Dugald-Stewart, cité par Garnier, II, p
oU BASES DE LA CONNAISSANCE ET UE LA CROYANCE
suivant le vieil adage : nihil volitum, nisi prœcognitum.
Sa con- Et pourtant, c'est bien là, sans exaspération, la portée idS". de la théorie de Kant, d'après laquelle nous ne connaissons du monde extérieur que des apparences et des symboles, et jamais rien de réel, ni le mouvement, ni la figure, ni l'étendue, ni la durée, ...tous ces attributs étant des formes a pi^iori de notre sensibilité, dont nous revêtons nous-mêmes spontanément les réalités extérieures. Ce n'est plus notre esprit qui revêt dans ses images les formes de l'objet, c'est au contraire l'objet qui revêt les formes a priori de l'esprit, en sorte que c'est l'esprit qui façonne l'objet et qui devient « créateur ou constructeur de son expérience ». Cet objet est donc purement apparent, c'est le phénomène', la réalité qui se cache dessous est le noumène à jamais inconnaissable.
Origine Comment Kant a-t-il pu renverser à ce point les donerreu^r" ûécs Ics plus évideutcs du bon sens, et devenir ainsi uvîsmer un Copernic à rebours ?
C'est, à notre avis, par un excès de logique appliquée à un point de départ faux, et ce point de départ est le principe du sitbjectivisme, ou la prétendue impossibilité du sujet pensant et sentant de sortir « hors de luimême » pour communiquer avec le monde extérieur. Le sujet, le moi, ainsi isolé du non-moi, doit logiquement tourneraudedans de lui-même, comme un écureuil dans sa cage, sans en pouvoir sortir. Il se donne seulement l'illusion d'en sortir, en tournant à grande vitesse et croyant faire un long chemin, quoiqu'il reste sur place. Il n'en Ce point de départ essentiellement faux, auquel le père TinveT' du Griticisme a oublié d'appliquer sa vigoureuse cri- ^^'"^" tique, — lui qui a pourtant tout critiqué à outrance, — Kant ne l'a point inventé, rendons-lui du moins cette justice. 11 fut, avant et après lui, unanimement accepté,
comme une donnée première et au-dessus de toute discussion, par tous les maîtres et fondateurs de la philosophie moderne : Descartes, Leibnitz, Malebranche, Reid, Cousin, pour ne citer que les principaux.
Heureusement, ces philosophes surent éviter les abîmes du scepticisme kantien, soit par une heureuse inconséquence, soit par des subterfuges variés. Quoique les perceptions des sens ne soient plus pour eux une intuition du monde extérieur, — tous les ponts entre le moi elle non-moi étant coupés, — cependant tous les subjectivistes cartésiens continuent à ajouter foi en leur témoignage. Descartes appuie cette foi sur la véracité divine, qui nous tromperait invinciblement, si leur témoignage était trompeur. Malebranche l'appuie sur la Bible et la révélation divine. Leibnitz sur l'hypothèse de l'harmonie préétablie par le Créateur : les sens et leurs objets seraient semblables à deux horloges, qui, quoique séparées et sans aucune influence réciproque, marquent toujours la même heure. Reid l'appuie sur un instinct aveugle, mais nécessaire, de la nature. Enfin Cousin s'élève des sensations à leur cause objective, au moyen de l'induction et du raisonnement : voir le soleil ne serait donc plus une intuition, mais un raisonnement, dont les animaux seraient capables.
Kant a eu raison de rejeter impitoyablement tous n en tire ces vains subterfuges du subjectivisme. Mais il aurait dû '°con!é-^* savoir reculer devant une conclusion absurde, quoique '^"*^""^' logique, et retourner la conséquence contre le principe. Malheureusement il n'a eu ni ce bon sens, ni ce courage.
Yoici, en effet, comment il semble avoir raisonné :
Si le moi est enfermé au dedans de lui-même sans en pouvoir sortir, rien de ce que nous trouvons en nous ne saurait être venu du dehors ; nos sensations ne sont donc que des modifications de nous-mêmes, des formes a pri07H ou innées de notre constitution sensible
OU mentale, dont nous revêtons le monde extérieur. C'est l'esprit qui crée son objet en revêtant cet X inconnu, soit des formes innées de la sensibilité : l'espace et le temps ; soit des formes innées de Tintellect : quantité, qualité, relation, modalité ; soit des formes innées de la raison qui y ajoute une triple unité : psychologique, cosmologique et théologique, c'est-à-dire qu'elle crée le moi conscient, le monde et Dieu.
En sorte que ce n^est plus l'expérience qui forme peu à peu nos idées et les contrôle ; c'est, au contraire, l'esprit qui se crée des objets imaginaires, en moulant dans les formes idéales de sa mentalité la matière inconnue de chaque sensation, unecom- Qu'ou nous permette une comparaison. Supposez
paraison. . . ' . ' , ' '
une cire consciente, qui, après avoir reçu l'empreinte d'un cachet extérieur, se prendrait à raisonner ainsi : « La communication des substances entre elles étant impossible, le cachet, s'il existe, n'a rien pu me communiquer. Donc Tempreinte que je découvre en moi doit être une forme innée, produite par l'organisation particulière de ma nature de cire, et que je n'ai aucun droit d'attribuer au cachet. » Tel est pareillement le raisonnement implicite du subjectivisme kantien.
Ces assertions étranges, ayant séduit une multitude d'esprits, ont besoin d'être réfutées assez longuement. Pour cela, elles doivent être combattues d'abord dans \e principe d'où elles découlent,ensuite en elles-mêmes et dans leurs principales thèses, enfin dans les conséquences pratiques qui en découlent.
Commençons à montrer la fausseté du principe subjectiviste.
Est-il vrai que dans l'acte de la perception sensible, le sujet pensant et l'objet pensé sont toujours séparés son prin- p^^. y^ abîme infranchissable, sans aucune communi-
Le Kantisme est faux dans
sens intime.
cation possible, en sorte que l'objet est toujours en dehors ou au-dessus du sujet, en d'autres termes, inaccessible?
D'abord cela est manifestement faux quand il s'agit i» objecdu sens intime et de la perception interne du moi cons- "'^''*' ''" cient. Ici, en effet, le sujet et l'objet s'identifient. Impossible au sujet d'être séparé de son objet et de ne pouvoir le saisir. Le sujet conscient se perçoit donc lui-même immédiatement, comme une existence et une réalité indubitable; il découvre en lui-même une foule de réalités objectives, telles que ses états de plaisir ou de douleur, et ses opérations vitales, sensibles, intellectuelles, volontaires, etc. Il puise donc au sein de lui-môme, par la conscience, une multitude d'idées vraiment objectives, et d'une importance capitale pour fonder les théories psychologiques et morales. Telles sont les notions d'action et de passion, d'effort et de causalité, de spontanéité et de volontaire, de liberté et de morale, de temps et de durée successive, etc..
Mais tout d'abord^nous nous saisissons nous-mêmes, tels que nous sommes dans nos actions et nos passions. Dire avec Kant que nous ne nous percevons nous-mêmes qu'à travers nos idées préconçues de temps et d'espace, de causalité et de substance, d'unité et de moi, et autres formes a 'priori de notre mentalité, qui défigurent tous les objets, même les objets intérieurs de la conscience, en sorte que nous ne connaîtrions rien que nos manières de connaître, c'est une hypothèse entièrement gratuite et contradictoire '.
1. «Les choses que nous percevons ne sont pas en elles-mêmes telles que nous les percevons.et leurs rapports ne sont pas essentiellement non plus ce qu'ils nous paraissent être... Nous ne connaissons que notre manière de les percevoir, qui est tout à fait propre à notre esprit et qui ne doit pas être nécessairement celle de tout autre être. » Rant, Critique de laraison pure, t. 1, 1'* part., sec. 11 (trad. lissot), p. 62.
Elle est gratuite, car elle ne découle nullement de robservation qui lui est contraire, mais du système préconçu de l'inuéisme subjectiviste.
Elle est contradictoire, car une connaissance sans objet connu est vide et contradictoire ; or c'est bien là qu'aboutit l'hypothèse d'une connaissance qui ne connaît que ses idées préconçues, ses modes de connaissance, sans nous révéler aucun objet connu. Tel le rêveur qui connaît son rêve sans rien découvrir de la réalité. Que dis-je ? le rêveur de Kant ne connaît même pas son rêve en lui-même et tel qu'il est, mais seulement à travers les formes préconçues de sa mentalité, qui le travestissent et le déHgurent. Ce nest que le rêve d'un rêve et Tombre d'un fantôme !
s-objec- En second lieu, l'impossibilité prétendue pour le su-
tivité des • i j • u • i i i
sens jet de communiquer avec aucun objet n est pas moins ernes. fj^jiggg qy^nd il s'agit dc la perception externe. L'expérience la plus élémentaire suffirait à le démontrer.
Lorsque je revois un ami après une longue absence ; que je presse ses mains dans mes mains avec émotion ; que je l'embrasse dans une étreinte mutuelle; que je contemple ses traits altérés par la maladie ou le voyage; que je l'interroge sur ce qui lui est arrivé, et qu'il me répond par une narration qui me captive pendant desheures entières, — n'est-il pas évident qu'il y a alors une vraie communication entre lui et moi, entre le sujet sentant et l'objet senti ?Je donne et je reçois; je vois et je suis vu ; j'entends et je suis entendu ; je touche et je suis touché. Et si par hasard je rêvais, ne pourrais-je pas distinguer au réveil, d'avec une entrevue imaginaire, cette entrevue réelle où je communique réellement, face à face et cœur à cœur avec mon ami ?
11 y a donc communication possible entre le sujet sentant et lobjet senti, alors même que cet objet serait extérieur. Et ce cas de la communication effective
des êtres et des substances, loind'être un cas exceptionnel,est le phénomène universel et fondamenlal de l'univers. «Aucun être n'est comme une île dans la nature», disait Bacon ; au contraire, ils sont tous solidaires, parce qu'ils sont tous en mouvement et en mouvement mutuel ; aussi est-ce par l'étude de ce phénomène fondamental qu'Aristote a commencé sa Physique : par la théorie du mouvement, et du mouvement extérieur ou action dite « transitive ».
Ici nos adversaires nous arrêtent, au seul nom d'ac- com-
.. , •,• • <i'i I AU • ment sor-
tion « transitive », pour crier a 1 absurde. iMais com- iir«hors ment, nous disent-ils, le sujet pensant pourrait-il sortir peau '7» hors de lui-même, hors de sa peau, pour atteindre l'objet extérieur ; ou comment l'objet extérieur pourrait-il également sortir hors de lui-même, hors de sa peau, pour entrer dans le sujet ! N'est-ce pas inintelligible et absurde ?
L'objection, pour être si commune, n'en est pas moins superficielle et naïve. Klle nous rappelle ces vieilles objections contre le mouvement de la terre et l'existence des antipodes, oii l'on alléguait triomphalement l'impossibilité de faire marcher les hommes les pieds en haut et la tête en bas. Et Dieu sait, si l'on a réussi par ces objections dédaigneuses à empêcher la terre de tourner !
On n'empêche jamais l'existence d'un fait en le déclarant incroyable. La vraie méthode scientifique commence par constater d'abord les faits évidents. Ensuite Méthode elle cherche à les expliquer et à en découvrir le com- a yL ment, si elle le peut. Ainsi, dit Aristote, on commence "''""*'■ par constater l'éclipsé de soleil qui se produit avec évidence, aux yeux de tous ; ensuite, on doit chercher, si on le peut, à expliquer l'éclipsé, comment elle se produit. Mais on n'a pas le droit de nier l'éclipsé sous prétexte qu'on ne la comprend pas, et qu'on n'en a pas encore une « idée claire ^).
S'il fallait n'admettre en son esprit que des idées entièrement claires, comme l'enseignait Descartes, on n'y admettrait que bien peu de choses, peut-être rien du tout. Car nous n'avons une idée parfaitement claire ou adéquate de rien, pas même d'un grain de sable ou dune goutte d'eau. Il faut, au contraire, commencer par admettre tous les faits évidents et parfaitement bien constatés, alors même que nous n'en aurions que des idées très obscures, — sauf à les expliquer ensuite par dès idées de plus en plus claires, s'il est possible *.
Or, tel est bien le cas de ce fait constant et universel de la nature : L'existence du mouvement mutuel de tous les êtres cosmiques, qui se meuvent et qui communiquent entre eux par des actions, passions et réactions réciproques, parfaitement évidentes.
Expiica- Mais comment expliquer la communication des êtres passage, entre eux ? — Je pourrais l'ignorer sans péril pour la thèse de l'objectivité. Cependant les plus grands génies de l'antiquité, notamment Aristote et S. Thomas, n'ont eu garde d'omettre une question si intéressante, et de satisfaire notre légitime curiosité.
Voici leur pensée, autant qu'il est possible de résumer en deux mots, une théorie profonde, qui demanderait de longs développements, parce qu'elle suppose connue leur philosophie tout entière.
D'après ces maîtres de la philosophie, deux substances, deux atomes si l'on veut, impénétrables parleur matière, lorsqu'ils agissent l'un sur l'autre, se pénètrent par leurs forces ou leurs actions réciproques. En sorte que « l'action de V agent est vraiinen t dans le 'patient » ,
l.« Sous prétexte qu'il ne faut admettre que ce que l'on entend parfaitement, on approuve, on rejette tout ce qu'on veut, sans songer qu'outre nos idées claires et distinctes, il y en a de confuses et de générales, qui n*^ laissent pas que d enfermer des vérités si essentielles qu'on renverserait tout en les niant. » Bossuet, t. XXVI, p. 202.
l'action de Tatome A qui agit est dans l'atome B qui
pâtit ou reçoit son action ^
Ne croyez pas cependant que Taction du premier s'en
détache pour émigrer dans le second. Aristote et S. Ttio-
mas ont réfuté, et même couvert de ridicule, cette fausse
interprétation. Ils nous disent, au contraire, que toute Théorie
action, étant la résultante d un double co-principe, l un fionade
actif, l'autre passif, — qui opèrent simultanément, car il passion. n'y a jamais de passion sans action, ni d'action extérieure sans une passion correspondante, — l'action se trouve être la forme commune de ses deux co-principes, actif et passif, puisqu'ils concourent également, quoique inversement, à la produire. L'action de l'agent n'émigre donc pas dans le patient ; au contraire, elle ne peut exister que simultanément dans le patient et l'agent, réunis par le contact en un seul tout complet.
De même que plusieurs organes du même individu sont informés par une seule âme, commune à tous les organes, ainsi deux molécules A et B peuvent être animées par une même force, par une même action, qui semble produite par l'une et reçue par l'autre ou «transitive», mais qui est réellement produite par les deux facteurs agent et patient, et par leurs deux causalités active et passive, — causalités opposées et complémentaires, — qui s'unissent comme l'acte et la puissance en un seul agent complet.
Vacie commun à l'agent et au patient, dont parlent Aristote et S. Thomas, n'est donc pas la résultante de deux actions^ comme le répètent certains auteurs contemporains, par une singulière méprise, — mais la résultante d'une action et d'une passion.
1. « Actio et passio est in patiente, et non in agente ut subjecto, sed solum ut in principio a quo. » S. Thomas, De cmima, 1. III, lec. 2; — Phys., 1. III, lec. 4 et 5 ; — Elhic, 1. I, lec. 12, et I. Il, lec. 4, etc. Pour le développement de cette belle théorie, voyez le tome I de nos Etudes, Théorie fondamenlale.
Contrôle de i a conscience.
Que si « r action de l'agent est dans le patient », le patient n'a donc plus besoin de sortir hors de lui-même, « hors de sa peau », comme l'objection nous le reprochait. Il suffit au patient de faire attention, pour saisir en lui-même, par une intuition immédiate, l'action étrangère qui le frappe, au moment de la sensation, et d'en prendre conscience ^ Il la percevra donc comme une action étrangère, puisqu'elle est telle, et la projettera instinctivement hors de lui-même, dans la direction d'où elle vient, comme pour la remettre à sa place, et la restituer à l'objet extérieur d'où elle émane.
Cette union intime du sujet et de l'objet, de l'organe sentant et de l'objet senti, que la théorie abstraite vient de nous décrire, est bien celle que me révèle le témoignage de ma conscience. En vérité, lorsque je serre la main de mon ami dans une forte étreinte (et tous les autres sens sentent également par un certain contact), je sens en moi non seulement la représentation d'une main étrangère, mais tout d'abord et en premier lieu, la présence réelle de son action physique. Je sens qu'il n'y a aucun intermédiaire, encore moins aucun» abîme infranchissable » entre ces deux mains, agent et patient,sujet et objet de ma sensation, parce qu'elles sont au contraire étroitement unies dans un acte commun. Aussi, quoique très ignorante de la théorie scolastique, l'école écossaise, qui a poussé si loin la finesse et l'exactitude de ses observations psychologiques, a-t-elle dû constater par l'un de ses plus illustres représentants, que dans cette étreinte, « Nous sommes conscients immédiatement d'un moi et d'un non-moi, connus ensemble et connus en opposition mutuelle... que nous avons
1. Nous avons montré (tonoe V, L objectivité, p. 117-134) que c'est Torpaue périfihérique qui sent, en vertu du cerveau, et nullement le cerveau, qui n'est qu'un organe de centralisation et de mouvement. Lopinion contraire, comme Ta très bien dit M. Richet, n'est qu'un « dogme sans preuve », incompatible avec les faits scientifiques. — Cf. Bergson, Malière^et Mémoire, p. 16-31.
alors conscience de deux existences par une même et indivisible intuition... que la conscience nous donne, comme dernier fait, une dualité primitive, une antithèse originelle... ' »
11 y a donc entre nos deux mains compénétration véritable, non de leur substance, mais de leur action ; une même action, donnée et reçue, est commune aux deux, agent et patient, comme la route de Thèbes à Athènes ou d'Athènes à Thèbes est la môme en deux sens différents : c'est la comparaison même d'Aristote.
L'abime infranchissable entre le sujet sentant et Tob- L'abîme jet senti est donc une invention gratuite des philosophes, ginaire. et les efforts désespérés que les subjectivistes inconséquents ont ensuite tentés pour combler cet abîme imaginaire, et pour jeter un pont suspendu entre ces deux mondes du subjectif et de l'objectif, sont parfaitement inutiles % puisque le sujet et l'objet, comme l'agent et le patient, au moment précis de l'action et de la passion,s'unissent et se compénètrent par un acte commun dont nous avons conscience.
Kant s*est cru plus logique et plus fort en se résignant bravement au divorce définitif du sujet et de l'objet^