PROPORTION POUR 100 DES OUVRIERS PAR AGE
Moins 18-24 25-34 35- U 45-54 55-64 Au-destus Industries de 18 ans. ans. ans. ans. ans. ans. de 65 ans.
Verrerie 21,36 17,21 22,62 18,31 12,18 6,25 2,07
Miroiterie, émail-
lerie . 9,73 16,82 28,12 23,22 14,40 6,06 1,65
Ensemble des terres
et pierres au feu. 14,18 16,6124,97 19,66 14,04 7,71 2,83
En toutes lettres, suivant l'Office du travail et pour toute la France, la proportion des ouvriers au-dessus de quarantecinq ans serait sensiblement plus forte qu'elle ne nous a paru à l'inspection de la seule usine L... ; et, si ce n'est pas de quoi triompher, ni rejeter comme faux ou mauvais l'exemple de cette usine, c'est au moins de quoi réfléchir et inviter à la prudence. Mais il n'y a nulle imprudence à maintenir et à soutenir, — l'Office du travail lui-même nous y engage, — que les ouvriers vieillissent très vite dans la verrerie et n'y vieillissent pas beaucoup ; un peu plus que dans les mines (6,24 pour 100, contre 6,11 pour 100, de 55 à 64 ans ; 2,07 contre 1,51 pour 100, au-dessus de 65 ans) ; un peu moins que dans la construction mécanique (respectivement 6,67 et 2,25 pour 100) ; moins que dans la métallurgie (7,93^ et 2,62 pour 100). Ici encore, le feu est probablement le coupable; l'action au feu, plus meurtrière, au témoignage des chiffres, qu'elle ne l'est même dans la métallurgie et dans la construction mécanique, parce qu'elle s'y complique, pour la plupart des ouvriers, d'un effort bref, mais répété, dont l'incessante répétition tourne sans doute, à la longue, en une lente consomption.
C'est ce que M. Bontemps semble n'avoir pas voulu admettre : »< H est, dit-il, un autre préjugé assez générale-
ment répandu, relatif à Tinsalubrité de la profession de verrier. On croit que ces ouvriers, exposés à une g^rande chaleur, et ayant souvent et longtemps les yeux fixés sur le four incandescent, sur le verre en fusion, meurent jeunes et deviennent aveugles : cela est tout à fait inexact. La salubrité des ateliers est incontestable, Tair y est constamment renouvelé par le fait de la combustion et du tirage. Les vapeurs sulfureuses ou arsenicales qui pourraient provenir de la houille ou de la composition du verre sont emportées par le courant. Resterait donc le rayonnement du calorique comme cause délétère et que ne peuvent supporter les personnes qui viennent accidentellement dans une verrerie, mais auquel les verriers et autres personnes employées dans Tusiue s'habituent aisément, et qui n'entraine jamais d'état morbide. Les verriers transpirent beaucoup, mais, comme ils travaillent au milieu d'un air constamment en mouvement, ils ne souffrent pas comme les moissonneurs exposés au soleil par une journée calme. Je n'ai jamais appris qu'un verrier près du four soit tombé anéanti parla chaleur ainsi que cela arrive à ceux-ci. » Aussi ne Ta-t-on jamais prétendu et n'a-t-on jamais parlé d'un « coup de feu » comme d'un a coup de foudre » ou d'un « coup de soleil » . Puis le Guide du Verrier reprend : » La chaleur du four agit seulement d'une manière sensible sur quelques ouvriers ayant une peau plus délicate, et dont le nez et la joue qui se présentent au feu sont légèrement excoriés et rouges, mais la santé n'en est nullement altérée; et je puis attester que non seulement il n'y a aucune maladie qui soit spéciale aux verriers..., mais ils jouissent généralement d'une bonne santé. J'en ai connu un grand nombre ayant exercé leur état jusque dans un âge avancé, un grand nombre qui n'avaient cessé de souffler que parce qu'ils s'étaient acquis parleurs économies la faculté du repos; et, dans ma longue carrière de verrier, je n'ai connu qu'un souffleur
devenu aveugle dans sa vieillesse par suite d'une cataracte. » A ces considérations optimistes, les chiffres indifférents ont déjà répondu : 6,11 pour 100 au-dessus de 55 ans; 2,07 pour 100 au-dessus de 65 ans, pour Tensemble en France des industries du verre; à Tusine L..., 19 ouvriers sur 862 au-dessus de 45 ans. Et ils peuvent répondre encore : à Tusine L..., aux Verreries de Saint-Denis, 32 ouvriers ont dix ans de services; 36, quinze ans; 56, vingt ans; 10, trente ans; soit 134 en tout sur 862, soit un huitième environ du personnel ouvrier; et c'est-à-dire que les sept huitièmes de ce personnel sont à Tusine depuis moins de dix ans. Je veux bien qu'ils ne meurent pas tous, heureusement, et même qu'ils ne soient pas tous frappés, les vieux ouvriers, audessus de quarante-cinq ans d'âge et de dix ans de services ; mais ils ne demeurent pas, ils ne se fixent pas, ils ne s'enracinent pas, pour des causes multiples. Nous avons distingué, dans le travail du verre, six catégories professionnelles, mais il y a des spécialités de spécialités : il y a souffleur et souffleur. Les souffleurs de verre à vitres ne sauraient pas faire les bouteilles ; ceux qui font les bouteilles s'acquitteraient assez mal du soufflage des cristaux. « Il résulte de ces spécialités mêmes, du nombre limité des verreries de chaque espèce, et de l'éloignement de ces verreries les unes des autres, que les verriers sont une classe d'ouvriers essentiellement nomades ; ils ne se disent pas Lorrains, ou Flamands, ou Provençaux; car, s'ils sont nés dans le département de la Meurthe, ils l'auront peut-être quitté dans la première enfance pour aller avec leur famille dans le département du Nord, où ils ne seront peut-être restés que peu d'années, pour aller ensuite à Givors ou à Rive-de-Gier. »
Le mal Q'a fait que s'aggraver par la concurrence : concurrence des patrons entre eux, depuis que les usines se sont multipliées ; et concurrence des ouvriers eux-mêmes, depuis
que la caste s'est ouverte ; depuis qu'est abandonnée l'ancienne loi du métier par laquelle il était interdit aux verriers de faire des apprentis qui ne fussent pas de leur sang : depuis qu'aux ouvriers de race, à l'aristocratie verrière, se sont mêlés des corniaux^ — c'est ainsi que l'on nomme ou que l'on nommait ceux des verriers qui ne sont pas du sang (1). Depuis lors, comme toujours et plus que jamais, d'un établissement à l'autre, et du Nord à la Loire, une forte portion de la population ouvrière des verreries roule, «justifiant du reste assez généralement le proverbe, que pierre qui roule n'amasse pas mousse; et, quoique les salaires des verriers soient presque tous très élevés, ce n'est pas la majorité des verriers qui pourvoit par l'épargne au repos des vieux jours » ; — de ces vieux jours sitôt venus.
Au résumé, dans la verrerie comme dans la métallurgie et dans la construction mécanique, c'est une circonstance du travail, l'action au feu, qui rend ce travail pénible, plus que sa durée ou son intensité. Et la peine augmente, quand, pour une cause ou pour une autre, — chaleur solaire ou chaleur du foyer, — la chaleur augmente. Des Verreries de Saint- Denis, on remarque : a Le travail n'est pénible pour les ouvriers travaillant le verre que l'été, en raison de là chaleur à supporter. » Faisons une petite correction et disons : « Le travail n'est pénible que pour les ouvriers travaillant le verre, surtout l'été. . . » Dans les autres ateliers, taillerie, coupage, etc., où l'on ne travaille pas à la gueule béante du four, le travail n'a rien de particulièrement dur. Je sais bien qu'aux halles
(1) G. BoKTEMPS, Guide du Verrier^ p. 177-179.
de fusion elles-mêmes, la ventilation est excellente, et même abondante; et qu'il faut qu'elle le soit, que c'est comme une condition du bon fonctionnement de l'industrie; mais, précisément, peut-être l'est-elle un peu trop, et y a-t-il dans cette abondance, malgré tous les écrans qui servent à la modérer et à la régler, un nouveau danger pour les hommes placés au centre du tourbillon que forment en se rencontrant le violent courant d'air chaud qui souffle du brasier et le violent courant d'air froid qui souffle du dehors. De là beaucoup de précautions à prendre, que sans doute tous les ouvriers ne prennent pas : aussi bien, quoi de plus difficile que de faire prendre aux ouvriers les précautions les plus simples?
Pour les ouvriers travaillant le verre, — ouvreurs, souffleurs, cueilleurs et gamins, — la journée est de dix heures, avec deux repos : un grand, d'une heure, entre onze heures et midi; un petit, d'un quart d'heure, de trois heures à trois heures un quart. Pour les autres services, la journée est de dix heures un quart; plus longue d'un quart d'heure, comme, dans les mines, elle est plus longue pour le herscheur que pour l'ouvrier à veine, et par le même motif, qui est que leur travail est subordonné, dépendant, en fonction de la production, laquelle le commande et qu'il suit. Aux halles de fusion, le travail est continu, à deux équipes, qui font alternativement une semaine de jour et une semaine de nuit : les autres ateliers ne travaillent que de jour.
Jadis les ouvriers verriers des halles de fusion fournissaient en deux fois leur journée, qui était également de dix heures : ils travaillaient cinq heures, puis se reposaient sept heures, puis reprenaient de nouveau le travail pour cinq heures, de sorte que les vingt-quatre heures se trouvaient ainsi partagées : cinq, sept, cinq, sept. Maintenant, depuis la loi du 30 mars 1900, l'inspection du travail oblige à couper : dix et quatorze, à faire consécutivement les dix heures de la journée; et cela
570 l/ORGANISATION DU TRAVAIL
contrairement au vœu, malgré les protestations des ouvriers, qui ne le désiraient pas, qui ne le demandaient pas; — ce qui -accuse encore un péché du législateur et peut-être son plus gros péché en matière sociale et ouvrière, qui est de légiférer trop théoriquement, par des lois trop générales, de prétendre, en dépit du bon sens et contre la nature des choses, ramener à une unité irréalisable tant de diversité et de complexité, de créer des obligations positives sans tenir assez de compte des obligations plus positives encore que Tinduslrie elle-même impose à Tindustriel, et le travail au travailleur : Terreur justement, et le péché, quand Tacte législatif la consolide en quelque façon et la consacre, de dire : l'industrie ou le travail, et non « les industries »> et u les travaux » , qu'il faudrait dire, car ce sont des questions qu'il faudrait ne jamais traiter qu'au pluriel, en y mettant autant de nuances, en y distinguant autant de cas qu'il y a d'industries différentes et de travaux différents dans chaque industrie. La question ouvrière est une question d'espèces.
Que si d'ailleurs, étant une question d'espèces, — alors que la loi est de son essence une abstraction, — étant multiple et multiforme, — alors que la loi est uRiforme et une, — il s'élève entre la question ouvrière et sa solution par la loi comme une antinomie foncière et radicale, comme une contradiction dans les termes qui rend cette solution impossible; ou si peut-être une telle contradiction ne serait pas inconciliable, en tâchant de donner a la loi plus de souplesse et plus de facilité d'adaptation aux espèces changeantes de la question ouvrière ; mais si, malheureusement, ceux-là qui réclament avec le plus d'énergie et de certitude, en tout domaine et à tout propos, l'intervention législative sont les premiers et les mêmes qui en faussent les effets et qui la compromettent par leur manie puérilement pseudo-scientifique de systématiser à outrance : ce n'est point ici le lieu d'en discuter, et je
me hâte de refermer tout de suite une parenthèse que je n'aurais pas dû ouvrir. Je veux constater seulement une fois de plus, pour n'en pas laisser échapper une occasion lorsque les faits nous l'offrent, combien il est malaisé, d'une part, de légiférer sur les questions ouvrières, à cause de la rigidité de la loi; d'autre part, d'assouplir la loi comme il conviendrait; et cependant combien il serait périlleux en certains cas de ne pas le faire, si ne pas le faire était fatalement ne rien faire : ce qui revient à confesser bonnement que c'est un métier bien difficile que le métier de législateur et que c'est une médecine redoutable que la médecine sociale; que, pour le législateur comme pour le médecin, c'est déjà faire du bien que de ne pas faire du mal et de se contenter d'aider, celui-ci la nature, et celui-là la société; mais que le plus sur moyen de ne pas faire du mal, d'aider et de ne pas nuire, est encore de savoir et de voir autant qu'on le peut ce que l'on fait.
Les salaires, aux Verreries de Saint-Denis, atteignent, par catégories ou spécialités, les moyennes suivantes :