Le Roy, Demaiv, numéro du 15 juin
48 BASES de'la connaissance et de la croyance
encore faut-il, pour qu'elle puisse vivre et progresser, qu'elle existe déjà à quelque degré, qu'elle soit au moins un commencement de connaissance, — si fragmentaire et si inade'quat qu'on le suppose, — de cette vérité absolue, sinon elle ne serait plus une science même imparfaite, et serait incapable de se perfectionner.
Tout progrès suppose deux éléments lixes : un commencement donné, cl un but réalisable au moins en partie. De même, tout progrès dans les sciences suppose au moins des premiers principes certains et des vérités nouvelles qui puissentêtre un jour découvertes et acquises à la science. Sans doute, toute acquisition elle-même demeure perfectible, en ce sens que le progrès ultérieur pourra la compléter, la préciser et môme la dépasser, mais pas en ce sens qu'on pourrait ne plus tenir pour acquis ce qui est acquis. Si rien ne pouvait être définitivement acquis à la science, tous les efforts des savants deviendraient chimériques, et la science ne serait plus Le ton- qu'un autre tonneau des Danaïdes, En se complétant Danaidls! par le progrès des sciences, la vérité humaine ne change pas, elle s'enrichit. Ce qui change dans les métamorphoses de certaines sciences, ce n'est pas la partie vraie, c'est au contraire la partie hypothétique, la supposition, la théorie provisoire, qui fait place à la théorie définitive. Les éléments éliminés par ces progrès, s'ils sont définitifs, n'étaient pas la vérité, mais le contraire de la vérité. En cela, la vie de la science diffère essentiellement de la vie organique. Les parties désassimilées par les organes ont été vivantes, et peuvent le redevenir, les parties désassimilées par la science, définitivement, n'ont jamais été vraies, et ne le deviendront jamais.
A cette différence près, les Scolastiques admettent volontiers que la science humaine est une vie, une connaissance vivante et progressive de la vérité immuable; tandis qu'en admettant que c'est la vérité elle-même
qui est vivante et changeante, les Kantistes détruisent toute vérilé, même partielle, et partant toute science *. Au lieu d'être un progrès, comme ils s'en vantent, leur doctrine n'est qu'un énorme recul de vingt-cinq siècles jusqu'au Travra psi d'Heraclite et des sceptiques grecs, pour lesquels la vérité, comme une vapeur légère ou une ombre fugitive, était à jamais insaisissable. Plus de vérité fixe, absolue, plus de dog^ne philosophique l Mais pius de seulement des règles provisoires et commodes pour l'ac- ^^s^^tion. Aussi lorsque notre éminent auteur posait récemment la question retentissante : qu'est-ce qu'un dogme religieux"^ on pouvait à l'avance deviner la réponse. L'erreur théologique est presque toujours tille d'une erreur philosophique.
Mais, si la science en général, s'évanouit comme im- 2, n possible, dans la théorie kantiste, les sciences en particulier,et d'abord les sciences expérimentales, ne pourraient prétendre à un meilleur sort.
Il est clair, en effet, que si nous ne pouvons percevoir que nos idées, c'est-à-dire nos manières de penser ou de seniir, et nullement les objets tels qu'ils sont en eux-mêmes 2, les sciences expérimentales se réduisent
1. Les agnostiques modei'nes nous objectent un texte de S.Augustin qui est au contraire la condamnation de leur scepticisme. « Cherchons^ dit le S. Docteur, comme cherchent ceux qui doivent trouver (tandis que nos agnostiques cherchent comme ceux qui ne doivent jamais trouver) ; — et trouvons comme ceux qui doivent chercher encore (c.-à-d. qui doivent encore chercher autre chose, et non pas rechercher encore ce qu'ils ont trouvé ; ce recommencement perpétuel serait absurde) ; — car il est écrit : l'homme qui est arrivé au terme ne fait que commencer (ici-bas, en effet, nos termes successifs ne sont que des étapes vers la vérité totale, qui n'est jamais atteinte que partiellement et imparfaitement). C'est là une belle leçon d'humilité et non pas de scepticisme.
2. « Les choses que nous percevons ne sont pas en elles-mêmes, telles que nous les percevons et leurs rapports ne sont pas essentiellement non plus ce qu'ils nous paraissent être... Nous ne connaissons que notre manière de les percevoir, qui ne doit pas être nécessairement celle de tout autre être. » Kant, Critique de la raison pure (édit. Tissot), t. F. {'■' part., sect. 2.
ruine toute science expérimentale .
à la science de nos idées, à la Psycliologie '. L'accord de nos idées avec les choses, étant déclaré impossible et chimérique, toute autre science du réel s'évanouit, et toute recherche scientifique se réduit désormais à l'accord de nos idées entre elles. Et cette conséquence, malgré son aspect paradoxal, est devenue le lieu commun de la philosophie contemporaine ^.
Kant est JNous u'ignorous pas que Kant a voulu restreindre son
doi'mati- ... ... i • i
que pour scepticismft OU son agnosticisme au domame du suprasciences. scusiblc OU dc la métaphysique, et qu'il redevient avec éclat dogmatiste dans le domaine de l'expérience, soit dans les sciences physiques, soit dans les sciences mathématiques et géométriques, qui ont un certain contrôle expérimental. Ces sciences ont réussi, nous dit-il, à rallier définitivement les esprits, tandis que la métaphysique a échoué. Donc le succès de ces sciences prouve qu'elles sont le champ du savoir humain 3, et l'insuccès de la métaphysique prouve qu'elle est au-dessus de la portée de la raison humaine.
Mais les intentions de Kant ne sont pas ici en cause, et nous soutenons que, malgré son désir de sauver la valeur des sciences expérimentales, il aboutit à la ruiner. C'est une En cfîet, pour lui, la connaissance expérimentale inconsé- tout entière, soit dans sa synthèse, soit dans chacun de ses éléments perçus, est une construction ou une création de l'esprit, déterminée par la nature du sujet pen-
1. Cf. s. Thomas, la, q.So, a. 2, c.« Sequeretur quod scieatiœ omaes non essent de rébus quae sunt extra animani, sed solum de speciebus intelligibilibus quae sunt in anima. »
2. « Je ne puis jamai.> juger que d'une chose, savoir : si ma connaissance s'accorde avec ma connaissance. ». — « La connaissance de la matièie (de l'objet) est contradictoire en soi. » Kant, Lo 9. Introd. III.
3. Raut s'est enlevé le droit d'invoquer ce succès des sciences de la nature. La conformité des lois de la nature avec les lois de notre esprit, étant une création de notre esprit, ne saurait être qu'une vériflcation illusoire. C'est nous qui faisons les lois de la nature telles que nous les trouvons, d'après l'hypottièse kantienne.
queace.
EXISTENfiE DE LA CERTITUDE OBJECTIVE
sant, et qui serait entièrement différente si cette nature était différente, comme il peut arriver dans une autre planète, ou dans un siècle futur. Cette connaissance des sciences expérimentales ne nous apprend donc rien sur ce qui est vraiment dans la nature, sur les opérations physiques ou biologiques des corps, mais seulement sur les effets psychologiques que notre esprit en éprouve, vu sa structure et ses dispositions présentes.
Les phénomènes que nous avions cru percevoir dans n a le ciel ou sur la terre, dans nos cornues de laboratoire ^monde ou dans les organismes vivants, ne sont plus des phénomènes physiques, chimiques ou biologiques, ce sont des phénomènes psychologiques, provoqués sans doute par les premiers, mais qui n'ont aucune ressemblance di\ec eux. Bien plus, ils ne peuvent être fonction les uns des autres : il n'y entr'-eux qu'un certain parallélisme très peu rigoureux, ou une proportion très peu sûre et très variable, puisque les réactions physiques ou psychologiques n'ont aucune proportion exacte avec leurs causes excitatrices . Par exemple, comme nous lavons développé ailleurs, la réaction du picrate de potasse est sans proportion avec le léger frottementquila provoque, et la sensation de chaleur sans proportion rigoureuse avec le degré du thermomètre ^
Aussi la fameuse loi de Weber essayant de formuler un parallélisme constant entre l'intensité d'une sensation et son excitation a-t-elle été reconnue fausse ; la série des réactions ne pouvant être une traduction exacte de la série des causes provocatrices '.
1, Cf. notre étude !•'« sur la Théorie fondamentale, ch. VIL 2. La passion étant au contraire l'image de Vaction^W suffirait à la rigueur (voir note p. 311) de prendre conscience de la passion de l'organe sensible pour connaître l''action extérieure qui le frappe. Sur ce rapport de Vaclion à la passion, pourrait se fonder l'objectivité de la perception sensible, impossible à fonder sur le rapport de ïaction à la réaction (Cf. L'objectivité, 1''° partie).
^'des'°° "^^^ savants qui croyaient étudier des phénomènes savants, asti'ononiiques, pliysiques ou biologiques étaient donc dans l'illusion ; ils n'observent réellement que des phénomènes psychologiques, sans proportion certaine avec les premiers, en sorte qu'il n'y a plus, redisons-le, en bonne logique kantiste, qu'une seule science, celle de nos idées, la Psychologie expérimentale.
Les astronomes, par exemple, croyaient pouvoir mesurer le mouvement des astres dans le temps et dans l'espace, et décrire le merveilleux raiécanisme du système solaire, mais ils étaient victimes de l'erreur commune. Puisque le temps, l'espace, le mouvement et la figure même des corps sont des illusions de notre mentalité, ou tout au plus des symboles mystérieux de choses inconnues, la mécanique céleste n'a plus aucun sens, et devient aussi intelligible, dans ses données, qu'un problème ou une équation dont tous les termes, sans exception, seraient des symboles inconnus, des X et des Y, sans aucune donnée connue qui puisse permettre de dégager les inconnues. Un tel problème serait insoluble et vide de tout sens.
Non, aucun savant digne de ce nom, une fois qu'il aura bien compris cette diminution, cette abdication qu'on lui propose du savoir humain, ne pourra se résigner à une telle déchéance d'une science dont il est si légitimement fier, après ses merveilleux succès*. L'accord ^G u'cst pas sculemcnt l'accord de leurs idées entre ide>s'"*ne gIIcs quc poursuivcnt les savants, dans leurs patientpas. |.çg gj. infatigables recherches, c'est encore et surtout
1. La pensée de Kant a été ainsi comprise par ses meilleurs interprètes et traducteurs : «Ne va-t-ii pas jusqu'à prétendre que le monde, tel qu'il nous apparaît en vertu des lois de noire esprit, n'est qu'un phénomène, c'est-à-diie, pour traduire sa pensée, une illusion ? Que nous ne connaissions pas la nature intime des choses, soit ; mais comment prétendre que les choses ne sont pour nous qu'une fantasmagorie régulière, créée par notre esprit '? » Barni, art. Kant, dans le Diction, de Francli, p. 8*6.
l'accord de pins en plus précis et rigoureux de leurs idées avec la réalité, avec les faits et les lois de la nature, lis sortent de leurs idées préconçues, ils observent, multiplient leurs expériences ; et lorsqu'ils ont découvert un accord nouveau ou plus complet avec le réel, ils s'écrient avec l'enthousiasme d'Archimède : evpmoc! Que s'ils ne parviennent pas à saisir cet accord, ils le poursuivent encore de leurs espérances, de leurs travaux plus opiniâtres, et de leur foi invincible en la puissance de la raison humaine à atteindre ce qui est. S'ils meurent et succombent à la tâche, c'est avec la certitude que ce qu'ils n'ont pu trouver, leurs successeurs, plus fortunés ou plus habiles, le trouveront après eux. Ce que le xix® siècle n^a pas encore découvert, c'est le xx^ ou les suivants qui auront la gloire de le découvrir. La vraie science ne désespère jamais de pouvoir atteindre son objet !
Après avoir réduit la science à n'être plus que l'ac- 3, i, cord de nos idées entre elles, le kantisme pourra-t-il Science tout au moins élever sur des bases solides l'édifice pu- ^''uvël^' rement subjectif d'une science spéculative ? En d'autres termes, une science purement subjective est-elle possible ? Nous ne le croyons pas.
Outre que l'accord de plusieurs idées fausses, mais concordantes et logiquement enchaînées entre elles, ne saurait en faire des vérités, — on se demande d'après quelles règles et quels principes se fera cet accord de nos idées entre elles. S'il n'y a plus aucun principe L'accord objectivement et absolument certain, comme ils le %ées prétendent, — ne serait-ce que le principe de contra- impS. diction ; — si ce principe n'est, comme les autres, qu'une ^^^' habitude aveugle et innée de certains esprits, dont pourraient être dépourvus d'autres esprits, sur cette terre ou dans d'autres planètes \nous ne sommes plus abso-
1. « Il se peut (d'après Stuart Mill) que dans d'autres planètes, ou
lumenl certains de ne pouvoir pas affirmer et nier à la fois la même chose d'une même idée. Et alors comment nous assurer d'avoir réalisé l'accord de nos idées entre elles ; cet accord hii-mêmo n'esl-il pas devenu impossible, si je puis affirmer en même temps qu'il existe et qu'il n'existe pas ?
Comme on le voit nous glissons fatalement du scepticisme objectif et partiel, au scepticisme subjectif et total, au nihilisme complet de la pensée. La ruine de toute science objective a entraîné la ruine de toute science, serait-elle purement subjective. Plus de démarcation possible désormais entre le domaine prétendu de la science et celui de l'art ou de la poésie ! 4, Il Si du moins la science spéculative était seule ébran-
Tciènce léc par le subjeclivisme, — quelqu'immense que fût la pratique. j.j^,Jjjq^ — [\ resterait encore debout la science pratique, la morale, et la vie sociale serait encore possible sur notre planète. Mais nous craignons bien que le contrecoup n'ait ébranlé profondément cette science ellemême, et la ruine serait alors totale, irréparable : c'est ce dont il faut nous convaincre.
Sans" doute, la loi du devoir proclame impérativement la distinction du bien et du mal, au fond de nos consciences. Kantl'a observé et décrit dans un passage d'une grande beauté, lorsqu'il compare ce firmament de la conscience au ciel étoile. Mais cette belle comparaison n'est-elle pas une contradiction sur les lèvres de Kant? L'idée du Si le ciel étoile, sur nos têtes, n'est qu'un phénomène "^subjec-' subjectif et illusoire, pourquoi le firmament de nos cons-
live.
dans d'autres parties de la nôtre encore inconnues, il y ait une autre logique. Et dans les régions mêmes que nous connaissons de noire planète, ce que seront demain la physique, la chimie, la logique, qui peut le dire ? Et qui sait enfin si demain, si tout à l'heure, il y aura une science, quelle qu'elle soit, s'il y aura deux choses semblables, s'il y aura quelque chose ? « Ravaisson, La Philosophie en France au XIX' sificle, p. 63.
ciences serait-il moins subjectif et illusoire? Ou, pour parler sans métaphore, si vous avez foi en l'objectivilé des idées de bien et de mal, ou du devoir, pourquoi rejetez-vous l'objectivité des autres idées: votre choix est ainsi convaincu d'être arbitraire et pour les besoins de la morale'. Que si, au contraire^ces idées morales sont, comme les autres, purement subjectives et illusoires, de quel droit les imposer impérativement soit à vousmême, soit aux autres? Kant répond qu'en effet il ne peut les imposer par démonstration à personne; il se contente de se los imposer à lui-même par un acte de foi : il croit à l'obligation du devoir, à la liberté, à la sanction divine, à l'immortalité de l'àme, parce qu'il a besoin d'y croire.
Malheureusement cet acte de foi est aveugle, c'est-à- u foiau
|. . 111 • l'p - devoirest
dire incapal)ie de se justifier a ses propres yeux, en se aveugle. démontrant raisonnable et humain. En sorte que la plus obligatoire des sciences, la morale, alors que toutes les autres sciences sont fondées sur l'évidence qui s'impose, ne sera plus assise que sur un fondement ruineux, une'croyance aveugle, qui ne peut s'imposer à personne.
Aussi, poussés par la logique, les disciples de Kant ont-ils rapidement transformé la morale obligatoire du maître en une morale purement facultative « sans obligation ni sanction », oi^i les mots de devoir et de liberté sont eux-mêmes sinon supprimés, au moins complètement détournés de leur sens. La morale n'est plus, comme ils disent, qu'une « technique » et un « art ». C'était la fin de la morale, comme de toutes les autres sciences, et cependant la logique doit les pousser encore
1. « La raison ne souffre pas de ces choix arbitraires entre le vrai et le bien. S'il y a du bien absolu, il y a du vrai absolu. Le vrai est le bien de la pensée, comme le bien est le vrai de l'action. » Caro, L'idée de Dieu,
plus loin, jusqu'au nihilisme de Tuction et de la vie. Atta u r ^^ effet, la morale esthétique des nouveaux sceptic^rrnit- ques n'est pas seulement « sans obligation ni sanction », nerM'ao- pjjg gg^ gncorc et surtout sans certitude, c'est-à-dire
lion.
sans idéal certain et sans préceptes certains. Or l'incertitude dans la fin et les moyens paralyse et tue fatalement l'action. « Pour agir, comme pour penser, observait justement M. Vacherot, le philosophe a besoin de croire à autre chose qu'à lui-même, qu'à son esprit, qu'à son idée, qu'à ses sentiments et à ses sensations. L'étrange égoïsme dans lequel l'enferme cette philosophie le pétrifie et l'étreint *. » S'attaquer à la pensée c'est s'attaquera l'action elle-même; ruiner la métaphysique, c'est ruiner la morale! Eh, comment pourrai-je agir, si je doute de la iin que ma vie doit poursuivre et des moyens que je dois employer pour l'atteindre, ou si je n'ai sur ces vérités essentielles qu'une certitude apparente et provisoire j comme ils disent, qu'une science plus avancée renversera demain ? Comment, surtout, pourrai-je agir avec générosité, donner ma vie et mon sang, s'il le faut, pour cet idéal incertain et nuageux comme un rêve chimérique?
Nihilisme ^ ï' ^^^ manifeste « qu'une doctrine n'est créatrice de lac- ^g forces et de bonheur que par la certitude qu'elle donne ^ )),nous pouvons conclure qu'une doctrine qui, au contraire, a sapé par la base toute certitude, ne peut qu'anéantir les forces de l'action et le bonheur de la vie humaine.
Le demi-scepticisme kantien a ici rejoint, dans le néant de l'action, le scepticisme absolu. Pour l'un et pour l'autre : « il n'y a plus de certitude, il n'y a que des gens (qui se croient) certains », et qui ont bien