S. Thomas. 2a 2œ, q. 1, a
le chêne majestueux des forêts est identique au gland d'oii il est sorti.
Mais avec Jésus-Christ et les apôtres, s'est fermé le cycle de la révélation, au moins de la révélation officielle et publique, à laquelle l'Eglise elle-même ne peut rien retrancher ni ajouter ; en sorte que si dans la suite se produisaient des révélations particulières et privées, jamais l'Eglise ne les imposerait à la foi de tous.
La question de l'évolution et du progrès du dogme se pose donc à nouveau pour l'ère chrétienne, depuis que la révélation de Jésus-Christ et des apôtres a pris fin.
Or, là encore nous trouvons place à un progrès véri- contable, qui ne consistera plus sans doute en additions "'"pro".'^^ successives de révélations nouvelles, mais en une cou- ^'■^^"^®naissance progressive et de plus en plus complète de la révélation déjà faite. Est-ce qu'après la création terminée de la terre et des cieux, la connaissance humaine de ces merveilles créées n'a pas grandi et progressé chaque jour? Et, comme le remarquait justement M. Brunetière, est-ce que la proclamation de lois immuables dans la nature a empêché les progrès des sciences physiques ou jiaturelles ; n'a-t-elle pas au contraire servi de base et de stimulant à tous les progrès? De même, on ne voit pas comment l'immutabilité proclamée de nos dogmes empêcherait ou gênerait les progrès de la religion chrétienne.
Du reste, l'histoire, depuis dix-neuf siècles, en témoigne hautement. Il y a toujours eu dans la science de nos dogmes une marche incessante et un progrès continu :
Le symbole des apôtres a été précisé et complété par le concile de Nicée, sur le point si important de consubstantialité du Fils de Dieu avec son Père ; la définition du concile d'Ephèse, à son tour, a dit sur la maternité divine de la Ste "Vierge, ce que ne disait pas le con-
elle de Nicée. Et nous pourrions faire les mômes remarques sur tous les autres conciles, à travers les siècles chrétiens, qui se sont toujours successivement complétés, sans se contredire jamais, ni jamais rien éliminer des vérités acquises. En sorte que jamais l'Eglise, comme on l'a très bien dit, n'aura à écrire de livre de rétractation, mais seulement l'histoire de son accroissement el de son progrès, profectus non permutatio^ suivant l'heureuse formule de Vincent de Lérins '. L'ôvoiu- Ici le lecteur touche du doigt la différence qu'il doit
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da ferme v avoir cutrc 1 cvolutiou du dogmc chrétieu ct 1 évolu-
viial. . .
tion vitale d'un germe animal ou végétal. Comparaison classique, si souvent répétée, parce qu'elle est vraiment séduisante pour les esprits modernes, mais aussi très imparfaite, comme toutes les comparaisons, qui clochent plus ou moins, dès qu'on veut les presser et les pousser à bout, omnis comparatio claudicat.
« Appliquée à une doctrine, nous dit fort justement le P. de Grandmaison, dans une de ses magistrales études dont nous ne saurions trop recommander la
1. M. Vallet résume ainsi les trois procédés ordinaires de ce développement : « 1° Tirer une « conclusion particulière » d'un principe « général » ; par exemple de ce principe général que l'homme ne peut faire aucun acte surnaturel sans la grâce, « sine me nihil polestis lacère » (Jo. XI, 5), elle conclura, contre les semi-pélagiens, que la grâce est nécessaire pour le « commencement » de la foi. — 2° Du « composé » et du « complexe » tirer, par l'analyse, les divers « éléments constitutifs » avec leurs propriétés respectives ; par exemple la révélation nous a appris que Jésus-Christ est vrai Dieu et vrai homme ; de ce qu'il est vrai Dieu, l'Eglise conclura contre les semi-ariens qu'il est « consubstantiel » à son père et tout puissant comme lui : et de ce qu'il est vrai homme en même temps que vrai Dieu, elle enseignera, contre les docètes, qu'il a eu un corps réel, contre les patripassiens modulisles qu'il a réellement souffert, contre les ynonothélites, qu'il a eu deux volontés, etc. — 3° Tirer un « effet » de la « cause » qui le contient, par exemple de ce que Marie est mère de Dieu, on peut déduire qu'elle est toute « pure », et de ce qu'elle est toute pure on peut inférer qu'elle est exempte du péché « originel ». — V'allet, Les fondements, de la conn., p. 358.— Cf. Franzelin, De divina Scriptura et Traditione ; P. Bainvei, De magislerio vivo et Traditione.
lecture ', — la comparaison de l'évolulion vitale est d'une rare justesse, autorisée et développée avec bonheur par de grands maîtres, depuis Vincent de Lérins à Newman, mais enfin une comparaison. La pousser jusqu'à l'assimilation, c'est s'exposer à l'erreur...
« Un vivant évolue, et garde, en s'appropriant successivement des éléments matériels très divers, une unité non seulement spécifique, mais individuelle, qui s'impose. II n'en est pas moins vrai que ce développement harmonieux, qui le mène à la perfection d'abord, à la décrépitude et à la mort ensuite, s'opère par élimination des éléments anciens. La fixation de ces éléments, que devra expulser la circulation vitale, est justement l'indice et la cause d'une mort prochaine. 11 en va tout autrement d'une doctrine : son progrès s'opère par voie lï assimilation définitive. »
On saisit la différence essentielle : le progrès vital élimine de son sein des matériaux usés et vieillis ; le progrès de la vérité dogmatique n'élimine rien de son sein, parce que la vérité est toujours jeune et éternelle.
Que si, au lieu de ne nous occuper que du fond sub- 2» La stajitiel de la révélation, comme nous l'avons fait jus- la Révé-
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qu ICI, nous nous occupions de sa forme, ou si 1 on veut évolue. de ses formules et de son vêtement humain en systèmes rationnels, qui essaient de l'expliquer ou de l'orner, notre conclusion serait assez différente, et mettrait à nu l'équivoque où s'embusquait notre adversaire.
Que le dogme divin soit obligé de s'exprimer en langage humain, et parlant en formules plus ou moins adéquates,la chose est manifeste. Qu'en outre, une fois livré aux raisonnements et aux spéculations des hommes,
1. Etudes des 3 et 20 août 1898, p. 341-358 et t. LXXVI, p. 478-499- L'élasticité des formules de foi. ses causes et ses limites. — Cf. Gardeil, Revue thomiste, févr. 1904, La réforme de la théologie catholique ; Portalié, Bulletin de littér. ecclés., mars 190i, Doome et histoire.
il puisse faire l'objet d'une science, divine dans ses piincipes, mais humaine dans ses méthodes et son développement progressif, la théologie, cela s'impose également. Quoi qu'on fasse, l'homme raisonne et raisonnera toujours sur les données de la révélation, comme sur les autres données de l'histoire et de la science, parce qu'il est dans sa nature de raisonner, comme dans celle de Toiseau de voler. Et ce besoin naturel, incoercible, de raisonner sa foi, — fides qvœrens intellectu?n, — de rechercher le pourquoi et le comment de chacun de nos dogmes, n'est pas à condamner, ni à combattre. L'Eglise l'a toujours hautement encouragé, et en admirant les prodigieux chefs-d'œuvre enfantés par le génie théologique de ses grands docteurs, tels que S. Thomas, elle a éprouvé un légitime orgueil, soit pour l'honneur de la science sacrée, soit pour l'honneur de l'esprit humain, qui ne s'est jamais élevé plus haut, ni étendu plus loin.
Fièrede ces résultats, et du monument théologique élevé par ses grands docteurs, l'Eglise ne dissimule pas le côté humain, et partant toujours faillible et révisable, de la théologie, et ne veut pas qu'on la confonde avec le dogme défini et précisé par ses conciles. Désassi- Oi' «"'est là, dans cette superstructure scientifique, re- ^psSr. vêtement magnifique, mais pourtant humain, de la vérité révélée, que nous pouvons découvrir et admettre une évolution par desassimilation, incompatible avec révolution du dogme lui-même. En effet, la raison humaine ne peut expliquer les données révélées qu'à l'aide d'autres données rationnelles, puisées surtout dans la philosophie et les systèmes philosophiques, qu'elle essaie d'assimiler, d'une manière parfois très heureuse, mais toujours provisoire, parce que ce sont des éléments humains. Comme l'a très bien observé M. Ermoni, « quelque
chose d'analogue à la nutrition se produit dans le de'veloppement des systèmeset des doctrines the'ologiques. Un système peut s'assimiler un autre système, une doctrine une autre doctrine. . . C'est ainsi que le dogme trinitairea pu s'assimiler la the'orie péripatéticienne de la nature et de la personne ; le dogme sacramentairea pu s'incorporer la théorie de la matière et de la forme ; le dogme eucharistique celle de la substance et des accidents. Il va de soi que l'on ne pourra jamais dire que ce pouvoir assimilaleur soit épuisé ; dans l'avenir, de nouvelles découvertes scientifiques et de nouvelles théories philosophiques pourront s'incorporer à tel ou tel de nos dogmes : bien plus cette puissance d'assimilation est comme infinie '. »
Que si la théologie peut s'assimiler des éléments humains, toujours imparfaits et révisables, elle peut aussi les corriger et même les éliminer.
« Ceux des éléments intellectuels qu'elle élimine sont des m^rMS,qui n'ont jamais eu droit de pénétrer dans son sein, et qu'une révision attentive reconnaît pour étrangers. 11 est vrai que, parmi les vérités destinées à former son-patrimoine inaliénable, quelques-unes ont été accueillies d'abord avec défiance, ou acceptées sous une forme incompatible avec l'immutabilité des concepts. Cependant, l'approbation définitive une fois donnée, le vêtement de facture humaine une fois percé, la vérité authentique reconnue sera admise sans repentance. La science changera sa place dans les classifications, l'emploiera à des constructions éphémères ou stables, elle ne la rejettera pas. Ces vérités sont sa moelle, sa substance.... » Après des exemples tirés du progrès de la géométrie, le même auteur continue : « Ainsi en est-il de la doctrine révélée. Au cours des âges, ses formules
1. llevue du Clerr^é français, 1"' mars 1903. Le développement du doqme el ses lois, p. 34.
se préciseront, des énonciations équivoques seront ballottées de Tapprobation au rejet, les points de foi se dégagent de la gangue systématique où certains les ont enfermés. L'universel progrès des sciences découvrira entre les éléments doctrinaux des rapports inaperçus, fera trouver des points de vue ignorés des temps anciens. Mais à travers ces vicissitudes le trésor sacré reste entier ; pas une notion n'en sortira pour s'en aller, pièce dépréciée, fausse monnaie, rejoindre au musée des antiques les débris des systèmes faits de main d'homme '. »
Résumé En résumé, autant le dogme est immuable dans son ciusion. fond de vérité, autant la connaissance que l'homme peut en prendre est progressive et perfectible. L'imperfection du langage humain avec lequel il exprime le divin, et surtout l'imperfection des systèmes philosophiques avec lesquels il les explique et cherche à les mieux comprendre, est toujours susceptible de correction et de progrès. S. Vincent de Lérins le proclamait déjà au V* siècle de notre ère, et le concile du Vatican a consacré sa théorie évolutionniste ^
L'équivoque de nos adversaires rationalistes est ainsi mise en lumière. Nous leur accordons l'évolution dans les formules et le revêtement philosophique et humain du dogme révélé, partant dans son intelligence toujours grandissante ; mais, pourquoi nous demandent-ils le changement du dogme lui-même, sous couleur de changement dans les formules ? On ne change pas la vérité ;
1. P. de Grandmaison, a>-t. cité ; —Cf. P. de la Barre, La Die du dogme ; de Pascal, Feviie du Clergé français, 1"" et lo février 1903 ; Ermoni, ibid., l^r mars 1903.
2. « Grescat igitur oportet et multuiu vehementerque proficiat, taiii singulorum quaiii omnium, tam unius hominis quam totius Ecclesia?, çEtatum ac sœculorum gradibus, intelligentia, scientia, sapientia, sed in suo dumtaxat génère, in eodem scilicet dogmate. eodem sensu, eademque sentenlia. » Paroles de S.Vincent de Lérins que s'est appropriées le concile du Vatican.
or ce qu'ils nous demandent ainsi, c'est de reconnaître que la vérité d'autrefois n'est plus la vérité d'aujourd'hui : ce qui ne serait plus la vie, mais la mort pour le dogme divin ^
r.e ne sont pas les « outres » qu'on nous demande de changer, c'est le vin lui-même, et c'est le a vin nouveau qui doit faire éclater les vieilles outres » -. Aussi, nous ne l'accorderons jamais! Et les raisons qu'on allègue pour désarmer notre intransigeance ne sont de nature qu'à la fortifier. Les lecteurs superficiels croient généralement que c'est au nom de l'histoire mieux connue, au nom de l'archéologie, de la paléographie, de l'épigraphie, de la philologie et autres sciences modernes, — si bruyantes et si prétentieuses, quoique à peine sorties des langes du berceau, — que l'on nous demande de renverser de fond en comble nos croyances sur Dieu, la Providence, la création, la révélation ou la Ghristologie... Nullement! Gela ressort avec la plus complète évidence de la lecture attentive des ouvrages les plus La crise
de la foi
récents et les plus bruyants, — et de 1 aveu môme de vient de leurs auteurs : « La simple connaissance de I histoiredu de la dogme ne soulève aucune difficulté nouvelle devant l'intelligence du croyant... Si le problème (christologique) se pose de nouveau... c'est par suite du renouvellement intégral qui s'est produit et qui se continue dans la philosophie moderne'^. »
1. « Qui ne commence pas par rester soi-même peut changer : changer ainsi, c'est mourir, ce n'est pas vivre en progressant. » Emonet, Cas de conscience de M. Loisy, Eludes, 20 mars 1904, p. 755.