Aristote, Métaphysique, III, c. 4, § 20. ;Didot
Tous les scolasUques et la grande majorité des pen- i
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seurs de toutes les écoles et de tous les siècles, a accord uaditionavec le sens commun, ont admis les vérités suivantes :
1° La certitude humaine a d'abord pour objet une i» n y a multitude de faits d ordre expérimental. Les uns, con- certains. nus par l'expérience externe, les autres par l'expérience interne. Comme exemple typique des premiers, nous citerons l'existence du monde extérieur, delà terre, des plantes, des animaux et des autres hommes, du soleil, des planètes, etc. Gomme exemple des faits d'expérience intime, citons notre propre existence, nos opérations conscientes de vie, de pensée, de mémoire, de jugement, de raisonnement, etc.
Il est certain que l'Univers existe autour de nous ;
Il est certain que nous existons nous-mêmes et que nous agissons de mille manières.
2° Après avoir reconnu ce qui est par les sens exter- 2» Des nés ou internes, l'homme raisonnable s'élève à la con- •'ceSs! naissance de ce qui doit être, c'est-à-dire à la science des principes universels, absolus, nécessaires. Soit des principes mathématiques et géométriques : 2 -|- 2 = 4, le tout est plus grand que la partie, etc. Soit des principes plus abstraits de la métaphysique : principes d'identité, de contradiction, de causalité, etc. Soit enfin des principes de morale : il faut faire le bien et éviter le mal ; sois juste ; honore ton père et ta mère, etc.
L'homme, en effet, après avoir tiré des faits sensibles des idées générales, — par un procédé que nous expliquerons, — compare ces idées et découvre entre elles des relations essentielles, dont on vient de citer des exemples. Ainsi après avoir coupé des oranges en quartiers, et expérimenté l'existence d'une partie et d'un tout, il conçoit l'idée générale de partie et de totalité ;
3» De»
Taisonne-
raenls certains .
4» Des témoignages certains .
puis, en rapprochant ces idées, il saisit avec évidence leurs relations essentielles : « le tout est plus grand que la partie » ; en même temps quc'.e caractère nécessaire, universel et absolu de ces relations. Impossible que le tout ne soit pas plus grand que la partie, ou que dans un autre siècle ou une autre planète, 2 + 2 ne soit plus égal à 4.
3" Enfin, appuyée sur les faits observés et sur les premiers principes découverts par la raison intuitive, la raison discursive se met en exercice, tantôt s'élevant des phénomènes aux lois qui les régissent, des efîets à leurs causes, par induction ; tantôt redescendant, par déduction, des lois aux phénomènes, des causes aux effets qu'elle peut ainsi prévoir et annoncer à l'avance avec certitude ; tel l'astronome prévoyant une éclipse, ou le physicien annonçant la combinaison de l'hydrogène et de l'oxygène. Prédictions qui se réalisent exactement, lorsqu'elles ont été bien faites, et qui démontrent la puissance du raisonnement à découvrir ce qui est.
4" A ces instruments directs de connaissance et de certitude, il conviendrait d'ajouter le témoignage, instrument indirectsil est vrai, mais instrument souvent efficace et indispensable dans une multitude de cas, où d'autres hommes ont pu voir expérimenter, ce que nous ne pouvons voir ou expérimenter nous-mêmes. S'ils ne sont ni trompeurs ni trompés, nous nous en rapportons à leur témoignage et faisons acte de croyance ou de foi. Toutes les sciences historiques sont fondées sur le témoignage humain; c'est ainsi que je connais avec certitude l'existence passée de Louis XIV et de Napoléon ; et si le témoignage divin existe, comme nous le croyons, il sera le fondement d'une autre science, la théologie révélée, qui, elle aussi, aura ses certitudes absolues. L'acte de foi religieuse est, en effet, le même dans son essence que l'acte de foi humaine ; il s'en distingue seu-
lement par Fautorité transcendante du témoin et par la nécessité du concours de la grâce divine.
Voilà donc, indiqués à grands traits, quatre instru- Résumé ments, ou groupes d'instruraents^qui peuvent nous faire "^t^hèse!^* acquérir des connaissances certaines: 1"^ les sens externes et internes, dans le double domaine du monde extérieur et de la conscience ; 2° l'intelligence et ses jugements ; 3" le raisonnement inductif ou déductif ; 4° enfin le témoignage. Et notez bien que la puissance de ces quatre instruments n'est pas pour nous seulement l'objet d'un instinct de la nature ou d'une foi aveugle. Si je crois à la puissance de mes yeux pour voir, de mes oreilles pour entendre, de ma raison pour raisonner, ou de mes jambes pour marcher, c'est que ces puissances passent en acte et me donnent souvent l'évidence que je vois, que j'entends, sans rêver, que je raisonne juste ou que je marche et me promène. L'évidence expérimentale n'a pas besoin de preuve, car elle est plus claire que tout raisonnement discursif, qui ne vaut lui-même que par son évidence.
L'évidence, directe ou indirecte, ou suivant la formule de Lacordaire : « L'autorité de l'évidence ou l'évidence de l'autorité » est donc le trait commun de nos quatre instruments de certitude, en même temps que leur marque de vérité, et la justification de la confiance naturelle et invincible que nous avons en eux, lorsque nous nous en servons dans les conditions normales. Telle est la thèse traditionnelle, que, pour le moment, il nous suffit de poser pour fixer les idées : sa démonstration viendra plus loin avec toute l'ampleur désirable ^
La critique moderne, — comme le personnage de Mo- ii
SolatioD du criticisme î. Chapitres lï. III, IV, V, VI et VII. Kantien.
lière, — « a changé tout cela », et Kant, après l'avoir tenté, s'est modestement vanté d'être un nouveau Copernic, assez puissant pour avoir changé l'axe du monde de la connaissance, comme son prédécesseur avait changé Taxe du monde solaire. Reste à savoir si le monde kantien ne tourne pas désormais à contre-sens, et à rebours du monde véritable.
Tout d'abord, c'est le premier de nos quatre instruments que la critique nouvelle a le plus vivement atta- II nie la qué. La puissance des sens externes à nous faire con- ''\^on^ naître le monde extérieur tel qu'il est, a été mise en externe. Jq^jq^ q^, plutôt radicalement niée. Nous ne percevrions que nos idées ou nos modes de penser et de sentir, qui ne seraient nullement l'image du monde extérieur, s'il existe.
Parmi les modernes, Berkeley avait déjà soutenu la même négation. Mais il ne fit pas école , comme Kant. Du reste, il ne sut pas, comme lui, tirer de cette première négation , tout un système philosophique , merveilleusement compliqué et agencé, avec cette logique impitoyable qui ne sait plus s'arrêter devant les conclusions extrêmes, lors même qu'elles aboutissent à la négation de la valeur de la raison humaine.
On sait comment le plus éminent disciple de Berkeley, Thomas Reid, fut guéri de son scepticisme. Son historien nous rapporte qu'après avoir admis, avec son maître, que les sens ne perçoivent que leurs propres affections, il fut logiquement conduis à rejeter l'existence du monde extérieur. Il en avait pris courageusement son parti, quoiqu'il lui en coûtât beaucoup de regarder comme de pures idées, le soleil, la lune, les étoiles, les montagnes, les fleuves, les campagnes fertiles, et tout le bel ordre de l'univers, oiî se lit, en caractères visibles, la pensée d'une Intelligence suprême. Mais quand il vint à penser que les objets mêmes de
sa tendresse, que son père, sa mère, sa femme et ses enfants n'étaient, eux aussi, que des idées, son courage l'abandonna. Il pensa qu'un principe qui conduisait à de si absurdes conséquences, devait être lui-même absurde ; et alors, au nom du cri de la nature et du bon sens du genre humain, il donna le premier l'exemple, et retourna la conséquence contre le principe'.
Cette conversion, fruit du plus élémentaire bon sens, conces- Kant ne l'imitera que de fort loin. Après avoir, par sa sufiLnte critique impitoyable, établi l'impuissance absolue des ^^ '^^°'sens, et par suite de la « raison pure », à connaître quoi que ce soit des formes du monde extérieur, il permettra du moins à la « raison pratique » de faire un acte de foi aveugle en son existence , et d'y croire, comme à un « postulat » que la vie morale et pratique nous impose impérieusement, et dans la mesure où elle nous l'impose pour vivre moralement, — car nous avons besoin de croire à certaines vérités pour pratiquer le devoir.
Mais il est clair que cette concession est très insuffisante, même à la vie pratique, qui demande beaucoup plus, et qu'elle n'aurait nullement satisfait Thomas Reid. A quoi bon accorder au monde une existence toute nue et mystérieuse, si tous ses modes d'existence sont à jamais inconnus et inconnaissables ? Si je ne puis connaître des objets de ma tendresse, de mon père, de ma mère, de mes enfants, ni la figure véritable, ni les traits, ni la voix, ni les gestes, pas même s'ils ont une figure, des traits, une voix, des gestes, à quoi bon affirmer l'existence de ces X mystérieux et inconnaissables, et comment peuvent-ils demeurer l'objet de ma tendresse, alors qu'ils ont cessé d'être l'objet de ma connaissance ? On ne peut aimer que ce que l'on connaît,