De Bonald, Législation primilive, I, ch. 2, p
LA RÉDUCTION DES CRITERES EXTRINSÈQUES lU
Mais accorderait-on à de Donald que Dieu ait dû créer l'homme parlant, ou, après l'avoir créé, lui enseigner à parler, s'ensuit-il qu'il ait dû en môme temps lui faire un cours de philosophie morale et religieuse ou de théologie révélée ? Evidemment non. Autre chose est de fournir à l'homme les instruments du savoir, la puissance de penser et de parler, avec des matériaux élémentaires, autre chose de lui donner une science naturelle toute faite, ou encore moins une science surnaturelle et divine, qu'il lui suffirait de transmettre à ses descendants, de génération eu génération, par la tradition orale de la famille et de la société. La révélation du langage n'entraîne donc pas nécessairement la révélation des idées et des doctrines ; mais de Bonald en a besoin pour sa thèse, et il ne tient au langage révélé qu'à cause des doctrines révélées par lui.
Au surplus, conclure de l'origine divine du langage humain à l'origine divine des pensées humaines transmises par la tradition, c'est diviniser la tradition, toutes les traditions, et se mettre dans l'impossibilité de distinguer le vrai du faux dans les traditions des familles ou des sociétés. C'est donc précisément rendre impossible ce critérium de certitude que l'on voulait défendre.
En résumé, de Bonald a tiré de prémisses au moins fort contestables sur la nécessité du langage, toute une série de conclusions illogiques, et n'a élevé son traditionalisme que sur un fondement ruineux.
Le traditionalisme de de Bonald était donc incomplet, puisqu'il manquait de critère pour distinguer les traditions vraies des traditions fausses, et ce fut F. de Lamennais (1782-1854) qui lui imprima un nouvel essor, en lui donnant pour règle ou critère pratique : la raison générale, ou, si l'on veut, le sentiment universel du
3'> Le
Mennésianisme.
genre humain. Voici comment il s'en explique luimême:
« Le fondement de la certitude n'est pas ennous-mômes ; il faut donc nécessairement que nous commencions par la foi : il faut que nous disions \je O'ois que Dieu est, avant de pouvoir dire raisonnablement : Je suis... Non seulement l'homme, mais toutes les intelligences finies commencent nécessairement par la foi, qui est le fondement de leur raison... La raison générale des hommes, ou la raison humaine, est donc la règle de la raison particulière de chaque homme; comme la raison de Dieu, primitivement manifestée, est le principe et la base de la raison humaine ; et l'on ne détruit pas plus la raison individuelle, en lui donnant une règle hors d'elle-même, qu'on ne détruit la raison générale, en la rappelant à son origine qui est Dieu '. »
Sa Nous accordons à Lamennais que le consentement
critique, g^j^^pj^j (jg l'humanité est non seulement une présomption ordinaire de vérité, mais un indice absolument certain, dans certaines conditions, par exemple lorsqu'il s'agit de faits si simples à constater ou de vérités si élémentaires, qu'une erreur sur ces points prouverait que la nature humaine est mal faite et invinciblement vouée à l'erreur.
En dehors de ces cas, nous nions que le consentement universel puisse avoir d'autre valeur que celle d'une présomption grave, mais pourtant faillible et incapable de s'imposer à nos esprits avec une entière certitude. D'ailleurs, en dehors de ces vérités simples et
1. De Lamennais, Défense de V Essai sur V indifférence, Œuvres coœplètes, t. I. ch. 8. p. 480 ; ch. 10, p. 489-490. Dans le tome II de l'Essai, il incarne le « sentiment universel » dans l'autorité du Pape. Mais plus tard, en 1841, dans ses Discussions critiques, il s'est réfuté lui-même. Cf. Boutard, Lamennais, sa vie et ses œuvres (Paris, 1905).
élémentaires, ce consentement n'est jamais universel, comme il serait aisé de le démontrer.
Le critère de Lamennais n'est donc pas suffisant pour tous les cas, mais pour quelques-uns seulement.
Bien plus, même dans les cas oii il est valable, il ne peut être un critère premier, ni un critère accessible à tous. Il est donc encore une fois très insuffisant.
Il n'est pas un critère premier, car il n'est pas évi dent par lui-même, mais par un autre. En eflet, comment connaissons-nous qu'il y a des vérités admises par la raison de tous les hommes, sinon à l'aide de notre raison individuelle? Et comment pouvons-nous distinguer les vérités admises par un consentement universel, complet ou incomplet, certain ou douteux, sinon par les lumières de notre raison individuelle? Ce critère de la raison générale n'est donc pas le premier, mais il suppose le critère de la raison individuelle, sous peine de rester lui-même inconnu.
D'autre part, il n'est pas un critère à la portée de tous, même des gens simples et illettrés. S'il n'y avait pas d'autre critère, la majorité des hommes resterait éterneltement dans le doute, en sorte que la certitude ne serait que le privilège de quelques historiens ou de quelques savants, capables de constater l'opinion du genre humain à travers les âges : ce que les partisans eux-mêmes de Lamennais refuseraient d'admettre.
« Si la consultation du témoignage universel était nécessaire, dit excellemment M. deMargerie, il faudrait que le paysan qui n'a que le témoignage des gens de son hameau, fût disposé à croire que sa vache n'est qu'un fantôme, ou bien qu'il s'abuse quand il croit avoir un mal de tête. » Et les savants eux-mêmes ne pourraient le rassurer qu'après une enquête d'ethnologie et d'histoire universelle !
l'.Hpiique Lamennais a beau répliquer par la célèbre distinction Laraen- ^'^ '^ Certitude de fait et de la certitude de droit, son
nais.
système n'en est pas plus solide, Le contrôle du consentement général, nous dit-il, n'est utile que pour transformer la certitude de fait, dont jouit la raison individuelle, en certitude de droit. Mais je demande si cette certitude de fait d'un paysan qui croit avoir mal à la tète ou aux dents est déjà vraie ou fausse, avant que le témoignage universel lui ait appris qu'il peut s'y fier. Si elle est vraie, le consentement universel n'est donc pas le seul critère. Si elle est fausse ou douteuse, la raison universelle ne pourra plus être connue par la raison individuelle avec une vraie certitude, et partant restera sans valeur. Il n'y aura donc plus aucun critère, et nous voilà réduits au e-cepticisme absolu.
On voit donc que le fidéisme de Lamennais, comme celui de ses prédécesseurs, manque le but qu'il s'était proposé. Au lieu de consolider la foi, ils en détruisent le solide fondement. Et ce qui n'est pas moins curieux à signaler, c'est que cet immense effort de la raison individuelle des Lamennais, des Bonald,d.es Iluet ou des Pascal, a pour but de nous convaincre de l'impuissance radicale de la raison individuelle ! N'est-ce pas justifier à la lettre l'épigramrae du poète sur ces raisonneurs à outrance dont le « raisonnement a banni la raison » ?
Le Tra- Ce caractèrc outrancier des fondateurs du fidéisme et '^n"me du traditionalisme, qui a fait le rapide déclin, et peut- """°^' être aussi la fortune passagère de ces systèmes, a été notablement mitigé par leurs disciples.
Le P. Ventura, Bonnetty, Ubaghs et quelques autres philosophes de l'Ecole de Louvain, tout en maintenant que la raison individuelle serait impuissante à découvrir, par elle-même et sans le secours de la société et
LA REDUCTION DES CKITERES EXTRINSEQUES
de la révélation primitive, — les vérités morales et religieuses les plus élémentaires sur Dieu, l'immortalité, le devoir, la sanction future, — admirent du moins qu'après cette première initiation par la foi, la raison individuelle était capable de démontrer par le raisonnement le bien-fondé de ces vérités. Ainsi, pour eux, la foi précède encore, en fait et en droit, l'usage de la raison, et le principe du fidéisme est sauf.
Mais c'est là aussi le vice radical qui demeure dans tous ces systèmes plus ou moins mitigés. Les accessoires ont pu être atténués, le fond ne l'est pas, et il demeure toujours illogique et ruineux, comme nous l'avons déjà établi.
Bien plus, ce que Bonnetty et Ventura appellent une mitigation ou un changement essentiel, ne nous paraît être qu'une contradiction nouvelle ajoutée à leur actif.
En effet, d'après ces philosophes, avons-nous dit, la sa raison individuelle incapable de découvrir les vérités religieuses et morales élémentaires, serait cependant capable de les démontrer, une fois découvertes. Or nous ne parvenons pas à concilier ces deux assertions.
Comme l'a magistralement rappelé Mgr Mercier i, démontrer et découvrir sont l'acte de la même faculté, et leurs procédés sont de nature identique. Le maître qui découvre parraisonnement,etle disciple qui veutdémontrer par raisonnement une vérité morale, telle que l'immortalité de l'âme, doivent l'un et l'autre découvrir un moyen terme qui montre le rapport évident entre les deux premiers termes : âme et immortalité. J'ai beau avoir appris dans mon catéchisme que l'àme est immortelle, il me faudra encore en trouver la démonstration, c'est-à-dire découvrir le moyen terme qui unit les deux autres. Si je suis déjà sur de ma thèse, j'aurai plus