Pascal, Pennées, De l'art de persuader
EXISTENCE DE LA CEUTiTUDE OBJECTIVE 63
volontaire pour appliquer l'esprit, pour soutenir et fe'conder une recherche, qui, opérée mollement et sans énergie, demeurerait stérile. Mais si la volonté peut provoquer Tintelligence à rechercher la vérité, à prolonger ou à suspendre cette recherche, toutefois ce n'est pas la volonté qui peut rendre, à son gré, les objets évidents ou inévidents, vrais ou faux. C'est ici l'intelligence seule qui perçoit et qui juge : la volonté n'étant même pas une puissance cognitive. De même, la volonté qui peut commander à nos yeux de s'ouvrir ou de se fermer, ne saurait produire la vision, ni influer en rien sur les figures des objets vus.
2o Bien plus, dans les questions morales, oij les intérêts et les passions sont en jeu, il faut, pourvoir Glai7\ que la bonne volonté fasse le calme des passions qui cherchent à la voiler. 11 faut que cette vérité, quelle qu'elle soit, soit à l'avance désirée, aimée, préférée à tout autre bien, parle cœur pur et droit. Sans ces dispositions morales il y a des vérités ti'op gênantes ou trop hautes, qu'une àaie basse et égoïsle ne saisira jamais. Eu ce sens, Platon avait déjà dit qu'il fallait aller au vrai avec l'àme tout entière, ahv olrixri^v/fi.
3^* Après avoir disposé l'esprit à saisir les vérités morales, la bonne volonté, la noblesse de cœur, aident encore à les approfondir, à en pénétrer notre vie tout entière par la pratique, et cette vérification expérimentale achève de nous en convaincre avec une intensité chaque jour croissante. En etïet, certaines vérités pratiques ne sont entièrement comprises que lorsqu'elles ont été pratiquées et vécues ; aussi a-t-on pu dire qu'elles sont « en fonction de la vie ^ ».
1. « Autant nous somuies purs, disait BT)ssuet, autant pouvons-nous imaginer Dieu ; autant que nous le représentons, autant devons-nous l'aiuier; autant que nous l'aimons, autant ensuite nous l'entendons. » Pensées chrétiennes, t. XV, édit. Lebel. — « Il faut que les vérités s'incorporent à nous et nous pénètrent longtemps, comme la tein-
Rôle de la volonté et rôle de l'intelligence.
La
volonté
est
aveugle.
40 Enfin, dans les questions douteuses où la certitude est absente, c'est encore la bonne volonté, si elle est sans passion et sans malice, qui choisira Vopinion, sinon la plus sûre, au moins la plus raisonnable, et y adhérera fortement après l'avoir librement choisie.
Le rôle de la volonté dans la connaissance, au moins dans la connaissance morale, est donc d'une très haute importance. C'est la volonté qui la prépare, qui l'approfondit, et la complète en nous faisant vivre de sa vie, en sorte que l'on peut dire, par exemple, que croire en Dieu ce n'est pas s'attacher seulement par l'esprit à la vérité de son existence, mais encore s'attacher par la volonté et par le cœur à sa beauté et à sa bonté. Jamais un philosophe scolastique n'a expliqué par l'intelligence seule, notre adhésion aux vérités morales, mais par l'âme tout entière, — intelligence, sentiment, volonté, — et le « péril intellectualiste », dont on s'arme comme d'un épouvantait, n'est qu'un fantôme imaginaire.
Mais ce serait une exagération opposée, bien plus insoutenable, d'en conclure que ce n'est plus l'intelligence mais la volonté qui [lerçoit et juge avec certitude. Ce serait tout mettre au rebours de reléguer à l'arrièreplan cet instrument d'intuition, d'analyse et de jugement, qu'est l'intelligence, et de faire de la volonté une faculté cognitive.
Maintenons donc que la volonté par elle-même est une puissance aveugle, et que son concours affectif, si important pour la recherche des vérités morales, est inutile pour les vérités spéculatives les plus élémentaires. Ai-je besoin de la bonne volonté et du cœur, pour être assuré que 2 et 2 font quatre, ou que le tout est
ture s'imbibe peu à peu dans la laine qu'on veut teindre... Quand nous creusons dans la vérité pour la pénétrer, elle creuse aussi en nous pour entrer dans la substance de notre àine. Alors seulement elle devient pratique ,et nous est comme une partie de nous-mêmes. » Maine de Biran, Journal intime, 11 novembre 1820. Cf. octobre 1823.
plus grand que la partie? Bien plus, malgré 1 opposition de la volonté et des passions, je puis avoir la ceVtitude de vérités morales fort désagréables, telles que l'enfer et la justice divine.
Le rôle de la bonne volonté et du cœur, quelque important qu'il soit, ne peut donc remplacer celui de l'intelligence, et ceux qui, après avoir rejeté l'intelligence, comme impuissante à fonder la science, essayent de la fonder sur le cœur, la volonté, l'action, ne peuvent qu'échouer dans leur entreprise paradoxale.
En effet, puisque la volonté est une puissance aveu- Qui dirigle, il taut qu'elle soit dirigée dans son choix pour voîonté% qu'elle puisse agir. Mais comment et par quoi sera-t-elle dirigée ? C'est là que se trouve la difficulté capitale pour nos pragmatistes. Si vous la laissez diriger par les lumières de la raison, vous revenez à l'intellectualisme d'Aristote et de S. Thomas, dont vous ne voulez à aucun prix. Sinon, à défaut de mobiles rationnels, il ne vous sera-ce reste plus que des mobiles irrationnels, des tendances «ncr? affectives, pour la mouvoir et la conduire ; et ces mobiles aveugles seront tous les besoins instinctifs, toutes les impulsions passionnelles qui se pressent au fond du cœur humain.
Allez-vous faire l'apologie générale de tous les instincts, sans distinction, de toutes les « exigences », de toutes les passions du cœur de l'homme, et leur confier la direction de la vie humaine ?
Il est clair que non, et qu'aucun moraliste digne de Qui choi ce nom ne voudrait tenter cet essai. Les pragmatistes les inssont les premiers à demander le « redressement des bons tendances » malsaines, la « purification des besoins e t vais ? des instincts », le « dépouillement du vieil homme ». Ils cherchent à dégager ce qu'ils appellent la « volonté voulante », cette volonté profonde et droite de la bonne nature, et à l'opposer à la « volonté voulue », si sou-
vent cléligiirée, liélas ! par la mauvaise nature, suite de la déchéance originelle, par la corruption sociale et par les vices individuels. Mais ce choix parmi les instincts bons ou mauvais, ce triage du bon grain et de Tivraie, comment sera-t-il possible sans les lumières de la raison, sans le flambeau de cet idéal moral que la raison seule peut faire briller à nos yeux? Le lecteur a deviné I impasse où le pragmatisme est acculé, pour avoir refusé tout contrôle de la raison.
Le fiam- Pour cliûisir entre l'idéal de Platon ou celui d'Kpila foi. cure, de .I.-J. Rousseau ou de Nietche, entre l'idéal de Mahomet ou celui du Christ ; il ne leur reste qu'un expédient : remplacer le flambeau de la raison qu'ils ont répudié par celui de la foi. C'est ce que font, en effet, d'une manière plus ou moins consciente, la plupart des pragmatistes, chrétiens ou imbus d'honnêteté chrétienne,qui opèrent le « triage des instincts » et la « purification des besoins », d'après les données dune conscience déjà formée par les croyances chrétiennes.
Leur « dogmatisme moral » n'est, au fond, qu'un renouveau du fidéisme, puisqu'ils essayent de fonder la raison sur la croyance et non la croyance sur la raison, et nous aurons occasion de revenir sur ce point de vue capital en exposant et critiquant le Fidéisme. On jus- Toutefois nos pragmatistes se défendent d'être fidéisthéorîr tes, et rejettent bien loin cette épithète malsonnante. Ils Tuccès! prétendent, en effet, justifier leur foi aux yeux de la raison, et ils la justifient, disent-ils, par le « succès «ou la «réussite pratique ». Seule la foi chrétienne réussit à satisfaire pleinement tous les instincts de notre cœur: donc elle est la vérité. Car toute la valeur d'une doctrine se mesure, pour les pragmatistes, au degré de satisfaction qu'elle procure aux besoins du cœur humain. Ecoutons le développement de cette argumentation :
« Toute la fonction de la pensée, c'est de produire des
habitudes d'action.. On peut trouver entreles pensées des distinctions aussi subtiles que l'on voudra : toutes ont pour racine une différence pratique. ..La conduite qu'une vérité nous dicte et nous inspire est pour nous Ja meilleure preuve de sa signification. » — Le même auteur prend comme exemple les deux thèses contraires de l'athéisme et du théisme. En elles-mêmes, ces thèses ne sont ni vraies ni fausses, à ses yeux, mais « insignifiantes » ; seules, les conséquences pratiques nous importent, et doivent fixer notre choix.
« Cette question, dit-il: la matière a-l-elle produit Lesuccès toutes choses ou Dieu existe-t-il en dehors d'elle, of- satisfaire frirait une alternative insignifiante et vaine, si le monde finissait là et si rien ne devait plus naître. » Mais « le théisme et le matérialisme, si pareils quand ils expliquent le passé, ont, lorsqu'ils s'appliquent à l'avenir, des conséquences pratiques tellement différentes... Le matérialisme... coupe court à nos espérances dernières ; le théisme... donne cours à l'espérance... Que le Dieu de la théologie systématique existe ou n'existe pas, cela a peu d'importance. Mais si le Dieu de ces expériences particulières (des conversations avec l'invisible, des voix et des visions, des réponses à des prières, des conversions de cœur, des délivrances de craintes, des souffles d'espérances, etc.) n'existe pas, c'est pour vous chose très grave, si votre vie repose sur de telles expériences * ».
Ainsi les pragmatistes repoussent et condamnent à pourquoi l'avance toutes les doctrines qui ne rassasient point les satisfaire besoins naturels ou instinctifs du cœur humain, et resprit ? légitiment toutes les doctrines qui atteignent ce but.
Mais pourquoi, leur répliquerons-nous, ne s'occuper que de rassasier le cœur et jamais l'^spriY ? Les besoins
1. W. James, Le Pragmatisme, Revue de Philosophie, 1" mai 1906.
intellectuels de l'esprit sont-ils moins naturels que les besoins des instincts sensibles? Cet exclusivisme outré ne tend rien moins qu'à confondre le bien dos appétits avec le bien de la raison, le bien utile avec le vrai, malgré la distinction essentielle qui les distingue et les oppose, oncon- Est rîrai ce qui satisfait l'esprit en lui donnant la cervi"i eî titude ; ce qui ne satisfait que la sensibilité ou les be- "" ^' soins du cœur est un bien simplement utile et qui peut être faux. Un mensonge peut être utile ; un rêve, une chimère peuvent satisfaire le cœur, en berçant notre vie, en calmant nos douleurs, en exaltant notre courage, en provoquant la fécondité de notre action. Il ne suffit donc nullement qu'une doctrine satisfasse le cœur pour qu'elle soit vraie ; elle est seulement démontrée utile à un besoin personnel ou social. Ainsi, par exemple, il ne suffit nullement que la pensée de Dieu satisfasse mon cœur pour qu'il existe réellen.ont, ni qu'elle cesse de lui plaire pour qu'il cesse d'exister. Le vrai et l'utile, quoiqu'ils soient si souvent uni?, ne seront jamais identiques.
Pmgma- Le (' dogmatismc moral » se résout donc, en fin de rement' comptc, cu uu pragmatisme purement utilitaire. La question de vérité ou d'erreur qu'il avait prétendu résoudre lui échappe et demeure hors de sa compétence ; il ne permet plus que de distinguer des utilités individuelles ou sociales *.
Que si le pragmatisme se résout en une doctrine purement utilitaire, uniquement apte à satisfaire les besoins de notre nature (sauf les besoins de l'esprit), l'auteur anglais déjà cité a eu grandement raison d'en
1. Un auteur pragmatiste croit pouvoir s'appuyer sur « la vieille affirmation » de l'Ecole, dit-il : « verum et bonuni convertuntur ». Maliieureusement il cite en le défigurant un axiome classique, et lui fait commettre un énorme contre-sens. Cf. Revjie de Philosophie, \^' septembre 1906, p. 241.
utilitaire.
attribuer la pateruité à la philosophie anglaise, encore plus qu'au criticisme allemand. « Cette philosophie, dit-il, peut très bien laisser Kant en dehors de sa roule, et se construire avec toute la perfection voulue, en prolongeant plus directement les vieux chemins tracés par les Anglais '. »
Kant, en effet, après avoir, suivant sa formule, « sup- u est prime le savoir pour taire place a la croyance », avait que par au moins confié la direction de cette croyance et de la Anglais. vie humaine tout entière, à la conscience, à la. raison pratique, orientée par l'impératif catégorique du devoir|; jamais il n'aurait voulu confier cette direction aux instincts aveugles et aux besoins du cœur. Ce progrès à rebours était réservé au pays de la « vie intense » où fleurit l'idéal de l'utilitarisme pratique.
Pour nous, nous continuerons de préférer à l'intensité de la vie et des fonctions sensibles, leur orientation rationnelle, seule conforme à la nature raisonnable de l'être humain. Or ce n'est ni le goût intérieur, ni la satiété de nos besoins instinctifs, qui peuvent suffire à nous faire discerner cette qualité du pain de l'âme, encore moins nous mettre en garde contre les aliments sophistiqués qu'on nous présente. Cette analyse et ce jugement suprême appartiennent à l'intelligence et à la science morale, que l'instinct aveugle ne saurait remplacer.
Mais si le dogmatisme moral des nouveaux pragma- objec-
" r o tions.
tistes est un système sans consistance, notre dogmatisme intellectuel est-il à l'abri de graves objections? C'est ce qu'il nous reste à examiner, en exposant loyalement les plus spécieuses de ces objections.
1. W. James, article cité. — Cf. W. James, L'expérience religieuse, et sa réfutation par Michelet (Revue du Clergé fr., 15 janv. 1907).
jr, Obj. La première pouirait se formuler ainsi : La raison biuie"'de Gst la môme chez tous les hommes ; le cœur, au con- 1 erreur, jj.^jj.g^ g^y^ç. j,gg seutimeiils ct SCS passious, varie à l'infini. Pour expliquer rinfiuie variété des opinions humai* nés, il faut donc attribuer la perception du vrai au cœur, et non à la raison.
Cette conclusion n'est vraiment pas rigoureuse. Il suffit pour expliquer la variété et la divergence si grande des opinions humaines d'attribuer au cœur de l'homme, à ses sentiments, à ses passions, un rôle considérable dans la recherche du vrai, ou dan^ le choix des opinions libres, sans leur attribuer un rôle unique et exclusif. C'est ce que nous avons déjà dit plus haut et suffisamment expliqué. Du reste, la variété des opinions humaines ne se rencontre guère, à un degré notable, que dans les sciences morales et politiques ; et encore faut-il en excepter les premiers principes sur lesquels le genre humain est d'accord, — ou bien dans les questions plus difficiles et plus compliquées des sciences spéculatives. Cette divergence ne se rencontre pas souvent dans les questions simples et élémentaires des mathématiques ou de la géométrie par exemple ; encore moins dans les axiomes et les premiers principes de toutes les sciences, où la volonté elle cœur ne sont nullement en jeu. Ce n'est donc pas la volonté qui perçoit ces vérités et qui en juge.
2. Obj. Mais on insiste, en affirmant que dans notre système \ecil"Hé intellectualiste, « la raison ne peut impliquer aucune part de subjectivité ')),et partant que la variété des opinions individuelles demeure encore inexplicable.
Nous nions que notre théorie de la connaissance ne laisse aucune place à des éléments subjectifs et individuels. Bien au contraire, nous croyons que la connais-