Hamilton, Lp.c. on Met
2. L'inanité de ces efforts, dont nous parlerons plus loin, aurait dû faire sentir aux subjectivistes que leur question était mal posée. Ils sont peu nombreux ceux qui ont su le reconnaître : « L'inanité delà recherche d'un critérium fait qu'on se demande si la question même est bien posée, et pourquoi on supposerait l'existence d'un fossé entre l'esprit et les choses. » Fonsegrive, Philosophie, t. II, p. 164.
3. « L'objet étant hors de moi et la connaissance en moi, je ne puis jamais juger que d'une cho.se savoir : si ma connaissance s'accorde avec ma connaissance.» Kant,i,o.r/., introd. — En retenant quand même le mot de connaissance objective, Kant a dû en changer le sens, et lui faire signifier non plus une connaissance conforme à son objet, mais une connaissance dont le caractère tiécessaire et universel s'impose à tous, vu notre mentalité présente. « (Juand nous teitons, dit-il, un jugement pour nécessaire et universel, nous y voyons non une liaison subjective, mais une propriété constitutive de l'objet. » Prolecf.,p. 92. — Renouvier et les Néo-Kantistes entendent par objectif ce qu'on se représente à titre d'objet, et par subjectif ce qu'on attribue à un sujet
et il a épuisé tout son génie à édifier sur ce fondement ruineux, tout un système qui est également ruineux : ce sera notre seconde critique.
u Ce système, en effet, implique une multitude de thè-
tisin^e"t ses invraisemblables et fausses, dont nous nous conlîi'même teutcrons ici de relever les trois principales. •I» Pie- 1° Il soutient que l'esprit humain, muni de ses idées ïhèJe innées, se suffit à lui-même, sans aucune intuition des Critique',' objets extéricuTS, pour produire le phénomène de la perception des sens externes. Or cela est impossible. Si, par exemple, la seule idée innée d'espace ou de temps suffisait pour nous faire percevoir des objets comme étendus et figurés, ou comme ayant une durée successive, pourquoi percevons-nous, par exemple, le mouvement d'une horloge ronde dans la catégorie de temps et non dans celle d'étendue, et sa rondeur dans la catégorie d'étendue et non dans celle de temps? Pourquoi percevrions-nous dans cet objet telle figure plutôt que telle autre, telle durée plutôt que telle autre, puisque toutes les figures et toutes les durées possibles seraient également dans notre esprit ? II est donc clair que la perception de nos idées ne suffit pas ; il faut en outre que nous percevions dans les objets eux-mêmes telle ou telle réalité, qui nous porte à les classer dans telle ou telle catégorie, et à leur appliquer telle idée plutôt que telle autre.
L'inné- Sans Cela, Tapplication de nos idées serait purement îdTe^s ne arbitraire et fantaisiste, et nous pourrions appliquer suffit pas. jvj^g d'oiseau à un grain de sable, ou l'idée de grain de sable à un oiseau.
On nous réplique, il est vrai, que cette application
donné. — Ces changements incessants du vocabulaire n'ont pas peu contribué à la confusion des idées.
pourrait bien se faire automatiquement et sûrement, si quelque ingénieux mécanisme faisait fatalement correspondre telle donnée inconsciente à telle catégorie. Kant l'aurait ainsi compris, lorsqu'il dit que c'est» la matière ou contenu empirique de l'intuition », ou bien « la partie empirique qui nous est donnée du dehors ' » qui « détermine la pensée », tout en restant elle-même inconsciente et inconnue.
Mais je réponds que ce déterminisme dans l'applica- i/auto-
I • 1 , r • • I •! •! 1 malisme
tion des catégories, — serait-il possible, ce que nous ne des voulons pas discuter,— n'est pas toujours fatal, et laisse suwipas. souvent une large place à la liberté individuelle d'appréciation. Une même matière donnée, telle que l'oiseau dont on vient de parler, peut déterminer la genèse de difîérenls concepts. Je puis le placer dans diverses catégories de substance, d'espace, de temps, de cause, d'effet... suivant le point de vue auquel j'ai la liberté de me placer. J'ai ici la conscience de mon choix, et parlant la conscience de saisir ce fameux « contenu donné du dehors », pour l'examiner à mon gré, sous l'aspect" que je veux.
L'automatisme, ajouté à l'innéité, ne suffirait donc pas à expliquer la liberté de mon examen, ni la variété si grande de ses résultats. Impossible qu'il me dispense de la vue elle-même de l'objet à examiner.
2° L'habitude aveugle et innée que Kant appelle s^oeu- (v forme a priori » de notre mentalité, ne suint pas da- ihèse
. ,., ,. ,. ^ . de Kant.
vantage, quoi qu il en dise, pour expliquer nos juge- criiique. ments nécessaires et évidents, tels que : le tout est plus grand que la partie. Si elle suffisait, toutes les autres
1. Ces expressions ne peuvent être que métaphoriques sous la plume de Kant. qui nie le passage du dehors au dedans. Que si quelque réalité venait en nous du dehors, il nous suffirait d'en prendre conscience pour atteindre ce réel, tel qu'il est, avant tonte léaction du sujet, — et la théorie de Kant croulerait par la base, puisque le sens atteindrait immédiatement le réel. Or l'expérience nous a montré qu'il en est ainsi.
propositions qu'une longue habilude a invétérées dans mon espril : le soleil se lève et se couche ; les corps sont pesants, etc., apparaîtraient à nos yeux avec le même caraclèie d'évidente nécessité. Or il n'en est rien, et nous concevons fort bien, soit des corps impondérables, soit des soleils éteints.
Il faut donc expliquer autrement l'évidente nécessité des axiomes. Bien loin d'être le produit d'une habitude aveugle, elle vient delà perception claire d'une relation nécessaire entre les notions comparées. Les notions de partie et de tout, comparées entre elles, nous montrent en effet une inégalité nécessaire de grandeur, impossible à nier sans contradiction. Ainsi le tout se montre nécessairement plus grand que sa partie, et il serait contradictoire qu'il en fût autrement. Les formes a Liniic- 'priori de notre esprit ne suffisent donc pas, il faut en '7"ge'^^' outre la perception des foi-mes réelles des objets euxsiffitpaT mêmes, pour expliquer le phénomène d'évidence objective que nous éprouvons parfois, soit dans nos perceptions, soit dans nos jugements.
Cela est rendu encore plus manifeste par la liberté que nous avons de reviser nos premiers jugements, de soumettre à l'analyse leur raison d'être, et de suspendre notre assentiment, jusqu'à ce que leur évidence objective ait apparu plus lumineuse, sous l'efïort de la réflexion. Leur forme a prioriiiQ nous suffisait donc pas.
Du reste, nous sommes loin de nier le rôle important des habitudes intellectuelles, môme des habitudes innées, du bon sens, déjà reconnu par S. Thomas. L'habitude peut transformer un jugement réfléchi en jugement spontané, irréfléchi, dont il nous faudra rechercher le sens obscurci et rallumer la clarté confuse. Nous nions seulement l'existence de jugements aveugles, ou synthétiques aprior/, que nous affirmerions nécessairement sans en percevoir aucune raison, même confuse, et qu'il serait impossible de mettre en^pleine lumière.
L'exemple le plus spécieux apporté par Kant, à savoir le principe de causalité, loin d'être un jugement aveugle, devient l'évidence même pour les philosophes un peu exercés aux analyses subtiles des idées, — comme nous le verrons plus loin. Mais avant cette analyse et cette démonstration, avant que son évidence ait apparu, le penseur peut fort bien s'abstenir de prononcer sur une nécessité qu'il ne voit pas encore. Ce principe n'est donc pas affirmé nécessairement et fatalement, par une habitude innée.
3L' école kantienne soutient encore, — et c'est là un 3 Troicorollaire d'une haute portée, — que l'esprit humain, thèsT tirant toute vérité de lui-même, est vraiment « auto- criuque. nome », c'est-à-dire indépendant de tout objet étranger et de toute règle extérieure de vérité, qui dominerait l'homme, en sorte qu'il doit rejeter et compter pour rien tout élément qui ne serait pas « immanent » et « autochtone », soit dans la construction des sciences physiques, soit dans l'élaboration des sciences logiques et morales.
Et d'abord, dans les sciences physiques, l'esprit « est constructeur de l'expérience ». S'il faut admettre, en effet, avec Kant, qu'il y a un abîme infranchissable entre le sujet pensant et les objets qui l'entourent, l'esprit est bien forcé de se suffire à lui-même dans son « splendide isolement », et de construire seul ses expériences, en sorte que la vue des objets n'y est pour rien, « le contenu empirique donné du dehors » nous restant à jamais inconnu.
Mais alors pourquoi les savants se donnent-ils tant de peine pour interroger la nature et lui arracher ses secrets? Et s'ils croient indispensable de se mettre en communication avec les objets extérieurs, n'est-ce pas que cette communication nous fournit des données que nous pouvons connaître ?
Le progrès de nos connaissances ne consisle-l-il pus précisément à étudier de plus près ces données du réel ; à nous défaire de nos préjugés, de nos idées innées ou toutes faites, ou tout au moins à les modifier peu à peu par l'expérience, pour les rendre de plus en plus conformes aux réalités observées? Que si l'esprit doit se soumettre aux réalités de l'expérience, qui tantôt se prêtent, tantôt résistent aux constructions de l'esprit, sa prétendue « autonomie » est démontrée insoutenable.
Quant aux sciences logiques et morales, il n'est pas moins faux que nous ne rencontrions aucune règle extérieure de vérité, qui domine l'homme, en s'imposant impérieusement à son esprit et à sa volonté. Bien loin de là, il suffit que je m'observe moi-môme, intérieurement, pour reconnaître que mon esprit est assujetti, bon gré, mal gré, à toutes ces lois intellectuelles de la logique qu'on appelle des axiomes, comme ma volonté est assujettie, bon gré, mal gré, à toutes ces lois morales dont ma conscience est l'écho.
vauto- Et je reconnais en même temps que toutes ces lois insouie- logiques et morales me sont a la lois înté^'ieures, puisque j'en ai conscience, et qu'elles sont supérieures à moi-même, aux autres hommes, et à tout ce qui est au monde. En ce sens, elles me sont extétHeures, puisqu'elles me dominent. Je les perçois vraies, mais je ne les fais pas telles ; et s'il m'arrive parfois de dire qu'elles sont l'expression de mon intelligence ou de ma volonté, j'entends qu'elles expriment ma nature idéale, l'ordre des choses essentiel et immuable, qui resterait tel alors même que ma volonté se révolterait dans le mal, ou que ma raison sombrerait dans la folie.
Il est donc faux que ni mon intelligence ni ma volonté soient « autonomes >;, puisqu'elles restent soumises à des lois qu'elles constatent sans les poser, à des lois intangi-
nable.
blps,quejene puis modifier à mon gré. Et le dédain ti'anscendant des tenants de la nouvelle école pour tout ce qui n'est pas « immanent )> ou «. autochtone », qu'ils n'hésitent pas à appeler une « intrusion », une « superfélation )), une « superstition étrangère », et même un « asservissement », — selon leurs ineptes formules, — est une prétention non moins orgueilleuse que déraisonnable,car elle tendrait à la négation a priori de toute autorité, non seulement surnaturelle, mais simplement naturelle, comme celle de l'histoire ou du bon sens.
Mais si le subjectivisme kantien, faux dans le prin- u cipe subjectiviste dont il découle, est encore faux en lui- tume est même et dans ses principales thèses, il n'est pas moins sesonséfaux et désastreux, dans ses conséquences logiques, qui ''"^"''^*" entraînent, — malgré les intentions de son auteur, — la ruine de toute science spéculative ou pratique, et partant le scepticisme universel.
D'abord il ruine la science en général, parce qu'il dé- i. ii truitlandtionmême de la vérité, objet de toute science, nonon
La vérité, au sens le plus large, le sens ontologique, lavpiiié. désigne l'objet lui-même dans son rapport possible avec l'intelligence : le vrai est ce qui est '. Or, ce qui est, ne pouvant être à la fois et n'être pas, a toujours un élément nécessairement fixe et immuable.
Au sens rigoureux et logique, la vérité est la ressemblance de noire pensée avec ce qui est -. La pensée
\. « Unaquaeque res dicitur vera secundum ordinem ad intellectum. >t S. Thomas, 1', q. XVI, a. 1, c. « Etiamsi intellectus humanus non esset, adhuc res dicerentur verse in ordine ad intellectum divinum. Sèd si uterqiie intellectus, quod est impossibile, inteliigeretur auferri, nullo modo veritatis ratio remaneret. » De verlL, q. 1, a. 1.
2. « Veritas consistit in adaequatione [conformité, non pas identité) intellectus et rei. » S. Thcmas, 1', q. 21, a. 2, c. — 1, d. 19, q. 5, a.l, c— Verit., q.l, a. 1, c— a.3, 5, 8, 10.— FtV<.,q. 2, a. 9, 1'" — «Ve-
qu une « création
a donc, elle aussi, par ressemblance, un élément fixe, immuable, dans la mesure où elle représente ce qui est. Et, de fait, tels nous apparaissent, par exemple, les premiers principes : 2 +2 = 4; le tout est plus grand que la paitie. Impossible qu'il en soit autrement. Elle n'est Au Contraire, pour un kantiste logique, s'il y a une vérité ontologique fixe, immuable, elle reste entièrement de inaccessible àl'esprit humain, en sorte que nous devrions
l'esprit. , . , ,
renoncer a en avoir non seulement une connaissance adéquate^ — ce à quoi aucun homme sensé n'a jamais prétendu, vu la petitesse de notre esprit, — mais encore une connaissance quelconque^ si fragmentaire et si imparfaite qu'on la suppose. En effet, nous l'avons vu, d'après Kant, l'esprit humain n'atteint pas du tout son objet, ce qui est, mais seulement des apparences trompeuses, produites par une sorte de création \ soit de la mentalité actuelle de l'espèce humaine, soit de la mentalité individuelle plus ou moins variable, d'après le tempérament de chacun. Il n'y a donc plus pour nous vision de ce qui est, et partant plus de vérité connue. Cependant, comme les Kantistes n'ont pas osé sacri- • fier le mot de vérité, ils lui ont fait signifier non ce qui est, mais ce qui nous parait être, ce faux-semblant produit de notre mentalité, ces apparences subjectives qui changent et qui évoluent avec les impressions changeantes et variables de chacun. Or une telle vérité tou-
rum enim est cum dicitur esse quod est, vel non esse quod non est. Falsiim autem cum dicitur non esse quod est, aut esse quod non est. » S. Thomas, in Meta., IV, lec. 8. — Tô pèv yàjO léyîi-j tô bv u.yi ii-jat ri TÔ p/) ov £tvat i|/âOSoç, TO §£ tÔ ov ivjoii x«è TO p/ï ôv U.VÎ Etvai crl-rfiiç. Arist. Meta., III, ch. 1. § 1. (Didot.)
1. C'est l'expression classique employée par les kantistes eux-mêmes : « La formation de la vérité dans la conscience, purement objective dans Descartes et dans Malebranche à cause de la passivité de i'intelligf'nce. devient avec Kant, subjective, une sorte de création... Ce caractère de la vérité reconnu, il doit s'ensuivre une certaine dé fiance à l'égard de la réalité objective. » Revue des cours et confér. 1896, p. 21.
jours changeante, si différente de la vérité vraie, qui ne peut changer ni se contredire, ils l'ont décorée du nom de vérité relative, par opposition à la vérité fixe et absolue. Mais ce n'est plus la vérité vraie '.
Le scepticisme kantien a donc renversé la notion son insmême de la vérité, et ses disciples en font l'aveu : perpé-^
« Le grand désaccord entre les scolastiques et nous, dit l'un d'eux, porte sur la notion même de vérité. La leur est statique \'\h se représentent la vérité comme une chose, ils lui accolent tout naturellement les épithètes éternelle et immuable. Nous croyons, au contraire, que la vérité est me, donc mouvement, croissance, plutôt que terme, caractère de certains progrès, plutôt que de certains résultats... La vérité absolue, ce n'est ni un système particulier, ni la somme de tous les systèmes, ce serait plutôt leui" enveloppe,\ai courbe dont ils sont les tangentes ; disons mieux : c'est leur mouvement, leur progrès, leur devenir, leur vie, leur évolution, leur convergence '-. »
En résumé, la vérité n'est plus un #^rmg accessible à la pensée, elle n'est qu'un moKvemeiit '^a.ns aucun terme, qui fuit toujours devant nous, un devenir qui ne devient jamais réel. Pouvait-on dire plus élégamment que la vérité est insaisissable, ou qu'il n'y a plus pour nous de vérité ! En ajoutant que la vérité est une vie en mouvement constant et en progrès, l'auteur confond en outre la vérité avec notre science delà vérité. La piusde vérité est absolue : elle est ou elle n'est pas. Notre possfbir. science, au contraire. — nous sommes les premiers à le soutenir, — est toujours en marche et en progrès, vers une connaissance plus adéquate et plus parfaite. Mais
1. Cf. s. Thomas, 1", q. 85, a. 2, c. x Sequeretur error antiquorum dicentium quod omne quod videtur est verum, et sic contradictorise essent simul verae. »