‹ La crise de la certitudeChapitre 17 sur 104 · DE LA C01AISSAM;E & DE U CR0\1CI · texte numérisé non relu

DE LA C01AISSAM;E & DE U CR0\1CI

Le sophiste Zenon ayant nié l'existence et jusqu'à la Le

mou-

vement se prouve

possibilité du mouvement des corps, un de ses adver saires, Antisthène , pour toute réponse à ses subtils ^chTnu arguments, se contenta de marcher sous les yeux de ce sceptique, surpris et incapable de trouver la réplique.

De même, aux sophistes contemporains qui osent nier la certitude ou la puissance de la pensée humaine à atteindre aucune vérité, nous avons répondu dans tout le cours de ces Etudes philosophiques, en pensant, en raisonnant, et mettant en évidence plus d'une vérité incontestable. Après les avoir vues et comprises, nous ne pouvons plus douter de notre puissance de voir et de comprendre.

Cependant la réplique d' Antisthène, quelque typique uresteà qu'elle paraisse et qu'elle soit en effet, est incapable de 'qu^!'; satisfaire complètement la curiosité native de Pesprit humain, qui veut comprendre le pourquoi et le comment des choses. Aussi, longtemps après que les hommes eurent acquis, en marchant, la certitude de pouvoir marcher, surgirent des savants physiologistes et anatomistes, qui mirent à nu les muscles, les os, les tendons de nos membres moteurs, et en expliquèrent avec admiration le merveilleux mécanisme. Aristote fut au nombre de ces premiers savants, et c'est lui qui dessina les premières planches anatomiques ; mais il fit mieux encore, son génie sut remonter jusqu'à la notion du mouvement en général, en créer la théorie,

et léguer à la science des sciences, à la philosophie, un chef-d'œuvre dont elle a le droit d'être Hère.

Il nous reste à essayer, bien plus modestement, quelque chose d'analogue. Après avoir observé, pensé, raisonné et atteint plus d'une fois la certitude , il nous reste à réfléchir sur nos observations, nos pensées, nos raisonnements, pour montrer non seulement qu'on peut atteindre la certitude, mais encore pourquoi et comment on le peut; en un mot, à édifier la théorie critique de la connaissance et de la croyance.

Place de Gc scra le couronnement de nos Etudes. Sans doute, émde. il eût été désirable d'allumer le flambeau de laCritériologie dès le début de notre marche, et de n'avancer qu'à sa lumière. Malheureusement, ce plan eût été difficile et même impossible à réaliser. La science de la réflexion philosophique ne peut venir qu'après la philosophie elle-même. Gomme le remarquait déjà S. Thomas, pour comprendre l'existence et même la possibilité de la certitude, il faut avoir étudié la nature de l'intelligence et des sens. et avoir compris leur mécanisme *. La Gritériologie, en effet, relève directement de la Psychologie, et c'est pour avoir oublié ce grand principe que Kant nous a donné, comme on le verra, une Critique de la raison pure, si artificielle, si arbitraire, si peu conforme aux faits de la conscience, la Psychologie ayant été à peu près exclue de son édifice purement abstrait et logique.

La Gritériologie relève aussi d'une multitude de questions de Métaphysique et même de Morale, c'est-à-dire de la philosophie tout entière, et ne peut venir utilement qu'à la fin, comme un important corollaire de Géomé-

1. s. Thomas, De Ver if., q. 1, a. 9. « Veritas cognoscitur ab intellectu — secundutn quod cognoscit proporlionem ejus ad rem : quod quidem cognosci non potest nisi cognita natura ipsius actus ; quae cognosci non potest nisi cognoscatur natura principii activi, quod est ipse intellectus in cujus natura est ut rébus conformetur. »

trie, après son théorème. De même, la Logique et la Méthode qui président aux sciences, n'ont pu se fonder qu'après la création des sciences elles-mêmes *.

Du reste, le lecteur s'apercevra bientôt de cette dépendance obligatoire, en revoyant, dans presque tous les chapitres de ce dernier traité, des questions déjà rencontrées ailleurs, mais qui seront étudiées ici à un point de vue tout nouveau et très spécial, celui de la certitude.

En nous lisant, il reconnaîtra aussi notre fidélité per- La sévérante à la pensée d'Aristote et de S. Thomas. Ces n*^"Bt''prs deux génies nous ont encore devancés sur cette ques- "°"''®"^' tion de haute critique philosophique, comme sur presque toutes les autres, et nous continuerons à trouver tout profit à demeurer leur très humble disciple.

Il est vrai qu'Aristote n'a pas consacré un traité à part à la critique. Son Organon a volontairement restreint l'étude de l'instrument de la science au point de vue de la Dialectique, sans aborder le point de vue de la certitude qui préoccupe aujourd'hui si vivement nos contemporains. Il y a donné les règles de la raison humaine ' il n'a pas essayé de justifier, par la critique, notre confiance instinctive en sa valeur naturelle. Ce n'est pas assurément que les moyens de cette justification lui aient échappé ; on les retrouve au contraire abondamment et nettement indiqués çà et là avec la description et le fonctionnement de nos facultés cognitives. notamment dans son -mpi 'i^-o'/^m et dans ses nombreuses réfutations du septicisme antique.

Il nous suffira de réunir ces éléments épars, comme il ii suffira l'eût fait lui-même, si la question critériologique s'était rajeunir. posée de son temps avec la même acuité que de nos jours,

i, Kant a reconnu cette place de la Critique : c Telle est la marche de la raison humaine qui spécule : elle achève au plus vite son édifice, et ne s'avise que longtemps après de rechercher si le fondement en est solide ». Critique de la raison pure, « Introd. » (Tissot, I, p. 23).

surtout depuis Kant,oii la défiance des sceptiques ayant grandi, il a fallu répondre à leur critique minutieuse par un examen rationnel non moins minutieux et non moins profond. Notre siècle n'a' donc pas à créer de toute pièce la Critériologie, mais seulement à compléter celle des anciens, et à la mettre au courant des nécessités de la controverse contemporaine, unce* Telle est la tâche délicate assurément, mais plusoppor- Tê' u^ tune que jamais, qu'après bien des hésitations et sur les question. ÏQsjances de nos bienveillants lecteurs, nous allons entreprendre. Puissions-nous réussir à éclairer un peu le dédale inextricable où se débat la pensée moderne, et contribuer, pour notre part, à raffermir sa foi chancelante en la valeur objective de la raison humaine 1

C'est là la pierre angulaire qu'on ne saurait ébranler sans ébranler l'édifice entier des sciences humaines et aussi des sciences divines. Car s'il est vrai, comme le proclamait un homme d'Etat éminent de l'Angleterre, que « les batailles décisives de la religion se livrent aujourd'hui au delà de ses frontières * », on peut ajouter qu'elles se livrent surtout sur le terrain philosophique de la Certitude. S'il y a aujourd'hui une « crise de la foi », elle n'est que la conséquence logique d'un trouble antérieur et plus profond, d'une crise de la raison ellemême. Notre question aura donc un double intérêt d'actualité, puisqu'elle s'adresse également aux amis de la science et de la foi.

Division Notre plan sera tout naturel ^'t sans recherche. Après et plan. j^yQJ^ établi Veœistence de la certitude objective, dans un premier chapitre, et réfuté les prétentions des Kantistes et des Néo-Kantistes, nous analyserons, dans les six chapitres suivants, et nous critiquerons en détail, la valeur de chacun de nos critères ou instruments de cer-

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