PAR JOUR PAR QUINZAINB
fr. c. fr. c. francs.
Journaliers, Magasiniers, Batteurs, 1 ^
Cardes, Parqueteurs. )
Surveillants et Régleurs 5 » 60
Ouvrières étirageuses 3 » 36
Banc-brocbeuses. Gros, Intermédiaire et / « a o pï- o/? a iie- ^. • o » a o 7«> oD a 45
Fm. I
/ Fileurs 6 50 à 7 40 78 à 88
Renvideurs < Rattacheurs 3 50 à 4 « 42 à 48
( Bâcleurs 1 75 à 2 » 21 à 24
Soigneuses de continus 3 25 à 3 40 39 à 40
Dévideuses^ Moulineuses, Bobineuses .... 3 » 36
48t L'ORGANISATION DU TRAVAIL
Il faut remarquer que la plus grande partie des ouvriers ou ouvrières attachés au « soin », à la surveillance des machines, — le mot tt machines » signifiant ici, au sens large, la machine-outil, le métier, — est payée aux pièces, suivant les conditions et tarifs établis, au moyen de compteurs mécaniques qui mesurent la quantité de travail ou de matière fabriquée. On ne saurait trop souhaiter de voir se répandre Tusage du compteur mécanique servant à mesurer l'ouvrage et à déterminer rigoureusement le salaire, car la loi du 7 mars 1850, par laquelle on a voulu y pourvoir, est très imparfaite et insuffisante : les contestations sont fréquentes, irritantes, difficiles à trancher ; et l'écho en parvenait tout récemment encore à la Commission d'enquête sur l'industrie textile nommée par la Chambre des députés. Si l'on ne doit pas, sans examen, admettre ces réclamations comme bien fondées, on ne doit pas non plus les rejeter par indignation : le meilleur moyen de les juger, c'est de les rendre impossibles ; et il n'est sans doute pas d'arbitre qui vaille pour cela le compteur mécanique.
405 ouvriers et ouvrières à l'usine A, 447 à l'usine B, il s'en manque de peu que nous touchions les 500, et c'est réellement la grande industrie textile. Non pas qu'il n'y en ait point une plus grande. D'après les statistiques de l'Office du travail, deux filatures, dans le département du Nord, occuperaient de 500 à 1.000, et deux encore de 1.000 à 2.000 ouvriers et employés. Mais, en revanche, seize en occupant seulement de 200 à 500, quinze de 100 à 200, dix pas plus de 100, la moyenne demeure entre 100 et 200. — D'une
LE COTON 43a
manière générale, pourtant, on peut dire que la moyenne industrie du Nord est la g^rande industrie des Vosges.
Dans la région vosgienne, l'industrie textile du coton se divise en trois branches ou se compose de trois branches : la filature,, le tissage, et le finissage, consistant dans le blanchiment, la teinture, l'impression, les apprêts divers. Mais le finissage n'est pratiqué, — ainsi d'ailleurs que dans le Nord, — qu'en de très vastes établissements, au nombre de deux ou trois pour toute la région ; c'est moins une branche d'industrie qu'une industrie spéciale ; et nous le laisserons donc à part, pour ne retenir que ce qui regarde expressément la filature et le tissage.
Ces deux dernières branches d'industrie sont le plus souvent séparées ; toutefois, il y a tendance à les réunir, et cette tendance s'affirme de plus en plus. Dans ce cas, chacune d'elles, filature d'un côté, tissage de l'autre, constitue, dans la même usine, un atelier distinct. Certaines conditions sont communes à la filature et au tissage, d'autres sont particulières à celui-ci ou à celle-là.
A proprement parler, filature ou tissage, l'usine tout entière ne forme qu'un seul atelier. Cependant, si par « atelier» divers » on entend a phases diverses » du travail industriel, on discerne :
aj Dans la filature : T la préparation^ comprenant partout (et dans les Vosges comme dans le Nord ou en Normandie) le mélange et le battage des cotons, le cardage, le peignage (pour les cotons à longue soie), l'étirage sans torsion, l'étirage avec torsion ou banc-brocheuse ; 2* \e filage^ qui s'opère soit sur des métiers renvideurs ou self aciing^ soit sur des métiers continus ou à anneau ;
bj Dans le tissage : 1* la préparaiiouy comprenant le bobi* nage, l'ourdissage et l'encollage (ouparage) des chaînes; â^'le ^ tissage, la fabrication de la toile.
sa
Préparation d'un côté, filage ou tissage de l'autre, voilà bien, si Ton veut, deux ateliers distincts, mais logés matériellement en un seul ; voilà plutôt deux opérations distinctes, en un seul atelier, eu une seule salle fort spacieuse, surtout pour les usines à rez-de-chaussée unique, lesquelles sont, dans les Vosges, le type couramment adopté.
Les catégories ou spécialités d'ouvriers et ouvrières sont, dans les Vosges, comme dans le Nord et partout :
Filature.
Préparation. — Au battage : des soigneurs de batteurs, — hommes ;
Au cardage : des soigneurs et des aiguiseurs de cardes, — hommes ;
A rétirage (avec ou sans torsion) : des soigneuses d'étirage, des banc-brocheuses, des bobineuses, — femmes;
Au filage : sur le self acling^ des fileurs, des rattacheurs, des bobineurs, — hommes ;
Sur le métier continu : des soigneurs ou soigneuses de continu, — hommes ou femmes, mais, à l'habitude, femmes.
Tissage.
A la préparation : des bobineuses, des ourdisseuses, des encoUeurs avec aides-encolleurs, — hommes et femmes ;
Au tissage proprement dit : le tisserand ou la tisserande, — indifféremment homme ou femme.
Gomme partout encore, s'y joignent les ouvriers ou équipes accessoires, soit pour la filature, soit pour le tissage ; manœuvres employés aux différentes manutentions d'avant et d'après le travail : à « l'amenée » au lieu voulu des balles de coton, des caisses de filés, des pièces de tissu, à la distribution
de la chaîne ou de la trame, à la réception et à Texamen des produits fabriqués, au pliage des pièces dans les tissages, à Fencaissage des filés dans les filatures. Joignons-y enfin les chauffeurs, machinistes, électriciens, graisseurs, le portier et le gardien de nuit, les ouvriers forgerons et mécaniciens d'un petit atelier de réparations annexé à Tusine, en tout un dixième à peu près, — ou un peu moins, — de l'effectif total. Le personnel dirigeant, dans les Vosges comme dans le Nord, même pour une assez grosse usine, est des plus restreints, et pourquoi ne le serait^il pas? La direction d'une filature de coton consiste principalement dans l'emploi judicieux, dans l'exploitation intensive d'une machine compliquée, mais dont le type est fixé ; dans l'application minutieuse de règles bien connues de tous les praticiens, et non dans une sorte d'initiative quotidienne poursuivant sans cesse des changements et des perfectionnements de quelque importance. Cette machine, chef-d'œuvre de précision, — et l'on serait tenté de dire d'intelligence, — a été imaginée et construite par un habile ingénieur chez un grand constructeur d'Alsace ou d'Angleterre. One fois construite et montée, un manœuvre, le premier venu, ou presque, suffit à la faire marcher. Pour le tissage, le caractère mécanique et rigide de l'industrie est moins accusé que pour la filature. Il y a matière à plus d'initiative, mais à une initiative qui s'exercera de préférence à varier les tissus entrepris, à créer des modèles et trouver des dessins nouveaux. Dans les Vosges (1), la plupart des tissages se bornent à la fabrication des genres les plus simples ; et par conséquent aussi le personnel dirigeant peut se restreindre, en dehors du patron ou, dans les sociétés anonymes, du gérant, qui se réservent le contrôle général de
(i) C'est un devoir pour moi de remercier, entre autres personnes qui se sont mises avec tant d'obligeance à ma disposition, M. Léon Gautier, député des Vosges et manufacturier à Golbey, dont les notes m'ont été du plus grand secours.
Tusine et sa gestion commerciale, à un c/irec/eur pour la partie technique et mécanique, assisté, s'il est nécessaire, d'un sous-directeur ; un ou plusieurs contremaîtres de préparation; un ou plusieurs contremaîtres de filage (ou de tissage) , avec quelques surveillants, qui doublent en quelque sorte les contremaîtres, et qui ont pour rôle de veiller à ce qu'aucune machine ne chôme sans motif, d'activer le travail, d'empêcher les flâneries d'un personnel ouvrier composé souvent de gamins et dé fillettes.
Du reste, ce n'est pas seulement par leur organisation technique, mais bien par l'organisation du travail, par la distribution de la liiain-d'œuvre, que toutes les fabriques de la région vosgienne se ressemblent. Le nombre des ouvriers est le même, à quelques unités près, pour des usines de même importance, et, pour des usines d'importance variable, il est à peu près proportionnel au nombre de broches dans les filatures, au nombre de métiers dans les tissages : environ 6 ouvriers par 1.000 broches, et 60 ouvriers par 100 métiers. Ainsi une filature de 36.500 broches emploie, contremaîtres et surveillants compris, 220 personnes. Elle pourrait alimenter de 900 à 1.000 métiers, travaillant dans les genres moyens de tissus qu'on fait dans les Vosges (calicot, shirting, cretonne). Le tissage où seraient réunis ces mille métiers occuperait de 500 à 600 ouvriers environ.
Au point dé vue de Tâge, les 110 ouvriers et ouvrières de l'usine C se répartissent ou se groupent ainsi (1) :
Hommes. Femme».
De 13 à 18 ans
De 18 ù 50 ans
Au-dessus de 50 ans. . .
(1) Pour celte usine^ M. Léon Gautier a bien voulu dresser, ann^e par anoëe, le tableau dé l'âge des ouvriers et ouvrières. Je croîs inutile de le donner tout tu
Les manufactures des Vosges étant, comme celles du Nord et de la Normandie, des ateliers mixtes, et la durée de la journée de travail dans ces ateliers étant par la loi uniformément fixée à dix heures, la durée en est ici de dix heures, comme partout en France depuis l'application de la loi du 30 mars 1900. Elle n'est coupée que par un seul repos vers midi, pour le déjeuner; repos dont la durée varie suivant les besoins des établissements, les coutumes locales, les convenances des ouvriers, le plus ou moins d'éloignement de leurs demeures, mais peut, en général, être estimée à une heure et demie, par exemple de onze heures et demie à une heure ou de onze heures trois quarts à une heure et quart. Avant que la loi eût imposé le régime de dix heures, quand la journée était ordinairement de onze ou douze heures, il y avait, dans beaucoup d'usines, vers huit heures du matin, un arrêt de 15 à 20 minutes, arrêt complet (machines arrêtées) pour permettre aux ouvriers de prendre leur petit déjeuner, ce que les mineurs nomment « faire briquet » . La réduction légale à dix heures sans exception ni dérogation a eu pour conséquence d'amener, dans presque tous les établissements, la suppression de ce premier arrêt. Ce n'est d'ailleurs pas le seul changement que la législation ait produit dans l'organisation et la marche de l'industrie textile, laquelle est, par excellence et comme par définition, une industrie à ateliers mixtes. Il y a quelques années, le travail de nuit, s'il n'était jamais usité dans les tissages, était au contraire assez répandu dans les filatures. On y employait alors deux équipes, de composition semblable, Tune de jour, l'autre de nuit, et qui se relayaient alternati-
long, me contentant de faire observer que deux jeunes garçons seulement commencent à travailler à treize ans, âge légal; aucune fillette. De même, au-dessus de cinquante ans, il reste à la fabrique un homme de cinquante-deux ans, un de cinquante-trois^ un de cinquante-cinq, un de cinquante-neuf, un de soixantequatre ; aucune femme. II n'y a du reste pas de conclusion bien directe et bien sûre à tiper de cette circonstance, due en grande partie au hasard.
vement par quinzaine. Sur ce point, la première conséquence de la loi du 30 mars 1900 a été de faire totalement disparaître le travail de nuit, et de faire, par là même, dissoudre les équipes de nuit : il est permis de penser que tout n'en est pas mauvais, et d'autant moins mauvais que cette double suppression a amené, à son tour, Tinstallation de nouvelles broches destinées à compenser, par leur production, la demi-inaction de celles qui cessaient de tourner la nuit.
Quant à la peine du travail, la réponse est toujours pareille. Ni dans la filature, ni dans le tissag^e, cette peine n'est particulièrement dure (1). S'il y a fatig^ue, et il y en a partout où il y a travail, elle vient du caractère fastidieux et machinal de l'ouvrage, beaucoup plus que de la dépense musculaire qu'il exige. C'est le sort commun, non seulement de toute industrie textile, mais de toute industrie quelle qu'elle soit, depuis que la machine est souveraine et conduit l'ouvrier. Car il m'est arrivé de dire et de répéter qu'avec elle, l'ouvrier n'est plus, ou qu'il est moins, un producteur qu'un conducteur de force, mais ce n'était pas encore assez dire ; en même temps qu'il conduit la force, en même temps il est conduit par elle ; et elle se fait payer par lui le service qu'elle lui rend, en substituant une fatigue à une autre et la monotonie du geste à l'énergie de l'effort; de lui à elle, et d'elle à lui, il y a échange et remplacement; et il la fait chaque jour un peu plus homme, mais elle le fait chaque jour un peu plus machine. Même à effort égal, — et l'effort est moindre, — dix heures pèsent cependant moins que douze, et les ouvriers le constatent et s'en félicitent, avec une pointe de malice : « Maintenant, disait un ouvrier après l'application
(i) Les fileurs et les rattacheurs des métiers self acting, astreints à suivre le continuel mouvement de va-et-vient du chariot, sont peut-être ceux qui ont à fournir la plus grande somme d'efforts physiques; mais c'est, parait-il, affaire d'entraînement, et d'entraînement assez facile. Notons aussi, d'une part, que ces ouvriers sont les plus robustes ; d'autre part, qu'ils sont les mieux payén
de la loi, nous voici comme des employés de préfecture ! » En outre, le repos du dimanche est religieusement, ou rigoureusement observé. Tout au plus, et par mesure exceptionnelle, emploie-t-on parfois ce jour-là quelques ouvriers spéciaux à des travaux urgents de nettoyage ou de réparation, qu'on ne peut exécuter en semaine, tant que les machines marchent. Ce repos du dimanche est-il, au surplus, toujours un repos ? Les hommes vont au cabaret, et peut-être y vont-ils un peu trop ; mais, dans ce pays de grandes forêts et d'eaux courantes, ils ne négligent pas tout à fait des exercices plus sains. Ils jouent volontiers aux quilles, font de longues promenades, ramassent du bois mort pour leur foyer, pèchent à la ligne, et, qui sait? se livrent, si l'occasion les tente, à un innocent et peu destructif braconnage. Les femmes rangent le logis, soignent les bardes, bavardent entre elles. Le soir, beaucoup de filles vont danser dans les bals publics.
La peine du travail est donc la même, mais le prix du travail est un peu moins élevé, ou, si l'on préfère, un peu plus bas dans les Vosges que dans le Nord, à cause des circonstances extérieures, pour des raisons qui tiennent au milieu. Ainsi, dans les usines des Vosges, les ouvriers et ouvrières touchent par jour :
Filature.
Manœuvres, ouvriers du mélange, soimeurs / ^ ^ m^ ^ n t , , ' . , , ^ ^ ( 2 fr. 75 à 3 fr.
de batteurs, soi^jneurs de carde *
Rattacheurs de self aciïng 3 fr. 25 à 3 fr. 50
Fileurs 5 fr. » à 5 fr. 25
Soigneuses d'étirage 2 fr. 50
Banc-brocheuses 3 fr. » à 3 fr. 50
Pileuses de continu 3 fr. » à 3 f r. 25
' Les filles et garçons de treize à seize et dix-huit ans, qui n'ont pas encore de fonctions bien définies, reçoivent de
1 franc à 2 francs, suivant leur âge et le travail auquel on les occupe. Les contremaîtres ont de 150 à 180 francs par mois, quelquefois plus : c*est le salaire des fileurs, mais ils sont au mois.
Tissage.
Bobineuses 1 fr. à 2 fr.
Ourdisseuses 4 fr.
EncoUeurs 5 fr., quelquefois davantage.
Tisserands ou tisserandes. 2 fr. 50 à 4 fr. et au delà (suivant qu'ils ou qu'elles conduisent 2, 3 ou 4 métiers. Les tarifs sont toujours les mêmes pour les hommes et les femmes. Ce qui fait la différence de salaire entre eux ou entre elles, c'est le plus ou moins grand nombre de métiers conduits).
On peut compter dans Tannée 300 journées de travail, jamais moins, sauf les cas de chômage extraordinaire, provenant soit de l'ouvrier lui-même (maladies ou absences pour motifs personnels) , soit de Tentrepreneur forcé de suspendre par suite d'une situation mauvaise ou d'une crise de Tindustrie. Ces chômages de crise étaient pour ainsi dire inconnus jadis dans les Vosges. Mais, au cours des dernières années, et surtout de la dernière année 1904, les patrons, après s'être concertés, ont dû avoir recours à ce procédé extrême pour alléger les stocks considérables de marchandises fabriquées et enrayer la baisse des prix. Ils se sont alors, disons-le à leur louange, senti comme une obligation morale de venir en aide aux ouvriers qu'ils frappaient autant et plus encore peut-être qu'eux-mêmes étaient frappés, et ils ont pris l'habitude de leur verser, pour les- journées de chômage que leur imposait aux uns et aux autrèè cette espèce de fatalité économique, la moitié, et, dans certains établissements, plus de la moitié de leur salaire quotidien (1).
(1) Notes de M. Léon Gautier.
A part les manœuvres et les ouvriers du battage et du cardag^e, tous les ouvriers de la filature travaillent aux pièces, ils sont payés à la production^ c'est-à-dire au nombre de kilogammes produits, d'après un tarif établi en raison de la marche de la machine et de la nature, indiquée par le numéro de la mèche ou du fil fabriqué. Dans les Yosg^es comme dans le Nord, quelques machines sont munies de compteurs mécaniques, mais trop peu, si c'est, ainsi que nous l'avons déjà dit, le meilleur moyen de prévenir et d'éviter les discussions ou les suspicions. Dans le tissage, les ouvriers sont également payés à la production, mais il y a pour eux divers poids et mesures ; les bobineuses et les ourdisseuses ont leur salaire réglé au kilogramme, les tisserands à la longueur de la pièce produite, d'après un tarif établi en raison de la nature du tissu, et notamment, en raison du duitage^ autrement dit du nombre de duiies ou fils de trame par centimètre, qui est en efFet le principal facteur de la production sur les métiers à tisser, du moins pour les tissus unis ou à armure peu compliquée.
La paye se fait, dans les filatures des Vosges, à la quinzaine, laquelle, quand elle est une quinzaine pleine, comporte douze jours de travail effectif, mais, quant aux nécessités de la vie, est toujours une quinzaine pleine : il faut bien vivre quinze jours, ne travaillât-on que douze, ou même moins de douze. Dans les tissages, les comptes sont plus longs et plus difficiles : aussi ne les fait-on généralement que tous les mois ou toutes les quatre semaines. Mais on sait bien que c'est plus que l'ouvrier, sans avances et sans crédit, ne peut attendre, et, vers le milieu du mois, on lui donne un acompte rapidement calculé sur le travail déjà fait.
Il en est des amendes et des retenues dans les Vosges comme dans le Nord. Leurs motifs sont les mêmes : malfaçons (on a même dressé une sorte de tarif qui prévoit les cas les plus
fréquents de malfaçon) et menus désordres : retards, troubles dans le travail, gamineries. Ici encore, elles sont u assez minimes » et, sauf de rares exceptions, ne diminuent que d'une fraction peu sensible le salaire de Touvrier. Ici encore, elles sont » reversées n à une caisse de secours, ou « rendues sous une forme quelconque à la collectivité des ouvriers n ; les amendes de police intérieure, toujours, et souvent, à ce qu'on nous assure, les retenues elles-mêmes pour malfaçon.
C'est Tusage de Tindustrie, et tout le monde s'y conforme, puisqu'il n'y a pas de contrat de travail, au sens précis et juridique du mot. Le règlement de la fabrique fait loi. Quand on embauche un ouvrier, on lui montre le règlement, qui l'intéresse peu et qu'il ne regarde pas, car il le connaît déjà, comme étant à peu près le même partout, dans la même industrie et dans la même région. Ici, il est engagé définitivement, à partir du septième jour, et ne peut plus dès lors quitter l'usine, sans avoir prévenu quatre semaines à l'avance. Le même délai est obligatoire pour le patron qui veut renvoyer l'ouvrier. Ailleurs, il suffit de deux semaines, et les tribunaux s'en contentent, en particulier les prud'hommes, lorsqu'il y a litige. L'ouvrier, venu pour s'embaucher, présente ou ne présente pas son livret, presque indifféremment; de part et d'autre, on semble à présent n'y attacher que peu d'intérêt. L'apprentissage, selon l'ancienne formule, n'existe plus. Il n'y a plus d'apprentis : il y a tout de suite de jeunes ouvriers et de jeunes ouvrières, ayant, aux termes de la loi, au moins treize ans révolus, et qui gagnent en entrant : 1 franc par jour pendant les deux ou trois premières quinzaines, 1 fr. 25 après ce temps-là ; puis qui deviennent bobineurs ou se casent dans un autre poste vacant, au bout, tout au plus, de quatre à cinq mois. Le jeune ouvrier est alors ouvrier, et son salaire s'élève assez vite. Les chiffres que nous avons cités montrent
jusqu*où il peut atteindre, à quel âge il y atteint, et jusqu'à quel âge il y reste.
Telle est, quant à l'organisation du travail, à sa peine et à son prix, la condition de l'ouvrier ou de l'ouvrière des filatures et tissages de coton dans le Nord et dans les Vosges : elle n'est point autre en Normandie. Est-il besoin de faire observer qu'elle s'est améliorée depuis le commencement du siècle? Le progrès, dans l'espèce, a une mesure certaine ; c'est l'échelle des salaires, qu'il est aisé de comparer, d'autrefois à aujourd'hui, par suite, justement, de cette enquête perpétuelle ouverte dès 1801 et continuée sans interruption à travers cent ans. De ces comparaisons, dont le moindre tort est d'embrouiller les choses en entassant les chiffres, nous ne voudrions point abuser. Mais il est nécessaire de relever trois points et de marquer trois étapes. En 1801, dans une filature du Nord, d'après le rapport du préfet Dieudonné, les ouvriers se divisaient en deux classes : la première travaillait aux pièces. C'étaient des hommes faits, intelligents et laborieux, pouvant gagner par jour de 1 fr. 50 à 2 fr. 50 et même 3 francs ; quelquefois des enfants de douze à seize ans, gagnant de
0 fr. 90 à 1 fr. 10. Dans la seconde catégorie figuraient des hommes, des femmes et des enfants, moins capables, travaillant à la journée ; les salaires sont alors pour les hommes de
1 fr. 10 à 1 fr. 30, pour les enfants, de l'un et l'autre sexe, très souvent au-dessous de douze ans, de 0 fr. 30 à 0 fr. 75 (l) •
(i) Rapport de M. Dieudonné. Voyez le livre de M. Jules Houdoy, p. Î2.
En 1835, le Conseil de prud'hommes de Lille fournissait à M. Villermé des renseignements d'où il résulte que, dans les filatures de coton de la région du Nord, les hommes gagnaient de 2 fr. 50 à 3 francs; les femmes, première classe, de 1 franc à 1 fr. 75, deuxième classe, de 0 fr. 75 à 1 fr. 25 ; les enfants, de 0 fr. 50 à 0 fr. 60. Dans la région de TEst (fabrique de Mulhouse), les salaires étaient, en cette même année 1835, pour les fileurs et fileuses proprement dits, de 2 francs à 3 francs ; pour les rattacheurs (enfants des deux sexes) , de
0 fr. 50 à l franc; pour les bobineurs, de 0 fr. 35 ; pour les débourreurs, de 1 fr. 50 à 1 fr. 75 ; pour les ouvriers employés au battage, de 1 fr. 25; pour les soigneuses de cardes, les dévideuses et femmes à la journée, de 0 fr. 75 à
1 fr. 10; pour les manœuvres et journaliers, aux environs d'un franc.
Au tissage mécanique, les pareurs gagnaient de 2 fr. 50 à 3 francs; les tisserands des deux sexes, de 1 fr. 50 à 1 fr. 75, contre 1 fr. 50 ou 2 fr. 50 aux tisserands du tissage à la main ; les enfants et les femmes employés aux préparations du fil touchaient de 0 fr. 50 à 0 fr. 70, les contremaîtres, les ourdisseuses et les teinturiers, 2 francs. Non loin de là, à Sainte-Marie-aux-Mines, les gains ordinaires étaient : pour les tisserands, communément de 8 à 10 francs, 10 francs et quelques centimes par semaine, et, terme moyen, de 9 francs. Au-dessous de 7 et au-dessus de 12 francs, ce sont des exceptions. Mais, sur ces salaires, le dévidage ou bobinage de la trame était partout aux frais du tisserand, du moins du tisserand à domicile ; ce qui les réduisait de quarante sous par semaine. Une dévideuse de trame, payée par les tisserands, recevait de 4 francs à 4 fr. 50, et une dévideuse de chaîne, payée par les fabricants, de 4 à 6 francs, également par semaine. Un enfant avait depuis trente sous jusqu'à 3 francs par.semaine, quelquefois 4 francs, suivant son âge, sa force et
la nature de l'ouvrage qu'on lui confiait (1). Louis Reybaud, reprenant, vingt ans plus tard (1859), pour FAcadémie des sciences morales et politiques, l*enquête du docteur Villermé, estimait que le salaire des fileurs, qui, suivant lui, aurait été, en 1840, de 1 fr. 75, 1 fr. 80, et, pour les meilleurs ouvriers, de 2 fr. 25, était, en 1860, pour les bons fileurs, de 3 fr. 50 à 4 francs, et, par exception, 5 francs. En parcourant Touvrage de Louis Reybaud, j'ai noté, pour Lille et Roubaix, les prix de : 3 fr. 50 à 4 francs par jour (fileur d'élite) , 3 francs (fileur ordinaire) ; 1 fr. 50 à 1 fr. 75 (tissage dans les campagnes), 2 francs à 2 fr. 25 (tissage dans les faubourgs des villes) ;
1 fr. 25 à 1 fr. 50 (femmes), 0 fr. 40 à 0 fr. 75 (enfants) ; soit des salaires annuels, pour les hommes, de 600 à 1.200 francs; pour les femmes, de 375 à 450 francs, et pour les enfants, de 120 à 225 francs. Dans la région de l'Est, un bon tisseur, gagnant, en 1836, suivant Villermé, 1 fr. 50 par jour, aurait, en 1859, gagné, suivant Louis Reybaud, 2 francs ou
2 fr. 25 : la moyenne des ouvriers a formés» recevait 1 fr. 75. Mais, dans la même région, le salaire variait sensiblement d'un lieu à un autre, non seulement de la ville à la campagne, mais de la montagne à la plaine. Le même fileur mécanique et le même tisserand qui, à Saulxure, gagnaient respectivement 2 fr. 50 et 1 fr. 80, gagnaient, à Mulhouse, 3 fr. 50 et 2 fr. 25 ; mais le prix de la vie variait en proportion, et tandis qu'à Saulxure on pouvait vivre pour 0 fr. 30 ou 0 fr. 35 par jour, il fallait mettre, à Mulhouse, 0 fr. 65 ou 0 fr. 70. En Normandie, à la même date (1860), un bon fileur reçoit de 4 francs à 4 fr. 50 par jour; une femme ou une jeune fille, dans les tissages, de 1 fr. 65 à 2 fr. 75. Autour de Rouen et
, (1) Tableau de V état physique et moral des ouvriers employé» dans les manufactures de coton, de laine et de soie, ouvrage entrepris par ordre et sous les auspices de r Académie des sciences morales et politiques, par M. Villermé. Paris, 1840, t. l^ p. 39, 65, 93, etc. : /
dans le pays de Caux, rindustrie est encore, à cette date, disséminée entre 601 febricants, qui emploient 110.000 ouvriers ruraux : c'est le tissage à bras ; un ourdisseur y gagne de 2 francs à 2 fr. 50 ; une bobineuse (ou un bobineur, enfant ou vieillard) de 0 fr. 25 à 0 fr. 30; un tisserand, de 0 fr. 90 à 0 £r. 95. Le tissage mécanique occupe, pour sapai*t, 82.000 ouvriers; les femmes et les jeunes filles y gagnent, par jour, de 1 fr. 25 à 2 fr. 50. En somme, les salaires sont ou assez bas dans le tissage mécanique ou très bas dans le tissage à bras ; la seule explication possible des prix qui ne dépassent guère une moyenne de 0 fr. 75 est que ce sont, pour beaucoup, des salaires d'appoint. Il y a, par compensation, de bauts salaires, qui i^ont, dans la filature, de 3 fr. 70 pour les fileurs, et, dans le tissage, de 3 fr. 50 pour les pareurs.
Mais c'étaient là, en 1860, les sommités de la main-d'œuvre du coton, que l'on citait quand on voulait faire voir la profession en beau. Pour le commun, c'est-à-dire pour la masse, pour la très grande majorité des ouvriers, on peut tenir que la moyenne générale était : hommes, 2 francs ; femmes, 1 fîr. 50 ; enfants, 0 fîr. 75. A trois cents jours de travail par an, c'eût été un salaire annuel de 600 francs, 450 francs, 225 francs; mais il y a lieu de déduire pour chômages, arrêts, etc., une cinquantaine de francs; restaient donc : aux hommes, 550 francs; 400 francs aux femmes, et 175 francs aux enfents. Rappelons d'un mot qu'on nous donne maintenant comme assurés des salaires annuels de 975 à 1.050 francs par an pour les hommes (usine A) ; que les fileurs gagnent de 6 £r. 50 à 7 fr. 40 par jour (usine B, région du Nord), de 5 francs à 5 fr. 25 (usine C, région des Vosges), au Heu des 3 fr. 70 auxquels parvenaient difficilement, voilà quarante-cinq ans^ les plus habiles de la profession. Comparés aux salaires d'autres industries, les salaires de l'industrie textile (filature
et tissage du coton) ne sont sans doute pas de hauts salaires, mais comparés à eux-mêmes, aux mêmes lieux, à différentes époques, par périodes et comme par tranches de tiers ou de quart de siècle, ils ont certainement et très sensiblement haussé, plus et plus vite que ne haussait le prix de la vie, ce qui laisse au total un accroissement de bien-être pour quelques-uns, pour tous une diminution de gêne ou de souffrance.
Ce n'est pas d^ailleurs Tunique amélioration que Ton puisse et Ton doive constater. D'autres, qui ne sont pas moins appréciables, ont découlé de la réduction du temps de travail ; de la protection légalement accordée aux enfants; des perfectionnements de la mécanique en général, et, en particulier, de la mécanique des métiers ; de la préoccupation plus grande de la sécurité et de Thygiène. On ne connaît plus les journées de quinze et seize heures dont parlait Villermé, les journées de douze ou treize heures dont parlait Louis Reybaud. On ne voit plus (et il faut dire que personne ne souffrirait plus qu'on le vit) l'ouvrier de huit ans que connut Jules Simon, l'ouvrier de six ans, ou même de quatre ans et demi ^ que connut Villermé. On ne travaille plus dans les caves de Lille, et, chaque jour, l'air, la lumière, pénètrent à flots dans les ateliers. La machine est de moins en moins traîtresse, de plus en plus sûre, de plus en plus soumise. Le mieux n'est donc pas douteux : et si ce n^est pas encore tout à fait le bien, comme les patrons sont les premiers à le reconnaître, c'est du moins de quoi l'attendre, dans la paix, et n'en point désespérer.
Parlant de Tindustrie textile eu général, j'ai déjà indiqué sommairement (1) les différentes opérations, et par conséquent les différentes espèces d'usines, — car il y en a presque autant que d'opérations mêmes, — auxquelles donnent naissance le travail de la laine et le travail de la soie. Au nombre de près de cent pour les quatre matières principales qui alimentent la filature et le tissage ; lin, coton, laine et soie, pour les deux dernières seulement, la laine et la soie, elles sont très nombreuses encore, une vingtaine d'un côté, une douzaine de l'autre, sans compter les établissements, auxiliaires ou accessoires, delà teinture, apprêt et impression.
Elles sont d'ailleurs entre elles d'une importance fort inégale : c'est ainsi que, pour la laine, tandis que les « fabriques de draperie, frisage et épluchage de drap » occupent en f rance 30,200 ouvriers, les « cardages, peignages et filatures (le laine» 3 1,000, les a fabriques de nouveautés, laine, drap» 36,300, les « tissages de laine, fabriques de lainage » 48,500, en revanche, les « dégraissage, épaillage et lavage de laines » n'en emploient que 800; les o battage, effilochage, affinage» que 700; la « foulerie d'étoffes et de bas » que 300. Pour la soie, les «dévidage, cannetage, pliage» occupent 100,000 personnes, la a filature » 14,400, le « moulinage » 18,100, le « tissage » (avec la fabrication des couvertures de soie, de filoselle, de satin) 75,100; mais la « peignerie ou carderie de bourre de soie » n'en occupe que 1,100; la a fabrique de soie à bluter» que 600; le « tirage, le polissage » que 200.
(1) Voyez plus haut, p. 377, la Filature et le tissage.
Au total, 200,000 personnes pour la laine, 136,000 pour la soie, plus d'un tiers des 900,000 ouvriers et ouvrières qui vivent de l'industrie textile et qui représentent 14,17 pour 100 de la population industrielle active ; groupe si considérable qu'il n'est primé que par celui que les statistiques officielles désignent sous le nom de « travail des étoffes, vêtement » , et qui représente, lui, 20,47 pour 100 de cette population : quand bien même l'art de la laine et de la soie, Roubaix, Sedan, Reims, Elbeuf et Lyon n'auraient pas porté aussi loin ni aussi haut le renom de la fabrique française, quand bien même tant d'honneur ne s'y attacherait pas, il s'y attacherait tant d'intérêt qu'à ces études sur le travail dans la grande industrie, quoiqu'elles ne puissent tout embrasser, il manquerait sûrement quelque chose, si l'ouvrier de la laine et l'ouvrier de la soie en demeuraient tout à fait absents.
Cependant l'ouvrier de la laine n'y paraîtra, pour l'instant, que d'assez loin, ou n'y passera qu'assez vite. En effet, je ne voudrais pas prendre toujours mes exemples dans le même milieu, ni peindre toujours le même pays, de crainte de n'avoir, en des occupations diverses, qu'un seul homme que la même race, en dépit de ce qu'il fait, a fait incorrigiblement ce qu'il est. Or, pour la laine comme pour le lin et pour le coton, le Nord affirme sa suprématie, en la poussant parfois presque jusqu'au monopole. Sur 100 personnes employées aux mêmes travaux dans la France entière, ses « tissages de laine et fabriques de lainage « en fournissent 47 ; ses « cardages, peignages et filatures» 51; ses fabriques de nouveautés, laine j drap, 99 ; outre les 87 pour 100 qu'occu-
pent ses peignages qui ne sont que des peignages, sans cardage ni filature, et les 89 pour 100 qu'occupent ses fabriques spéciales de tissus d'ameublement. À côté de lui, et le plus souvent au-dessous, se retrouvent les deux autres grandes régions textiles, TEst et la Normandie, avec quelques coins du Midi, le Tarn ou THérault, pour quelques articles. Mais le Nord, ou TEst, ou même la Normandie, c'est précisément là que nous sommes allés chercher les sujets de nos monographies d'usines pour le lin et pour le coton ; la laine n'y ajouterait rien de bien autre, ni par suite rien de bien neuf : ce qui nous inquiète ici, les conditions, la durée, la peine et le prix du travail sont à peu près les mêmes dans les mêmes contrées, à égalité de circonstances locales ou économiques^ pour toutes les branches de l'industrie textile, quelle que soit la matière travaillée, lin, coton ou laine; le tisseur de laine et le tisseur de coton de Roubaix ou de Tourcoing se ressemblent comme des frères, et comme un frère aussi leur ressemble le tisseur de lin d'Armentières : ils pourraient au besoin passer d'un métier à l'autre, il n'y aurait dans leur vie qu'un très petit changement. Le temps de travail est le même, fixé par la loi pour les ateliers mixtes.
Au-dessus de soixante-cinq ans, il reste 4,14 ouvriers et 1,90 ouvrières sur 100 dans l'industrie linière, et, dans l'industrie lainière, il reste 4,39 ouvriers et 2,15 ouvrières (1) : la peine, ou du moins Vusure professionnelle, est donc sensiblement pareille, et plutôt un peu moindre pour la laine que pour le lin. Quant aux salaires, on relève (en s'en tenant toujours au département du Nord) des moyennes de 2 fr. 25, 3 fr. 75, 3 fr. 95, 3 fr. 15, 2 fr. 90 pour les filatures de laine; 3 fr. 50, 2 fr. 75, 2 fr. 60, 4 fr. 50 pour les tissages, 2 fr. 85 pour les fabriques de draps, molletons et couvertures, selon
(i) Becensemént des industries et professions, U IV* Résultats généraux, p« xaii.
qu'il s'agit d'établissements occupant de 500 à 999 personnes, ou de 100 à 499, ou de 25 à 99, ou de 1 à 24 seulement, mais sans qu'il y ait lieu, semble-t-il, d'en tirer une conclusion certaine, ni, à plus forte raison, de prétendre en déduire une règle générale. Le salaire moyen par dix heures des ouvrières, pour la filature du coton, serait de 1 fr. 90 à 2 fr. 50 dans les établissements occupant de 500 à 999 personnes; de 1 fr. 60 à 2 fr. 05 dans les établissements en occupant de 100 à 499 ; pour la filature de la laine, il serait de
1 fr. 75 (établissements de 500 à 999 ouvriers et ouvrières) ; de 1 fr. 45 à 1 fr. 55 (établissements de 100 à 499) ; de 1 fr. 85 à 2 fr. 10 (établissements de 25 à 99 personnes).
Il en est du tissage comme de la filature, à un degré plus frappant encore. Du coton à la laine, les salaires coïncident exactement : tissages de coton, département du Nord, établissements qui occupent de 100 à 499 personnes, salaire moyen des ouvrières par dix heures : 2 fr. 05 ; tissages de laine, même département, établissements analogues, salaire moyen:
2 fr. 05 (2 fr. 30 dans les établissements occupant de 500 à 999 ouvriers et ouvrières, 2 fr. 45 dans les établissements en occupant de 25 à 99 : là, non plus, point de règle générale à tirer du plus ou moins grand nombre d'ouvriers employés). Et voici maintenant les salaires par catégories (mais géographiquement mêlés, pris au hasard un peu partout, tels que les donne l'Office du travail) : industrie lainière, épisseuses (Charente), 3 fr. 80; doubleuses (Seine-et-Oise) , 2 francs; rentrayeuses (Marne) , 2 fr. 20 ; bobineuses, 0 fr. 85 ; les ouvrières, sans désignation plus particulière, des Deux-Sèvres gagneraient ainsi 340 francs par an ; les rentrayeuses du Nord, 780 francs, soit, à 300 jours de travail, chômage annulé, 2 fr. 60 par jour; les brodeuses des Hautes-Pyrénées se feraient 400 francs, et les tisserandes des Deux-Sèvres 560 francs. D'autres tisserands ou tisserandes (Lozère) ne
gagneraient qu'un salaire quotidien de 0 fr. 50 ; mais il s'agit évidemment de tisserands à domicile, qui tissent pour remplir les heures que le travail des champs laisse vides. Plus heureux, le tisserand de Lot-et-Garonne gagnerait 1 franc ; le bobineur de la Marne l fr. 55 par jour; des tisserands de TAllier et des Deux-Sèvres, respectivement 1,000 et 700 fr. par an. Dans les fabriques de draps, les salaires seraient : Ardennes, tisseurs, 600 francs par an; Isère, tisseurs, 1,060 francs, épinceteuses et autres, 550 francs; Lozère, fileurs, 2 fr. 75 par jour, 780 francs par an; canneteuses I fr. par jour, 310 francs par an; tisserands, de I fr. 75 à 2 francs par jour, de 540 à 620 francs par an; tisseurs 2 francs par jour; Tarn, épailleuses, 0 fr. 80; Ariège, tisserands, 2 fr. 50, énoueuses, I fr. 50 ; Tarn-et-Garonne, tisserands ou tisserandes, 200 francs par an.
Mais je transcris simplement, à titre d'indication, sans les expliquer, ces chiffres qui ne se rapportent pas tous à o la grande industrie, »> et qui ne me viennent pas d'une enquête personnelle (l). Peut-être suffiront-ils à une comparaison à laquelle je ne demande au surplus que de justifier le demisilence que m'impose, à mon vif regret, sur l'industrie de la laine, la nécessité d'en finir, et, pour en finir, d'abréger, et, pour abréger, de passer. Mais si, pourtant, ils ne suffisaient pas, on voudrait bien alors se souvenir que cette industrie, dans ses parties essentielles, n'a en quelque sorte pas bougé, ou, si c'est trop dire, parce qu'enfin elle n'est pas plus que les autres restée inaccessible au progrès, du moins elle n'a subi ni transformations ni modifications profondes depuis les observations qu'on ont faites et les descriptions qu'en ont données les Andrew Ure, les Villermé, les Audiganne. L'art de la laine aussi est un art ancien, de longtemps si rapproché
(1) Salaires et durée du travail dans Vindustrie française, t. IV, Résultats généraux^ p. 174-175 et 212* -
de son point de perfection que le seul perfectionnement possible touchait non sa technique, mais la mécanique du métier; ce perfectionnement réalisé, la conséquence ou le résuN tat en a été, d'une part, pour le fabricant, Taccroissement de la production, d'autre part, et surtout, pour Touvrier, la diminution de la peine. Les opérations sont aujourd'hui ce qu'elles étaient il y a un demi-siècle, et, en lisant soit le chapitre delà PAi7o5cy?Aie des manufactures qui a pour titre : Nature et opérations d'une manufacture de laine, soit la section du Tableau de l'état physique et moral des ouvi^iers qui traite des ouvrier s de C industrie lainière (1), je revois atelier par atelier, sinon machine par machine, l'usine d'Elbeuf, un peu traditionnelle et familiale, il est vrai, que l'on me fit visiter voilà quatre ou cinq ans. Mais l'opérateur, lui, qui est l'homme que nous cherchons, l'ouvrier, n'est plus ce qu'il était, il n'est plus comme il était : il est mieux.
Je n'ai pas constaté là, et nulle part on ne constaterait plus les mauvais traitements que, suivant Andrew Ure, le boudin neur, dans les factories^ exerçait couramment sur ses appié^ ceurs. a II est d'usage que le boudineur soit pourvu d*une longe de cuir; et si ses jeunes apprentis laissent manquer les bouts» ou s'ils font un trop grand nombre de cardées interrompues, il fait venir les délinquants à la porte du chariot et les frappe de sa longe. La sévérité du châtiment dépend nécessairement plus du caractère de l'homme que des règlements de la/^ctorie. Quelquefois il corrige les enfants avec le grand rouleau, qu'il peut facilement enlever de dessus le métier, ce qui per-
(1) Philosophie des manufactures ou Economie industrielle de la fabrication du coton, de la laine, du lin et de la *oi>, avec la description des diverses machines employées dans les ateliers anglais, par Andrew Ure, D. M., membre de la Société royale, etc., traduit sous les yeux de l'auteur, 2 vol. in-16. Paris, L. Mathias (Augustin), 1836. — Tableau de l'e'tat physique et moral des ouvriers employés dans les manufactures de coton, de laine et de soie, ouvrage entrepris par ordre et sous les auspices de l'Académie des sciences morales et politiques par M. ViLLERMÉ, membre de cette académie, 2 vol. in-8*. J. Renouard, 1840.
met de les atteindre de l'autre côté du métier. » C'était peutêtre sa faute à lui et non celle des enfants^ mais, comme il était payé aux pièces, il voulait rattraper par eux le temps perdu par lui-même au cabaret, et, ne le pouvant point, il se payait sur eux. Et sans doute, mérité ou immérité, ce châtiment n'était pas réglementaire, mais, dans bien des usines, il était toléré, admis ou subi en forme d'usage et en force d'habitude. « On préfère les enfants comme appiéceurs, non seulement à cause du bas prix de leur travail et de la souplesse de leurs muscles, mais aussi pour leur taille, car ils peuvent travailler sans être gênés à la table inclinée, qui doit être basse pour la facilité du boudineur, ce qui ne pourrait se faire par des personnes d'une taille plus élevée, à moins qu'elles ne fussent courbées péniblement, et dans une position nuisible à leur santé. » Par-ci par-là un patron s'indigne et s'insurge : ainsi M. Gamble, « un des hommes les plus humains qui aient jamais existé, dit Ure : il ne veut pas permettre que les ouvriers touchent les enfants, sous quelque prétexte que ce soit; et, quand ils ne veulent pas travailler, il les renvoie. » Mais le même auteur s'empresse d'ajouter : « Malheureusement, comme il est si important pour les pauvres parents de suppléer au déficit de leur chétlf revenu par les gages de leurs enfants, ils ne sont que trop enclins à fermer les yeux sur les mauvais traitements que leur font souffrir les boudineurs, et à étouffer les justes plaintes de leurs pauvres enfants. On s'accorde à dire que ces ouvriers sont des êtres sauvages et intraitables, qui demandent des contremaîtres d'un caractère dur pour les gouverner; les appiéceurs sont souvent leurs propres enfants ou leurs pupilles (l). »
N'oublions pas qu'Andrew Ure parlait en ces termes des factories^ des fabriques anglaises, et que ces choses, nous ne
(1) Andrew Urk, Philosophie des manufactures^ t. I, p. 266-268.
savons pas si on les a jamais connues en France, mais en tout cas on ne les y souffrirait plus. De même y souffrirait-on à peine que des enfants, filles ou garçons, fussent employés à une besogne semblable à celle du preemtng ou nettoyage des chardons naturels, avec obligation de porter les châssis à la sèchérie et de les en rapporter, travail très fatigant et qui exposait à de brusques changements de température; ou encore qu'ils fussent mis, ainsi qu'ils Tétaient jadis, aux laineuses ou aux tondeuses (I). Sans doute le triage^ qui « se fait sur des claies en bois, et consiste à dérouler chaque toison, puis à en extraire les plus grosses ordures, les mèches feutrées qu'elle peut contenir, en la déchirant avec les mains et en séparant les diverses qualités de la laine » ; le dessuintage ou le dégraissage « avec de l'urine en putréfaction ou bien avec un alcali dissous dans l'eau chaude » ; la teinture et le lavage en pleine humidité, « les jambes et les cuisses dans l'eau » ; le battage, au prix d'un « effort musculaire considérable » et « parfois, pour les laines déjà teintes et celles qui viennent des peaux mortes, lorsqu'elles n'ont pas été lavées ou qu'elles l'ont été mal » , au milieu d' « une poussière qui occasionne aux ouvriers de la toux, de l'étouffement, et peut forcer d'interrompre le travail ou même de l'abandonner » ; le foulage et le lainage, toujours sous l'eau qui ruisselle ; toutes ces opérations d'une manufacture de laine avaient, quelques-unes peuvent avoir encore, malgré les perfectionnements mécaniques ou chimiques introduits abondamment de 1810 à 1840, et non moinsabondamment depuis lors, de quoi offenser les nerfs ou les poumons des délicats.
Villermé le ressentait vivement en rédigeant ses notes : « Les ouvriers sont debout; toute leur personne, surtout leurs mains, est d'une saleté repoussante et répand autour d'eux
(1) Andrew Ure, Philosophie des manufactures, t. I, p. 302.
Todeur des laines surges ou conservées en suint, c'est-à-dire sans avoir été lavées ni dégraissées (1). » Même aujourd'hui, le pavé d'une fabrique de draps ne présente guère Taspect d'un parquet ciré; il ne reluit pas; astiqué et frotté comme le pont d'un navire de guerre : à chaque pas, il faut enjamber un ruisseau savonneux, huileux, jaunâtre ou noiràlre. Mais sont-ce là des conditions de travail réellement et directement anti-hygiéniques? Andrew Ure, qui était médecin comme le docteur Villermé, ne le pensait pas et déclarait même le contraire. « Les fileurs de fil de laine, écrivait-il, prétendent, non sans raison, que l'opération du boudinage, dans leurs fabriques, n'offre aucun inconvénient pour la santé. Quoique Textérieur malpropre des ouvriers à leurs métiers, et les miasmes de l'huile animale qui frappent l'odorat dans quelques fabriques laissent d'abord une impression bien différente dans l'esprit d'un étranger, ni les hommes ni le peu d'enfants qu'on y emploie ne souffrent de ce genre d'occupation. » Mais voici plus fort : « et plusieurs, au contraire, s'en trouvent bien (2) . » A ne rien exagérer, disons qu'ils ne s'en trouvent pas mal, et que les statistiques le prouvent, par la proportion, déjà citée, de 439 ouvriers et de 215 ouvrières pour 100 au-dessus de soixante-cinq ans, qui dépasse légèrement celle des ouvriers et ouvrières du lin, notablement celle des ouvriers et ouvrières du coton et de la soie (3) . . Pareillement, qu'ils se trouvent mieux maintenant qu'il y a un demi-siècle, non seulement par la diminution de la peine, due aux progrès de la chimie et de la mécanique, mais aussi par l'augmentation du salaire, les chiffres de Vil-
(1) Villermé, État physique et moral des ouvriers^ t. I, p. 200.
(2) Andrew Ure, Philosophie des manufactures, t. I, p. 274.
(3) Coton ; ouvriers au-dessus de 65 ans, 2,97 pour 100; ouvrières : 1,89. Soie : — — — 3,27 — — 1,72.
(Résultats statistiques du recensement des industries et professions, t. IV. Résultats généraux, p. xciii.)
lermé et ceux de TOfSce du travail en témoignent. Villermé avait étudié Elbeuf, Louviers, Reims, Rethel, Sedan, Amiens, Lodève, Bédarieux et Garcassonne, le Nord et le Midi. Pour la région normande, autour de Rouen, à Darnétal, il attribue comme salaire moyen, dans les tissages ou les filatures : aux hommes, de 1 fr. 80 à 2 francs; aux femmes, de 1 franc à 1 fr. 10; aux enfants de 0 fr. 50 à 0 fr. 75 par jour (1); et Ton peut, sur ses renseignements, dresser des salaires réels, selon les catégories ou spécialités, le tableau ci-après :