‹ La crise de la certitudeChapitre 56 sur 104 · Taine, ibid., p · texte numérisé non relu

Taine, ibid., p

n'est que l'épanouissement de l'être. L'agent opère donc nécessairement comme il est. Et tant qu'on supposera qu'il reste le même être, dans la même nature, dans les mêmes conditions, il ne peut pas ne pas opérer de même, sinon il serait en même temps et ne serait pas identique à lui-même : ce qui est contradictoire et impossible.

C'est ainsi qu'il nous a suffi de franchir c le seuil de la métaphysique >; pour comprendre l'explication si simple et si lumineuse, que Taine aurait comprise, comme nous, s'il n'avait eu la peur superstitieuse d'une science qui n'est inintelligible que pour ceux qui s'obstinent à l'ignorer.

Les Critères {suite) .

5» Le Témoignage humain.

Après avoir étudié les critères intrinsèques, ou ins- leiémoitruments de certitude que nous portons en nous-mêmes, géoerai. tels que : les sens externes et internes, l'idée abstraite, le jugement, la raison, il nous faut aborder les critères extrinsèques, que nous trouvons autour de nous, et qui nous servent aussi à distinguer le vrai du faux. Ces nouveaux critères, extérieurs à nous-mêmes, se peuvent ramener à un seul genre : le témoignage. Il est la source de nos croyances historiques ou religieuses ; tandis que les sens et l'intellect sont la source de nos certitudes physiques, ou de nos certitudes rationnelles,

Lr croyance ou la foi est cette espèce de certitude, dite morale, par laquelle notre esprit adhère à une vérité, croyance. sans crainte de se tromper, non pas à cause de son évidence intrinsèque, mais à cause de l'évidente autorité de celui qui nous en rend témoignage *. Ainsi je crois à l'existence de Louis XIV ou de la ville de Babylone, que je n'ai jamais vus, — et j'y crois avec une certitude parfaite, bien dilîérente d'une simple opinion, — à cause de l'autorité des historiens qui m'en ont rendu témoignage.

Uautorité, dont il s'agit ici, est ce pourquoi nous Auioiité croyons, ce qui nous donne confiance en la parole d'un témoin.

] . C'est un abus de donner ce nom de croyance ou de foi à des adhésions de l'esprit aenlement probables, ei surtout à des adhésions aveugles de l'instinct, du cœur ou de la volonté. — Cf. Mallet, Foi et Science (Revue du Clergé fr., !<"■ et 15 août 1906) ; — Gaudeau, Le besoin de croire et le besoin de savoir ; — E. Blanc, Mélanges pfiil. Science et Croyance ; — C. Bos, Jm psychologie de la croyance.

témoin. C'est le fondement ou le motif de notre foi. Or ce fondement se ramène toujours à ceci : le témoin, n'étant ni trompé, ni trompeur, est vraiment digne de foi. La science et la véracité du témoin sont donc les deux fondements de son autorité. J'ai un droit rigoureux de les exiger dans le témoin, avant de croire en sa parole ; et je dois tout d'abord examiner et discuter ses titres. Mais dès que j'en ai constaté l'existence dans le témoin, je ne puis raisonnablement refuser l'adhésion complète de mon esprit, qui fait alors un acte de foi en son témoignage.

impoi- Le lecteur a déjà entrevu l'importance et le rôle capicapi'i"e tal, dans la vie humaine, de ce nouvel instrument de lémoi- certitude. L'individu est bien petit, non seulement gnage. ^.^^^ l'immeusité de l'univers, où il nest qu'un grain de poussière, mais même dans l'immensité de la société humaine, à travers le temps et l'espace. Seul et isolé des autres hommes, l'individu réduit à ses propres découvertes, ne pourrait atteindre le plein développement de ses facultés et la plénitude de sa vie. Il resterait très ignorant et végéterait dans la barbarie. Aussi lui est-il indispensable de vivre en société et d'être instruit par ses semblables. L'homme est un être nécessairement social et enseigné.

L'enseignement ou le témoignage d'autrui est donc un instrument nécessaire de nos connaissances ; il est même pour chaque adolescent le chemin le plus court, le plus commun et le plus sûr pour arriver à une instruction complète.

Il est le plus court, car il met de suite en possession de l'héritage traditionnel des sciences et des arts, déjà découverts et perfectionnés par les ancêtres, et que l'individu tout seul aurait mis bien longtemps à découvrir, si tant est qu'il eût pu en découvrir quelque petite partie.

LES CRITÈRES : 5" LE TÉMOIGNAGE HUMAIN 19o

Il est le plus commun, car c'est l'enseignement, bien plus que le travail et la découverte personnelle, qui est la source ordinaire des connaissances du commun des hommes, soit à cause de la paresse native pour l'étude, ou du peu de capacité naturelle, soit surtout des occupations matérielles et des nécessités quotidiennes de la vie, chez la plupart des individus.

11 est enfin le plus sûr, car la raison individuelle, toujours faillible, est ainsi guidée et orientée dès ses premiers pas par une autorité providentielle qui, par l'enseignement familial et social, prépare les voies à son propre essor.

Le critère du témoignage doit donc être étudié avec Nécessité

1 • I I I • ut • et plan

soin, a cause de son importance dans la vie. Mais comme de cette ce témoignage peut être humain ou divin, c'est-à-dire venir des hommes seulement, ou bien venir de Dieu lui-môme, car Dieu peut encore mieux que les hommes remplir la double condition de n'être ni trompé ni trompeur, — nous parlerons d'abord du témoignage simplement humain, réservant pour le chapitre suivant le témoignage divin, à cause de ses difficultés spéciales.

D'autre part, comme le témoignage humain peut n'être que le témoignage de quelques témoins rapportant un simple fait, ou bien celui de tous les hommes ensemble témoignant d'une vérité rationnelle, nous parlerons du C07isentement universel di\ genre humain et de son autorité, après avoir étudié tout d'abord l'autorité du simple témoignage des hommes.

Le témoignage des hommes est-il, — sous certaines } .

, , , , Dutemoi-

conditions, — un critère de certitude, et quelles sont ces «"^s^

. des hom-

conditions? Telle est lapremièrequestionquenousuvons '"^5. à exposer et à résoudre. Mais comme ce témoignage des hommes peut être simplement oral, ou bien consigné

dans un écrit historique, ou même exprimé dans une œuvre d'art : statue, colonne, inscription ou monwme^i^ quelconque, nous devrons poser trois fois la môme question pour chacune de ces trois espèces de témoignage, régis sans doute par des principes généraux identiques, mais dont les applications particulières sont très différentes, et exigent, comme on le pressent déjà, des études distinctes.

Le témoignage oral, dont nous nous occuperons en premier lieu, peut porter sur des faits cofitemporains aux témoins qui en déposent, ou sur des faits passés transmis de génération en génération par la tradition orale. Examinons les deux cas.

Témoi- Pour les faits contemporains, les hommes qui en ont ^l^el"unl été les témoins immédiats et qui nous les attestent, sepo"11ns' ront dignes de foi, s'il est constaté qu'ils nont été ni trompés ni trompeurs. Or ces deux conditions sont souvent réalisées.

i" Souvent les témoins ne sont pas trompés. Lorsque les témoins sont éveillés et sains d'esprit, et que d'autre part le fait dont ils ont été témoins est facile à constater, palpable pour ainsi dire, et surtout accomplienpublicdevant un grand nombre de personnes ou de grande importance ; comme par exemple l'incendie des Tuileries et autres monuments de Paris sous la Commune de 1871, le siège de cette ville par les Prussiens, puis par les troupes de Versailles, — il est manifeste que tous les témoins de ces faits n'ont pu se tromper. Impossible de prétendre qu'ils se soient fait illusion: de craindre qu'ils aient été tous hallucinés, car l'hallucination n'est jamais générale.

2° Souvent aussi les témoins ne sont pas trompeurs. On p'eut prouver qu'ils n'ont pas voulu tromper; ou que, Tauraient-ils voulu, ils n'auraient pu le faire. a) Ils ne veulent pas tromper. Leur bonne foi peut

être évidente de bien des manières. Par exemple, si ce sont des hommes honorables, d'une loyauté reconnue, si le témoignage qu'ils rendent n'est pas favorable à leurs passions ni à leurs intérêts ; à plus forte raison s'il leur est contraire ; et surtout s'ils vont jusqu'à donner leur vie et leur sang en témoignage. L'homme ne ment que par quelque intérêt ou quelque passion ; il répugne donc à la nature humaine que des hommes se concertent pour un mensonge qui leur serait nuisible, et même pour un mensonge simplement inutile, dont ils ne peuvent retirer aucun profit. Aussi croyons-nous volontiers un témoin honorable, sain d'esprit, qui, sans passionet sans intérêt, nous rapporte un fait facile à constater qui s'est passé sous ses yeux. S'il en était autrement la société humaine serait impossible, et la nature de l'homme, à la fois sociale, puisqu'il est fait pour vivre en société, et antisociale, puisque le commerce social lui serait impossible, serait une monstruosité et une contradiction.

b) D'ailleurs, avons-nous ajouté: dans bien des cas les témoins voudraient-ils nous tromper qu'ils ne le pourraient pas. Tantôt, leurs intérêts étant contraires, ils seraient incapables de s'entendre pour la même fraude. Tantôt, le fait est tellement public et patent, qu'il serait impossible de le cacher longtemps, et la fraude deviendrait inutile et vaine. C'est en vain qu'aujourd'hui, par exemple, on annoncerait que le pape est mort, s'il ne l'était pas véritablement : la nouvelle serait bientôt démentie par les lettres et les journaux.

Le témoignage oral, portant sur des faits contemporains, peut donc être un véritable instrument de certitude.

Le témoignage oral, portant sur des faits passés et tionoi'ie

Jes fai pasiés

conservés pendant une ou plusieurs générations par la "^"^ ^""'^

tradition orale, esl d'un contrôle assurément plus délicat et plus malaisé, mais il est souvent possible, -et sa théorie n'a rien que de très raisonnable. Condi- Pour qu'une tradition soit certaine, il faut et il suffit quises. que dans la série des témoins successifs qui ont rapporté un fait, on ne puisse trouver à aucune époque des témoins trompés ou trompeurs. Or cette double condition peut être vérifiée, soit pour l'époque contemporaine du fait transmis par la tradition, soit pour les époques suivantes.

1° Pour l'époque contemporaine du fait, on peut souvent établir que les témoins ne sont ni trompés ni trompeurs, et que leur témoignage est certain, nous l'avons déjà montré.

2° Pour les époques suivantes, la même démonstration est encore possible. On en trouve une preuve spéciale dans la manière dont les générations se succèdent. Une génération tout entière ne disparaît pas brusquement et tout d'un coup ; au contraire une grande partie de la première génération vit et converse longtemps avec la seconde, une grande partie de la seconde avec la troisième. . . Or, dans cette lente succession, les témoignages ont le temps et l'occasion de se contrôler mutuellement, et au besoin de se rectifier. Nos pères et nos grands-pères nous ont raconté, non pas une fois, mais cent fois les mêmes faits, par exemple, de la grande Révolution française ou de la Terreur, dont ils avaient été les témoins et peut-être les victimes. Si nous avions mal compris certains détails de leurs témoignages, nous avons eu le temps de nous faire redresser par eux, et si nous avions oublié certaines circonstances, ils nous les ont maintes fois rappelées. Du reste, quelques détails seraient-ils, à la longue, ou effacés ou plus ou moins altérés, le fond et les principales circonstances de ces traditions familiales demeurent au moins substantielle-

ment vrais et incontestables, et cela suffit à asseoir notre certitude historique.

Ce que nous disons des traditions familiales, surtout chez les peuples oii la vie de famille, la vie patriarcale est intense, nous le disons aussi des traditions nationales ou religieuses. Sur un fait très important, divulgué partout, connu de tous, par une tradition ininterrompue, il ne peut y avoir d'erreur au moins substantielle. Par exemple, la tradition que S. Pierre est venu à Rome et y a soutïert le martyre ne saurait être fausse. Si ce fait eût été inventé de toutes pièces par la génération suivante, la génération précédente, contemporaine, qui vivait encore en partie, n'aurait pu ni ignorer ni tolérer une telle fraude, et la légende bientôt démentie serait tombée d'elle-même.

Et que l'on ne dise pas, à la suite de Locke, que la objectradition orale ne saurait être une source de certitude "Lo^cUe.^ parce que cette certitude s'atïaiblit avec le temps. Non seulement le temps ne diminue pas toujours et nécessairement la certitude de la tradition orale, mais dans bien des cas elle peut l'augmenter au contraire. Grâce au temps, en elTet, un fait divulgué partout a pu être très souvent remis à l'examen et contrôlé par les critiques, surtout s'il a été plus ou moins violemment attaqué. Ainsi la mort du Christ, le témoignage et le martyre de ses apôtres et quantité d'autres faits prouvant la vérité de la religion chrétienne, loin de s'être affaiblis par le temps, en ont été plutôt fortifiés et définitivement acquis à la science historique.

Nous accorderons toutefois à Locke que les faits, en vieillissant, peuvent moins frapper l'esprit et moins émouvoir la sensibilité. Ainsi quelque horrible qu'ait été le meurtre d'Henri IV, il nous émeut bien moins aujourd'hui qu'il n'émut les contemporains de ce bon l'oi. Pourtant ne sommes-nous pas aussi sûrs qu'eux de

BASES DE LA CONNAISSANCE Lï DE LA CltOYANCE

la vérité de ce t'ait ? Autre chose est Témotion du cœur, autre chose radhésion de l'esprit devant un tait dont il est impossible de douter. L'objection ne repose donc que sur une pure équivoque.

Quant à l'im possibilité de déterminer mathématiquement le nombre des témoins requis pour nous donner la certitude, la dit'ticulté est encore moins sérieuse, il sutfit qu'il puisse se déterminer moralement, suivant les cas. Dès qu'il est reconnu que les témoins ne sont ni trompés ni trompeurs, cela suffit à asseoir notre conviction, et cela peut arriver, et arrive journellement, même avec un seul témoin d'une honorabilité et d'une compétence au-dessus de toute discussion.

j^„,„i. Lorsque le témoignage oral a été consigné dans un éa^x^lyx écrit, par les témoins oculaires ou au moins auriculaires, il prend alors le nom de témoignage historique, — un peu abusivement sans doute, car le témoignage oral et le témoignage monumental font aussi paitie de l'histoire ; mais nous n'insisterons pas sur des mots et des éti- .quettes de convention. Occupons-nous de rechercher si cet écrit peut nous donner la certitude historique, et à quelles conditions.

Pour nous donner la certitude sur les faits qu'il raconte, un livre doit être authentique, intègre^ et véridique.

On appelle livre authentique un livre qui a poui- auteur le témoin oculaire ou auriculaire auquel on l'attribue, ou tout au moins quelqu'autie témoin de la même génération et de la même époque. Sinon, ce livre serait apocryphe ou supposé.

Par intégrité d'un livre on désigne cette qualité de n'avoir subi aucune altération ou mutilation, au moins

liistori Mlle.

sèques.

importante. Un livre qui manquerait d'intégrité serait plus ou moins mutilé ou interpolé.

Enfin un livre est véridique lorsque l'auteur n'étant ni trompeur ni trompé, on peut ajouter loi à son témoignage. Un livre qui manquerait de véracité serait un livre faux.

Ces données étant bien comprises, il est clair qu'un livre fait autorité s'il jouit de ces trois conditions. Toute la question sera d'établir qu'il en jouit réellement. Or cela se peut constater dans bien des cas.

1° On peut constater qu'un livre est authentique par gj^^^^ une multitude de signes intrinsèques et extrinsèques, ^''^^^^l''

Les signes intrinsèques sont la conformité du style, '"'""' de la doctrine, des opinions, avec le style, la doctrine et les opinions connus del'auleurou de son époque. Il est clair que si l'écrit, soumis à l'examen, n'est conforme ni à la manière d'écrire, ni à la manière de penser de l'auteur prétendu, s'il est incompatible avec ses opinions, ses préjugés, ses mœurs ou son génie, il y aurait erreur à le lui attribuer. Mais, comme on le voit, ces signes intrinsèques sont plutôt négatifs. S'il y a opposition évidente entre l'écrit et l'auteur supposé, l'écrit n'est sûrement pas de cet auteur. Mais s'il n'y a pas d'opposition, s'il y a même un accord, ce n'est là qu'un indice favorable, ce n'est pas encore une preuve, car d'autres auteurs auraient pu avoir un style et des idées semblables ou les contrefaire habilement.

En outre, cette critique purement interne, est un instrument des plus délicats à manier. La part des conjectures subjectives et des appréciations personnelles de chaque critique est souvent énorme et arbitraire. Bien plus, elle risque souvent de rouler dansuncercle vicieux, car un même auteur, ayant pu avoir plusieurs manières successives d'écrire et de penser, il est illogique de conclure de la variété des manières à la différence d'auteur.

BASES DE LA CONNAISSANCE ET UE LA CllOVANCE

alors qu'on pourrait aussi bien conclure aux variations ou à l'évolution du môme auteur.

Aussi est-il arrivé que les partisans exagérés de la critique interne, par l'insuffisance même de leur méthode exclusive, tels que Strauss, Renan, llarnach, Loisy.., n'ont abouti qu'à des conjectures et des hypothèses contradictoires, qui se combattent mutuellement, et verseraient finalement dans le scepticisme historique. Signes C'est donc aux signes extrinsèques qu'il faut iiécessèquè". sairement recourir pour trancher le débat sur l'authenticité dun livre. Si une tradition orale, constante et universelle, a toujours attribué tel livre à tel auteur ; si toute la suite des écrivains, dans tous les pays et dans tous les siècles, a unanimement confirmé cette tradition, l'erreur ou la fraude ne sauraient exister sur cette attribution.

Cet accord a une autorité encore plus invincible, lorsqu'il comprend des critiques remarquables par leur science, ou des adversaires qui auraient eu tout intérêt à attaquer la tradition et qui se sont vus forcés de la reconnaître.

Liuié- 2" On peut constater qu'un livre est dune intégrité ^signes" parfaite, ou au moins suffisante, soit a priori par la critique historique, soit a posteriori par la critique textuelle.

Les données de l'histoire peuvent d'abord nous fournir des arguments a ptHori, des présomptions graves et même des certitudes sur l'impossibilité de l'altération d'un livre donné. Ainsi Vusage quotidien d'un livre populaire dans les assemblées publiques; Va. diffusion des exemplaires que l'on pouvait sans cesse comparer au texte original ; la confo'*'miLé des faits relatés dans le livre en question avec les mêmes faits rapportés par la tradition orale, monumentale ou d'autres documents écrits ; enfin Vimportance même des faits conservé^

religieusement dans la mémoire de tout un peuple et dans ses traditions nationales par la plume et le pinceau, Ja poésie et la musique de tous ses artistes, contribue encore à rendre invraisemblable l'altération des faits, au moins les plus importants, qui constituent la substance d'un livre, ou leur interpolation en des parties essentielles. Telle est la Bible reçue et conservée avec un soin jaloux, également par les Juifs et les Chrétiens.

C'est à la critique textuelle à confirmer ces données de l'histoire. Par la comparaison des manuscrits actuels avec les plus anciens, le paléographe arrive souvent à démontrer qu'on possède un texte dans sa pureté primitive, ou à le rétablir, s'il le faut, en corrigeant les erreurs de copistes, les interpolations de notes marginales, etc. Ce travail, qui exige des connaissances spéciales de paléographie et un tact exercé, est indispensable pour les manuscrits anciens ; il est aussi très utile pour les manuscrits plus modernes, et on a pu l'appliquer avec grand profit aux nouvelles éditions de Pascal, par exemple, et de Bossuet.

3° On peut enfin constater la véracité d'un livre, — La véiaen montrant que l'auteur n'est ni trompeur ni trompé, "ignés." — par des procédés analogues à ceux que nous avons déjà exposés.

Il ne s est pas trompé, s'il n'a raconté que des faits faciles à constater et à vérifier, soit qu'il ait parlé comme témoin oculaire, soit qu'il ait cité l'autorité de témoins dignes de foi. Mais si l'auteur n'a pu se tromper dans la constatation de certains faits, son interprétation des mêmes faits n'a pas toujours la même valeur, car elle demeure personnelle et subjective, et son impartialité a pu être influencée par des préjugés, des préférences ou des antipathies que le critique doit discerner.

11 n'si2)as voulu nous tromper, s'il est d'une probité ou d'une moralité notoire ; s'il a confirmé son témoi-

gnage par des actes héroïques, par le sacrifice de sa vie et de son sang ; si toute tromperie sur un fait public eût été facile à confondre, inutile et périlleuse, et par conséquent moralement impossible.

Au reste, comme l'authenticité, la véracité a non seulement des signes extrinsèques, mais encore des signes intrinsèques fort importants. Il y a dans la manière dont un témoin raconte les faits, comme dans la vraisemblance et l'accord de ces faits entre eux, mille indices qui peuvent nous mettre en défiance, ou au contraire nous rassurer et établir notre conviction parfaite sur sa véracité.

La passion mal déguisée d'un récit, son apprêt peu naturel, son infidélité dans les détails ou les citations, son silence affecté sur d'autres détails, peuvent nous faire craindre légitimement la mauvaise foi du témoin et l'infidélité de son récit. Tandis que la simplicité et le naturel, le calme et la conviction, sont une marque parfois très frappante de sa véracité et de sa bonne foi.

De même, le caractère fabuleux ou invraisemblable des choses racontées, leur caractère poétique ou romanesque, leur caractère politique et intéressé, — comme on le remarque dans le récit des victoires racontées par César, où l'orgueil d'un peuple ou d'un parti semble beaucoup trop flatté ; — enfin et surtout les contradictions plus ou moins grossières dans l'ensemble des faits rapportés, doivent nous mettre en défiance contre la bonne foi ou la véracité de l'écrivain.

Mais, comme on le voit, ces caractères internes sont plutôt négatifs. Et si leur présence suffit à nous faire rejeter la véracité d'un livre donné, leur absence ne suffit nullement à nous faire admettre cette véracité. Il faut encore icirecourirauxargumentsextrinsèquesénumérés plus haut, pour trancher le débat. Ainsi, par exemple, pour prouver la véracité de nos Evangélistes, — dont

aucun critique ne doute plus aujourd'hui, — il faut s'appuyer surtout sur les preuves extrinsèques à leurs écrits, telles que leur haute moralité, le témoignage de leur sang, et la facilité qu'ils ont eue de constater les principaux faits dont ils témoignent. Il faut surtout dire avec Pascal : <. je crois à des témoins qui se font égorger ! » Concluons donc qu'on peut reconnaître qu'un livre est r)éridique, comme on peut démontrer qu'il est intègre et authentique. Le témoignage historique est donc un critère de certitude.

Le témoignage des monuments, tels que inscriptions, Témoipeintures, colonnes, arcs de triomphe, bas-reliefs, monu palais, temples, statues, etc., a pris, depuis surtout un ou deux siècles de recherches et de fouilles archéologiques, une importance considérable dans l'étude de l'histoire. « C'est aux inscriptions, disait déjà M. Fortoul, que nous devons presque tout ce que nous savons sur l'organisation administrative de l'empire romain. » Et nous en dirions autant de presque tout ce que nous savons sur l'histoire de l'Egypte, de la Phénicie et d'autre, peuples de l'Orient. Quant aux lumières jetées sur les origines chrétiennes pendant les quatre premiers siècles par les recherches de M. de Rossi et de ses successeurs dans les catacombes romaines, leur merveilleux éclat est encore présent à tous les esprits.

Tout aussi bien que les manuscrits, les monuments sont, en effet, une source très féconde de certitude touchant les faits contetnporains ou les faits passés.

Leur témoignage sur les faits contemporains ne saurait être douteux. Il n'y a pas d'homme assez audacieux ou assez fou pour élever un monument public à la mémoire d'un fait reconnu par tous comme faux. Elever un pareil monument ce serait se faire la fable et la risée du monde entier.

Quant aux événements passés, le lémoignage d'un monument sera aussi probant, sous certaines conditions faciles à vérifier. Il faut qu'il ait été élevé à la mémoire d'un fait vraiment public et important; il faut aussi qu'aucun contemporain n'ait protesté. L'absence de protestation, qui pourrait s'expliquer si le fait eût été secret ou sans importance, devient en effet absolument impossible dans le cas contraire.

Du reste, la plupart de ces monuments destinés à perpétuer à jamais dans la postérité un souvenir mémorable, ont été élevés par l'autorité publique, ou avec son approbation, en sorte que leur témoignage revêt ainsi un caractère officiel, qui ajoute encore à leur autorité.

Le témoignage monumental est donc lui aussi un critère très légitime de certitude, d'une incontestable utilité. Lorsqu'il vient s'ajouter par surcroît au témoignage oral et au témoignage écrit, l'historien possède le triple faisceau, le funiculus triplex^ parfaitement solide et impossible à briser.

Exigen- Cependant ni le témoignage monumental, ni le témoicfuique'' gnage écrit, — quelqu'utiles qu'ils puissent être, — ne sont absolument indispensables à la certitude historique, et c'est là un point important sur lequel on nous permettra d'insister, devant la tendance de la critique moderne à exagérer l'importance du « document » *. Sa La critique, comme l'élymologie grecque de ce mot,

•/.pmiv, l'indique suffisamment, est l'art de bien juger. C'est l'application méthodique ou artificielle de la logique naturelle de l'esprit humain à la recherche de la vérité, dans les différents domaines oii l'on peut la dé-

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