ENFANTS
Rattacheurs aidant les fiieurs 0,75 à 1 » 0,67
Boudineurs 0,60 à 0,75
Rattacheurs des Garderies 0,40 à 0,60
(i) A Elbeuf (1834 et 1835), aux ouvriers les plus habiles, hommes, de 3 à 4 francs ; aux ouvriers ordinaires, hommes, de 1 fr. 75 à 2 francs ; femmes, de i franc ai fr. 25 ; enfants, de 0 fr. 75 à 1 franc ; aux ouvriers les moins habiles, hommes, 1 fr. 50; femmes, 0 fr. 75; enfants, 0 fr. 45; à Louviers (1833), mêmes moyennes, sauf pour les enfants depuis l'âge de dix ans jusqu'à celui de dix-sept ans, qui ont gagne de 0 fr. 55 à 0 fr. 90.
(2) Mais travaillant exclusivement et toute la journée à leur métier sans aucun travail agricole. . .
Pour plus de clarté ou plus d'évidence, et afin de ne pas nous égarer en de longues et tortueuses colonnes de francs et de centimes, si nous ne retenons que les catégories d'ouvriers et d'ouvrières mentionnées sous le même nom par le docteur Villermé en 1840 et par l'Office du travail en 1897, nous trouvons que les rentrayeuses (et justement dans la Marne), qui touchent à présent 2 fr. 20, touchaient, à Reims, en 1836,1 fr. 20 ou 1 fr. 25; quelesépinceteuses, qui gagnaient (Reims, 1836) 1 fr. 20 par jour, ou 360 francs par an, gagnent (Isère, 1897) 550 francs par an, ou un peu plus de 1 fr. 80 par jour (l). Quant aux fileurs, le prix n'aurait que très peu, ou même n'aurait pas du tout changé : 2 fr. 75 (Lozère, 1897); de 2 fr. 50 à 3 francs (Reims, 1836); de 2 fr. 80 à 2 fr. 80, pour le gros, de 1 fr. 75 à 2 fr. 70 pour le fin (Sedan, 1836) ; les bobineuses gagneraient, dans la Marne, 0 fr. 85 par jour; à Sedan, en 1836, elles gagnaient de 0 fr. 50 à 0 fr. 75. Ainsi de toutes les spécialités, dans la filature et le tissage de la laine : il y a partout ou presque partout amélioration, premièrement par augmentation de salaire, mais cette augmentation est néanmoins relativement faible, et les salaires dans l'industrie lainière, comme dans l'industrie textile en général, sont des salaires relativement et même absolument bas.
Amélioration encore par la réduction du temps de travail : plus de longues journées de douze, treize, quatorze et quinze heures, telles qu'Andrew Ure et Villermé en connurent. Plus d'enfants employés à une tâche si manifestement au-dessus de leurs forces qu'il fallait, pour faire cesser cet abus, prendre des arrêtés municipaux (2) ; à dire le vrai, plus de tâches
(1) Pour les tisserands, la comparaison n'est pas possible, l'Office du travail ayant omis de dire de quel tisserand, à domicile ou en usine, professionnel ou occasionnel, il est question à la page 212 de Salaires et durée du travail dans r industrie fran ça ise .
(2) m Je ne puis taire ici une cause particulière de ruine pour la santé des
au-dessus des forces de rhomme, enfant ou adulte; la force substituée à ses forces, une force tirée non de lui-même, mais du dehors, dont il use sans qu'elle Fuse, et, — c'est le grand bienfait de la science appliquée à l'industrie, — qu'il n'a plus à produire, qu'il n'a qu'à conduire. A cet égard, l'industrie textile ne le cède en rien aux autres industries, et il en est du travail de la laine comme du travail du lin ou du coton, du travail de la soie comme du travail de la laine.
La Flandre, la Lorraine et la Normandie sont les trois provinces privilégiées du coton, de la laine et du lin : Lyon est la ville de la soie. La soie règne à Lyon, ou Lyon règne sur la soie. Par « régner » il faut entendre : exercer un empire qui n'est guère moins qu'universel, et par Lyon, non seulement Lyon, mais tout le pays de Lyon, assez loin vers le Sud, le Sud-Est et le Sud-Ouest; les uns disent six, les autres huit, et d'autres encore treize départements : Rhône, Isère, Loire, Savoie, Ardèche, Drôme, Ain, Haute-Savoie, Haute-Loire, Saône-et-Loire, Vaucluse, Gard, Puy-de-Dôme (1). Ce vaste
jeunes ouvriers dans les petites filatures qui manquent d'un moteur général. Cette cause, sur laquelle l'attention de la mairie d'Amiens a été appelée deux fois, à ma connaissance, peu* le conseil des prud'hommes de la ville, consiste à faire mettre en mouvement, par des enfants, les machines à filer ou à carder, au moyen d*une manivelle à laquelle on fait décrire, avec la main, un cercle dont le point supérieur passe à cinq pieds des planchers, et à exiger ainsi de ces enfants plus qu'il ne convient à leur faiblesse et à leur taille. » Villermé, État des ouvriers, 1, 310. Voyez p. 311, le texte de l'arrêté du maire d'Amiens, en date du 21 août 1821. Nouvelles plaintes en 1834.
(1) Exposition universelle de 1889 à Paris. La Fabrique lyonnaise de soieries et l'industrie de la soie en France^ 1789-1889. Imprimé par ordre de la Chambre de commerce de Lyon, 1 vol. in-4'*; Lyon, imprimerie Pitrat aîné, 1889, p. 23. Cet ouvrage, non signé, est, si je ne me trompe, de M. Morand, le très distingué secrétaire de la Chambre de commerce.
territoire, le cinquième ou le sixième de la France, relève en fief de la fabrique lyonnaise, soit pour la production, soit pour la filature, soit pour le tissage, soit pour l'apprêt ou la teinture de Ja soie. Un même établissement fait Tune ou Tautre de ces opérations, rarement deux, jamais toutes à la fois. C'est une opinion commune à Lyon, et comme un sujet de fierté, que l'organisation du travail n'y ressemble pas à ce qu'elle est ailleurs et u déconcerte les étrangers curieux d'étudier notre industrie si insaisissable dans ses contrastes et son originalité (l) ». Au seuil de la fabrique lyonnaise, si vous en croyez les regards et les sourires de bienveillante, mais sceptique indulgence qui vous accueillent, vous êtes au seuil du mystère. Isis ne se dévoile qu'aux habitants de la Croix-Rousse. Quant à l'organisation elle-même du travail, autant qu'un « étranger curieux » peut en juger, l'originalité de cette industrie réside principalement en ce que le fabricant ne fabrique pas. Il ne produit pas la soie, il l'achète ; il ne la file pas, il la reçoit toute filée; il ne la teint pas, il la fait teindre ; il ne la tisse pas , il la fait tisser ; jadis, avant le métier mécanique, par des ouvriers travaillant chez eux, avec quelques compagnons; et maintenant, depuis que le métier mécanique l'emporte, — on en comptait déjà, en 1888, plus de 20,000 dans les treize départements de la région lyonnaise, — en usine, par des entrepreneurs, qui ne sont pour la plupart, comme Tétaient les vieiix canuts, mais en grand, que des chefs d'atelier à façon. En somme, le métier n'appartient pas à qui appartient le fil, ni le tissu à qui appartient le métier : le « fabricant » fournit la matière, on lui rend la marchandise (2) .
. (i) La Fabrique lyonnaisCy p. 25.
(2) tt Des 188 établissements de tissage mécanique de la soie recensés dans notre région sur le rôle des patentes de 1888, 34 seulement appartiennent en propre aux fabricants lyonnais^ les 154 autres ont été créés par des entrepreneurs de travail à façon. » La Fabrique lyonnaise, p. 25.
Mais cela, c'est connu. C'est une forme antique, et périmée autre part, de l'organisation du travail. C'était l'organisation du travail, précisément dans l'industrie textile, avant l'industrie concentrée, avant le moteur général, avant l'introduction de la vapeur, du temps de l'industrie sporadique, dispersée, à domicile ; avant l'usine, du temps de l'atelier de famille. Des faubourgs et de la campagne, les tisserands venaient ainsi chez le maître chercher le fil, la laine ou le coton, et, la façon achevée, ils rapportaient l'ouvrage. Plus tard, on adapta, on plia cet usage au régime de la fabrique. Villermé Ta remarqué pour Reims et pour Sedan : « Dans les campagnes, où il n'y a que des peigneurs de laine, des tisserands et des dévideuses de trames, tous les ouvriers travaillent chez eux; mais dans la ville tous les autres sont employés chez des fabricants ou bien chez des entrepreneurs. Je dis chez des entrepreneurs; car celui qui achète des laines et en fait fabriquer des étoffes ne fait pas toujours laver, teindre, filer dans ses ateliers, ni même donner chez lui aux étoffes que les tisseurs lui rapportent toutes les façons ou tous les apprêts qu'elles doivent recevoir avant d'être livrées au commerce; il a recours à des entrepreneurs particuliers pour chacune de ces opérations (1). »
L'originalité de l'industrie lyonnaise, en ce point, est donc d'avoir conservé, sous le régime de l'industrie concentrée, les procédés de l'industrie dispersée, dans l'usine les coutumes du petit atelier. Mais elle est trop hautement et hardiment intelligente, trop novatrice et initiatrice quand il le faut, pour l'avoir fait sans de bonnes raisons. « Les fabricants lyonnais, habitués de longue date à s'affranchir du souci d'un matériel industriel, trouvent dans cette constitution originale qui survit aux petits ateliers les avantages de la
(1) ViLLEBMÉ, État physique et moral des ouvriers, I, 220. •
*6t L'ORGANISATION DU TRAVAIL
grande manufacture et en même temps une liberté d'allures précieuse pour une industrie dépendante de tous les caprices de la mode (I), » Et en même temps, devrait-on sans doute ajouter encore, elle y trouve un moyen de maintenir la tradition, dans une industrie qui est un art et qui, du moins pour le beau, depuis le quinzième et le seizième siècle, depuis la Renaissance italienne, a beaucoup plus à imiter qu'à inventer. Quoi qu'il en soit, originale ou non, et peutêtre un peu moins que le patriotisme local ne l'imagine, telle est l'organisation du travail dans la région lyonnaise : transition ou transaction entre autrefois et aujourd'hui, entre le système de la petite et le système de la grande industrie.
a L'étranger curieux » qui, de ce qu'il aurait vu, — ou plutôt de ce qu'il n'aurait pas vu, — se hâterait de conclure que l'industrie de la soie est <» restée rebelle » , radicalement et invariablement, à toute pratique de la grande industrie, qu'elle existe toujours et n'existe encore qu'à l'état de petits ateliers, celui-là, vraiment, en porterait un jugement trop sommaire, et contribuerait pour sa part à répandre a une légende » très accréditée au dehors, mais qui n'est pourtant qu'une légende. « Si l'on n'aperçoit pas les panaches des hautes cheminées fumantes sur le plateau de la Croix-Rousse, celles-ci peuplent les campagnes des départements circonvoisins où notre industrie, remontant en quelque sorte à ses origines pastorales, avait déjà associé la culture des champs au tissage de la soie (2) . » Du quartier de Saint-Just et des rives de la Saône, où elle s'était formée et comme ramassée <Ju quinzième au dix-septième siècle, de la Croix-Rousse, de Taise, de la Guillolière, des Brotteaux, où elle avait grandi au dix-neuvième siècle, cette glorieuse et féconde industrie a essaimé, par Tarare, l'Arbresle, Saint-Genis-Laval, Neuville,
(1) La Fabrique lyonnaise, p. 25, (î) Ibid,, p. 25.
Limonest, Saint-Laurent de Chamousset, Givors, le Bois d'Oingt, vers la Loire, Saône-et-Soire, la Drôme, Tlsère, TÂin, etc.; en I8I9, « sur un rayon de plus de deux myriamètres» ; en 1889, sur un rayon de plus de 80 kilomètres. « Â Tancienne et grande unité du travail dans Tenceinte de la ville, la marche du temps a substitué cette trinité du travail à la main dans la ville, avec 12,000 métiers; du travail à la main dans les campagnes, avec 55 ou 60,000 métiers; et enfin du tissage mécanique, avec plus de 20,000 métiers, qui constituent aujourd'hui, dans leur étroite alliance, les trois grandes assises de notre production manufacturière (I). »
Ce mouvement, qui devait fractionner « l'ancienne unité du travail » en « trinité » dont le troisième terme serait le tissage mécanique, on le prédisait, et les économistes l'appelaient de leurs vœux dès 1848 ou 1850. Audiganne en analysait, en 1854, les conséquences bonnes et mauvaises :
a L'agglomération des métiers dans les ateliers mécaniques commence à menacer le travail à domicile, surtout celui qui est le plus coûteux, celui de l'industrie urbaine. Quelques établissements munis de moteurs hydrauliques sont en pleine activité dans les départements voisins du Rhône, dans l'Ain, dans l'Isère ; si quelques essais à la vapeur n'ont pas aussi bien réussi, on peut du moins prévoir que le succès sera le prix de nouvelles études et de persévérants efforts. Le mouvement qui s'annonce parait devoir répondre à notre civilisation, qui tend si ostensiblement à remplacer, dans la production industrielle, la force humaine par des forces conquises sur la nature physique. Appelé à d'infaillibles progrès, ce mouvement a débuté avec une prudente mesure. La mécanique a d'abord été appliquée aux étoffes les plus communes, à celles qui sont teintes après la fabrication ; puis on a employé
(1) La Fabriifue lyonnaise, p. 27.
des fils teints à Tavance, mais seulement pour des tissus peu serrés auxquels un apprêt était ensuite nécessaire ; maintenant la machine a saisi des étoffes plus compactes, ou, comme on dit en fabrique, plus réduites. On pourrait peut-être soutenir qu'elle finira par s'attaquer aux riches tissus façonnés ; toutefois, ces étoffes sans rivales dans le monde, ces tissus soumis à tous les caprices de la mode résistent à la imbrication en grand bien plus que les articles dont la consommation est uniforme et constante. Il ne faut pas craindre d'ailleurs, même pour les tissus unis, une brusque transformation. Le changement sera ralenti par Tintérêt des fabricants, que le régime actuel dispense d'acheter un matériel coûteux, et affranchit de ces frais généraux qui deviennent écrasants en cas de longs chômages. Si l'avenir, un avenir plus ou moins lointain, appartient au nouveau système, jusqu'à quel point faut-il s'en alarmer ? Le travail en fabrique, en retour d'inconvénients qui lui sont propres, présente des avantages dont profiterait la cité lyonnaise. Disposé, comme il parait l'être, à se répandre dans un rayon de vingt à vingt-cinq lieues, il remédierait à une concentration fâcheuse d'intérêts vivant au jour le jour. D'ailleurs, tant que le travail à domicile reste dans des conditions qu'on peut appeler patriarcales, tant qu'il se mêle de près à la vie agricole, s'il ne favorise pas les progrès de la fabrication, il peut conserver du moins parmi les familles des habitudes calmes et régulières; mais quand il devient exclusivement industriel, quand il transforme la demeure de l'ouvrier en une petite fabrique sans règle, et qu'il rassemble sur un même point une multitude d'ateliers placés sous la menace d'alternatives d'activité ou d'inertie qui les bouleversent, il a perdu le caractère original qui séduisait en lui. Le régime de la grande industrie permet plus facilement de fabriquer à l'avance certaines étoffes et de restreindre ainsi la durée des chômages; de plus, sans impliquer une
réglementation absolue qui entraînerait, dans Tétat présent de rindustrie nationale, les plus graves embarras, le travail aggloméré s'accommode de certaines mesures disciplinaires^ qui sont des garanties de bien-être et de bon ordre. Au point de vue général de l'avenir, il serait donc permis de bien augurer de la modification qui semble attendre sous ce rapport le système actuel; mais, si lente qu'elle doive être, elle n'en constitue pas moins, pour le moment de la transition,, une nouvelle cause d'inquiétude (1). »
La modification, en effet, a été lente, mais elle n'a pas cessé. Dans une publication préparée par la Chambre de commerce de Lyon pour l'exposition de Vienne, en 1873, on en fait remonter les origines à la Restauration. C'est le temps où, « lentement et par degrés, les métiers commencent à prendre le chemin de la campagne ; le tissage rural s'apprête à devenir l'auxiliaire de celui de la ville, en attendant qu'il s'y substitue presque entièrement. La fabrication des articles bon marché feit rechercher les moteurs hydrauliques ; la vapeur, à soa heure, sera appliquée au tissage des soieries. Le nombre des petites maisons décroît ; le chiffre des affaires grossit ; l'in-^ dustrie lyonnaise perd peu à peu cette physionomie de petite fabrique qui, à côté des usines de coton, de laine et de lin^ lui donnait un caractère à part. L'époque de la grande industrie s'annonce de toutes parts, pour elle comme pour les autres industries; elle ne se dérobera pas à la loi commune» . Et, plus bas : o Les conséquences de ce mouvement, ou, pour l'appeler de son vrai nom, de cette révolution, ont été immenses ; la constitution intérieure de la fabrique lyonnaise en a été modifiée profondément. On avait souvent reproché à cette constitution l'isolement où elle laisse l'ouvrier par rap-
(i) Les Populations ouvrières et les industries de la France dans le mouvement social du dix-neuvième siècle, par A. Audioanne» t vol. in-16. Paris^ Capelle, 1854; t. I^ p. «74-275.
466 I/ORGANISATION DD TUAVAIL
port au patron, Tabsence de liens entre eux, de telle sorte qu'au moment des crises le patron, non propriétaire des métiers, restait libre d'arrêter subitement sa fabrication, sans s'inquiéter du sort de l'ouvrier autrement qu'à titre de bienfaisance ou de charité. Si cette séparation donnait à l'ouvrier plus d'indépendance, si elle respectait mieux la vie de famille, elle avait aussi ses inconvénients, qui devenaient presque un péril social au moment des longs chômages. On se souvient de l'émotion, de l'émoi qu'ils causaient, des troubles populaires qui les ont quelquefois accompagnés. Heureusement, la dissémination des métiers dans les campagnes, l'accroissement du tissage rural au détriment du tissage urbain, l'association du travail de la soie à celui des champs, surtout la formation des grandes maisons par suite de l'augmentation de la production, la nécessité pour ces maisons de maintenir, même aux époques de mévente, leur organisation intacte, afin d'être prêtes à l'heure de la reprise, tout cela a créé entre le patron et l'ouvrier une solidarité d'intérêts, latente, mais effective, qui est une garantie pour celui-ci. Tout en restant, selon les exigences de la nature, divisée en petits ateliers, la febrique lyonnaise en est venue néanmoins à présenter, au point de vue de la permanence du travail, des avantages qui semblaient l'apanage exclusif des agglomérations de métiers en usine; tous ses éléments ont plus de cohésion. Ne lui est-il pas aussi permis de montrer, avec une complaisance partiale, comme témoignage de ce qui peut être fait dans cette voie, outre les cinq mille métiers mécaniques qu'elle emploie, ces beaux et grands établissements, peu nombreux, il est vrai, mais d'autant plus remarquables, où toutes les opérations de la soie sont concentrées, depuis la filature jusqu'au ti^ sage (I)? »
(1) Exposition universelle de Vienne, La Fabrique lyonnaise de soieries, son msséy son présent* Imprimé par ordre de la Chambre de commerce de Lyon,
Ici, la Chambre de commerce de Lyon, et son porte-parole autorisé, qui, dans l'espèce était, je crois, son secrétaire, allaient peut-être un peu loin, comme Audiganne Tavait fait. Il n'y avait point de a transformation n , encore moins de
0 révolution» ; «modification» suffisait; il n'y a point eu substitution, mais superposition ou juxtaposition de l'usine à l'atelier. Ce qui est exact et ce qui est caractéristique, c'est que le travail est allé de a l'unité » à u la trinité » , par les deux adjonctions successives du tissage rural au tissage urbain, et du métier mécanique au métier à la main. Le mouvement, puisque c'est le mot consacré, a été double ; l'industrie de la soie a d'abord reflué de Lyon sur les campagnes environnantes, puis s'est concentrée, et tend encore à se concentrer en usines.
Elle est moins strictement et moins spécifiquement lyonnaise qu'elle ne le fut pendant des siècles après que les proscrits lucquois, florentins ou génois, Guelfes ou Gibelins, chacun à son tour, ces fuorusciti dont les uns allaient devant eux cherchant la paix et les autres cherchant leur paix, y eurent introduit et acclimaté leur art subtil et délicat. Quiconque ferait ou referait le dénombrement de ses métiers aux diverses époques : 10,000 avant la révocation de l'édit de Nantes; 2,000 après 1685; 18,000 en 1787; 2,500 après la Révolution; 12,000 de 1804 à 1812; 20, OOOen 1819; 27,000 en 1825; 40,000 en 1837; 50,000 en 1848, admirerait le développement quasi constant, — sauf le contre-coup des bouleversements politiques ou sociaux, — l'épanouissement magnifique de l'industrie; et en y regardant mieux, à partir de là, ou même d'un peu plus haut, car Tirrilation des tisseurs urbains contre les ruraux fut pour beaucoup dans les
1 vol. gr. in-V. Lyon, Perrin et Marinet, 1873. — Cet écrit n'est pas de M. Morand, aujourd'hui secrétaire de la Chambre de commerce» à qui nous devons un travail semblable pour l'Exposition de 1889, mais de son prédécesseur.
émeutes de 1831 et de 1834, il verrait la fabrique lyonnaise, durant la seconde moitié du dix-neuvième siècle, sortir, pour ainsi dire, de Lyon, y gardant seulement 30,000 métiers sur les 120,000 quelle faisait battre en 1890 (1). Et deuxièmement, il découvrirait, sur les rôles des patentes à cette même date, 188 établissements mécaniques pour le travail de la soie dans la région lyonnaise, desquels il importait peu que 34 seulement fussent la propriété des fabricants lyonnais, et les 154 autres créés par des entrepreneurs à façon. Ce n'en était pas moins des « établissements mécaniques « et quelquesuns de grands établissements : en 1897, 5 peigneries ou filatures de soie, 8 tissages occupaient plus de 500 ouvriers. Il n'y a sans doute pas de quoi crier à la « révolution », ni à la « transformation, » ni au u triomphe » de la grande industrie, « se substituant » au petit atelier et soumettant la fabrique lyonnaise « à la loi commune » , mais il y a de quoi nous justifier d'introduire dans ces études sur la grande industrie la fabrique lyonnaise, qui, à première vue, et en tant qu'elle se définissait par la dispersion même de ses métiers et de ses opérations, paraissait ne devoir ni ne pouvoir y figurer.
L'usine que j'ai visitée peut bien être prise pour type. Elle emploie ordinairement environ 500 personnes (presque toutes femmes, quelques hommes seulement); tantôt plus, tantôt moins, l'effectif varie; il est en ce moment de 464 ouvriers et ouvrières. C'est une usine neuve; elle a été construite en 1903,
(1) Voyez les Industries de la soie : sériciculture, filature, moulinage, tissage. -* Histoire et statistique, par. E. Pariskt. (Publications du Bulletin des soies et soieries)^ i vol. in-8'. Lyon, Pitrat aîné, 1890.
et ne marche donc que depuis dix-huit mois. Elle est située non dans Lyon même, mais à la porte de Lyon, en un faubourg que sépare de la ville le beau parc de la Téte-d'Or, à Villeurbanne. Elle n'a qu'un seul étage et ne forme qu'un seul atelier» une vaste salle où sont réunies toutes les opérations du travail de la soie, ou à peu près toutes, toutes celles que réunit l'usine qui en réunit le plus, car je ne sais si nulle part on fait en même temps, dans le même lieu, la filature et le tissage : à l'usine D..., on fait tout, et tout dans le même local, du dévidage du fil au baguetage ou pliage final de l'étoffe. Pour moteur, la force électrique : tout se meut et s'arrête instantanément. Tandis que j'étais là, un accident banal, un plomb qui venait de sauter, coupa tout d'un coup le travail, et tout d'un coup, l'accident réparé, le plomb remplacé, le travail reprit : en une ou deux minutes, il recommença à battre son plein. De la cage vitrée où se font les écritures, ces cordes qui pendent, ces fils qui se tendent, ces lisses qui s'abaissent, ces leviers qui remontent, ces battants qui frappent, ces poulies qui tournent, ces sortes de hunes qui couronnent les hauts métiers, tout cet entrecroisement de lignes verticales et de lignes horizontales, on dirait les agrès très fins d'un très grand et très puissant navire; ce bureau même domine l'énorme atelier comme une passerelle de commandement, et, s'il y a peu de cuivres, avec ce va-et-vient d'acier qui y met un reflet bleuâtre, l'irréprochable propreté du pavé aide à l'illusion, en complétant l'image. Ce n'est plus la crasse grasse et glissante de l'ancienne manufacture de draps; toutes les opérations de la soie se font ici, excepté deux, celles justement qui salissent, le tirage des cocons et la teinture.
Le tirage « consiste à dissoudre, dans de l'eau très chaude, l'espèce de gomme qui enduit et colle à lui-même dans toute sa longueur le fil unique dont se compose le cocon ; à saisir le bout de ce fil, à le tirer pendant que le cocon plonge dans
Teau, à le réunir à d'autres, tirés de la même manière et en même temps que lui, pour n'en former qu'un seul, plus gros et plus fort, et à dévider celui-ci en écheveaux sur un asple ou dévidoir. — Il serait difficile, notait le docteur Villermé, de se faire une idée de l'aspect sale, misérable, des femmes employées au tirage de la soie, de la malpropreté horrible de leurs mains, du mauvais état de santé de beaucoup d'entre elles, et de l'odeur repoussante, sui generisy qui s'attache à leurs vêtements, infecte les ateliers et frappe tous ceux qui les approchent (1). » L'usine D... ne fait pas le tirage ou le dévidage des cocons ; elle reçoit en écheveaux ses soies grèges : soies jaunes de France, d'Italie ou d'Espagne, soies blanches de Canton. « La soie grège est formée d'un certain nombre de fils élémentaires soudés entre eux par le grès coagulé, suivant des directions à peu près parallèles. En cet état, elle pourrait être soumise au tissage, mais elle est incapable de supporter les opérations de la teinture en flottes. Ces manipulations, en effet, nécessitent l'immersion de la soie dans des bains dont la température atteint 100 degrés. Sous l'influence d'un pareil traitement, le grès perdant sa consistance, pouvant même entrer en dissolution, les fils élémentaires auraient une tendance à se séparer les uns des autres, à former des boucles et des nœuds ; il serait impossible ensuite de les soumettre au tissage. Pour donner à la soie grège plus de résistance^ pour la transformer en un fil capable de subir le mieux possible les diverses manipulations qui lui sont imposées d'ordinaire avant d'être transformée en tissus, on la soumet au moulinage^ appelé aussi ouvraison (2). »» Sous le régime de l'industrie dispersée, cette ouvraison était la spé-
(1) État physique et moral des ouvriers, I, 345.
(2) La Soie au point de vue scientifique et industriel, par Léo Vignoîc, maître de conférences à la Faculté des sciences, sous-directeur de TÉcole de chimie industrielle de Lyon, 1 vol* in-16. Bibliothèque des connaissances utiles. Paris, J«-B. Baillière et fils, 1890, p. 151«
cialité de certaines manufactures appelées moulins^ établies surtout dans la Haute-Italie, Piémont et Lombardie> aux environs de Bergame, dans le midi de la France et le sud de la Grande-Bretagne (1).
a Le moulinage, qui constitue une des préparations fonda* mentales de la soie, comprend quatre opérations :
V Dévidage des écheveaux de la soie grège, pour la transporter sur des bobines ;
2" Torsion donnée séparément à chaque fil de grège provenant des bobines ;
3" Doublage de deux fils de grège préalablement tordus, isolément ou non, torsion imprimée au double fil obtenu, et nouveau dévidage sur les bobines ;
4" Formation, par torsion nouvelle, des fils provenant de l'assemblage de deux ou d'un plus grand nombre de fils de grège préalablement tordus ou non ; dévidage sur des guindres et mises en écheveaux.
La torsion d'un seul fil de grège porte le nom de premier tors ou premier apprêt et donne un fil qui est désigné sous le nom de poil.
Deux ou plusieurs fils de soie grège tordus ensemble sans être tordus au préalable individuellement fournissent un fil appelé trame.
Enfin, si l'on donne à deux ou plusieurs fils de grège tordus préalablement et individuellement de droite à gauche une torsion de gauche à droite après les avoir assemblés, on obtient des fils employés pour la chaîne des tissus et connus sous le nom d'organsins (2) . »
Tout le monde sait comment se fait le dévidage, « Pour être dévidées, les soies grèges sont placées sur des tavelles, cadres très légers en bois de pin, dont les bras sont réunis
(1) Ure, Philosophie des manufactures, t. I, ch, ii, p, 356^
(2) L^o VioHOW, ouv. cité, p, 152,
par des fils de fer : les tavelles, disposées verticalement, tournent sur un axe horizontal paseaut en leur centre ; des roquets ou bobines, tournant par friction, attirent et enroulent la soie, et font tourner les tavelles... On évalue la qualité d'une grège au point de vue du dévidage par le nombre de tavelles qui peuvent être surveillées par une seule ouvrière. On dit qu'une grège est d'un dévidage de 40 tavelles lorsqu'une ouvrière peut suffire à la marche de 40 tavelles... Il est admis comme règle qu'une ouvrière peut trouver et nouer 80 bouts en une heure avec une soie bien croisée (1). »
Le moulinage proprement dit ou tordage ou torsion^ nécessaire pour faire de la soie grège un fil apte à être tissé, et qui s'opérait au fuseau par les Jileresses de la vieille France, qui s'opère encore à la main, comme procèdent les cordiers pour leur corde, au Tonkin et dans d'autres contrées de l'Asie, se faisait depuis le quatorzième siècle en Italie et se fait de nosjours même en Piémont sur un moulin appelé moulin rondy à cause de sa forme, lequel n'est qu'un gros tour, volumineux et encombrant, outil médiocre, justement comparé, pour l'inutile complexité et la grossièreté de ses organes, à l'antique machine de Marly (2). L'usine D... emploie le moulin ovale, d'invention française, plus facile à loger et d'un mécanisme très simple. Il est comme divisé en deux étages : « A la partie inférieure se trouvent une ou plusieurs rangées de fuseaux placés verticalement et tournant avec rapidité (cinq à six mille tours par minute) . La soie qu'ils débitent se déroule, se tord en même temps en proportion de leur vitesse, et s'enroule ensuite sur des guindres ou des cylindres placés horizontalement à la partie supérieure (3) . » Des trois espèces de fils produits par le moulinage : le poil, la trame et l'organsin »
(1) Léo ViGHON, ouvrage cité, p. 154-155.
(2) /rf., ibid., p^l53,-157. .
(3) Id„ ibid.y p. 157.
la première, lepoil^ ne subit qu'une faible torsion; elle fournit des fils qui servent de chaîne pour les étoffes légères, la rubanerie, la passementerie, la broderie. La trame exige une torsion de 80 à 150 tours par mètre. Quant à Vorgansw, soumis, après le filage et le doublage^ à une nouvelle torsion en sens inverse, ou lors, les deux torsions qu'il subit varient selon les apprêts, au premier apprêt on filage de 400 à 2,500 tours, au second apprêt ou tors de 300 à 1,500 tours (1).
Le moulinage fini, on met le fil en flottes, ou en paquets dont la longueur, autrefois de 1,500 mètres, peut atteindre maintenant de 1 5 à 20,000 mètres. On marque avec des captes, petits nœuds de schappeou de coton, la croisuredes fils, afin de les empêcher de se mêler et de conserver la forme de la flotte. Si cette méthode a ses désavantages, en ce qu'elle rend la teinture plus malaisée, les fils étant serrés les uns contre les autres et moins divisés que dans les petites flottes, elle permet cependant de grandes économies, moins de main-d'œuvre et moins de déchet lors du nouveau dévidage, au retour de la teinture (2), où la soie en flottes est envoyée à la suite d'un triage et d'un classement qui porte le nom de mettage en mains, (Ordinairement les fils sont classés, suivant leur grosseur, en trois catégories ; les flottes de même espèce sont réunies entre elles par un lien et donnent une pantime. Le groupement de plusieurs pantimes constitue une masse appelée main (3) .
Quand les flottes de soie reviennent teintes, alors s'ouvre, avant le tissage, la deuxième série des opérations. Dévidage et déirancanage : la dévideuse doit enrouler la soie sur le roquet d'une manière parfaitement uniforme avec une tension convenable, de façon que sous le doigt les roquets garnis soient résistants, mais non pas durs; elle doit rattacher rapide-
(1) Léo VioKOjç, OHV. cité, p. 158-159. {t)Id.,ibid,y p. 160-161.
(3) /</., ibid.^ p. 215.
ment les fils cassés, éviter le déchet, prendre garde à ne pas ternir la nuance et le brillant de la soie, mettre en un mot les roquets en état de pouvoir se dévider régulièrement et sans secousse pendant le tissage (1); canneiage: c'est le chargement ou la charge des cannettes. Dans le cas où les fils enroulés sur le roquet doivent servir pour la trame, une ouvrière, la canne^ ieuscy réunit le nombre de fils fixé par le fabricant ; elle les enroule sur un tuyauy petit cylindre en jonc, en buis, en canne ou en roseau qui viendra, à son tour, charger la navette du tisserand, et qui, en effet, s'y glisse comme la cartouche dans le magasin du fusil : le tuyau couvert de soie prend le nom de canne tte.
Ainsi que le cannetage est la préparation de la trame, Vour^ dissage est la préparation de la chaîne : il a pour objet de juxtaposer parallèlement et avec une tension uniforme les fils de même longueur, en nombre déterminé, musettes de quarante fils, portées de quatre-vingts, etc.. qui composeront la chaîne, en leur gardant leurs places respectives, sans quoi les fils pourraient s'entremêler et le tissage deviendrait impossible. (Gomme s'éclaire et s'explique soudain, se dégage dans toute sa force l'expression : ourdir un complot!). L'appareil à ourdir se nomme naturellement V ourdissoir : c'était, et c'est généralement encore, dans les petits ateliers, un grand tambour, creux, cylindrique, de deux mètres de haut, dont l'axe doit être parfaitement vertical. L'ouvrière donne à l'ourdissoir un mouvement de rotation au moyen d'une manivelle. Elle enroule d'abord la première musette du haut en bas sur le tambour, puis elle juxtapose une seconde musette en remontant de bas en haut et continue ainsi jusqu'à ce que le nombre voulu de musettes ou de portées ait été mis sur l'ourdissoir... Il est essentiel, dans l'ourdissoir, de conserver
(1) Léo ViGNOs, ouv. cite, p, 287,
à chaque fil son rang déterminé ; les fils doivent être assez distincts les uns des autres pour qu'on puisse retrouver la véritable place des fils qui se cassent. Lorsque Tourdissoir a reçu un nombre suffisant de musettes, Touvrière lève la chaîne et l'enroule autour d'une cheville en un peloton très serré (1) .» A l'usine D..., on se sert de préférence d'un modèle plus récent, ooù le tambour est horizontal, peut tourner autour de son axe et progresser en même temps suivant une direction parallèle à cet axe. Avec ce modèle perfectionné, la juxtaposition exacte de chaque musette est assurée par le passage des fils au travers des dents d'un peigne qui règle la largeur d'enroulement. Les dimensions du tambour sont telles que la chaîne se trouve répartie suivant une longueur d'axe justement égale à la largeur de l'étoffe à laquelle elle est destinée (2) . »
Vient ensuite le pliage. Il s'agit d'enrouler la chaîne sur Tensouple ou rouleau, qui alimentera le métier à tisser, dans la largeur que doit avoir l'étoffe, bien parallèlement et avec une tension égale. Quand tous les fils sont uniformément tendus, impeccablement parallèles, et chaque fil à sa place, la chaîne est bonne et prête pour le tissage. Du tissage même, il n'y a assurément rien à dire qui n'ait été dit, si ce n'est quant à l'allégement de la peine, et on va le dire en son lieu; après le tissage, il ne reste que les apprêts, mais il y en a autant et plus que de genres d'étoffes : finissage , polissage, pincetage, déjumellage, cylindragCy rasage, grillage ou flambage, encollage, gommage, glaçage, gaufrage^ tous ces tours de main, d'où sortent, en uni, les taffetas, les sergés, les satins et les velours; parmi les façonnés, les lampas, les satins lamés, les droguets, les brocatelles, les brocarts ; enfin, métrage et baguetage ou pliage final.
(1) I^o VioîfoN, oiiv. cite, p. 288-289.
(2) Id., ibid., p. 291,
476 1/ORGANlSATION DU TRAVAIL
A ces diverses opérations, nécessaires, préliminaires ou consécutives au tissage de la soie, correspondent autant de catégories, de spécialités d'ouvriers, ou plutôt d'ouvrières, car Tusine D... n'emploie guère, outre le patron, les trois directeurs (un à la préparation, deux à l'atelier), les commis et les machinistes, que cinq ou six gareurs^ sortes de mécaniciens tisseurs qui font ce qu'une femme ne pourrait pas foire, et notamment les réparations aux métiers, lorsque quelque chose s'y dérange ; cinq ou six apprêteurs, cinq ou six polisseurs ou finisseurs de tissujs. C'est, à eux seuls, tout le personnel masculin. Les femmes sont partout ailleurs, et partout indifféremment, sans distinction d'âge : au moulinage de la trame avant le départ du fil pour la teinture, dévideuses, doubleuseSj moulineuses, ftoUeuses, plieuses ; au retour de la teinture, dévideuses encore, ourdisseuses, canneteuses ^ remeiteuses, tordeuses, monteuses de métier pour façonnés, tisseuses ; après le tissage, ;?mce/ew5e5 (l). La plupart, pourtant, presque toutes, sont jeunes ou encore jeunes, et il me semble, après avoir parcouru d'un bout à l'autre la quadruple ou sextuple haie de métiers, en avoir vu très peu de vieilles. La journée est de dix heures, comme le veut la loi, avec une heure et demie ou deux heures d'interruption pour le repas de midi. Auprès de chaque métier est un tabouret sur lequel l'ouvrière peut, de temps en temps, s'asseoir, tout en surveillant son travail, et se délasser de cette longue station debout, si pénible et parfois
(1) On dit ailleurs épinceteuses. J'ai même cru entendre dire, à Elbeuf, épiri' gteusei (voir p. 257), mai« je n'en suis pas sûr, et peut-^tre était-ce épinceteuses qu'on disait.
si dang^ereuse pour la femme. De toutes façons on s'ingénie à réduire Teffort au moindre effort, et, par une suite d'applications heureuses, on y a en partie réussi. Les métiers à la Jacquard y ont grandement contribué, en permettant à un ouvrier de produire sans aide, sans tireurs de lacs^ les étoffes les plus compliquées. Ils y ont contribué directement : a grâce à eux, la fabrication des étoffes dites façonnées, c'est-à-dire de celles dans lesquelles on représente des fleurs, des dessins, ou que l'on broche d'or et d'argent, est maintenant plus fecile, plus prompte qu'autrefois et moins fatigante, à durée égale de travail » ; et indirectement, pour les tisseurs en chambre : « la hauteur du métier Jacquard force les propriétaires et constructeurs de maisons d'espacer beaucoup les planchers, et, par conséquent, de donner abondamment de l'air et de la lumière dans l'intérieur des logements. Enfin, ce métier a fait supprimer la classe entière des tireurs^ qui était composée d'enfants dont la constitution, m'a-t-on assuré, se détériorait toujours par la grande fatigue à laquelle ils étaient soumis et parles attitudes vicieuses qu'ils étaient obligés de prendre (1). »
Néanmoins, et bien que son invention fût destinée à épargner à tant de victimes tant de misères, Jacquard fut d'abord, comme beaucoup d'inventeurs, la victime de son invention. Quelles épreuves il dut traverser, Andrew Ure l'a raconté en une page très intéressante :
a L'histoire de l'introduction du métier Jacquard (2) est une leçon des plus instructives sur l'avantage de la libre communication et de la rivalité entre deux pays. L'inventeur de ce beau mécanisme était originairement un obscur fabricant de chapeaux de paille, qui n'avait jamais appliqué son esprit à la mécanique automatique, avantd'avoir eu l'occasion, par suite
(1) ViLLERMÉ, Tableau de V état physique et moral des ouvriers, I, 370.
(2) Ure et Villermé écrivent Jacquart.
478 L'ORGANISATION DU TllAVAIL
de la paix d'Amiens, de lire, dans un journal angolais, l'offre faite par notre Société des Arts d'une récompense à celui qui tisserait un filet par une mécanique. Son génie assoupi s'éveilla aussitôt, et il fabriqua un filet à la mécanique ; mais, n'ayant obtenu aucun encouragement de la part du gouvernement de son pays, il oublia son invention pendant quelque temps, et plus tard il en fit présent à un ami comme une chose de peu d'importance. Cependant le filet tomba par hasard entre les mains des autorités, et fut envoyé à Paris. Longtemps après, lorsque Jacquard ne songeait plus à son invention, le préfet du département l'envoya chercher, et lui dit : n Vous êtes-vous occupé de la fabrication d'un filet à la mécanique?» Il ne s'en souvenait pas d'abord, mais, le filet lui ayant été représenté, il se rappela toutes les circonstances. Le préfet l'ayant prié de construire la machine avec laquelle il avait fabriqué ce filet, Jacquard demanda trois semaines pour l'exécuter. Au bout de ce temps, il revint vers le préfet, avec la machine ; il lui demanda de frapper du pied sur une certaine partie de la mécanique, mouvement dont l'effet fut d'ajouter une nouvelle maille au filet. La mécanique ayant été envoyée à Paris, Napoléon, avec sa brusquerie et son despotisme ordinaires, fit expédier un mandat d'arrêt contre le constructeur. Jacquard fut aussitôt placé sous la garde d'un gendarme ; on ne lui permit même pas de se rendre chez lui pour se pourvoir de choses nécessaires à son voyage. Arrivé dans la métropole, on le conduisit au Conservatoire des Arts et Métiers, où on lui commanda de construire sa machine en présence des inspecteurs : ce qu'il fut obligé de faire.
« Lorsqu'on l'eut présenté à Bonaparte et à Carnot, le premier lui adressa^ d'un air d'incrédulité, ces rudes paroles : tt Est-ce vous qui prétendez faire ce que Dieu tout puissant ne saurait faire, un nœud à une corde tendue ? » Jacquard montra alors la mécanique, et la nature de son opération. On lui
donna ensuite à examiner un métier qui avait coûté de 20 à 30,000 francs, pour foire des tissus à Tusage de Bonaparte. Il entreprit de faire par une mécanique fort simple ce qu'on avait essayé en vain à Taide d*un mécanisme très compliqué^ et, ayant pris pour modèle une des machines de Yaucanson, il construisit le fameux métier Jacquard. Il retourna dans sa ville natale, récompensé d'une pension de mille écus, mais il éprouva la plus grande difficulté à introduire sa machine parmi les tisserands en soie, et il fut trois fois en danger de sa vie. Le conseil des prud'hommes, qui sont les conservateurs officiels du commerce de Lyon, brisa son métier en place publique, en vendit le bois et le fer comme matériaux de rebut, et le désigna comme un objet de haine et d'ignominie universelle. Ce ne fut que lorsque les Français commencèrent à sentir le pouvoir de la concurrence étrangère qu'ils eurent recours à cette admirable invention de leur compatriote ; et, depuis cette époque, ils ont eu la preuve que c'est la seule protection, le seul appui réel de leur commerce (1). w
Laissons le libéralisme tendancieux, l'optimisme et comme le finalisme économique de ce petit morceau : il reste que les contemporains virent surtout dans l'invention de Jacquard qu'elle « supprimait un ouvrier » . C'est de quoi le jury de l'exposition de 1801 le récompensa et de quoi les tisseurs lyonnais lui en voulurent. Mais nous, nous ne voyons plus que ce qu'il a supprimé de peine, et nous lui en devons être d'autant plus reconnaissants que le uj^eur de lacs dont il a trouvé le moyen de se passer était le plus souvent un enfant. Par lui et de ce seul fait, il y a dans le monde un peu moins de souffrance, pour la race un peu plus de force et de vie en réserve. Je ne crois pas, d'autre part, que l'on puisse dire
(1) UnE, Philosophie des manufactures ^ I, 381-384. — La Biographie uni' verselie de Michadd et \a Nouvelle biographie générale rapportent les mêmes faitSi mais en attribuant à Carnot le mot prêté par Ure à Napoléon.
encore aujourd'hui, comme Villermé le disait : a La circonstance qui, d'après les ouvriers eux-mêmes, leur occasionne le plus de fatigue, la seule même qui nuise à leur santé, si Ton met à part la longue durée du travail, est la percussion, renouvelée à chaque instant, du balancier du métier, serrant chaque fil de trame sur le fil précédent. Cette percussion se transmet à la partie inférieure de la poitrine par Vensouple ou gros cylindre sur lequel on enroule Tétoffe à mesure qu'on tisse (1). »
En somme, et pour toutes sortes de raisons, dont la plus forte est le progrès de la mécanique, la peine du travail a certainement diminué. Mais la diminution de la peine n'est qu'une amélioration pour ainsi dire négative. Il y a eu aussi amélioration positive, par l'augmentation du prix du travail. Au moment de toucher la question du salaire, je ne puis me défendre de quelque inquiétude, car je sens que cette espèce de mystère dont s'enveloppe la fabrique lyonnaise s'épaissit. Tout à l'heure, tant qu'il ne s'agissait que de l'industrie de la soie, de la fabrique en son ensemble, on regardait « l'étranger curieux » avec une bienveillance légèrement narquoise ; sitôt qu'il s'informe du salaire, il semble s'y mêler de la commisération, à moins que ce ne soit de la méfiance. Replié sur luimême, entre les collines qui l'enserrent et bouchent au bout des rues son horizon, le Lyonnais aime bien s'occuper seul de ses affaires, et il ne veut montrer au monde que ce qu'il lui vend. Si pourtant un homme audacieux et préalablement vêtu de la triple cuirasse pousse de ce côté ses investigations, on ne le voue sans doute pas aux dieux irrités de la cité, on est de trop bonne grâce et de trop bonne éducation pour se livrer à cet excès d'humeur, — mais on l'abandonne à son sort, et on le laisse aller avec ses dieux à lui, que l'on espère tout bas
(1) État physique et moral des ouvriers, I, 371.
et que peut-être on souhaite impuissants. Ce n'est pas d'hier que ce sentiment se révèle : a II est peu de sujets dans toutes mes recherches, faisait observer Villermé, sur lesquels il m'ait été aussi difficile d'avoir une opinion que sur les salaires payés par la fabrique de Lyon, et sur leurs rapports avec le prix des choses nécessaires à la vie ; on ne s'entendait même pas sur le point le plus facile à constater, le chiffre des salaires (1). » Ferai-je observer à mon tour que c'est là, en effet, un point toujours obscur dans les recherches sur les industries et principalement sur les métiers de femmes, qui sont, d'autres diraient probablement parce que ce sont des métiers à salaires bas? Mieux vaut répondre que, grâce à l'obligeance de M. D..., si je n'ai pas tout su, je n'ignore plus tout à fait tout. De toutes les opérations ci-dessus décrites, le moulinage seul se paye à la journée : tout le reste (sauf le travail des prépareuses et celui des finisseuses) est à la tâche. M. D... estime que chez lui, — il a grand soin de préciser : a chez lui» , — le salaire moyen est d'environ 3 francs ; que les ouvrières les plus habiles peuvent aller à 3 fr. 50 (4 francs étant considéré comme un chiffre absolument exceptionnel même pour les meilleures ouvrières) ; que les moins bonnes gagnent 2 fr. 75 (ce chiffre étant cependant considéré comme un peu faible). D'après le tableau qu'il fit dresser pour se rendre compte du plus ou moins bien-fondé des revendications de ses ouvrières en chômage, lors de la grève générale de 1903, M. D... établit ainsi la proportion des salaires, hauts, moyens et bas.
OuTrières. P. 100.
6 13 gagnaient, par an, plus de 1,100 fr. (1 à 1,413 fr).
11 26 — — 1,000 fr. (1 à 1,085 fr).
17 36 — — 900 à 1,000 francs.
(1) État physique et moral des ouvriers y I, 374.
(2) Si le total donne 101 au lieu de 100, c'est que j'ai forcé un peu les chiffres pour m'exprimer en chiffres ronds et sans fractions.
Le salaire le plus faible avait été de 744 francs, la grande majorité des ouvrières touchant de 800 à 1,000 francs, soit, à trois cents jours de travail par an, de 2 fr. 66 à 3 fr. 33 par jour.. A ce moment du reste, en 1903, Tusine D..., qui venait de naître, était encore dans la période d'organisation ; depuis qu'elle en est sortie, et qu'on la peut tenir pour adulte, on peut également tenir pour acquis que tous les salaires y ont augmenté, que l'amélioration de la condition des ouvriers s'y est accusée et accentuée, du fait de l'amélioration des conditions de l'usine elle-même. Mais M. D... insiste : voilà ce que les ouvrières gagnent chez lui : il ne dit pas qu'elles le gagnent partout, et son silence fait entendre le contraire, non moins que les conseils de prudence que d'autres patrons nous prodiguent quant à la portée à donner aux chiffres relevés chez M. D... Et le mystère s'éclaircit peut-être. Si M. D... ouvre ses livres de paie, avec une complaisance qui charge d'étonnement admiratif le regard, tout à l'heure de commisération et tout à l'heure d'ironique indulgence, n'est-ce pas parce qu'il sait que, chez lui, les salaires sont, pour la fabrique lyonnaise, des salaires forts? Mais inversement, si, chez d'autres, loin de les étaler, on les enferme à double tour, n'est-ce pas parce que... ? Plusieurs des personnes que j'ai vues eussent préféré, — à peine le dissimulaient-elles, — que M. D... se fût tu sur ce chapitre, et désiré que je me tusse sur ce que M. D... m'avait déjà appris. Je ne leur dois que de la gratitude pour l'aimable accueil qu'elles m'ont fait, et je ne dirai donc rien de ce qu'elles sont censées ne pas m'avoir montré ; mais ce qui est dit est dit, et ce qui ne Test pas l'est peut-être un peu tout de même.
Quoique la comparaison entre l'industrie agglomérée en usine et l'industrie dispersée en petits ateliers soit plus qu'imparfaite, impossible, et faussée encore par la différence des temps, rappelons les chiffres qu'indiquait le docteur Villermé,
suivant les affirmations de Jules Favre (1) et « les notes d'un administrateur » pour les années 1833 et 1834. Selon Jules Favre, un compagnon lyonnais, travaillant sur le métier du maître, gagnait, à cette date, 1 franc, l fr. 50 ou 2 francs par jour pour les étoffes unies, 2 fr. 15 pour les façonnés, tandis que le chef d'atelier gagnait de 3 fr. 06 à 3 fr. 30 sur son métier à lui, et prélevait 1 fr. 10 ou 1 fr. 11 sur celui qu'il fournissait à son compagnon. A la tâche, les salaires journaliers n'auraient ressorti qu'à 0 fr. 55, 0 fr. ^Q, 0 fr. 90 tout au plus (2) . Et c'étaient des salaires d'hommes! Selon a l'administrateur » , le chef d'atelier se faisait, pour les étoffes unies, 3 fr. 50, pour les façonnés, 5 francs ; le compagnon, de l fr. 75 à 3 francs : Técart, assez grand, dépendant de l'étoffe. Pour les articles de goût (tissus riches), le chef d'atelier pouvait s'élever jusqu'à 8 francs ; le compagnon (très exceptionnellement encore) à 5 francs. Un chef d'atelier velouiier, ou tisseur de velours, arrivait à gagner, avec sa femme, de 7 fr. 50 à 8 francs. Mais, Viliermé a tenu à nous en avertir, ces chiffres ne sont pas sûrs : « Les premières évaluations ont été fournies par les chefs d'atelier, et les secondes doivent l'avoir été par les fabricants. On peut supposer que les unes et les autres s'éloignent de la vérité. C'est en effet ce qui m'a été affirmé à Lyon par différentes personnes et ce que j'ai pu reconnaître dans les réponses toujours plus ou moins évasives des maitres-ouvriers que j'interrogeais sur les prix de façon des étoffes que je voyais sur les métiers (3). » Et, découragé, il déclare, « dans ce mélange de renseignements contradictoires, n'oser compter sur l'exactitude d'aucun, pas même sur l'exactitude de ceux qu'il a pu
(1) Jules Favre, De la coalition des chefs d'ateliers de Lyon ; brochure in-8* de 43 pages. Lyon, 1833.
(2) Depuis novembre 1831.
(3) Tableau de Vétat physique et moral des ouvriers, I, 376-377,
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recueillir lui-même. » Le brouillard ne s'était pas dissipé sur la Croix-Rousse : les dieux de la cité avaient vaincu.
Autant qu'il est permis de le croire, les salaires dans la fabrique lyonnaise sont en général médiocres, et ils sont, de plus, fort variables, ou plutôt fort différents, d'une usine ou d'un atelier à l'autre. C'est ce qui fait qu'à toutes les crèves, les ouvriers réclament un tarif commun, sans réfléchir que ce tarif n'est pas possible, tout, dans le tissage de la soie, étant subordonné à la nature ou à la qualité des titres des matières employées, et qu'il leur serait, en fin de compte, nuisible, comme l'a malheureusement prouvé l'expérience de 1869, où, les prix étant calculés sur le nombre de portées (80 fils), il en résulta, dans la contexture des tissus, une grande gène qui fit passer une partie de la fabrication en Suisse.
Pour le travail aux pièces, la paie, à l'usine D... est quotidienne : toute pièce finie avant onze heures est comptée et payée le soir même. On a adopté ce mode de paiement pour plusieurs motifs, d'ordre même moral : comme la paie du mari est hebdomadaire, si celle de la femme l'était aussi, dans bien des ménages, on ferait le samedi une fête qui ne finirait que le lundi, et où tout passerait, gain de l'homme et gain de la femme, laissant le couple sans argent et peut-être les enfants sans pain. Motifs d'ordre industriel ou économique aussi : quand on faisait la paie le samedi, le travail de l'usine était à demi suspendu dès le vendredi après-midi. C'était pour la production, pour le patron, un préjudice net. Celui que causait, au travail, à l'ouvrier, le « remontage du métier » , une fois la pièce tissée, et qui, dans les petits ateliers, était très important, a été réduit, dans l'usine, à n'être pour ainsi dire plus sensible ; amélioration encore qu'il ne conviendrait pas de dédaigner (1). A l'usine D..., il n'y a pas de contrat de
(1) Dans la fabrique lyonnaise classique, il y avait, dans cet arrêt forcé des métiers, un vice énorme, auquel on remédiait ou qu*on palliait comme on pou-
travail, pas de règlement d'atelier. Lorsque le patron veut renvoyer un ouvrier, ou lorsqu'un ouvrier veut quitter le patron, ils ne sont obligés à rien Tun envers l'autre, mais il est d'usage qu'ils se préviennent réciproquement trois jours à l'avance.
La teinture n'est pas la servante, elle est plus que l'auxiliaire, elle est la collaboratrice du tissage dans l'industrie de la soie. Après avoir visité l'une des plus belles maisons de la région lyonnaise, l'usine G..., je ne puis faire rien de plus, ni rien de mieux, que de transcrire les règlements arrêtés, à la suite de la grève générale de 1903, par la Commission patronale de la teinture et des apprêts, lesquels ont maintenant encore force de loi dans la profession, c'est-à-dire dans 70 usines environ, petites ou grandes, et pour environ 9,000 personnes employées, dont environ 30 ou 35 pour 100 de femmes :