s. Thomas, De Memoria et Reminiscentia, lec. i
Les Critères [suite).
2° L'Idée.
La Après avoir étudié les sens externes et internes, il
inSive nous faut monter jusqu'à l'exercice de la raison, qui est la faculté spécifique et l'apanage de Tètre humain. Mais comme avant d'être discursive, la raison est d'abord intuitive, soit qu'elle conçoive les idées générales, soit qu'elle découvre les liens essentiels qui unissent les idées, et qui sont la matière de ses jugements nécessaires ; c'est par l'étude de cette double fonction — l'idée et le jugement — que nous allons commencer.
Pour comprendre exactement la valeur de nos idées générales, — les universaux, — il faut d'abord faire appel à l'expérience, pour voir comment notre esprit parvient à les concevoir ; comment il s'élève à l'universel, soit à l'universel direct, soit à l'universel réflexe ; et comment avec les idées élémentaires les plus simples, spontanément acquises, il peut construire, par la réflexion et l'étude, des idées complexes et scientifiques, qu'il classera plus tard en genres et espèces.
Prenons pour exemple l'idée de triangle ou de toute autre figure géométrique, et constatons tout d'abord combien cette idée générale est différente de Virnage sensible, acquise par la perception de la vue. Q i. L'image du triangle ABC, que je viens de voir tracé ride"e*^et ^ ^^ craic sur le tableau noir, représente un objet individuel, matériel, existant dans un temps et un lieu déterminés, contingent et imparfait, car il aurait pu ne pas être tracé du tout, ou être mieux dessiné sans pouvoir toutefois jamais atteindre son idéal. Au contraire,
de l'image
LES CRITERES : 2 L'IDEE
mon idée de triangle représente un type universel^ immatérie!, purement possible, faisant abstraction de tout temps et de tout lieu précis, éternellement nécessaire, et conçu dans son idéale perfection que je ne trouve pleinement réalisée dans aucune image. Enfin mon idée peut être très claire et correspondre à une image confuse, ou réciproquement. Ainsi, par exemple, on trace ou l'on imagine bien difficilement un myriagone avec ses dix mille côtés, tandis qu'on en conçoit fort aisément une idée claire et nette *.
Mais de tous ces caractères nettement opposés, un proseul suffira ici à attirer notre attention, car il est le des ""uni principal et la source de tous les autres, comme il serait aisé de le montrer : c'est le caractère universel de l'idée, opposé au caractère singulier de l'image ^ Aussi a-t-on fort justement appelé le problème des idées, celui des universaux.
L'idée n'étant pas l'image, il ne suffit pas d'avoir analysé l'origine de l'image, il faut encore analyser celle de l'idée, et pour cela recourons encore à l'observation des faits.
Après avoir vu sur le tableau noir certain triangle, que nous supposerons, si l'on veut, à côtés égaux, ABC, l'intellect, faisant abstraction de son existence
1. M. Taine en fait l'aveu : « impossible, dit-il, d'imaginer un myriagone, même coloré et particulier, à plus forte raison général et abstrait. Si lucide et si compréhensive que soit la vue intérieure, après cinq ou six, vingt ou trente lignes, tirées à grand'peine, l'image se brouille et s'efface ; et cependant ma conception du myriagone n'a rien de brouillé ni d'effacé ; ce que je conçois n'est donc pas un myriagone comme celui-ci, incomplet et tombant en ruines, c'est un myriagone achevé et dont toutes les parties subsistent ensemble. J'imagine très mal le premier et je conçois très bien le second. Ce que je conçois est donc autre que ce que j'imagine, et ma conception n'est pas la figure vacillante qui l'accompagne. » De V Intelligence, I, p. 2~l et 28.
2. « Differt sensus ab intellectu, quia intellectus est universalium, quae sunt ubique et semper, sensus autem singularium. » S. Thomas, De sensu et sensato, lec. 1.
singulière et concrète, Je considère comme un type idéal indéfiniment imitable. Et c'est là ma première idée de triangle, acquise spoutauément, par l'activité de mon intelligence, qui a su voir ou lire au dedans du triangle ABC [intus légère^), le type éternel qui s'y trouve réalisé.
Puis, pour généraliser ce type abstrait, l'esprit le considère, non pas comme propre au triangle ABC, mais comme commun à tous les triangles, existants ou possibles, semblables à ABC. Le type abstrait de ce triangle devient alors un type universel.
Et que l'on ne dise pas que ce double travail d'aôstraction el de généralisation est impossible ; rien au contraire de plus facile.
Le D'abord le travail d'abstraction^ par lequel l'intellect
travail
5ahs- saisit une partie de l'objet sans l'autre, sa possibilité irdciion. g^^g g^^ existence concrète, son plan réalisable sans sa réalisation présente, est un travail tout spontané, irréfléchi, qui n'est même pas un travail. Chaque faculté, en effet, saisit naturellement son objet propre, en négligeant les autres, parce qu'elle est faite pour cet objet déterminé et non pour les autres : en ce sens large, toutes les facultés sont douées d'une vertu abstractive. S. Thomas l'observait finement lorsqu'il écrivait : a La vue saisit la couleur du fruit, sans saisir son parfum ; or la couleur est bien réellement dans le fruit ; mais que l'œil la saisisse sans le parfum, cela tient à la nature de l'organe visuel, fait pour recevoir l'image de la couleur et non pas celle des odeurs *, » On en dirait autant de toutes les autres facultés ; chacune ayant sa fonction spéciale et son objet spécial, est fatalement exclusive de tout le reste, c'est-à-dire abstractive.
1. Cette étymologie donnée par S. Thomas est discutable, mais elle exprime à merveille la théorie péripatéticienne.