Cf. Cajetan, Comment, in post Anal., 1. II, c
Serait -
n'avons pas besoin de prolonger ici une discussion parfaitement inutile à notre thèse. Accordons à Stuart Mill cette prétendue nécessité d'une expérience ou d'une quisVeUe image du rapport, antérieure à la perception de ce rap- %as"/''' port, il restera toujours la difficulté capitale pour le positivisme de changer cette image particulière et contingente en idée universelle et nécessaire, cette expérience passagère en principe éternel et immuable. On a beau traiter cette idée d'illusion, ce principe de chimère, ils sont des faits de conscience indéniables, contre lesquels le positivisme se brisera.
La vérité absolue que deux et deux font quatre, ou que un égale un, dépasse tous les faits, et n'est pas seulement le prolongement imaginaire et illusoire d'un fait contingent à travers l'avenir ouïe passé. Le prolongement imaginaire de la ligne AB, tracée sur le tableau noir, ne convertit nullement cette ligne AB en ligne nécessaire et absolue, et malgré son prolongement indéfini dans l'espèce elle demeure contingente et singulière. L'explication de Stuart Mill est donc insuffisante. Il nous a^ bien montré que l'image était cause matérielle de l'idée, l'expérience cause matérielle du principe ; mais il s'obstine à négliger la cause formelle, l'activité intuitive de l'esprit, qui reconnaît le type idéal dans l'image qui exprime ce type, le rapport idéal dans le rapport concret qui l'incarne.
Voilà pourquoi le positivisme ne considérant qu'un des côtés de la nature, le côté matériel, demeure une explication incomplète, et partant fausse et dangereuse dans la mesure même où elle est incomplète.
Les Critères {suite).
4° La raison.
Le rai- L'idée et le jugement ne sont encore que l'exercice de nenren 1^1 première fonction de la raison humaine : la foncgenéraL ^^j^^^ intuitivc. Il nous reste à étudier le critère de la fonction discursive. La raison discursive, en effet, et la raison intuitive ne sont pas deux facultés distinctes, mais plutôt deux fonctions de la même faculté, qui saisit un rapport idéal entre deux termes, tantôt immédiatement, tantôt médiatement et à l'aide d'un moyen terme, en sorte que le raisonnement n'est au fond qu'un jugement médiat. Mais comme son processus est assez différent, et que son opération est l'épanouissement le plus complet de l'intelligence humaine, en même temps qu'une marque d'infériorité aux purs esprits, qui saisissent sur le champ et sans moyen terme les rapports idéaux entre les choses, il est bon de l'étudier à part. seséié- Le raisonnement ou jugement médiat, s'opérant, comme nous venons de le rappeler, en comparant les deux termes, attribut et sujet, dont il nous faut apprécier le rapport de convenance, avec un troisième terme plus connu, nous pouvons déjà comprendre que les éléments constitutifs du raisonnement sont au nombre de trois, savoir : trois idées, trois jugements et une conséquence.
D'abord trois idées, puisqu'il y en a deux que l'on compare aune troisième. Puis, étant donné qu'il y a trois comparaisons, il faut bien trois jugements pour les exprimer. Le dernier tire la conclusion des deux premiers jugements.
ments.
Ainsi, si je veux savoir si l'âme est incorruptible, ne voyant pas du premier coup la liaison de ces deux termes mne et incorruptible, je les compare successivement avec un terme moyen plus connu, l'idée de simplicité^ que j'ai déjà reconnu appartenir à l'âme, — et je raisonne ainsi :
L'âme humaine est simple ;
Or ce qui est simple est incorruptible ;
Donc l'âme humaine est incorruptible.
Ce raisonnement est tout entier fondé sur le prin- son foncipe : Deux choses égales à une troisième sont égales '^*^"'^"*entre elles. A = B, or B ^ G, donc A = G. Et ce principe lui-même n'est qu'une des formes du principe de contradiction. Car si deux choses égales à une troisième sont égales entre elles, c'est parce qu'elles ne peuvent pas à la fois être et n'être pas égales, comme une même chose ne peut à la fois être et n'être pas.
Gomme on le voit, la valeur du jugement médiat repose sur la valeur du jugement immédiat, et en tire toute sa force. On ne peut récuser le raisonnement sans récuser le principe de contradiction, et ébranler le jugement lui-même. Aussi a-t-on pu définir le raisonnement : un jugement déduit de jugements antérieurs qui le contiennent logiquement.
Mais une chose peut être contenue dans une autre ses de deux manières bien différentes : comme le singulier Téduc-' est contenu dans l'universel, ou comme l'universel est, duction" ■ d'une certaine façon, contenu dans le singulier. Non seulement des principes universels, je puis descendre à des applications singulières; mais je puis aussi, et même je dois auparavant, m'éleverde l'observation des choses singulières jusqu'aux principes universels qu'elles expriment et incarnent. Non seulement je puis conclure du genre à l'espèce, de l'espèce à l'individu, mais aussi des individus à l'espèce, et de l'espèce au genre. Le lec-
leur a déjà reconnu, dans ce double mouvement ascendant et descendant de la raison discursive, le double procédé inductif et déductif qui féconde les sciences. Comme ils soulèvent Tun et l'autre des difficultés spéciales, et exigent des explications différentes, nous leur consacrerons deux paragraphes distincts, en commençant par la déduction.
I Le raisonnement déductif, comme son nom l'indique,
^lio^n!"^ tire d'un principe général les conclusions particulières qu'il renferme. Il descend du principe à ses applications. Et son expression la plus parfaite est le syllogisme, qui montre clairement le principe, le moyen terme deux fois comparé, et la conclusion qui s'en dégage. Prenons un exemple quelconque :
Tous les hommes sont mortels ; Or je suis un homme ; Donc je suis mortel.
En supposant que les deux premiers jugements, delà majeure et de la mineure, soient certains, ce que nous n'avons pas à démontrer ici, il est clair que le troisième jugement, celui de la conclusion, le sera aussi, puisqu'il est évidemment contenu dans les deux premiers. Son fon- Le raisonnement déductif se fonde sur ce principe : panicu- Ce qui est dit de tous est dit d'un seul : Dictum de omni.
lier.
dictuyn de ullo. Par conséquent, si je dois dire de tous les hommes qu'ils sont mortels, je dois aussi le dire de moi-même, puisque je fais partie de tous les hommes. C'est là une nouvelle application du principe d'identité, car si je suis identique à homme, et homme identique à mortel, je suis aussi identique à mortel. J^ = homme ; homme = mortel ; donc 7^ = mortel. C'est encore, si l'on veut, une application du principe de contradiction, car si j'accorde que je suis un homme, et qu'ils sont tout
mortels, je ne puis nier, sans une évidente contradiction, que je sois aussi mortel. Le raisonnement déductif est donc un instrument ou critère très sûr de certitude, que l'on ne saurait nier sans nier le caractère absolu des premiers principes de la raison humaine.
Assurément beaucoup dhommes raisonnent mal, et vaieur la quantité des raisonnements vicieux et sophistiques sonneque l'on rencontre dans les journaux et les diverses T"ctif.' publications quotidiennes ressemble parfois à un déluge d'erreurs. Mais la cause de tant de maux vient de l'ignorance, des passions, des préjugés de toute sorte, souvent de la mauvaise foi, et nullement de la raison ellemême dont la rectitude naturelle est incontestable.
Si la raison se trompe ce n'est point par sanature. Etant naturellement orientée vers le vrai, — puisqu'elle nous donne l'évidence objective dans une multitude de cas incontestables, — on ne saurait dire, sans une évidente contradiction, qu'elle est naturellement orientée vers le faux. On ne peut soutenir davantage qu'elle peut librement changer son orientation, puisqu'elle n'est pas une faculjté libre, mais nécessaire, et qu'une faculté nécessairement orientée vers une fin, ne peut l'être vers deux fins contraires.
Ce n'est donc pas par sa nature qu'elle se trompe, c'est par accident, par défaut de réflexion, d'étude, surtout dans les questions plus complexes et plus difficiles.
L'instrument est bon, c'est la manière de s'en servir ■ qui est défectueuse et opposée aux règles de l'art. L'art du raisonnement, en effet, est un des plus complexes et des plus délicats ; les plus grands génies se sont fait gloire de le posséder à fond ; aussi l'enseignait-on autrefois avec un soin particulier aux élèves des classes supérieures. Malheureusement, sa culture devient déplus en plus négligée, et môme complètement supprimée d'une multitude de programmes officiels.
Peut-être en sera-t-il bientôt de cet art si important, comme celui de la politique ; nous le verrons surtout exercé par ceux qui ne l'ont jamais appris, et qui en feront une exploitation sophistique et mercenaire, où le lucre sera le seul critère.
Ses Nous n'avons pas à exposer ici, en détails, les règles
ing^iques. du raisonnement ou de l'art syllogistique : c'est affaire des logiciens plutôt que du critique. Cependant nous pouvons rappeler qu'elles se ramènent toutes à une règle plus générale : que la conclusion soit contenue dans les prémisses. Alors en effet, et alors seulement, on a droit de l'en tirer avec pleine certitude. Mais pour juger si la conclusion est vraiment contenue dans les prémisses, il y a une méthode rigoureuse et quasi-mathématique, qui consiste à plier le raisonnement dans la forme syllogistique, et à vérifier si la structure de ce syllogisme ne pèche contre aucune des huit règles formulées par l'Ecole, et qu'aucun logicien depuis tant de siècles n'a pu trouver en défaut. Si le syllogisme ainsi construit ne viole aucune de ces règles, la vérification mathématique la plus exacte est faite, et Ton peut être sûr que la conclusion est contenue dans les prémisses. On peut donc l'en déduire avec une parfaite rigueur de logique et une entière certitude.
Nous n'insisterons pas sur la valeur d'un tel critère. Aussi bien a-t-il été admis unanimement par tous les philosophes, en dehors du petit groupe des sceptiques nominalistes. Kant lui-même, dont l'admiration pour la Logique d'Aristote et sa merveilleuse discipline syllogistique est sans réserve, n'a pu essayer aucune critique contre le raisonnement déductif. Malheureusement, après avoir réduit la valeur des idées et des jugements dont il se compose, à un ordre purement subjectif, il fallait bien qu'il déclarât la valeur du raisonnement pareillement subjective ; mais ce n'est pas la faute de la
raisonnement déductif.
puissance même de raisonner, car si elle pouvait s'exercer sur des matériaux objectifs, Kanl n'hésilerait pas à lui reconnaître une portée également objective. Donc, pour les Kantistes eux-mêmes, le raisonnement déductif est un critère sûr de vérité, et c'est sur lui d'ailleurs, en majeure partie, que repose tout l'édifice criticiste.
Nous avons donc le droit de conclure que la valeur du raisonnement déductif est au-dessus de toute attaque. C'est son utilité seule qui a pu être plus ou moins dépréciée par les partisans exclusifs de la méthode expérimentale et inductive.
Bacon, de Tracy, Dugald Slewart ont nié que le rai- uiiiitédu sonnement déductif fût une source de vérités nouvelles. Il explique, disent-ils, ce que l'on sait déjà implicitement dans les prémisses, mais il n'apprend rien de nouveau. Une telle prétention nous paraît excessive et injustifiée. Que le syllogisme lui-même, une fois formulé, soit une méthode d'enseignement plutôt que d'invention ; qu'il excelle à exposer la preuve d'une découverte plutôi qu'à la réaliser, nous ne le nierons pas. Mais les recherches qu'exige l'élaboration rigoureuse d'une série de syllogismes, les comparaisons des termes qui la constituent, l'effort intellectuel pour juger des rapports perçus entre eux ou pour en percevoir de nouveaux,sont d'une fécondité incontestable pour le progrès du savoir humain.
C'est le syllogisme seul, ou à peu près, qui crée et développe toutes les sciences exactes, les mathématiques, l'algèbre, la géométrie, la mécanique. C'est du syllogisme que sont plus ou moins tributaires toutes les parties de la philosophie : surtout la logique, la morale, la métaphysique et la théodicée.
Il n'est pas jusqu'aux sciences naturelles et expérimentales qui ne lui doivent beaucoup, car il est le complé-
ment nécessaire de toutes leurs inductions, comme nous l'expliquerons plus loin. Il est enlin Tinstrument d'application des lois découvertes à des événements particuliers, présents, passés ou futurs. Ainsi l'Astronomie doit au raisonnement déductif ses plus beaux triomphes, dans la prévision des événements célestes à venir, et môme dans la reconstitution des événements passés.
Bien plus, lorsque le raisonnement du semblable au semblable paraît tout à fait épuisé, il trouve encore un ingénieux moyen de se dépasser, et de marcher encore à la conquête de nouvelles découvertes. En effet, en raisonnant par analogie^ en passant de faits déjà observés à d'autres qui paraissent à peu près semblables ou analogues, on découvre souvent des lois analogues aux premières. Les lois de la propagation des ondes produites dans l'eau par un jet de pierre, ont ainsi permis de raisonner par analogie sur les ondes sonores, lumineuses ou électriques, quoiqu'elles soient invisibles, et de découvrir de nouvelles lois, dans ces nouveaux domaines de l'acoustique, de l'optique et de l'électricité.
II Le raisonnement inductif, lorsqu'on veut en justifier
dûctiôS' la valeur, offre beaucoup plus de difficultés que le raisonnement déductif, et sa théorie est assez délicate à édifier sur des bases solides. Aussi a-t-il donné lieu à un plus grand nombre de controverses. iMême chez les partisans les plus enthousiastes de la méthode inductive, on rencontre maintes obscurités sur la nature de cet instrument, que l'on justifie par ses découvertes et ses résultats prodigieux dans le domaine des sciences, plutôt que par l'analyse de son mécanisme, et par la claire vue de son adaptation naturelle à de si beaux résultats. Essayons pourtant de nous en faire une idée
Les critères : 4" la raison 173
aussi exacte que possible, en suivant le sillon déjà tracé par Aristote et S. Thomas '.
Parmi les espèces d'inductions, il y en a qui nous dé- ses deux couvrent des principes généraux et nécessaires, telle ^^p*"^^' que la suivante ;
Dans les triangles ABC, DEF, GHI, et plusieurs autres, la somme des trois angles a été trouvée égale à deux angles droits ;
Donc, dans tous les triangles, les trois angles valent deux droits.
Mais il y aussi d'autres inductions, beaucoup plus nombreuses, qui ne nous découvrent que des lois générales, sans aucun caractère de nécessité absolue, telle que celle-ci :
La quinine a guéri de la fièvre Pierre, Paul, Jacques, André et un grand nombre d'autres malades ;
Donc la quinine doit guérir de la fièvre.
Ces deux espèces d'inductions étant, au moins en yuesiion apparence, fort différentes, nous les distinguerons aussi '*dre!" dans notre étude. Et nous poserons deux fois la même question : de quel droit conclure du particulier au général, de^ce qui est à ce qui doit être \ comment l'esprit humain peut-il rendre scientifique une telle conclusion qui semble déborder les prémisses 2 ?
L'induction de la première espèce a quelque ressem- induction blance avec le jugement d'ordre idéal et nécessaire, ci^es"*™ mais il en diffère parce qu'il n'est pas un jugement immédiat, oii il puisse suffire de comparer les deux termes : 3 angles et 2 droits, pour en reconnaître immé-
1. Cf. Lachelier, Les fondements de l'induction; Fouillée, L'avenir de la métaphysique ; Rabier, Logique, ch. 1, 8, 9 ; Gratry, Logique, L 4.
2. L'inducation par énumération incomplète est la seule qui demande à être justifiée. Aussi n'avons-nous pas à défendre l'induction par énumération complète,?,! tant est qu'elle mérite le nom d'induction. Exemple : L'ouïe, la vue... et les autres sens nnt un organe. Donc tous les sens ont un organe.
nécessaires.
diatement l'égalité. Les deux termes ne seront unis dans notre esprit qu'au moyen d'une expérience analytique, •finissant par nous faire comprendre qu'il n'en peut être autrement, parce que Ton ne peut augmenter l'un des trois angles, sans diminuer d'autant les autres, et qu'il y a ainsi compensation. Aussi dès que j'ai compris que l'égalité des 3 angles à 2 droits n'appartenait pas seulement aux triangles ABCDEF,... mais à la nature même du triangle, j'arrête aussitôt mes expériences sur de nouveaux triangles, parce qu'elles seraient inutiles, et je conclus, sans crainte d'erreur et avec une parfaite évidence, au principe universel et nécessaire : les 3 angles d'un triangle quelconque valent 2 droits.
La rigueur de ce raisonnement ne fait aucun doute, puisqu'il repose sur le principe démontré en ontologie, que les essences abstraites des choses sont nécessaires et partant immuables. Nécessaires, car on ne peut les concevoir autrement qu'elles ne sont, en vertu même du principe d'identité : le cercle est rond, et l'on ne peut le concevoir carré. L'essence du cercle est donc nécessaire, et partant immuable, puisque ce qui est nécessaire ne saurait changer — même par la toute-puissance divine — qui ne peut faire l'impossible, non par défaut de puissance, mais par le défaut d'être possible qui manque à une notion contradictoire.
Deuxième Tel cst le roc immuable du premier genre d'induction.
"^ductiJ" En est-il de même du second ? Pour résoudre la ques-
des lois i • ■» 1 j 1
naturel- tiou recourons encore a 1 analyse.
La quinine a guéri de la fièvre Pierre, Paul, Jacques et plusieurs autres malades. Ai-je le droit d'en conclure qu'elle doit encore guérir de la fièvre tel ou tel autre malade ? Oui, j'en ai le droit, si d'une part, il est bien constaté que c'est bien à la nature même de la quinine que je dois les premières guérisons ; et si, d'autre part, elle est administrée àces malades exactement dans les
les .
mêmes conditions que chez les premiers qui ont été guéris. Les mêmes causes, en effet, agissant dans les mêmes conditions, produisent toujours et doivent produire les mêmes effets. C'est là un principe universellement admis, parce qu'il n'est pas purement empirique mais rationnel. En effet, Vêtre agit comme il est. Impossible d'agir autrement que l'on est, puisque l'action est la première manifestation de l'être, et qu'il ne peut manifester que ce qu'il est, plus ou moins adéquatement, sans doute, mais enfin il ne peut donner ce qu'il n'a pas en lui et se montrer autre qu'il est.
Et ne dites pas que l'être pourrait se dissimuler et se masquer: ce sont là des métaphores inexactes. Si je dissimule ma figure derrière un masque, ce n'est pas elle qui se manifestera, sans doute, c'est la figure du masque : mais celle-ci ne peut se manifester autrement qu'elle est*.
Cependant, si l'être ne peut agir autrement qu'il est, il pourrait ne pas agir du tout, et la quinine pourrait ne pas guérir, si son action était empêchée soit par une autre cause naturelle plus forte, soit par une action surnatureMe des esprits supérieurs ou de Dieu. Aussi la certitude que peut donner ce second genre d'induction n'est-elle jamais métaphysique et absolue, mais seulement physique ou subordonnée à cette condition toujours sous-entendue : si rien ne vient s'y opposer et en contrarier l'effet. Mais cette certitude conditionnelle nous suffit pratiquement pour agir.
Toutefois, dans cet ordre de certitude simplement condiphysique et hypothétique, pour pouvoir induire avec nnducassurance que la quinine doit guérir, il faut au préalable avoir constaté deux choses :
1. L'hypothèse kantiste d'un noumène qui se manifesterait par son phénomène autrement qu'il est, n'est donc pas intelligible. Autant dire que ce qui paraît ne paraît pas du tout. Cf. Boirac, Vidée du pliénomèîie, p. 33 et suiv.
1° Que tel est bien l'effet naturel de la quinine ; 2° que toutes les conditions requises à la production de cet effet se trouvent réalisées. Or, c'est là une double condition restrictive de la plus liaute gravité. Restrictions que nous n'avons pas rencontrées dans les conclusions de la première espèce d'induction, et qui font à la fois l'infériorité et la difficulté pratique de ce nouveau raisonnement.
On peui D'abord, il faut s'assurer que c'est bien la quinine qui constater a guéri de la fièvre dans les premiers cas, et non pas quelqu'autre remède ou quelqu'autre cause secrète ayant agi concomitamment.
Pour cela, il faudra multiplier les expériences, pour arriver à l'élimination complète de toutes les causes accidentelles possibles, et partant à la démonstration que la quinine est bien la vraie et unique cause de la guérison.
Une fois la vraie cause reconnue, il faudra aussi découvrir les conditions nécessaires dans lesquelles elle opère, et éliminer les conditions sans lesquelles elle peut encore opérer. Pour arriver à ce résultat, facilement et sûrement, Bacon a imaginé des tables dites de présence, à^ahsence, de degrés, etc.. que Stuart Mill a développées dans ses quatre méthodes de co?icot^dances, de différences y de variations concomitantes eidesrésidvs. Toutes ces méthodes ont recours au même artifice, qui est l'élimination ou l'exclusion des causes et des conditions étrangères. Mais il nous paraît inutile ici de les examiner, parce qu'elles regardent plutôt le logicien que le critique, comme les règles syllogistiques que nous avons pareillement omises, parce qu'elles sont une question d'art plutôt que de critique.
La con- Eufiu, lorsqu'ou a ainsi constaté que la quinine, dans "^."lors" certaines conditions, a réellement guéri de la fièvre, simpose. j^ conclusion s'impose ; donc la quinine doit toujours
Induction complétée par la
guérir dans les mômes conditions. Et le médecin qui voudra guérir de nouveaux malades n'aura plus qu'à administrer la quinine, autant que possible, dans les mômes conditions pour que la quinine puisse produire son effet.
Les résultats de l'expérience ayant toujours confirmé et confirmant chaque jour une théorie si rationnelle, ont permis à toutes les sciences naturelles de proclamer les véritables lois de la nature, soit en astronomie, soit en physique ou en chimie, soit en histoire naturelle, en physiologie ou en médecine. On peut même dire que tous les progrès merveilleux de ces sciences sont dus à la découverte de lois naturelles parle procédé inductif, et à des applications de plus en plus ingénieuses de ces lois ainsi découvertes K
Toutefois, sans vouloir en rien rabaisser la fécondité merveilleuse de ce procédé inductif, objet de l'admiration universelle des savants et des philosophes con- déduction temporains, nous devons faire remarquer qu'il est incomplet ou insuffisant dans l'acquisition de la science totale, et que c'est le procédé déductif qui le doit compléter, notamment dans trois cas :
1° C'est la déduction qui confirme les lois hypothétiques découvertes par l'induction. Une hypothèse après avoir expliqué tous les faits connus n'est pas encore certaine ; mais elle le deviendra si l'on peut en déduire d'autres faits que l'expérience viendra à confirmer.
1. « Il y a un déterminisme absolu, dit Cl. Bernard, dans les conditions d'existence des phénomènes naturels, aussi bien pour les corps vivants que pour les corps bruts... La condition d'un phénomène une fois connue et remplie, le phénomène doit se produire toujours et nécessairement à la volonté de l'expérimentateur... Ce déterminisme devient ainsi la base de tout progrès et de toute critique scientifique... On doit forcément admettre comme un axiome que, dans des conditions identiques, tout phénomène est identique, et qu'aussitôt que les conditions ne sont plus les mêmes le phénomène cesse d'être identique. » Cl. Bernard, Introd. à l'étude de la médecine er.pér.^ p. 115.
C'est de celle manière que la théorie des ondulations de la lumière a vaincu sa rivale, en permettant de tirer des conséquences que l'expérience est venue vérifier.
2° C'est encore le raisonnement dcduclif qui explique les lois certaines. Pour qu'une loi ne reste pas purement empirique, il faut en montrer la raison scientifique d'où elle doit découler. Si l'on parvient, par exemple, à la déduire par raisonnement d'autres lois plus générales, on en montre la cause et la raison d'être. Ainsi la loi de la gravitation des planètes s'explique par deux lois supérieures qui régissent le mouvement centripète et centrifuge.
3° Enfin le raisonnement déductif aide à découvrir de nouvelles lois. Tantôt il étend la loi qui régit une espèce à une autre espèce, à cause de leur analogie ; tantôt il étend, à cause de leur dépendance, les principes qui régissent un genre de phénomènes à un autre genre. Ainsi, à cause de la dépendance du corps et de l'âme, de la quantité et de la qualité, on pourra conclure des variations de l'un des deux termes aux variations de l'autre.
Synthèse Telle cst la valeur des raisonnements induclif et déproce^fés! ductif et Icur uniou réciproque. Pour la mieux comprendre encore, il suffit de les comparer et de les ramener tous les deux à leur unité synthétique.
Dans la déduction, je conclus d'un principe général à son application particulière ; de ce que la mortalité convient à tous les hommes, j'en conclus qu'elle me convient. Suivant la formule d'Aristote : dictum de omni,dictum de ullo ; ce qui est dit ds tous est dit d'un seul.
Dans l'induction, au contraire, ce qui est dit de chacun est dit de tous, dictum de singulis, dictum de toto, parce quej'ai reconnu l'attribut comme essentiel
OU tout au moins comme naturel à chacun. Ainsi de ce que chaque être vivant meurt, je conclus que la mortalité est naturelle à tous.
La conclusion de la déduction est donc contenue dans Vexlension des prémisses ; et celle de Tinduction contenue dans la compréhensio^i des prémisses. Dans le premier cas, je tire le singulier qui était contenu dans Vextension de Tuniversel ; dans le second cas, je tire l'universel qui était contenu dans la compréhension du singulier. ÎVlais dans l'un et l'autre cas, la conclusion était déjà implicitement renfermée dans les prémisses. Or, comme l'a très bien remarqué le P. Lépidi : une chose implicitement affirmée reste la même une fois explicitement énoncée. L'implicite et l'explicite, sous deux formes différentes, sont au fond identiques, et nos deux raisonnements, d'allure si opposée, sont ainsi pareillement ramenés au principe d'identité, qui en fait le solide fondement et la certitude inébranlable.
Après cet exposé sincère de la doctrine traditionnelle n depuis Aristote, sur le raisonnement, le lecteur saisira p^osulvit facilement, par le contraste, la faiblesse de la théorie 'sonne"associationniste que les positivistes nous opposent, à '"®"'' la suite de Stuart Mill, de Spencer et de Taine.
D'après lathèse positiviste, l'inductionne seraitqu'une pure accumulation d'expériences particulières semblables, une liaison empirique de faits, dont la formule ou la conclusion serait partant incapable de dépasser les limites de l'expérience. La science entière se réduirait donc à constater et à formuler des liaisons invariables de faits.
L'argument principal de cette thèse est tiré de l'observation elle-même, et consiste à soutenir que l'examen analytique de nos jugements, soit immédiats, soit
BASES DE LA CONNAISSANCE Et DE LA CKOYANCE
médiats et inductifs, a démontré qu'ils se réduisent en dernière analyse à des expériences particulières liées ensemble par une formule. De môme que l'idée générale n'était qu'un mot, une étiquette sur un groupe de laits semblables, ainsi un jugement induclif n'est qu'une formule exprimant une liaison ou succession habituelle de faits, associés entre eux dans la nature, et pareillement associés dans notre esprit. L'association des idées suffirait donc à tout expliquer : les jugements médiats et immédiats, les inductions et les déductions.
Telle est la thèse positiviste, dont nous contestons absolument l'exactitude et la vérité.
Critique : Saus doutc, l'associalion des idées ou des images peut Ton"" produire des effets qui imitent le jugement et même le jugement raisonuemeut, soit inductif, soit déductif. Nous l'accordons volontiers ; mais ce n'est là qu'une imitation lointaine, qu'une grossière contrefaçon, suffisante assurément pour expliquer la connaissance des animaux, mais nullement la connaissance humaine.
Le chat qui, pendant l'hiver, a expérimenté la chaleur douce et bienfaisante de la flamme qui pétille dans le foyer domestique, a associé à la sensation visuelle le souvenir de la chaleur qu'elle lui a causée lorsqu'il s'est approché. Aussi dès qu'il reverra la flamme, s'il a froid, il s'en approchera de nouveau. Aura-t-il fait pour cela un jugement véritable ? Nullement. Juger c'est apprécier le rapport logique entre deux idées, de manière à rapporter un attribut à son sujet, ou un sujet à une catégorie d'attributs. Par conséquent, dans l'exemple proposé, il faudrait comparer l'attribut chaleur avec le sujet flamyne, de manière à prononcer :
La chaleur convient à la flamme ;
Ou bien : la flamme est dans la catégorie des objets chauds.
Or l'association pure et simple de ces deux images est
incapable d'arriver à ce résultat. Elle soude l'image de la chaleur et des sensations qui en résultent à l'image de la flamme, en sorte que l'image de la flamme réveillera aussitôt le souvenir de la chaleur, et c'est tout. Inutile pour cela d'attribuer à l'animal des idées générales de sujet et d'attribut, de convenance d'attribut au sujet, ou de disconvenance de l'un avec l'autre, ni les notions de genres ou d'espèces logiques, ni celles de catégories ou de classifications abstraites. Tout ce bagage scientifique est inutile à l'animal. L'association ou la soudure de ces deux images : flamme^ chaleur, le conduira très simplement et très sûrement au même résultat pratique : il s'approchera du feu s'il a froid. Et l'association aura ainsi imité le jugement, imitatur judicium, suivant la juste remarque de S. Thomas, mais on a compris la diff'érence essentielle des deux procédés.
L'association unit ensemble deux représentations, et fait passer automatiquement l'animal de la première à la seconde. Le jugement distingue la nature des deux représentations, les compare entre elles, examine si la notion de l'attribut convient à la notion du sujet, et parvient à saisir entre ces deux termes un rapport logique qu'il affirme en disant : cette flamme réchauff"e. Puis ayant compris qu'il est dans la nature même de la flamme de réchauffer ce qui est froid, il s'élèvera par induction jusqu'à la loi générale : la flamme réchauffe.
Au lecteur de conclure combien cette découverte des lois de la nature, par le procédé inductif, est au-dessus de la connaissance purement animale ; et combien, du reste, cette science serait inutile à l'animal sans raison.
Allons encore plus loin, car la simple loi d'association imueie peut produire des effets plus compliqués, qui imitent non seulement le jugement, mais encore les raisonnements les plus complexes.
raisonnement.
Supposé, par exemple, unies dans le cerveau d'un animal, les trois rcprosenUitions suivantes : l'image visuelle d'un éclair, l'image auditive du tonnerre, et l'image sensible de la terreur et des mouvements locomoteurs qui l'accompagnent. Dès que cet animal verra briller un éclair, aussitôt cette première image réveillera la seconde, celle du bruit du tonnerre, qui sera imaginé et prévu par anticipation, avant même qu'il ait retenti ; et cette seconde image réveillant automatiquement la troisième, l'animal aura eu peur et se sera déjà caché avant même que le tonnerre ait grondé.
Cette loi d'association est donc un mécanisme admirable par lequel la Providence, en sa bonté, a suppléé chez l'animal à l'absence du raisonnement, puisqu'elle produit des effets pratiques tout à fait analogues. Mais comme il serait grossier de les confondre !
L'association peut nous faire passer d'une première idée à une troisième, par l'intermédiaire de la seconde, sans nous révéler pour cela ni leur nature, ni la nature des rapports qui les unissent. Elle nous fera passer de l'idée de l'éclair à l'idée de fuite, sans nous faire penser au rapport qui unit l'éclair à la foudre, la foudre à la fuite, et nous laissera ignorer si la foudre est l'effet de l'éclair, et si la fuite est le moyen de l'éviter. Mais en Au coutrairc, la raison connaît ces rapports et les estwiïei- enchaîne par un lien logique. Elle me dit que l'éclair lement. g^j^j^Qj^j^g ^^ foudre, quc la foudre a pour effet bien des malheurs, que pour éviter ces malheurs, un moyen serait de fuir ; et c'est cette liaison raisonnable de toutes ces idées de cause et d'effets, de fin et de moyen, qui me déterminera à prendre la fuite. J'agirai donc en apparence comme l'animal, mais en réalité avec cette différence essentielle que J'aurai réfléchi et compris les raisons qui me font agir.
Et comme ces raisons ne sont pas toujours nécessi-
tantes, mais discutables, je pourrai en découvrir d'autres,meilleures et beaucoup plus scientifiques, qui m'engageront, par exemple, à rester immobile au lieu de fuir, en sorte qu'un autre raisonnemnt, neutralisant l'association habituelle, pourra me faire agir d'une tout autre manière.
Ainsi la loi d'association déroule- uniformément et aveuglément la môme série de phénomènes associés, sans en faire comprendre la suite. Au contraire, la raison se laisse guider par le lien logique qu'elle y découvre, et comme elle peut en découvrir plusieurs, en se plaçant à différents points de vue, elle peut aboutir aux conclusions les plus variées et aux solutions les plus inattendues.
De là, le progrès que la raison enfante, tandis que l'association pure et simple ne peut produire que la routine automatique et l'immobilité de l'instinct animal.
C'est pour ne pas avoir saisi l'opposition et le contraste de deux procédés si opposés, et aussi pour obéir à la logique du système préconçu, que les positivistes ont essayé de les confondre. Nous allons voir avec quel peu de succès.
Taine, dans un paragraphe qu'il intitule : « passage l„^^-^^^^ du jugement animal au jugement humain », s'efforce memani-
J o J o ' mal au
de ne voir entre les deux qu'une question de degré ou i"sement
T. T. ~ humain,
de complication plus ou moins grande, et voici com- ^'^F^^ ment il expose son opinion.
« L'enfant de quinze mois, qui répète et applique déjà quelques noms généraux, n'a qu'à en associer deux pour faire une proposition générale, et c'est le cas lorsqu'un objet qui évoque en lui un nom, éveille encore en lui un autre nom. Il ébauche alors ses premières phrases balbutiées et dépourvues de verbe : soupe bonne, chat méchant, etc. Le mécanisme de
cette jonction est très simple, et ici la pensée animale conduit naturellement k la pensée humaine. Quand un chien voit dans une rigole ou dans un creux un liquide coulant, inodore, incolore et clair, cette perception, en vertu de l'expérience antérieure, suscite en lui, par association, limage d'une sensation de froid et la perception jointe à l'image fait un couple. » Critique ^3l'is ce « couple » de deux images, comment le (fpaT- confondre avec un jugement, et surtout avec un jugesages... jj^gj^t général ! Ne puis-je pas accoupler ensemble deux images, celle de l'olivier, par exemple, et celle de la paix, sans qu'il y ait entre elles ce rapport logique de convenance ou de disconvenance qui caractérise le jugement et me fait unir l'attribut à un sujet? Ou bien ne puis-je pas accoupler ensemble deux images logiquement unies, sans connaître ce lien logique ? Or c'est bien sur cette confusion grossière que repose tout le raisonnement de Taine. Après avoir gratuitement supposé que tout « couple » de deux images est un jugement et môme un jugement général, il poursuit ainsi : « Peu à peu, à mesure qu'il avance en âge... ces jugements se multiplient... ils sont le résumé et la mesure de l'expérience antérieure... Puis, l'expérience les rectifie et les précise... ;> Enfin, « au bout d'un temps fort long, après beaucoup de correspondances ainsi vérifiées, les hommes de certaines races et de certaines civilisations, les Européens modernes, par exemple, ont fini par croire qu'il en est ainsi dans tous les cas, que telle est la constitution dos choses, que toute la nature est régie par des lois, que tout son cours est uniforme, qu'en tout temps et en tout lieu, dans le monde moral et dans le monde physique, tout caractère donné a des conditions (des causes) dont la présence entraîne sa présence. Cette supposition est-elle
vraie?... Elle est le principe de l'induction scientifique'. »
Le lecteur nous dispensera de relever ici l'impossibilité, déjà prouvée, d'expliquer par des associations d'images et par des sensations transformées, les notions générales dont parle ici Taine sur la « constitution des choses », sur la « nature » et ses « lois », sur le « cours uniforme » de ces lois dans le « monde moral » et dans « le monde physique ». Il est clair que le fameux « passage » annoncé de la connaissance animale à la connaissance raisonnable, n'est plus un simple « passage » mais un saut périlleux et gigantesque du contingent dans le nécessaire, du fait sensible dans l'ordre idéal. Et nous aurions quelque droit de nous plaindre d'une espèce de mystification.
Arrêtons-nous seulement à ce prétendu fondement Fondeque Taine croit de force à soutenir tout l'édifice de i'in- lindacduction scientifique : une supposition des Européens d'après modernes gui ont fini par croire quil en est ainsi dans tous les cas, ei que toule cause dans les mêmes circonstances doit produire les mêmes effets, u Celle supposition est-elle vraie?» — Tandis que Stuart Mill la croit entièrement gratuite, Taine veut la croire probable. « Les lois ainsi découvertes, dit-il, ne sont que probables, au delà du cercle de notre expérience. . . Il n'est pas absolument sûr que par delà les nébuleuses d'Herschell, la loi de la gravitation tienne encore bon. 11 n'est pas du tout certain que, dans le soleil, l'hydrogène et l'oxygène gardent l'affinité chimique que nous leur connaissons sur la terre -. »