs. — Frappeurs. — Traceurs. — Ajusteurs. — Tourneurs. — Raboteurs. — Mortaiseurs. — Perceurs. — Fraiseurs. — Aléseurs. — Scieurs. — Centre urs. — £ m batteurs de roues. — Manœuvres.
1 ingénieur pour : 14* les ateliers d'entretien, machines à vapeur, ^vec 2 sous-ingénieurs, 6 contremaîtres et 6 chefs d'équipe.
Personnel ouvrier des ateliers d^ entretien et des machines à vapeur.
— Chargeurs de houille. — Wagonniers. — Chauffeurs de chaudières. — Ali menteurs. — Machinistes. — Aiguilleurs. — Charpentiers. — Menuisiers. — Maçons. — Âides-maçons. — Terrassiers. — Manœuvres. — Ajusteurs. — Forgeurs. — Frappeurs. — Tourneurs.
— Perceurs. — Raboteurs et taraudeurs. — Chaudronniers. — Ferblantiers. — Électriciens. — Modeleurs. — Mouleurs de fonte. — Ébarbeurs.
L'usine B fournit un exennple excellent de ce que les philosophes ou les sociologues appelleraient « le processus décroissance » d'un établissement de la grande industrie dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle. Fondée en 1854, à >1'effet déclaré d'exploiter un brevet pour la fabrication du
LA METALLURGIE Î71
|>roduît mixte [acier fondu au creuset coulé sur fer) (1), et plus généralement de fabriquer le fer et Tacier, elle se consacra d'abord à la production des aciers pour outils, des fers fins de puddlage, des ressorts pour la carrosserie et pour les chemins de fer, puis de presque tout le matériel nécessaire à la construction : rails, bandag^es, essieux, etc. Cependant Tadoption du procédé Bessemer, l'invention du four Siemens en 1865, le perfectionnement qu'y apportait en 1867 Tinçénieur français Pierre Martin, permettaient d'obtenir, par grandes masses et couramment, des aciers de qualités diverses et de toutes les « nuances» de dureté. £n 1873, vingt ans après sa fondation, l'usine B s'annexait un haut-fourneau, d'une capacité de 200 mètres cubes, où elle traitait ellemême et pour sa propre consommation des minerais tirés des Pyrénées ou de l'Algérie. Successivement ou simultanément, de 1873 à 1878, on procédait encore à d'autres installations : fours pour la production de l'éponge de fer par réduction directe ; four à puddler à brassage mécanique ; four à réchauffer desservant le train-laminoir gros mill; compresseur de l'acier liquide dans le moule, pilon atmosphérique.
De ces innovations quelques-unes réussissaient, d'autres ne donnaient point les résultats qu'on en avait attendus; et €*élaient des expériences, des tâtonnements, des corrections, des abandons et des reprises. Au dehors les conditions commerciales se modifiaient ; de nouvelles découvertes suscitaient de nouvelles concurrences; l'application en grand du procédé Thomas Gilchrist allait désormais permettre l'emploi des minerais phosphoreux et pauvres du Nord et de l'Est, tenus jusqu'alors pour inutilisables : il fallait donc chercher ail-
(1) La production de Tacier fondu était alors très coûteuse et l'on en était arrivé, dans certains cas particuliers, comme la fabrication des rails et bandages, par eiemple. à envisager la nécessité de souder l'acier sur le fer. C'est d'ailleurs la même idée qui s*est trouvée plus tard, en 1873, appliquée à la fabrication des plaques de blindage Cammel.
leurs, ramener d'ailleurs la prospérité qui menaçait de s'éloigner par là. L'usine B se hâtait en conséquence d'ouvrir un atelier de tréfilerie et d'installer un train-machine (1880) ; elle augmentait sur toute la ligne sa puissance de production, donnait une impulsion plus forte aux travaux qui se rattachent à la confection du matériel de guerre, et en même temps commençait à fabriquer des projectiles et des canons pour la marine.
En même temps aussi, on apportait un soin particulier à la febrication des moulages d'acier; on revenait à celle des aciers fondus au creuset pour outils, quelque peu délaissés à la suite des premiers succès des aciers Martin ; on ajoutait des spécialités aux spécialités : en 1888, les enclumes en acier fondu; en 1889, les essieux de carrosserie {essieux de char-retteet essieux à patins) ; plus tard, les réservoirs pour torpilles automobiles. D'année en année, l'usine grandissait; les développements appelaient les développements : on refaisait ou Ton améliorait l'outillage de l'atelier des forges, en le dotant d'un pilon de 40 tonnes, avec grues de 50 à 60 tonnes pour le desservir ; on installait, d'autre part, des chantiers de moulage d'acier, des cubilots et des molletons pour la prépation des terres de moulage, un atelier de démoulage, un atelier d'ébarbage des moulages d'acier avec burins pneumatiques et pont roulant électrique; un four Martin-Siemens avec gazogène accolé; des appareils Gowper et des épurateurs de gaz au haut-fourneau ; un creuset en acier moulé, un nouveau laminoir pour aciers marchands ; au montage, de gros tours y des raboteuses à force électrique , des mortaiseuseSy etc., afin de pouvoir usiner les arbres et autres pièces de tout poids et de toute dimension pour les constructions navales.
Comme il était visible que l'industrie entrait dans l'ère de l'électricité, on ne se laissait pas devancer : on créait au plus
vite une station électrique pour produire Téclairage et la force motrice d'une partie de Tusine ; un atelier de modelage avec machines-outils électriques ; un appareil de trempe avec four vertical et treuil électrique pour tubes de canons jusqu'à vingt tonnes et quinze mètres de longueur. Cependant on n'avait garde de négliger cette autre grande force, la vapeur, et Ton remplaçait peu à peu les chaudières verticales par des chaudières multitubulaires. Â.insi, du simple au composé, d'une spécialité à l'autre, et de cette autre, puis d'une autre, à l'universalité des œuvres de métallurgie, s'est développée et comme déployée l'usine B en ses quatorze ateliers, sur une surface de plusieurs hectares. Croître par addition de spécialités, par adjonctions d'ateliers, c'est en deux mots toute son histoire ; et c'est toute l'histoire de toutes les usines du même genre, dans la même industrie et dans la même région.
La troisième usine observée par nous, l'usine C, bien qu'elle ne le cède point, et loin de là, en importance aux deux premières, semble, par son titre même, délimiter plus étroitement le champ de son activité, et la restreindre ou la réserver surtout pour la marine et les chemins de fer \ mais, dans ce champ plus étroitement circonscrit, l'activité est merveilleuse et merveilleusement ordonnée. Comme les deux premières, elle a : des ateliers de construction (qui comprennent : fonderie de fonte, forges maréchales, tours et rabots, montage et chaudronnerie, usinage) ; atelier de trempe et de cémentation; aciérie; laminage des tôles et blindages et 6nîssage des blindages; laminage des proBlés et puddlage; grosse forge (pilons et presse) ; entretien (forge de réparations et maçonnerie) .
On peut dire, en ne subdivisant pas trop, et, au contraire, en rassemblant, en réunissant un peu, que les ateliers de construction emploient douze catégories d'ouvriers (ajus-
t74 I/OKGANISATION DU TRAVAIL
teurs, tourneurs, raboteurs, fraiseurs, chaudronniers, mouleurs, modeleurs, fondeurs, forgeurs, machinistes, manœuvres, appren(is) ; les ateliers de trempe et de cémentation, trois catégories (chauffeurs, machinistes, manœuvres) ; Taciérie, cinq catégories (fondeurs, mouleurs, ébarbeurs, machinistes, manœuvres); le laminage des tôles et blindages, neuf catégories (lamineurs, ajusteurs, chauffeurs, cisailleurs, traceurs, dresseurs, raboteurs, machinistes, manœuvres) ; le laminage des profilés et le puddlage, cinq catégories (lamineurs, puddleurs, chauffeurs, machinistes, manœuvres) ; la grosse forge, quatre catégories (marteleurs, chauffeurs, machinistes, manœuvres) ; l'entretien, douze catégories (tourneurs, raboteurs, perceurs, machinistes, chauffeurs, ajusteurs, forgeurs, chaudronniers, charpentiers, charrons, manœuvres). Au total, en sept services, quarante^huit catégories.
Le personnel ouvrier est encadré, à Tusine C, par un personnel dirigeant et sous-dirigeant qui compte :
!<" Ateliers de construction : 1 ingénieur chef de service, 8 sousingénieurs, 16 contremaîtres, 16 chefs d'équipe;
â" Ateliers de trempe et cémentation : 1 ingénieur chef de service, 2 sous-ingénieurs, 2 contremaîtres, 4 chefs d'équipe ;
3» Aciérie : 1 ingénieur chef de service, 5 sous-ingénieurs, 6 contremaîtres ;
4<> Laminage des tôles et blindages et finissage des blindages : 1 ingénieur chef de sei*vice, 2 sous-ingénieurs, 7 contremaîtres, 5 chefs d'équipes ;
5« Laminage des proBlés et puddlage : 1 ingénieur chef de sepvice, 1 sous-ingénieur, 4 contremaîtres;
6" Grosse forge : un ingénieur chef de service, 1 sous-ingénieur, 1 contremaître, 5 chefs d'équipe;
7» Entretien : 2 ingénieurs chefs de service, 2 sous-ingénieurs, 6 contremaîtres, 8 chefs d'équipe.
Lors de ma visite à cette usine, j'ai vu, en une seule journée, ou plutôt en une seule matinée, de neuf heures à
LA METALLURGIE Î75
onze heures, — juste le temps de passer d'un atelier à Tautre, — dix opérations différentes : à la tôlerie, le laminag[e de tôles pour disques, et le gabariage, par la presse, de 2,500 tonnes, d'une plaque de blindage; à Tatelier de cémentation, la trempe d'une plaque pour tourelle ;^à Y aciérie, une coulée de lingots pour tôles; aux bandages, le laminage de bandages pour chemins de fer; au grand mill, le laminage de faux cercles; au puddlage, la fabrication de fer pour roues ; à l'atelier de trempe, la trempe de frettes de 28 cm., la trempe de deux canons de 155 mm., la trempe d'obus de 164,7. Voilà deux heures de la vie d'une grande usine métallurgique : il en est ainsi tous les jours ; et, pour certains de ses services, il en est ainsi jour et nuit.
C'est le travail concentré, continu et intense. Mais c'est, d'autre part, le travail divisé et spécialisé. Concentré dans l'usine, divisé entre les ateliers, spécialisé entre les ouvriers. Faisons des catégories d'ouvriers une récapitulation sommaire : on en trouve, en laissant de côté les manœuvres, en ne retenant que les spécialités réelles, et en comptant ensemble, dans la même spécialité, les chefs, les compagnons et les aides, quarante-deux k l'usine A; quarante-huit à l'usine C; et, chiffre bien plus gros qui s'explique par ce fait que cette troisième usine B a plusieurs ateliers que n'ont ni l'usine A ni l'usine C : — haut-fourneau, tréfilerie, fabrique d'outils, fabrique de ressorts, fabrique d'essieux, fabrique d'enclumes, lesquels veulent précisément des ouvriers rompus à des ouvrages spéciaux, — on n'en trouve pas moins de cent quaranie-sept à l'usine B.
t7« L'ORGANISATION DU TRAVAIL
De cinquante à cent cinquante^ selon que l'usine a ou n'a pas tel ou tel atelier, fait ou ne fait pas telle ou telle fabrication, et sans doute, selon que Ton suit tel ou tel mode de distribution ou de classement, c'est en ces limites que varie le nombre des spécialités ou des catégories dans des usines métallurgiques employant, comme A, B et G, de deux mille à trois mille ouvriers (1). Elles-mêmes, pourtant, ces catégories, ces spécialités, qui sont de cinquante à cent cinquante, se rassemblent, se groupent en équipes, par ateliers, chaque équipe ayant ses hommes, ses cadres, son chef, chaque atelier ayant les siens, et l'usine tout entière, en tous ses ateliers, en toutes ses équipes, ayant le sien, le directeur, chef suprême de l'entreprise et du personnel. Et en ce directeur, de qui tout part, à qui tout revient, par lui s'opère la reconcentration, la réunification du travail divisé et spécialisé : en lui, et au-dessous de lui, en ces services, ces ateliers, ces équipes et leurs chefs, le travail se régularise, se hiérarchise, et, par conséquent, s'organise.
En effet, il s'y organise ; nous tenons bien ici tous les traits, tous les caractères de l'organisation; et nous tenons du même coup, en ces usines métallurgiques, tous les traits, tous les caractères de la grande industrie moderne. Nous surprenons en plein jeu, en plein exercice, la force même, la loi même de cette industrie, conductrice et dominatrice de notre évolu-
(1) La division du travail et eon organisalion sont d'ailleurs la même dans la plusgrandeet la plus célèbre des usines métalluq^iques françaises, au Crcusot. Là aussi, fonderies, foq^es, aciéries; et, comme ateliers, les hauts-fourneaui, les aciéries, les presses et pilons, les fonderies, la forge. Là aussi, un pemonnel ouvrier, réparti par équipes, et composé de chefs d'équipe ou chefs-ouvriers, d'ouvriert, d'élèves-ouvriers («jui sont les aides) et de manœuvres. Un pen^onnel dirigeant et sous-diri;;eant, composé d'ingénieurs, de contremaîtrfs et des chefs d*éi|uipe précités. La hiérarchie s'établissant de bas en haut dans chaque service, certaine et serrée : chefs d'équipe, contremaîtres, chefs d'atelier, ingénieur-chef de fabrication ou chef des travaux, chef de service. Effectif de ces divers services, 5,000 ouvriers environ, et autant, environ 5,000, dans les services de constructions mécaniques, de matériel d'artillerie, de chemins de fer, etc. : en tout, une dizaine de mille.
LA METALLURGIE Î77
lion économique, et plus que de révolution économique, de toute notre évolution sociale : la force ou la loi de concentration.
I^ous les saisissons mieux encore que dans les mines. Pour les mines, la nature a poussé les hommes où était la houille : voulant la trouver, il leur fallait venir là, ils ne pouvaient aller ailleurs. Dans la métallurgie, si, comme c'est le cas pour la Loire, ils n*ont pas le minerai sur place, la nature n'y est plus pour rien, ou n'y est que pour beaucoup moins, la proximité du combustible; quant au reste, c'est évidemment la force, la loi de l'industrie qui agit. Et elle agit imperturbablement dans le sens de la concentration : l'outillage, l'ouvrage, les ouvriers, le travail et le capital, elle concentre tout; elle est une grande a assembleuse » des choses et des hommes.
Assembleuse des choses. Autour de la machine à vapeur, qui devenait le moteur indispensable, se sont concentrés, — nous l'avons montré tout au long, — premièrement les outils, les instruments du travail ; deuxièmement, à portée de ces instruments, afin de les avoir sous la main et de pouvoir les utiliser, s'est concentré le travail. L'atelier isolé s'est transformé en atelier distinct encore, mais simple partie de ce tout qu'est l'usine. Le travail, de particulier ou individuel qu'il était jadis, va dorénavant, en quelque manière et dans quelque mesure, être collectif. Cela se vérifie et s'affirme à tous les degrés : ainsi l'unité, la cellule de l'industrie, est l'usine; la cellule de l'usine est l'atelier; la cellule de l'atelier est l'équipe; — la théorie s'était permis de le poser en axiome : l'observation des faits, et du détail des faits, qu'elle porte sur A, sur B ou sur G, le prouve surabondamment.
Assembleuse des hommes aussi, et parce qu'assembleuse des choses. Concentrés dans Tusine pour le travail, les hommes
t78 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
ont été conduits à se concentrer autour deTusine après le travail : ainsi sont nées des villes, comme B et C, pure création de rindustrie, qui n'existaient pas avant elle et disparaîtraient avec elle, qui n'ont qu'elle pour source de population, pour aliment et pour raison d'être.
Concentration de l'outillag^e, du travail et des travailleurs; concentration parallèle et pareille, des capitaux. Quelques milliers de francs, quelques centaines de milliers de francs au maximum, un bailleur de fonds ou une commandite suffiraient à l'usine qui n'était guère qu'un atelier et que l'on vouait à un seul objet; mais des millions ne seraient pas de trop pour l'usine qui, comme Â, B et G, s'étend à dix ou quinze ateliers, embrassant toute la production, toute la fabrication du fer ou de l'acier; or, ces millions, dont on ne saurait se passer, le meilleur moyen de les avoir, c'était de les demander à tout le monde par une émission d'actions. L'argent affluait donc de partout vers l'industrie, se concentrait de partout sur l'industrie. Il en était lui-même comme un second moteur; autour de celui-là, comme autour de l'autre, autour de l'argent comme autour de la machine, se faisait la concentration ; et, comme le travail, le capital obéissait à cette force, subissait cette loi, à laquelle rien n'échappe dans le monde depuis un siècle, et qui est, je dirais volontiers la loi fondamentale et constitutionnelle de la grande industrie.
Néanmoins, ce n'est pas assez de dire la loi de concentration ; et l'on devrait dire la double loi de concentration et de spécialisation, deux lois qui ne sont point contradictoires, mais complémentaires l'une de l'autre, et qui ne sont pas en vérité deux lois, mais deux titres de la même loi, pour régler deux mouvements et régir deux temps du même acte. La grande industrie concentre, puis spécialise, puis reconcentre. Et, puisque nous y avons relevé tous les traits, tous les carac-
LA METALLURGIE 27»
tères de V « organisation » , pourquoi ne pas oser dire enfin qu'ici le mécanisme se comporte comme Torg^anisme ; que la loi de concentration et de spécialisation du travail correspond, dans la série mécanique, à la loi d'intégration et de différenciation des fonctions, dans la série organique; qu'une usine croit, s'entretient, se développe comme un être vivant,^ si bien que toute audace de langage s'excuse, fait mieux que de s'excuser, se justifie ; et qu'il n'y a presque plus de meta* phore à parler d'elle comme d'un être vivant ?
LAGE DES OUVRIERS LA DURÉE, LA PEINE, LE PRIX, LES CONDITIONS DU TRAVAIL
A considérer dans Tensemble les ouvriers delà métallurfpe, il est difficile d'en faire la répartition par kge entre les diverses catégories ou spécialités professionnelles. Pour les mines de houille, il existe, du moins au commencement et vers la fin de la viedeTouvrier, — surtout au commencement, avant la vingtième année et le service militaire, — comme de grandes couches de jeunes gens et d'hommes déjà presque vieux occupés aux mêmes besognes : — jeunes et au fond, aides, ravanceurs, hercheurs, rouleurs; — vieillis et au jour, escailleurs, manœuvres, commissionnaires, etc. Ici, dans la métallurgie, rien de pareil, ou à peu près rien; d'abord, sauf les a traineurs de barres au puddlage » , les tt leveurs de porte » attachés aux différents ateliers, et quelques a traceurs » ou « apprentis ajusteurs » , la métallurgie, en général, emploie peu de jeunes gens; et, d'autre part, chaque ouvrier y demeure, tant qu'il le veut ou qu'il le peut, sans jamais sortir de sa catégorie ou spécialité. Il n*y a donc point entre les catégories ou spécialités de répartition par âge voulue ou délibérée, mais seulement cette répar-
tition naturelle et automatique que le temps opère luimême.
Voici Tusine que nous avons désignée sous le nom d'usine A. On y comptait, au mois d'octobre 1902, 1,704 ouvriers qui, par âge, de la jeunesse à la vieillesse, et il serait à peine excessif de dire d'un extrême à l'autre extrême, de quinze à quatre-vingts ans, se répartissaient ainsi :
Classement des ouvriers, par âge, et de h en h ans :
Et voici ce que disent ces chiffres, en prenant pour point de départ le premier nombre, celui des ouvriers âgés de quinze à vingt ans, qui représente l'apport de l'élément nouveau, l'appoint de la génération nouvelle. Entre vingt et vingt-cinq ans, l'obligation du service militaire abaisse ce nombre, comme il est dans l'ordre; et si elle ne l'abaisse pas davantage, c'est que, sans tenir compte des exemptions, dispenses ou ajournements, au delà de vingt ans et presque de vingt à vingt et un ans, entre la conscription et l'incorporation, il y a un intervalle, un délai; il y a une marge qui ne reste pas inoccupée; c'est aussi qu'après vingt-trois ans ou vers vingtquatre ans, et en tout cas de vingt-quatre à vingt-cinq ans, lorsqu'un contingent quitte l'usine, un autre, une partie d'un autre y est rentrée, et ce qui doit revenir est revenu. De vingt-cinq à trente ans, la ligne monte rapidement, la courbe s'élance comme en fusée et atteint son point le plus haut; elle redescend, eNe s'infléchit un peu de trente à trente-cinq ans; encore un peu de trente-cinq à quarante ; elle s'aplanit là, semble prendre son niveau et le garder de quarante à quarante-cinq ans; puis brusquement, et par bonds, qui de cinq ans en cinq ans diminuent chaque fois environ de moitié les
LA METALLURGIE 281
chiffres correspondant à cinquante, à cinquante-cinq, à soixante, à soixante-cinq, à soixante-dix, à soixante-quinze, à quatre-vingts ans, en sept étapes revient toucher terre aux approches de zéro.
On se souvient peut-être, mais il n'est pas inutile de le répéter, que nous avons déjà fait exactement la même constatation, précisément dans la même région, et sur un nombre d'ouvriers à peu près égal, pour les mines de houille de M... et de la B...; ce qui, d'ailleurs, n'a rien qui puisse surprendre, puisqu'à travers toutes les variations et toutes les différences professionnelles, la vie se joue, appliquant inexorablement à tous les hommes sa loi universelle de sénescence et de disparition que ne sauraient mettre en échec les circonstances particulières à tel ou tel métier. La même constatation, nous la ferons encore, si nous considérons, au lieu de Tàge des ouvriers, la durée de leurs services à l'usine, qui les répartit comme il suit :
Classement des ouvriers par ancienneté dans C usine :
0 à 5 ans S à 10 10 à 16 15 à 80 90 à 35 25 à 80 90 à S5 S5 à 40
et cette constatation, en ce point aussi, est pareille pour la métallurgie et pour les mines. On sent que la même loi fatale et universelle, une espèce de loi de la pesanteur, emporte ces groupes humains et règle leur chute en la précipitant d'une étape à une autre étape, et comme d'un palier à un autre palier du temps; chute dont la vitesse s'accroît en raison et en proportion du temps même, si bien que de plus haut ils tombent, ou de plus loin, c'est-à-dire plus ils sont anciens, plus ils tombent vite. Pour les mines de houille, nousavons observé, et précisément dans cette même région, sur un nombre d'ouvriers à peu près égal, qu'au-dessus d'une certaine durée, prenons au-dessus de vingt ans, les chiffres qui expriment soit
Tâge, soit Tancienneté de services, diminuent de cinq ans en cinq ans, d'une dizaine, sans arrêt ni relèvement : si, de trente-cinq à quarante ans, le nombre commence par un 3 (une trentaine d'ouvriers), de quarante à quarante-cinq ans, il ne commence plus que par un 2 (une vingtaine seulement), à quarante-cinq par un i (rien qu'une dizaine), et, passé cinquante-cinq ans^ celte dernière dizaine elle-même, il s'en feut bientôt de moitié, puis de plus de moitié, puis de bien plus, puis de presque tout qu'elle se complète.
Le temps est donc le grand et presque l'unique répartiteur des ouvriers entre les diverses catégories ou spécialités de la métallurgie. Les m traineurs de barres au puddlage » , les tt leveurs de porte » , les « traceurs » même, et les « apprentis ajusteurs », qui sont presque tous des jeunes gens (1), sont mêlés, dans les ateliers et les équipes, à des hommes dont l'âge est très différent du leur et très différent de l'un à l'autre.
Par spécialités ou catégories, on trouve comme « âge moyen, » dans l'usine A, aux aciéries :
Chef-fondeur, cinquante ans. — Fondeur^ quarante et un ans. — Aide-fondeur, trente-trois ans. — Leveur de porte, dix-huit ans. — Glief-gazier, quarante-cinq ans. — Aide, quarante-trois ans. — Grésilleur, trente-trois ans. — Manœuvres pour le chargement^ trentetrois ans.
De même au puddlage^ où sont employés les o traineurs de barres, »> l'âge moyen est par spécialités :
Contremaître, cinquante-six ans. — Peseur, vingt-cinq ans. ^ Maîtres puddleurs, quarante-sept ans« — Aides, trente-quatre ans.— Troisièmes ou routeurs de boules, vingt-sept ans. — Ginglenn, cin-
(1) L'usine G a un atelier spécial d'apprentis, dirigé par an contremaître, où se forment 22 jeunes gens; les autres (il y en a 93 au-dessous de 18 ans) sont aux ateliers de construction et à la forge de réparations.
LA METALLURGIE 285
quante-huît ans. — Lamineurs, quarante-trois ans. — Machinistes, trente-huit ans. — Routeurs de fonte, cinquante-deux ans. — Casseurs de fer, cinquante ans. — Pointeur, quarante-cinq ans.
C'est aux tôleries, au cisaillage des tôles et aux forges que trayaillent les o traceurs » . Ici encore, ils sont associés à des ouvriers d'âge très différent, et eux-mêmes ne sont pas tous des jeunes gen$, puisque la moyenne est, aux tôleries :
Chef-cisailleur, trente-huit ans. — Âides^ trente-six ans. — Manœuvres, trente-quatre ans. — Traceurs, trente -six ans (1). — Peseur, trente-six ans. — Chargeur, quarante-six ans. — Répareurs, trente-cinq ans. — Recuiseurs, trente-trois ans. — Pointeurs, trentehuit ans.
Elnfin, à Tatelier de Vajustage et des blindages, où sont les « apprentis-ajusteurs » , ils ont, à côté d'eux, des compagnons dont l'âge moyen est :
Contremaître, quarante-quatre ans. — Tourneurs, trente-deux ans. — Rfifljoteurs, trente et un ans. — Fraiseurs, trente-sept ans. — Perceurs, quarante et un ans. — Manœuvres, trente-trois ans. — Ajusteurs, trente ans. — Pointeurs, trente-quatre ans.
Mais que parle-l-on d' « âge moyen ? » Il ne saurait pas plus y avoir une moyenne pour Tâge que pour le salaire, et l'on ne « vit » pas plus une moyenne, qu'on ne la mange. Chacun vit pour son compte, ne vit qu'une vie, et ne la vit qu'une fois, n'est jeune qu'une fois, ne vieillit qu'une fois. L'âge moyen n'a donc pas plus de réalité que le salaire moyen : et, comme l'ouvrier qui gagne six francs n'en donne pas deux à celui qui n'en gagne qu'un pour que la moyenne soit de trois, ainsi celui qui n'a que vingt ans n'en reprend pas dix à celui qui en a quarante pour faire une moyenne de trente. Si l'on
(1) Aux forges, le « traceur» est âgé de trente -neuf ans.
286 I/ORGANISATION DU TRAVAU.
veut toucher la réalité, on ne doit par conséquent pas s'arrêter à Tâge moyen, on doit aller la chercher où elle est, et elle n'est, cette réalité de Tâge des ouvriers de chaque catégorie, que dans Tâge réel de chacun des ouvriers qui la composent.
A Tusine B..., les 30 puddleurs ont de vingt-neuf à soixante-quatre ans; les 16 aides-puddleurs, de vingt-quatre à quarante-huit ans; les 12 troisièmes-aides de dix-huit à soixante ans. Seuls les 6 cingleurs sont en pleine force, de quarante à cinquante-quatre ans, et, si Ton veut, les 3 casseurs, de trente-deux à cinquante-deux ans ; les 2 pilonniers sont des jeunes gens, de dix-sept et de dix-neuf ans. Eux exceptés, il n'est pas jusqu'aux manoeuvres, tratneurs et balayeurs, rouleurs de houille et de crasses, routeurs de fonte, parmi lesquels il n'y ait des hommes de tout âge, entre dixsept et soixante-six ans.
De même, aux aciéries Martin de cette usine B. Le personnel comprend, entre autres ouvriers, 8 fondeurs, qui ont de vingtrcinq à cinquante-huit ans; 8 gaziers, qui ont de vingt-sept à soixante ans; 3 marqueurs, qui ont de dix-neuf à soixante-neuf ans; 10 outilleurs, qui ont de dix-sept à soixantequatorze ans (je relève les plus grandes différences d'âge) ; les aides et manœuvres, là aussi, vont de l'adolescence à la vieillesse; ils sont 27, qui ont de vingt et un à soixante-trois ans.
De même encore aux grosses forges : les 22 chauffeurs ont de vingt-huit à soixante-neuf ans; les 59 marteleurs et aidesmarteleurs, de vingt-quatre à cinquante-sept ans ; les 15 forgeurs, de vingt-quatre à soixante et onze ans; les 18 frappeurs, de dix-neuf à soixante-neuf ans. Et de même enfin, aux ateliers de montage et finissage, où les 28 ajusteurs ont de vingt à soixante-quatre ans; les 77 tourneurs, de vingtdeux à soixante-huit ans; les 17 raboteurs, de dix-neuf à cinquante-trois ans, etc., etc..
LA METALLURGIE 287
Le tableau dressé, sur notre demande, par la direction de Tusine G met, pour ainsi dire, en plein relief cette constatation que, dans la métallurgie, il n'y a point, entre les catégories ou spécialités, de répartition par âge, voulue et délibérée; qu'on s'y spécialise par rapport à la profession, mais non par rapport au temps; et que ces catégories sont vraiment des métiers, où l'on entre jeune, où l'on vit, et où l'on vieillit. En effet, des 2,534 ouvriers de l'usine G, si l'on prend les catégories les plus nombreuses : ajusteurs, tourneurs, raboteurs, machinistes, on compte :
18 iS S8 SS S8 Al 48 S8 68 6S 68
Profetriont àSSans à 28 à 3S à S8 à 4S à 48 à 6S à 58 à 68 à 68 à 73
ljaBteiv8(229)... 33 39 47 21 30 21 9 14 8
T(ivieiir8(227)... 41 41 47 31 33 7 12 6 6
llaboleiirs(224)... 11 39 53 39 36 26. 9 5 3
lachinistes (229). 10 31 34 46 34 33 9 10 7
Mais ces quatre catégories : ajusteurs, tourneurs, raboteurs, machinistes, sont vraiment des spécialités, des professions, des métiers : il y a plus et il en est ici du travail non spécialisé, non organisé, invertébré si je l'osais dire, du travail qui n'est qu'une dépense de force, de cette sorte d'i/n^ skilled labour^ non enseigné et non appris, purement physiologique et mécanique, qui n'exige presque rien que le jeu de certains muscles, comme il en est du travail spécialisé, organisé, porté dans chaque catégorie à sa plus grande puissance de rendement et à son plus haut point de perfection par cette spécialisation, par cette organisation mêmes. Dans la métallurgie, le manœuvre ne fait pas ce que fait le galibot, par exemple, ou le hercheur à la mine, qui, avec l'âge, passe successivement aide, puis ouvrier à veine : il entre manœuvre, il reste manœuvre, — manœuvre au puddlage, aux aciéries, aux forges, — s'y spécialise autant que sa profession, qui n'est pas une profession, est susceptible d'être spécialisée, et c'est à
peine si, une fois affecté à un atelier, il en change. L*usine G
n*occupepas moins de 700 manoeuvres, ainsi répartis par âge :
de
iSans
àS8
78 ans
Manœuvre dès qu'il travaille et manoeuvre tant qu*il travaille : c'est un métier de plus à inscrire parmi les très nombreux métiers de la métallurgie.
Donc, spécialisation des ouvriers par métiers, mais non par âge, localisation de ces ouvriers dans l'espace, — c'est-àdire dans l'atelier, — mais non dans le temps, — c'est-à-dire encore par âge ; — spécialisation professionnelle dès la sortie de l'apprentissage, et jusqu'à la sortie de l'usine, — c'est-àdire souvent jusqu'à la sortie de la vie : telle est la première et capitale observation qui se dégage de l'examen des faits et des chiffres. On pourrait, on devrait peut-être en ajouter au moins une autre, au sujet de la stabilité ou de l'instabilité de la population ouvrière dans la métallurgie. Qui ne jetterait qu'un rapide coup d'œil sur les tableaux que nous avons reproduits, en voyant, de trente à quarante-cinq ans, la proportion demeurer à peu près la même, serait porté à s'imaginer que, comme cela parait logique et naturel, quand l'ouvrier a atteint la force de l'âge, quand il est un homme fait, quand il a fondé une famille, cet ouvrier se fixe et s'enracine ; et l'on conclurait volontiers de la stagnation des chiffres à la stabilité de la population ouvrière âgée de trente à quarantecinq ans. Mais on se tromperait. La population ouvrière ne serait absolument stable que si le travail était constant dans rindustrie métallurgique et distribué également entre les diverses usines ; s'il n'y avait pas de crises et s'il n'y avait pas la concurrence.
« Nous avons pour principe, remarque l'ingénieur-direc-
LA METALLURGIE 289
leur de Tusine A, de ne pas renvoyer notre personnel lorsque le travail fait défaut, sauf pour faute grave. Mais, alors, nous supprimons tout embauchage, et les sortants ne sont pas remplacés. S'il nous était possible de faire pour 1899 (année de pleine activité et presque de surproduction) les mêmes relevés que pour 1902 (1), ils nous apprendraient quel est Tàge des ouvriers sortants, et nous permettraient sans doute de constater (ce que nous croyons) que notre façon d'opérer, lorsque le travail manque ou se relâche, nous prive des meilleurs ouvriers, de ceux qui, dans la force de l*àge, vont où le travail est plus abondant. »
Cet exode, ce départ à la poursuite du travail plus abondant et par conséquent mieux rétribué, il semble que les chiffres eux-mêmes le dénoncent, en s'abaissant, pour Tusine A, vers trente ans, de 295 ouvriers à 241 et, vers q]uarante-cinq ans, de 225 à 136. Les manquants sont ceux qui se piquent ou sont obligés de penser que le pays est où Ton travaille, ceux qui s'en vont à la conquête d'un plus fort salaire ; et ce sont ceux qui sentent en eux le désir et la force de gagner par un plus grand travail un plus fort salaire : plus jeunes, ils n'ont pas ce souci; plus vieux, ils n'en prennent plus la peine. Ils s'en vont donc au premier ralentissement, d'autres viennent à la première reprise, on embauche de nouveau, le vide se comble, et l'égalité se refait par équivalence. Il se retrouve autant ou à peu près autant d'ouvriers du même âge, Tâge mûr, ou la population ouvrière se nivelle, entre trente et quarante-cinq ans, mais ce ne sont pas tous ni toujours les mêmes.
(1) En 1899, l'asioe A occupait non pas, comme en 1902, 1,704 ouvriers, mais 2,396, presque un quart de plus. Il eût été instructif «Je comparer les plémentt des deux nombres pour les deux années. Malheureusement, on ne fit pas alors les relevés par âge que l'on a faits, à notre prière, en octobre 1902; et il serait très difficile de les faire rétrospectivement, aujourd'hui, avec une suffisante exactitude.
t90 I/ORGANISATION DU TRAVAIL
Le mot du vieux Guillaume Paradin ne s'est point vidé de toute vérité, et, « au voisinage de Sainl-Étienne-de-Furens en Forez » , sur cette terre du Noir et du Rouge, qui est proprement le royaume de la houille et du fer, d'un bout à l'autre couvert d'usines, on peut voir encore, sinon « certaines races de pauvres étrangers forgerons » , ce qui serait trop dire, du moins certains ouvriers forgerons, aller et venir, o ainsi qu'oiseaux passagers » , après être demeurés plus ou moins longtemps en un lieu.
La deuxième question , à laquelle il faut maintenant répondre, •est celle-ci : Quelle est, dans la métallurgie, la durée de la journée de travail? Et elle comporte ou emporte quelques questions subsidiaires : le travail est-il continu ; à combien d'équipes se fait-il? De combien de repos est-il coupé chaque jour et chaque semaine?
En termes généraux, la réponse sera que, dans la métallurgie, la durée de présence à l'usine est de douze heures, — de six heures du matin à six heures du soir ou de six heures du soir à six heures du matin, selon que l'équipe est de jour ou de nuit; — mais qu'il y a, au cours de ces douze heures de présence, une interruption de travail de deux heures, qui ramène à dix heures la journée de travail effectif. Cette interruption de deux heures se fait en deux fois, aux heures des repas : une demi-heure de huit heures du matin à huit heures «t demie ; une heure et demie de onze heures et demie à une heure de l'après-midi, pour le déjeuner, qu'on appelle à l'ancienne mode le diner.
li'usine A pratique, en outre, le repos hebdomadaire, qui
LA METALLURGIE 291
est pour elle le repos du dimanche. Les ateliers sont arrêtés le samedi soir, à six heures, et remis à Tœuvre, ordinairement, à six heures du matin, le lundi. Cependant on profite de la matinée du dimanche pour faire les réparations indispensables; et, d'autre part, les fours qui doivent travailler le lundi matin sont rallumés le dimanche soir et chauffés dans la nuit du dimanche au lundi. Enfin, une exception est nécessaire pour les fours Martin, dont Tarrêt présenterait toute sorte d'inconvénients, et qui, par conséquent, travaillent sans interruption le dimanche comme les autres jours.
Si vous ne vous contentez pas d'un renseignement aussi général, et si nous parcourons le cahier où la direction de l'usine A a bien voulu consigner pour nous tous les détails susceptibles d'éclairer le sujet, nous relevons, exprimant la durée moyenne de la journée, suivant les spécialités ou catégories, trois chiffres : douze heures, onze heures et dix heures. C'est ainsi qu'aux aciéries tout le monde est marqué pour douze heures ; et tout le monde à la fonderie pour dix heures; au puddlage, à l'entretien, tout le monde dix heures ; aux bandages, aux forges, tout le monde onze heures; aux tôleries, au laminage, tout le monde douze heures. Sur l'ensemble des fours, tandis que les quenouilleurs et les appareilleurs sont portés pour douze heures, les maçons, les décrasseurs et les déchargeurs de lingots ne le sont que pour dix. Au cisaillage des tôles, presque tous les ouvriers, chefs et aides-cisailleurs, manœuvres, traceurs, peseurs, chargeurs, répareurs, figurent pour dix heures ; seuls les remiseurs sont à douze heures. A l'ajustage et aux blindages, les tourneurs, raboteurs, fraiseurs, perceurs, onze heures ; les contremaîtres, manœuvres, ajusteurs, dix heures. Partout, les pointeurs figurent uniformément pour onze heures.
Ces différences, au surplus, sont plus apparentes que
réelles. Une note explique, en effet, que douze heures, onze heures, dix heures, représentent ici le temps de séjour dans Tusine, mais que la journée de travail effectif est toujours, dans tous les ateliers, pour tous les ouvriers, de dix heures seulement. Plutôt qu'à une différence dans le temps de travail, la différence des chiffres correspond à une différence dans le mode du repos ou du repas, que le personnel, inscrit au tableau pour dix heures, est libre d'aller prendre au dehors, tandis que le reste doit le prendre sur place, à Tusine même ; et cette différence, cette inégalité de traitement est commandée par les conditions du travail.
Les ouvriers astreints à douze heures de présence consécutive sont ceux qui opèrent avec la collaboration incessante du feu, aux aciéries, au pudlage, au laminage, aux bandages, et qui sont de ce fait, obligés de prendre son heure, l'heure du feu, et non pas la leur. C'est le métal, et non leur dîner, que le four, de la gueule duquel ils ne peuvent s'éloigner, leur sert quand il est à point. Il faut qu'ils soient là pour le recueillir et l'ouvrer au moment précis où il est le plus favorablement ouvrable. Mais ni leurs douze heures de présence, ni même leurs dix heures de travail effectif ne sont d'ailleurs, — au moins ne sont pas pour eux tous, — des heures de travail continu.
Le tableau, très complet, de l'organisation du travail dans l'usine B le montre avec une clarté parfaite. Pour les fondeurs et les aides-fondeurs du haut- fourneau, la journée est de douze heures, douze heures de présence, repos et repas entre les coulées ; de douze heures aussi pour les peseurs, chargeurs, rouleurs, repos et repas entre les charges. Au puddlage, repos aussi entre les charges pour les puddieurs et aides-puddieurs, dont la journée est de huit heures, comme pour les troisièmes aides, les cingleurs, les pilonniers, les traineurs et balayeurs, qui, eux, ont la journée de douze heures. Aux aciéries Mar-
LA METALLURGIK 203
tin, les fondeurs, aides-fondeurs, chauffeurs, aides-chauffeurs, charg[eurs et routeurs, aides -charg^eurs, g^aziers, couleurs et aides-couleurs font douze heures, avec repos entre les charges ou coulées. A la tréfilerie, les chauffeurs et aides-chauffeurs du train-machine, le lamineur, les dégrossisseurs, les doubleurs, les déméleurs, les porteurs et tourniqueurs, les empileurs de machine Kgurent pour dix heures; repos entre les charges. Les douze heures des fondeurs, arracheurs, démouleurs, gaziers de Taciérie à creusets et de la cémentation s'interrompent de repos entre les charges ou coulées. Pour tout le reste, la journée est de dix heures : repos et repas de huit heures à huit heures et demie et de onze heures et demie à une heure (je suppose qu'on doit l'entendre comme à l'usine A, où il s'agit, en ce cas, de dix heures de travail effectif, sur une journée fixée en principe à douze heures, mais dont on déduit, en deux fois, deux heures pour les repas, qui se prennent au dehors) .
La brève notice de l'usine G dit simplement : a Les fondeurs de l'aciérie, les machinistes^ les lamineurs, les chauffeurs font douze heures. Les puddleurs font huit heures. Les autres ouvriers font dix heures. Les ouvriers qui font dix heures ont un repos d'une heure et demie, de onze heures à midi et demi. Le travail est continu de jour et de nuit pour l'aciérie (deux postes de douze heures) et pour le puddlage 'trois postes de huit heures) » .
L'usine B et l'usine G, comme l'usine A, ne travaillent pas le dimanche. Les feux sont éteints ou couverts. Sur l'emploi du repos hebdomadaire, une de ces usines fournit ce renseignement de moralité : — « Le repos du dimanche est généralement employé par nos ouvriers aux réunions de famille, promenades extérieures, etc. Ils ne se livrent guère aux jeux de hasard et d'argent, fréquentent quelque peu le cabaret, mais ne peuvent cependant, d'une façon générale, être consi-
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dérés comme enclins à Tintempérance. Le sentiment de Tépargne est assez développé chez la plupart d'entre eux. »
D'ailleurs, enfin, on nous répond, et nous l'ajoutons pour comparaison : u Dans les chantiers à feu continu, douze heures de présence, coupées par des repos d'au moins deux heures au total ; chantiers de jour seulement : dix heures de présence. Le repos du dimanche est rigoureusement observé, sauf pour le service des hauts-fourneaux, qui ne peut jamais s'arrêter, mais où l'org^anisation du travail permet pourtant à l'ouvrier de se reposer au moins un dimanche sur deux. Ce repos est employé en premier lieu à la culture du petit jardin qu'ont tous les ouvriers, ensuite à la promenade ou aux jeux sportifs. »
En somme, et quelques exceptions feites, hauts-fourneaux d'une part, et, de l'autre, ateliers à feu continu, la durée de la journée de travail dans la métallurg^ie parait pouvoir être déterminée par cette formule : douze heures de présence, dix heures de travail effectif, deux heures de repos quotidien, repos hebdomadaire du samedi soir au lundi matin Quant à l'orgfanisation du travail, ou, pour ne rien grossir, quanta sa marche, la formule est : pour les hauts-fourneaux et les ateliers à feu continu, travail également continu de jour et de nuit; aux autres ateliers, travail de jour seulement; au haulfourneau, aux aciéries, deux postes de douze heures; au puddlage, trois postes de huit heures chacun.
Mais voici une troisième question, qui n'est ni moins grosse ni moins importante. Le travail, dans la métallurgfie,
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est-il particulièrement dur; et, s'il Test, pour quelles catégories ou spécialités d'ouvriers Test-il encore plus particulièrement? 11 apparaît tout d'abord que le travail est moins dur aujourd'hui qu'il ne l'était jadis. Jadis, dans les forges, certains travaux exigeaient le développement d'une grande énergie musculaire en face d'une matière incandescente (j'emprunte les propres expressions d'un témoin) « qui rôtissait la peau ». Ainsi, au puddiage, a le cinglage des loupes sous le marteau frontal » ; aux laminoirs, « le dégrossissage des lourds paquets ou lingots » ; mais, depuis que l'on dispose d'un outillage perfectionné et que se sont multipliées presque à l'infini et disciplinées comme au signal les forces de la mécanique, l'effort est produit mécaniquement, on ne demande plus à l'homme, de producteur de force devenu ici comme ailleurs un simple conducteur de force, on ne lui demande plus que de guider les mouvements de la matière incandescente qu'autrefois il devait mouvoir, agiter et transformer lui-même; si la fatigue ne lui est point entièrement ni suffisamment épargnée, du moins elle n'est plus guère le fait que delà chaleur seule, en sa perpétuelle et obligatoire collaboration avec le feu.
Cependant (et pour la raison contraire) le travail impose toujours une grande peine aux puddieurs et aides-puddleurs, qui non seulement ont à souffrir de cette chaleur intense en toute saison et à toute minute, accablante et débilitante, dissolvante par les jours d'été, mais qui sont en outre obligés de donner, eux, comme on le donnait autrefois, à la gueule béante du four, pour le brassage du métal en fusion, un effort musculaire prolongé, réduit tout auprès d'eux, pour d'autres besognes, à un jeu de mécanique. Travail toujours pénible, et si pénible en vérité qu'il est de plus en plus difficile de recruter des ouvriers qui consentent à s'en charger. Et, comme, d'un autre côté, les procédés nouveaux permettent
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de produire Tacier presque à aussi bon compte que le fer, il résulte de ces deux causes combinées que le puddlage et les puddleurs tendent à disparaître. Mais, tant que le puddlage subsiste et tant qu'il reste des puddleurs, on ne saurait nier que ce soit un ouvrage particulièrement dur, qui met les ouvriers particulièrement à l'épreuve, le plus dur assurément de toute la métallurgie, çt peut-être de toute Tindustrie.
Le travail est très dur aussi pour les fondeurs et les aidesfondeurs, qui, au moment de la coulée du métal, exposés qu'ils sont à une température très élevée, djoivent se livrer en même temps à une action rapide entraînant nécessairement une grande fatigue corporelle. Parla, il s'établit comme une gradation de la peine dans le travail métallurgique. Au fond, le troisième cercle, où halettent et ahanent tous ceux sur qui pèse de tout son poids cette double condition : une action rapide à une température très haute. Tous ceux qui travaillent autour des foyers ardents le métal rouge, tous ceux qui font le gros œuvre de l'œuvre de métallurgie : fondeurs et aidesfondeurs des hauts-fourneaux; puddleurs et aides-puddleurs; fondeurs et aides-fondeurs des aciéries ; lamineurs des tôleries; forgerons et aides-forgerons, etc. Dans le deuxième cercle, intermédiaire, ceux qui, sans être contraints à une action rapide, et sans avoir à développer autant de force musculaire, sont cependant soumis à la température déprimante des ateliers à feu continu. Au sommet, enfin, dans le troisième cercle, où la peine est la plus légère, les ajusteurs, les tourneurs, les raboteurs, etc., ceux qui achèvent à froid l'ouvrage que les autres ont ébauché à chaud.
Une hiérarchie de la peine étant établie de la sorte, du plus dur au moins dur, entre les divers travaux, pour les diverses catégories ou spécialités d'ouvriers de la métallurgie, quelle place occupe, à ce même point de vue et dans cette même hiérarchie de la peine, entre les diverses branches de la
LA METALLURGIE Î97
grande industrie, la métallurgie considérée en son ensemble? Si Ton admet que ce travail est « particulièrement dur » qui use les hommes particulièrement vite, et si Ton tient pour certaine la proportion donnée au tome IV des RésuUats\$tatistiques du recensement des industries et professions (Dénombrement général de la population du 29 mars 1896), à laquelle nous nous sommes déjà référés pour ce qui touche le mineur bouilleur, on constate que la métallurgie fournit un contingent de 7,93 pour 100 d'ouvriers âgés de cinquante-cinq à soixante-quatre ans. Et il faut lire ici la métallurgie tout entière, au sens le plus étendu, le travail de tous les métaux, puisque ce chiffre de 7,93 est obtenu par une moyenne prise entre 8,15 pour 100, qui s'applique à la métallurgie du fer et de Tacier, et 6,43 pour 100, qui représente la part de la métallurgie des « métaux ordinaires » (sans doute les » petits métaux», cuivre, zinc, etc.?) (1). La seule métallurgie du fer et de l'acier, la métallurgie proprement dite, fournirait donc un contingent, ou plutôt une réserve, de 8,15 pour 100 d'ouvriers au-dessus de cinquante-cinq ans et au-dessous de soixante-cinq; beaucoup plus que les mines de houille, qui ne laissent que 6,11 pour 100; plus que les verreries et les fabriques de faïences et de porcelaines, pierres et terres au feu (7,71 pour 100) ; à peine moins que les industries textiles (8,81 pour 100).
Dans la hiérarchie interprofessionnelle, interindustrielle, de la peine, le travail du fer et de l'acier devrait en consé-
(i) Et voilà encore une fois la difficulté de comparer des statistiques dont les cadres ne sont pas les mêmes! C'est aiosi qu'un peu pluis bas, dans ce tableau : t roporîion pour 100 des emptoyés et ouvriers^ par catégories (Tàge^ pour chaque souS'pro/ession (t. IV des Résultats statistiques du recemement des industries et professions) on trouve, sous la rubrique : Travail du fer^ de Vacirr^ des métaux divers (6,19 pour 100), forges (6,03), fabrique de tôlerie (6,36); mais quelles • forges » et quelle « tôlerie • ? Sont-ce ou ne sont-ce pas de celles qui sont à l'ordinaire comprises, jusqu'à en constituer deux des ateliers principaux, dans l'industrie métallurgique?
quence occuper Tavant-dernière ligne par ordre décroissant, c'estrà-dire que le travail des mines et celui des verreries seraient plus durs; qu'il n*y aurait de moins dur, parmi les industries comparables, que le travail des textiles. Il est vrai qu'en prenant les chiffres qui marquent la proportion des ouvriers âgés de soixante-cinq ans et au-dessus, la métallurgie monterait ou descendrait du deuxième rang au troisième : moins pénible, à cette mesure de V « usure » plus ou moins rapide de la vie, qu'il ne Test dans les mines de houille (métallurgie : 2,62 ; mines : 1,51 pour 100 d'ouvriers de soixantecinq ans et au delà) , le travail y serait un peu plus pénible, un peu plus usant, que dans les verreries et faïenceries (2,83 pour 100) et sensiblement plus que dans les industries textiles (3,88 pour 100).
Mais est-ce bien une mesure, et une mesure assez exacte, qui ne puisse être faussée ni altérée par rien? Au contraire, quelque circonstance, quelque habitude professionnelle ou industrielle, n'intervient-elle point, qui suffit à modifier la proportion? Et, par exemple, ne se sépare-t-on pas plus résolument, dans les mines, de vieux ouvriers que l'on garde, dans la métallurgie, soit en les employant à des besognes moins difficiles, soit, parfois, en les laissant dans l'équipe où ils ont toujours travaillé, quand même ils seraient pour elle comme un poids mort que pour un temps elle aurait à traîner? En tout cas, si la vie usée plus ou moins vite ne donne pas la mesure exacte de la peine, on ne saurait contester qu'elle en soit un indice approximatif.
Tel qu'il est et sans correction, cet indice permettrait de placer la métallurgie, sous le rapport de la peine qu'exige le travail, entre les mines de houille et les verreries, d'une part, les tissages, de l'autre : métier plus dur, en somme, que celui du tisseur, moins dur que ceux du mineur et du verrier. Et, si l'on n'oublie point que, dans ce métier même, le travail le
LA METALLURGIE 29»
plus dur est le travail au feu, si Ton observe qu'à quantités égales ou comparables entre les catég^ories ou spécialités, on trouve beaucoup moins d'ouvriers ayant dépassé soixante an» là où le travail doit se faire à chaud que là où il se fait à froid; si l'on complète cette observation en notant que le travail est en outre d'autant plus dur que l'effort musculaire est plus violent et l'action au feu plus rapide (I), on saura à peu près tout ce qu'il importe et tout ce qu'il est possible de savoir de la peine du travail dans la métallurgie et dans les différentes catégories ou spécialités de la métallurgie.
Non pas tout cependant, car il est essentiel, après avoir essayé de la mesurer en elle-même, de mesurer le salaire qui l'achète et qu'elle achète, par l'appât de quoi elle est imposée et pour l'achat de quoi elle est supportée.
L'enquête du ministère du Commerce sur les Salaires et la durée du travail dans C industrie française (2) évalue entre 4 et 5 francs le salaire moyen d'un ouvrier de la métallurgie, pour une journée de travail de dix heures et précisément en cette région de la Loire, Sainl-Étienne et ses environs, où nous avons nous-méme choisi nos trois exemples. A trois cents
(t) Nous avons toutes facilités pour fiaire cette observation sur les 2,534 ouvriers de l'usine C. Cette usine emploie 17 fondeurs ; aucun n*cst à(;é de plus de 53 ans; des 54 forgeurs et des 58 lamineurs, en tout 112, il y en a 2 â{;és de plus de 63 ans; aucun au-dessus de 68 ans. — Les machinistes et chauffeurs, qui travaillent, eux aussi, au feu ^ mais plus lentement et, pour ainsi dire, à leur aise, 8*usent moins vite. Sur 224 machinistes en tout, 10 ont de 53 à 58 ans; 7 de 58 à 68 ans; 7 de 63 à 68 ans; 3 de 68 à 73 ans; et sur 139 chauffeurs : 5 de 53 à 58 ans; 4 de 58 à 63; 4 de 6â à 68; 2 de 68 à 73.
(2) T. IV, Résultats généraux, p. 112.
journées de travail par an, sans chômage ni mortes-saisons, le salaire annuel moyen serait donc de 1,200 à 1,500 francs. Mais, s'il n'est permis nulle part, en matière de salaires, de se . contenter d'une moyenne, parce que, comme il ne faut pas se lasser de le répéter, a on ne mange point une moyenne » et qu'un salaire moyen est justement le seul salaire qui ne soit pas réel, cela est permis moins encore qu'ailleurs ici, dans la métallurgie, où les catégories et spécialités d'ouvriers sont si nombreuses et si diverses.
Ici, de toute nécessité, dès que l'on veut saisir et tenir quelque réalité, c'est le salaire réel, tel qu'il se compte et se paye, tel qu'il se verse et se touche; c'est lui, lui seul qu'on doit considérer, et non l'on ne sait quelle imagination, quelle abstraction de salaire moyen qui n'est ni touché ni versé, ni payé ni compté : c'est le salaire réel, en sa réalité unique et exclusive, faite d'autant de réalités qu'il y a de catégories ou de spécialités d'ouvriers. Et la notation, la fixation, en exigera sans doute une abondance de chiffres qui ne va jamais sans aridité. Nous prions qu'on nous les pardonne en songeant que, dans ce cas particulier, les chiffres sont de la vie, puisqu'il n'y a qu'eux qui puissent fournir une expression, sinon donner une impression de la vie. Au demeurant, ce salaire par catégories est lui-même un salaire moyen, car, pour atteindre vraiment la réalité, pour avoir vraiment le salaire réel, ce n'est pas seulement autant de chiffres que de spécialités ou de catégories, mais presque autant que d'ouvriers, que Ton serait obligé de relever : les différences professionnelles s'accentuent et s'accroissent des différences personnelles.
On peut établir ainsi, — c'est du moins ainsi que l'usine G l'a établi pour nous vers la fin de 1902, — le salaire moyen par catégories :
LA METALLURGIE
Catégories
Salaire moyen
Spécialités
quotidien
annuel
mcniuel
fr. c.
francs
fr. c.
Ajusteurs
Tourneurs
Raboteurs
Fraiseurs
Chaudronniers
Mouleurs
Modeleurs
Fondeurs
Forgeurs
Machinistes
Manœuvres
Ëbarbeurs
Lamineurs
Chauffeurs
CisaiUeurs
Traceurs
Dresseurs
Puddleurs
Marteleurs
Perceurs
Charpentiers
Charrons
Maçons
Apprentis
Seuls, entre les hommes faits, si Ton s'en rapporte à ce tableau, les manœuvres, — pour un travail inorganique ou inorganisé, le moins organique ou le moins organisé de tous, — reçoivent un salaire inférieur à 4 francs; les perceurs et les ébarbeurs, un salaire à peine supérieur. Les ajusteurs, les machinistes, les traceurs, les charrons, les maçons reçoivent 5 francs; les raboteurs, les fraiseurs, les mouleurs, les modeleurs, les forgeurs, les cisailleurs, les charpentiers touchent un peu plus; les dresseurs, les puddleurs, les chaudronniers un peu plus encore; avec les tourneurs, nous entrons déjà
dans les hauts salaires (au-dessus de 2,000 francs par an); nous y sommes à plein avec les fondeurs, les lamineurs, les chauffeurs et les marteleurs ; ce qui fait quatre ou cinq catégories ou spécialités sur vingt-trois ou vingt-quatre; et celles, tout justement, où sont les plus grandes soit la dépense de force, r a usure » de vie, soit la spécialisation, l'éducation professionnelle.
Mais la nomenclature dressée par Tusine G est peut-être un peu simplifiée; certainement c'est la plus simple des trois, et ses vingt-trois ou vingt-quatre catégories ne sont rien auprès des cent dix-huit que porte le tableau des salaires de Tusine A, auprès des cent quatre-vingt-dix qui figurent au tableau de Fusine B. Sur le tableau de Tusine A, il n'y a de salaires audessous de 4 francs que ceux des leveurs de porte des aciéries, des tôleries et du laminage (qui sont ce que dans les mines on appellerait des gamins); des manœuvres de la fonderie; des rouleurs de fonte du puddiage; des manœuvres du cisaillage et de l'ajustage.
Voilà pour les bas salaires; pour les hauts salaires, en les faisant commencer au-dessus de 7 francs, les bénéficiaires en sont : le chef fondeur des aciéries (qui touche ou touchait, au moment de notre enquête, 13 francs par jour); les fondeurs (9 francs) ; le chef couleur (7 francs) , les modeleurs de la fonderie (9 francs); les maîtres puddieurs (10 fr. 50) et les cingleurs du puddiage (7 francs) ; les chauffeurs des tôleries (10 fr. 60); le chef lamineur (13 fr. 50) et le second lamineur (8 fr. 75); les chefs cisailleurs et les remiseurs du cisaillage (7 francs); le chef forgeron ( 13 fr. 20); les forgerons (10 fr. 85); le chef gabarieur (7 fr. 70); le traceur (7 fr. 15); les chauffeurs (8 francs); le pointeur des forges (7 fr. 15); le surveillant du laminage (7 fr. 20); les chauffeurs du laminage (9 francs); le chef lamineur et le second lamineur (10 francs); les chauffeurs des bandages (8 fr. 75); les marteleurs (7fr. 20);
LA METALLUKGIE 303
le lamineur (11 francs); le compasseur (7 fr. 08); le contremaître de l'ajustage (8 francs); le chef chaudronnier de Tentretien (9 francs) ; le chef forgeron (7 fr. 50) ; le chef maçon et le chef électricien (8 fr. 50) ; le chef monteur (9 francs) : soit, sur 118 spécialités, trente et une (dont quelques-unes réduites à un seul ouvrier) qui gagnent une haute paie.
Le même pointage, opéré sur les listes de Tusine B, à laquelle sont adjointes une tréfilerie et une fabrique d'outils, donnerait 22 catégories (entre 190 environ) jouissant d'un salaire égal ou supérieur à 7 francs : puddleurs; fondeurs, chauffeurs, gaziers, couleurs des aciéries; chauffeur du trainmachine et lamineur de la tréfilerie; fondeurs et arracheurs de Taciéricà creusets et de la cémentation; lamineurs, chauffeurs, marteleurs et étireurs des laminoirs; forgeurs, étireur, meuleur et limeur de la martellerie; forgeurs d'enclumes, chauffeurs, marteleurs, lamineur de bandages aux grosses forges, traceurs du montage-finissage; ensemble, 181 ouvriers sur un total de 2,105. Au contraire, 56 catégories sur 190 environ et 827 ouvriers sur un total de 2, 105 ne touchent qu'un salaire égal ou inférieur à 4 francs par jour. Le reste, c'est-àdire un peu plus de la moitié du personnel ouvrier de l'usine B, reçoit un salaire qui varie, suivant les catégories, et presque suivant les personnes, autant qu'il y a d'unités et presque de fractions, entre 4 francs au minimum et un maximum de 6 fr. 90.
Toutes les manières d'établir le salaire se rencontrent d'ailleurs daus la métallurgie. A l'usine G, les mouleurs, modeleurs, fondeurs, forgeurs, machinistes, manœuvres, ébarbeurs, cisailleurSy traceurs, dressseurs, perceurs, charpentiers, maçons, apprentis, sont engagés à la journée; les marteleurs sont les uns à la journée, les autres au mois; les ajusteurs, tourneurs, raboteurs, fraiseurs, chaudronniers, lamineurs, chauffeurs, puddleurs, sont souvent à prix faits.
304 I/OUGANISATJON DU TRAVAIL
A l'usine A, le personnel entier des aciéries est à la lâche; il en est de même du personnel des fours, sauf les décharçeurs de lingots, qui sont à la journée; à la fonderie, tout le monde travaille à la journée; au puddlage, les maîtres puddieurs, leurs aides, les troisièmes ou rouleurs de boules, les cingleurs, les lamineurs, les rouleurs de fonte, les casseurs de fer sont à la tâche; le peseur, le machiniste et le pointeur sont à la journée. Les deux ateliers des tôleries et du cisaillage des tôles sont à la tâche : Tatelier des forges est à la journée. Tout l'atelier du laminage est à la tâche, excepté le surveillant et le machiniste. Tout Tatelier des bandages et tout Tatelier de Tentretien sont à la journée. A Tajustage et aux blindages, les tourneurs, raboteurs, fraiseurs, perceurs sont à la tâche ; le contremaître, les manœuvres, les ajusteurs et les pointeurs sont à la journée.
Quant à notre troisième usine, l'usine B, les leveurs etempileurs du haut-fourneau sont à la tâche, les autres sont à la journée. Au puddlage, les puddleurs, les aides-puddleurs et les casseurs sont à la lâche, le reste à la journée. Aux aciéries Martin* la plupart des spécialités sont à la lâche; cependant les pocheurs, le poseur, les marqueurs et ébarbeurs, les outilleurs, les maçons, les troisièmes aides et manœuvres, sontâ la journée. Toute la moulerie d'acier, toute l'aciérie à creusets et la cémentation, presque toutes les grosses forges, presque toute la carrosserie, tout Tenlretien, les chaudières et machines à vapeur, sont à la journée; la tréfilerie, à part les recuiseurs et décapeurs, les trempeurs et galvaniseurs, le tonnelier, les outilleurs, les magasiniers et manœuvres, donne le travail à la lâche ; aussi, les laminoirs, l'étirage et le ressuage, â part les mêmes magasiniers et manœuvres, les mêmes casseurs, les rouleurs de houille, les tourneurs de cylindres; à la tâche encore, toute la martellerie et la fabrique d'outils agricoles, tout l'atelier des enclumes; la fabrique de ressorts,
LA METALLURGIE 305
Tatelier de montagne et de finissage, mêlent en proportions à peu près égales la tâche et la journée.
Tout près de là, dans les ateliers analogues de Tusine A ou de Tusine C, il peut en être et Ton vient de voir qu'en effet il en est différemment : les arrangements varient donc d'une usine à l'autre, et ce ne sont donc que des arrangements qui ne naissent que des conventions des parties plutôt qu'ils ne dépendent des conditions mêmes de l'industrie et du travail métallurgiques.
A la tâche ou à la journée, une fois qu'il est établi, comment, à quel terme, en quel délai le salaire est-il payé? L'usine C répond d'un mot : « La paie se fait par quinzaine. » A l'usine A, «« deux paies par mois : le 1" du mois, paie d'acomptes sur le gain probable du mois précédent; le 16, paie du solde du gain réel de ce même mois. » Comme explication : « Il faut environ une quinzaine pour relever les journées d'un mois, calculer les résultats du travail à la tâche, préparer enfin les feuilles de paie (c'est ce qui fait que le solde du gain ne peut être versé que le 16 du mois suivant). La valeur des acomptes remis le l*^ est d'environ la moitié du gain probable. »> L'usage, à l'usine B, est semblable : « En principe, la paie n'a lieu qu'une fois par mois, le samedi soir après le 7 du mois suivant. Pourtant, le deuxième samedi qui suit celui de la paie, soit quinze jours après, il est délivré des acomptes à tous les ouvriers qui en font la demande et jusqu'à concurrence de la moitié de leur gain présumé pour le mois courant. — Nos ouvriers, ajoute le directeur, profitent en grand nombre de cette disposition, ce qui, en pratique, se traduit par deux paies chaque mois dans nos usines. »
Un mois, ou même quinze jours seulement, l'attente est peut-être longue, pour un budget ouvrier, qui trop souvent n'est rendu plus élastique ni par beaucoup d'économies, ni
par beaucoup de crédit : il est, par conséquent, intéressant de savoir s'il est consenti des avances. A cette question, Tusine A n'a point répondu. — « Parfois, » répond l'usine C. Elle avait d'abord dit : o Aucune, hors le cas de force majeure. » Ce que l'usine B, au surplus, confirme et complète : « Il n'est que très rarement consenti des avances à notre personnel; mais, dans des cas particuliers, et en dehors des époques de paie indiquées ci-dessus, il est accordé des acomptes sur tout ou partie du salaire gagné. »»
Maintenant, — et c'est la dernière question, — le salaire du métallurgiste est-il un salaire fixe, ferme, que rien n'augmente et que rien ne diminue; qui, lorsqu'il est débattu et gagné, est payé intégralement, ni plus ni moins? En plus, y a-t-il quelque bénéfice ou, comme disait Le Play, quelque « subvention »? En moins, est-il sujet à des retenues ou des amendes?
Aux aciéries de l'usine A, les ouvriers qui travaillent à la tâche ont une prime mensuelle sur la fabrication. Cette prime est en moyenne de 2 pour 100; mais les chefs-fondeurs en touchent une plus élevée, et qui s'élève avec la production de leur four (on sait que les fondeurs ont la surveillance et la direction d'un four, les chefs-fondeurs de tous les fours d'un atelier) .
Pour les diminutions de salaire, retenues et amendes, à l'usine C, on n'opère de retenues « qu'en vertu de saisiesarrêts, soit le dixième des salaires. »» A l'usine A, « il n'y a de retenues que celles destinées à la caisse de secours (pour maladie) et celles imposées par huissier. Les amendes sont nulles ou à peu près et le montant en est versé à la caisse de secours. » L'usine B n'autorise et ne pratique aucune cession ou retenue sur les salaires. « L'ouvrier pour lequel nous recevons une saisie-arrêt est mis en demeure d'en faire donner mainlevée dans le délai de huit jours, faute de quoi il est congédié à Tex-
LA xMETALLURGIE 307
piration de ce délai. Les amendes sont de 0 fr. 10,0 fr. 25, 0 fr. 50 et n'excèdent pas ce dernier chiffre. Les motifs en sont généralement le retard habituel aux heures d'entrée, la sortie des ateliers avant l'heure fixée, ou des infractions légères aux règlements de l'usine. Le produit total et annuel de ces amendes peut monter à environ 200 francs; il tend à diminuer de plus en plus, et il est versé entièrement à la caisse de secours de l'usine. »»
Les moyens disciplinaires les plus fréquemment employés sont l'avertissement et la réprimande, sauf en des cas graves et assez rares où l'ouvrier est renvoyé ou mis à pied. Et l'ingénieur-directeur de l'usine A nous en donne franchement la raison : « Le système des amendes nous a toujours paru mauvais; l'ouvrier ne sait pas où va l'argent d'une amende; soupçonneux et réellement offensé, il réclame beaucoup plus pour une amende insignifiante que pour une punition efficace. » Conclusion non moins nette : » Lorsqu'un ouvrier a démérité, il est mis à pied (suspendu) ou renvoyé. »
Par quoi, et tout naturellement, nous nous trouvons conduits du salaire au contrat de travail. L'usine métallurgique a sa loi, qui est son règlement, et il est impossible qu'il n'y en ait pas une dans ces agglomérations de plusieurs milliers d'hommes dont chacune à elle seule forme une petite société où chacun, comme dans la grande, lutte pour la vie. Il s'en faut heureusement, du reste, que cette loi soit inflexible et que rien n'en vienne tempérer la dureté ni assouplir la rigidité.
308 Î/ORGANÎSATION DU TRAVAIL
En principe, le règlement de Tusinefait loi : il n'intervient pas, entre la direction qui embauche et l'ouvrier qui s'embauche, un contrat de travail particulier. Avant de s'embaucher, le nouvel arrivant reçoit un exemplaire du règlement ; et, par le fait même qu'il s'embauche, il accepte de s'y conformer. C'est tout; et, hors cela, et lorsque cela même ne lui convient plus, il est libre.
u Le contrat de trçivail est librement consenti pour une durée indéterminée (usine B). Les ouvriers gardent, de même que nous, le droit de reprendre leur liberté en tout temps, sans avoir besoin défaire connaître les motifs de la résiliation du contrat, mais avec l'obligation réciproque du préavis. » Ce préavis est ordinairement ou devrait être de huit jours : « Si la Société veut se priver des services d'un ouvrier, elle le prévient huit jours à l'avance ou lui paie une indemnité égale à son salaire moyen du dernier trimestre écoulé. » Si c'est, au contraire, l'ouvrier qui veut quitter l'usine, en droit il serait tenu à la même obligation de préavis, mais, par dérogation, l'on admet, à l'usine B, qu'il prévienne seulement deux jours à l'avance. En cas d'infraction au règlement ou de faute grave, — dont la direction est l'unique juge, — tout préavis est supprimé; mais, dans tous les cas, et dans celui-là comme dans les autres, l'ouvrier, en s'en allant, touche les salaires qui lui sont dus.
L'usine A et l'usine G en usent pareillement. « L'ouvrier renvoyé doit être prévenu huit jours d'avance, à moins qu'il n'ait commis une faute grave. Alors il quitte l'atelier
LA METALLURGIE 309
tout de suite. » Il le sait, et il y est fait , c^est la coutume, il ne proteste pas : « Nous avons très peu de réclamations (usine G). » A Tusine A, on n'est pas éloigné de penser que, du moment que l'on veut se séparer, le plus tôt est le mieux pour les deux parties : uNous n'avons aucun contrat de travail, et, là comme ailleurs, nous cherchons la plus grande liberté pour tous. L'ouvrier embauché peut sortir quand il veut, en général sans huitaine, à moins qu'il ne demande lui-même à la faire : le travail^ pendant la huitaine y est toujours mauvais. L'ouvrier sort donc librement, mais nous évitons ensuite de reprendre ceux qui sont sortis, n
La rupture du contrat de travail n'étant pas ce qu'il y a de moins important pour l'ouvrier ou même de moins grave dans le contrat de travail, il valait la peine d'y insister un peu plus qu'on n'insistera sur les clauses de l'embauchage, qui sont les clauses habituelles d'âge, d'aptitude et de santé. Mais ce n'est ni l'instant ni le lieu de décider si cette liberté, à laquelle il parait que l'on tienne souverainement et que l'on se flatte de vouloir a la plus grande pour tous » , est une liberté égale pour les deux parties contractantes : on discute depuis longtemps là- dessus, on discutera pendant longtemps encore, à perte de vue, et bien en vain; car, alors même que la liberté ne serait pas égale, tant que les circonstances de l'industrie sont ce qu'elles sont, qu'y peut-on?
Et ce n'est pas non plus le lieu ni l'instant d'exposer par quels moyens, avec une sollicitude dont il le faut louer, le patronat métallurgique, individuel ou collectif, personnel ou anonyme s'efforce d'adoucir la rigueur des choses et de remédier aux misères qui sont, comme on l'a dit, « la forme de l'humaine » et surtout, si j'ose le dire, de « l'ouvrière » condition. Je le sais, je l'ai vu, je ne l'oublie pas, et je me ferai un devoir d'en rendre témoignage. Mais, à la fin de ce chapitre où nous avons passé successivement en revue la répar-
iition des ouvriers par âge, la durée, la peine, le prix et la police ou la discipline du travail, il semble que, de la masse des faits observés, deux faits surtout se dégagent et dominent.
Le premier, c'est que, dans la métallurgie, les ouvriers pour qui la peine est la plus lourde sont ceux qui doivent fournir Faction la plus rapide, à la température la plus forte. Le second fait, c'est que, dans la métallurgie, une assez petite partie des ouvriers (pas tout à fait le dixième, d'après le tableau de l'usine B) gagne et touche de hauts sahiires : un peu moins de moitié touche un salaire dont nous ne voulons ni devons avancer qu'il est insuffisant, puisque, pour l'affirmer avec quelque certitude, il en faudrait rapprocher le prix des objets les plus nécessaires, mais que nous pouvons dès maintenant et à coup sur qualifier de salaire bas (au-dessous de 4 francs par jour et quelquefois bien au-dessous); l'autre moitié, ou un peu plus, touche un salaire, moyen en ce sens qu'il tient le milieu entre le plus haut et le plus bas, normal par comparaison avec les salaires payés dans les autres branches de la grande industrie.
Les ouvriers qui touchent le haut salaire, fondeurs, couleurs, puddleurs, etc., sont, de nuit et de jour, en perpétuelle et continuelle collaboration avec le feu, et, comme ils .sont à la pire peine, il est juste qu'en récompense ils soient au meilleur profit. Mais sont-ils les seuls? Et, cette élite ôtée, parmi la foule des ouvriers à bas ou moyen salaire, n'y en a-t-il point, et de plus nombreux, qui soient eux aussi à une très grande peine, qui aient eux aussi à donner un effort prompt ou violent dans une chaleur épuisante?
Sans doute, je connais la formule, et comme le barème qui sert au calcul des salaires. « La majeure partie des ouvriers et des aides sont payés suivant leur production » ; et je ne prétends pas qu'on la puisse changer, et je n'en nie pas la justesse; mais toute sa justesse fait-elle une justice?
LA METALLURGIE 311
Après six mois bientôt, quand je me retrouve par le souvenir en ces immenses ateliers emplis de souffles et de lueurs, quand revit devant moi la vision flamboyante, par quel miracle d'endurcissement ne me dirais-je pas ce que je me disais en les voyant : a Qu'est-ce que ceux-là produisent, ceux-là, par exemple, qui, cachés derrière les montants du laminoir, jettent sur la plaque rouge, au fur et à mesure que les cylindres la ramènent, des fagots de bruyère mouillée dont les étincelles leur sautent au visage en une pluie brûlante? Rien évidemment, ou bien peu de chose. Si donc on ne leur doit que ce qu'ils produisent, on leur doit bien peu, presque rien. Mais compter ce qu'ils produisent n'est pas tout compter : qu'est-ce qu'ils dépensent? qu'est-ce qu'ils usent? A chaque va-et-vient de la plaque embrasée, à chaque poignée de brindilles qu'ils lancent, à chaque coup de feu qu'ils essuient, ils dépensent tant de leurs forces, ils usent tant de leur vie, et cette quantité de forces dépensées, cette quantité de vie usée, on la leur doit aussi justement, de toute justice, qu'on leur doit, en toute justesse, leur quantité de production.
J'entends les objections : — Oui, sans doute, mais la concurrence? Oui, mais les nécessités de l'industrie? — Eh bien! la concurrence s'y plierait, l'industrie y plierait ses nécessités; et après tout, et avant tout, la force humaine, la vie humaine, ne sont-elles pas, elles aussi, des nécessités de l'industrie? Le produit du travail est une marchandise qu'on vend, le travail lui-même est une marchandiss qu'on achète : pourquoi la dépense de force, la consommation de vie ouvrière, l'apport et l'incorporation de matière humaine à la matière marchande, ne seraient-ils pas un élément, un facteur du prix d'achat et du prix de vente? Ainsi qu'on fait entrer a Tusure » de l'outillage dans l'évaluation du prix de revient, pourquoi n'y ferait-on pas entrer a Tusure » de la maind'œuvre? Pourquoi ne le ferait-on pas? Et si on le faisait, la
31Î l'organisation du travail
formule, pour être un peu moins mécanique, un peu moins économique, un peu moins physiologique, un peu plus sociologique, en serait-elle cependant faussée? Le barème des salaires n'en serait-il pas plutôt corrigé et redressé? Car, alors, il n'est pas sûr qu'il y aurait, dans ses chiffres, moins de justesse, mais il est sûr, en revanche, qu'il y aurait plus de justice. — Là-dessus, et tout de suite, je m'arrête. J'allais oublier que ce n'est ici qu'une enquête où je me suis promis de demeurer impassible et indifférent, et de constater sans conclure. J'ai simplement à rapporter les faits; non à construire une théorie. Si j'ai été ému, si j'ai failli crier, c'est qu'il m'a semblé que les faits parlaientvraiment et criaient eux-mêmes cette conclusion.
L ORGANISATION ET LES CONDITIONS DU TRAVAIL
Comme on a pu passer des mines de houille à la métallurg[ie par une transition naturelle, en suivant le wagonnet de charbon qui allait du puits de la mine au gueulard du hautfourneau, de même on peut passer de la métallurgie à la construction mécanique en suivant la barre de fer, le bloc d'acier ou la plaque de tôle qui va de T usine au chantier.
La Direction du Travail au Ministère du Commerce et de rindustrie parait embrasser et enfermer sous le titre de Cons^ truction mécanique les entreprises suivantes : Construction de navires enfer; construction de chaudières ; fabrique d'appareils à distiller, d'appareils réfrigérants; fonderie de fer (deuxième fusion), ébarbage; fabrique de petite chaudronnerie en cuivre; construction mécanique générale, machines à vapeur, etc. ; construction de locomotives, de matériel de chemins de fer (l) .
(i) Bésutlats statistiques du recensement des industries et ;>ro/eJJioi/J (Dénombrement général de la population du 29 mars 1896), t. IV, p. i.. Une autre publication de l'Office du travail : Salaires et durée du travail dans Vindustrie française, t. III, p. 135 et suivantes, fait tenir, sous le titre de Chaudronnerie et fonderie en fer^ construction mecanit/ue, des établissements de chaudronnerie et construction mécanique, chaudronnerie et constructions en fer, chaudronnerie et constructions métalliques, chaudronnerie en fer et en acier, constructions navales, chaudronnerie et fonderie, fonderie de fer, fonderie et manufacture d'appareils de chauffage, fonderies de fer et de bronze, fonderie et construction
31V LORGANISATION DU TRAVAIL
Considérée ainsi et dans un aussi vaste ensemble, il faudrait dire de la a construction mécanique » , sinon qu'elle couvre tout le territoire français, du moins qu'elle se répartit sur tous les points de ce territoire. La localisation, la spécialisation n'en est déterminée que par les circonstances géographiques ou économiques, selon les besoins ou suivant les facilités soit d'apport de la matière première, soit d'écoulement de produits fabriqués : ici, plutôt des machines agricoles, et là, plutôt des machines industrielles.
Tout dépend donc de l'extension de sens qu'on donne au mol a construction mécanique » . Lieu par lieu, et spécialité
mécanique, fonderie de fer et constructions en fer, fonderie de fer et d'acier, fonderie et inodela^je, fonderie et forges, fonderie etfabrication de pièces en fonte et en bronze pour machines, fonderie de fer et de cuivre, construction mécanique, construction de chemins de fer à voie étroite et de vélocipèdes, ^brique de machines a{>ricole9, construction de métiers et de filets, construction de machines-outils, construction de berlines pour houillères, construction d'appareils pour sucrerici* et de charpentes métalliques, construction de moteurs à vapeur, construction de moteurs à gaz, construction mécanique et scierie, constniction de métiers à bonneterie, construction de voitures et wagons de chemins de fer, fabri<|ue de pièces détachées pour filature, fabrique de pompes à incendie. Ateliers de construction pour bâtiment, ateliers de mécanique (*t fonderies (fer et bronze), fabrique d'instruments agricoles, construction mécanique et travail du bois, fabrique de machines agricoles et industrielles, construction pour minet et chemins de fer, construction de matériel de guerre, fabrique de pièces pour artillerie, marine et chemins de fer, manufacture d'armes, fabrique d'instruments de pesage, construction de machines pour tissage, fabriques de roues et fraises pour horlogerie, construction de charrues et instruments aratoires, fabrique d'essieux, fabrique de trieurs, construction de pressoirs, fouloirs, construction de moteurs hydrauliques, constiuction de machines pour laiteiies et vacherii-s, etc. — Et peut-être faudrait-il y ajouter les établissements compris dans la • ferronnerie « sous le titre : Grosse serrurerie et constructions métalliques^ ainsi que ceux ou plusieurs de ceux qui figurent un peu plus loin sous la rubrique : Travail des métaux communs.
On compte environ 200,000 personnes occupées aux ateliers de chaudronuericy fonderie en deuxième fusion, et construction mécanique; plus de 60,000 personnes dans la fabrication tïappareils et articles divers en cuivre ou brome; 60,000 encore dans la charpente enfer et la serrurerie de bâtiment; 50,000 dans la (grosse ferronnerie y etc. Si usines de grosse ferronnerie emploient charune plus de 500 ouvriers, et il en est de même pour 4 grandes usines d'appareils et articles en cuivre et en bronze, comme aussi pour 2 ateliers de chao* dronnerie, 5 fonderies de fer et 15 établissements de construction de machines diverses.
par spëcialilé, la <« construction de chaudières « a ses centres principaux, dans les départements de la Seine, du Nord et du Rhône; la fabrication d appareils à distiller et d'appareils réfrigérants, dans ces mêmes départements de la Seine et du Nord; les fonderies de fer forment un groupe important surtout dans les Ardennes. La Seine revient en tête pour les fabriques de petite chaudronnerie en cuivre, et pour la construction mécanique générale, les machines à vapeur, etc., toujours suivie du Nord, auquel il faut joindre Saône-et- Loire (le Creusot). Enfin, quant à la construction des locomotives et du matériel de chemins de fer, les régions de France se classent en cet ordre : Seine et Seine-et-Oise, Nord, Meurthe-et-Moselle, Sarthe.
De toutes les branches de la construction mécanique, la construction «ai;a/e est évidemment celle qui est le plus soumise aux circonstances naturelles, du moins à une circonstance naturelle : la proximité de la mer. Essentiellement et nécessairement riveraine, elle occupe d'ailleurs en France 37,000 personnes, dont 15,000 travaillent dans des établissements privés (le reste dans les arsenaux de l'État) ; et 15 de ces établissements emploient chacun plus de 500 ouvriers : il y a donc une grande industrie de la construction navale^ qui, par là, rentre dans le cadre de cette enquête. A première vue peut-être semble-t-il que ce soit une « spécialité » bien « spéciale » , une espèce d'espèce, et ce n'est pas sans quelque hésitation que nous l'avons choisie. Nous nous y sommes pourtant décidés, parce que, pratiquée en forme de grande industrie, la construction navale est sans doute l'un des genres de construction les plus variés et les plus complets, s'il comporte tout le iravail depuis la quille commençante jusqu'à l'ameublement fini et toutes les catégories d'ouvriers depuis le mouleur qui fait en terre ou en sable le creux ou le noyau des pièces jusqu'à l'ébéniste qui donne lé dernier poli
316 î/ORGANïSATION DU TRAVAIL
aux couchettes ou aux petites étagères des cabines. La Société anonyme des Forges et Chantiers de X... nous servira de type; et, comme elle possède à la fois des établissements aux deux extrémités de la France, dans le Midi et dans le Nord-Ouest, ce sont ses établissements du Nord-Ouest, — chantiers de construction et ateliers pour les machines, — que nous étudierons plus particulièrement.
L'historique, si bref qu'on le fasse, des établissements que la Société de X... appelle ses a établissements du Nord- Ouest » nous permettra de relever un bon exemple non seulement de la croissance, mais de la transformation d'une industrie et du passage de la forme individuelle ou personnelle de l'entreprise à la forme collective ou par société.
Tout à fait au début du dix-neuvième siècle, en 1800, il y avait à X..., rue Saint-Jacques, un atelier de serrurerie et de forges de marine qu'exploitait un sieur M... En 1824, cet atelier, chargé de travaux assez considérables, devenait trop petit, et il fallait, pour Tagrandir, le transporter rue de l'Arsenal. M. M..., aidé de ses deux 61s, MM. François et Adolphe M..., en conservait la direction jusqu'en 1833. A cette date, et sous la direction nouvelle des frères M..., nouveau développement des affaires, nouveau déplacement des ateliers, de la rue de l'Arsenal à la place Louis-Philippe. La création de la marine à vapeur allait créer une industrie, faire de la construction navale une catégorie de la construction mécanique. C'est des ateliers de la place Louis-Philippe que sortirent les premières machines à vapeur des frères M...,
machines verticales à balancier et à roues, Tune de 90, Fautre de 160 chevaux, bientôt suivies de o machines de terre » , de chaudières de divers types, de moulins à canne et autres appareils pour sucreries. Sept ans après, en 1840, les commandes affluaient au point que ces ateliers eux-mêmes ne suffisaient plus. Les frères M... achetaient alors, conjointement avec M. L..., mécanicien-fondeur, un grand terrain sur le bord du canal Vauban, et s'y installaient. C'est, dans Tentreprise, jusqu'à ce moment personnelle ou tout au plus fomiliale, des frères M..., la première apparition, très modeste et très restreinte encore, de l'association.
En 1841, 1842, 1844, nouveaux agrandissements. On construit chez les frères M... les premières machines à hélice de la marine militaire, notamment celle, jadis fameuse, de la PomonCy d'une force de 500 chevaux, puis celles du Roland (900 chevaux), du Primauguel (1,000 chevaux), du Tourville et du Duquesne (1,625 chevaux); enfin, les machines de 2,400 chevaux indiqués, du système horizontal et à bielles en retour, des frégates V Audacieuse^ Vlmpéiueuse et la Souveraîne, bâtiments qui comptèrent, en leur temps, parmi les meilleurs marcheurs de la flotte française. Cette période, qu'on peut dire transitoire, où la construction navale se constitue à l'état de grande industrie, dure, pour les frères M..., environ seize ans, de 1840 à 1856. Vers 1856, une véritable révolution se produit et se poursuit dans le matériel de guerre de la marine, en conséquence de laquelle le travail surabonde; l'activité redouble; de plus vastes desseins exigent des moyens plus puissants : il se forme, au capital de 3 millions, une société sous le titre de Société des chantiers et ateliers du canal Vauban, M.,, et O'. Les établissements sont entièrement refeits sur un plan d'ensemble. Ils exécutent non seulement des machines pour les marines française et étrangères, mais du matériel de dragage, et toutes sortes de
machines-outils. Néanmoins, ils ne s'étaient encore chargés que rarement de la construction des coques : et, après tout, ils n'étaient que raboulissement de l'évolution d'un simple atelier de serrurerie et de forces de marine, non d'un chantier de construction navale proprement dite.
Mais en 1863, à la fin de la deuxième période (si l'on admet que la première, Ateliers M..., s'étend de 1800 à 1856, et la deuxième, Société des chantiers et ateliers du canal Vaubanj de 1856 à 1863), en 1863, donc, on estime intéressant, dans la pensée principalement d'assurer un courant de travail constant, de s'annexer un chantier de construction et de se fondre avec lui en une entreprise générale. Ainsi, par adjonction des établissements de M A..., constructeur de navires à Bordeaux, qui comprenaient un chantier de construction et de réparation, dit de Bacalan, des cales de halage à Lormont, les » Ateliers bordelais » , des chantiers en location à Sainte- Croix et à Ajaccio, fut constituée, la Compagnie anonyme des chantiers et ateliers de t Océan; et ainsi s'ouvrit la troisième période.
Entreprise o générale » par le nombre et la dispersion de ses succursales, — ateliers et chantiers de X..., de Bordeaux, d'Ajaccio, bientôt Forges de Rouen, et chantier de Penhoët à Saint-Nazaire, — autant que par la quantité et la variété de ses ouvrages : construction de yachts et de paquebots, réparations, mâture, etc. Survint la guerre de 1870; la Compagnie des chantiers de l'Océan mit tout son outillage et tout ce qui lui restait de personnel à fabriquer des canons, des affots, des caissons, des mitrailleuses. Mais un tel événement fait syncope dans la vie d'une nation : un tel désastre devait entraîner des ruines : durant quelque temps, les commandes de la marine furent suspendues, les travaux pour le commerce à peu près nuls : les ateliers de X... cherchèrent un supplément d'action, un complément de ressources dans la
LA CONSTUUCTION MÉCANIQUE 310
febrication du matériel de chemins de fer, locomotives et tenders. Vainement; Tannée 1871 vit la dissolution de la Compagnie des chantiers et ateliers de l'Océan. Cependant des négociations entamées avec la Société des Forges et Chantiers deX... (1) venaient à bien, et, au commencement de 1872, cette Société, plus heureuse, acquérait et absorbait les établissements que la Compagnie des chantiers de VOcéan avait à X... Le nombre total des ouvriers employés dans ces établissements était alors de 900 : 700 aux ateliers M-., et 200 aux chantiers.
Quatrième période, — liquidation des trois premières, ou plutôt consolidation et installation en grand : — on déplace et on prolonge les voies ferrées à Tintérieur des ateliers ; on bâtit des bureaux et des magasins : on refait, on développe, on multiplie l'outillage mécanique; on refait la forge et la chaudronnerie; on refeit la fonderie de fer dans des conditions qui lui permettront de doubler sa production; machines
(i) La Société des Forgetel Chantiers de X..., — puisqu'il faut dire un mot de sa vie antérieure, — avait été créée en 1856 (l'année même, nous pouvons le noter en passant, où Le Play terminait son enquête sur tes Ouvriers européens). • A cette époqu<*, dit la Notice historique publiée pour l'Exposition de 1900, les affaires industrielles et commerciales se transforment et prennent des développements nouveaux par le groupement des capitaux et la formation des sociétés. L'industrie des constructions navales en particulier entre alors dans une ère nouvelle par la substitution à peu près complète des matériaux métalliques au bois pour la construction d<'S coques, les perfectionnements importants apportés sans cesse aux appareils moteurs et évaporatoires; en même temps la cuirasse fait son apparition pour la protection des navires de combat. Depuis ce moment, on voit constamment s'accroître les dimensions et le déplacement des navires, tant de ceux destinés aux divers emplois dans la marine du commerce que de ceux qui doivent constituer les Bottes de guerre; la vitesse suit aussi une marche ascendante constante, également réclamée pour les nécessités de la concurrence commerciale et pour la supériorité dans les opérations militaires, n
La Société des Forges et Chantiers n'avait encore que ses établissements du Midi : chantiers de construction navale, à L. S.; groupe d'ateliers mécaniques, à M...; mais déjà elle exécutait machineries, chaudières, navires complets, engins de dragage, etc. C'est en 1872 seulement, lorsqu'elle racheta de la Compagnie de rOréan les anciens ateliers M..., qu'elle acquit son plein développement, par l'aménagement de ses établissement^ du Nord-Ouest, qui font spécialement l'objet de cette étude.
8t0 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
marines pour l'État et pour le commerce, locomotives, arlillerie, on entreprend tout. De 1881 à 1891, et au delà, chaque année, chaque mois presque, amène un accroissement ou une amélioration. Si la Société abandonnait successivement, pour des raisons de préférence industrielle, la construction des canons et celle des locomotives, elle s'attachait avec d'autant plus d'ardeur et de persévérance à la construction navale, du navire tout entier, de guerre ou de commerce, coque et chaudières, dans ses chantiers et dans ses ateliers; si bien que, dans les uns et dans les autres, rien que pour les établissements du Nord-Ouest, sans compter les établissements du Midi, où ils étaient un peu plus nombreux encore, elle occupait en 1899 tout près de 4,000 ouvriers (1).
Je dis qu'en 1899, dans ses chantiers et ses ateliers de X..., la Société occupait 4,000 ouvriers. Je le dis d'après les documents, d'après les relevés que l'on m'a remis, car ce n'est pas ce que j'ai vu, il y a deux ou trois mois. Au moment de l'observation, la situation de l'industrie était loin d'être bonne, et, sans qu'on puisse lui appliquer les mots ordinaires de « chômage » et de w morte-saison »» , elle tenait en effet de la morte-saison et du chômage, avec quelque chose de pis peut-être, qui est qu'on semblait se trouver en présence d'une crise véritable, et d'une crise durable, dans la construction navale.
La cause ou l'une des causes de cette crise serait, s'il faut en croire les intéressés, soit une mauvaise disposition, soit une mauvaise interprétation de la dernière loi sur la marine marchande en ce qui touche les primes à la construction. Quoi qu'il en soit, et pour ne parler que de ce qui est certain par évidence, des douze cales des chantiers de G..., à la fin de mai, huit étaient vides. Sur les quatre autres, on pouvait
(1) Exactement 3,900; et 4,400 dans les étalilissements du Midi : en tout, 8,300.
voir un contre-torpilleur achevé, dont la proue effilée et fine paraissait, quand on passait dessous, fendre le ciel comme du tranchant d'un glaive; un éclaireur-vedette, d'une forme singulière, et tel, peint de blanc et de gris, qu'on eût dit un requin se séchant au soleil; avec eux, et les écrasant de leur énorme masse, les dominant de leur silhouette monstrueuse, hauts comme des maisons de six étages, deux grands cargoboais de même type et de même puissance, jumeaux ou quasi jumeaux, l'un de ces corps gigantesques déjà en chair et revêtu de sa peau, le second encore à l'état de squelette, tous deux encore sans organes et sans vie. Sur le phm incliné qui se colle à leur flanc, de bas en haut et de haut en bas, incessamment des groupes d'ouvriers vont et viennent, montent et descendent, et c'est, à l'intérieur, un continuel grincement de riveuses mordant l'écrou, un continuel fracas de marteaux frappant la tôle.
Mais, quelque colossaux qu'ils soient, deux corps ne peuplent pas à eux seuls un si vaste espace, et, hors de ce coin qu'ils couvrent de leur ombre, qu'ils emplissent de mouvement et de bruit, le chantier, fermé de trois côtés par des bâtiments longs, du quatrième côté par une palissade au delà de laquelle est la mer, étend ses 225,000 mètres carrés sous la lumière crue, poussiéreux et plat comme un désert. Hors de ce coin où s'agitent des hommes, c'est proprement un marasme, une stagnation, et, avec cette carcasse à jour qui rappelle l'image et appelle l'idée d'une sorte d'ébauche de Colisée marin, il passe là et il pèse là on ne sait quelle impression de fièvre romaine. On sent que quelque chose de plus fort arrête et brise la volonté de travail, fait retomber inertes les bras qui se levaient, répand partout une langueur morbide. Dans le hangar, dont le plancher surchargé de lignes et de signes à la craie sert au traçage à grandeur d'exécution, trois ouvriers, tout au fond, trois ouvriers perdus en
82t f/ORGANISATION DU TRAVA[L
cette immensité, classent et empilent des gabarits. Un peu plus loin, à Tatelier de menuiserie et d'ébénisterie, sur une centaine d'établis, une dizaine seulement ne sont pas délaissés. Il me souvient alors que c'est lundi, et je demande si le lundi n'est pas, pour une visite du genre de la mienne, un jour néfaste. Mais non : le nombre des ouvriers qui font lundi est ici presque insignifiant.
Et les chiffres ne me répondent que trop : 4,000 ouvriers en 1899; en 1900, 3,863; et 1,925 en 1903 (1); une diminution, une chute de plus de moitié. On vient de renvoyer un contremaître ayant trente-deux ans de services. Le pauvre vieux est là qui pleure : « Depuis si longtemps, je m'étais habitué à la pensée que je finirais chez vous. Où aller? Que devenir? » L'ingénieur aussi est ému : « Restez, si vous voulez, comme ouvrier; mais vous comprenez bien que je ne puis garder un contremaître pour trois hommes. » Ceux que l'on ne garde pas du tout s'en vont; ils s'en vont chercher où ils peuvent, au hasard des corvées, et comme par bordées, un salaire de raccroc, chargeant ou déchargeant des navires, quand il y a des navires à charger ou à décharger; glissant ou précipités d'une forme de travail supérieure, d'un travail organisé, d'un métier, à la forme infime, au travail inorganisé, au métier des gens sans métier; augmentant tristement la somme de misère, la masse de misérables, et, parla même, la part de misère de chacun de ces misérables; heureux s'ils n'échouent que sur les quais et ne roulent pas jusqu'au ruisseau.
Voilà pourtant ce que peut, — du moins on l'en accuse, — une loi bien intentionnée, mais mal faite : n'est-ce pas une preuve de plus que les législateurs, comme l'a dit Herbert Spencer, commettent parfois « des péchés » , et que parfois ces péchés légaux se changent, par la fatalité de leurs consé-
(1) 877 aux alelierM (machines et chaudières) et 1,048 aux chantiers (coostruction navale proprement dite).
queiices, en de véritables crimes sociaux? Car la situation plus que fâcheuse que nous avons essayé de dépeindre en deux mots n'est point pour la Société des Forges et Chantiers de X... un peu enviable privilège : s'il en était ainsi, après s'en être pris à sa direction, à sa gestion, on devait l'en plaindre, mais on pourrait s'en consoler, et ce ne serait qu'un fait de concurrence, un drame industriel de quotidienne banalité. Malheureusement, toutes les entreprises de même nature souffrent au même degré du même mal, et c'est donc un mal général ; notre enquête s'en ressentira assez pour que nous avertissions que, dans Tindustrie de la construction navale, nous n'avons pu, ainsi que nous nous le proposions et que nous l'avons fait ailleurs, étudier le travail à l'état que nous avons théoriquement défini : a Tétat normal » ou « l'état de santé (1) » .
La première opération de la construction navale, comme de toute construction, c'est l'établissement d'un plan; et, pour faire un bateau, comme pour faire un palais, on fait d'abord « des plans fort beaux sur le papier » . On en fait beaucoup, d'ensemble et de détail, le navire entier et le navire pièce à pièce : de 300 à 400 pour un navire ordinaire^ environ 800 pour un navire de guerre : un gros album. C'est à quoi s'ingénient, penchés sur leurs cahiers et sur leurs planches, tous ces calculateurs, tous ces dessinateurs. Et c'est vraiment leur coup de crayon qui doit se réaliser, se maté-
(1) La même obserTation serait vraie, au ëurplas, de la métallurgie, qui, elle au8«i, traversait une crise, dans la Loire du moins, au moment où nous Têtudiions.
8t* L'ORGAxNISATION DU TRAVAIL
rialiser à coups de marteau. Mais, si nombreux que soient leurs plans, et à si grande échelle, ils ne sont jamais, de cette réalité matérialisée, qu'une image très réduite. Il fout mettre au point, donner aux pièces, dont la forme est ainsi indiquée, leur mesure, et, du geste, passer à Têtre.
La deuxième opération est donc le « traçage « , qui est le dessin non plus sur le papier, mais sur le parquet, non plus à telle ou telle échelle, mais à plein développement. Ces signes à la craie, ces lignes qui courent parallèlement, ou se coupent, ou se croisent; qui s'entremêlent et s'emmêlent; où l'œil, à moins d'un exercice particulier, d'une aptitude acquise, ne peut rien suivre, ni distinguer, ni reconnaître; qui ne prennent de sens et de direction que de repères invisibles et inintelligibles au passant ; cette toile d'araignée de signes et de lignes, c'est un torpilleur, c'est un paquebot, c'est l'avant ou l'arrière, la moitié d'un croiseur; et c'est quelquefois le torpilleur, le paquebot, le demi-croiseur interposés, superposés, l'un dessous, l'autre dessus, l'un en dedans, l'autre en dehors. Le contre-maitre, cependant, va sûrement dans ce labyrinthe pour nous inextricable, et il reproduit, il copie, il calque, en des découpures de tôle mince, les pièces nécessaires, les pièces calculées, dessinées et voulues une à une dans leur forme et leur dimension.
Ici et ainsi commence la matérialisation de Tidée, la réalisation du plan, qui se poursuit à Yaielier des modèles, où l'on refait en bois ce que le dessinateur a fait sur le papier : modèles en bois du navire tout entier et de chaque section, membrure ou organe du navire. Administrativement, industriellement, les chantiers de G... se composent de trois groupes : I" les ateliers de scierie et de tnenniserie (avec l'atelier des modèles) ; 2" les ateliers de chaudronnerie de fer ^ comprenant le barrotage, la tôlerie, le perçage, le poinçonnage, le cintrage des tôles, cornières et profilés; 3" les ateliers d'armement^
c'est-à-dire l'ajustage, les forges, la chaudronnerie en cuivre, le zingage.
Dans ces trois groupes d'atelier travaillent des ouvriers appartenant à toutes les professions à peu près : menuisiers, tourneurs sur bois, modeleurs, chaudronniers en fer, aides et apprentis, trempeurs, pilonniers, cloutier et aides-cloutiers, boulonnier, ébarbeur, charpentiers, aides et apprentis. Joignez-y gréeurs, riveurs et teneurs de tas, chauffeurs de clous, chanfreineurs, ajusteurs et apprentis, électriciens, tourneurs sur métaux, taraudeurs, outilleur, affûteur, meuleurs, mortaiseur, raboteurs, scieurs de métaux, enrouleurs de tôles, épauleurs, cisailleurs et poinçonneurs, perceurs et fraiseurs à la machine, perceurs à la main, et leurs aides : au total, une trentaine de métiers du bois et du fer. Joignez-y, en outre, des ouvriers du bâtiment : maçons, aides-maçons, peintres et apprentis, bourrelier, vannier; — car nous sommes loin aujourd'hui du tronc d'arbre creusé : un navire est un édifice, la construction en est devenue une architecture, et non la moins compliquée; — mais c'est aussi de la mécanique, et il y a lieu de joindre enfin aux ouvriers du fer ou du bois et aux ouvriers du bâtiment les mécaniciens et chauffeurs de la machine motrice, les chauffeurs et conducteurs de treuils, grues et mâts de charge, le chauffeur de four, les graisseurs, soit une dizaine de métiers encore.
Et ce n'est pas tout. Cette armée du travail a son intendance, pour les matériaux, qu'elle consomme abondamment : distributeurs d'outillage, distributeur dans les magasins, classeurs; elle a ses services auxiliaires : manœuvres de chacun des autres services; elle a même son service de santé : infirmier, et aide-infirmier, puisque malheureusement elle offre d'assez forts risques et que les accidents ne sont pas rares. Voilà pour les chantiers de G..., pour la construction navale proprement dite : les ouvriers s'en répartissent en une qua-
rantaine de catégories ou de spécialités. Mais les chantiers de G... se doublent des ateliers M..., qui collaborent intimement avec eux et forment la seconde branche des établissements de la Société des Forges et Chantiers dans le Nord- Ouest.
Les ateliers (qui ont d'ailleurs, comme les chantiers, un service des études ou bureau de dessin) sont divisés, — c'est la distinction fondamentale, — en a ateliers de fabrication » et « ateliers de construction n . Les ateliers de fabrication sont : 1" l'atelier des forges; 2* la fonderie de fer; 3" la fonderie de cuivre; 4" le modelage. Les ateliers de construction sont: r Tatelier d'ajustage; 2" l'atelier d'outillage; 3* la chaudronnerie de fer ; 4* la chaudronnerie de cuivre. A côté, et, en quelque sorte, au service de ces grands services, est constitué un service des montages au dehors, soit à bord des navires, soit dans les usines pour lesquelles ont été construits les engins mécaniques; les ateliers faisant non seulement de la construction navale, comme les chantiers, mais de la construction mécanique générale, machines de terre et de mer.
On compte, à Y atelier des forges, six catégories ou spécialités d'ouvriers : les marteleurs, les forgerons, les frappeurs, les pilonniers, les chauffeurs et aides-chauffeurs, les ajusteurs. Cinq catégories, à la fonderie de fer : les mouleurs et noyauteurs (dans le moulage, le creux donne le plein, et le plein ou « le noyau » donne le creux) , les outilleurs, les fondeurs et aides-fondeurs, les ébarbeurs (ceux-ci coupent la masselotie, cette masse informe de métal qui est comme la gangue ou l'appendice inutile de la pièce fondue, enlèvent les bavures dont elle est couturée, et lui donnent du poli), les terrassiers et manœuvres (des terrassiers, parce que le moulage se fait en terre ou en sable). Cinq catégories encore, — et les mêmes, — à la fonderie de cuivre. Trois, à Vatelier des modèles : les modeleurs, les menuisiers et les charpentiers.
En somme, dix-neuf catégories pour les quatre ateliers de fabrication .
Il n'y en a pas moins, — au contraire, il y en a davantage, — aux ateliers de construction, h'ajustage^ d'abord, comporte deux espèces : les a ajusteurs à la main » , et les a ajusteurs à Toulil » . Par u ajusteurs à la main » , on désigne : les monteurs; les ajusteurs et apprentis; les perceurs et taraudeurs; les manœuvres; accessoirement les bourreliers, les voiliers, les chauffeurs, les maçons, les couvreurs, les peintres (qui travaillent pour tout rétablissement). Et, par « ajusteurs à Toutil » : les tourneurs et apprentis; les aléseurs;les raboteurs-mortaiseurs, façonneurs et scieurs; les fraiseurs; les taraudeurs et perceurs ; les meuleurs. L'atelier d'outillage fabrique et répare les outils pour tous les autres ateliers; il occupe des ajusteurs et outilleurs; des forgerons et frappeurs; des tourneurs; des fraiseurs; des manœuvres. La chaudronnerie rfe /"er emploie des traceurs et ajusteurs; des chaiidronnierSy leurs aides, et des apprentis; des chanfreineurs (à la main) et des perceurs et taraudeurs (à Toutil et à la main); des riveurs et teneurs de tas; des outilleurs; et des manœuvres. La chaudronnerie de cuivre n'emploie que des chaudronniers, leurs aides et leurs apprentis. Ce qui fait, pour les quatre ateliers de construction, 32 spécialités : 10 pour l'ajustage à la main, 6 pour l'ajustage à l'outil, 5 pour l'outillage, 9 pour la chaudronnerie de fer, et 2 pour la chaudronnerie de cuivre.
Beaucoup de ces spécialités professionnelles, — on pourrait dire la plupart, — sont les mêmes ici que dans la métallurgie, et, pour cette raison, nous n'avons plus à les décrire. C'est, dans cet atelier monumental, où la plus magnifique des cathédrales tiendrait à l'aise, le même spectacle de fer et de feu, la même impression de noir et de rouge, la même sensation de force précise. Un peu moins de couleur, peut-être;
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moins de noir et moins de rouge ; mais, la chaudronnerie y ajontnnt son vacarme, encore plus de bruit. Entre les ouvriers qui frappent à tour de bras avec les lourds marteaux et la macliine à river de deux cents tonnes qui enfonce en grinçant les boulons dans la tôle, c'est un concert, discordant, à mesures rompues, dont Toreille blessée et comme bouchée emporte l'obsession; on a la tête retentissante; tout se dissout dans le fracas; un cercle affreusement sonore, d'une sonorité de caverne ou d'enfer, vous sépare, vous retranche, vous isole du monde, et presque de vous-même; on ne voit plus, on ne pense plus, on n'entend plus, tant on entend trop... Jamais je n'avais si bien compris pourquoi l'on appelle, en INormandie, les gens de Villedieu-les-Poêles des « sourdins o .
Trois catégories d'ouvriers forment ordinairement le personnel du service du dehors : ce sont les monteurs et mécaniciens, les chauffeurs, les voiliers et gréeurs; mais il esta remarquer qu'ils ne sont pas toujours seuls à assurer ce service, qu'ils n'en ont pas la propriété exclusive, et que, selon les besoins, sur la demande des chefs de travaux, les différentes spécialités des ateliers d'ajustage, de chaudronnerie et de modelage sont appelées à fournir leur concours.
Comme nous l'avons fait pour les mines de houille et pour la mélallurgie, après avoir analysé de la sorte en ses éléments, en ses unités, l'armée ouvrière, recomposons-la, réorganisonsla maintenant en la replaçant dans ses cadres d*officiers et de sous-officiers. Si, en effet, cette foule est une armée, c'est parce qu'elle esl organisée, et si elle est organisée, c'est parce qu'elle est hiérarchisée, autrement dit parce qu'elle a des cadres. A la léte des ateliers M... (et sans parler ni du directeur général qui de Paris donne l'impulsion à toutes les entreprises de la Société, à ses établissements du Midi comme à ceux du Nord-Ouest, ni du directeur particulier à X..., qui est préposé aux établissements du Nord-Ouest dans leur
€nseml)le, ateliers et chantiers), à la tête des ateliers M... est un ingénieur en chef, qui commande aux trois services cor- Tespondant à la division logique ou naturelle du travail : service des études, service des ateliers, et service du dehors. Chacun de ces trois services est du reste aux ordres immédiats d'un ingénieur. De plus, au bureau des études, Tingénieurest assisté de trois sous-ingénieurs entre lesquels le travail se divise également par spécialités : machines marines, machines de terre, chaudières. L'ingénieur des ateliers est de même assisté de deux sous-ingénieurs : l'un pour les ateliers de fabrication, l'autre pour les ateliers de construction. Le service du dehors est confié, outre son ingénieur, à trois sousingénieurs,
Au second degré, — cadre des sous-officiers, — chaque atelier est dirigé par un chef d'atelier; le service du dehors, par un chef des travaux. Au-dessous des chefs d'atelier, et pour chaque catégorie d'ouvriers, des contremaîtres : ainsi, à la forge, un contremaître; à la fonderie de fer, un contremaître pour le moulage en terre, un contremaître pour le moulage en sable; à la fonderie de cuivre, un contremaître que surveille le chef d'atelier de la fonderie de fer; un chef d'atelier ou contremaître, au modelage. A l'ajustage, deux chefs d'ateliers; l'un pour l'ajustage à la main, l'autre pour l'ajustage à l'outil. Le chef d'atelier de l'ajustage à la main est le chef de quatre contremaîtres; celui de l'ajustage à l'outil, de trois contremaîtres, ou de quatre, avec le contremaître de l'atelier à' outillage. Il n'est pas jusqu'à la partie à d'autres égards « inorganisée »» du travail, jusqu'à la moins organisée des catégories d'ouvriers, les manœuvres, qui n'ait ici un chef pour le service général de l'atelier. La chaudronnerie de fer a un chef d'atelier et trois contremaîtres, la chaudronnerie de cuivre un contremaître ou chef d'atelier. Le service de l'extérieur adjoint à son chef des travaux deux
sous-chefs et quatre contremaîtres. Ce sont, on le voit, des cadres très serrés et très forts ; d'autant plus forts et d'autant plus serrés que, par suite de circonstances et pour des causes que nous avons fait connaître, l'effectif ouvrier des établissements du Nord-Ouest est subitement, en trois ans, tombé de 3,900 ouvriers à 1,925, Teffectif des ateliers seuls de 1,444 à 877 : aux chantiers de G..., où l'organisation est pareille, il en va tout pareillement (2,419 ouvriers en 1900, 1,048^ en 1903). Si la crise, comme il faut le craindre, se prolongeait ou s'aggravait, les cadres eux-mêmes s'en ressentiraient; et déjà ils s'en ressentent, comme le prouve la lamentable histoire de ce vieux contremaître, ramené par nécessité et la mort dans l'àme, pour qu'il puisse finir là, au rang de simple ouvrier.
Comme dans la métallurgie, il semble qu'il n'y ait pas, dans la construction mécanique, de répartition des ouvriers par âge calculée et délibérée, « mais seulement cette répartition naturelle et automatique que le temps opère lui-même» ; que, comme dans la métallurgie, o chaque ouvrier y demeure, tant qu'il le veut ou qu'il le peut, sans sortir de sa catégorie ou spécialité » ; que, comme dans la métallurgie, on trouve par conséquent, en toutes les catégories ou spécialités de la construction mécanique, des ouvriers de tous les âges; que, comme dans la métallurgie, il n'existe, ni au commencement ni vers la fin de la vie de l'ouvrier, de ces grandes couches de jeunes gens, d'une part, et de vieilles gens, de Tautre, occupés, à raison de leur âge, à telle ou telle besogne ; que, comme dans la métallurgie, les jeunes gens employés dans la con3-
LA CONSTRUCTION MÉCANIQLE 331
truction mécanique le sont, à peu près indifféremment, un peu partout; et que, comme dans la métallurgie, où Ton ne connaît guère d'exception que pour les Iraîneurs de barres au puddlage, les leveurs de porte, et quelques traceurs ou apprentis-ajusteurs, dans la construction mécanique, il n'y a guère d'exception que pour les chauffeurs de clous, les pilon* niers, les aides-cioutiers et quelques teneurs de tas. Comme la métallurgie, la construction mécanique, en général, a localise ses ouvriers dans l'espace » , — c'est-à-dire dans les différents ateliers; — a mais non dans le temps » , — c'est-àdire non pas selon les différents âges ; — elle les spécialise dès la sortie de l'apprentissage, jusqu'à la sortie de l'usine, — c'est-à-dire souvent jusqu'à la sortie de la vie; — mais par rapport à la profession, non par rapport au temps, — c'est-àdire encore par métiers et non par âge : dans la construction mécanique comme dans la métallurgie, les spécialités ou catégories du travail « sont vraiment des métiers où l'on entre jeune, où l'on vit et où l'on vieillit « .
Il en est ainsi aux chantiers de G... et aux ateliers M... Aux chantiers, les ouvriers menuisiers s'étagent de 18 à 63 ans. Le plus jeune des chaudronniers en fer a 20 ans ; le plus âgé en a 55; leurs aides ont de 17 à 60 ans. Le plus âgé des chaudronniers en cuivre a 59 ans, le plus jeune, 21 ; leurs aides, respectivement, 60 ans et 17. Les forgerons vont de 18 à 58 ans; leurs aides de 17 à 65. Parmi les charpentiers, le plus jeune a 22 ans, le plus âgé 69; 69 ans aussi, le plus âgé de leurs aides, et 16 ans le plus jeune. Les ouvriers gréeurs ont, le plus jeune 49 ans, le plus âgé 69; les riveurs, le plus âgé 59, le plus jeune 23 ans. Mais voici la série des jeunes : teneurs de tas, dont le plus âgé n'a que 32 ans, les autres descendant jusqu'à 16; chauffeurs de clous, de 14 à 18 ans; aides-ajusteurs, de 16 à 19; aides-perceurs à la main^ de 15 à 19 ans; puis tous les apprentis, cela va de soi,.
53Î * L'ORGANISATION DU THAVAIL
apprentis chaudronniers, apprenti forgeron, apprentis charpentiers, apprentis ajusteurs, apprentis peintres, allant de
14 à 17 ans. Il est vrai que cetle série est brève et que tout de suite le mélange reprend : vieux et jeunes ensemble, hommes de tout âge dans la même catégorie : chanfreineurs, <le 33 à 65 ans; ajusteurs, de 20 à 57 ans; électriciens, de 26 à 35 (la spécialité est relativement nouvelle) ; tourneurs sur métaux, de 17 à 52 ans, taraudeurs, de 35à 59 ans, meuleurs, de 32 à 59, enrouleurs de tôles, de 25 à 51, épauleurs, de 28 à 59, cisailleurs et poinçonneurs, de 25 à 58, avec leurs aides, de 24 à 54; perceurs et fraiseurs à la machine, de 27 À 63, avec leurs aides, de 15 à 64; perceurs à la main, de 25 à 68 ans, avec leurs aides, tous des jeunes gens (mais •quelle part au hasard ?) ; maçons et aides-maçons, de 38 à 58 ans; peintres, de 19 à 57; chauffeurs et conducteurs de treuils, grues et mats de charge, de 19 à 49 ans; distributeurs, enfin, dans les magasins, mi-employés, mi-ouvriers, de 32 à 70 ans.
Aux ateliers, constatations identiques. Pour s'en tenir aux catégories les plus nombreuses, les modeleurs ont de 18 à ^7 ans; les mouleurs de la fonderie de fer, de 17 à 67 ans; ceux de la fonderie de cuivre, de 16 à 64 ans; les ébarbeurs •des deux fonderies ont de 21 à 58 ans; les chaudronniers (chaudronnerie de fer), de 19 à 65; les chanfreineurs, de 35 à 72; les perceurs, de 26 à 69; les riveurs, de 25 à 50. A la chaudronnerie de cuivre, les chaudronniers ont de 25 à 66 ans; leurs aides, de 17 à 68 ans. Il y a des forgerons de
15 et 20 ans, mais, par compensation, il y en a aussi de 58 et de 60; des frappeurs de 19 ans et des frappeurs de 65 ou même de 70 ans; un tourneur de 18 ans, et un de 79 ans (qui parait être le doyen des ateliers et des chantiers). Les mortai- «eurs vont de 25 à 63 ans; les aléseurs, de 35 à 71 ; les rabo- ■teurs, de 21 à 73; les fraiseurs, de 17 à 51 ; les taraudeurs,
de 19 à 47; les façonneurs, de 36 à 72; les perceurs, de 17 à 74. Le plus jeune des ajusteurs a 18 ans; les plus âgés, 68 et 72 ans; le plus jeune des chauffeurs, 21 ans ; le plus^ âgé, 63 ans.
Ce que j'ai dit des manœuvres dans la métallurgie, — à savoir que cette spécialité la moins spéciale de toutes, cette profession la moins profession de toutes, y devenait pourtant un métier, dont Ton vivait toute la vie, où Ton entrait jeune et d'où Ton ne sortait plus, — on serait fondé à le dire encore des manœuvres dans la construction mécanique. Certains^ d'entre eux ont 24, 23, 22 ans, 20 ans même; mais certains, ont 64, 66, et même 76 ou 77 ans. — En marquant par dizaines d'années les degrés, les échelons de Tàge, pour les principales catégories d'ouvriers, on noterait, par exemple,^ qu'un seul menuisier des chantiers a dépassé la soixantaine;. 5, la cinquantaine; 9, la quarantaine; 10, la trentaine; que 8 ont plus de 20 ans, et que 5 n'ont pas encore 20 ans. Chez les charpentiers, 6 ouvriers ont dépassé 60 ans; 17, la cinquantaine; 19, la quarantaine ; 49, la trentaine; et 33 ont de 20 à 30 ans.
Autre exemple, aux ateliers : des mouleurs de la fonderie de fer, 8 ont plus de 60 ans; 8 ont 50 ans ou plus de 50 ans ; 15 ont passé la quarantaine; 3 seulement ont de 30 à 40; 6 y de 20 à 30 ans; 5 n'ont pas encore 20 ans. 2 mouleurs de la fonderie de cuivre ont plus que la soixantaine; 2, plus que la cinquantaine ; 5, la quarantaine; 1 1, la trentaine ; 3 ont une vingtaine d'années; 5, au-dessous de 20 ans.
Il serait facile, mais peu utile, de multiplier ces exemples,^ s'il n'y a pour ainsi dire pas d'autre conclusion à en tirer que cette conclusion attendue et banale, que c'est dans la force de l'âge, entre 30 et 50 ans, que la proportion est la plus, forte : en deçà, il y a déjeunes ouvriers qui se forment; au delà, de vieux ouvriers qui résistent. Dans quelques-unes de
ces catégories ou spécialités, ils résistent bien ; à la charpente, au moulage de la fonderie de fer... etc. Le Recensement des indusiries et professions donne, pour la France entière, sous la rubrique : « Chaudronnerie, fonderie et construction mécanique » , les chiffres suivants, auxquels les nôtres peuvent être comparés, autant que des statistiques sont comparables :